Accueil
Revue de presse
Communiqués
Interviews
Reportages
Bibliographie
Arts-spectacles
Portraits
Tourisme  
Archéologie  
Religion
Emigration
Météo
 
Liste                           Numéro suivant                                                                                   Format impression

RELIGION  RJLIBAN  N°1  du 23 février 2004

 
La religion est au coeur de l'actualité proche-orientale, européenne et internationale, en ce début de troisième millénaire qui s'annonce effectivement religieux. Laïcité, multi-confessionnalisme, racisme, suscitent maints débats passionnés et vitaux pour l'avenir des sociétés modernes, qui feront l'objet de notre nouvelle rubrique "Religion".

 

 
"Passion" de Mel Gibson attise les passions

 

Plusieurs mois avant la sortie en France du film relatant les dernières heures de la vie du Christ, le réalisateur et producteur est au centre d'une violente polémique

 

par MARIE-NOELLE TRANCHANT, publié dans le Figaro le 17 février 2004

 

Dans une semaine, le 25 février, mercredi des Cendres, le nouveau film de Mel Gibson sortira aux Etats-Unis et dans les pays anglo-saxons. Réflexions et opinions sur cette grande superproduction religieuse qui a suscité de nombreuses controverses. Au point que son indice de notoriété est le plus élevé depuis La Guerre des étoiles : 60% des Américains ont entendu parler de cette Passion du Christ en araméen et latin. Si on sait que le film sortira le 7 avril en Italie, aucune date de sortie n'est encore prévue en France.

 

Mad Max fit d'un jeune Australien, Mel Gibson, une star hollywoodienne. Et que fait-il aujourd'hui de sa gloire et de sa fortune ? Il produit et réalise La Passion du Christ, qu'il a tournée en Italie et s'apprête à montrer sur 2.000 écrans américains le 25 février, mercredi des Cendres, en version originale araméenne et latine (finalement sous-titrée). Pour lui, ce récit des douze dernières heures de Jésus (interprété par Jim Caviezel) est une oeuvre de foi, tirée des Evangiles et des visions de la mystique Anne-Catherine Emmerich, nourrie de prière (messe quotidienne sur le plateau de tournage). Mais, autour de cette superproduction de 25 millions de dollars, la polémique a grandi assez vite, avec deux foyers. D'une part Mel Gibson est un catholique traditionaliste, ce qui passe assez facilement pour un délit. Il a le tort en outre d'avoir un père sectaire et négationniste, selon les accusations du New York Times Magazine, premier à ouvrir le feu en mars 2003. D'autre part, le film serait antisémite : telle était l'impression d'un sous-comité interconfessionnel mis sur pied par le catholique Eugene Fisher (de la Conférence des évêques américains) et le rabbin Eugene Korn (de l'Anti-Defamation League), au vu d'un scénario obtenu par des voies illicites. Mel Gibson a menacé d'intenter un procès pour vol de ce scénario (qui était en outre une première ébauche) et obtenu les excuses de la Conférence des évêques. Mais la polémique était lancée et les rumeurs n'ont fait que croître. Le film va sortir dans une atmosphère très politique, attaqué par certaines organisations juives, soutenu par les mouvements évangéliques (qui ont pris le relais des catholiques), qui voient le moment venu d'affirmer l'identité chrétienne et en font une cause.

 

Tous les jours, pendant le tournage, le père Charles-Roux allait dire la messe de saint Pie V sur le plateau (voir article ci-dessous). "Mel Gibson n'est pas du tout un homme brillant, ni physiquement ni intellectuellement, raconte-t-il. Ce n'est pas le genre sociable ni cultivé. Plutôt un diamant brut. Il n'a rien à dire, mais il a fait ce film, qui est sa manière de s'exprimer, avec une foi médiévale et assez admirable. Il est profond dans son étroitesse, mais étroit. Jim Caviezel, qui interprète Jésus (je l'appelais "le substitut") est plus doux." Les scènes d'intérieur ont été tournées à Cinecittà mais la crucifixion s'est déroulée dans les montagnes de Calabre et "ça a été très dur pour le substitut" observe le père Charles-Roux. "Il y avait une grande foi chez beaucoup d'acteurs, ils communiaient tous les jours parce que c'était la base de leur inspiration, et peut-être étaient-ils plus que des acteurs, un peu comme dans ces Passions vivantes comme Oberammergau."

 

Il a vu le film achevé et, pour son compte personnel, préfère des choses plus civilisées : "Il y a des couleurs profondes à la Rembrandt, mais au bout de deux minutes, j'avais les mains sur les yeux, tant la représentation est d'une brutalité épouvantable. Je ne partage pas l'enthousiasme de ce prédicateur évangélique qui a dit qu'on voyait là ce que le Sauveur avait souffert pour nous sauver. Personnellement, j'ai été choqué. Mel Gibson a choisi de montrer la boucherie. Ce n'est pas une représentation nouvelle, il y a des Christ espagnols torturés, des retables médiévaux terrifiants. Mais c'est la première fois que cette ligne-là est prise au cinéma, et montrée dans notre âge moderne." Ce n'est pas un film à montrer à des enfants trop jeunes, renchérit Mgr John Foley, américain, président de la commission vaticane des communications sociales. C'est très violent. Mais la Passion même était très violente. Et le film est remarquablement fidèle aux Evangiles, à quelques détails historiques près, comme le fait de parler latin alors qu'en Palestine, à l'époque, on parlait le grec commun. En tout cas, c'est un film qu'on peut voir pendant le Carême, parce que c'est un véritable Chemin de croix. Et je n'ai rien trouvé d'antisémite : j'ai vu Jésus souffrir pour moi, pour nous tous."

 

Le père Norbert Hoffman, allemand, secrétaire de la Commission des relations religieuses avec les juifs n'a pas été invité à voir La Passion du Christ. Mais avec lui on peut réfléchir posément sur le fond du problème. C'est-à-dire distinguer ce qui relève des sensibilités personnelles, des attitudes politiques, et des positions religieuses. "L'Eglise, depuis Vatican II, rappelle-t-il, a pris une claire distance avec l'accusation de déicide qui a pesé sur le peuple juif au Moyen Age. Et nous sommes formels : il n'y a pas de place dans l'Eglise pour l'antisémitisme." S'agissant d'une oeuvre d'art, on ne peut attendre aucune appréciation officielle du Vatican. L'ambiguïté commence là, parce que certains groupes juifs américains voudraient au contraire une déclaration officielle. "Il faut distinguer le monde réel et les représentations, dit le père Hoffman. Un film est un film. La forme qu'il prend relève de la liberté de l'artiste, et l'opinion qu'on en a de la sensibilité personnelle. On peut comprendre que les juifs soient préoccupés parce que cela réveille au fond d'eux une mémoire douloureuse ; il y a eu au Moyen Age, à Rome, des représentations vivantes de la Passion qui dégénéraient en pogroms. Un pape les a interdites. Mel Gibson, s'il se proclame catholique, doit être conscient de cela. De l'autre côté, il faut faire la part des interprétations subjectives et voir le rôle de chacun. L'Anti-Defamation League s'est donnée pour tâche de traiter tous les problèmes d'antisémitisme. Il faut les trouver. C'est son job, elle en dépend."

 

Un rabbin français, Haïm Korsia, tout en se gardant de parler du film, qu'il n'a pas vu, livre une réflexion qui va un peu dans le même sens : "Depuis Vatican II, il est tout à fait clair que l'Eglise aujourd'hui ne saurait être antisémite. Consubstantiellement même, l'Eglise n'est pas antisémite, ou si elle l'était ce serait au risque de perdre son âme, de nier une partie d'elle-même. Dois-je avouer que, par ailleurs, j'aime beaucoup Mel Gibson ? La vraie question pour le moment est : est-ce un bon ou un mauvais film ? Car à quoi bon parler sans l'avoir vu ? Reste que l'on doit tout de même être prudent car les questions apparemment soulevées par le film sont très sensibles." Comprendre à la fois la mentalité juive et l'esprit chrétien de La Passion selon Mel Gibson est évidemment plus complexe et moins médiatique que d'attiser la polémique. Une actrice du film pacifie le débat : Maia Morgenstern, comédienne roumaine, interprète Marie, et elle est juive pratiquante, comme la Vierge. Son grand-père est mort à Auschwitz, ses parents sont des survivants de l'Holocauste. Pour elle, l'oeuvre n'a rien d'antisémite, elle montre "la responsabilité et l'impact que les chefs politiques et militaires peuvent avoir en manipulant les masses et en interférant dans la conscience des gens, particulièrement dans les moments de crise comme c'était le cas alors". Sur le plateau, travaillaient ensemble des chrétiens, des juifs, des musulmans, des athées, et les questions de race ou de religion n'intervenaient jamais. "Mel Gibson n'a jamais imposé ses convictions religieuses à personne", dit l'actrice.

 

Il semble en revanche que la puissance d'émotion et de ferveur du film s'impose même à ses interprètes qui n'ont pas de convictions religieuses : "Monica Bellucci, qui joue Marie-Madeleine, et ne se prétend pas chrétienne, s'est dite très impressionnée et avoue avoir pleuré à la projection. Et l'actrice qui joue Véronique m'a confié : 'Avant ce film, je ne pensais pas à Jésus comme une personne réelle. Maintenant, je lui parle.' " "C'est un film très humain et je connais des juifs qui ont été sensibles à cette profonde humanité", déclare le père Thomas Williams, Américain de la communauté des Légionnaires du Christ, doyen de la faculté de théologie de l'université Regina Apostolorum, qui a suivi le tournage et assisté à la projection avec les acteurs. On ne peut que rapporter ces diverses réflexions et opinions, en attendant le film. Pour en savoir plus sur le film et cette polémique : Association Pro "Passio", 22, rue Didot, 75014 Paris. Fax : 01.45.41.29.39. Courriel : propassio@free.fr .

 

 

Père Jean Charles-Roux, le confesseur de Mel Gibson

 

Le père a fait office de chapelain sur le tournage de "La Passion du Christ"

 

par SOPHIE DE RAVINEL, publié dans le Figaro le 10 février 2004

 

C'est un abbé comme il en existe trop peu. Prêt à pardonner toutes les fautes qui découlent de la passion. Y compris les fautes de goût. C'est ce qu'il fallait sans doute à Mel Gibson, qui a employé le père Jean Charles-Roux comme chapelain à Rome, lors du tournage de son film sur les dernières heures de la vie du Christ. Chaque matin à l'aube, une voiture avec chauffeur venait le prendre dans sa maison religieuse de la porte Latine pour l'emmener à Cinecittà. Là-bas, il célébrait pour lui "la messe de toujours". Celle du moins qui est célébrée depuis le concile de Trente et plus rarement tout de même, depuis le concile Vatican II. Cette messe où l'âme s'élève avec l'encens, dans le mystère des paroles prononcées en latin, pour célébrer le sacrifice du Christ sur la croix. L'abbé Charles-Roux, né en 1914, n'a jamais célébré que cette messe-là. Durant 36 ans à Londres, dans la petite paroisse catholique de Sainte-Etheldreda, au cœur de la City, il a prêché quotidiennement à l'attention d'une population hétéroclite, constituée de touristes de passage, d'aristocrates, de businessmen ou de stars du show-bizz, tous attirés par sa foi, son lyrisme, sa culture, et surtout par son extravagance. Au fil des années, ce fils d'ambassadeur et frère d'Edmonde Charles-Roux est devenu la figure incontournable d'un certain paysage londonien. Avec son éternelle soutane, ses chaussures à boucle, ses larges médailles accrochées au cou par un ruban de velours noir, ses cheveux blancs un peu longs et ses yeux ironiques et vifs, il ne passe pas inaperçu dans les garden partys ou les salons d'ambassade. Mais cet "abbé de cour" accordera sa préférence pastorale à une vraie pécheresse plutôt qu'à une fausse dévote.

 

Lorsqu'il y a quelques années, la BBC décide de tourner un documentaire sur la tradition catholique, c'est à lui qu'elle pense en premier. Au cours de cette interview, Mel Gibson l'écoutera pour la première fois défendre avec passion la messe dite tridentine ou de saint Pie V. Mais ce que l'acteur et producteur ne savait et ne sait toujours pas, c'est que l'abbé Charles-Roux se trouve aussi bien dans la filiation du cardinal de Bernis que dans celle de Mgr Lefebvre. Qui sait si, comme le cardinal français, l'abbé n'utilise pas du meursault comme vin de messe. Mais, comme lui, il répondrait sans doute à ses détracteurs, "je ne voudrais pas que mon créateur me vît faire la grimace quand je communie". La rencontre était totalement improbable entre cet illustre descendant des abbés de cour et cet intégraliste intégriste américain, "qui se confesse dès qu'il a écrasé une mouche" et dont la foi est "aussi fruste que celle des croisés du Moyen Age". Ils ne se parleront pas à cette occasion-là. "Je l'avais à peine remarqué derrière les spots et je ne savais pas du tout qui il était." Mel Gibson se souviendra pourtant de lui lorsque son aumônier personnel lui fera défaut. L'abbé Charles-Roux s'est beaucoup amusé tout en prenant sa mission spirituelle très au sérieux. Il a l'habitude de croiser les personnalités les plus curieuses et les plus hétéroclites.

 

De retour à Rome, à la fin des années 90, la presse anglaise l'imaginait missionné par Camilla Parker-Bowles afin d'accélérer, devant la cour d'appel du Vatican, la reconnaissance de la nullité de son mariage avec un catholique. Il y a surtout retrouvé sa jeunesse des années 30, dorée, mouvementée et passionnée, lorsque son père était ambassadeur de France et commentait avec le cardinal Pacelli, la montée "diabolique" du nazisme. Avec sa sœur cadette Cyprienne del Drago, ils brillent alors au milieu d'une élite européenne, intellectuelle et aristocrate. Il faut relire Kaputt de Malaparte pour se donner une idée de l'ambiance qui régnait alors. "Socialement, Suckert (Malaparte) était un aventurier. Mais il était un compagnon très plaisant de nos fêtes à Capri, une personne brillante qui cherchait à comprendre son époque." Après la guerre, l'abbé suit les traces familiales dans la diplomatie et portera, entre autres charges, celle de "camérier secret de cape et d'épée" au service de Pie XII. Il embrassera tardivement la vocation sacerdotale et comme il ne fait rien comme les autres, il entrera dans un ordre méconnu, les rosminiens.

 

Aujourd'hui, il partage les heures de sa journée entre les murs de sa maison religieuse et son appartement privé, dans le centre historique de Rome. Sur les murs, non loin d'une bibliothèque de laquelle dépasse un livre de sa sœur Edmonde sur Coco Chanel, une photo de la belle Cyprienne est encadrée, prise par Cecil Beaton. Dans la petite communauté française de Rome, il suscite des sentiments très variés, et s'en amuse. Parmi ses fervents défenseurs, se trouve un jeune artiste peintre, "baroque d'inspiration catholique", Philippe Cazanova. "C'est la contradiction humaine qui intéresse l'abbé. Il a une capacité étonnante pour discerner le bien qui est dans une personne, sans s'attacher aux défauts qui en arrêteraient d'autres. Il se moque totalement du qu'en dira-t-on et ose aller jusqu'au bout de ses convictions... et de ses caprices." Dans l'atelier de Philippe et de sa femme Maria, quelques amis venus d'un peu partout se retrouvent régulièrement autour de lui. Certains sont catholiques, d'autres hérétiques, mais tous passionnés. On y rit encore des aventures de l'abbé à Cinecittà.

 

 

La voix de Feyrouz dans "La Passion", de Mel Gibson

 

Controverses et excellentes recettes en perspective

 

par IRENE MOSALLI, publié dans l'Orient- le Jour le 19 février 2004

 

Feyrouz, partout et inoubliable. Il y a quatre ans, c’est Madonna qui, voulant insérer des résonances incantatoires dans son album intitulé Erotica, avait employé un extrait du cantique que Feyrouz interprète traditionnellement en langue arabe le vendredi saint à Antélias (banlieue nord de Beyrouth), lors de l’office du chemin de Croix. Ce qui avait créé un scandale au Liban. Cette fois, c’est Mel Gibson qui reprend "Ana el-Oum al-Hazina" ("Je suis la mère triste"), à juste titre, comme musique de fond pour la scène du chemin de Croix de son film "La Passion", qui relate les douze dernières heures de la vie du Christ. Un extrait de cette séquence et le chant ont, par ailleurs, servi comme bande-annonce sur la chaîne de télévision ABC qui, durant une semaine et plusieurs fois par jour, l’a diffusée pour annoncer une interview avec le metteur en scène qui a eu lieu lundi soir. Comme prévu, Mel Gibson a nié toute intention antisémite dont on l’accuse. "C’est un péché que d’être antisémite", a-t-il notamment dit au cours de l’interview avec Diane Sawyer. Depuis des mois, l’acteur et cinéaste répète qu’il n’a aucune des intentions racistes qu’on lui attribue. Sans pour autant convaincre la communauté juive, qui se méfie de son appartenance à une branche catholique traditionaliste, fondée par son père en Californie et qui réfute les résolutions de Vatican II. De plus, son père avait mis en doute l’existence de l’Holocauste. 

 

Grand intérêt chez les cinéphiles

 

Le tollé, qui a débuté il y a un an, durant le tournage du film, a fait depuis boule de neige. Il y a deux jours, la propriétaire d’une des plus importantes salles de cinéma, Avalon Theater (où le film doit être projeté), ne savait plus à quel saint se vouer. En tant que juive, cette programmation lui a causé un dilemme. Ne voulant pas rater une bonne affaire (d’excellentes recettes en perspective) et ne voulant pas non plus se démarquer de ses coreligionnaires, elle a décidé de couper la poire en deux. Elle va faire appel à divers groupes juifs qui, le soir de la première, le 25 février, débattront de cette affaire avec le public, à la fin de la projection. Elle justifie son initiative, qui "vise ainsi à montrer le film dans un contexte plus constructif et plus éducationnel", par le fait que la chaîne des salles Avalon (il y en a 1920 dans le pays) a le label de théâtre pour la communauté, toutes tendances et religions confondues.

 

Ce n’est pas la première fois que les salles Avalon connaissent ce genre de problème. Le film "La dernière tentation du Christ", sorti en 1988, avait été boycotté par ceux qui l’avaient considéré blasphématoire. Une manifestation avait été organisée par l’un des membres de l’équipe de football Redskin, Joe Gibs. Aujourd’hui, propriétaire d’une autre équipe, la Nascar, Gibs fait l’inverse : il utilise sa voiture Chevrolet, qu’il a couverte d’affiches de "La Passion", pour promouvoir ce film. Reste à savoir quelle tournure prendra la polémique après la sortie de cette production, dont le coût s’élève à 25 millions de dollars, que Gibson a assumés seul. Bien qu’il soit interprété en deux langues mortes, le latin et l’araméen, et qu’il comporte des scènes d’une extrême violence, selon les happy few qui l’ont visionné en privé - il n’y a pas eu l’habituelle avant-première pour la presse -, ce film suscite un grand intérêt parmi les cinéphiles de tous bords.

 

 
Le réveil des "cathos"

 

par IVAN RIOUFOL, publié dans le Figaro le 20 février 2004

 

Un souhait : que la piété des musulmans réveille la foi des catholiques. Qu'ils retrouvent, dans cette émulation, leur religion méprisée par une société matérialiste, superficielle, agnostique. Aujourd'hui, les églises se vident et les mosquées se construisent. Il y a sept ans, Alain Besançon, membre de l'Institut, observait déjà (Alain Besançon, Trois Tentations de l'Eglise, Calmann-Lévy) "qu'il y avait désormais plus de musulmans pratiquants en France que de catholiques pratiquants". Dépositaires de la vieille culture chrétienne, sommes-nous disposés à céder la place ? Un livre vient, cette semaine, secouer les "cathos" : celui que Denis Tillinac (Denis Tillinac, Le Dieu de nos pères, Bayard) consacre à la "défense du catholicisme". Il écrit : "Si l'Europe récuse ou occulte ses fondements chrétiens, elle n'a tout simplement pas de raison d'être (...) L'islam n'a pas de racines en Europe, sauf dans la périphérie balkanique, où il s'imposa par le glaive (...) L'islam en Europe n'aura jamais qu'une position d'invité de la chrétienté, avec tous les honneurs dus à un hôte étranger. S'il en était autrement, l'Europe s'anéantirait."

 

Ces propos sont ceux d'un "chiraquien impénitent" et ils s'adressent d'abord, même s'il n'est pas cité, au président lui-même. Le chef de l'Etat avait dernièrement déclaré, en effet, que "les racines de l'Europe sont autant musulmanes que chrétiennes" ; il s'oppose à la demande du Pape d'inscrire "l'héritage chrétien" dans la future Constitution européenne. Alors que l'avenir de la civilisation occidentale est posé, la France se comporte comme si elle trahissait, par indifférence ou stratégie géopolitique, son histoire et sa culture. Les Français - prioritairement le premier d'entre eux - sauront-ils redécouvrir et protéger leur héritage religieux ? L'actuelle idéologie égalitariste et universaliste, qui dit "tout se vaut !", pourrait conduire une partie des catholiques à faire le jeu de l'islam. C'est en tout cas ce que souligne Besançon : "A terme, on peut craindre que certains milieux ne s'islamisent sans même s'en rendre compte, et que cette évolution ne prépare un basculement de la société tout entière." Déjà au VIIe, les chrétiens du Moyen-Orient se seront ainsi étourdiment ralliés à l'islam.

 

La religion catholique mérite d'être redécouverte et défendue, elle qui dit simplement : "Aimez-vous les uns les autres." Tillinac : "Rien de plus charnel, de plus sensuel que le catholicisme, religion du pain, du vin et de l'image." Elle aura produit "la voûte byzantine, l'arc roman, l'ogive gothique, le portique renaissant, la torsade baroque". Elle aura inspiré les peintres, les poètes, les écrivains, les musiciens, les sculpteurs. Elle aura été à l'origine de l'humanisme et de la tolérance. Sommes-nous là pour dilapider cet héritage ? Une timide brise se lève ici et là : des croix apparaissent plus visiblement aux cous, des crucifix reviennent dans des foyers. Des traditions, des processions, se revendiquent. Samedi, c'est un village du Nord, Férin, qui s'est mobilisé pour que sonnent à nouveau les cloches. La sortie prochaine du film de Mel Gibson sur La Passion du Christ est attendue avec impatience. La France laïque redécouvrira-t-elle, grâce à l'exemple musulman, la spiritualité qui l'a fait naître ? Ce serait le cadeau de l'islam.

 

Où sont les indignés ?

 

Lundi, dans un quartier populaire de Montpellier, l'église Saint-Paul a été incendiée volontairement et l'autel préalablement profané. Le temple protestant voisin a également été la cible de vandales, ainsi que l'appartement du pasteur. Inutile d'aller plus loin, en s'alarmant d'un catholicisme qui n'aurait plus sa place dans certaines cités. Ces gestes sont, espérons-le, ceux de voyous et de crétins. L'Eglise leur pardonnera, "car ils ne savent pas ce qu'ils font". Mais, tout de même : qui a protesté contre cet incendie et ces déprédations ? Où sont les communiqués de presse des défenseurs des droits de l'homme, les indignations des antiracistes professionnels, les émois scandalisés des médias, les manifestations contre les discriminations ? Rien ou presque. Au fait, comment devrait-on dire : christianophobie ?

 

 
L'assaut de l'Anti-Defamation League

 

Les autorités catholiques ne souhaitent pas entrer dans la polémique lancée par la principale organisation américaine de lutte contre l'antisémitisme

 

par BERTRAND DICALE et ARMELLE HELIOT, publié dans le Figaro le 17 février 2004

 

L'Anti-Defamation League, fondée en 1913, est, selon sa propre définition, donnée sur son site Internet www.adl.org , "la principale organisation mondiale luttant contre l'antisémitisme à travers des programmes et des services qui s'opposent à la haine, aux préjugés et au fanatisme". Puissante organisation de défense des droits de l'homme ou bras armé de la communauté juive américaine, selon les perceptions, l'ADL est typique d'un certain interventionnisme humaniste américain, qui prend à témoin l'opinion et porte les problèmes sur la place publique avec une certaine violence rhétorique, mais pratique aussi la négociation avec "l'adversaire". Défenseur parfois ombrageux de la communauté juive américaine contre toute atteinte antisémite, l'ADL a aussi étendu son champ d'action à la défense d'Israël, en infléchissant son discours dans un sens vigoureusement antiterroriste depuis le 11 septembre. Néanmoins, l'ADL fait partie des organisations ayant interpellé les autorités américaines sur la situation des détenus de la base de Guantanamo. Et l'organisation milite avec ferveur pour la séparation des Eglises et de l'Etat, sujet beaucoup plus polémique aux Etats-Unis qu'en France. Ainsi, elle conteste le projet du gouvernement américain d'afficher les dix commandements dans les écoles, tribunaux et bâtiments publics.

 

L'attaque contre le film de Mel Gibson est tout à fait dans les pratiques habituelles de l'ADL : l'offensive s'est fondée non sur le film, mais sur son scénario, et s'est amorcée très en amont, de manière que le réalisateur puisse effectuer les "corrections" demandées. L'ADL a mobilisé dans son comité ad hoc des rabbins mais aussi des théologiens catholiques, pour ne pas prêter le flanc aux accusations d'avis univoque. Et elle a "proposé" à Mel Gibson d'entrer dans un processus de "validation" de son film, que le réalisateur et producteur a refusé. Le public français se souvient que l'ADL avait mené l'offensive contre le spectacle de Robert Hossein, Jésus était son nom. En juin 1993 et alors que le spectacle était depuis deux mois déjà en tournée aux Etats-Unis, Jesus Was His Name avait dû affronter les sévères reproches d'un certain nombre de personnalités de la communauté juive de New York : la production triomphait depuis début avril dans tout le pays, mais les représentations prévues au Radio City Music Hall avaient déclenché de sévères hostilités.

 

Que reprochait-on au spectacle conçu par Alain Decaux et mis en scène par Robert Hossein ? Lancée fin mai dans les colonnes du Daily News, tabloïd en quête de publicité, la polémique portait sur certaines images et relevait de la plus haute fantaisie. Ainsi s'en prenait-on aux vêtements noirs des marchands du Temple qui auraient évoqué Darth Vader, l'incarnation du mal dans La Guerre des étoiles ! D'autres critiques étaient ancrées dans une certitude exprimée alors par Gene Fisher, directeur des relations entre juifs et catholiques à la Conférence nationale des évêques : "Le spectacle rend les juifs responsables du déicide." A l'époque, après qu'une incertitude eut pesé sur les représentations - location suspendue, annulation de quelques dates - l'ADL avait obtenu qu'un texte soit lu au début de chaque représentation, que quelques costumes soient modifiés, que quelques mots soient coupés. Mme Shinbaum, qui représentait l'Anti-Defamation League, avait alors souligné que l'association ne souhaitait pas l'interdiction du spectacle mais "que soit inclus dans le programme un commentaire dédouanant les juifs". Ce fut "Beaucoup de bruit pour rien", comme le titrait Le Figaro dans son édition du 4 juin 1993.

 
 
"La Passion" divise l'Amérique

Avant même sa sortie américaine, le 25 février, le film de Mel Gibson suscite la polémique. Un débat passionné qui gagne aussi l'Europe
 

par PHILIPPE ROYER et MARIE BOETON, publié dans la Croix le 17 février 2004

 

Restée américaine, dans un premier temps, l' "affaire" de La Passion du Christ (voir article ci-dessous), vue par le comédien et réalisateur australien Mel Gibson, dont c'est le second film derrière la caméra, gagne l'Europe, à l'approche de sa sortie prévue pour le 25 février (Mercredi des Cendres) aux Etats-Unis, puis le 7 avril en Italie. En France, la branche distribution d'Europa Corp, maison fondée par Luc Besson, s'était mise sur les rangs pour acquérir les droits du film, mais elle a annoncé mardi 17 février y avoir finalement renoncé, sans qu'aucun autre distributeur se soit déclaré pour l'instant. "Au vu de la polémique que le film suscite, le milieu n'est pas très chaud...", commentait-on à Europa Corp.

 

Invitée à une avant-première aux Etats-Unis, la critique transalpine a déjà manifesté son rejet. "Quelles sont les raisons qui ont fait dépenser à Gibson 25 millions de dollars pour financer et défendre un film sur les dernières heures de Jésus, en les racontant avec la sensibilité d'un boxeur poids lourd décidé à détruire le visage de l'adversaire sur le ring des religions ?" s'interrogeait ainsi le quotidien La Repubblica la semaine dernière. En Italie, comme aux Etats-Unis, tous ceux qui l'ont vu ont souligné la violence du film (la brutalité de Braveheart, première réalisation de Mel Gibson, avait, de la même manière, marqué le public). Mais c'est surtout à l'accusation d'antisémitisme qu'il doit répondre. L'hostilité des organisations juives vis-à-vis du film est connue depuis des mois. Elles ont obtenu, selon le New York Times du 4 février, que soit retirée la phrase de la foule de Jérusalem à Pilate : "Que son sang soit sur nous et sur nos enfants" (Matthieu 27, 25) ; mais elles n'auraient visiblement pas réussi à avoir gain de cause pour qu'un post-scriptum figure à la fin du film, demandant au public de ne pas voir cette oeuvre comme un vecteur de haine.

 

Evangélisation et marketing font déjà bon ménage

 

Face à cette polémique, l'Eglise catholique américaine profite des manifestations du 40e anniversaire du décret Nostra aetate de Vatican II pour rappeler son engagement dans la lutte contre l'antisémitisme. Par contre, les protestants évangéliques conservateurs sont, eux, bien décidés à faire du film de Mel Gibson un outil de leur prédication. "Je ne connais rien de tel depuis les croisades lancées par Billy Graham (la "star" des prédicateurs fondamentalistes des Etats-Unis) qui puisse changer autant de vies", a déclaré Morris Chapman, président de la très conservatrice Southern Baptist Convention, la plus grande confession protestante américaine. La Passion du Christ a été principalement diffusée en avant-première aux pasteurs conservateurs, qui se seraient rués pour acheter des paquets entiers de tickets pour leurs fidèles.

 

Evangélisation et marketing font déjà bon ménage : des pin's avec des inscriptions en araméen (les dialogues du film sont exclusivement dans cette langue de la Palestine du temps de Jésus et en latin sous-titrés) sont déjà en vente, accompagnés de petites cartes à offrir à quiconque désire en savoir plus sur la vie du Christ. Des tracts avec l'affiche du film incitent les passants à consacrer un moment à la prière, un CD-ROM pour enfants reprend les grandes scènes du film pour les inciter à approfondir leur foi. Et le DVD du film se propose à un usage en catéchèse. Des responsables juifs ont d'ores et déjà fait savoir - ainsi David Elcott, directeur des affaires interreligieuses pour l'American Jewish Committee - qu'ils seraient "profondément déçus si le film devenait un véhicule pour l'enseignement du christianisme". Mel Gibson craint les critiques de cinéma et, plus généralement, les esprits libéraux. Son distributeur a préféré cibler, dans les grandes villes, les quartiers plutôt défavorisés et noirs. Pour le reste, le film sortira dans la "Bible Belt", cette "ceinture" des Etats-Unis couvrant le sud du pays et le Middle West à forte implantation de communautés évangéliques.

 

 
Mel Gibson au centre d'un débat sur le fondamentalisme
 

Trois mois avant la sortie en salles de "La Passion du Christ", de Mel Gibson, ce film, qui pourrait séduire les milieux conservateurs, soulève une vive controverse aux Etats-Unis

 

par PASCAL RUFFENACH,  publié dans la Croix le 19 novembre 2003

 

Tout le monde se souvient encore, à Hollywood, des millions de lettres reçues, de la manifestation monstre organisée contre les studios Universal et des menaces de mort pour la sortie du film de Martin Scorcese, La Dernière Tentation du Christ. Depuis cette époque, les grands studios se méfient des controverses, particulièrement quand elles sont d'ordre religieux. Il faut dire que ce film fut un mémorable échec commercial. 

 

Quinze ans plus tard et dans un registre quasi opposé, Mel Gibson a décidé de réaliser et de produire (en dehors des grands studios) l'oeuvre la plus personnelle de sa longue carrière, La Passion. Programmé pour arriver sur les écrans le jour du Mercredi des Cendres, en araméen et latin sous-titré en anglais, le film alimente les chroniques des médias depuis des mois. Certains y voient une tentative de réitérer le grand coup de marketing du fameux Blair Witch project qui avait réussi, uniquement grâce au bouche à oreille et à une campagne Web savamment orchestrée, à se hisser au niveau des grands succès commerciaux. Pourtant, nul mystère dans l'histoire de cette Passion, pourrait-on dire, tout le monde en connaissant les interprètes, la trame et l'issue. Le titre, légèrement elliptique, devra être changé, du moins aux Etats-Unis, pour La Passion du Christ,  le titre originel ayant déjà été déposé. Pourquoi alors ces quelques 500 articles aujourd'hui déjà parus, ces sites Internet saturés de visiteurs et, par-dessus tout, cette polémique à propos d'un film dont seuls quelques journalistes ont vu le premier montage ? 

 

La crainte d'un relent antisémite basé sur une vision historique étroite

 

Les raisons en sont complexes, à l'image probablement des relations entre les religions aux Etats-Unis et de la relation entre ces mêmes religions et l'espace public. Le film de Mel Gibson semble agir sur les médias comme le détonateur de crises d'identité qui sommeillent au coeur de l'Amérique. La première est celle des relations entre le judaïsme et le christianisme. La Passion du Christ, du fait des convictions plutôt traditionalistes de son auteur et de son entourage, fait resurgir la crainte d'un antisémitisme fondé sur une vision historique étroite du rôle des juifs dans la mort du Christ. 

 

Pourtant, la majorité des rabbins interrogés par les journalistes le reconnaissent, la communauté juive ne risque rien aux Etats-Unis, mais que se passera-t-il lorsque le film sortira en Europe sous-titré en espagnol, en français ou en polonais ? Paula Fredriksen, professeur d'exégèse à l'université de Boston, va plus loin. Pour elle, le film est une opération de marketing construite pour séduire les catholiques conservateurs, les protestants évangéliques et les juifs orthodoxes. Tous trois ont un même but : réaffirmer des Eglises identitaires et contrastées dans un pays où la recherche de terrain commun est perçue par certains comme le pire. Si Mel Gibson, personnage populaire et sympathique, emprunte cette voie pour le catholicisme, alors toutes les autres religions ou confessions peuvent le faire. Aux Etats-Unis, l'espace public n'est pas, comme en France, imperméable aux croyances religieuses. Beaucoup, à Hollywood, regrettent déjà le temps béni de Cecil B. De Mille et de son film sur Jésus, le Roi des rois (1927), et de son remake par Nicholas Ray (1961). Le Christ, en ce temps-là, savait rassembler les foules au cinéma.    

 
 
Mel Gibson offre un Christ aux fondamentalistes
 

"La Passion du Christ" doit sortir le mercredi des Cendres aux Etats-Unis, où son succès programmé s'appuie sur les communautés évangéliques

 

par CLAUDE MULARD, publié dans le Monde du 15 février 2004

 

La polémique autour de The Passion of the Christ enfle à mesure qu'approche le 25 février, date de la sortie du film de Mel Gibson en Amérique du Nord et jour de la fête chrétienne du mercredi des cendres. Dénoncé pour son antisémitisme, ce film doit être projeté dans 2.000 salles aux Etats-Unis. Il doit sortir en Italie le 7 avril, dans 150 salles. L'hebdomadaire Newsweek lui consacre sa couverture cette semaine avec, en photo, James Cavieziel, qui interprète un Christ sanguinolent sous sa couronne d'épines, et ce titre : "Who Really Killed Jesus ?" ("Qui a vraiment tué Jésus ?").

 

Ce film sur les derniers jours de la vie du Christ - que Le Monde n'a pu voir - n'a fait l'objet d'aucune publicité traditionnelle et n'a pas été projeté devant la presse. Il s'annonce pourtant déjà comme un phénomène de marketing, suscitant un intérêt équivalent à la sortie du premier volet de La Guerre des étoiles. Les recettes du premier week-end d'exploitation sont estimées entre 15 et 30 millions de dollars, à partir de sondages montrant que les spectateurs préféreraient ce film religieux à la comédie d'Adam Sandler, 50 First Dates, programmée la même semaine. Il y a un an encore, Mel Gibson ne trouvait pas de distributeur pour son film en araméen et en latin, sous-titré en anglais : "Personne ne veut d'un film parlé dans deux langues mortes. Ils pensent que je suis fou. Peut-être le suis-je !", disait-il alors.

 

"Le Saint Esprit œuvrait à travers moi pendant ce tournage. Moi, je me contentais de gérer le trafic", a déclaré Mel Gibson, qui pratique la messe en latin et ne consomme pas de viande le vendredi. L'auteur de Braveheart (Oscar du meilleur réalisateur en 1995) est né en 1956 dans une famille catholique traditionaliste qui rejette les réformes de Vatican II (1962-1965). Ce concile a condamné les interprétations des Evangiles rendant le peuple juif responsable de la mort du Christ. Le père du cinéaste, Hutton Gibson, qui a créé en Californie une secte anticonciliaire de 100.000 adeptes, a de son côté mis en cause la réalité de l'Holocauste, selon le New York Times. Dans un entretien à paraître en mars dans le Readers' Digest, son fils, interrogé à son tour sur la Shoah, répond : "Bien sûr, il y a des atrocités. La guerre est horrible. La seconde guerre mondiale a tué des dizaines de millions de gens. Certains étaient des juifs dans les camps de concentration. Beaucoup de gens ont perdu leur vie... Au siècle dernier, 20 millions de gens sont morts en Union soviétique."

 

Dans un autre entretien accordé à une chaîne de télévision catholique, au cours de laquelle il apparaissait tendu et agressif, Mel Gibson se voulait plus rassurant : "Je ne veux pas lyncher les juifs, je les aime, je prie pour eux." Pour promouvoir ce film, dans lequel il a personnellement investi 25 millions de dollars, l'acteur-cinéaste s'est largement appuyé sur les réseaux des communautés chrétiennes évangéliques. Ces congrégations, qui regroupent aux Etats-Unis plus de 50 millions de fidèles (parfois surnommés "Jesus Freaks"), sont encouragées à acheter collectivement des billets pour les premières séances du mercredi des cendres, voire à remplir des cinémas entiers. Ainsi un couple de Plano (Texas) a-t-il dépensé 42.000 dollars (33.000 euros) pour acheter 6.000 billets, qu'il a distribués gratuitement aux membres de sa communauté baptiste, après avoir été invité à une des projections privées, strictement réservées aux pasteurs et à certains fidèles. La société de Mel Gibson, Icon Productions, compte sur la stratégie du bouche-à-oreille, aidée par son distributeur indépendant, Newmarket Films, car aucun studio hollywoodien n'a souhaité s'occuper de la distribution d'un film aussi sensible. Icon a embauché une dizaine d'équipes de vendeurs experts en marketing auprès des communautés évangélistes et fondamentalistes, comme Outreach Ministry Inc. de Vista (Californie), qui a diffusé la bande-annonce du film aux églises. Celles-ci s'apprêtent à proposer des bibles, mais aussi des conversions, à la fin des séances.

 

"Ce film est utilisé pour évangéliser, convertir des gens, estime Josh Baran, responsable de la publicité du film de Martin Scorsese, La Dernière Tentation du Christ, qui avait déclenché de vives controverses à sa sortie en 1988. Pour Gibson, il ne s'agit pas de distribution, mais de l'accomplissement de l'œuvre de Dieu. C'est devenu une véritable croisade, sans précédent dans l'histoire d'Hollywood." M. Baran rappelle qu'à l'époque il avait enregistré deux millions de plaintes contre Scorsese, "mais alors les fondamentalistes attaquaient le film, aujourd'hui ils le soutiennent et le revendiquent". M. Baran, qui craint des débordements, estime que le rassemblement religieux autour du film est un prélude à l'élection présidentielle de novembre : "Cette même communauté chrétienne va se mobiliser contre le mariage des homosexuels, qui est pour elle un équivalent du diable, et appeler ses troupes à voter contre les démocrates." Certains évangélistes s'inquiètent cependant assez du message que recèle le film pour demander à Mel Gibson d'y ajouter une condamnation de l'antisémitisme en post-scriptum. 

 
 
Mgr Lustiger "réservé" sur "La passion du Christ" de Mel Gibson
 

paru dans le Monde du 21 février 2004

 

Le cardinal Jean-Marie Lustiger, archevêque de Paris, s'est dit vendredi "très réservé" sur la "Passion du Christ", le film de Mel Gibson, mais a reconnu ne pas l'avoir vu. "J'ai un point de vue très personnel sur ce genre d'entreprise", a-t-il déclaré. "Je suis très réservé sur la théâtralisation de la Passion, et encore plus sur son expression au cinéma", a-t-il expliqué. Interrogé par des journalistes à l'occasion de la visite ad limina des évêques d'Ile de France à Rome, l'archevêque de Paris a dit préférer "une icône à la photographie d'un acteur qui joue le Christ, et le sacrement à l'icône"."Quand nous faisons le chemin de croix, les fidèles le font vraiment, ils ne sont pas spectateurs", a-t-il précisé. Mgr Lustiger a ensuite opposé le film de Gibson à "l'Evangile selon Saint Mathieu" de Pier Paolo Pasolini. "Pasolini s'appuyait sur un Evangile complet (et non sur le seul récit des derniers instants du Christ), et introduisait une double distance, en filmant à travers le regard de sa propre mère (qui jouait le rôle de Marie) et, stylistiquement, à travers l'iconographie italienne", a souligné le cardinal Lustiger. "Le film était porté par toute une mémoire", a-t-il ajouté. "Je ne suis pas sûr que l'on puisse rendre compte de la violence et de l'attitude chrétienne vis-à-vis de la violence en filmant la violence", a pour sa part ajouté l'évêque d'Evry, Mgr Michel Dubost, qui a aussi critiqué les films où "la caméra se présente comme étant le regard de Dieu". Le film de Mel Gibson, projeté en avant-première aux Etats-Unis et que le pape a pu voir lors d'une projection privée, comporterait des scènes d'une extrême violence. Il a également été accusé d'attiser l'antisémitisme. Les deux religieux français n'ont pas évoqué cet aspect de la polémique.

 


Vatican-dira-t-on autour de "la Passion du Christ"

 

Controverse sur un jugement présumé du pape à propos du film de Mel Gibson

 

par ERIC JOZSEPH, publié dans Libération le 24 janvier 2004

 

Urbi et orbi, ou urbi mais pas orbi ou même pas urbi ? La Passion du Christ sème le trouble au Vatican. Le très controversé film de Mel Gibson qui raconte les dernières heures de la vie de Jésus provoque en effet une inhabituelle confusion dans les palais pontificaux avec une succession de commentaires, de confirmations puis de démentis concernant l'opinion de Jean Paul II. A tel point, qu'il est bien difficile aujourd'hui de connaître la véritable pensée papale à propos du film de l'acteur et réalisateur australien qui a déjà suscité, avant même sa sortie en salles, de violentes protestations de membres de la communauté juive. Jeudi, à l'issue d'une avant-première en Floride, des responsables de l'AntiDefamation League ont ainsi réaffirmé : "Nous sommes attristés et peinés d'avoir découvert que la Passion du Christ dépeint les juifs comme les seuls responsables de la mort de Jésus." Selon le Wall Street Journal et l'hebdomadaire National Catholic Report, après avoir visionné le long métrage dans sa salle privée, Jean Paul II avait à l'inverse estimé, à la mi-décembre, que le film de Gibson correspondait au récit évangélique, ajoutant même : "Ça s'est passé comme cela." Cette bénédiction ne pouvait que satisfaire le très croyant Mel Gibson, qui n'assiste qu'à des messes en latin selon l'antique rite de Pie V, ainsi que l'aile la plus conservatrice de l'Eglise, des Légionnaires du Christ (dont quelques membres ont été recrutés pour les besoins du film) à l'Opus Dei. Tourné à Matera et à Rome, en araméen et en latin, le film qui exposerait les souffrances de Jésus dans les moindres détails, sans éviter certaines scènes violentes et cruelles, présenterait une version très traditionaliste de la Passion du Christ.

 

Commentaire

 

Quelques jours seulement après l'avant-première vaticane, officiellement souhaitée par Jean Paul II lui-même, et le jugement positif à l'égard du film, le Catholic News Service, l'agence de presse de l'épiscopat américain, signalait toutefois que le pape n'avait fait aucun commentaire. Trop tard. "Ça s'est passé comme cela", reprenait le site officiel du film sur l'Internet, tandis que le clan conservateur relayait le commentaire présumé du pape. "La Passion du Christ s'appuie sur une vérité historique, il n'y a pas en apparence de propagande chrétienne ni de bavures antisémites", s'employaient à faire savoir aux médias certains membres de son entourage. Finalement, mardi, le plus proche collaborateur de Jean Paul II, monseigneur Stanislaw Dziwisz, est sorti de sa réserve pour corriger : "Le pape n'a jamais fait part à personne de son opinion" sur le film de Gibson. Confirmant que le souverain pontife avait assisté à une projection de la Passion du Christ, l'archevêque polonais, qui s'exprime très rarement en public, a insisté : "Il n'a fait aucune déclaration à qui que ce soit. Il ne prononce pas de jugements de ce genre sur l'art." Jeudi, le porte-parole du Vatican et membre de l'Opus Dei, Joaquin Navarro Valls, n'a pu que réciter : "Après m'être entretenu avec le secrétaire personnel du Saint-Père, monseigneur Stanislaw Dziwisz, je confirme que le Saint-Père a eu l'opportunité de visionner le film. C'est une transposition cinématographique du fait historique de la Passion du Christ selon l'Evangile. C'est une habitude du Saint-Père de ne pas exprimer de jugements publics sur des oeuvres artistiques."

 

Difficultés d'expression

 

Alors que l'état de santé de Jean Paul II est toujours très précaire et qu'il connaît de grandes difficultés d'expression, l'imbroglio de la Passion du Christ confirme qu'au Vatican, chacun tente de plus en plus de tirer la robe papale de son côté. Plus le souverain pontife est inaudible, plus se multiplie le nombre de ses porte-parole présumés. Quoi qu'il en soit la Passion du Christ n'a sans doute pas fini de déchaîner celles des troupes pontificales et de la communauté juive. Alors que le film devrait sortir dans un mois aux Etats-Unis et début avril en Italie, le rabbin Hier a à nouveau dénoncé vendredi des juifs présentés comme des "Raspoutine", tandis que Mel Gibson commentait à propos des polémiques : "J'espère me tromper mais le pire est à venir."

 

 
 
Copyright 2004 RJLiban