"Passion"
de Mel Gibson attise
les passions
Plusieurs
mois avant la sortie
en France du film
relatant les dernières
heures de la vie du
Christ, le réalisateur
et producteur est au
centre d'une violente
polémique
par
MARIE-NOELLE
TRANCHANT, publié
dans le Figaro le 17 février
2004
Dans
une semaine, le 25 février,
mercredi des Cendres,
le nouveau film de Mel
Gibson sortira aux
Etats-Unis et dans les
pays anglo-saxons. Réflexions
et opinions sur cette
grande superproduction
religieuse qui a
suscité de nombreuses
controverses. Au point
que son indice de
notoriété est le
plus élevé depuis La
Guerre des étoiles : 60%
des Américains ont
entendu parler de
cette Passion du
Christ en araméen
et latin. Si on sait
que le film sortira le
7 avril en Italie,
aucune date de sortie
n'est encore prévue
en France.
Mad
Max fit d'un jeune
Australien, Mel
Gibson, une star
hollywoodienne. Et que
fait-il aujourd'hui de
sa gloire et de sa
fortune ? Il produit
et réalise La
Passion du Christ, qu'il
a tournée en Italie
et s'apprête à
montrer sur 2.000 écrans
américains le 25 février,
mercredi des Cendres,
en version originale
araméenne et latine
(finalement sous-titrée).
Pour lui, ce récit
des douze dernières
heures de Jésus
(interprété par Jim
Caviezel) est une
oeuvre de foi, tirée
des Evangiles et des
visions de la mystique
Anne-Catherine
Emmerich, nourrie de
prière (messe
quotidienne sur le
plateau de tournage).
Mais, autour de cette
superproduction de 25
millions de dollars,
la polémique a grandi
assez vite, avec deux
foyers. D'une part Mel
Gibson est un
catholique
traditionaliste, ce
qui passe assez
facilement pour un délit.
Il a le tort en outre
d'avoir un père
sectaire et négationniste,
selon les accusations
du New York Times
Magazine, premier
à ouvrir le feu en
mars 2003. D'autre
part, le film serait
antisémite : telle était
l'impression d'un
sous-comité
interconfessionnel mis
sur pied par le
catholique Eugene
Fisher (de la Conférence
des évêques américains)
et le rabbin Eugene
Korn (de l'Anti-Defamation
League), au vu d'un scénario
obtenu par des voies
illicites. Mel Gibson
a menacé d'intenter
un procès pour vol de
ce scénario (qui était
en outre une première
ébauche) et obtenu
les excuses de la Conférence
des évêques. Mais la
polémique était lancée
et les rumeurs n'ont
fait que croître. Le
film va sortir dans
une atmosphère très
politique, attaqué
par certaines
organisations juives,
soutenu par les
mouvements évangéliques
(qui ont pris le
relais des
catholiques), qui
voient le moment venu
d'affirmer l'identité
chrétienne et en font
une cause.
Tous
les jours, pendant le
tournage, le père
Charles-Roux allait
dire la messe de saint
Pie V sur le plateau
(voir article
ci-dessous). "Mel
Gibson n'est pas du
tout un homme
brillant, ni
physiquement ni
intellectuellement, raconte-t-il.
Ce n'est pas le
genre sociable ni
cultivé. Plutôt un
diamant brut. Il n'a
rien à dire, mais il
a fait ce film, qui
est sa manière de
s'exprimer, avec une
foi médiévale et
assez admirable. Il
est profond dans son
étroitesse, mais étroit.
Jim Caviezel, qui
interprète Jésus (je
l'appelais "le
substitut") est
plus doux." Les
scènes d'intérieur
ont été tournées à
Cinecittà mais la
crucifixion s'est déroulée
dans les montagnes de
Calabre et "ça
a été très dur pour
le substitut" observe
le père Charles-Roux.
"Il y avait
une grande foi chez
beaucoup d'acteurs,
ils communiaient tous
les jours parce que c'était
la base de leur
inspiration, et peut-être
étaient-ils plus que
des acteurs, un peu
comme dans ces
Passions vivantes
comme
Oberammergau."
Il
a vu le film achevé
et, pour son compte
personnel, préfère
des choses plus
civilisées : "Il
y a des couleurs
profondes à la
Rembrandt, mais au
bout de deux minutes,
j'avais les mains sur
les yeux, tant la représentation
est d'une brutalité
épouvantable. Je ne
partage pas
l'enthousiasme de ce
prédicateur évangélique
qui a dit qu'on voyait
là ce que le Sauveur
avait souffert pour
nous sauver.
Personnellement, j'ai
été choqué. Mel
Gibson a choisi de
montrer la boucherie.
Ce n'est pas une représentation
nouvelle, il y a des
Christ espagnols
torturés, des
retables médiévaux
terrifiants. Mais
c'est la première
fois que cette ligne-là
est prise au cinéma,
et montrée dans notre
âge moderne." Ce
n'est pas un film à
montrer à des enfants
trop jeunes, renchérit
Mgr John Foley, américain,
président de la
commission vaticane
des communications
sociales. C'est très
violent. Mais la
Passion même était
très violente. Et le
film est
remarquablement fidèle
aux Evangiles, à
quelques détails
historiques près,
comme le fait de
parler latin alors
qu'en Palestine, à l'époque,
on parlait le grec
commun. En tout cas,
c'est un film qu'on
peut voir pendant le
Carême, parce que
c'est un véritable
Chemin de croix. Et je
n'ai rien trouvé
d'antisémite : j'ai
vu Jésus souffrir
pour moi, pour nous
tous."
Le
père Norbert Hoffman,
allemand, secrétaire
de la Commission des
relations religieuses
avec les juifs n'a pas
été invité à voir La
Passion du Christ. Mais
avec lui on peut réfléchir
posément sur le fond
du problème. C'est-à-dire
distinguer ce qui relève
des sensibilités
personnelles, des
attitudes politiques,
et des positions
religieuses. "L'Eglise,
depuis Vatican II, rappelle-t-il,
a pris une claire
distance avec
l'accusation de déicide
qui a pesé sur le
peuple juif au Moyen
Age. Et nous sommes
formels : il n'y a pas
de place dans l'Eglise
pour l'antisémitisme."
S'agissant d'une
oeuvre d'art, on ne
peut attendre aucune
appréciation
officielle du Vatican.
L'ambiguïté commence
là, parce que
certains groupes juifs
américains voudraient
au contraire une déclaration
officielle. "Il
faut distinguer le
monde réel et les
représentations, dit
le père Hoffman. Un
film est un film. La
forme qu'il prend relève
de la liberté de
l'artiste, et
l'opinion qu'on en a
de la sensibilité
personnelle. On peut
comprendre que les
juifs soient préoccupés
parce que cela réveille
au fond d'eux une mémoire
douloureuse ; il y a
eu au Moyen Age, à
Rome, des représentations
vivantes de la Passion
qui dégénéraient en
pogroms. Un pape les a
interdites. Mel
Gibson, s'il se
proclame catholique,
doit être conscient
de cela. De l'autre côté,
il faut faire la part
des interprétations
subjectives et voir le
rôle de chacun. L'Anti-Defamation
League s'est donnée
pour tâche de traiter
tous les problèmes
d'antisémitisme. Il
faut les trouver.
C'est son job, elle en
dépend."
Un
rabbin français, Haïm
Korsia, tout en se
gardant de parler du
film, qu'il n'a pas
vu, livre une réflexion
qui va un peu dans le
même sens : "Depuis
Vatican II, il est
tout à fait clair que
l'Eglise aujourd'hui
ne saurait être antisémite.
Consubstantiellement même,
l'Eglise n'est pas
antisémite, ou si
elle l'était ce
serait au risque de
perdre son âme, de
nier une partie
d'elle-même. Dois-je
avouer que, par
ailleurs, j'aime
beaucoup Mel Gibson ?
La vraie question pour
le moment est : est-ce
un bon ou un mauvais
film ? Car à quoi bon
parler sans l'avoir vu
? Reste que l'on doit
tout de même être
prudent car les
questions apparemment
soulevées par le film
sont très
sensibles."
Comprendre à la fois
la mentalité juive et
l'esprit chrétien de La
Passion selon Mel
Gibson est évidemment
plus complexe et moins
médiatique que
d'attiser la polémique.
Une actrice du film
pacifie le débat :
Maia Morgenstern, comédienne
roumaine, interprète
Marie, et elle est
juive pratiquante,
comme la Vierge. Son
grand-père est mort
à Auschwitz, ses
parents sont des
survivants de
l'Holocauste. Pour
elle, l'oeuvre n'a
rien d'antisémite,
elle montre "la
responsabilité et
l'impact que les chefs
politiques et
militaires peuvent
avoir en manipulant
les masses et en
interférant dans la
conscience des gens,
particulièrement dans
les moments de crise
comme c'était le cas
alors". Sur
le plateau,
travaillaient ensemble
des chrétiens, des
juifs, des musulmans,
des athées, et les
questions de race ou
de religion
n'intervenaient
jamais. "Mel
Gibson n'a jamais
imposé ses
convictions
religieuses à
personne", dit
l'actrice.
Il
semble en revanche que
la puissance d'émotion
et de ferveur du film
s'impose même à ses
interprètes qui n'ont
pas de convictions
religieuses : "Monica
Bellucci, qui joue
Marie-Madeleine, et ne
se prétend pas chrétienne,
s'est dite très
impressionnée et
avoue avoir pleuré à
la projection. Et
l'actrice qui joue Véronique
m'a confié : 'Avant
ce film, je ne pensais
pas à Jésus comme
une personne réelle.
Maintenant, je lui
parle.' " "C'est
un film très humain
et je connais des
juifs qui ont été
sensibles à cette
profonde humanité",
déclare le père
Thomas Williams, Américain
de la communauté des
Légionnaires du
Christ, doyen de la
faculté de théologie
de l'université
Regina Apostolorum,
qui a suivi le
tournage et assisté
à la projection avec
les acteurs. On ne
peut que rapporter ces
diverses réflexions
et opinions, en
attendant le film.
Pour en savoir plus
sur le film et cette
polémique :
Association Pro
"Passio", 22,
rue Didot, 75014
Paris. Fax :
01.45.41.29.39.
Courriel : propassio@free.fr
.
Père Jean
Charles-Roux, le
confesseur de Mel
Gibson
Le père a fait
office de chapelain
sur le tournage de
"La Passion du
Christ"
par SOPHIE DE
RAVINEL, publié
dans le Figaro le 10
février 2004
C'est un abbé
comme il en existe
trop peu. Prêt à
pardonner toutes les
fautes qui découlent
de la passion. Y
compris les fautes
de goût. C'est ce
qu'il fallait sans
doute à Mel Gibson,
qui a employé le père
Jean Charles-Roux
comme chapelain à
Rome, lors du
tournage de son film
sur les dernières
heures de la vie du
Christ. Chaque
matin à l'aube, une
voiture avec
chauffeur venait le
prendre dans sa
maison religieuse de
la porte Latine pour
l'emmener à
Cinecittà. Là-bas,
il célébrait pour
lui "la messe
de toujours".
Celle du moins qui
est célébrée
depuis le concile de
Trente et plus
rarement tout de même,
depuis le concile
Vatican II.
Cette messe où l'âme
s'élève avec
l'encens, dans le
mystère des paroles
prononcées en
latin, pour célébrer
le sacrifice du
Christ sur la croix.
L'abbé Charles-Roux,
né en 1914, n'a
jamais célébré
que cette messe-là.
Durant 36 ans à
Londres, dans la
petite paroisse
catholique de
Sainte-Etheldreda,
au cœur de la City,
il a prêché
quotidiennement à
l'attention d'une
population hétéroclite,
constituée de
touristes de
passage,
d'aristocrates, de
businessmen ou de
stars du show-bizz,
tous attirés par sa
foi, son lyrisme, sa
culture, et surtout
par son
extravagance. Au fil
des années, ce fils
d'ambassadeur et frère
d'Edmonde
Charles-Roux est
devenu la figure
incontournable d'un
certain paysage
londonien. Avec son
éternelle soutane,
ses chaussures à
boucle, ses larges médailles
accrochées au cou
par un ruban de
velours noir, ses
cheveux blancs un
peu longs et ses
yeux ironiques et
vifs, il ne passe
pas inaperçu dans
les garden partys ou
les salons
d'ambassade. Mais
cet "abbé de
cour" accordera
sa préférence
pastorale à une
vraie pécheresse
plutôt qu'à une
fausse dévote.
Lorsqu'il y a
quelques années, la
BBC décide de
tourner un
documentaire sur la
tradition
catholique, c'est à
lui qu'elle pense en
premier. Au cours de
cette interview, Mel
Gibson l'écoutera
pour la première
fois défendre avec
passion la messe
dite tridentine ou
de saint Pie V.
Mais ce que l'acteur
et producteur ne
savait et ne sait
toujours pas, c'est
que l'abbé
Charles-Roux se
trouve aussi bien
dans la filiation du
cardinal de Bernis
que dans celle de
Mgr Lefebvre.
Qui sait si, comme
le cardinal français,
l'abbé n'utilise
pas du meursault
comme vin de messe.
Mais, comme lui, il
répondrait sans
doute à ses détracteurs,
"je ne voudrais
pas que mon créateur
me vît faire la
grimace quand je
communie". La
rencontre était
totalement
improbable entre cet
illustre descendant
des abbés de cour
et cet intégraliste
intégriste américain,
"qui se
confesse dès qu'il
a écrasé une
mouche" et dont
la foi est
"aussi fruste
que celle des croisés
du Moyen Age".
Ils ne se parleront
pas à cette
occasion-là.
"Je l'avais à
peine remarqué
derrière les spots
et je ne savais pas
du tout qui il était."
Mel Gibson se
souviendra pourtant
de lui lorsque son
aumônier personnel
lui fera défaut.
L'abbé Charles-Roux
s'est beaucoup amusé
tout en prenant sa
mission spirituelle
très au sérieux.
Il a l'habitude de
croiser les
personnalités les
plus curieuses et
les plus hétéroclites.
De retour à
Rome, à la fin des
années 90, la
presse anglaise
l'imaginait missionné
par Camilla
Parker-Bowles afin
d'accélérer,
devant la cour
d'appel du Vatican,
la reconnaissance de
la nullité de son
mariage avec un
catholique. Il y a
surtout retrouvé sa
jeunesse des années
30, dorée,
mouvementée et
passionnée, lorsque
son père était
ambassadeur de
France et commentait
avec le cardinal
Pacelli, la montée
"diabolique"
du nazisme. Avec sa
sœur cadette
Cyprienne del Drago,
ils brillent alors
au milieu d'une élite
européenne,
intellectuelle et
aristocrate. Il faut
relire Kaputt de
Malaparte pour se
donner une idée de
l'ambiance qui régnait
alors.
"Socialement,
Suckert (Malaparte)
était un
aventurier. Mais il
était un compagnon
très plaisant de
nos fêtes à Capri,
une personne
brillante qui
cherchait à
comprendre son époque."
Après la guerre,
l'abbé suit les
traces familiales
dans la diplomatie
et portera, entre
autres charges,
celle de "camérier
secret de cape et d'épée"
au service de Pie XII.
Il embrassera
tardivement la
vocation sacerdotale
et comme il ne fait
rien comme les
autres, il entrera
dans un ordre méconnu,
les rosminiens.
Aujourd'hui, il
partage les heures
de sa journée entre
les murs de sa
maison religieuse et
son appartement privé,
dans le centre
historique de Rome.
Sur les murs, non
loin d'une bibliothèque
de laquelle dépasse
un livre de sa sœur
Edmonde sur Coco
Chanel, une photo de
la belle Cyprienne
est encadrée, prise
par Cecil Beaton.
Dans la petite
communauté française
de Rome, il suscite
des sentiments très
variés, et s'en
amuse. Parmi ses
fervents défenseurs,
se trouve un jeune
artiste peintre,
"baroque
d'inspiration
catholique",
Philippe Cazanova.
"C'est la
contradiction
humaine qui intéresse
l'abbé. Il a une
capacité étonnante
pour discerner le
bien qui est dans
une personne, sans
s'attacher aux défauts
qui en arrêteraient
d'autres. Il se
moque totalement du
qu'en dira-t-on et
ose aller jusqu'au
bout de ses
convictions... et de
ses caprices."
Dans l'atelier de
Philippe et de sa
femme Maria,
quelques amis venus
d'un peu partout se
retrouvent régulièrement
autour de lui.
Certains sont
catholiques,
d'autres hérétiques,
mais tous passionnés.
On y rit encore des
aventures de l'abbé
à Cinecittà.
La voix de
Feyrouz dans
"La
Passion", de
Mel Gibson
Controverses et
excellentes recettes
en perspective
par IRENE
MOSALLI, publié
dans l'Orient- le
Jour le 19 février
2004
Feyrouz, partout
et inoubliable. Il y
a quatre ans,
c’est Madonna qui,
voulant insérer des
résonances
incantatoires dans
son album intitulé
Erotica, avait
employé un extrait
du cantique que
Feyrouz interprète
traditionnellement
en langue arabe le
vendredi saint à
Antélias (banlieue
nord de Beyrouth),
lors de l’office
du chemin de Croix.
Ce qui avait créé
un scandale au
Liban. Cette fois,
c’est Mel Gibson
qui reprend
"Ana el-Oum
al-Hazina"
("Je suis la mère
triste"), à
juste titre, comme
musique de fond pour
la scène du chemin
de Croix de son film
"La
Passion", qui
relate les douze
dernières heures de
la vie du Christ. Un
extrait de cette séquence
et le chant ont, par
ailleurs, servi
comme bande-annonce
sur la chaîne de télévision
ABC qui, durant une
semaine et plusieurs
fois par jour, l’a
diffusée pour
annoncer une
interview avec le
metteur en scène
qui a eu lieu lundi
soir. Comme prévu,
Mel Gibson a nié
toute intention
antisémite dont on
l’accuse.
"C’est un péché
que d’être antisémite",
a-t-il notamment dit
au cours de
l’interview avec
Diane Sawyer. Depuis
des mois, l’acteur
et cinéaste répète
qu’il n’a aucune
des intentions
racistes qu’on lui
attribue. Sans pour
autant convaincre la
communauté juive,
qui se méfie de son
appartenance à une
branche catholique
traditionaliste,
fondée par son père
en Californie et qui
réfute les résolutions
de Vatican II. De
plus, son père
avait mis en doute
l’existence de
l’Holocauste.
Grand intérêt
chez les cinéphiles
Le tollé, qui a
débuté il y a un
an, durant le
tournage du film, a
fait depuis boule de
neige. Il y a deux
jours, la propriétaire
d’une des plus
importantes salles
de cinéma, Avalon
Theater (où le film
doit être projeté),
ne savait plus à
quel saint se vouer. En
tant que juive,
cette programmation
lui a causé un
dilemme. Ne voulant
pas rater une bonne
affaire
(d’excellentes
recettes en
perspective) et ne
voulant pas non plus
se démarquer de ses
coreligionnaires,
elle a décidé de
couper la poire en
deux. Elle va faire
appel à divers
groupes juifs qui,
le soir de la première,
le 25 février, débattront
de cette affaire
avec le public, à
la fin de la
projection. Elle
justifie son
initiative, qui
"vise ainsi à
montrer le film dans
un contexte plus
constructif et plus
éducationnel",
par le fait que la
chaîne des salles
Avalon (il y en a
1920 dans le pays) a
le label de théâtre
pour la communauté,
toutes tendances et
religions
confondues.
Ce n’est pas la
première fois que
les salles Avalon
connaissent ce genre
de problème. Le
film "La dernière
tentation du
Christ", sorti
en 1988, avait été
boycotté par ceux
qui l’avaient
considéré blasphématoire.
Une manifestation
avait été organisée
par l’un des
membres de l’équipe
de football Redskin,
Joe Gibs.
Aujourd’hui,
propriétaire
d’une autre équipe,
la Nascar, Gibs fait
l’inverse : il
utilise sa voiture
Chevrolet, qu’il a
couverte
d’affiches de
"La
Passion", pour
promouvoir ce film.
Reste à savoir
quelle tournure
prendra la polémique
après la sortie de
cette production,
dont le coût s’élève
à 25 millions de
dollars, que Gibson
a assumés seul.
Bien qu’il soit
interprété en deux
langues mortes, le
latin et l’araméen,
et qu’il comporte
des scènes d’une
extrême violence,
selon les happy few
qui l’ont visionné
en privé - il n’y
a pas eu
l’habituelle
avant-première pour
la presse -, ce film
suscite un grand intérêt
parmi les cinéphiles
de tous bords.
par IVAN
RIOUFOL, publié
dans le Figaro le 20
février 2004
Un souhait :
que la piété des
musulmans réveille
la foi des
catholiques. Qu'ils
retrouvent, dans
cette émulation,
leur religion méprisée
par une société
matérialiste,
superficielle,
agnostique.
Aujourd'hui, les églises
se vident et les
mosquées se
construisent. Il y a
sept ans, Alain
Besançon, membre de
l'Institut,
observait déjà
(Alain Besançon, Trois
Tentations de l'Eglise,
Calmann-Lévy) "qu'il
y avait désormais
plus de musulmans
pratiquants en
France que de
catholiques
pratiquants". Dépositaires
de la vieille
culture chrétienne,
sommes-nous disposés
à céder la place ?
Un livre vient,
cette semaine,
secouer les
"cathos" :
celui que Denis
Tillinac (Denis
Tillinac, Le Dieu
de nos pères, Bayard)
consacre à la "défense
du
catholicisme". Il
écrit : "Si
l'Europe récuse ou
occulte ses
fondements chrétiens,
elle n'a tout
simplement pas de
raison d'être (...)
L'islam n'a pas de
racines en Europe,
sauf dans la périphérie
balkanique, où il
s'imposa par le
glaive (...) L'islam
en Europe n'aura
jamais qu'une
position d'invité
de la chrétienté,
avec tous les
honneurs dus à un hôte
étranger. S'il en
était autrement,
l'Europe s'anéantirait."
Ces propos sont
ceux d'un "chiraquien
impénitent" et
ils s'adressent
d'abord, même s'il
n'est pas cité, au
président lui-même.
Le chef de l'Etat
avait dernièrement
déclaré, en effet,
que "les
racines de l'Europe
sont autant
musulmanes que chrétiennes"
; il s'oppose à
la demande du Pape
d'inscrire "l'héritage
chrétien" dans
la future
Constitution européenne.
Alors que l'avenir
de la civilisation
occidentale est posé,
la France se
comporte comme si
elle trahissait, par
indifférence ou
stratégie géopolitique,
son histoire et sa
culture. Les Français
- prioritairement le
premier d'entre eux
- sauront-ils redécouvrir
et protéger leur héritage
religieux ?
L'actuelle idéologie
égalitariste et
universaliste, qui
dit "tout se
vaut !", pourrait
conduire une partie
des catholiques à
faire le jeu de
l'islam. C'est en
tout cas ce que
souligne Besançon :
"A terme, on
peut craindre que
certains milieux ne
s'islamisent sans même
s'en rendre compte,
et que cette évolution
ne prépare un
basculement de la
société tout entière."
Déjà au VIIe,
les chrétiens du
Moyen-Orient se
seront ainsi étourdiment
ralliés à l'islam.
La religion
catholique mérite
d'être redécouverte
et défendue, elle
qui dit simplement :
"Aimez-vous
les uns les
autres." Tillinac
: "Rien de
plus charnel, de
plus sensuel que le
catholicisme,
religion du pain, du
vin et de
l'image." Elle
aura produit "la
voûte byzantine,
l'arc roman, l'ogive
gothique, le
portique renaissant,
la torsade
baroque". Elle
aura inspiré les
peintres, les poètes,
les écrivains, les
musiciens, les
sculpteurs. Elle
aura été à
l'origine de
l'humanisme et de la
tolérance.
Sommes-nous là pour
dilapider cet héritage
? Une timide brise
se lève ici et là
: des croix
apparaissent plus
visiblement aux
cous, des crucifix
reviennent dans des
foyers. Des
traditions, des
processions, se
revendiquent.
Samedi, c'est un
village du Nord, Férin,
qui s'est mobilisé
pour que sonnent à
nouveau les cloches.
La sortie prochaine
du film de Mel
Gibson sur La
Passion du Christ est
attendue avec
impatience. La
France laïque redécouvrira-t-elle,
grâce à l'exemple
musulman, la
spiritualité qui
l'a fait naître ?
Ce serait le cadeau
de l'islam.
Où sont les
indignés ?
Lundi, dans un
quartier populaire
de Montpellier, l'église
Saint-Paul a été
incendiée
volontairement et
l'autel préalablement
profané. Le temple
protestant voisin a
également été la
cible de vandales,
ainsi que
l'appartement du
pasteur. Inutile
d'aller plus loin,
en s'alarmant d'un
catholicisme qui
n'aurait plus sa
place dans certaines
cités. Ces gestes
sont, espérons-le,
ceux de voyous et de
crétins. L'Eglise
leur pardonnera, "car
ils ne savent pas ce
qu'ils font". Mais,
tout de même : qui
a protesté contre
cet incendie et ces
déprédations ? Où
sont les communiqués
de presse des défenseurs
des droits de
l'homme, les
indignations des
antiracistes
professionnels, les
émois scandalisés
des médias, les
manifestations
contre les
discriminations ?
Rien ou presque. Au
fait, comment
devrait-on dire :
christianophobie ?
L'assaut de l'Anti-Defamation
League
Les
autorités catholiques
ne souhaitent pas
entrer dans la polémique
lancée par la
principale
organisation américaine
de lutte contre
l'antisémitisme
par
BERTRAND DICALE et
ARMELLE HELIOT, publié
dans le Figaro le 17 février
2004
L'Anti-Defamation
League, fondée en
1913, est, selon sa
propre définition,
donnée sur son site
Internet www.adl.org
, "la
principale
organisation mondiale
luttant contre l'antisémitisme
à travers des
programmes et des
services qui
s'opposent à la
haine, aux préjugés
et au fanatisme".
Puissante
organisation de défense
des droits de l'homme
ou bras armé de la
communauté juive américaine,
selon les perceptions,
l'ADL est typique d'un
certain
interventionnisme
humaniste américain,
qui prend à témoin
l'opinion et porte les
problèmes sur la
place publique avec
une certaine violence
rhétorique, mais
pratique aussi la négociation
avec "l'adversaire".
Défenseur parfois
ombrageux de la
communauté juive américaine
contre toute atteinte
antisémite, l'ADL a
aussi étendu son
champ d'action à la défense
d'Israël, en infléchissant
son discours dans un
sens vigoureusement
antiterroriste depuis
le 11 septembre. Néanmoins,
l'ADL fait partie des
organisations ayant
interpellé les
autorités américaines
sur la situation des détenus
de la base de
Guantanamo. Et
l'organisation milite
avec ferveur pour la séparation
des Eglises et de l'Etat,
sujet beaucoup plus
polémique aux
Etats-Unis qu'en
France. Ainsi, elle
conteste le projet du
gouvernement américain
d'afficher les dix
commandements dans les
écoles, tribunaux et
bâtiments publics.
L'attaque
contre le film de Mel
Gibson est tout à
fait dans les
pratiques habituelles
de l'ADL : l'offensive
s'est fondée non sur
le film, mais sur son
scénario, et s'est
amorcée très en
amont, de manière que
le réalisateur puisse
effectuer les "corrections"
demandées. L'ADL
a mobilisé dans son
comité ad hoc des
rabbins mais aussi des
théologiens
catholiques, pour ne
pas prêter le flanc
aux accusations d'avis
univoque. Et elle a "proposé"
à Mel Gibson
d'entrer dans un
processus de "validation"
de son film, que
le réalisateur et
producteur a refusé.
Le public français se
souvient que l'ADL
avait mené
l'offensive contre le
spectacle de Robert
Hossein, Jésus était
son nom. En juin
1993 et alors que le
spectacle était
depuis deux mois déjà
en tournée aux
Etats-Unis, Jesus
Was His Name avait
dû affronter les sévères
reproches d'un certain
nombre de personnalités
de la communauté
juive de New York : la
production triomphait
depuis début avril
dans tout le pays,
mais les représentations
prévues au Radio City
Music Hall avaient déclenché
de sévères hostilités.
Que
reprochait-on au
spectacle conçu par
Alain Decaux et mis en
scène par Robert
Hossein ? Lancée fin
mai dans les colonnes
du Daily News, tabloïd
en quête de publicité,
la polémique portait
sur certaines images
et relevait de la plus
haute fantaisie. Ainsi
s'en prenait-on aux vêtements
noirs des marchands du
Temple qui auraient évoqué
Darth Vader,
l'incarnation du mal
dans La Guerre des
étoiles ! D'autres
critiques étaient
ancrées dans une
certitude exprimée
alors par Gene Fisher,
directeur des
relations entre juifs
et catholiques à la
Conférence nationale
des évêques : "Le
spectacle rend les
juifs responsables du
déicide." A
l'époque, après
qu'une incertitude eut
pesé sur les représentations
- location suspendue,
annulation de quelques
dates - l'ADL avait
obtenu qu'un texte
soit lu au début de
chaque représentation,
que quelques costumes
soient modifiés, que
quelques mots soient
coupés. Mme
Shinbaum, qui représentait
l'Anti-Defamation
League, avait alors
souligné que
l'association ne
souhaitait pas
l'interdiction du
spectacle mais "que
soit inclus dans le
programme un
commentaire dédouanant
les juifs". Ce
fut "Beaucoup
de bruit pour
rien", comme
le titrait Le
Figaro dans son édition
du 4 juin 1993.
"La
Passion" divise
l'Amérique
Avant même sa
sortie américaine,
le 25 février, le
film de Mel Gibson
suscite la polémique.
Un débat passionné
qui gagne aussi
l'Europe
par
PHILIPPE ROYER et
MARIE BOETON, publié
dans la Croix le 17 février
2004
Restée
américaine, dans un
premier temps, l'
"affaire" de
La Passion du
Christ (voir
article ci-dessous),
vue par le comédien
et réalisateur
australien Mel Gibson,
dont c'est le second
film derrière la caméra,
gagne l'Europe, à
l'approche de sa
sortie prévue pour le
25 février (Mercredi
des Cendres) aux
Etats-Unis, puis le 7
avril en Italie. En
France, la branche
distribution d'Europa
Corp, maison fondée
par Luc Besson, s'était
mise sur les rangs
pour acquérir les
droits du film, mais
elle a annoncé mardi
17 février y avoir
finalement renoncé,
sans qu'aucun autre
distributeur se soit déclaré
pour l'instant.
"Au vu de la polémique
que le film suscite,
le milieu n'est pas très
chaud...",
commentait-on à
Europa Corp.
Invitée
à une avant-première
aux Etats-Unis, la
critique transalpine a
déjà manifesté son
rejet. "Quelles
sont les raisons qui
ont fait dépenser à
Gibson 25 millions de
dollars pour financer
et défendre un film
sur les dernières
heures de Jésus, en
les racontant avec la
sensibilité d'un
boxeur poids lourd décidé
à détruire le visage
de l'adversaire sur le
ring des religions
?" s'interrogeait
ainsi le quotidien La
Repubblica la
semaine dernière. En
Italie, comme aux
Etats-Unis, tous ceux
qui l'ont vu ont
souligné la violence
du film (la brutalité
de Braveheart, première
réalisation de Mel
Gibson, avait, de la même
manière, marqué le
public). Mais c'est
surtout à
l'accusation d'antisémitisme
qu'il doit répondre.
L'hostilité des
organisations juives
vis-à-vis du film est
connue depuis des
mois. Elles ont
obtenu, selon le New
York Times du 4 février,
que soit retirée la
phrase de la foule de
Jérusalem à Pilate :
"Que son sang
soit sur nous et sur
nos enfants"
(Matthieu 27, 25) ;
mais elles n'auraient
visiblement pas réussi
à avoir gain de cause
pour qu'un
post-scriptum figure
à la fin du film,
demandant au public de
ne pas voir cette
oeuvre comme un
vecteur de haine.
Evangélisation
et marketing font déjà
bon ménage
Face
à cette polémique,
l'Eglise catholique américaine
profite des
manifestations du 40e
anniversaire du décret
Nostra aetate de
Vatican II pour
rappeler son
engagement dans la
lutte contre l'antisémitisme.
Par contre, les
protestants évangéliques
conservateurs sont,
eux, bien décidés à
faire du film de Mel
Gibson un outil de
leur prédication.
"Je ne connais
rien de tel depuis les
croisades lancées par
Billy Graham (la
"star" des
prédicateurs
fondamentalistes des
Etats-Unis) qui puisse
changer autant de
vies", a déclaré
Morris Chapman, président
de la très
conservatrice Southern
Baptist Convention, la
plus grande confession
protestante américaine.
La Passion du Christ a
été principalement
diffusée en
avant-première aux
pasteurs
conservateurs, qui se
seraient rués pour
acheter des paquets
entiers de tickets
pour leurs fidèles.
Evangélisation
et marketing font déjà
bon ménage : des
pin's avec des
inscriptions en araméen
(les dialogues du film
sont exclusivement
dans cette langue de
la Palestine du temps
de Jésus et en latin
sous-titrés) sont déjà
en vente, accompagnés
de petites cartes à
offrir à quiconque désire
en savoir plus sur la
vie du Christ. Des
tracts avec l'affiche
du film incitent les
passants à consacrer
un moment à la prière,
un CD-ROM pour enfants
reprend les grandes scènes
du film pour les
inciter à approfondir
leur foi. Et le DVD du
film se propose à un
usage en catéchèse.
Des responsables juifs
ont d'ores et déjà
fait savoir - ainsi
David Elcott,
directeur des affaires
interreligieuses pour
l'American Jewish
Committee - qu'ils
seraient "profondément
déçus si le film
devenait un véhicule
pour l'enseignement du
christianisme".
Mel Gibson craint les
critiques de cinéma
et, plus généralement,
les esprits libéraux.
Son distributeur a préféré
cibler, dans les
grandes villes, les
quartiers plutôt défavorisés
et noirs. Pour le
reste, le film sortira
dans la "Bible
Belt", cette
"ceinture"
des Etats-Unis
couvrant le sud du
pays et le Middle West
à forte implantation
de communautés évangéliques.
Mel Gibson au
centre d'un débat
sur le
fondamentalisme
Trois
mois avant la sortie
en salles de "La
Passion du
Christ", de Mel
Gibson, ce film, qui
pourrait séduire les
milieux conservateurs,
soulève une vive
controverse aux
Etats-Unis
par
PASCAL RUFFENACH,
publié dans la Croix
le 19 novembre 2003
Tout
le monde se souvient
encore, à Hollywood,
des millions de
lettres reçues, de la
manifestation monstre
organisée contre les
studios Universal et
des menaces de mort
pour la sortie du film
de Martin Scorcese, La
Dernière Tentation du
Christ. Depuis
cette époque, les
grands studios se méfient
des controverses,
particulièrement
quand elles sont
d'ordre religieux. Il
faut dire que ce film
fut un mémorable échec
commercial.
Quinze
ans plus tard et dans
un registre quasi
opposé, Mel Gibson a
décidé de réaliser
et de produire (en
dehors des grands
studios) l'oeuvre la
plus personnelle de sa
longue carrière, La
Passion. Programmé
pour arriver sur les
écrans le jour du
Mercredi des Cendres,
en araméen et latin
sous-titré en
anglais, le film
alimente les
chroniques des médias
depuis des mois.
Certains y voient une
tentative de réitérer
le grand coup de
marketing du fameux Blair
Witch project qui
avait réussi,
uniquement grâce au
bouche à oreille et
à une campagne Web
savamment orchestrée,
à se hisser au niveau
des grands succès
commerciaux. Pourtant,
nul mystère dans
l'histoire de cette Passion,
pourrait-on dire, tout
le monde en
connaissant les
interprètes, la trame
et l'issue. Le titre,
légèrement
elliptique, devra être
changé, du moins aux
Etats-Unis, pour La
Passion du Christ,
le titre originel
ayant déjà été déposé.
Pourquoi alors ces
quelques 500 articles
aujourd'hui déjà
parus, ces sites
Internet saturés de
visiteurs et,
par-dessus tout, cette
polémique à propos
d'un film dont seuls
quelques journalistes
ont vu le premier
montage ?
La
crainte d'un relent
antisémite basé sur
une vision historique
étroite
Les
raisons en sont
complexes, à l'image
probablement des
relations entre les
religions aux
Etats-Unis et de la
relation entre ces mêmes
religions et l'espace
public. Le film de Mel
Gibson semble agir sur
les médias comme le détonateur
de crises d'identité
qui sommeillent au
coeur de l'Amérique.
La première est celle
des relations entre le
judaïsme et le
christianisme. La
Passion du Christ,
du fait des
convictions plutôt
traditionalistes de
son auteur et de son
entourage, fait
resurgir la crainte
d'un antisémitisme
fondé sur une vision
historique étroite du
rôle des juifs dans
la mort du Christ.
Pourtant,
la majorité des
rabbins interrogés
par les journalistes
le reconnaissent, la
communauté juive ne
risque rien aux
Etats-Unis, mais que
se passera-t-il
lorsque le film
sortira en Europe
sous-titré en
espagnol, en français
ou en polonais ? Paula
Fredriksen, professeur
d'exégèse à
l'université de
Boston, va plus loin.
Pour elle, le film est
une opération de
marketing construite
pour séduire les
catholiques
conservateurs, les
protestants évangéliques
et les juifs
orthodoxes. Tous trois
ont un même but : réaffirmer
des Eglises
identitaires et
contrastées dans un
pays où la recherche
de terrain commun est
perçue par certains
comme le pire. Si Mel
Gibson, personnage
populaire et
sympathique, emprunte
cette voie pour le
catholicisme, alors
toutes les autres
religions ou
confessions peuvent le
faire. Aux Etats-Unis,
l'espace public n'est
pas, comme en France,
imperméable aux
croyances religieuses.
Beaucoup, à
Hollywood, regrettent
déjà le temps béni
de Cecil B. De Mille
et de son film sur Jésus,
le Roi des rois
(1927), et de son
remake par Nicholas
Ray (1961). Le Christ,
en ce temps-là,
savait rassembler les
foules au cinéma.
Mel Gibson offre
un Christ aux
fondamentalistes
"La
Passion du
Christ" doit
sortir le mercredi des
Cendres aux Etats-Unis,
où son succès
programmé s'appuie
sur les communautés
évangéliques
par
CLAUDE MULARD, publié
dans le Monde du 15 février
2004
La
polémique autour de The
Passion of the Christ
enfle à mesure
qu'approche le 25 février,
date de la sortie du
film de Mel Gibson en
Amérique du Nord et
jour de la fête chrétienne
du mercredi des
cendres. Dénoncé
pour son antisémitisme,
ce film doit être
projeté dans 2.000
salles aux Etats-Unis.
Il doit sortir en
Italie le 7 avril,
dans 150 salles.
L'hebdomadaire
Newsweek lui
consacre sa couverture
cette semaine avec, en
photo, James Cavieziel,
qui interprète un
Christ sanguinolent
sous sa couronne d'épines,
et ce titre : "Who
Really Killed Jesus
?" ("Qui a
vraiment tué Jésus
?").
Ce
film sur les derniers
jours de la vie du
Christ - que Le
Monde n'a pu voir
- n'a fait l'objet
d'aucune publicité
traditionnelle et n'a
pas été projeté
devant la presse. Il
s'annonce pourtant déjà
comme un phénomène
de marketing,
suscitant un intérêt
équivalent à la
sortie du premier
volet de La Guerre des
étoiles. Les recettes
du premier week-end
d'exploitation sont
estimées entre 15 et
30 millions de
dollars, à partir de
sondages montrant que
les spectateurs préféreraient
ce film religieux à
la comédie d'Adam
Sandler, 50 First
Dates, programmée
la même semaine. Il y
a un an encore, Mel
Gibson ne trouvait pas
de distributeur pour
son film en araméen
et en latin, sous-titré
en anglais : "Personne
ne veut d'un film parlé
dans deux langues
mortes. Ils pensent
que je suis fou. Peut-être
le suis-je !",
disait-il alors.
"Le
Saint Esprit œuvrait
à travers moi pendant
ce tournage. Moi, je
me contentais de gérer
le trafic",
a déclaré Mel
Gibson, qui pratique
la messe en latin et
ne consomme pas de
viande le vendredi.
L'auteur de Braveheart
(Oscar du meilleur
réalisateur en 1995)
est né en 1956 dans
une famille catholique
traditionaliste qui
rejette les réformes
de Vatican II
(1962-1965). Ce
concile a condamné
les interprétations
des Evangiles rendant
le peuple juif
responsable de la mort
du Christ. Le père du
cinéaste, Hutton
Gibson, qui a créé
en Californie une
secte anticonciliaire
de 100.000 adeptes, a
de son côté mis en
cause la réalité de
l'Holocauste, selon le
New York Times.
Dans un entretien à
paraître en mars dans
le Readers' Digest,
son fils, interrogé
à son tour sur la
Shoah, répond : "Bien
sûr, il y a des
atrocités. La guerre
est horrible. La
seconde guerre
mondiale a tué des
dizaines de millions
de gens. Certains étaient
des juifs dans les
camps de
concentration.
Beaucoup de gens ont
perdu leur vie... Au
siècle dernier, 20
millions de gens sont
morts en Union soviétique."
Dans
un autre entretien
accordé à une chaîne
de télévision
catholique, au cours
de laquelle il
apparaissait tendu et
agressif, Mel Gibson
se voulait plus
rassurant : "Je
ne veux pas lyncher
les juifs, je les
aime, je prie pour
eux." Pour
promouvoir ce film,
dans lequel il a
personnellement
investi 25 millions de
dollars, l'acteur-cinéaste
s'est largement appuyé
sur les réseaux des
communautés chrétiennes
évangéliques. Ces
congrégations, qui
regroupent aux
Etats-Unis plus de 50
millions de fidèles
(parfois surnommés "Jesus
Freaks"),
sont encouragées à
acheter collectivement
des billets pour les
premières séances du
mercredi des cendres,
voire à remplir des
cinémas entiers.
Ainsi un couple de
Plano (Texas) a-t-il dépensé
42.000 dollars (33.000
euros) pour acheter
6.000 billets, qu'il a
distribués
gratuitement aux
membres de sa
communauté baptiste,
après avoir été
invité à une des
projections privées,
strictement réservées
aux pasteurs et à
certains fidèles. La
société de Mel
Gibson, Icon
Productions, compte
sur la stratégie du
bouche-à-oreille, aidée
par son distributeur
indépendant,
Newmarket Films, car
aucun studio
hollywoodien n'a
souhaité s'occuper de
la distribution d'un
film aussi sensible.
Icon a embauché une
dizaine d'équipes de
vendeurs experts en
marketing auprès des
communautés évangélistes
et fondamentalistes,
comme Outreach
Ministry Inc. de Vista
(Californie), qui a
diffusé la
bande-annonce du film
aux églises.
Celles-ci s'apprêtent
à proposer des
bibles, mais aussi des
conversions, à la fin
des séances.
"Ce
film est utilisé pour
évangéliser,
convertir des gens,
estime Josh Baran,
responsable de la
publicité du film de
Martin Scorsese, La
Dernière Tentation du
Christ, qui avait
déclenché de vives
controverses à sa
sortie en 1988. Pour
Gibson, il ne s'agit
pas de distribution,
mais de
l'accomplissement de
l'œuvre de Dieu.
C'est devenu une véritable
croisade, sans précédent
dans l'histoire
d'Hollywood."
M. Baran rappelle qu'à
l'époque il avait
enregistré deux
millions de plaintes
contre Scorsese, "mais
alors les
fondamentalistes
attaquaient le film,
aujourd'hui ils le
soutiennent et le
revendiquent".
M. Baran, qui craint
des débordements,
estime que le
rassemblement
religieux autour du
film est un prélude
à l'élection présidentielle
de novembre : "Cette
même communauté chrétienne
va se mobiliser contre
le mariage des
homosexuels, qui est
pour elle un équivalent
du diable, et appeler
ses troupes à voter
contre les démocrates."
Certains évangélistes
s'inquiètent
cependant assez du
message que recèle le
film pour demander à
Mel Gibson d'y ajouter
une condamnation de
l'antisémitisme en
post-scriptum.
Mgr Lustiger
"réservé"
sur "La passion
du Christ" de
Mel Gibson
paru
dans le Monde du 21 février
2004
Le
cardinal Jean-Marie
Lustiger, archevêque
de Paris, s'est dit
vendredi "très réservé"
sur la "Passion
du Christ", le
film de Mel Gibson,
mais a reconnu ne pas
l'avoir vu. "J'ai
un point de vue très
personnel sur ce genre
d'entreprise",
a-t-il déclaré.
"Je suis très réservé
sur la théâtralisation
de la Passion, et
encore plus sur son
expression au cinéma",
a-t-il expliqué.
Interrogé par des
journalistes à
l'occasion de la
visite ad limina des
évêques d'Ile de
France à Rome,
l'archevêque de Paris
a dit préférer
"une icône à la
photographie d'un
acteur qui joue le
Christ, et le
sacrement à l'icône"."Quand
nous faisons le chemin
de croix, les fidèles
le font vraiment, ils
ne sont pas
spectateurs",
a-t-il précisé. Mgr
Lustiger a ensuite
opposé le film de
Gibson à "l'Evangile
selon Saint
Mathieu" de Pier
Paolo Pasolini.
"Pasolini
s'appuyait sur un
Evangile complet (et
non sur le seul récit
des derniers instants
du Christ), et
introduisait une
double distance, en
filmant à travers le
regard de sa propre mère
(qui jouait le rôle
de Marie) et,
stylistiquement, à
travers l'iconographie
italienne", a
souligné le cardinal
Lustiger. "Le
film était porté par
toute une mémoire",
a-t-il ajouté.
"Je ne suis pas sûr
que l'on puisse rendre
compte de la violence
et de l'attitude chrétienne
vis-à-vis de la
violence en filmant la
violence", a pour
sa part ajouté l'évêque
d'Evry, Mgr Michel
Dubost, qui a aussi
critiqué les films où
"la caméra se présente
comme étant le regard
de Dieu". Le film
de Mel Gibson, projeté
en avant-première aux
Etats-Unis et que le
pape a pu voir lors
d'une projection privée,
comporterait des scènes
d'une extrême
violence. Il a également
été accusé
d'attiser l'antisémitisme.
Les deux religieux
français n'ont pas évoqué
cet aspect de la polémique.
Vatican-dira-t-on
autour de "la
Passion du
Christ"
Controverse
sur un jugement présumé
du pape à propos du
film de Mel Gibson
par
ERIC JOZSEPH, publié
dans Libération le 24
janvier 2004
Urbi
et orbi, ou urbi mais
pas orbi ou même pas
urbi ? La Passion
du Christ sème le
trouble au Vatican. Le
très controversé
film de Mel Gibson qui
raconte les dernières
heures de la vie de Jésus
provoque en effet une
inhabituelle confusion
dans les palais
pontificaux avec une
succession de
commentaires, de
confirmations puis de
démentis concernant
l'opinion de Jean Paul
II. A tel point, qu'il
est bien difficile
aujourd'hui de connaître
la véritable pensée
papale à propos du
film de l'acteur et réalisateur
australien qui a déjà
suscité, avant même
sa sortie en salles,
de violentes
protestations de
membres de la
communauté juive.
Jeudi, à l'issue
d'une avant-première
en Floride, des
responsables de l'AntiDefamation
League ont ainsi réaffirmé
: "Nous sommes
attristés et peinés
d'avoir découvert que
la Passion du
Christ dépeint les
juifs comme les seuls
responsables de la
mort de Jésus."
Selon le Wall
Street Journal et
l'hebdomadaire National
Catholic Report,
après avoir visionné
le long métrage dans
sa salle privée, Jean
Paul II avait à
l'inverse estimé, à
la mi-décembre, que
le film de Gibson
correspondait au récit
évangélique,
ajoutant même : "Ça
s'est passé comme
cela." Cette
bénédiction ne
pouvait que satisfaire
le très croyant Mel
Gibson, qui n'assiste
qu'à des messes en
latin selon l'antique
rite de Pie V, ainsi
que l'aile la plus
conservatrice de l'Eglise,
des Légionnaires du
Christ (dont quelques
membres ont été
recrutés pour les
besoins du film) à
l'Opus Dei. Tourné à
Matera et à Rome, en
araméen et en latin,
le film qui exposerait
les souffrances de Jésus
dans les moindres détails,
sans éviter certaines
scènes violentes et
cruelles, présenterait
une version très
traditionaliste de la
Passion du Christ.
Commentaire
Quelques
jours seulement après
l'avant-première
vaticane,
officiellement souhaitée
par Jean Paul II lui-même,
et le jugement positif
à l'égard du film,
le Catholic News
Service, l'agence de
presse de l'épiscopat
américain, signalait
toutefois que le pape
n'avait fait aucun
commentaire. Trop
tard. "Ça
s'est passé comme
cela",
reprenait le site
officiel du film sur
l'Internet, tandis que
le clan conservateur
relayait le
commentaire présumé
du pape. "La
Passion du Christ s'appuie
sur une vérité
historique, il n'y a
pas en apparence de
propagande chrétienne
ni de bavures antisémites",
s'employaient à faire
savoir aux médias
certains membres de
son entourage.
Finalement, mardi, le
plus proche
collaborateur de Jean
Paul II, monseigneur
Stanislaw Dziwisz, est
sorti de sa réserve
pour corriger : "Le
pape n'a jamais fait
part à personne de
son opinion"
sur le film de Gibson.
Confirmant que le
souverain pontife
avait assisté à une
projection de la
Passion du Christ,
l'archevêque
polonais, qui
s'exprime très
rarement en public, a
insisté : "Il
n'a fait aucune déclaration
à qui que ce soit. Il
ne prononce pas de
jugements de ce genre
sur l'art."
Jeudi, le porte-parole
du Vatican et membre
de l'Opus Dei, Joaquin
Navarro Valls, n'a pu
que réciter : "Après
m'être entretenu avec
le secrétaire
personnel du Saint-Père,
monseigneur Stanislaw
Dziwisz, je confirme
que le Saint-Père a
eu l'opportunité de
visionner le film.
C'est une
transposition cinématographique
du fait historique de
la Passion du Christ
selon l'Evangile.
C'est une habitude du
Saint-Père de ne pas
exprimer de jugements
publics sur des
oeuvres
artistiques."
Difficultés
d'expression
Alors
que l'état de santé
de Jean Paul II est
toujours très précaire
et qu'il connaît de
grandes difficultés
d'expression,
l'imbroglio de la
Passion du Christ
confirme qu'au
Vatican, chacun tente
de plus en plus de
tirer la robe papale
de son côté. Plus le
souverain pontife est
inaudible, plus se
multiplie le nombre de
ses porte-parole présumés.
Quoi qu'il en soit la
Passion du Christ
n'a sans doute pas
fini de déchaîner
celles des troupes
pontificales et de la
communauté juive.
Alors que le film
devrait sortir dans un
mois aux Etats-Unis et
début avril en
Italie, le rabbin Hier
a à nouveau dénoncé
vendredi des juifs présentés
comme des "Raspoutine",
tandis que Mel Gibson
commentait à propos
des polémiques : "J'espère
me tromper mais le
pire est à
venir."