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RELIGION  RJLIBAN  N°1  du 23 février 2004

 
La religion est au coeur de l'actualité proche-orientale, européenne et internationale, en ce début de troisième millénaire qui s'annonce effectivement religieux. Laïcité, multi-confessionnalisme, racisme, suscitent maints débats passionnés et vitaux pour l'avenir des sociétés modernes, qui feront l'objet de notre nouvelle rubrique "Religion".

 

 
"Passion" de Mel Gibson attise les passions

 

Plusieurs mois avant la sortie en France du film relatant les dernières heures de la vie du Christ, le réalisateur et producteur est au centre d'une violente polémique

 

par MARIE-NOELLE TRANCHANT, publié dans le Figaro le 17 février 2004

 

Dans une semaine, le 25 février, mercredi des Cendres, le nouveau film de Mel Gibson sortira aux Etats-Unis et dans les pays anglo-saxons. Réflexions et opinions sur cette grande superproduction religieuse qui a suscité de nombreuses controverses. Au point que son indice de notoriété est le plus élevé depuis La Guerre des étoiles : 60% des Américains ont entendu parler de cette Passion du Christ en araméen et latin. Si on sait que le film sortira le 7 avril en Italie, aucune date de sortie n'est encore prévue en France.

 

Mad Max fit d'un jeune Australien, Mel Gibson, une star hollywoodienne. Et que fait-il aujourd'hui de sa gloire et de sa fortune ? Il produit et réalise La Passion du Christ, qu'il a tournée en Italie et s'apprête à montrer sur 2.000 écrans américains le 25 février, mercredi des Cendres, en version originale araméenne et latine (finalement sous-titrée). Pour lui, ce récit des douze dernières heures de Jésus (interprété par Jim Caviezel) est une oeuvre de foi, tirée des Evangiles et des visions de la mystique Anne-Catherine Emmerich, nourrie de prière (messe quotidienne sur le plateau de tournage). Mais, autour de cette superproduction de 25 millions de dollars, la polémique a grandi assez vite, avec deux foyers. D'une part Mel Gibson est un catholique traditionaliste, ce qui passe assez facilement pour un délit. Il a le tort en outre d'avoir un père sectaire et négationniste, selon les accusations du New York Times Magazine, premier à ouvrir le feu en mars 2003. D'autre part, le film serait antisémite : telle était l'impression d'un sous-comité interconfessionnel mis sur pied par le catholique Eugene Fisher (de la Conférence des évêques américains) et le rabbin Eugene Korn (de l'Anti-Defamation League), au vu d'un scénario obtenu par des voies illicites. Mel Gibson a menacé d'intenter un procès pour vol de ce scénario (qui était en outre une première ébauche) et obtenu les excuses de la Conférence des évêques. Mais la polémique était lancée et les rumeurs n'ont fait que croître. Le film va sortir dans une atmosphère très politique, attaqué par certaines organisations juives, soutenu par les mouvements évangéliques (qui ont pris le relais des catholiques), qui voient le moment venu d'affirmer l'identité chrétienne et en font une cause.

 

Tous les jours, pendant le tournage, le père Charles-Roux allait dire la messe de saint Pie V sur le plateau (voir article ci-dessous). "Mel Gibson n'est pas du tout un homme brillant, ni physiquement ni intellectuellement, raconte-t-il. Ce n'est pas le genre sociable ni cultivé. Plutôt un diamant brut. Il n'a rien à dire, mais il a fait ce film, qui est sa manière de s'exprimer, avec une foi médiévale et assez admirable. Il est profond dans son étroitesse, mais étroit. Jim Caviezel, qui interprète Jésus (je l'appelais "le substitut") est plus doux." Les scènes d'intérieur ont été tournées à Cinecittà mais la crucifixion s'est déroulée dans les montagnes de Calabre et "ça a été très dur pour le substitut" observe le père Charles-Roux. "Il y avait une grande foi chez beaucoup d'acteurs, ils communiaient tous les jours parce que c'était la base de leur inspiration, et peut-être étaient-ils plus que des acteurs, un peu comme dans ces Passions vivantes comme Oberammergau."

 

Il a vu le film achevé et, pour son compte personnel, préfère des choses plus civilisées : "Il y a des couleurs profondes à la Rembrandt, mais au bout de deux minutes, j'avais les mains sur les yeux, tant la représentation est d'une brutalité épouvantable. Je ne partage pas l'enthousiasme de ce prédicateur évangélique qui a dit qu'on voyait là ce que le Sauveur avait souffert pour nous sauver. Personnellement, j'ai été choqué. Mel Gibson a choisi de montrer la boucherie. Ce n'est pas une représentation nouvelle, il y a des Christ espagnols torturés, des retables médiévaux terrifiants. Mais c'est la première fois que cette ligne-là est prise au cinéma, et montrée dans notre âge moderne." Ce n'est pas un film à montrer à des enfants trop jeunes, renchérit Mgr John Foley, américain, président de la commission vaticane des communications sociales. C'est très violent. Mais la Passion même était très violente. Et le film est remarquablement fidèle aux Evangiles, à quelques détails historiques près, comme le fait de parler latin alors qu'en Palestine, à l'époque, on parlait le grec commun. En tout cas, c'est un film qu'on peut voir pendant le Carême, parce que c'est un véritable Chemin de croix. Et je n'ai rien trouvé d'antisémite : j'ai vu Jésus souffrir pour moi, pour nous tous."

 

Le père Norbert Hoffman, allemand, secrétaire de la Commission des relations religieuses avec les juifs n'a pas été invité à voir La Passion du Christ. Mais avec lui on peut réfléchir posément sur le fond du problème. C'est-à-dire distinguer ce qui relève des sensibilités personnelles, des attitudes politiques, et des positions religieuses. "L'Eglise, depuis Vatican II, rappelle-t-il, a pris une claire distance avec l'accusation de déicide qui a pesé sur le peuple juif au Moyen Age. Et nous sommes formels : il n'y a pas de place dans l'Eglise pour l'antisémitisme." S'agissant d'une oeuvre d'art, on ne peut attendre aucune appréciation officielle du Vatican. L'ambiguïté commence là, parce que certains groupes juifs américains voudraient au contraire une déclaration officielle. "Il faut distinguer le monde réel et les représentations, dit le père Hoffman. Un film est un film. La forme qu'il prend relève de la liberté de l'artiste, et l'opinion qu'on en a de la sensibilité personnelle. On peut comprendre que les juifs soient préoccupés parce que cela réveille au fond d'eux une mémoire douloureuse ; il y a eu au Moyen Age, à Rome, des représentations vivantes de la Passion qui dégénéraient en pogroms. Un pape les a interdites. Mel Gibson, s'il se proclame catholique, doit être conscient de cela. De l'autre côté, il faut faire la part des interprétations subjectives et voir le rôle de chacun. L'Anti-Defamation League s'est donnée pour tâche de traiter tous les problèmes d'antisémitisme. Il faut les trouver. C'est son job, elle en dépend."

 

Un rabbin français, Haïm Korsia, tout en se gardant de parler du film, qu'il n'a pas vu, livre une réflexion qui va un peu dans le même sens : "Depuis Vatican II, il est tout à fait clair que l'Eglise aujourd'hui ne saurait être antisémite. Consubstantiellement même, l'Eglise n'est pas antisémite, ou si elle l'était ce serait au risque de perdre son âme, de nier une partie d'elle-même. Dois-je avouer que, par ailleurs, j'aime beaucoup Mel Gibson ? La vraie question pour le moment est : est-ce un bon ou un mauvais film ? Car à quoi bon parler sans l'avoir vu ? Reste que l'on doit tout de même être prudent car les questions apparemment soulevées par le film sont très sensibles." Comprendre à la fois la mentalité juive et l'esprit chrétien de La Passion selon Mel Gibson est évidemment plus complexe et moins médiatique que d'attiser la polémique. Une actrice du film pacifie le débat : Maia Morgenstern, comédienne roumaine, interprète Marie, et elle est juive pratiquante, comme la Vierge. Son grand-père est mort à Auschwitz, ses parents sont des survivants de l'Holocauste. Pour elle, l'oeuvre n'a rien d'antisémite, elle montre "la responsabilité et l'impact que les chefs politiques et militaires peuvent avoir en manipulant les masses et en interférant dans la conscience des gens, particulièrement dans les moments de crise comme c'était le cas alors". Sur le plateau, travaillaient ensemble des chrétiens, des juifs, des musulmans, des athées, et les questions de race ou de religion n'intervenaient jamais. "Mel Gibson n'a jamais imposé ses convictions religieuses à personne", dit l'actrice.

 

Il semble en revanche que la puissance d'émotion et de ferveur du film s'impose même à ses interprètes qui n'ont pas de convictions religieuses : "Monica Bellucci, qui joue Marie-Madeleine, et ne se prétend pas chrétienne, s'est dite très impressionnée et avoue avoir pleuré à la projection. Et l'actrice qui joue Véronique m'a confié : 'Avant ce film, je ne pensais pas à Jésus comme une personne réelle. Maintenant, je lui parle.' " "C'est un film très humain et je connais des juifs qui ont été sensibles à cette profonde humanité", déclare le père Thomas Williams, Américain de la communauté des Légionnaires du Christ, doyen de la faculté de théologie de l'université Regina Apostolorum, qui a suivi le tournage et assisté à la projection avec les acteurs. On ne peut que rapporter ces diverses réflexions et opinions, en attendant le film. Pour en savoir plus sur le film et cette polémique : Association Pro "Passio", 22, rue Didot, 75014 Paris. Fax : 01.45.41.29.39. Courriel : propassio@free.fr .

 

 

Père Jean Charles-Roux, le confesseur de Mel Gibson

 

Le père a fait office de chapelain sur le tournage de "La Passion du Christ"

 

par SOPHIE DE RAVINEL, publié dans le Figaro le 10 février 2004

 

C'est un abbé comme il en existe trop peu. Prêt à pardonner toutes les fautes qui découlent de la passion. Y compris les fautes de goût. C'est ce qu'il fallait sans doute à Mel Gibson, qui a employé le père Jean Charles-Roux comme chapelain à Rome, lors du tournage de son film sur les dernières heures de la vie du Christ. Chaque matin à l'aube, une voiture avec chauffeur venait le prendre dans sa maison religieuse de la porte Latine pour l'emmener à Cinecittà. Là-bas, il célébrait pour lui "la messe de toujours". Celle du moins qui est célébrée depuis le concile de Trente et plus rarement tout de même, depuis le concile Vatican II. Cette messe où l'âme s'élève avec l'encens, dans le mystère des paroles prononcées en latin, pour célébrer le sacrifice du Christ sur la croix. L'abbé Charles-Roux, né en 1914, n'a jamais célébré que cette messe-là. Durant 36 ans à Londres, dans la petite paroisse catholique de Sainte-Etheldreda, au cœur de la City, il a prêché quotidiennement à l'attention d'une population hétéroclite, constituée de touristes de passage, d'aristocrates, de businessmen ou de stars du show-bizz, tous attirés par sa foi, son lyrisme, sa culture, et surtout par son extravagance. Au fil des années, ce fils d'ambassadeur et frère d'Edmonde Charles-Roux est devenu la figure incontournable d'un certain paysage londonien. Avec son éternelle soutane, ses chaussures à boucle, ses larges médailles accrochées au cou par un ruban de velours noir, ses cheveux blancs un peu longs et ses yeux ironiques et vifs, il ne passe pas inaperçu dans les garden partys ou les salons d'ambassade. Mais cet "abbé de cour" accordera sa préférence pastorale à une vraie pécheresse plutôt qu'à une fausse dévote.

 

Lorsqu'il y a quelques années, la BBC décide de tourner un documentaire sur la tradition catholique, c'est à lui qu'elle pense en premier. Au cours de cette interview, Mel Gibson l'écoutera pour la première fois défendre avec passion la messe dite tridentine ou de saint Pie V. Mais ce que l'acteur et producteur ne savait et ne sait toujours pas, c'est que l'abbé Charles-Roux se trouve aussi bien dans la filiation du cardinal de Bernis que dans celle de Mgr Lefebvre. Qui sait si, comme le cardinal français, l'abbé n'utilise pas du meursault comme vin de messe. Mais, comme lui, il répondrait sans doute à ses détracteurs, "je ne voudrais pas que mon créateur me vît faire la grimace quand je communie". La rencontre était totalement improbable entre cet illustre descendant des abbés de cour et cet intégraliste intégriste américain, "qui se confesse dès qu'il a écrasé une mouche" et dont la foi est "aussi fruste que celle des croisés du Moyen Age". Ils ne se parleront pas à cette occasion-là. "Je l'avais à peine remarqué derrière les spots et je ne savais pas du tout qui il était." Mel Gibson se souviendra pourtant de lui lorsque son aumônier personnel lui fera défaut. L'abbé Charles-Roux s'est beaucoup amusé tout en prenant sa mission spirituelle très au sérieux. Il a l'habitude de croiser les personnalités les plus curieuses et les plus hétéroclites.

 

De retour à Rome, à la fin des années 90, la presse anglaise l'imaginait missionné par Camilla Parker-Bowles afin d'accélérer, devant la cour d'appel du Vatican, la reconnaissance de la nullité de son mariage avec un catholique. Il y a surtout retrouvé sa jeunesse des années 30, dorée, mouvementée et passionnée, lorsque son père était ambassadeur de France et commentait avec le cardinal Pacelli, la montée "diabolique" du nazisme. Avec sa sœur cadette Cyprienne del Drago, ils brillent alors au milieu d'une élite européenne, intellectuelle et aristocrate. Il faut relire Kaputt de Malaparte pour se donner une idée de l'ambiance qui régnait alors. "Socialement, Suckert (Malaparte) était un aventurier. Mais il était un compagnon très plaisant de nos fêtes à Capri, une personne brillante qui cherchait à comprendre son époque." Après la guerre, l'abbé suit les traces familiales dans la diplomatie et portera, entre autres charges, celle de "camérier secret de cape et d'épée" au service de Pie XII. Il embrassera tardivement la vocation sacerdotale et comme il ne fait rien comme les autres, il entrera dans un ordre méconnu, les rosminiens.

 

Aujourd'hui, il partage les heures de sa journée entre les murs de sa maison religieuse et son appartement privé, dans le centre historique de Rome. Sur les murs, non loin d'une bibliothèque de laquelle dépasse un livre de sa sœur Edmonde sur Coco Chanel, une photo de la belle Cyprienne est encadrée, prise par Cecil Beaton. Dans la petite communauté française de Rome, il suscite des sentiments très variés, et s'en amuse. Parmi ses fervents défenseurs, se trouve un jeune artiste peintre, "baroque d'inspiration catholique", Philippe Cazanova. "C'est la contradiction humaine qui intéresse l'abbé. Il a une capacité étonnante pour discerner le bien qui est dans une personne, sans s'attacher aux défauts qui en arrêteraient d'autres. Il se moque totalement du qu'en dira-t-on et ose aller jusqu'au bout de ses convictions... et de ses caprices." Dans l'atelier de Philippe et de sa femme Maria, quelques amis venus d'un peu partout se retrouvent régulièrement autour de lui. Certains sont catholiques, d'autres hérétiques, mais tous passionnés. On y rit encore des aventures de l'abbé à Cinecittà.

 

 

La voix de Feyrouz dans "La Passion", de Mel Gibson

 

Controverses et excellentes recettes en perspective

 

par IRENE MOSALLI, publié dans l'Orient- le Jour le 19 février 2004

 

Feyrouz, partout et inoubliable. Il y a quatre ans, c’est Madonna qui, voulant insérer des résonances incantatoires dans son album intitulé Erotica, avait employé un extrait du cantique que Feyrouz interprète traditionnellement en langue arabe le vendredi saint à Antélias (banlieue nord de Beyrouth), lors de l’office du chemin de Croix. Ce qui avait créé un scandale au Liban. Cette fois, c’est Mel Gibson qui reprend "Ana el-Oum al-Hazina" ("Je suis la mère triste"), à juste titre, comme musique de fond pour la scène du chemin de Croix de son film "La Passion", qui relate les douze dernières heures de la vie du Christ. Un extrait de cette séquence et le chant ont, par ailleurs, servi comme bande-annonce sur la chaîne de télévision ABC qui, durant une semaine et plusieurs fois par jour, l’a diffusée pour annoncer une interview avec le metteur en scène qui a eu lieu lundi soir. Comme prévu, Mel Gibson a nié toute intention antisémite dont on l’accuse. "C’est un péché que d’être antisémite", a-t-il notamment dit au cours de l’interview avec Diane Sawyer. Depuis des mois, l’acteur et cinéaste répète qu’il n’a aucune des intentions racistes qu’on lui attribue. Sans pour autant convaincre la communauté juive, qui se méfie de son appartenance à une branche catholique traditionaliste, fondée par son père en Californie et qui réfute les résolutions de Vatican II. De plus, son père avait mis en doute l’existence de l’Holocauste. 

 

Grand intérêt chez les cinéphiles

 

Le tollé, qui a débuté il y a un an, durant le tournage du film, a fait depuis boule de neige. Il y a deux jours, la propriétaire d’une des plus importantes salles de cinéma, Avalon Theater (où le film doit être projeté), ne savait plus à quel saint se vouer. En tant que juive, cette programmation lui a causé un dilemme. Ne voulant pas rater une bonne affaire (d’excellentes recettes en perspective) et ne voulant pas non plus se démarquer de ses coreligionnaires, elle a décidé de couper la poire en deux. Elle va faire appel à divers groupes juifs qui, le soir de la première, le 25 février, débattront de cette affaire avec le public, à la fin de la projection. Elle justifie son initiative, qui "vise ainsi à montrer le film dans un contexte plus constructif et plus éducationnel", par le fait que la chaîne des salles Avalon (il y en a 1920 dans le pays) a le label de théâtre pour la communauté, toutes tendances et religions confondues.

 

Ce n’est pas la première fois que les salles Avalon connaissent ce genre de problème. Le film "La dernière tentation du Christ", sorti en 1988, avait été boycotté par ceux qui l’avaient considéré blasphématoire. Une manifestation avait été organisée par l’un des membres de l’équipe de football Redskin, Joe Gibs. Aujourd’hui, propriétaire d’une autre équipe, la Nascar, Gibs fait l’inverse : il utilise sa voiture Chevrolet, qu’il a couverte d’affiches de "La Passion", pour promouvoir ce film. Reste à savoir quelle tournure prendra la polémique après la sortie de cette production, dont le coût s’élève à 25 millions de dollars, que Gibson a assumés seul. Bien qu’il soit interprété en deux langues mortes, le latin et l’araméen, et qu’il comporte des scènes d’une extrême violence, selon les happy few qui l’ont visionné en privé - il n’y a pas eu l’habituelle avant-première pour la presse -, ce film suscite un grand intérêt parmi les cinéphiles de tous bords.

 

 
Le réveil des "cathos"

 

par IVAN RIOUFOL, publié dans le Figaro le 20 février 2004

 

Un souhait : que la piété des musulmans réveille la foi des catholiques. Qu'ils retrouvent, dans cette émulation, leur religion méprisée par une société matérialiste, superficielle, agnostique. Aujourd'hui, les églises se vident et les mosquées se construisent. Il y a sept ans, Alain Besançon, membre de l'Institut, observait déjà (Alain Besançon, Trois Tentations de l'Eglise, Calmann-Lévy) "qu'il y avait désormais plus de musulmans pratiquants en France que de catholiques pratiquants". Dépositaires de la vieille culture chrétienne, sommes-nous disposés à céder la place ? Un livre vient, cette semaine, secouer les "cathos" : celui que Denis Tillinac (Denis Tillinac, Le Dieu de nos pères, Bayard) consacre à la "défense du catholicisme". Il écrit : "Si l'Europe récuse ou occulte ses fondements chrétiens, elle n'a tout simplement pas de raison d'être (...) L'islam n'a pas de racines en Europe, sauf dans la périphérie balkanique, où il s'imposa par le glaive (...) L'islam en Europe n'aura jamais qu'une position d'invité de la chrétienté, avec tous les honneurs dus à un hôte étranger. S'il en était autrement, l'Europe s'anéantirait."

 

Ces propos sont ceux d'un "chiraquien impénitent" et ils s'adressent d'abord, même s'il n'est pas cité, au président lui-même. Le chef de l'Etat avait dernièrement déclaré, en effet, que "les racines de l'Europe sont autant musulmanes que chrétiennes" ; il s'oppose à la demande du Pape d'inscrire "l'héritage chrétien" dans la future Constitution européenne. Alors que l'avenir de la civilisation occidentale est posé, la France se comporte comme si elle trahissait, par indifférence ou stratégie géopolitique, son histoire et sa culture. Les Français - prioritairement le premier d'entre eux - sauront-ils redécouvrir et protéger leur héritage religieux ? L'actuelle idéologie égalitariste et universaliste, qui dit "tout se vaut !", pourrait conduire une partie des catholiques à faire le jeu de l'islam. C'est en tout cas ce que souligne Besançon : "A terme, on peut craindre que certains milieux ne s'islamisent sans même s'en rendre compte, et que cette évolution ne prépare un basculement de la société tout entière." Déjà au VIIe, les chrétiens du Moyen-Orient se seront ainsi étourdiment ralliés à l'islam.

 

La religion catholique mérite d'être redécouverte et défendue, elle qui dit simplement : "Aimez-vous les uns les autres." Tillinac : "Rien de plus charnel, de plus sensuel que le catholicisme, religion du pain, du vin et de l'image." Elle aura produit "la voûte byzantine, l'arc roman, l'ogive gothique, le portique renaissant, la torsade baroque". Elle aura inspiré les peintres, les poètes, les écrivains, les musiciens, les sculpteurs. Elle aura été à l'origine de l'humanisme et de la tolérance. Sommes-nous là pour dilapider cet héritage ? Une timide brise se lève ici et là : des croix apparaissent plus visiblement aux cous, des crucifix reviennent dans des foyers. Des traditions, des processions, se revendiquent. Samedi, c'est un village du Nord, Férin, qui s'est mobilisé pour que sonnent à nouveau les cloches. La sortie prochaine du film de Mel Gibson sur La Passion du Christ est attendue avec impatience. La France laïque redécouvrira-t-elle, grâce à l'exemple musulman, la spiritualité qui l'a fait naître ? Ce serait le cadeau de l'islam.

 

Où sont les indignés ?

 

Lundi, dans un quartier populaire de Montpellier, l'église Saint-Paul a été incendiée volontairement et l'autel préalablement profané. Le temple protestant voisin a également été la cible de vandales, ainsi que l'appartement du pasteur. Inutile d'aller plus loin, en s'alarmant d'un catholicisme qui n'aurait plus sa place dans certaines cités. Ces gestes sont, espérons-le, ceux de voyous et de crétins. L'Eglise leur pardonnera, "car ils ne savent pas ce qu'ils font". Mais, tout de même : qui a protesté contre cet incendie et ces déprédations ? Où sont les communiqués de presse des défenseurs des droits de l'homme, les indignations des antiracistes professionnels, les émois scandalisés des médias, les manifestations contre les discriminations ? Rien ou presque. Au fait, comment devrait-on dire : christianophobie ?

 

 
L'assaut de l'Anti-Defamation League

 

Les autorités catholiques ne souhaitent pas entrer dans la polémique lancée par la principale organisation américaine de lutte contre l'antisémitisme

 

par BERTRAND DICALE et ARMELLE HELIOT, publié dans le Figaro le 17 février 2004

 

L'Anti-Defamation League, fondée en 1913, est, selon sa propre définition, donnée sur son site Internet www.adl.org , "la principale organisation mondiale luttant contre l'antisémitisme à travers des programmes et des services qui s'opposent à la haine, aux préjugés et au fanatisme". Puissante organisation de défense des droits de l'homme ou bras armé de la communauté juive américaine, selon les perceptions, l'ADL est typique d'un certain interventionnisme humaniste américain, qui prend à témoin l'opinion et porte les problèmes sur la place publique avec une certaine violence rhétorique, mais pratique aussi la négociation avec "l'adversaire". Défenseur parfois ombrageux de la communauté juive américaine contre toute atteinte antisémite, l'ADL a aussi étendu son champ d'action à la défense d'Israël, en infléchissant son discours dans un sens vigoureusement antiterroriste depuis le 11 septembre. Néanmoins, l'ADL fait partie des organisations ayant interpellé les autorités américaines sur la situation des détenus de la base de Guantanamo. Et l'organisation milite avec ferveur pour la séparation des Eglises et de l'Etat, sujet beaucoup plus polémique aux Etats-Unis qu'en France. Ainsi, elle conteste le projet du gouvernement américain d'afficher les dix commandements dans les écoles, tribunaux et bâtiments publics.

 

L'attaque contre le film de Mel Gibson est tout à fait dans les pratiques habituelles de l'ADL : l'offensive s'est fondée non sur le film, mais sur son scénario, et s'est amorcée très en amont, de manière que le réalisateur puisse effectuer les "corrections" demandées. L'ADL a mobilisé dans son comité ad hoc des rabbins mais aussi des théologiens catholiques, pour ne pas prêter le flanc aux accusations d'avis univoque. Et elle a "proposé" à Mel Gibson d'entrer dans un processus de "validation" de son film, que le réalisateur et producteur a refusé. Le public français se souvient que l'ADL avait mené