Tenue
vestimentaire à
l'approche de la
belle saison
Le
monde est endeuillé
cette semaine par le
11 mars espagnol,
faisant des
centaines de
victimes dont plus
de 200 morts
voyageant en train.
Cette catastrophe
intervient 30 mois
jour pour jour après
le 11 septembre américain,
un an jour pour jour
après la psychose
soulevée par des maîtres-chanteurs
tchèques visant
les chemins de fer
locaux et une
semaine jour pour
jour après l'inspection
en France de 32.000
km de voies ferrées par
10.000 agents de la SNCF
à la recherche d’éventuelles
bombes placées
par un groupe
inconnu.
Ce
terrorisme de masse
rappelle aux
Libanais celui
qu'ils ont subi
durant 20 ans,
entraînant la mort
de 200.000 personnes
dans des conditions tout
aussi atroces. Parmi
les multiples épisodes
tragiques de cette
guerre contre la
souveraineté du
Liban, citons
celui survenu il y a
15 ans jour pour
jour également,
avec la guerre déclenchée
par la Syrie pour
faire taire le
dernier gouvernement
libre du Liban
(jusqu'à nos
jours), dirigé par
le Premier ministre
le général Michel
Aoun, et
"pacifiant"
ainsi le pays
sous son emprise rendue
légitime par les
accords américano-saoudiens
de Taëf signés par
la suite.
Mais
tel ne sera pas
notre sujet, une
lettre adressée
avant-hier par le
proviseur du Grand
Lycée
Franco-Libanais de
Beyrouth - Mission
Laïque Française -
à ses élèves
apportant une note
d'humour bienvenue
et déplaçant le débat en
abordant la question
devenue classique de
la mode
vestimentaire dans
les écoles.
Changeons
donc de sujet en
signalant pour
exemple que, dans ce
Grand Lycée
Franco-Libanais situé à
Achrafieh dans la
partie à majorité
chrétienne de la
capitale, dont moins
du quart des élèves
sont musulmans, le
port du voile a de
tous temps été
interdit. Cette année,
l'évolution de la
situation en France
a poussé les
surveillants à
demander aux élèves
portant dans la cour
de récréation une
croix ou une
inscription du
Coran, aussi petites
soient-elles, de
les dissimuler sous
leurs vêtements, ne
laissant apparaître
que les chaînes. Et
l'hiver se
terminant, Mme le
Proviseur, qui a
pris ses
fonctions cette année,
vient de communiquer
une lettre
aussi originale
qu'exemplaire à
signer par les
parents des élèves
des classes de sixième
à la terminale,
pour éviter tout débordement
dans l'autre sens.
Inutile de préciser
que les pauvres élèves,
qui se voient astreints
à une tenue de
rigueur - cependant
préférable à un
costume - dans des
salles non climatisées
sous le feu du
soleil printanier,
n'en reviennent pas
encore.
Tenue
vestimentaire à
l'approche de la
belle saison
Lettre
de PATRICIA ROMAN,
Proviseur du
Grand-Lycée
Franco-Libanais de
Beyrouth, adressée
le 12 mars 2004 aux
parents des élèves
du Collège
"Madame,
Monsieur,
Convaincue que
vous partagez les
valeurs éducatives
que s'assigne l'établissement,
je sollicite votre
concours pour que
vous nous aidiez,
en tant que
parents, à faire
respecter quelques
règles de tenue
vestimentaire, qui
ne visent pas tant
à pénaliser les
jeunes dans leur
besoin de
fantaisie ou
d'expression, qu'à
leur faire
percevoir la
frontière sociale
qui existe entre
lieu de travail et
espace de détente,
lieu de travail et
espace privé.
Certes les
commerces
proposent une
surabondance de vêtements
qui découvrent
plus qu'ils ne
couvrent :
tee-shirts ultra
courts portés sur
pantalon à taille
très basse,
tenues bustier,
hauts asymétriques
à une seule
bretelle, décolletés,
tissus à l'opacité
incertaine voire
transparents, vêtements
moulants et collants presque
adhésifs... On
n'en finirait pas
d'énumérer les
trésors
d'imagination des
stylistes qui
s'amusent à dévêtir
plus qu'ils
n'habillent, qui
modèlent plus la
peau que l'étoffe,
et qui ne manquent
pas de conquérir
notre indulgence
ou d'attirer notre
sourire sur des
lieux de détente
ou de vacances...
Que les jeunes gens
aussi réservent
à ces lieux
shorts, débardeurs
et casquettes !
Mais dès lors que
l'on se trouve
dans un établissement
scolaire, c'est-à-dire
dans un lieu où les
repères doivent
être transmis, et
où la
concentration
propice à l'étude
doit être favorisée,
il n'est pas
possible
d'admettre des
tenues trop dévêtues
pour les jeunes
que nous
accueillons. C'est
la raison
pour laquelle je
fais appel à
vous, pour qu'avec
bon sens nous oeuvrions
dans le même
sens, et que vous
aidiez vos enfants
à choisir, pour
venir au lycée,
des vêtements qui
allient à la
jeunesse et la
gaieté, la décence.
Je vous demande en
outre, par mesure
de sécurité, de
veiller à ce que
vos enfants
s'abstiennent de
porter des mules,
et utilisent
seulement des
chaussures
retenues par des
lanières au
niveau du talon.
Comptant sur votre
compréhension, je
vous remercie
d'avance de votre
collaboration, et
vous prie d'agréer,
Madame, Monsieur,
l'expression de
mes salutations
distinguées."
France - Légalement,
les femmes sont
toujours
interdites de
pantalon
paru dans
l'Orient-le Jour
le 6 mars 2004
Un
député UMP de
l’Indre,
Jean-Yves Hugon, a
demandé au
gouvernement de
revenir sur une
loi du début du
XIXe siècle qui
interdit toujours
aux femmes le port
du pantalon. M.
Hugon a précisé
qu’il avait
envoyé une lettre
l’an dernier à
la ministre déléguée
à la Parité et
l’Egalité
professionnelle,
Nicole Ameline, et
qu’il comptait récidiver
cette année.
"La loi du 26
brumaire an IX de
la République
dispose que toute
“femme désirant
s’habiller en
homme doit se présenter
à la préfecture
de police pour en
obtenir
l’autorisation,
et celle-ci ne
peut être donnée
qu’au vu d’un
certificat d’un
officier de santé”
", explique
M. Hugon dans sa
lettre. Deux
circulaires de
1892 et 1909
autorisent le port
féminin du
pantalon à vélo
puis à cheval, précise-t-il.
A l’occasion
du bicentenaire en
2004 de l’écrivain
George Sand,
"qui avait dû
se soumettre à
cette autorisation
pour porter le
pantalon auprès
de la préfecture
de l’Indre",
le député suggère "de
mettre en
conformité notre
droit avec une
pratique incontestée
et incontestable
des femmes".
Nicole Ameline
avait répondu à
M. Hugon
"qu’il ne
lui paraissait pas
opportun de
prendre
l’initiative
d’une telle
mesure dont la
portée serait
purement
symbolique". "Pour
adapter le droit
à l’évolution
des mœurs, la désuétude
est parfois plus
efficace que
l’intervention",
soulignait la
ministre, ajoutant
: "Néanmoins,
vous avez toute
latitude pour
mettre en valeur
la contribution de
George Sand à
cette évolution
à l’occasion du
bicentenaire de sa
naissance."
L'Ecole
pornographe
par
IVAN RIOUFOL, publié
dans le Figaro le 5
mars 2004
(extraits)
Voilà
où en est l'Ecole. Un
professeur d'histoire
sera sanctionné par
l'Education nationale
et convoqué devant la
justice, pour avoir
dit en cours une vérité
"historiquement
incorrecte" sur
Mahomet et sa violence
(lire nos précédents
bloc-notes). En
revanche, un
professeur de français
qui donne à étudier
à de jeunes élèves
des textes orduriers,
sera soutenu par ses
collègues, épargné
par sa hiérarchie,
ignoré par
l'inspection d'académie.
Mieux : des parents d'élèves
ne trouveront aucun
porte-voix au sein du
système éducatif
pour faire entendre
leur indignation.
Eloignez les enfants ;
voici les faits. Le
premier texte, tiré
du livre Les
Baisers des autres (de
Carine Tardieu,
collection Livre
d'image jeunesse -
Actes Sud), a été
distribué à des élèves
de 6e, 5e
et 4e du
collège Albert-Camus
de Rosny-sous-Bois
(Seine-Saint-Denis),
dans le cadre de l'opération
"Collège au cinéma".
La lecture a été,
pour cette
circonstance,
accompagnée de la
projection d'un court
métrage illustrant le
livre. Le film a
obtenu le label du
Concours académique
de la jeune critique
cinématographique
2003. Des parents d'élèves
du collège
Albert-Camus ont pu le
visionner, à leur
demande, auprès de la
principale. (...) Le
second morceau étudié
par les enfants est
extrait du Gone de
Chaâba (de Azouz
Begag - Seuil) et a reçu
le patronage du Mrap
pour sa diffusion cinématographique
dans les écoles.
Extrait (...)
Ainsi
font nos talibans
J'entends
déjà les
justifications des pédagogues
éclairés, éveilleurs
de conscience et
autres
"intelligences"
pétitionnaires :
cette littérature est
le reflet des préoccupations
de la jeunesse, qui a
accès à la
pornographie grâce à
la télévision ; la
culture et le langage
doivent évoluer avec
leur temps ; les
parents d'élèves
n'ont pas à se mêler
des choix des
enseignants ;
s'indigner devant de
tels écrits et de
telles images revient
à encourager les
moeurs bourgeoises,
etc. Ces récitations
avaient déjà été
entendues lorsqu'un
enseignant d'Abbeville
(Le Figaro, 13
décembre 2001) avait
fait étudier à des 3e,
sous les
applaudissements de
ses collègues, des
extraits du Grand
Cahier d'Agota
Kristof, mettant
notamment en scène
l'accouplement entre
un chien et une
fillette.
En
écoutant Luc Ferry
assurer, lundi sur la
chaîne LCI, vouloir défendre
le latin et le grec et
déclarer : "Lire
les stoïciens, c'est
formidable, et ces
sagesses anciennes
sont
merveilleuses", apparaît
le gouffre entre l'élévation
du discours du
ministre de l'Education
et les flatteries démagogiques
de certains
professeurs. Même si
de nombreux
enseignants ne
partagent pas ce choix
de valoriser la grossièreté
pour paraître
moderne, ceux du collège
Albert-Camus ont pris
fait et cause pour les
méthodes du
"prof",
contestées par des
parents. "Nous
sommes passés pour
des imbéciles", dit
l'un d'eux. Le plus
navrant dans cette
affaire - qui
n'est qu'un exemple de
l'étendue du délabrement
éducatif et moral qui
existe à l'Ecole -
est de constater
qu'aucun syndicat de
parents d'élèves n'a
osé critiquer la
lamentable vision éducative
du professeur de français.
Se vérifie, une fois
de plus, un
renoncement collectif
à défendre des
valeurs essentielles -
la sanctuarisation de
l'école, le respect
de la culture
classique, de la
langue, du bon goût,
etc. - de peur
d'apparaître "réactionnaire"
aux yeux de nos
talibans, qui n'ont
plus que ce mot à la
bouche pour
disqualifier ceux qui
résistent encore au
terrorisme
intellectuel des
"Amis du désastre".
Silence
syndical
L'affaire
Chagnon, que les
lecteurs connaissent,
relève de cette même
pétrification de
l'esprit critique, qui
a gagné le système
éducatif sous le
poids de l'idéologie
jeuniste, antiraciste,
antidiscriminatoire.
Alors que ce
professeur d'histoire
a été accusé de
"racisme"
par un inspecteur
pédagogique pour ses
propos non conformes
sur Mahomet et que sa
hiérarchie l'a
sanctionné d'un blâme,
aucun syndicat
d'enseignants n'est
venu défendre ce
professeur et, à
travers lui, la libre
expression des
enseignants au sein de
l'école laïque.
C'est un homme seul
qui s'est présenté,
mardi, devant la
justice. Il y a reçu
confirmation que le
Mrap et la Ligue des
droits de l'homme
avaient renoncé à
leurs plaintes pour
"incitation à
la haine
raciale", se
satisfaisant du blâme
délivré par l'Académie
de Versailles. Ici
comme ailleurs, se
sont des initiatives
de citoyens indignés
(dont de nombreux
enseignants) qui
viennent suppléer des
organisations tétanisées
à l'idée d'être
accusées du pire par
des "droits-de-l'hommistes"
au service du
communautarisme
(Rappelons que le site
www.laic.info
s'est ouvert aux
soutiens à Louis
Chagnon).
L'islam,
dans la grammaire
Il est vrai que la
place prise par
l'islam et le
multiculturalisme
dans les manuels
scolaires s'impose
chaque année
davantage, dans
l'indifférence.
Voici ce que propose
le manuel de
grammaire de 4e
édité par Bordas
(Nouvelle collection
Plus-que-parfait
"Grammaire pour
les textes"),
au chapitre 16,
celui de la
conjugaison. "Une
forme verbale est à
la voix active
lorsque le sujet
accomplit l'action
exprimée par le
verbe : dans la
civilisation
arabo-musulmane, le
calife joue un rôle
de premier plan
(verbe à l'actif) ;
une forme verbale
est à la voix
passive lorsque le
sujet subit l'action
exprimée par le
verbe : dans la
civilisation
arabo-musulmane, un
rôle de premier
plan est joué par
le calife
(...)", etc.
Parmi les exercices
proposés : "Dites
si les verbes
soulignés sont à
la voix active,
passive ou
pronominale : La
religion musulmane,
ou islam, a été
fondée par le prophète
Mahomet, en Arabie,
dans la ville de Médine,
puis de La Mecque ;
Mahomet leur a révélé
le Coran, écrit en
arabe et dans lequel
il a transmis les
fondements de
l'islam (...) ; la
religion musulmane
s'appuie sur des règles
de vie que tout bon
musulman doit
observer ; le Coran
a été écrit dans
une langue si belle
qu'il a servi de
base aux
grammairiens qui se
sont attachés à
codifier l'arabe
(...)", etc.
C'est cette Ecole de
gribouille,
encourageant
l'affirmation des
identités
culturelles, qui
demande désormais
aux musulmanes
pratiquantes
d'enlever leur voile
en classe. Comment
la prendre au sérieux
?
La
conquista des Légionnaires
du Christ
L'Eglise
catholique étend
son emprise sur l'éducation
en Espagne
par
JEAN-HEBERT
ARMENGAUD, publié
dans Libération le
9 mars 2004
Le campus est un
grand îlot de
verdure, cloîtré
dans une banlieue résidentielle
de Madrid. Des
parkings, et surtout
du gazon à perte de
vue, taillé comme
sur un green de
golf. Et des pins
qui parsèment le
tout. L'université
Francisco de
Vitoria, privée,
religieuse, respire
la tranquillité et
transpire l'argent.
Elle est à peine à
trente minutes de
route de la grande
université publique
de Madrid, la
Complutense, qui évoque
en comparaison une
cité de banlieue
aux tours mal ravaudées.
A Francisco de
Vitoria, les élèves
travaillent dans des
bâtiments de luxe,
de un à deux étages,
jamais plus. Le
foyer des étudiants
est meublé de
fauteuils larges et
profonds. Rocio, 24
ans, fait une
pause-café entre
deux cours pour sa
maîtrise d'économie,
spécialisation en
administration et
direction
d'entreprise. Fille
de famille aisée
andalouse, elle n'a
pas hésité : "J'avais
fait deux ans
d'université
publique à Séville,
mais ici tout est
plus simple. Tu peux
aller demander
conseil à tes profs
quand tu veux, sans
rendez-vous. Les
cours sont
obligatoires, tu
n'es pas tentée de
sécher. Et puis il
y a les moyens, qui
vont jusqu'aux détails,
comme un bus gratuit
pour descendre à
Madrid, même si la
plupart des étudiants,
ici, ont leur
voiture. En cours
d'informatique par
exemple nous avons
chacun notre
ordinateur et notre
connexion à
l'Internet, ce qui
serait impensable
dans une université
publique."
Le luxe est cher,
dans les 12 000
euros l'année.
Comme la plupart
des grandes
universités privées
espagnoles,
Francisco de Vitoria
est sous tutelle
religieuse. A
Pampelune, la célèbre
université de
Navarre dépend de
l'Opus Dei, à
Bilbao, celle de
Deusto est aux mains
des jésuites. A
Salamanque, la réputation
de l'Université
pontificale dépasse
largement les frontières
du pays. Rocio
baisse la voix : "Ici,
tous les professeurs
sont des Légionnaires
du Christ, une sorte
de secte, genre Opus
Dei. Certains
commencent leurs
cours par une prière
collective. Et, en
cours de philosophie
par exemple, on
apprend que
l'existence de Dieu
ne fait aucun doute
ou encore que
"Dieu est
amour". Etrange
pour des cours de
philo..."
Rocio s'en fiche, ne
pense qu'à la
valeur de son diplôme,
ceux de Francisco de
Vitoria ont la cote.
Elle ne sait pas
trop si elle "croit",
mais, en tout cas,
ne pratique plus
depuis longtemps: "Je
ne connais même pas
les dix
commandements.
Certains profs font
du prosélytisme,
organisent parfois
des séminaires à
l'extérieur pendant
les vacances, mais
ils n'insistent pas
avec les étudiants
qu'ils sentent peu
motivés."
Cours de
religion
obligatoires
L'Espagne
d'aujourd'hui
ressemble à Rocio :
de moins en moins
croyante, de moins
en moins
pratiquante.
Pourtant, dans un
pays au passé chargé
en la matière, l'Eglise
garde une influence
importante, voire
croissante dans l'éducation
: l'université
Francisco de Vitoria
a pris son autonomie
en 2002, avant elle
n'était qu'un
simple centre
universitaire annexe
à la Complutense.
Plus qu'un retour de
la foi, ce
"retour au
religieux"
vient d'en haut. La
hiérarchie
catholique et les
mouvements comme
l'Opus Dei et les Légionnaires
du Christ ont
l'oreille de José
María Aznar, le président
du gouvernement
sortant, dont le
parti est à nouveau
favori aux élections
de dimanche
prochain. La marque
la plus criante, et
la plus contestée,
en est la nouvelle
loi sur l'éducation,
votée récemment
par les
conservateurs. Elle
rend obligatoire
l'enseignement
religieux - ou des
religions, selon
l'option choisie -
du CP jusqu'en première.
Preuve que
l'influence du lobby
catholique
progresse. "Comme
dans les autres pays
européens, la sécularisation
avance à grands pas
en Espagne, mais,
pendant les huit ans
de gouvernement
Aznar, l'Eglise a
fortement tenté de
récupérer le
terrain perdu",
explique José
Martinez de Velasco,
spécialiste des
affaires religieuses
à l'agence de
presse EFE et auteur
des Légionnaires
du Christ, la
nouvelle armée du
pape.
L'influence de
ces "légionnaires"
serait à la mesure
de leur goût du
secret. La direction
de l'université
Francisco de Vitoria
par exemple ne "communique
pas" sur le
sujet. Selon José
Martinez de Velasco,
au moins deux
ministres importants
du gouvernement
sortant seraient très
proches de cette
congrégation
ultraconservatrice
fondée au Mexique
en 1941 par le prêtre
Marcial Maciel,
qu'il continue
aujourd'hui à
diriger depuis Rome,
où il a les faveurs
de Jean-Paul II. Le
pape y voit un
instrument de son
projet de "nouvelle
évangélisation".
La Légion du Christ
et son bras séculier,
Regnum Christi, sont
très puissants au
Mexique, évidemment,
avec notamment
l'université Anáhuac
de Mexico, la plus
prestigieuse du pays
; dans les autres
pays d'Amérique
latine, terre de
"reconquista"
religieuse pour Jean
Paul II ; et aussi,
plus récemment en
Europe, particulièrement
en Espagne. "L'Espagne
est à Dieu,
l'Espagne est pour
le Christ, ne
laissez pas l'ennemi
voler cette belle
Espagne que Dieu a
prise avec
lui",
s'exclamait Marcial
Maciel en 2001 lors
d'un congrès des
familles de Regnum
Christi à Francisco
de Vitoria. "L'ennemi",
ce sont "les
athées, les maçons",
en général tous
ceux qui "veulent
détruire la
famille, corrompre
la femme, corrompre
l'enfance".
En Espagne, les Légionnaires
et les membres de
Regnum Christi
seraient plus de
40.000. "Les
Légionnaires du
Christ, comme
d'autres congrégations
semblables, véritables
"Eglises parallèles",
tels Communion et
Libération ou le
Chemin néocatéchuménal,
ne mesurent pas leur
pouvoir par le
nombre d'adeptes,
estime José
Martinez de Velasco.
Ils cherchent
surtout de
l'influence dans le
monde politique,
celui de
l'entreprise,
notamment pour leurs
financements, ou
celui de l'éducation.
L'éducation, parce
qu'ils veulent
former les leaders
de demain."
Comme d'autres, les
Légionnaires du
Christ étendent peu
à peu leur
influence dans les
écoles et collèges
privés ou les
universités. Un
tiers des établissements
scolaires espagnols
sont privés, la
quasi-totalité
catholiques. Des
centres financés en
partie par l'Etat,
qui paie notamment
les salaires des
professeurs. Les
traces de l'Histoire
sont encore là, des
années après la
fin de la dictature
franquiste et son idéologie
nationale-catholique.
"La religion
a toujours été un
sujet de
confrontation,
parfois violente,
comme sous la guerre
civile, explique
Miguel Recio, de la
fédération de
l'enseignement du
syndicat Comisiones
Obreras. Avec le
retour de la démocratie,
ce fut l'objet
d'intenses négociations
lors de l'élaboration
de la Constitution,
avec un résultat
que beaucoup
estiment
insatisfaisant."
Accords avec
le Saint-Siège
L'Etat espagnol
est non
confessionnel mais
la Constitution cite
tout de même l'Eglise
d'une façon ambiguë
: "Les
pouvoirs publics
maintiendront des
relations de coopération
avec l'Eglise
catholique... et les
autres
confessions."
Deux mois après
l'adoption de la
Constitution, le
pouvoir politique de
l'époque annonce la
signature d'accords
avec le Saint-Siège.
"Un
concordat qui ne
veut pas dire son
nom, puisque ces
accords donnent une
situation privilégiée
à l'Eglise
catholique",
estime le théologien
critique Juan José
Tamayo. Les accords
donnent une valeur
civile au mariage
catholique,
exemptent l'Eglise
d'impôt et lui
donnent toute
latitude pour nommer
les professeurs de
religion et élaborer
le contenu des
livres de classe en
la matière.
Vingt-cinq ans après,
José María Aznar a
rouvert la polémique
sur l'éducation
religieuse à l'école.
Jusqu'à présent,
deux tiers des élèves
du primaire et du
secondaire suivaient
des cours optionnels
de religion
catholique, même
dans le public, où
les professeurs sont
nommés par l'évêché
mais payés par l'Etat
; les autres
allaient en étude
ou suivaient des
cours de soutien.
Comme plein
d'autres, Rocio
avait suivi jusque
dans le secondaire
les cours de
religion catholique,
"parce que
mes parents me le
demandaient et parce
que ça donne des
points faciles en
plus".
A la rentrée
2004, l'alternative
à la religion
confessionnelle sera
un cours obligatoire
des religions. Et,
quelle que soit
l'option choisie, la
note entrera dans la
moyenne, dont dépend
le passage en classe
supérieure. "La
société espagnole
n'est pas une société
laïque mais
catholique",
lance José Manuel
Contreras, le président
de la Concapa (Confédération
catholique des
parents d'élèves),
un des puissants
groupes de pression
qui ont milité pour
la nouvelle loi. «Si
je suis catholique,
je le suis dans tous
les aspects de ma
vie, quand je dors,
quand je mange... et
quand je vais à l'école."
Le clan opposé
s'est mobilisé au
sein d'une
Plate-Forme pour une
société laïque,
qui multiplie
actuellement les
meetings, les
manifestations, les
réunions de
quartier, les
recours en justice
jusqu'au Tribunal
suprême. "Cette
loi, c'est un retour
à l'héritage noir
de l'Espagne,
estime Miriam
Municio, du Syndicat
des étudiants. L'Eglise
perd de plus en plus
de terrain dans la
société, alors
elle tente de
rentrer par la
petite porte." Dans
leur immense majorité,
les Espagnols se
font toujours
baptiser et
continuent à se
marier à l'église,
souvent par
tradition ou par goût
des grandes réunions
familiales. Mais
seuls la moitié
d'entre eux se déclarent
"catholiques
pratiquants".
Et plus de 45 %
avouent n'aller "presque
jamais" à
la messe - seuls
1,6 % pratiquent une
autre religion.
Une bataille
perdue
Depuis la libéralisation
de l'avortement, au
début des années
80, jusqu'à, plus récemment,
les "Pacs"
légalisés par la
plupart des grandes
Communautés
autonomes (régions),
les préceptes de la
hiérarchie
catholiques ne
cessent de reculer.
Certaines régions débattent
même aujourd'hui très
sérieusement
d'autoriser
l'adoption par les
homosexuels. "A
terme, estime
José Martinez de
Velasco, la
bataille de l'Eglise
espagnole est
perdue, ici comme
dans les autres pays
européens : ou elle
s'adapte aux réalités
sociales, ou ses fidèles
ne seront plus qu'un
petit groupe de
fanatiques." La
réforme de la loi
sur l'éducation
n'est peut-être
qu'un de ses
derniers
soubresauts, elle
prouve néanmoins la
puissance de ses
relais.
Frontière
par JEAN-MICHEL
HELVIG, publié dans
Libération le 17 décembre
2003
La laïcité a été
trop longtemps une règle
commune allant
tellement de soi que
l'on ne prenait plus
la peine d'en
rappeler les préceptes.
C'était oublier que
le dispositif avait
mésestimé la place
prise par l'islam -
ratage à faire
remonter au temps de
l'Etat colonial -,
c'était
sous-estimer aussi
le retour d'un
certain cléricalisme,
incarné pour les
catholiques par Jean
Paul II. Et du coup
l'on redécouvre que
les mêmes mots
n'ont pas toujours
le même sens pour
tout le monde,
ambiguïtés dont se
jouent habilement
certains prédicateurs
musulmans. L'affaire
de l'enseignement
des faits religieux
est une
illustration, plus
parlante encore que
le voile à l'école,
des défis lancés
aujourd'hui à la laïcité.
La commission Stasi,
revenant sur un
constat ancien récemment
repris par Régis
Debray, souligne
combien la carence
de l'Education
nationale à
instruire sur les
religions était
porteuse
d'ignorances intolérantes
et de préjugés
tenaces. Et pas
seulement de la part
des croyants. Mais
il a suffi que la
question soit posée
ouvertement pour que
s'expriment au grand
jour des réticences
cléricales qui
veulent confondre
enseignement du fait
religieux et
enseignement
religieux. Ce n'est
pas la même chose
et c'est même là où
la frontière de la
laïcité passe. Il
revient sur ce plan
à l'institution
scolaire d'élaborer
et valider des références
en toute rigueur
rationnelle et en
toute neutralité
spirituelle. C'est-à-dire
en dehors de tout
contrôle des
religieux, réputés
être les
intercesseurs entre
Dieu et les hommes,
mais certainement
pas des intermédiaires
acceptables, dans un
Etat laïque, entre
les vérités
"révélées"
et les réalités
historiques. Il y a
eu sur ce plan de l'
"ignorance laïque"
mais elle est plus
surmontable que
certains
obscurantismes
religieux.
La loi sur
le voile adoptée à
une très large
majorité
Laïcité
- 494
voix pour, 36 contre
et 31 abstentions
par
SOPHIE HUET, publié
dans le Figaro le 11
février 2004
Les
députés ont adopté
hier par 494 voix
(principalement UMP
et socialistes)
contre 36 (dont 12
UMP et 14 PCF), 31 députés
s'abstenant, le
projet de loi
interdisant le port
de signes religieux
"manifestement
ostensibles" à
l'école publique. A
l'issue du scrutin,
le premier ministre,
Jean-Pierre Raffarin,
a souligné que "chaque
vote est
respectable", salué
le "dialogue
républicain que
nous avons vécu",
et estimé qu'
"avec ce
texte, et la République
et la laïcité
sortent renforcées".
Le vote de ce
projet de loi "nécessaire
mais pas
suffisant", selon
les propos conjoints
des présidents des
groupes UMP et PS,
Jacques Barrot et
Jean-Marc Ayrault, a
révélé hier
quelques surprises.
D'abord, le groupe
UMP a été moins
unanime que ne le
pronostiquait
Jacques Barrot. Si
330 députés UMP
(sur 364) ont voté
pour, il y a quand même
eu 12 votes contre,
dont ceux de
Christine Boutin,
Alain Madelin,
Etienne Pinte et
Marc Le Fur, et 17
élus de la majorité
se sont abstenus, en
particulier Edouard
Balladur, qui
voulait que soit
introduite dans le
texte la notion de "trouble
du bon ordre de l'établissement",
Pierre Méhaignerie,
Hervé de Charette,
Pierre Cardo,
Thierry Mariani et
Hervé Novelli.
De son côté, le
groupe PS (140 votes
pour et 2 votes
contre, Christophe
Payet et Christiane
Taubira) a approuvé
ce texte tout en
indiquant émettre
un oui "de
cohérence" mais
aussi "de
vigilance et
d'exigence", selon
Jean-Marc Ayrault.
Le député maire de
Nantes s'est déclaré
"fier
d'avoir créé un
rapport de force
politique qui a fait
bouger y compris le
président de la République",
en obtenant
notamment une évaluation
de la loi au bout
d'un an. Et il a
annoncé que son
groupe ferait des "propositions"
pour lutter "contre
toutes les formes de
discrimination
sociale", et
pour que le culte
musulman, comme
toutes les autres
religions, "ait
le droit de
s'exercer dans la
dignité".
Ce sont les députés
centristes et
communistes qui se
sont le plus divisés
lors du vote. Au
groupe UDF, 12 élus
ont voté pour, dont
Maurice Leroy, André
Santini, Christian
Blanc et
Pierre-Christophe
Baguet, 4 contre
(Pierre Albertini,
Jean Lassalle,
Nicolas Perruchot et
François Sauvadet),
et 13 se sont
abstenus, dont Hervé
Morin, François
Bayrou et Anne-Marie
Comparini. En séance,
Nicolas Perruchot,
chargé d'expliquer
que chaque député
UDF voterait "en
conscience", a
jugé pour sa part "dangereux
de fonder une
politique d'intégration
sur un
interdit".
Au groupe PCF, 14
députés ont voté
contre, dont
Marie-Georges Buffet
et Alain Bocquet, et
7 pour, dont Jacques
Brunhes, Jean-Pierre
Brard et André Gérin.
Enfin, bien décidé
à ne pas participer
au vote, le doyen de
l'Assemblée,
Georges Hage, 82
ans, a assisté aux
débats en tribune,
aux côtés d'une
jeune femme voilée,
Dorsaf Damak,
porte-parole d'un
comité "pour
le libre
choix". A
l'issue de la séance,
François Bayrou a
estimé que "ce
texte de grande
illusion, qui ne
changera rien, fera
naître ensuite la
grande désillusion",
même s'il a
reconnu "une
forte demande de repères,
qui est juste".
Alain Madelin,
qui a toujours été
hostile à une loi,
s'est exclamé : "Après
la loi spectacle,
les problèmes
continuent." Et
Christine Boutin,
qui "espère
se tromper" en
ayant voté contre
ce texte, a qualifié
de "tartufferie
complète" le
ralliement du PS à
ce texte. Le président
du groupe UMP, qui a
affirmé en séance
que "cette
loi doit prendre
valeur d'engagement
en faveur de l'intégration
et de l'égalité
des chances", avait
organisé dans la
matinée un débat
sur l'intégration,
dans le cadre de la
"niche
parlementaire"
réservée à son
groupe. A cette
occasion, le
ministre des
Affaires sociales,
François Fillon, a
annoncé la création
prochaine d'une
Agence nationale
chargée de
l'accueil et de
l'immigration, et le
dépôt d'un projet
de loi avant l'été
au Parlement.
Voile :
l'arbre qui cache
la forêt
Le
projet de loi sur
la laïcité
devant le Conseil
des ministres
par
ROGER HENRION,
publié dans le
Figaro le 28
janvier 2004
L'auteur
est membre de
l'Académie
nationale de médecine
On a rarement
entendu, lu ou vu
autant de prises
de position variées,
sincères ou
hypocrites, ambiguës
ou péremptoires
sur le voile. On
en sera bientôt
à mesurer la
largeur des
bandanas et à
compter les poils
de la barbe. Et
pendant ce temps-là,
que se passe-t-il
dans les hôpitaux
et les cabinets médicaux
? Est-il normal
que les médecins
soient obligés de
faire, de plus ou
moins bon gré,
des certificats de
complaisance pour
dispenser des
jeunes filles de
sport ? Est-il
normal que l'Ordre
des médecins soit
obligé de donner
des consignes sur
l'opportunité de
faire des
certificats de
virginité ?
Est-il normal
qu'il y ait encore
en France tant de
mariages forcés
qui ne sont
souvent ni plus ni
moins que des
viols prémédités
? Est-il normal
que les couloirs
de certains hôpitaux
soient transformés
en lieux privatifs
de prières ?
Est-il normal que
certaines femmes
viennent faire la
cuisine dans les
locaux de l'hôpital
pour servir une
nourriture
traditionnelle ?
Est-il normal que
certains hommes
n'acceptent les
soins que de la
main de leur femme
? Est-il normal
que certains
hommes répondent
systématiquement
à la place de
leur femme, alléguant
un défaut de
compréhension de
celle-ci ? Est-il
normal que
certaines femmes
accouchent en
salle de travail
revêtues de leur
burqa et gantées
? Est-il normal
que des
associations
d'usagers se
comportent comme
des groupes de
pression religieux
?
Peut-on
accepter que des
femmes, excipant
de leur religion,
refusent, le plus
souvent sous la
pression de leur
mari, d'être
examinées par un
gynécologue-obstétricien
de sexe masculin,
refus qui
s'accompagne
parfois de
menaces, voire de
violences ?
Peut-on tolérer
qu'elles refusent
d'être accouchées
ou anesthésiées
par un médecin
homme lorsqu'il
est le seul médecin
de garde, au
risque de conséquences
critiques pour la
mère et l'enfant
? Peut-on admettre
qu'il s'agit alors
seulement d'une réaction
normale de pudeur
ou du respect de
préceptes
religieux et non
d'une attitude délibérée
et provocatrice ?
Certes, la plupart
de ces situations
se dénouent,
quand on peut les
prévoir, par le
dialogue et la
persuasion ou
l'appel à un
responsable
religieux avant de
recourir au
procureur de la République,
mais que de temps
et d'énergie
perdus alors qu'il
peut y avoir
urgence vitale !
Par ailleurs,
peut-on tolérer
de la part de
soignants
l'affichage d'une
appartenance
religieuse dans un
lieu, tel qu'un hôpital,
qui devrait par
excellence rester
neutre et
transcender tout
clivage ? Peut-on
tolérer que cet
affichage vienne
perturber
l'indispensable
relation de
confiance entre le
médecin et son
patient et menacer
la cohésion des
équipes ? Et que
dire du refus,
heureusement tout
à fait
exceptionnel mais
symptomatique, de
soigner une
personne du sexe
opposé ? Et cette
liste n'est pas
exhaustive. Il ne
s'agit plus dans
ces cas de
symbole, mais
d'une désorganisation
des services
hospitaliers qui
n'en ont certes
pas besoin en ce
moment, d'une
atteinte aux règles
les plus élémentaires
de l'hygiène en
un temps où
l'accent est mis
sur les maladies
nosocomiales,
parfois de la mise
en danger d'une mère
et de son enfant.
On m'objectera
que ces cas sont
des cas d'espèce
; malheureusement,
ils se multiplient
depuis peu. Le
port du voile dans
les établissements
d'enseignement
n'est qu'un des éléments
d'une plus vaste nébuleuse
ne se limitant pas
à l'humeur de
quelques
adolescentes,
comme le pensent
beaucoup de nos
compatriotes. Ces
situations
conflictuelles intéressent
essentiellement
les personnes de
confession
musulmane, mais
sont-elles les
seules concernées
? Non. Les médecins
hospitaliers ont déjà
été confrontés
à d'autres
comportements
radicaux :
manifestations
contre les
interruptions
volontaires de
grossesse organisées
par des
catholiques intégristes,
occupant des
salles d'opération
et s'enchaînant
dans les services,
exigences
particulières de
juifs orthodoxes,
refus de toute
transfusion
sanguine des Témoins
de Jéhovah, même
en cas de péril
imminent, refus de
toute opération césarienne
par les hommes
maliens pour des
raisons à vrai
dire plus coutumières
que religieuses.
Mais le phénomène
prend désormais
une tout autre
ampleur et surtout
une autre
signification qui
n'est plus
strictement
religieuse.
Existe-t-il des
textes pour régler
ces conflits ?
Oui, mais ils sont
dispersés,
parfois
contradictoires et
souvent méconnus
des médecins.
Concernant le
choix de son médecin
et l'acceptation
des soins prodigués,
on dispose d'un côté
de l'article 6 du
code de déontologie
médicale qui précise
que "le médecin
doit respecter le
droit que possède
toute personne de
choisir librement
son médecin",
ce que
celui-ci s'efforce
toujours de faire
et de la loi du 4
mars 2002 relative
aux droits des
malades et à la
qualité des soins
qui souligne que "toute
personne prend,
avec le
professionnel de
santé et compte
tenu des
informations et préconisations
qu'il lui fournit,
les décisions
concernant sa santé".
D'un autre côté,
il existe une
jurisprudence du
Conseil d'Etat sur
les Témoins de Jéhovah
qui absout la
responsabilité
des hôpitaux qui
passeraient outre
au refus de
transfusion à
trois conditions :
que les médecins
aient tenté de
convaincre le
patient, qu'il y
ait urgence
vitale, qu'il n'y
ait pas
d'alternative thérapeutique.
Mais si, après de
longues
tergiversations et
l'autorisation du
procureur donné
par téléphone,
l'enfant meurt à
la naissance et
que la famille
porte plainte,
qu'adviendra-t-il
? Quant à
l'affichage de
signes religieux,
le Tribunal
administratif de
Paris, le 17
octobre 2002, a étendu
à tous les
services publics
l'avis du Conseil
d'Etat du 3 mai
2000, interdisant
à un agent de
l'enseignement
public de
manifester ses
croyances
religieuses dans
l'exercice de ses
fonctions. Le
ministère a bien
proposé aux établissements
de santé, en mai
1995, une charte
du patient mais
elle est à vrai
dire plus
attentive aux
droits qu'aux
devoirs de ce
dernier.
En fait, les
directeurs d'établissement
et les chefs de
service réagissent
au coup par coup.
C'est pourquoi
l'Académie
nationale de médecine,
dans sa séance du
9 décembre 2003,
a adopté le texte
d'un communiqué
qui mentionne :
"S'il
convient de tenir
compte au mieux
des convictions
religieuses de
chacun, l'Académie
nationale de médecine
considère qu'on
ne peut admettre
qu'une minorité
radicale, quelle
que soit son
appartenance
religieuse,
cherche à imposer
ses vues à
l'ensemble du
personnel de santé
et aux autres
patients,
fussent-ils de la
même confession,
dans un établissement
tel qu'un hôpital
public, au détriment
de l'intérêt général
(...)."
C'est pourquoi
aussi les membres
de la Commission
Stasi ont pensé
que l'avancée législative
de mars 2002 sur
le droit des
malades "pourrait
se doubler d'une
traduction dans
une loi des
obligations que
les patients
doivent
respecter". Seraient
précisés "le
respect des
obligations
sanitaires, des règles
indispensables au
bon fonctionnement
du service public,
et l'interdiction
de récuser un
agent". Même
si les médecins
sont partagés sur
la nature d'une réponse
unique, ils
attendent un signe
clair et ferme des
pouvoirs publics.
L'archevêque
de Marseille "pointe"
les
fondamentalismes
"L'islam
doit découvrir
ce qu'est la laïcité"
propos
recueillis par
PIERRE TANGUY,
publiés dans
Ouest-France le
10 novembre 2003
Membre du
conseil
pontifical pour
le dialogue
interreligieux,
le
cardinal-archevêque
de Marseille
s'inquiète de
la montée de
tous les intégrismes
en France. Mgr
Bernard Panafieu
souligne
notamment que
les courants
fondamentalistes
ont tendance,
aujourd'hui, à
prévaloir dans
l'islam et
plaide pour une
entrée de cette
religion dans la
laïcité à la
française.
Le
dialogue
interreligieux
aujourd'hui en
France. "Soyons
clair. Il
s'agit, d'abord
et avant tout,
du dialogue avec
l'islam. Or,
dans cette
religion, les
courants
fondamentalistes
prennent le pas
sur les courants
les plus sages.
L'ignorance
mutuelle serait
la porte ouverte
à tous les intégrismes.
A Marseille,
nous entretenons
de bonnes
relations. Il ne
faut pas avoir
un discours naïf,
mais là où s'établit
une connaissance
mutuelle,
s'installent
aussi des liens
d'amitié."
Les
causes d'une
montée des intégrismes.
"C'est
surtout à cause
du contexte
international,
l'Irak, le
Proche-Orient.
Il y a aussi
l'interférence
des pays étrangers
avec les
antennes
paraboliques."
Le
Conseil français
du culte
musulman. "La
République a
cru bon
d'organiser le
culte musulman.
On peut
d'ailleurs se
demander si elle
n'a pas
transgressé ses
droits. Mais ce
que veut l'Etat,
c'est tenir les
groupes les plus
radicaux. Ça se
justifie de ce
point de
vue."
L'affaire
du voile
islamique. "Il
y a des faits
qui ne sont pas
supportables :
à Marseille, on
voit apparaître
des restaurants
pour hommes et
des restaurants
pour femmes.
Derrière le
voile, il y a
tout le problème,
pour les jeunes
filles, des
piscines, des
cours de
biologie, des
cours de
gymnastique. On
ne peut pas
accepter qu'il y
ait deux poids
et deux mesures.
Il faut que
l'islam entre
dans la culture
qui est la nôtre,
issue du courant
des Lumières et
du terreau chrétien."
La
place de l'islam
dans la société
française. "Aidons
tous ceux et
celles, parmi
les musulmans,
qui ont
conscience qu'il
faut faire une
relecture des écritures
musulmanes,
singulièrement
du Coran. Cette
relecture n'est
pas faite.
L'enjeu, c'est
la place que
cette religion
doit trouver
dans une société
sécularisée et
laïque. Or, les
musulmans ne
sont pas habitués
à cela. Il faut
que l'islam découvre
ce qu'est la laïcité".
Une
loi sur la laïcité ?
"Il ne
faut pas que la
présence de
l'islam fausse
le jeu. On est
dans un pays qui
a trouvé un équilibre
et où on vit
dans la plus
grande liberté
de conscience et
religieuse. Mais
le mariage de
raison entre la
République et
les religions,
c'est quelque
chose de
fragile. Nous
sentons bien, à
travers
l'affaire du
voile, qu'on
peut voir renaître
des courants
fondamentalistes
et intégristes
du côté des
religions, et
des intégrismes
laïcs de
l'autre côté.
La laïcité à
la française
est très
pragmatique. Ne
repartons pas
sur des données
dogmatiques. Ne
nous lançons
pas dans une
guerre des
tranchées".
Dominique
de Villepin
minimise la portée
de la loi sur le
voile
Lors d'une tournée
dans les monarchies
arabes du Golfe
par LUC DE
BAROCHEZ, publié
dans le Figaro le 13
janvier 2004
En tournée dans
les émirats arabes
du Golfe, le
ministre des
Affaires étrangères,
Dominique de
Villepin, a défendu
hier le projet de
loi français
interdisant le port
du voile à l'école,
devant des
interlocuteurs qui y
voient souvent une
agression contre
l'islam. La volonté
française de légiférer
sur un sujet
hautement sensible
dans les monarchies
pétrolières du
Golfe a été peut-être
mal expliquée, en
tout cas mal
comprise. Beaucoup
de gens ont
l'impression dans
les pays musulmans
que le voile
islamique va être
entièrement
interdit en France.
Dominique de
Villepin, qui s'est
rendu dans le Golfe
pour y défendre la
position de la
France à un moment
clé pour cette région
stratégique, a eu
des entretiens hier
dans les Emirats
arabes unis puis au
sultanat d'Oman,
avant le Koweït. Il
se rend cet après-midi
au Qatar et demain
à Bahreïn. A côté
de l'avenir de
l'Irak ou du sort du
processus de paix
israélo-arabe, il a
été pris à partie
sur le voile
islamique dès la
première conférence
de presse de sa
tournée, à Abou
Dhabi. "Il
n'y aura pas en
France
d'interdiction générale
du port du
voile", a-t-il
répondu au
journaliste émirati
qui l'interrogeait.
Le ministre a mis
en exergue son souci
pédagogique. "Nous
voulons éviter tout
malentendu, toute
incompréhension",
a-t-il dit. Il
a expliqué que le
champ d'application
de la loi serait
restreint aux seules
écoles publiques,
ainsi qu'aux agents
des administrations
dans l'exercice de
leurs fonctions
officielles. "Les
établissements privés,
confessionnels, ne
seront pas concernés
par la loi, pas plus
que l'université ou
les lieux publics,
et encore moins
l'espace privé",
a-t-il déclaré.
Villepin a cherché
à dédramatiser le
débat sur la laïcité.
"L'islam a
toute sa place en
France. Il y est
respecté", a-t-il
dit. Mais pour "assurer
le respect des
religions et des
croyances", l'Etat
se doit "d'être
neutre". La
loi en préparation
s'inscrit dans une "tradition
historique très
ancienne". Pour
lui, "il
est faux de dire
qu'elle vise l'islam
et le port du voile
en
particulier". La
tradition française
passe en effet par "la
neutralité de
l'espace
public". Le
ministre a expliqué
le fonctionnement du
Conseil français du
culte musulman, qui
"permet à
l'islam de France
d'organiser ses
relations avec l'Etat
français".
Depuis qu'il a été
annoncé par le
gouvernement de
Jean-Pierre Raffarin,
le projet de loi sur
le voile a suscité
des manifestations
d'hostilité et des
réactions contrastées
de la part de
dirigeants
musulmans. Dans le
Golfe, un ouléma
qatari, Youssef
al-Qaradaoui, qui bénéficie
d'une forte audience
en intervenant régulièrement
sur la chaîne de télévision
par satellite
al-Jezira, est parti
en campagne contre
le projet français.
En revanche, l'imam
d'al-Azhar en Egypte,
plus haute autorité
de l'islam sunnite,
a déclaré qu'il
n'y était pas opposé.
Dans un entretien
publié hier par le
quotidien al-Sharq
al-Awsat, il a
reconnu à la France
le droit d'appliquer
une politique de laïcité.
"Celui qui
conteste cette
politique doit
quitter le
pays", a-t-il
dit. Si elle agite
l'opinion publique,
l'affaire du voile
islamique ne semble
cependant pas
bouleverser les
dirigeants des
monarchies du Golfe.
Leurs entretiens
avec Dominique de
Villepin sont plutôt
axés sur l'avenir
incertain de l'Irak,
la situation préoccupante
en Israël et en
Palestine et les
moyens de lutter
contre le terrorisme
islamiste. Les
autorités françaises
essayent de faire
entendre une voix
différente dans une
région où
Washington jouit
d'une influence écrasante.
Les Etats-Unis sont
présents non
seulement en Irak,
en Arabie saoudite
ou au Koweït, mais
aussi au Qatar, qui
abrite le quartier général
des forces américaines
dans la région, ou
à Bahreïn, qui est
le siège de la Ve
flotte de l'US Navy.
A propos de
l'Irak, Dominique de
Villepin a revendiqué
hier un rôle prépondérant
pour l'ONU, une fois
que les Etats-Unis
auront restitué sa
souveraineté au
pays, en principe le
30 juin. "Il
appartiendra aux
Nations unies de
coordonner le
processus jusqu'aux
élections générales
prévues fin
2005", a
affirmé le ministre
français. Ce
processus de
transfert de la
souveraineté doit
être, selon lui,
encouragé par la
communauté
internationale. "Une
conférence
internationale
pourrait permettre
de légitimer la
transition", a-t-il
observé. Enfin,
Dominique de
Villepin a prôné "une
nouvelle
architecture de sécurité"
dans la région
pour "favoriser
la réinsertion de
l'Irak dans son
environnement régional".
Entretien
avec Olivier Roy,
islamologue, auteur
de "L'Islam
mondialisé"
Selon
lui, le contexte français
"est totalement
incompris à l'étranger"
par
HENRI TINCQ, publié
dans le Monde du 4 février
2004
-
Quels sont les points
les plus chauds de la
protestation antifrançaise
dans les pays d'islam
?
On enregistre des
protestations dans
tous les pays
musulmans, mais les
plus
"chaudes"
viennent de pays
comme l'Egypte, le
Liban et certains
pays du Golfe, où
la France a perdu
une bonne part du
prestige qu'elle
avait acquis pendant
la guerre en Irak.
Pourquoi ces pays ?
Parce que le voile y
est considéré
comme une affaire de
choix individuel et
non de loi. C'est
moins vrai en Iran,
où le voile est
partout obligatoire
et où personne
n'ira le défendre
à l'extérieur. Ou
en Turquie, où
l'interdiction est
bien plus large
qu'en France. La
protestation contre
la France s'exprime
principalement là où
il y a liberté de
choix et pluralisme
du comportement
vestimentaire des
femmes : porter ou
ne pas porter le
voile est perçu
comme un enjeu de
liberté et tout ce
qui relève soit de
l'obligation soit de
l'interdiction est
perçu comme une régression
démocratique.
- A l'initiative
de courants
traditionalistes ?
Paradoxalement, ce
ne sont pas les
milieux d'islam
traditionaliste qui
protestent le plus
fort. Je ne parle
pas des vieux oulémas
qui rappellent
formellement
l'obligation du
voile, même si le
recteur d'Al-Azhar,
devant Nicolas
Sarkozy, a exprimé
pour partie une
compréhension de
l'attitude française.Ce
qui m'intéresse,
c'est la
protestation des
jeunes étudiantes.
Les jeunes filles de
Beyrouth ou du
Caire qui
manifestent contre
la loi française et
les jeunes Françaises
qui veulent porter
le voile ont des
points communs.
Elles appartiennent
à la même catégorie
des jeunes filles
plutôt émancipées,
intégrées, bonnes
élèves et qui
veulent reprendre le
voile. Je dis bien
reprendre, car on
n'est pas ici dans
la poursuite, mais
dans la reprise
d'une tradition. Il
y a beaucoup plus de
voiles dans les écoles
de Beyrouth ou du
Caire
aujourd'hui qu'il y
a trente ans.
- Quel est le
sens de cette
protestation
antifrançaise ?
Il y a sans aucun
doute une mauvaise
compréhension. La
loi française est
perçue comme une
loi d'interdiction générale
du voile, alors
qu'elle ne touche
que l'école
primaire et
secondaire. Et comme
une attaque contre
l'islam, indépendamment
d'un contexte laïque
français où
l'histoire de la
"séparation"
s'est faite contre
la religion
catholique. Ce
contexte est
totalement incompris
à l'étranger. Ce
qui est encore moins
compris, c'est que
la France, pays des
libertés, semble
s'opposer à ce que
les jeunes filles
considèrent comme
une liberté. Celles
qui manifestent
contre la France ne
sont pas forcément
pour le voile, je le
répète, mais pour
la liberté de
choix. En cela,
c'est une attitude
assez moderne qui
rappelle les slogans
: "Mon
corps n'appartient
qu'à moi",
"C'est à moi
de décider".
Ces jeunes
manifestantes ne
comprennent pas que
la France s'oppose
à ce qu'elles perçoivent
comme l'exercice
d'une liberté
moderne.
- Mais la lutte
contre le voile en
France ne peut-elle
pas être exemplaire
pour les luttes féministes
dans les pays
d'islam ?
C'est un mauvais
argument, qui tient
au regard faux que
pose toujours
l'Occident sur le
monde musulman. Nous
considérons en
Occident que la laïcité
est une condition de
la démocratie et
donc qu'il faut
d'abord imposer la
laïcité, au besoin
par la contrainte,
ce qui fait que le
message laïque
apparaît comme
s'opposant à la
demande de démocratie
(ce qui est le cas
en Tunisie, en Algérie
et le fut en
Turquie), alors que
beaucoup de jeunes
musulmanes qui
portent le voile se
réclament aussi de
la démocratie et de
la liberté. Lutter
contre le voile, ce
serait, au fond,
choisir Ben Ali ou
les généraux algériens
contre la démocratie.
On peut discuter de
l'articulation entre
les deux, mais,
conceptuellement, on
est bien face à un
cas de conscience.
Ce qui explique que,
dans le débat français
depuis un an, on a
peu entendu les
femmes musulmanes,
surtout d'origine
maghrébine,
approuver la loi
française contre le
voile. Beaucoup
d'entre elles ne
peuvent pas se
reconnaître dans
une formulation qui
leur semble privilégier
la laïcité
autoritaire contre
la démocratie et la
liberté.
- La laïcité à
la française,
disiez-vous, peine
à être comprise
dans les pays
d'islam ?
Mais les réactions
les plus violentes
sont venues de
Londres, un peu
moins des Etats-Unis,
et pas seulement des
pays et des milieux
musulmans. C'est
l'histoire
conflictuelle de la
laïcité à la française,
constituée contre
la religion, qui
n'est pas comprise,
aussi bien dans les
pays d'islam que
chez nos meilleurs
voisins européens.
A cet égard, la
France ressemble
plus au Mexique, à
l'Union soviétique
et pour partie à la
Turquie qu'à des
pays comme la
Grande-Bretagne,
l'Allemagne ou
l'Italie.
- Une issue à
court terme ?
Non. Entre la
politique arabe de
la France et les élections
régionales, le
gouvernement
choisira toujours
les régionales.
Modernité
et convictions
En
se positionnant
contre le voile, la
France ne préconise
pas un laïcisme
antireligieux mais
privilégie la
liberté de
conscience face à
la montée inquiétante
des intégrismes
par ALAIN
TOURAINE, publié
dans Libération le
7 janvier 2004
Au moment où une réflexion
collective et indépendante
se transforme en un
projet politique, et
même en un texte de
loi, il est inévitable
que le sens de cette
réflexion soit
recouvert par des
controverses qui
traduisent plutôt
l'état des forces
politiques en présence
que la nature du
problème sur lequel
ont réfléchi les
"sages".
Mais il ne faut pas
que le malentendu
devienne contresens
; il faut donc que
chacun explique
clairement les
positions qu'il a
prises ; en ce qui
me concerne, je
tiens à le faire
ici. Revenons à la
réalité. Aucun
pays démocratique
n'impose une
religion ou une idéologie
comme obligatoire en
rejetant les autres
cultures. Même les
pays où existe
encore une religion
d'Etat, dont les
ministres sont payés
par eux, sont très
largement des pays
laïques, comme le démontre
avec éclat le cas
britannique.
Inversement, il ne
peut pas exister de
société complètement
multiculturelle car
aucune communication
n'y serait possible.
Partout, au moins
dans les Etats qui
ont une intégration
nationale réelle,
existe une zone
centrale entourée
de noyaux périphériques.
Le cas européen le
plus extrême est
celui des Turcs en
Allemagne, puisque
la loi allemande de
la nationalité,
fondée sur le droit
du sang, les a
longtemps exclus de
la naturalisation,
alors que l'accès
à celle-ci était
et est relativement
aisé en France. Les
Etats-Unis ont
reconnu les coutumes
et les croyances
venant des pays
d'origine, mais
favorisent l'intégration
et même
l'assimilation,
comme le montre la
force du
nationalisme américain
porté par les
descendants des
immigrés.
En France, après
de longues guerres
de religion, les
protestants et les
juifs ont vu leurs
droits reconnus bien
avant que ce soit le
cas pour les
catholiques en
Grande-Bretagne. En
fait pays
d'immigration, la
France et la
Grande-Bretagne ont
reconnu, chacun à
leur manière, un
certain pluralisme
culturel. Ce qu'a
fait la France au
XIXe siècle a été
de rejeter l'emprise
de l'Eglise
catholique sur l'Etat.
La Grande-Bretagne
s'était séparée
de manière plus
violente de Rome.
Mais aujourd'hui,
dans les deux pays,
les relations entre
l'Etat et les
Eglises chrétiennes
sont apaisées.
Laissons donc de côté
l'idée qu'il y
aurait un modèle
multiculturel
dominant et une
exception française.
Aucun pays n'est
complètement mono
ou multiculturel.
Partout se pose le même
problème et c'est
cette communauté de
situations qui
devrait être au
centre des regards.
Nos sociétés dites
modernes reposent
bien sur une séparation
du pouvoir temporel
et du pouvoir
spirituel, sont bien
laïques et, de
plus, elles croient
à la pensée
rationnelle et à
ses applications
scientifiques et
techniques. Enfin,
toutes nos sociétés
croient à des
droits individuels
que les lois elles-mêmes
ne peuvent pas
abolir. Cette
croyance
fondamentale a animé
d'abord la Hollande
et l'Angleterre,
puis les colonies
anglaises d'Amérique
quand elles prirent
leur indépendance,
avant de trouver son
expression la plus
influente dans la déclaration
française des
droits de 1789. On
peut ajouter
aujourd'hui, mais
depuis peu et de
manière encore
partielle, que nos
sociétés
recommandent l'égalité
des hommes et des
femmes. Tel est le
noyau commun à
toutes les sociétés
"modernes".
Aucune d'entre elles
n'y a renoncé ni
n'accepte qu'on le
remette sérieusement
en question. Parallèlement,
tous les pays vivent
l'expérience d'un
monde ouvert,
nomade, où sociétés
et cultures se
rencontrent et ne
peuvent plus se
fondre, comme dans
un passé en partie
mythique, dans
l'unité de l'Etat-nation.
D'où le problème
posé à tous :
comment maintenir
les principes
centraux de la
modernité tout en
respectant et en
encourageant la
diversité des
orientations
culturelles ? La
France vient
d'exprimer sa
position sur ce
problème central.
Beaucoup se sont précipités
sur les textes et déclarations
français pour y dénoncer
l'arrogance d'une
culture fermée sur
elle-même,
incapable d'accepter
la culture islamique
malgré le poids de
plusieurs millions
d'habitants
d'origine
arabo-musulmane. Le
texte résumé du
projet de loi proposé
semble encourager
cette interprétation
: tous les signes
visibles d'une
appartenance à une
religion ou à une
orientation
politique seront
interdits dans les
écoles et dans les
autres grands
services publics. Je
reconnais que
certains voudraient
en effet enfermer la
religion dans la vie
privée et ne plus
se préoccuper de ce
qu'ils considèrent
comme des
vieilleries. Mais
cette interprétation
n'est pas la mienne.
Et moi, qui ai
constamment dans le
passé défendu les
jeunes femmes voilées,
je veux faire
comprendre pourquoi,
en signant le
rapport de la
commission Stasi,
j'ai gardé les mêmes
idées et pourquoi
je continue à défendre
la liberté de
conscience de celles
qui veulent affirmer
leur poids. Mais,
pour prendre
position dans une
situation concrète,
il faut ajouter que
nous sommes confrontés
à la montée d'un
islamisme radical
qui attaque ce que
j'ai défini comme
le noyau de la
modernité et qui me
semble tout à fait
éloigné des
projets de beaucoup
de femmes voilées.
Comme il serait
impossible de faire
comprendre à
l'opinion française
qu'en autorisant le
voile et la kippa on
se prépare à
lutter contre les
"intégrismes",
il a fallu agir de
manière inverse et
interdire dans l'école
les signes
ostensibles
d'appartenance
religieuse ou
politique. Mais en
sachant qu'aucune
loi n'empêchera les
cas ambigus de se
multiplier. Je fais
l'hypothèse que la
loi peut arrêter
les mouvements
islamistes qui
veulent porter
atteinte à
l'organisation
scolaire et
hospitalière, mais
qu'elle conduira à
plus de souplesse,
et non pas à plus
de répression, face
aux signes
personnels d'une foi
ou même d'une
appartenance.
Lisez le rapport
de la commission
Stasi. Il rejette
nettement tout laïcisme
antireligieux ; il
est d'autant plus
attaché à la laïcité
que celle-ci se
donne comme but
principal de protéger
et de renforcer la
liberté de
conscience. A
plusieurs reprises
sont émis dans ce
texte des jugements
positifs sur les
religions, ce qui
n'aurait pas été
possible à la fin
du XIXe siècle.
Cette interprétation
peut sembler trop
compliquée à ceux
qui ne connaissent
pas l'histoire de
France. Mais
celle-ci et surtout
la longue lutte de
l'Etat et de l'Eglise
sont des réalités
qui ne sont pas plus
bizarres que le fait
d'imprimer "In
God We Trust"
sur les dollars ou
de faire de la reine
d'Angleterre le chef
de l'Eglise
anglicane. Mais les
contresens ne seront
écartés que quand
les jeunes
musulmanes, qui
veulent entrer dans
la modernité sans
renoncer à leur
identité
culturelle, se
seront fait
entendre, auront
condamné
ouvertement les lois
et les coutumes qui
sont inacceptables
pour notre société.
Là est la priorité
absolue : soutenons
ces jeunes femmes
voilées contre la
double domination
qu'elles subissent :
celle des musulmans
intégristes et
celle des Français
arabophobes. Que
musulmans et
non-musulmans
prennent ensemble
des initiatives en
faveur de ces jeunes
femmes. Car c'est
quand leur action
aura triomphé que
nous aurons atteint
notre double but :
sauver l'esprit
citoyen des dangers
du communautarisme
et reconnaître en même
temps la liberté de
conscience de tous
et de toutes. Il n'y
a pas à choisir
entre la laïcité
et la libre
expression des
croyances et des
convictions ; elles
sont complémentaires
et s'opposent, d'un
côté, à tous les
fondamentalismes et,
de l'autre, à un
enfermement
inacceptable des
croyances dans la
vie privée.
Jean-Paul
II veut une laïcité
ouverte
par
JEAN-MARIE GUENOIS,
publié dans la
Croix le 12 janvier
2004
Jean-Paul
II a réservé une
grande part de son
discours
diplomatique annuel,
lundi 12 janvier, à
la laïcité. Il
attend dans ce
domaine un
"partenariat"
et non plus une
"concurrence"
entre Etat et
religion. La
situation française
est particulièrement
visée dans ce
texte. Leçon
à la France ? Elle
n’a pas été nommée,
lundi 12 janvier,
dans le discours
annuel au corps
diplomatique qui
rassemble autour de
Jean-Paul II les
ambassadeurs accrédités
près le Saint-Siège.
Mais ses propos
s’inscrivent à
l’évidence dans
le débat hexagonal
: "On invoque
souvent le principe
de laïcité, en soi
légitime […] Mais
distinction ne veut
pas dire ignorance.
La laïcité n’est
pas le laïcisme !
Elle n’est autre
que le respect de
toutes les croyances
de la part de l’Etat,
qui assure le libre
exercice des activités
cultuelles,
spirituelles,
culturelles et
caritatives des
communautés de
croyants".
Jean-Paul II
confirme ici une
vision du monde que
l’Eglise
catholique ne
s’est pas privée
de promouvoir ces
derniers temps. Un
souci aussi qu’il
porte depuis
longtemps. Mais
surtout un véritable
ensemble qui dépasse
de loin la seule
problématique
"laïciste".
Le contexte de sa
remarque
l’atteste.
Introduite par un
cri d’alarme :
"Nous sommes témoins,
ces derniers temps
dans certains pays
d’Europe, d’une
attitude qui
pourrait mettre en péril
le respect effectif
de la liberté de
religion", elle
se conclut par une
évocation du débat
sur les racines chrétiennes
de l’Europe qui révèle
"la difficulté
à accepter le fait
religieux dans
l’espace
public". Déjà
lu. Peut-être des
dizaines de fois en
2002 et 2003…
Mais, lundi, c’est
une sorte de
discours de la méthode
que le Pape
entendait reproposer.
Un mini-traité des
relations Eglise et
Etat.
Vu de Rome, tout se
tient en effet. La
place du croyant
dans la société
n’est pas
discutable
puisqu’elle est liée
à la notion de
personne humaine qui
implique sa
dimension
spirituelle. Dès
lors, le croyant a légitimement
sa place dans "le
dialogue
public". Cheval
de bataille : "le
fait
religieux",
formulation
objective reprise
par Jean-Paul II qui
justifie "la
dimension sociale
des religions".
A ceux qui lui
objecteraient la séparation
laïque Eglises-Etat,
il répond aussitôt
"distinction ne
veut pas dire
ignorance" et
souhaite que l’on
passe maintenant à
une nouvelle culture
de
"partenariat"
et non plus de
concurrence. Le Pape
relie pour finir
cette discussion aux
trois années écoulées
de débat sur les
racines de l’Europe
en diagnostiquant
une même cause :
"la difficulté
à accepter le fait
religieux dans
l’espace
public". Il
critique donc les
relectures de
l’histoire selon
des "prismes
d’idéologies réductrices"
et revendique la
"justice"
de reconnaître
l’héritage du
christianisme en
Europe. Ne serait-ce
que pour son rôle
tout récent dans
"la
transformation
pacifique des régimes
autoritaires"
et "la
restauration de la démocratie
en Europe centrale
et orientale".
Sera-t-il entendu ?
Le sujet semble en
tout cas sérieusement
préoccuper le
Saint-Siège eu égard
à la place qui lui
est accordé dans ce
discours. Chaque année
en effet, ce
rendez-vous vaut un
tour d’horizon géopolitique
très attendu des
chancelleries, régions
sensibles après régions,
où sont comptabilisés
les avancées et des
reculs de la paix
sur notre planète.
Cette structure
classique a disparu
cette année devant
l’affirmation de
"quatre
convictions" de
Jean-Paul II.
"La paix
toujours menacée"
avec l’évocation
du "pénible
conflit
irakien", du
conflit israélo-palestinien,
de l’Afrique et de
deux hommages
personnels -
Mgr Michael Courtney,
nonce au Burundi
assassiné après Noël,
et Sergio Vieira de
Mello, le représentant
spécial de l’ONU
assassiné en Irak.
Déception
et incrédulité
Voile - Dans les
pays arabes
par CHRISTOPHE
AYAD et CLAUDE
GUIBAL, publié dans
Libération le 24 décembre
2003
Jacques Chirac
a-t-il, en l'espace
d'une conférence de
presse, dilapidé
tout son capital de
sympathie dans le
monde arabe ? La
question mérite d'être
posée tant sa décision
a suscité déception
et incrédulité
dans une région où
le religieux est au
centre de la vie
sociale, voire
politique. Il suffit
de rappeler les
propos du cheikh
Youssef
al-Qaradhaoui, un
ouléma égyptien
installé au Qatar :
cette décision est
"
une cause
de souffrance et de
douleur pour les
musulmans".
Qaradhaoui est la référence
spirituelle des Frères
musulmans égyptiens,
l'un des prédicateurs
les plus écoutés
au monde grâce à
ses émissions sur
la chaîne
satellitaire
Al-Jezira et à ses
petits livres de
vulgarisation
traduits dans toutes
les langues.
"Ne
provoquez pas la
haine et l'inimitié
des musulmans",
adjure-t-il.
"La
France a des intérêts
avec nous, et si les
institutions et les
dirigeants
islamiques
protestent, elle
s'inclinera, mais
personne ne se
soucie plus de
l'islam",
regrette-t-il.
Même tollé au Liban,
francophone et
francophile, où
sunnites et chiites
accordent pour une
fois leurs voix afin
de protester contre
le choix élyséen.
Le mufti sunnite
"regrette".
Quant au guide
spirituel du
Hezbollah, le cheikh
Mohamed Hussein
Fadlallah, il dénonce
une atteinte aux "droits
de l'homme
musulman".
La milice chiite
libanaise a
toutefois pris soin
de ne pas pointer du
doigt la France,
l'un des rares pays
européens à opérer
une distinction
entre son activité
politique et sa
branche militaire. Dans
le Maghreb, les
dirigeants
politiques n'ont pu
que se réjouir, au
moins en privé, de
la position française.
En Tunisie, où le
voile est interdit
à l'université,
les féministes et
le pouvoir s'inquiètent
d'un retour en force
du foulard
islamique, malgré
le harcèlement des
services de sécurité
envers les voilées.
Au Maroc, le roi
Mohamed VI vient
d'annoncer une libéralisation
du statut de la
femme...
En Egypte,
le discours de
Chirac a suscité débats
télévisés, éditoriaux
perplexes et déclarations
abruptes : la polémique
passionne la
population égyptienne,
qui, dans son
immense majorité,
se désole du projet
de loi. Mais souvent
sans en saisir la
teneur. "Je
ne comprends pas
pourquoi vous
interdisez
l'islam",
s'insurge Héba, étudiante
à l'université du
Caire. La jeune
femme, récemment
voilée, regrette ce
qu'elle perçoit
comme "une
nouvelle attaque
visant l'islam,
comme la guerre en
Irak". "En
France, tout le
monde est athée",
lui répond une de
ses camarades. "Pourquoi
rejetez-vous la
religion à ce point
? Etre religieux,
cela donne quand même
une bonne éducation,
une morale",
plaide la jeune
fille. Le concept même
de laïcité laisse
les Egyptiens
interloqués. Rares
sont les voix
discordantes. Si le
théologien libéral
Gamal al-Banna, frère
cadet du fondateur
des Frères
musulmans, affirme
que le voile n'est
en rien une
obligation, il est
contredit par les Frères
musulmans, qui
s'opposent "fermement"
au projet de loi
français. Fondée
par le grand-père
maternel de Tariq
Ramadan, la confrérie
estime que la décision
de Jacques Chirac "sème
les graines de la
haine entre la
France et les
peuples
musulmans"
et "contredit
les conventions
internationales des
droits de
l'homme".
Sous des bannières
stigmatisant sur
fond
bleu-blanc-rouge l'
"islamophobie
française",
les oulémas invités
à s'exprimer
appellent les
musulmans à se
montrer solidaires
de leurs
coreligionnaires
français :
"Les musulmans
ne doivent pas
accepter qu'un
non-musulman décide
pour eux."
"Pourquoi
n'interdit-on pas
les minijupes
?",
s'interrogent
certains
conservateurs, en
soulignant que les
non-musulmanes, en
Egypte, ne sont pas
tenues de se voiler.
Quant à la plus
haute autorité de
l'islam sunnite, le
cheikh d'Al-Azhar,
connu pour ses
positions modérées
mais aussi sa
soumission au
pouvoir politique,
il estime que "le
voile est une
affaire intérieure
française".
Un propos qu'il
devrait développer,
fin décembre, lors
de sa rencontre avec
Nicolas Sarkozy, en
visite en Egypte.
Voile : La République
en souffrance
Pierre-André
Taguieff est
directeur de
recherche au CNRS,
professeur à
Science po et auteur
de La Nouvelle
Judéophobie
Shmuel
Trigano est
professeur de
sociologie politique
à Paris-X Nanterre,
et auteur de Qu'est-ce
que la religion
et La Démission
de la République,
juifs et musulmans
en France
propos
recueillis par PAUL
FRANCOIS PAOLI,
publiés dans le
Figaro Littéraire du 5
février 2004
La
probable loi sur les
signes
"ostensibles"
à l'école ne nous
fera pas esquiver
longtemps la
question qui se
dissimule, mais si
peu, sous le voile :
celui du
multiculturalisme et
de sa compatibilité
avec un modèle républicain
qui ne reconnaît,
en théorie, que des
citoyens,
abstraction faite de
leur origine.
Contesté dans les
années 80 par
certains courants de
la communauté
juive, revendiquant
leur appartenance au
"peuple
juif" et leur
solidarité
inconditionnelle
avec Israël, ce modèle
est, aujourd'hui,
mis à mal par un
fondamentalisme
musulman qui affirme
le primat de l'islam
sur les lois de la République.
Si certains radicaux
musulmans ne ratent
pas une occasion de
stigmatiser les
juifs de France,
n'est-ce pas, entre
autres raisons,
parce qu'ils leur
reprochent de jouir
d'un
"communautarisme"
de fait qu'on leur
conteste ? Pour
autant, la
comparaison entre la
situation des juifs,
intégrés en tant
qu'individus à la
communauté
nationale, depuis la
Révolution française,
et celle des
traditionalistes
musulmans, issus de
l'immigration, s'arrête
là. Si le concept
d'assimilation a
historiquement
fonctionné avec les
juifs, jusqu'à ce
que l'antisémitisme
de la fin du XIXe siècle
le mette à mal,
c'est parce que
ceux-ci furent en
phase avec les
valeurs des Lumières.
On ne peut en dire
autant de l'islam
populiste en vogue
dans les banlieues,
qui rompt non
seulement avec la laïcité
républicaine mais
aussi avec les
valeurs de
l'universalisme
occidental.
- Que
vous inspire ce qui se
dit aujourd'hui au
sujet du voile ?
Pierre-André
Taguieff. J'ai
trouvé ce débat décevant,
du moins quant à sa
teneur philosophique.
La quasi-totalité des
arguments avancés étaient
déjà en circulation
dans les années 90.
Tout se passe comme
s'il avait fallu faire
d'urgence des séances
de rattrapage pour
politiques endormis.
Ils ont enfin ouvert
l'œil sur une réalité
sociale convulsive,
sans pour autant
affronter le problème
sous-jacent, le plus
épineux de tous :
pourquoi l'intégration
des jeunes issus de
l'immigration a-t-elle
globalement échoué ?
Et ce au point
d'ouvrir un boulevard
à une offensive
islamiste... On a
rameuté des sages et
des experts - toujours
les mêmes ! -
qui, après beaucoup
d'auditions répétitives,
ont accouché d'une
souris. Tant de
travail pour passer du
mot ostentatoire à
ostensible... Vanité
des comités et autres
commissions ! La
question essentielle a
été esquivée :
peut-t-on mettre
toutes les croyances
sur le même plan ?
C'est la pente
dangereuse du
relativisme, sur
lequel glisse un néolaïcisme
qui est une corruption
du principe de laïcité.
Il ne faut pas se
voiler la face : ce ne
sont ni les
catholiques ni les
juifs qui, sur le
terrain, menacent le
bon fonctionnement de
l'école républicaine
laïque, mais les
fondamentalistes
musulmans, dont le
militantisme recourt
à la provocation
calculée,
instrumentalisant des
adolescentes souvent
de bonne foi. Pour
sacrifier au
politiquement correct,
de nombreux leaders
d'opinion, terrorisés
à l'idée d'être
accusés d'islamophobie,
ont fait de la défense
de la laïcité un
combat globalement
antireligieux. Or ce
n'est pas le religieux
comme tel qui est ici
en question : c'est le
politico-religieux et
l'ethnoreligieux. Et
la République a le
droit et le devoir de
se défendre contre
ses ennemis,
islamistes, gauchistes
et extrémistes de
droite.
Shmuel Trigano. Ce
débat était nécessaire
mais le voile a joué
le rôle d'un leurre.
Comme si on n'avait
pas le courage
d'aborder la vraie
question, qui est
double : celle de
l'acceptation par
l'islam français du
pacte républicain,
celle, taboue, de
l'intégration d'une
immigration récente.
On a confondu un problème
relevant de la laïcité
et un problème
relevant de la nation.
Par ailleurs, le
concept de laïcité
est devenu flou. J'ai
eu à Nanterre des étudiants
musulmans qui allaient
manifester pour le
voile au nom de la laïcité.
Le courant islamiste
n'a fait que
s'engouffrer dans le
créneau de la laïcité
ouverte né dans les
années 60. Cette
confusion engendre sur
le terrain un fait
accompli et, s'il y a
un recul de la classe
politique devant cette
réalité, ce sera
grave.
- Etes-vous
partisans de
l'interdiction des
signes religieux à l'école
?
P.-A. T. Oui,
en tant qu'il s'agit là
de la moins mauvaise
des solutions
possibles dans
l'actuel contexte. On
connaît son plus évident
effet pervers :
favoriser une sainte
alliance des clergés.
Cette interdiction générale
des signes religieux
laisse entendre que le
voile islamique
constitue la
manifestation d'une
simple croyance
religieuse. Il n'en
est rien : en signant
l'enfermement de la
femme dans une
communauté de repli
et un statut d'infériorité,
il fait partie d'un
ensemble de
prescriptions qui font
prévaloir l'emprise
d'une appartenance
culturelle exclusive
soumettant les sexes
à des rôles sociaux
autoritairement réglés.
Il exprime une
attitude d'autoségrégation,
fonctionne comme un
drapeau et un appel à
la mobilisation, ce
qui révèle de la
dimension politique.
En s'articulant avec
la récusation de
certains cours (gym,
sciences
naturelles...) qui
minent de l'intérieur
le système scolaire,
le port du voile
marque le refus de
l'intégration dans la
nation républicaine.
Et ce au nom de
valeurs et de normes
censées relever de la
religion musulmane.
Mais l'appel à la foi
religieuse sert de
paravent à une pure
revendication
identitaire, portée
par des prosélytes
souvent incultes
religieusement.
S. T. Sur
le principe, oui, et
dans cette
perspective, je suis
aussi pour
l'interdiction de la
kippa dans les écoles
publiques. Néanmoins,
pour moi, le voile est
moins un signe
religieux qu'un
uniforme. Dans
certaines facultés,
les islamistes
abordent les jeunes
filles d'origine maghrébine
et leur demandent
pourquoi elles n'en
portent pas. S'il se répandait,
le voile serait un
marquage inacceptable
dans un espace public
comme l'école, lieu
de formation par
excellence. Par
contre, que ces signes
s'expriment dans les
écoles privées ne me
dérange pas...
- Vous avez tous
deux dénoncé une
certaine apathie de la
société française
face aux agressions
antisémites. Avec le
recul comment
expliquer ce phénomène
?
P. A. T. Dans La
Nouvelle Judéophobie,
parue en janvier 2002,
je me suis interrogé
sur le silence gêné
des pouvoirs publics
comme des
organisations
militantes comme le
Mrap ou la Ligue des
droits de l'homme.
Silence souvent
accompagné de
relativisation, de
minimisation, voire de
négation des faits
judéophobes. La
multiplication des
violences antijuives
en France, et dans
d'autres pays européens
(Belgique, Pays-Bas,
Autriche...), dues en
grande partie à des
groupes issus d'une
immigration de culture
musulmane, reste un phénomène
inacceptable pour
certains milieux dits
antiracistes. Les
statistiques du ministère
de l'Intérieur sont
pourtant dénuées d'équivoque.
Le paysage des rejets
et des haines est
bariolé : il y a
aujourd'hui
coexistence entre le
vieil antisémitisme
politique d'extrême
droite, un
antisionisme radical
qui procède de la
diabolisation d'Israël
et une xénophobie
antimaghrébine.
S. T. Il s'est
produit ces dernières
années une
dissociation entre
antiracisme et refus
de l'antisémitisme.
Quand les agressions
antisémites ont
commencé fin 2000, on
a assisté à une dénégation
généralisée des
faits. Souvenons-nous
de ce qu'avait dit le
procureur de la République
de Montpellier à
propos de jeunes qui
avaient voulu brûler
une synagogue :
"Ce n'est pas là
un acte antisémite
mais l'acte de jeunes
désœuvrés..."
Le conflit du
Proche-Orient n'a pas
été seulement importé
par l'opinion
arabo-musulmane, mais
aussi par l'opinion
publique tout court.
La guerre d'Irak a mis
en évidence une
dangereuse confusion
entre un problème
national et un problème
international. Un
propos du ministre de
la Ville, Jean-Louis
Borloo, sera à cet égard
significatif. Celui-ci
verra dans l'adhésion
de la communauté
issue de l'immigration
à la politique française
concernant l'Irak
"un génial
espace de francitude
nouvelle sur lequel
construire une
solidarité
nationale" (Nice-Matin
du 27 mars 2003).
- Avec d'autres,
Alain Finkielkrault
s'alarme du fossé
croissant entre la
communauté juive et
la société française,
notamment du fait de
la Diabolisation
d'Israël * (voir Le
Monde du 31 décembre).
Partagez-vous cette
inquiétude ?
P. A. T. Je me méfie
d'entités comme La
Communauté juive ou
La Société française.
Les fossés se
creusent parmi les
juifs de France, par
exemple entre les
inconditionnels de la
politique de Sharon et
ceux qui vont jusqu'à
dénier à Israël le
droit à l'autodéfense.
Les principaux
clivages se retrouvent
chez les juifs comme
chez les non-juifs.
Croire qu'on puisse
les opposer, c'est une
erreur d'analyse, qui
pourrait avoir de déplorables
effets.
S. T. Je ne me
retrouve pas complètement
dans l'analyse de
Finkielkraut car elle
suppose un dualisme
entre juifs et Français.
Ce serait le signe que
la communauté juive
est entrain de se
ghettoiser. Ce dont
les juifs ont fait
l'expérience, c'est
que, lorsque la France
renonce à être
elle-même, c'est leur
propre identité qui
se trouve ébranlée.
Comme si nous nous
appréhendions soudain
comme une minorité,
sentiment incompatible
avec la citoyenneté.
- Vous ne niez pas
que la communauté
juive soit traversée
par des tendances
communautaristes,
souvenons-nous du
fameux "vote
juif" de 1980
proposé par certains
pour sanctionner
Giscard ?
P. A. T. Il faut
sauver le mot
communauté de ce marécage
idéologique qu'est le
communautarisme, qui
se confond parfois
avec une forme d'ethnonationalisme.
Qu'il y ait eu des
gens qui ont voulu créer
un mouvement politique
juif, c'est un fait
qui n'engage pas
l'ensemble des juifs
français.
L'interrogation est
fondée, pas la généralisation.
S. T. Dans Un
exil sans retour -
Lettre à un juif égaré
publié en 1996 je
soulignais cette dérive.
Néanmoins, il ne faut
pas exagérer son
importance. J'avais
d'ailleurs produit des
études montrant que
les juifs votaient
comme la majorité des
Français en
radicalisant parfois
la tendance générale.
Quand la France vote
à gauche, les juifs
votent plus à gauche
que la moyenne et,
quand la France vote
à droite, idem... Ce
qui s'est produit,
c'est une
instrumentalisation de
la communauté juive
par Mitterrand. Dans
le débat sur Le Pen
ou dans la guerre en
Yougoslavie, on a vu
des leaders
communautaires engager
les juifs. Il y a eu
des dérapages qui ont
été des facteurs de
crise interne.
- Où est la frontière
entre l'acceptation
des différences
culturelles et le
multiculturalisme ?
P. A. T. L'existence
des différences
culturelles est une
chose, le projet de
refondre l'ordre
sociopolitique sur la
base des identités
culturelles, notamment
ethnoreligieuses, est
une autre chose qui
relève du
multiculturalisme. L'éloge
contemporain de la
diversité culturelle
me paraît naïf car
il y a des diversités
qui conflictualisent
et désintègrent. Il
n'y a pas de nation
sans une certaine
communauté morale,
sans consensus civique
de base. La
fragmentation menace
la nation française.
C'est pourquoi les républicains
de tous bords doivent
réagir.
S. T. Il est légitime
que des groupes
religieux ou régionaux
cultivent à l'intérieur
de la nation leur
identité singulière.
On peut même les
appeler communautés,
pourquoi pas ? Mais il
faut que le cadre
commun, celui de
l'identité nationale
et de la loi républicaine,
subsiste. Les Corses
qui affirment leur
corsitude avec
violence, quoi qu'ils
fassent, ils sont français.
Et, quand un juif fait
son alya en Israël,
il découvre avec stupéfaction
qu'on l'appelle le
Français. Dans tous
les cas, il ne sert à
rien de vouloir faire
table rase du passé.
L'histoire de France
est multiséculaire
parce qu'elle est héritière
aussi bien de Vercingétorix
et de Clovis que de
Jeanne d'Arc et de la
Révolution française.
Sans ces entités, un
pays n'a plus de
consistance
historique.
La polémique
sur le voile
par FADY NOUN,
publié dans
l'Orient-le Jour le
6 janvier 2004
Vous êtes plusieurs
à avoir réagi à
la polémique sur le
voile ou aux réactions
locales provoquées
par cette
controverse. Il
n’y a, dans
celles-ci, comme
dans les réactions
aux réactions, que
quelque chose de très
normal. Dans les réponses
des musulmans du
Liban et du monde
arabe à la polémique,
puis au projet de
loi sur le voile en
France, il faut voir
l’un des aspects
de la mondialisation
de l’information.
Que chacun se sente
concerné par ce qui
se passe dans les
autres sociétés
est un phénomène
normal, dans un
monde où
l’information
parvient à son
destinataire en
temps réel. En
outre, dans la réaction
d’une partie de
l’islam français
comme dans l’appui
que lui apporte une
partie de
l’opinion arabe,
il faut voir aussi
l’un des aspects
d’un choc culturel
entre ce qui est vécu
comme une obligation
religieuse et un
interdit légal,
entre
l’affirmation
d’une identité et
un réflexe de défense.
Ces réactions reflètent
la place de la
religion dans la vie
personnelle et
collective des
hommes et des femmes
de notre temps, il
faut les accepter.
Toutefois, les
choses se
compliquent du fait
de la surenchère et
de l’exploitation
de cette polémique
à des fins
politiques. Le choc
entre deux cultures,
un communautarisme
islamique et une
France républicaine
laïque, se double
ainsi d’un choc
proprement
politique. Plus que
l’expression de la
foi religieuse qui,
somme toute, est
admise dans
certaines limites,
ce que redoutent les
responsables d’une
France laïque,
c’est l’émergence
d’une force
politique ayant
l’islam pour
vecteur.
On peut regretter
qu’une loi ait été
nécessaire pour réglementer
le port du voile par
les jeunes filles,
à l’école,
puisqu’un interdit
contribue souvent au
renforcement d’un
phénomène de société.
On pourrait ainsi,
par exemple, avoir
indirectement
renforcé
l’apparition des
écoles
communautaires
islamiques en
France. Plus
largement, nous
proposons à la réflexion
de nos lecteurs ce
passage d’un
ouvrage du père
Maurice Borrmans
qui, depuis 1964,
enseigne le droit
islamique à l’Institut
pontifical d’études
arabes et islamiques
à Rome (Pisai) et
dirige la
prestigieuse revue
Islamochristiana :
"Les musulmans
qui se sont établis
en Europe sont-ils
une chance pour
celle-ci ou bien
l’Europe est-elle
une chance pour eux
? Un observateur
impartial est tenté
de répondre
"oui” aux
deux questions.
(...) Dans la France
républicaine et laïque,
la laïcité
officielle se voit
obligée de réviser
ses relations avec
la dimension
religieuse de ses
citoyens, alors que
dans les pays européens
la société civile
se trouve invitée
à redéfinir ses
valeurs
fondamentales et que
les Eglises s’y
considèrent comme
mises au défi de
retrouver leur force
évangélisatrice
(...) L’Europe est
aussi une
"chance” pour
les musulmans qui
sont venus librement
y habiter et s’y
intégrer : il leur
est enfin possible
de mieux distinguer
ce qui relève de la
conscience
religieuse et des
lois positives et
religieuses des
Etats se libérant
ainsi de la
confusion
traditionnelle que
les pays d’islam
ont tendance à
maintenir entre la
religion et la
politique." (in
Dialogue islamo-chrétien,
à temps et à
contretemps, éditions
Saint-Paul, 2002).
Voile et
culte chrétien
par JOE AOUN
(Boston), publié
dans le courrier des
lecteurs de
l'Orient-le Jour le
20 janvier 2004
Comment
le gouvernement
libanais
autorise-t-il les
manifestations
contre le pays qui a
le plus aidé le
Liban ? Et tout cela
à propos de problèmes
purement intérieurs
français
(l’affaire du
voile) qui ne
concernent
aucunement les
contestataires. Et
si un groupe décidait
de manifester contre
l’interdiction de
culte chrétien en
Arabie saoudite,
est-ce que le
gouvernement
autoriserait cette
manifestation ? Est-ce
qu’on ne crierait
pas à
l’incitation aux
dissensions
confessionnelles, ou
à l’atteinte aux
relations avec un
pays frère ?
Cinq
mille manifestantes
à Beyrouth contre
l'interdiction du
foulard à l'école
en France
Voile :
le monde musulman réagit
peu
paru
dans Ouest-France le
9 janvier 2004
Cinq
mille écolières
ont manifesté,
hier, à Beyrouth
(Liban), contre le
projet de loi
interdisant le port
du voile dans les écoles
publiques françaises.
C'est la plus grosse
manifestation depuis
le discours de
Jacques Chirac sur
la laïcité, le 17 décembre.
Ailleurs, on semble
protester pour la
forme. Faire défiler
des écolières voilées
devant l'ambassade
de France. C'est la
riposte du Hezbollah
libanais au projet
de loi interdisant
les signes religieux
"ostensibles"
dans les écoles
publiques, annoncé
le 17 décembre par
Jacques Chirac.
Elles étaient
5.000, hier matin,
acheminées par bus
depuis les quartiers
sud de la capitale
libanaise,
majoritairement
chiites.
Le
Hezbollah ne lésine
pas sur la
symbolique. Les
manifestantes,
encadrées par un
service d'ordre
masculin, agitaient
des dizaines de
drapeaux français
barrés de slogans
tels que
"Voile, droit
et liberté" ou
encore "Liberté,
égalité, fraternité.
Où est la liberté ?"
Une déléguée a
remis une lettre
adressée au président
français. Cette
manifestation des
jeunes chiites -
principale
confession d'un
Liban par ailleurs
très occidentalisé
- s'inscrit dans
le droit fil des déclarations
de Sayyed Mohammad
Hussein Fadlallah.
Le chef spirituel du
Hezbollah chiite
avait dénoncé, dès
le 20 décembre, une
"atteinte aux
droits de l'homme
musulman". Les
sunnites, eux, sont
restés à la
maison, leur mufti
se contentant de
"regretter"
la décision française.
La
France ménagée
A ce
jour, le défilé de
Beyrouth est le plus
important dans le
monde musulman.
Lundi, trois cents
Palestiniennes
avaient marché
jusqu'au centre
culturel français
de Gaza, à l'appel
du Djihad islamique,
clamant :
"Ne pas porter
le voile est un péché".
Ailleurs, les
rassemblements n'ont
guère dépassé
quelques dizaines de
manifestants. Ils étaient
150 à Téhéran
(Iran) la semaine
dernière, 60 à
Amman (Jordanie)
lundi. La position
adoptée par l'imam
de la mosquée
Al-Azhar du Caire,
plus haute autorité
du sunnisme (la
branche majoritaire
de l'Islam), n'y est
sans doute pas étrangère.
Recevant Nicolas
Sarkozy, la semaine
dernière, le cheik
Mohamed Sayyed
Tantaoui, avait jugé
la France dans son
"droit".
Les musulmanes de
France,
soulignait-il,
n'encourront pas les
foudres divines en
se conformant à la
loi.
Ce
faisant, le cheik
Tantaoui semble
avoir désamorcé la
contestation et...
servi de
paratonnerre à la
colère des
musulmans radicaux.
L'hebdomadaire égyptien
Al-Osboue
appelle à la
"destitution"
de l'imam d'Al-Azhar,
Hussein Fadlallah
lui conseille de
"s'excuser auprès
des musulmans".
Plutôt que
d'invectiver la
France, les
dignitaires
religieux musulmans
invitent leurs fidèles
à écrire à
Jacques Chirac.
Ainsi l'image de
l'influent cheik
Youssef Al-Qaradaoui,
l'une des
"coqueluches"
de la chaîne Al-Jazira,
qui demande au président
de la République de
"revenir sur sa
décision". Même
tonalité chez
Mohammad Khatami, le
président iranien
qui suggère d' "annuler
une décision erronée".
Comme si, pour les
dirigeants
orientaux, le voile
ne valait pas une fâcherie
avec la France, perçue
comme la meilleure
avocate en Occident
du monde
arabo-musulman.