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Incompréhensible
Liban...
par
SIBYLLE RIZK, publié
dans l'Orient-le Jour
le 12 décembre 2003
Les responsables étrangers
qui défilent à Beyrouth se défilent
immanquablement quand il
s’agit de donner leur avis
publiquement sur la situation
économique du pays. S’ils
faisaient valoir le droit de réserve
auquel ils sont tenus pour éviter
tout commentaire aux effets
potentiellement désastreux,
on les comprendrait. Mais, au
lieu d’un silence gêné,
ils avancent une formule plus
ou moins bien tournée qui dit
en substance : "Tous les
indicateurs du Liban sont au
rouge ; en théorie, la
situation est explosive ; mais
le pays continue de défier
toutes les lois de la gravité
; c’est un mystère."
Apparemment anodins, ces
commentaires - qui, plus
grave encore, se veulent
flatteurs, prononcés avec un
sourire de connivence -
sont particulièrement
insidieux. Tout comme s’est
développée la légende du
"miracle libanais"
dans les années 1950 et 1960,
on entretient aujourd’hui le
mythe de la "résilience
phénoménale" du Liban.
Autant la croissance des années
d’avant-guerre
s’expliquait de façon tout
à fait rationnelle, autant
sont identifiées les raisons
de la capacité de résistance
du système actuel, en dépit
de déséquilibres monumentaux
qui ont fait chuter plus
d’un pays.
Le "miracle" était
dû à une conjonction tout à
fait particulière : la
captation du trafic du port de
Haïfa après sa déconnection
de l’hinterland arabe ;
l’afflux de compétences et
de richesses venues de
Palestine, de Syrie ou d’Egypte
; l’argent du pétrole et
les besoins du Golfe ; un système
libéral dans un océan de
dirigisme, etc. Il était donc
illusoire de vouloir faire
renaître ce "miracle"
tel quel après la guerre
alors que la plupart de ses
composantes ont évolué
entre-temps. De même,
les raisons pour lesquelles le
Liban ne sombre pas dans une
crise "à la façon
argentine" sont tout à
fait identifiables, elles répondent
à des lois économiques et
financières et n’ont rien
de "mystérieux".
Elles se résument en un phénomène
: l’activation de la pompe
à devises. Ces dollars
indispensables continuent
d’affluer pour financer
notre consommation et,
accessoirement, stabiliser la
livre. "Avez-vous réfléchi
au coût de cette politique
?" Tel serait le
commentaire que l’on préférerait
entendre de la part de nos hôtes
de marque, car, n’en déplaise
aux dirigeants de ce pays,
ravis, eux, du discours de
l’étranger, nous ne sommes
pas des analphabètes.
haut
Situation
alarmante au
Proche-Orient,
avertissent les
diplomates européens
Craintes d’escalade
à la frontière
libano-israélienne et
dans les territoires
par EMILE KHOURY,
publié dans l'Orient-le
Jour le 15 décembre
2003
Certains diplomates européens
en poste à Beyrouth mettent
en garde contre la volatilité
et la précarité de la
situation actuelle au
Moyen-Orient. Selon eux,
d’ici à l’élection présidentielle
américaine, la région est
exposée à des confrontations
et des escalades militaires à
grande échelle. Elle pourrait
tout aussi bien connaître une
accalmie, à condition que les
différentes parties concernées
s’engagent d’abord à
aider les USA à en découdre
avec la résistance en Irak de
sorte que les Irakiens
puissent effectivement exercer
le pouvoir à partir du mois
de juin. Un retour au calme en
Irak renforcerait la position
du candidat George W. Bush aux
prochaines élections. En
effet, les pertes quasi
quotidiennes en soldats américains
tués par la résistance
irakienne se répercutent négativement
sur la cote de popularité du
président US. C’est
d’ailleurs pour cette raison
que l’Administration Bush
insiste auprès de l’Iran et
de la Syrie (limitrophes de
l’Irak) pour mieux contrôler
leurs frontières de manière
à empêcher l’infiltration
d’éléments armés dans le
pays. En opposant une fin de
non-recevoir à certains Etats
désireux de contribuer à la
reconstruction de l’Irak et
de conclure des contrats dans
ce cadre, Washington cherche
à faire pression sur les
parties qui avaient refusé dès
le début de participer à une
guerre en Irak, et qui
refusent toujours d’y
envoyer des troupes pour épauler
les forces de la coalition
contre les "actes
terroristes" irakiens.
L’Administration Bush accuse
ainsi ceux qui se contentent
d’assiter en spectateurs à
la lutte des forces américaines
et britanniques contre les éléments
armés irakiens d’encourager -
sciemment ou non - le
terrorisme.
Trêve en Palestine
Les diplomates européens
susmentionnés estiment
d’autre part que les
groupuscules palestiniens extrémistes
devraient s’abstenir
d’entreprendre des opérations-suicide
tout au long de la période
qui précède les élections
américaines. En effet, de
telles opérations risquent
fort d’entraîner une
riposte militaire israélienne
à grande échelle que
Washington ne pourra pas
stopper. Selon les mêmes
sources, l’Administration US
aurait d’ailleurs mis en
garde le président Hosni
Moubarak contre des développements
de ce genre. Le chef de l’Etat
égyptien devait transmettre
à son tour ce message aux
représentants du Hamas et du
Jihad islamique récemment réunis
au Caire. Le but était de
convaincre ces factions
palestiniennes de la nécessité
d’aboutir à un accord de
cessez-le-feu, même si cette
trêve devait être unilatérale,
l’essentiel étant que la
balle soit désormais dans le
camp israélien.
Détente au Sud
Les diplomates européens
posent une autre condition à
une détente au Moyen-Orient :
le maintien de la trêve au
Liban-Sud, au niveau de la
ligne bleue en particulier.
Par ailleurs, ajoutent-ils, le
Hezbollah doit à tout prix
s’abstenir d’aider l’intifada
palestinienne, ainsi que les
combattants de la résistance
en Irak. Washington aurait
ainsi informé les dirigeants
à Beyrouth et à Damas du
fait que toute opération
militaire à la frontière
libano-israélienne pourrait dégénérer
en une véritable escalade
entre l’Etat hébreu,
d’une part, le Liban et la
Syrie, d’autre part. Et les
Etats-Unis seraient d’autant
plus impuissants à
l’enrayer que la période préélectorale
dans le pays interdit à l’Administration
Bush de mécontenter le lobby
juif de crainte de perdre ses
voix précieuses. D’où la
volonté américaine
d’entretenir le calme dans
la région et d’éviter tout
acte susceptible de dégénérer
en véritable conflit. L’Etat
hébreu pourrait effectivement
prendre comme prétexte
n’importe quel acte hostile
pour se lancer dans une
offensive de grande envergure
et profiter ainsi de la période
électorale aux Etats-Unis.
L’Administration Bush
favoriserait de surcroît une
reprise des pourparlers de
paix après l’élection présidentielle.
Les USA estiment en effet
qu’une relance des négociations
aujourd’hui est pratiquement
impossible dans la mesure où
ce sont les idées extrémistes
qui prévalent aussi bien dans
le camp israélien que dans le
camp palestinien. De fait, le
cabinet Sharon ne semble guère
disposé à promouvoir
l’application de la
"feuille de route",
encore moins l’Initiative de
Genève. De son côté, le
gouvernement palestinien
n’est pas à même de
convaincre les factions extrémistes
de l’importance d’une trêve
en vue de relancer les
pourparlers. D’où la nécessité
d’observer actuellement la
plus grande retenue et de
faire preuve de prudence,
insistent les diplomates européens.
haut
Israël-Palestine :
la paix virtuelle
L'initiative de Genève
prouve qu'un accord détaillé
est possible
par JOSEPH
LIMAGNE, publié dans
Ouest-France le 2 décembre
2003
Présenté lundi en grande
pompe médiatique, le
"pacte de Genève"
pour la paix israélo-palestinienne
est un accord virtuel, faute
d'avoir été signé par des
gouvernements. Pourtant,
jamais aucun texte sur le
sujet n'a été négocié et rédigé
avec tant de précision.
Pendant des mois, deux délégations
non officielles ont repris un
à un tous les éléments du débat.
Pour avoir participé à
nombre de négociations depuis
dix ans, l'Israélien Yossi
Beilin, ancien ministre de la
Justice, et le Palestinien
Yasser Abed Rabbo, en
connaissaient tous les paramètres.
Ni l'un ni l'autre n'occupent
plus de fonctions officielles.
Ils se sont efforcés de
compenser leur manque de légitimité
politique en prenant appui sur
la "société
civile", chez eux
comme à l'étranger. D'où le
relief donné à la cérémonie
d'hier.
Les tentatives précédentes
Les accords d'Oslo (1993)
affirmaient la reconnaissance
mutuelle d'Israël et de
l'Organisation de libération
de la Palestine. Ils prévoyaient
la mise en place transitoire
d'une autonomie palestinienne.
Le plan Clinton (2000) préconisait
un Etat palestinien indépendant
sans droit au retour des réfugiés.
Il a buté sur cette
disposition. La "feuille
de route" (2003) élaborée
par le Quartette (Etats-Unis,
Union européenne, Russie,
Onu) exige l'arrêt de l'intifada,
le gel de la colonisation
juive et fixe à 2005 la
naissance de l'Etat
palestinien. Elle est
actuellement au point mort.
La méthode
Tirant les leçons de l'échec
des accords d'Oslo, qui
donnaient la priorité à des
mesures de confiance, préalables
à la négociation, en fin de
parcours, des points les plus
épineux, les protagonistes de
l'initiative de Genève ont
choisi, cette fois, de
commencer par le plus
difficile. Ils n'ont rien éludé.
Chacun a fait des concessions. A
bien des égards, leur texte
s'inscrit dans la continuité
des négociations
infructueuses de Camp David
(2000) et de Taba (2001). Il
finalise un accord qui fut
tout près d'être conclu
avant l'élection d'Ariel
Sharon.
Les termes de l'accord
S'il devait être signé par
les gouvernements israélien
et palestinien, le pacte de
Genève deviendrait un accord
de paix définitif, chacun
renonçant à faire valoir
ensuite la moindre
revendication. Les deux Etats
se reconnaissent mutuellement.
- Les frontières
sont celles qui prévalaient
le 4 juin 1967, avant la
guerre des Six Jours. Néanmoins,
2,5 % du territoire de
Cisjordanie, comprenant des
colonies proches de la frontière
ou de Jérusalem, sont cédés
à Israël en échange d'un élargissement
équivalent de Gaza.
- Les colonies
juives sont évacuées, à
l'exception de celles figurant
dans les zones échangées.
Elles doivent être remises en
bon état aux Palestiniens.
- Le droit au retour des 3,7
millions de réfugiés
palestiniens n'est pas
mentionné. Quelques-uns
seront autorisés à revenir
en Israël. La plupart
deviendront citoyens de la
Palestine ou de l'État arabe
où ils résident. Une
indemnisation, versée par
Israël et la communauté
internationale, compensera les
préjudices subis.
- La vieille ville de Jérusalem
est partagée, le quartier
juif et le Mur des
Lamentations sous autorité
israélienne, les quartiers
arabes et chrétiens et
l'Esplanade des mosquées
(Mont du Temple) sous
souveraineté palestinienne.
Chaque Etat aura sa capitale
dans la partie de Jérusalem
qui lui revient. Les Israéliens
consentent à ce découpage en
échange de la renonciation,
par les Palestiniens, du droit
au retour des réfugiés.
- Une force
multinationale,
déployée sur le territoire
d'une Palestine démilitarisée
et dans la vieille ville de Jérusalem,
garantit la sécurité et
l'application des accords,
sous l'autorité d'un groupe
d'observation formé par le
Quartette.
Quel avenir ?
Ariel Sharon ne veut pas
entendre parler de ce pacte.
Tous les partis palestiniens
crient à la trahison. Les
dirigeants du monde le
soutiennent du bout des lèvres.
Ses promoteurs savent qu'il ne
sera pas appliqué demain,
mais comptent sur l'opinion
publique pour que s'impose l'évidence
qu'une solution est possible
puisqu'elle a été négociée
dans ses moindres détails.
haut
La
stratégie européenne
de sécurité
Au
service d'un monde
plus sûr et plus équitable
par
JAVIER SOLANA, publié
dans le Figaro le 13 décembre
2003
L'auteur
est haut représentant
de l'Union européenne
pour la politique étrangère
et de sécurité
commune
C'est désormais une réalité.
L'Europe dispose de sa propre
stratégie de sécurité.
L'Europe est un acteur global.
Renforcer l'efficacité du
système multilatéral et
construire la sécurité dans
son voisinage ; traiter les
problèmes à la source et
s'engager systématiquement de
façon préventive : telles
sont les nouvelles lignes
d'horizon. Les chefs d'Etat et
de gouvernement de l'Union
européenne ont adopté le
document hier. Trois raisons
au moins méritent que l'on
s'arrête un instant pour bien
mesurer la portée de l'acte :
pour la première fois,
l'Europe définit d'elle-même
les conditions et les enjeux
de sa propre sécurité ;
ensuite, elle trace les voies
qui selon elle permettront de
construire un monde plus uni,
plus sûr et plus équitable ;
enfin, elle revendique le
caractère irremplaçable de
la relation transatlantique.
D'abord donc la définition de
sa sécurité par l'Europe.
L'adoption de sa première
stratégie de sécurité révèle
une Europe plus crédible et
plus active. 25 Etats réunissant
450 millions de personnes
et produisant le quart de la
richesse mondiale s'accordent
sur une définition commune
des défis et des menaces du
monde d'aujourd'hui, ainsi que
sur les objectifs stratégiques
et les voies à privilégier
pour y faire face. Les Européens
ont des valeurs à promouvoir
et des intérêts à protéger - ne
serait-ce que ceux que leur
commandent l'histoire et la géographie.
Mais forte de tous ses
membres, anciens et nouveaux,
l'Europe est aussi un acteur
global. Elle se doit donc
d'assumer sa part dans la
responsabilité de la sécurité
internationale et de la
construction d'un monde
meilleur. A défaut d'une
telle démarche, tous les
discours sur la place de
l'Europe dans le monde
seraient vains : si elle veut
agir, l'Union européenne se
doit de développer une
analyse propre. Bien sûr,
l'affichage d'une telle
ambition ne va pas sans
difficultés. La crise
irakienne l'a illustré cette
année. Mais six mois plus
tard, l'adoption de notre
stratégie de sécurité
permet non seulement de
relativiser les divisions
d'alors mais aussi de
souligner une maturité
nouvelle des Européens.
Parce que la sécurité de ses
citoyens est en jeu, l'Europe
veut traiter en priorité
celles des menaces qui
s'appliquent directement à
elle. J'en citerai trois parmi
les plus pressantes : le
terrorisme qui a pris pour
cible et déjà attaqué
certains de nos pays ; le
crime organisé international
susceptible tant de se livrer
à la traite des êtres
humains que de prêter
main-forte aux terroristes ;
les conflits régionaux qui,
comme au Proche-Orient,
continuent de sévir près de
chez nous. Parce ce qu'elle
est un acteur global dans un
monde chaque jour plus interdépendant,
l'Europe veut aussi se donner
les moyens de faire face aux
menaces plus lointaines. Les
risques nucléaires en Asie ou
ceux de prolifération au
Moyen-Orient, entre autres,
sont de vraies sources d'inquiétude
pour l'Europe. A fortiori
depuis que l'on sait que des
mouvements terroristes n'hésiteraient
pas à user d'une violence
illimitée pour provoquer un
maximum de victimes civiles. Désormais,
sécurité intérieure et sécurité
extérieure sont
indissolublement liées. Un
seul chiffre suffit à
l'illustrer: 90 % de l'héroïne
vendue en Europe provient
d'Afghanistan via les Balkans.
C'est donc à l'étranger que
se situera souvent la première
ligne de défense. C'est
d'ailleurs l'une des raisons
pour lesquelles l'Europe
consent les efforts nécessaires
au déploiement de forces en
Afghanistan ou dans les
Balkans par exemple.
Second élément majeur de la
stratégie européenne de sécurité
: les voies privilégiées
pour construire un monde plus
uni, plus sûr et plus équitable.
La toute première est celle
de l'efficacité du multilatéralisme.
Aucun pays n'est en mesure de
faire face, seul, aux problèmes
complexes de notre temps. La
coopération est vitale. C'est
pourquoi une société
internationale plus forte, le
bon fonctionnement des
institutions multilatérales
et la fondation de l'ordre
international sur le droit
demeurent parmi les premiers
objectifs stratégiques de
l'Union européenne : le
renforcement de l'Organisation
des Nations unies constitue
une priorité européenne.
Dans le même ordre d'idées,
parce qu'elle est en relation
avec chaque partie du monde,
l'Europe a à cœur d'établir
des partenariats stratégiques
avec la Russie bien sûr, mais
aussi avec tous ceux qui
partagent ses objectifs et ses
valeurs et qui sont prêts à
les soutenir en Afrique, en Amérique
latine et en Asie. Un
monde davantage uni donc, mais
aussi plus sûr. Ceci implique
pour l'Europe d'être capable
d'engagement préventif.
C'est-à-dire d'être capable,
au nom de l'approche globale
qui est la sienne, de mettre
en œuvre toute la panoplie
d'outils politiques et économiques
dont elle dispose ainsi que
ses Etats membres, de lancer
des initiatives diplomatiques,
de conduire des opérations
civiles, policières, ou
militaires, avant que la
situation dans les pays autour
d'elle ne se détériore,
avant que des situations
d'urgence humanitaire ne
surviennent à quelque endroit
du monde ou lorsque des
risques de prolifération sont
détectés. A ce titre, le cas
du nucléaire iranien a récemment
démontré le bien-fondé de
la nouvelle démarche des
Européens.
Un monde plus équitable
aussi. L'approche européenne
consiste à considérer
qu'aucune des nouvelles
menaces n'est purement
militaire et ne peut donc pas
être contrée par des moyens
purement militaires. Ainsi la
manière la plus concrète de
faire face consistera-t-elle
parfois à s'attaquer à des
problèmes plus anciens -
contribuer au règlement d'un
conflit régional par exemple -
à traiter à la source les
problèmes susceptibles
d'alimenter les menaces.
Lutter contre l'extrême
pauvreté et les pandémies
dans les pays en développement,
prévenir de dangereuses compétitions
pour des ressources naturelles
ou énergétiques, contribuer
à la meilleure répartition
des fruits de la globalisation
constituent, parmi d'autres,
de vrais enjeux de sécurité
pour l'Europe.
Dernier élément enfin : la
relation avec les Etats-Unis.
Parmi les messages dont la
stratégie de sécurité européenne
est porteuse, il en est un
auquel je suis tout particulièrement
attaché : la relation
transatlantique est irremplaçable.
En agissant ensemble, l'Union
européenne et les Etats-Unis
peuvent constituer une
formidable force positive dans
le monde. La raison en est très
simple. L'Europe est le seul
partenaire global dont dispose
l'Amérique. Et réciproquement.
Aucun des grands défis
auxquels les Etats-Unis comme
l'Europe sont confrontés ne
peut être traité sans
l'appui et l'implication de
l'autre. Dans leur majorité,
ces défis se posent sur les
deux rives de l'Atlantique.
L'Europe n'est pas plus à
l'abri du terrorisme que les
Etats-Unis. Elle en a même
malheureusement une expérience
plus ancienne. Plus que jamais
il est essentiel que la coopération
et l'assistance mutuelle
continuent à se développer
dans ce domaine. De même, la
coordination de nos efforts
est cruciale pour contrer la
prolifération des armes de
destruction massive. La
concentration de nos énergies
est elle aussi toujours impérative
pour résoudre les conflits régionaux.
Les Balkans en ont apporté la
preuve hier. Aujourd'hui et
demain à l'évidence, ce sera
la clef pour construire la
paix au Proche-Orient, sans
laquelle il n'y aura guère de
chances de résoudre les
autres problèmes de la région.
De cela, deux conclusions
doivent être tirées. La
première s'impose d'elle-même
: notre partenariat gagnera en
efficacité s'il est équilibré.
A charge pour l'Europe de développer
encore ses capacités et de
renforcer sa cohérence ; à
charge pour l'Amérique
d'adopter une approche plus
ouverte à l'action conjointe.
La deuxième conclusion est
tout aussi évidente : parce
qu'il se doit d'être global,
le partenariat transatlantique
ne peut se résumer à la
seule relation UE-Otan.
Celle-ci constitue une
expression importante de la
relation avec les Etats-Unis
et elle est une des dimensions
essentielles de la politique
européenne de sécurité et
de défense; mais elle ne peut
pas être utile lorsqu'il
s'agit de tenter de régler
les problèmes à Cancun ou
d'apporter une solution aux
problèmes nord-coréen et
israélo-palestinien. La stratégie
de sécurité reflète ce
qu'est l'Union européenne.
C'est-à-dire ni un Etat ni
une organisation militaire,
mais un nouvel acteur global
qui, s'appuyant sur un projet
politique et économique, se
dote des instruments civils et
militaires qui lui permettront
de jouer son rôle dans la
gestion des crises. Pour ces
raisons, la stratégie de sécurité
européenne marque une
nouvelle étape clé dont je
ne doute pas que les Européens
eux-mêmes comme tous leurs
partenaires sauront tirer
parti pour ensemble bâtir un
monde meilleur.
haut
Sauvons
les acquis de l'Union
Une
Amérique sans mémoire,
une Europe sans vision
sont à la racine des
crises entre les deux
puissances
par NICOLE
GNESOTTO, publié dans
Libération le 15 décembre
2003
L'auteur
est directrice de
l'Institut d'études
de sécurité de
l'Union européenne
La gravité de la crise européenne
et transatlantique ne tient
pas tant aux injures et
ressentiments réciproques,
qui se propagent pourtant
comme une traînée de poudre,
qu'à la conjonction de deux
mouvements ravageurs : une Amérique
sans mémoire, une Europe sans
vision. Du côté de
l'administration Bush, la
stratégie fut systématiquement,
depuis le 11 septembre 2001,
de jouer sur toute une gamme
de relations bilatérales et
de coalitions ad hoc, quitte
à carboniser au passage les
alliances et les institutions
européennes, pourtant
patiemment construites par
eux-mêmes depuis plus de
cinquante ans. L'offensive
contre la Cour pénale
internationale, en 2002, reste
à cet égard exemplaire. Or,
en jouant le bilatéral en
Europe, ils ne pouvaient que récolter
la division des Européens, et
donc l'éclatement conjugué
de l'Otan et de l'Union. Qu'un
certain discours américain se
permette d'injurier, de
marginaliser ou de menacer de
représailles le couple
franco-allemand, est non
seulement incompréhensible :
c'est une faute grave et une
insulte à l'histoire
collective de tous les Européens.
La seconde erreur américaine
fut d'antagoniser tout aussi
systématiquement leurs
relations avec les alliés. Le
"qui n'est pas avec nous
est contre nous" aurait
du être impensable au sein de
l'Alliance atlantique ; il en
est devenu le fondement. Ce ne
sont donc pas les désaccords
entre les Etats qui sont en
train de tuer l'Otan : c'est
l'interdiction du désaccord
qui est, par sa violence même,
meurtrière. Et suicidaire
aussi pour l'Amérique :
remplacer un leadership de
conviction par un principe
d'autorité idéologique
laisse mal augurer de la
solidité des nouvelles
alliances que Washington est
en train de créer.
Côté européen, ce n'est pas
le déficit de mémoire qui
s'avère destructeur, c'est,
au contraire, le trop plein de
ressentiments et de règlements
de comptes différés, joint
aux sentiments de panique
multiformes devant les
perspectives doublement désastreuses
de conflit en Irak ou de
conflit avec les Etats-Unis.
Comme si cinquante ans de
construction européenne, de
solidarité partagée à
quinze, n'avaient créé
d'autres réflexes collectifs
que cette course au chacun
pour soi. Ce n'est pas l'Irak
qui divise en effet les Européens
- il n'y a eu à ce jour
aucune discussion sérieuse à
quinze ni sur la menace
irakienne, ni sur les conséquences
d'une guerre en Irak -, c'est
leur rapport à l'Amérique du
XXIe siècle, dans un
imaginaire politique du XIXe.
L'idée que, ensemble et
unies, les vieilles nations
européennes pourraient avoir
un rôle stabilisateur dans
les affaires du monde n'est
tout simplement pas (encore)
inscrite dans cet horizon-là.
Des deux côtés surtout, un déficit
béant de responsabilité
historique. Il est navrant de
voir les responsables et les médias
des plus grandes démocraties
du monde rivaliser dans la
production de sophismes les
plus absurdes : que la seule
façon de sauver le rôle de
l'ONU et du Conseil de sécurité
est que chacun y épouse les
positions américaines ; que
le seul critère de
positionnement sur une crise
internationale est la relation
transatlantique, à
l'exclusion de tout autre
facteur de complexité tel la
construction européenne, la
stabilité du Moyen-Orient,
l'adhésion des opinions
publiques démocratiques, etc.
; qu'être contre la guerre
aujourd'hui, c'est être
l'ennemi de l'Amérique ; que
l'on pourrait reconstruire une
Europe atlantique en
contournant la France et
l'Allemagne ; qu'à l'inverse,
on pourrait refonder l'Union
politique de l'Europe sur la
base du seul axe
Paris-Bruxelles-Berlin, etc.
Au-delà de ces sornettes, il
est tragique de voir l'ONU,
l'Otan, l'Union européenne
affronter la crise
existentielle la plus grave de
leur histoire, pour un enjeu
que personne ne parvient à définir.
Il n'est pas difficile en
effet de dérouler le fil du
pire qui pourrait être devant
nous, ne serait-ce que pour
l'Union elle-même : les
parlements nationaux, et le
parlement européen pour ce
qui le concerne,
ratifieront-ils les processus
d'élargissement comme si de
rien n'était, voteront-ils
les budgets d'aide à la
reconstruction éventuelle de
l'Irak, sans parler d'autres
financements extraordinaires
éventuellement nécessaires ?
Le tout dans le respect du
pacte de stabilité
constitutif de l'euro ?
Sauvera-t-on les acquis
communautaires sur fond de déchirement
politique des Etats ? La vérité
de cette crise, c'est que
l'enjeu, pour l'avenir de
l'Union, dépasse largement la
seule question de la politique
étrangère européenne,
qu'elle soit commune ou pas.
L'Union est d'abord un tout :
tout sera sauvé ensemble ou
massacré ensemble. Que la
logique de guerre soit déjà
décidée à Washington, sans
doute. Mais que les Européens
adoptent pour eux-mêmes une
telle politique de la terre brûlée
et déclenchent, par leurs
divisions, l'atomisation de
leur propre planète européenne
ne peut pas être une fatalité.
Messieurs les chefs d'Etat et
de gouvernement, la crise
irakienne vaut-elle une telle
déroute européenne ?
haut
Société
civile - Le
balbutiement d’une
nouvelle culture démocratique
"Mémoire pour
l’avenir" a
organisé une journée
de rencontre à l’Unesco
par FADY NOUN,
publié dans
l'Orient-le Jour le
1er décembre 2003
Que la
guerre civile (1975-1990) ne
soit pas finie dans les
esprits, il n’est pour
s’en convaincre que de voir
ce qui vient de se passer au
cours des élections
estudiantines qui viennent de
se dérouler sur la plupart
des campus. Forces libanaises
et Courant patriotique libre
face à face, à Jbeil :
quatre personnes hospitalisées.
L’hymne syrien face à
l’hymne libanais à l’AUB.
Répression étatique féroce,
presque milicienne. Tous les
clivages de la guerre sont là,
y compris la loi du plus fort,
exercée aujourd’hui par un
pouvoir qui n’est pas encore
celui d’un Etat démocratique,
du moment que ses pratiques ne
sont pas encore justiciables
et qu’il n’a pas de compte
à rendre à la population.
D’évidence, la jeune génération
n’a pas tiré les leçons de
la guerre, puisqu’elle la
reproduit, en petit, sur les
campus, et la culture démocratique
en est encore à balbutier.
Consciente que "le
passé envahit toujours le présent"
et que "la politique
de l’oubli n’a rien donné",
l’ONG "Mémoire pour
l’avenir" a organisé,
samedi, dans la petite salle
de l’Unesco, un face-à-face
entre "des témoins
de la guerre" et la génération
montante, qui n’a connu de
la guerre que les abris ou les
régions sûres, et qui n’a
hérité du Liban qu’un
projet de pays.
Présentée par Amal Makarem
et Nizar Saghiyé, deux
membres fondateurs de
l’association "Mémoire
pour l’avenir", puis
par Samir Kassir qui en a
esquissé le format et défini
les limites, la journée a
donné l’occasion à une
douzaine d’étudiants de
diverses universités (AUB,
Alba, USJ, Université
libanaise) d’écouter quatre
témoignages de la guerre et
de poser à leurs auteurs les
questions qui les travaillent.
Ce faisant, les étudiants
choisis se sont également
fait l’écho des questions
recueillies auprès de leurs
condisciples, soit oralement,
soit sur l’adresse électronique
de l’association. Il était
convenu de se limiter à la période
1975-1990, soit de
l’attentat contre
l’autobus de Aïn
el-Remmaneh à l’accord de
Taëf. Mais ni les témoins
choisis ni les étudiants
n’ont pu s’y tenir. Les
causes, notamment historiques,
du conflit libanais remontent,
à tout le moins, à la débâcle
de 1967. Ses conséquences,
malgré le silence des canons,
qui n’est pas rien, comme
l’a rappelé Samir Kassir,
continuent à être
douloureusement ressenties.
Les témoins choisis étaient
successivement Ghazi Aridi,
qui était là en sa qualité
personnelle et non ministérielle
(M. Aridi a longtemps été rédacteur
en chef de la Voix de la
Montagne, la radio du PSP),
Samir Frangié, en sa qualité
d’ancien membre maronite du
Mouvement national, Talal
Salman, rédacteur en chef du
quotidien as-Safir et Joseph
Aboukhalil, ancien rédacteur
en chef du quotidien al-Aamal,
appartenant au parti Kataëb.
Aucun n’a vraiment porté
les armes, mais trois
d’entre eux, Aridi, Salman
et Aboukhalil, ont usé de
l’information comme des
armes de mobilisation et
parfois de propagande, aussi
mortelle que les armes
puisqu’elle contribuait à
la perpétuation de la guerre
dans les esprits et dans les
faits.
Face aux questions qui leur
ont été posées, devant le
tribunal de leur culture et de
leur conscience, les témoins
de la guerre étaient inégalement
contrits. Seul Joseph
Aboukhalil, qui a rédigé un
ouvrage autocritique sur le rôle
joué par son quotidien durant
la guerre, a reconnu la
pauvreté de la culture
politique, en 1975. "Nous
ne connaissions pas
l’importance de la
reconnaissance de l’autre.
Une telle reconnaissance
n’existait pas dans notre
culture politique",
a-t-il affirmé tout
simplement. La place manque
pour dire toute la richesse de
cette journée de rencontres
destinée à servir de
catharsis à nos mémoires, véritable
creuset d’une nouvelle
culture politique qui soit
aussi une culture tout court.
L’une des impressions les
plus fortes qu’on en tire,
c’est la conscience de la
violence inouïe faite au
Liban d’autant plus cruelle
qu’elle a forcé les
Libanais à devenir leurs
propres bourreaux, ainsi que
l’épouvante secrète qui
les a empêchés de se parler.
Symptomatique de ce
balbutiement de dialogue, les
témoins de la guerre ont parlé
mais ne se sont pas écoutés.
haut
De
précieuses réserves
d'eau douce en pleine
mer Méditerranée
L'histoire
géologique du bassin
méditerranéen a
favorisé la création
de véritables rivières
qui, après avoir
traversé des terrains
calcaires, jaillissent
au large des côtes.
Une de ces sources
vient d'être captée
non loin de Menton
par
CHRISTIANE GALUS,
publié dans le Monde
du 30 juillet 2003
En Méditerranée, juste à
proximité des côtes, de
nombreuses sources d'eau douce
se déversent en mer, ce que
les pêcheurs et les marins
ont depuis longtemps observé
quand la mer est calme :
des remous apparaissent en
surface, et le milieu prend
des teintes inhabituelles. Les
hommes de l'Antiquité ne s'y
sont pas trompés, qui, il y a
3.000 ans, ont essayé de
récupérer cette manne sur l'île
de Ruad (Syrie). Les Phéniciens
y avaient construit un
dispositif de captage qui
alimentait la ville d'Amrit.
Les marins grecs, eux aussi,
recueillaient l'eau de
certaines sources sous-marines
au moyen d'amphores retournées
et lestées. Aujourd'hui, face
à la pénurie grandissante
d'eau potable et à
l'augmentation des populations
sur le pourtour de la Méditerranée,
il est tentant de récupérer
l'eau de telles sources dont
quelques-unes sont
exploitables. Certaines en
effet sont saumâtres.
D'autres trop éparpillées
dans des lits de gravier et
donc difficiles à capter.
D'autres enfin sont situées
à trop grande profondeur. Or,
pour qu'une exploitation soit
rentable, il faut que ces
sources ne soient pas
distantes de plus de 3-4 kilomètres
de la côte et qu'elles soient
situées à une profondeur
maximale de 100 mètres.
Plus légère que l'eau de
mer
Une première tentative de récupération
d'eau douce a été conduite
avec succès le 23 juillet
sur la source italienne
Mortola par la société
Nymphea Water, une filiale de
Géocéan créée en 1984 par
Pierre Becker, ancien
directeur de la Comex. La
source, qui se trouve à 800 mètres
de la côte, entre Menton et
Vintimille, jaillit à 36 mètres
de profondeur. "L'eau,
plus légère que l'eau de
mer, remonte naturellement
jusqu'à la surface et offre,
sans installation de pompage,
un débit de 150 litres/heure",
explique Paul-Henri Roux,
directeur commercial de
Nymphea Water. Mais, précise-t-il,
"il ne s'agit encore
que d'une unité pilote, qui a
coûté 2 millions d'euros
et qui sera testée un an afin
d'évaluer les conditions
scientifiques et économiques
d'une possible production
industrielle".
L'installation de prélèvement
a été mise en place grâce
à un navire océanographique
de la Comex, le Minibex,
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