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PRESSE  RJLIBAN  N°98 - sélection de l'automne 2003 (2)  

                                       

 
Incompréhensible Liban...

 

par SIBYLLE RIZK, publié dans l'Orient-le Jour le 12 décembre 2003

Les responsables étrangers qui défilent à Beyrouth se défilent immanquablement quand il s’agit de donner leur avis publiquement sur la situation économique du pays. S’ils faisaient valoir le droit de réserve auquel ils sont tenus pour éviter tout commentaire aux effets potentiellement désastreux, on les comprendrait. Mais, au lieu d’un silence gêné, ils avancent une formule plus ou moins bien tournée qui dit en substance : "Tous les indicateurs du Liban sont au rouge ; en théorie, la situation est explosive ; mais le pays continue de défier toutes les lois de la gravité ; c’est un mystère." Apparemment anodins, ces commentaires - qui, plus grave encore, se veulent flatteurs, prononcés avec un sourire de connivence - sont particulièrement insidieux. Tout comme s’est développée la légende du "miracle libanais" dans les années 1950 et 1960, on entretient aujourd’hui le mythe de la "résilience phénoménale" du Liban. Autant la croissance des années d’avant-guerre s’expliquait de façon tout à fait rationnelle, autant sont identifiées les raisons de la capacité de résistance du système actuel, en dépit de déséquilibres monumentaux qui ont fait chuter plus d’un pays. 
Le "miracle" était dû à une conjonction tout à fait particulière : la captation du trafic du port de Haïfa après sa déconnection de l’hinterland arabe ; l’afflux de compétences et de richesses venues de Palestine, de Syrie ou d’Egypte ; l’argent du pétrole et les besoins du Golfe ; un système libéral dans un océan de dirigisme, etc. Il était donc illusoire de vouloir faire renaître ce "miracle" tel quel après la guerre alors que la plupart de ses composantes ont évolué entre-temps. De même, les raisons pour lesquelles le Liban ne sombre pas dans une crise "à la façon argentine" sont tout à fait identifiables, elles répondent à des lois économiques et financières et n’ont rien de "mystérieux". Elles se résument en un phénomène : l’activation de la pompe à devises. Ces dollars indispensables continuent d’affluer pour financer notre consommation et, accessoirement, stabiliser la livre. "Avez-vous réfléchi au coût de cette politique ?" Tel serait le commentaire que l’on préférerait entendre de la part de nos hôtes de marque, car, n’en déplaise aux dirigeants de ce pays, ravis, eux, du discours de l’étranger, nous ne sommes pas des analphabètes.    haut
 
Situation alarmante au Proche-Orient, avertissent les diplomates européens

Craintes d’escalade à la frontière libano-israélienne et dans les territoires

 

par EMILE KHOURY, publié dans l'Orient-le Jour le 15 décembre 2003

Certains diplomates européens en poste à Beyrouth mettent en garde contre la volatilité et la précarité de la situation actuelle au Moyen-Orient. Selon eux, d’ici à l’élection présidentielle américaine, la région est exposée à des confrontations et des escalades militaires à grande échelle. Elle pourrait tout aussi bien connaître une accalmie, à condition que les différentes parties concernées s’engagent d’abord à aider les USA à en découdre avec la résistance en Irak de sorte que les Irakiens puissent effectivement exercer le pouvoir à partir du mois de juin. Un retour au calme en Irak renforcerait la position du candidat George W. Bush aux prochaines élections. En effet, les pertes quasi quotidiennes en soldats américains tués par la résistance irakienne se répercutent négativement sur la cote de popularité du président US. C’est d’ailleurs pour cette raison que l’Administration Bush insiste auprès de l’Iran et de la Syrie (limitrophes de l’Irak) pour mieux contrôler leurs frontières de manière à empêcher l’infiltration d’éléments armés dans le pays. En opposant une fin de non-recevoir à certains Etats désireux de contribuer à la reconstruction de l’Irak et de conclure des contrats dans ce cadre, Washington cherche à faire pression sur les parties qui avaient refusé dès le début de participer à une guerre en Irak, et qui refusent toujours d’y envoyer des troupes pour épauler les forces de la coalition contre les "actes terroristes" irakiens. L’Administration Bush accuse ainsi ceux qui se contentent d’assiter en spectateurs à la lutte des forces américaines et britanniques contre les éléments armés irakiens d’encourager - sciemment ou non - le terrorisme.
Trêve en Palestine

Les diplomates européens susmentionnés estiment d’autre part que les groupuscules palestiniens extrémistes devraient s’abstenir d’entreprendre des opérations-suicide tout au long de la période qui précède les élections américaines. En effet, de telles opérations risquent fort d’entraîner une riposte militaire israélienne à grande échelle que Washington ne pourra pas stopper. Selon les mêmes sources, l’Administration US aurait d’ailleurs mis en garde le président Hosni Moubarak contre des développements de ce genre. Le chef de l’Etat égyptien devait transmettre à son tour ce message aux représentants du Hamas et du Jihad islamique récemment réunis au Caire. Le but était de convaincre ces factions palestiniennes de la nécessité d’aboutir à un accord de cessez-le-feu, même si cette trêve devait être unilatérale, l’essentiel étant que la balle soit désormais dans le camp israélien.
Détente au Sud

Les diplomates européens posent une autre condition à une détente au Moyen-Orient : le maintien de la trêve au Liban-Sud, au niveau de la ligne bleue en particulier. Par ailleurs, ajoutent-ils, le Hezbollah doit à tout prix s’abstenir d’aider l’intifada palestinienne, ainsi que les combattants de la résistance en Irak. Washington aurait ainsi informé les dirigeants à Beyrouth et à Damas du fait que toute opération militaire à la frontière libano-israélienne pourrait dégénérer en une véritable escalade entre l’Etat hébreu, d’une part, le Liban et la Syrie, d’autre part. Et les Etats-Unis seraient d’autant plus impuissants à l’enrayer que la période préélectorale dans le pays interdit à l’Administration Bush de mécontenter le lobby juif de crainte de perdre ses voix précieuses. D’où la volonté américaine d’entretenir le calme dans la région et d’éviter tout acte susceptible de dégénérer en véritable conflit. L’Etat hébreu pourrait effectivement prendre comme prétexte n’importe quel acte hostile pour se lancer dans une offensive de grande envergure et profiter ainsi de la période électorale aux Etats-Unis. L’Administration Bush favoriserait de surcroît une reprise des pourparlers de paix après l’élection présidentielle. Les USA estiment en effet qu’une relance des négociations aujourd’hui est pratiquement impossible dans la mesure où ce sont les idées extrémistes qui prévalent aussi bien dans le camp israélien que dans le camp palestinien. De fait, le cabinet Sharon ne semble guère disposé à promouvoir l’application de la "feuille de route", encore moins l’Initiative de Genève. De son côté, le gouvernement palestinien n’est pas à même de convaincre les factions extrémistes de l’importance d’une trêve en vue de relancer les pourparlers. D’où la nécessité d’observer actuellement la plus grande retenue et de faire preuve de prudence, insistent les diplomates européens.    haut
 
Israël-Palestine : la paix virtuelle

L'initiative de Genève prouve qu'un accord détaillé est possible

 

par JOSEPH LIMAGNE, publié dans Ouest-France le 2 décembre 2003

Présenté lundi en grande pompe médiatique, le "pacte de Genève" pour la paix israélo-palestinienne est un accord virtuel, faute d'avoir été signé par des gouvernements. Pourtant, jamais aucun texte sur le sujet n'a été négocié et rédigé avec tant de précision. Pendant des mois, deux délégations non officielles ont repris un à un tous les éléments du débat. Pour avoir participé à nombre de négociations depuis dix ans, l'Israélien Yossi Beilin, ancien ministre de la Justice, et le Palestinien Yasser Abed Rabbo, en connaissaient tous les paramètres. Ni l'un ni l'autre n'occupent plus de fonctions officielles. Ils se sont efforcés de compenser leur manque de légitimité politique en prenant appui sur la "société civile", chez eux comme à l'étranger. D'où le relief donné à la cérémonie d'hier.
Les tentatives précédentes
Les accords d'Oslo (1993) affirmaient la reconnaissance mutuelle d'Israël et de l'Organisation de libération de la Palestine. Ils prévoyaient la mise en place transitoire d'une autonomie palestinienne. Le plan Clinton (2000) préconisait un Etat palestinien indépendant sans droit au retour des réfugiés. Il a buté sur cette disposition. La "feuille de route" (2003) élaborée par le Quartette (Etats-Unis, Union européenne, Russie, Onu) exige l'arrêt de l'intifada, le gel de la colonisation juive et fixe à 2005 la naissance de l'Etat palestinien. Elle est actuellement au point mort.
La méthode
Tirant les leçons de l'échec des accords d'Oslo, qui donnaient la priorité à des mesures de confiance, préalables à la négociation, en fin de parcours, des points les plus épineux, les protagonistes de l'initiative de Genève ont choisi, cette fois, de commencer par le plus difficile. Ils n'ont rien éludé. Chacun a fait des concessions. A bien des égards, leur texte s'inscrit dans la continuité des négociations infructueuses de Camp David (2000) et de Taba (2001). Il finalise un accord qui fut tout près d'être conclu avant l'élection d'Ariel Sharon.
Les termes de l'accord
S'il devait être signé par les gouvernements israélien et palestinien, le pacte de Genève deviendrait un accord de paix définitif, chacun renonçant à faire valoir ensuite la moindre revendication. Les deux Etats se reconnaissent mutuellement.
­- Les frontières sont celles qui prévalaient le 4 juin 1967, avant la guerre des Six Jours. Néanmoins, 2,5 % du territoire de Cisjordanie, comprenant des colonies proches de la frontière ou de Jérusalem, sont cédés à Israël en échange d'un élargissement équivalent de Gaza.
-­ Les colonies juives sont évacuées, à l'exception de celles figurant dans les zones échangées. Elles doivent être remises en bon état aux Palestiniens.
-­ Le droit au retour des 3,7 millions de réfugiés palestiniens n'est pas mentionné. Quelques-uns seront autorisés à revenir en Israël. La plupart deviendront citoyens de la Palestine ou de l'État arabe où ils résident. Une indemnisation, versée par Israël et la communauté internationale, compensera les préjudices subis.
-­ La vieille ville de Jérusalem est partagée, le quartier juif et le Mur des Lamentations sous autorité israélienne, les quartiers arabes et chrétiens et l'Esplanade des mosquées (Mont du Temple) sous souveraineté palestinienne. Chaque Etat aura sa capitale dans la partie de Jérusalem qui lui revient. Les Israéliens consentent à ce découpage en échange de la renonciation, par les Palestiniens, du droit au retour des réfugiés.
-­ Une force multinationale, déployée sur le territoire d'une Palestine démilitarisée et dans la vieille ville de Jérusalem, garantit la sécurité et l'application des accords, sous l'autorité d'un groupe d'observation formé par le Quartette.
Quel avenir ?
Ariel Sharon ne veut pas entendre parler de ce pacte. Tous les partis palestiniens crient à la trahison. Les dirigeants du monde le soutiennent du bout des lèvres. Ses promoteurs savent qu'il ne sera pas appliqué demain, mais comptent sur l'opinion publique pour que s'impose l'évidence qu'une solution est possible puisqu'elle a été négociée dans ses moindres détails.    haut

La stratégie européenne de sécurité

Au service d'un monde plus sûr et plus équitable

 

par JAVIER SOLANA, publié dans le Figaro le 13 décembre 2003

L'auteur est haut représentant de l'Union européenne pour la politique étrangère et de sécurité commune

C'est désormais une réalité. L'Europe dispose de sa propre stratégie de sécurité. L'Europe est un acteur global. Renforcer l'efficacité du système multilatéral et construire la sécurité dans son voisinage ; traiter les problèmes à la source et s'engager systématiquement de façon préventive : telles sont les nouvelles lignes d'horizon. Les chefs d'Etat et de gouvernement de l'Union européenne ont adopté le document hier. Trois raisons au moins méritent que l'on s'arrête un instant pour bien mesurer la portée de l'acte : pour la première fois, l'Europe définit d'elle-même les conditions et les enjeux de sa propre sécurité ; ensuite, elle trace les voies qui selon elle permettront de construire un monde plus uni, plus sûr et plus équitable ; enfin, elle revendique le caractère irremplaçable de la relation transatlantique.
D'abord donc la définition de sa sécurité par l'Europe. L'adoption de sa première stratégie de sécurité révèle une Europe plus crédible et plus active. 25 Etats réunissant 450 millions de personnes et produisant le quart de la richesse mondiale s'accordent sur une définition commune des défis et des menaces du monde d'aujourd'hui, ainsi que sur les objectifs stratégiques et les voies à privilégier pour y faire face. Les Européens ont des valeurs à promouvoir et des intérêts à protéger - ne serait-ce que ceux que leur commandent l'histoire et la géographie. Mais forte de tous ses membres, anciens et nouveaux, l'Europe est aussi un acteur global. Elle se doit donc d'assumer sa part dans la responsabilité de la sécurité internationale et de la construction d'un monde meilleur. A défaut d'une telle démarche, tous les discours sur la place de l'Europe dans le monde seraient vains : si elle veut agir, l'Union européenne se doit de développer une analyse propre. Bien sûr, l'affichage d'une telle ambition ne va pas sans difficultés. La crise irakienne l'a illustré cette année. Mais six mois plus tard, l'adoption de notre stratégie de sécurité permet non seulement de relativiser les divisions d'alors mais aussi de souligner une maturité nouvelle des Européens.
Parce que la sécurité de ses citoyens est en jeu, l'Europe veut traiter en priorité celles des menaces qui s'appliquent directement à elle. J'en citerai trois parmi les plus pressantes : le terrorisme qui a pris pour cible et déjà attaqué certains de nos pays ; le crime organisé international susceptible tant de se livrer à la traite des êtres humains que de prêter main-forte aux terroristes ; les conflits régionaux qui, comme au Proche-Orient, continuent de sévir près de chez nous. Parce ce qu'elle est un acteur global dans un monde chaque jour plus interdépendant, l'Europe veut aussi se donner les moyens de faire face aux menaces plus lointaines. Les risques nucléaires en Asie ou ceux de prolifération au Moyen-Orient, entre autres, sont de vraies sources d'inquiétude pour l'Europe. A fortiori depuis que l'on sait que des mouvements terroristes n'hésiteraient pas à user d'une violence illimitée pour provoquer un maximum de victimes civiles. Désormais, sécurité intérieure et sécurité extérieure sont indissolublement liées. Un seul chiffre suffit à l'illustrer: 90 % de l'héroïne vendue en Europe provient d'Afghanistan via les Balkans. C'est donc à l'étranger que se situera souvent la première ligne de défense. C'est d'ailleurs l'une des raisons pour lesquelles l'Europe consent les efforts nécessaires au déploiement de forces en Afghanistan ou dans les Balkans par exemple.
Second élément majeur de la stratégie européenne de sécurité : les voies privilégiées pour construire un monde plus uni, plus sûr et plus équitable. La toute première est celle de l'efficacité du multilatéralisme. Aucun pays n'est en mesure de faire face, seul, aux problèmes complexes de notre temps. La coopération est vitale. C'est pourquoi une société internationale plus forte, le bon fonctionnement des institutions multilatérales et la fondation de l'ordre international sur le droit demeurent parmi les premiers objectifs stratégiques de l'Union européenne : le renforcement de l'Organisation des Nations unies constitue une priorité européenne. Dans le même ordre d'idées, parce qu'elle est en relation avec chaque partie du monde, l'Europe a à cœur d'établir des partenariats stratégiques avec la Russie bien sûr, mais aussi avec tous ceux qui partagent ses objectifs et ses valeurs et qui sont prêts à les soutenir en Afrique, en Amérique latine et en Asie. Un monde davantage uni donc, mais aussi plus sûr. Ceci implique pour l'Europe d'être capable d'engagement préventif. C'est-à-dire d'être capable, au nom de l'approche globale qui est la sienne, de mettre en œuvre toute la panoplie d'outils politiques et économiques dont elle dispose ainsi que ses Etats membres, de lancer des initiatives diplomatiques, de conduire des opérations civiles, policières, ou militaires, avant que la situation dans les pays autour d'elle ne se détériore, avant que des situations d'urgence humanitaire ne surviennent à quelque endroit du monde ou lorsque des risques de prolifération sont détectés. A ce titre, le cas du nucléaire iranien a récemment démontré le bien-fondé de la nouvelle démarche des Européens.
Un monde plus équitable aussi. L'approche européenne consiste à considérer qu'aucune des nouvelles menaces n'est purement militaire et ne peut donc pas être contrée par des moyens purement militaires. Ainsi la manière la plus concrète de faire face consistera-t-elle parfois à s'attaquer à des problèmes plus anciens - contribuer au règlement d'un conflit régional par exemple - à traiter à la source les problèmes susceptibles d'alimenter les menaces. Lutter contre l'extrême pauvreté et les pandémies dans les pays en développement, prévenir de dangereuses compétitions pour des ressources naturelles ou énergétiques, contribuer à la meilleure répartition des fruits de la globalisation constituent, parmi d'autres, de vrais enjeux de sécurité pour l'Europe.
Dernier élément enfin : la relation avec les Etats-Unis. Parmi les messages dont la stratégie de sécurité européenne est porteuse, il en est un auquel je suis tout particulièrement attaché : la relation transatlantique est irremplaçable. En agissant ensemble, l'Union européenne et les Etats-Unis peuvent constituer une formidable force positive dans le monde. La raison en est très simple. L'Europe est le seul partenaire global dont dispose l'Amérique. Et réciproquement. Aucun des grands défis auxquels les Etats-Unis comme l'Europe sont confrontés ne peut être traité sans l'appui et l'implication de l'autre. Dans leur majorité, ces défis se posent sur les deux rives de l'Atlantique. L'Europe n'est pas plus à l'abri du terrorisme que les Etats-Unis. Elle en a même malheureusement une expérience plus ancienne. Plus que jamais il est essentiel que la coopération et l'assistance mutuelle continuent à se développer dans ce domaine. De même, la coordination de nos efforts est cruciale pour contrer la prolifération des armes de destruction massive. La concentration de nos énergies est elle aussi toujours impérative pour résoudre les conflits régionaux. Les Balkans en ont apporté la preuve hier. Aujourd'hui et demain à l'évidence, ce sera la clef pour construire la paix au Proche-Orient, sans laquelle il n'y aura guère de chances de résoudre les autres problèmes de la région. De cela, deux conclusions doivent être tirées. La première s'impose d'elle-même : notre partenariat gagnera en efficacité s'il est équilibré. A charge pour l'Europe de développer encore ses capacités et de renforcer sa cohérence ; à charge pour l'Amérique d'adopter une approche plus ouverte à l'action conjointe.
La deuxième conclusion est tout aussi évidente : parce qu'il se doit d'être global, le partenariat transatlantique ne peut se résumer à la seule relation UE-Otan. Celle-ci constitue une expression importante de la relation avec les Etats-Unis et elle est une des dimensions essentielles de la politique européenne de sécurité et de défense; mais elle ne peut pas être utile lorsqu'il s'agit de tenter de régler les problèmes à Cancun ou d'apporter une solution aux problèmes nord-coréen et israélo-palestinien. La stratégie de sécurité reflète ce qu'est l'Union européenne. C'est-à-dire ni un Etat ni une organisation militaire, mais un nouvel acteur global qui, s'appuyant sur un projet politique et économique, se dote des instruments civils et militaires qui lui permettront de jouer son rôle dans la gestion des crises. Pour ces raisons, la stratégie de sécurité européenne marque une nouvelle étape clé dont je ne doute pas que les Européens eux-mêmes comme tous leurs partenaires sauront tirer parti pour ensemble bâtir un monde meilleur.    haut
 
Sauvons les acquis de l'Union

Une Amérique sans mémoire, une Europe sans vision sont à la racine des crises entre les deux puissances

 

par NICOLE GNESOTTO, publié dans Libération le 15 décembre 2003

L'auteur est directrice de l'Institut d'études de sécurité de l'Union européenne

La gravité de la crise européenne et transatlantique ne tient pas tant aux injures et ressentiments réciproques, qui se propagent pourtant comme une traînée de poudre, qu'à la conjonction de deux mouvements ravageurs : une Amérique sans mémoire, une Europe sans vision. Du côté de l'administration Bush, la stratégie fut systématiquement, depuis le 11 septembre 2001, de jouer sur toute une gamme de relations bilatérales et de coalitions ad hoc, quitte à carboniser au passage les alliances et les institutions européennes, pourtant patiemment construites par eux-mêmes depuis plus de cinquante ans. L'offensive contre la Cour pénale internationale, en 2002, reste à cet égard exemplaire. Or, en jouant le bilatéral en Europe, ils ne pouvaient que récolter la division des Européens, et donc l'éclatement conjugué de l'Otan et de l'Union. Qu'un certain discours américain se permette d'injurier, de marginaliser ou de menacer de représailles le couple franco-allemand, est non seulement incompréhensible : c'est une faute grave et une insulte à l'histoire collective de tous les Européens. La seconde erreur américaine fut d'antagoniser tout aussi systématiquement leurs relations avec les alliés. Le "qui n'est pas avec nous est contre nous" aurait du être impensable au sein de l'Alliance atlantique ; il en est devenu le fondement. Ce ne sont donc pas les désaccords entre les Etats qui sont en train de tuer l'Otan : c'est l'interdiction du désaccord qui est, par sa violence même, meurtrière. Et suicidaire aussi pour l'Amérique : remplacer un leadership de conviction par un principe d'autorité idéologique laisse mal augurer de la solidité des nouvelles alliances que Washington est en train de créer.
Côté européen, ce n'est pas le déficit de mémoire qui s'avère destructeur, c'est, au contraire, le trop plein de ressentiments et de règlements de comptes différés, joint aux sentiments de panique multiformes devant les perspectives doublement désastreuses de conflit en Irak ou de conflit avec les Etats-Unis. Comme si cinquante ans de construction européenne, de solidarité partagée à quinze, n'avaient créé d'autres réflexes collectifs que cette course au chacun pour soi. Ce n'est pas l'Irak qui divise en effet les Européens -­ il n'y a eu à ce jour aucune discussion sérieuse à quinze ni sur la menace irakienne, ni sur les conséquences d'une guerre en Irak -, c'est leur rapport à l'Amérique du XXIe siècle, dans un imaginaire politique du XIXe. L'idée que, ensemble et unies, les vieilles nations européennes pourraient avoir un rôle stabilisateur dans les affaires du monde n'est tout simplement pas (encore) inscrite dans cet horizon-là. Des deux côtés surtout, un déficit béant de responsabilité historique. Il est navrant de voir les responsables et les médias des plus grandes démocraties du monde rivaliser dans la production de sophismes les plus absurdes : que la seule façon de sauver le rôle de l'ONU et du Conseil de sécurité est que chacun y épouse les positions américaines ; que le seul critère de positionnement sur une crise internationale est la relation transatlantique, à l'exclusion de tout autre facteur de complexité tel la construction européenne, la stabilité du Moyen-Orient, l'adhésion des opinions publiques démocratiques, etc. ; qu'être contre la guerre aujourd'hui, c'est être l'ennemi de l'Amérique ; que l'on pourrait reconstruire une Europe atlantique en contournant la France et l'Allemagne ; qu'à l'inverse, on pourrait refonder l'Union politique de l'Europe sur la base du seul axe Paris-Bruxelles-Berlin, etc.
Au-delà de ces sornettes, il est tragique de voir l'ONU, l'Otan, l'Union européenne affronter la crise existentielle la plus grave de leur histoire, pour un enjeu que personne ne parvient à définir. Il n'est pas difficile en effet de dérouler le fil du pire qui pourrait être devant nous, ne serait-ce que pour l'Union elle-même : les parlements nationaux, et le parlement européen pour ce qui le concerne, ratifieront-ils les processus d'élargissement comme si de rien n'était, voteront-ils les budgets d'aide à la reconstruction éventuelle de l'Irak, sans parler d'autres financements extraordinaires éventuellement nécessaires ? Le tout dans le respect du pacte de stabilité constitutif de l'euro ? Sauvera-t-on les acquis communautaires sur fond de déchirement politique des Etats ? La vérité de cette crise, c'est que l'enjeu, pour l'avenir de l'Union, dépasse largement la seule question de la politique étrangère européenne, qu'elle soit commune ou pas. L'Union est d'abord un tout : tout sera sauvé ensemble ou massacré ensemble. Que la logique de guerre soit déjà décidée à Washington, sans doute. Mais que les Européens adoptent pour eux-mêmes une telle politique de la terre brûlée et déclenchent, par leurs divisions, l'atomisation de leur propre planète européenne ne peut pas être une fatalité. Messieurs les chefs d'Etat et de gouvernement, la crise irakienne vaut-elle une telle déroute européenne ?    haut
 
Société civile - Le balbutiement d’une nouvelle culture démocratique

"Mémoire pour l’avenir" a organisé une journée de rencontre à l’Unesco

 

par FADY NOUN, publié dans l'Orient-le Jour le 1er décembre 2003

Que la guerre civile (1975-1990) ne soit pas finie dans les esprits, il n’est pour s’en convaincre que de voir ce qui vient de se passer au cours des élections estudiantines qui viennent de se dérouler sur la plupart des campus. Forces libanaises et Courant patriotique libre face à face, à Jbeil : quatre personnes hospitalisées. L’hymne syrien face à l’hymne libanais à l’AUB. Répression étatique féroce, presque milicienne. Tous les clivages de la guerre sont là, y compris la loi du plus fort, exercée aujourd’hui par un pouvoir qui n’est pas encore celui d’un Etat démocratique, du moment que ses pratiques ne sont pas encore justiciables et qu’il n’a pas de compte à rendre à la population. D’évidence, la jeune génération n’a pas tiré les leçons de la guerre, puisqu’elle la reproduit, en petit, sur les campus, et la culture démocratique en est encore à balbutier. Consciente que "le passé envahit toujours le présent" et que "la politique de l’oubli n’a rien donné", l’ONG "Mémoire pour l’avenir" a organisé, samedi, dans la petite salle de l’Unesco, un face-à-face entre "des témoins de la guerre" et la génération montante, qui n’a connu de la guerre que les abris ou les régions sûres, et qui n’a hérité du Liban qu’un projet de pays.
Présentée par Amal Makarem et Nizar Saghiyé, deux membres fondateurs de l’association "Mémoire pour l’avenir", puis par Samir Kassir qui en a esquissé le format et défini les limites, la journée a donné l’occasion à une douzaine d’étudiants de diverses universités (AUB, Alba, USJ, Université libanaise) d’écouter quatre témoignages de la guerre et de poser à leurs auteurs les questions qui les travaillent. Ce faisant, les étudiants choisis se sont également fait l’écho des questions recueillies auprès de leurs condisciples, soit oralement, soit sur l’adresse électronique de l’association. Il était convenu de se limiter à la période 1975-1990, soit de l’attentat contre l’autobus de Aïn el-Remmaneh à l’accord de Taëf. Mais ni les témoins choisis ni les étudiants n’ont pu s’y tenir. Les causes, notamment historiques, du conflit libanais remontent, à tout le moins, à la débâcle de 1967. Ses conséquences, malgré le silence des canons, qui n’est pas rien, comme l’a rappelé Samir Kassir, continuent à être douloureusement ressenties. Les témoins choisis étaient successivement Ghazi Aridi, qui était là en sa qualité personnelle et non ministérielle (M. Aridi a longtemps été rédacteur en chef de la Voix de la Montagne, la radio du PSP), Samir Frangié, en sa qualité d’ancien membre maronite du Mouvement national, Talal Salman, rédacteur en chef du quotidien as-Safir et Joseph Aboukhalil, ancien rédacteur en chef du quotidien al-Aamal, appartenant au parti Kataëb. Aucun n’a vraiment porté les armes, mais trois d’entre eux, Aridi, Salman et Aboukhalil, ont usé de l’information comme des armes de mobilisation et parfois de propagande, aussi mortelle que les armes puisqu’elle contribuait à la perpétuation de la guerre dans les esprits et dans les faits.
Face aux questions qui leur ont été posées, devant le tribunal de leur culture et de leur conscience, les témoins de la guerre étaient inégalement contrits. Seul Joseph Aboukhalil, qui a rédigé un ouvrage autocritique sur le rôle joué par son quotidien durant la guerre, a reconnu la pauvreté de la culture politique, en 1975. "Nous ne connaissions pas l’importance de la reconnaissance de l’autre. Une telle reconnaissance n’existait pas dans notre culture politique", a-t-il affirmé tout simplement. La place manque pour dire toute la richesse de cette journée de rencontres destinée à servir de catharsis à nos mémoires, véritable creuset d’une nouvelle culture politique qui soit aussi une culture tout court. L’une des impressions les plus fortes qu’on en tire, c’est la conscience de la violence inouïe faite au Liban d’autant plus cruelle qu’elle a forcé les Libanais à devenir leurs propres bourreaux, ainsi que l’épouvante secrète qui les a empêchés de se parler. Symptomatique de ce balbutiement de dialogue, les témoins de la guerre ont parlé mais ne se sont pas écoutés.
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De précieuses réserves d'eau douce en pleine mer Méditerranée

L'histoire géologique du bassin méditerranéen a favorisé la création de véritables rivières qui, après avoir traversé des terrains calcaires, jaillissent au large des côtes. Une de ces sources vient d'être captée non loin de Menton

 

par CHRISTIANE GALUS, publié dans le Monde du 30 juillet 2003

En Méditerranée, juste à proximité des côtes, de nombreuses sources d'eau douce se déversent en mer, ce que les pêcheurs et les marins ont depuis longtemps observé quand la mer est calme : des remous apparaissent en surface, et le milieu prend des teintes inhabituelles. Les hommes de l'Antiquité ne s'y sont pas trompés, qui, il y a 3.000 ans, ont essayé de récupérer cette manne sur l'île de Ruad (Syrie). Les Phéniciens y avaient construit un dispositif de captage qui alimentait la ville d'Amrit. Les marins grecs, eux aussi, recueillaient l'eau de certaines sources sous-marines au moyen d'amphores retournées et lestées. Aujourd'hui, face à la pénurie grandissante d'eau potable et à l'augmentation des populations sur le pourtour de la Méditerranée, il est tentant de récupérer l'eau de telles sources dont quelques-unes sont exploitables. Certaines en effet sont saumâtres. D'autres trop éparpillées dans des lits de gravier et donc difficiles à capter. D'autres enfin sont situées à trop grande profondeur. Or, pour qu'une exploitation soit rentable, il faut que ces sources ne soient pas distantes de plus de 3-4 kilomètres de la côte et qu'elles soient situées à une profondeur maximale de 100 mètres.
Plus légère que l'eau de mer
Une première tentative de récupération d'eau douce a été conduite avec succès le 23 juillet sur la source italienne Mortola par la société Nymphea Water, une filiale de Géocéan créée en 1984 par Pierre Becker, ancien directeur de la Comex. La source, qui se trouve à 800 mètres de la côte, entre Menton et Vintimille, jaillit à 36 mètres de profondeur. "L'eau, plus légère que l'eau de mer, remonte naturellement jusqu'à la surface et offre, sans installation de pompage, un débit de 150 litres/heure", explique Paul-Henri Roux, directeur commercial de Nymphea Water. Mais, précise-t-il, "il ne s'agit encore que d'une unité pilote, qui a coûté 2 millions d'euros et qui sera testée un an afin d'évaluer les conditions scientifiques et économiques d'une possible production industrielle". L'installation de prélèvement a été mise en place grâce à un navire océanographique de la Comex, le Minibex, et avec le concours de plongeurs et à l'aide de robots sous-marins. La source a d'abord été recouverte d'un socle en acier inoxydable, qui assure en même temps l'étanchéité du système. Cette lourde pièce ancrée au fond par des câbles est surmontée d'une sorte de trompette renversée et d'une coupole en plexiglas épais, ouverte vers le bas. Cette dernière produit de l'air comprimé qui permet de réguler le débit de la source en évacuant l'eau en excès. Une technique qui empêche que l'eau douce ne se mélange à l'eau de mer. Par l'intermédiaire d'un tuyau souple de 25 centimètres de diamètre, l'eau de la source monte naturellement vers la surface de la mer, où a été installée une fontaine en inox de 6 mètres de diamètre, ouverte à l'air libre et qui flotte grâce à un ensemble de plusieurs grosses bouées.
Observer le jaillissement
Le public, mais aussi les équipes de techniciens et de scientifiques, peuvent ainsi observer le jaillissement de l'eau car la fontaine restera en place pendant l'été. Puis elle sera démontée, l'eau de la source continuant à sortir en mer par l'intermédiaire de la coupole translucide. L'unité de captage, quant à elle, demeurera en place pour effectuer des mesures relatives à la qualité de l'eau douce, à son degré de salinité et à sa composition minérale. Ces données devraient permettre aux hydrogéologues de Nymphea Water de déterminer son origine géographique en mesurant la quantité d'isotopes O16 et O18 présents dans l'eau. Leur proportion varie avec la température des eaux de pluie tombant sur le bassin versant qui alimente la source et évolue aussi en fonction de l'altitude. "Nous pourrons ainsi remonter le courant et retrouver sa trace", affirme le géologue Ghislain de Marsily (université Paris-VI), conseiller de Nymphea Water. Les renseignements recueillis par le prototype de captage serviront aussi à réaliser une modélisation des écoulements d'eau sur un an. Cette modélisation sera ensuite étendue aux trente années précédentes, en tenant compte des données pluviométriques fournies par Météo France. Enfin, les scientifiques souhaitent dater la source, un travail délicat, car deux dates sont possibles : il y a 5 millions d'années, quand la Méditerranée s'est asséchée avec la fermeture du détroit de Gibraltar ou il y a 20.000 ans, lors de la dernière glaciation, quand le niveau de la mer est descendu de 120 mètres.
Pendant l'année à venir, Nardo Vincente, spécialiste de biologie marine et professeur à la faculté des sciences Aix-Marseille, conduira également une étude sur le site de la source et fera un inventaire de la faune et de la flore sous-marines qui y sont présentes. Ainsi pourra-t-on déterminer le rôle que joue cette eau de source dans l'environnement marin. Si c'est nécessaire, "nous pouvons parfaitement envisager de ne prélever qu'une partie de cette eau", précise M. Roux. D'ores et déjà, un certain nombre de pays du pourtour méditerranéen ont fait part de leur intérêt concernant l'exploitation des sources d'eau douce en mer : la Syrie, le Maroc, le Liban, Chypre, la Grèce, l'Espagne. Mais aussi les pays du Golfe, Oman et les Emirats arabes unis. A terme, tous les espoirs sont permis... Il faut toutefois rappeler qu'une tentative de captage avait déjà été faite sans grand succès sur la source de Port-Miou, dans les calanques de Cassis, il y a vingt ans par le Bureau de recherches géologiques et minières et la Société des eaux de Marseille. Mais la réalité du terrain est différente de celle de la source Mortola. Celle de Port-Miou débouche sur une falaise par un conduit horizontal. Pour capter ses eaux, dont le débit est dix fois supérieur à celui de la source Mortola, il avait fallu creuser un puits vertical sur terre, à 1 kilomètre de la côte. Les eaux recueillies s'étaient révélées trop salées, et l'installation n'avait pas résisté aux crues.    haut
 
L'ambition verticale des villes

par GENEVIEVE WELCOMME, publié dans la Croix le 21 novembre 2003
Paris s'offrira-t-elle une ligne d'horizon où les gratte-ciel rivaliseront avec la tour Eiffel ? Plus que jamais, les grandes villes de la planète voient s'ériger des tours aux silhouettes audacieuses. D'emblée, la question irrite et semble ne pouvoir faire l'objet d'un débat serein. Et pourtant, Paris ne peut éluder la question de sa hauteur alors qu'un nouveau plan local d'urbanisme (PLU) - qui succédera au plan d'occupation des sols (POS) de 1977 - doit être discuté et adopté par le Conseil de Paris en 2004. Jusqu'à présent, sauf exception (tour Montparnasse, Centre Georges-Pompidou, Bibliothèque François-Mitterrand ?), les constructions sont limitées à 25 m dans le centre de la capitale, qui se "calent" ainsi sur la hauteur moyenne de l'îlot haussmannien. Mais Paris (105 km²) étouffe et risque, à terme, de se replier sur son rôle de ville-musée hébergeant principalement des personnes aisées et âgées. La municipalité, qui aimerait que 3.000 logements neufs par an soient proposés chaque année au cours de l'actuelle mandature, a recensé un déficit d'environ 100.000 logements sociaux, tandis que la pénurie et la spéculation immobilière découragent les entreprises : en quinze ans, la capitale a perdu près de 200.000 emplois au profit des régions.
Le quartier de la Défense ayant quasiment atteint le volume maximum de ses droits à construire, c'est à la périphérie de Paris que de nouveaux projets - de nouvelles tours ? - peuvent être envisagés. Ainsi, l'architecte Yves Lion a-t-il, l'an dernier, remporté le projet pour l'aménagement de la ZAC Seine-Rive gauche comprenant la réalisation de plusieurs tours de 20 à 25 étages. Ce projet - que contestent des associations parisiennes - ainsi que l'échéance prochaine pour l'adoption du plan local d'urbanisme, ont ranimé une vieille querelle. Il est vrai que les tours élevées dans Paris intra-muros n'ont pas (à quelques exceptions près) gagné l'adhésion, en particulier celles qui furent construites dans les années 1970 sur de grandes dalles (Front de Seine, les Olympiades ?), tristes "no man's lands" où personne ne s'attarde, qui isolent les immeubles de la rue, compliquant encore leur intégration dans la ville. On peut imaginer, pourtant, que les "immeubles de grande hauteur" fleuriront aux abords de Paris ; espérer qu'on les dressera dans des endroits capables de les accueillir (en termes d'infrastructures, notamment) et que l'on saisira la chance de mettre en oeuvre, avec elles, un urbanisme qui rapprochera intelligemment le centre et les "faubourgs". Car les tours ont, au-delà de leurs inconvénients et avantages intrinsèques (densité de la population, lieu d'activités mixtes, surfaces "modulables" pour les entreprises...), un fort potentiel de développement dans une économie où le secteur tertiaire domine.
A Vienne, Francfort, Hambourg, Barcelone... les projets sont (à peine) plus modestes
Ce qui est vrai à Paris se vérifie d'ailleurs partout dans le monde. Ceux qui pensaient, au lendemain de l'attentat du 11 septembre 2001, que la construction d'édifices de plus de 20 étages marquerait le pas dans les années à venir ne peuvent que constater l'inverse. Plus de 350 tours ont été livrées en 2002, principalement en Asie et aux Etats-Unis. Partout dans le monde, le programme s'intensifie : à Tokyo, 135 nouvelles tours sont en cours d'achèvement; à Sao Paulo plus de 200 tours sont en construction ou en projet. Sans que s'apaise la traditionnelle rivalité sur la hauteur. A plus de 500 m, le Shanghai World Financial Center (Kohn Pedersen Fox architects) détiendra, à sa livraison en 2007, le record mondial de hauteur, détrônant les Petronas, tours jumelles de Kuala Lumpur (451 m) et même la toute récente One 0 One (parce que 101 étages), à Taipei (Taïwan), conçue par C. P. Wang, inaugurée il y a deux semaines et qui culmine à 508 m. A Vienne, Francfort, Hambourg, Barcelone... les projets sont (à peine) plus modestes. A Londres, cinq bâtiments de plus de 200 m devraient voir le jour d'ici à 2008 dont la London Tower Bridge de Renzo Piano (300 m, pour Sellar Property group), la tour Heron (222 m) de Kohn Pedersen Fox architects, la Saint Mary's Axe (180 m, pour Swiss Re) de Norman Foster.
Barcelone s'offre une skyline (ligne d'horizon) en dressant d'un coup une dizaine de tours (80 m minimum), dont la tour Agbar de Jean Nouvel (142 m) ; Vienne vient d'inaugurer, à son entrée sud, les jumelles de Wienerberger (138 et 127 m) de Massimiliano Fuksas ; tandis que le port de Rotterdam logera bientôt la plus haute tour d'Europe, Parkhaven (392 m, pour Mervede Group Ballast Nedam), de Kohn Perdersen Fox architects... Sans parler de New York où Renzo Piano construit le gratte-ciel du New York Times (250 m) et, surtout, se prépare au chantier le plus attendu : la construction, en lieu et place de l'ancien World Trade Center, d'un édifice de 547 m (soit 1.776 pieds : date de l'indépendance des Etats-Unis), conçu par l'architecte Daniel Libeskind. On est loin d'un repli stratégique. Investisseurs et architectes ne veulent pas renoncer à cet outil fascinant, les premiers parce qu'il reste un symbole incontestable de puissance financière, et s'avère économiquement rentable ; les seconds parce que la verticalité demeure l'un des plus beaux défis du métier et que la technologie permet, plus que jamais, de varier les typologies de gratte-ciel.
Car la tour est de moins en moins ce bloc monolithique et répétitif que l'on connaît. Les gratte-ciel se dressent aujourd'hui comme de véritables sculptures (comme le projet de l'architecte allemand André Poitiers qui offre une reproduction démesurée d'une oeuvre de Brancusi), apprennent l'écologie en intégrant peu à peu les exigences de construction "Haute qualité environnementale", deviennent des morceaux de villes à eux seuls en offrant tous les services possibles, y compris les jardins suspendus... Parce qu'elle est au plus près d'une réalité économique qui parle de concentration et de globalisation, la tour-ville incarne les fantasmes liés au futur. Elle demeure aussi ce rêve d'ascension tel qu'en parlait Kafka, en 1920 : "L'essentiel de l'entreprise consiste à construire une tour qui atteigne le ciel. Toute autre chose est secondaire. Cette idée, une fois conçue dans sa grandeur, ne peut plus disparaître. Tant qu'il y aura des êtres humains, le désir impérieux d'achever la construction de la tour persistera."    haut
 
Académie des inscriptions et belles-lettres : De Mérimée à Marathon
 
par ANNE MURATORI-PHILIP, publié dans le Figaro le 29 novembre 2003

C'est en présence de Xavier Darcos, ministre délégué à l'Enseignement scolaire, que s'est déroulée la séance de rentrée de l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Gilbert Dagron, président en exercice, a dressé le bilan des activités de l'année, avant de céder la parole à Jean-Pierre Callu, pour la lecture du palmarès et la proclamation des nouveaux archivistes paléographes. Ensuite, le secrétaire perpétuel, Jean Leclant, a rappelé les deux thèmes retenus pour cette séance de rentrée : d'une part, l'hommage à Prosper Mérimée, l'inventeur du "monument historique" dont l'un de ses biographes est Xavier Darcos. "Elu en 1843 membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres avant de devenir en mars 1844 membre de l'Académie française, Prosper Mérimée n'est pas près d'être oublié par notre compagnie", a précisé le secrétaire perpétuel. Et d'autre part, une communication originale "Du Gymnase à Marathon" : "Nous nous projetons dans le futur, puisque l'un des faits majeurs de 2004 sera la célébration des Jeux olympiques de Grèce, dans le lieu hautement symbolique de Marathon."
Si la figure de Mérimée écrivain éclipse le plus souvent celle de Mérimée inspecteur général des monuments historiques, Roland Recht a rappelé comment le jeune Mérimée, déjà célèbre et fêté, va se consacrer à son nouveau métier pendant 19 ans. Sitôt installé, il a identifié les sources du danger qui menacent les monuments : les curés, les réparateurs aussi dangereux que les destructeurs parmi lesquels se situent les architectes et les peintres, pseudo-artistes et badigeonneurs. "Contraint d'agir rapidement afin de prendre de vitesse les destructeurs, a expliqué Roland Recht, il lui faut mobiliser des "réparateurs" dignes de ce nom. Il n'a pas à proprement parler une doctrine sur ce point. Sa conception de la restauration évolue, en fonction des circonstances. Mais Mérimée se situerait plus près des idées de John Ruskin, absolument hostile à toute intervention, que d'Eugène Viollet-le-Duc." La preuve, il écrit : "Une restauration totale est toujours difficile, impossible même, et équivalente à une destruction."
Pour l'historien d'art, la maîtrise de l'écriture de Mérimée n'a pas été étrangère à la réussite de l'Inspecteur des monuments historiques. Sa fameuse nouvelle La Vénus d'Ille en est la plus belle illustration : "Je dirai qu'il s'est acquitté avec d'autant plus de pertinence de sa mission que son regard s'est posé sans lyrisme sur les pierres qu'il avait à examiner." Roland Recht qui a brillamment retracé les multiples étapes de la croisade de Mérimée contre le vandalisme, a rappelé qu'on lui doit aussi la redécouverte du Moyen Age ; enfin dans son action, il a beaucoup plus privilégié le monument d'art au détriment du monument d'histoire. Dans la perspective des Jeux olympiques de 2004, l'archéologue Juliette de La Genière a choisi d'évoquer les Jeux de l'Antiquité. Le rendez-vous d'Olympie était en réalité une fête religieuse en l'honneur de Zeus et d'Héraclès, célébrée par les représentants de toutes les cités grecques. Les sportifs contemporains seraient bien surpris par le spectacle qu'offraient les athlètes antiques, qui étaient nus à côtés de leurs entraîneurs vêtus. Mais aucun regard féminin ne pouvait se poser sur eux, car les Jeux étaient interdits aux femmes.
Dans un récit passionnant, l'archéologue a rappelé les étapes de l'éducation, l'entraînement au gymnase et l'accès aux concours panhelléniques. Si les courses de chars, très coûteuses, étaient réservées à une élite, d'autres épreuves étaient accessibles à de simples paysans, comme la course à pied ou le pugilat. "En réalité, a expliqué Juliette de La Genière, l'esprit de concours n'habite pas seulement le sport ; car tous les domaines de la culture grecque en sont pénétrés, qu'il s'agisse du théâtre, de la musique et de la poésie; des défis entre peintres, des sculptures proposées aux artistes. Et c'est à un concours de beauté que l'on doit la guerre de Troie." Quant à Marathon, c'est l'éclatante victoire d'un petit nombre de Grecs face à la formidable armée du Grand Roi. "Nos sportifs, en 2004, lorsqu'ils disputeront à Marathon l'épreuve de l'aviron, sauront-ils reconnaître, au-delà du béton qui nous chagrine, le lieu où l'héroïsme d'un petit nombre a sauvé la première, et très jeune, démocratie ?"    haut

 
Un nouveau patriarche chaldéen élu... à Rome
 

par HENRI TINCQ, publié dans le Monde du 5 décembre 2003

C'est un "pape" de transition que s'est donnée, mercredi 3 décembre à Rome, l'Eglise assyro-chaldéenne (700.000 fidèles), la communauté chrétienne de loin la plus nombreuse d'Irak, présente aussi en Iran, au Liban, en Egypte, en Syrie, en Amérique du Nord et en France. Mgr Emmanuel Delly, 78 ans, évêque à la retraite, a été élu patriarche de Babylone des Chaldéens par ses pairs et a pris le nom d'Emmanuel III Delly. Il succède à Raphaël Ier Bidawid, dont il était le vicaire patriarcal, décédé le 7 juillet, soutien du régime "laïque" de Saddam Hussein, y compris pendant la guerre du Golfe.
54 séances de scrutin
Première surprise : cette élection a eu lieu à Rome. Pour une Eglise d'Orient jalouse de ses privilèges, cet événement ressemble à une humiliation. Mais le synode des vingt-deux évêques chaldéens, réuni en août à Bagdad, n'avait pas dégagé de fumée blanche après quinze jours et cinquante-quatre séances de scrutin ! L'impasse était totale entre les porte-parole de la diaspora chaldéenne de l'étranger (notamment aux Etats-Unis), favorables à la politique américaine en Irak, et les évêques de l'intérieur, désireux de prendre leur part dans la reconstruction du pays, dans un environnement musulman jugé menaçant. La seule issue restait d'aller porter le différend au Vatican. Le synode extraordinaire, réuni les 2 et 3 décembre, a permis d'aboutir à un compromis. Le nouveau patriarche, né en 1927, est originaire de Telkaïf (près de Mossoul), la ville de Tarek Aziz, ancien ministre de Saddam Hussein, fief de la grande majorité des Chaldéens installés aux Etats-Unis.
Cette laborieuse élection intervient à un moment d'insécurité croissante, y compris pour la minorité chrétienne d'Irak. Des agressions ont eu lieu contre des vendeurs d'alcool à Bassora. Des femmes se disent menacées parce qu'elles ne portent pas le voile. Mais le retour à la liberté (journaux, chaînes de télé à Kirkouk et à Mossoul) est apprécié. Yonadam Kanaa, président du Parti démocratique chaldéen, siège au Conseil intérimaire. Mgr Louis Sako, nouvel archevêque de Kirkouk, est vice-président du Conseil provisoire de la province de Mossoul. Des hommes d'affaires chaldéens de l'étranger sont rentrés au pays. Depuis la chute de Saddam Hussein, "la communauté assyro-chaldéenne est reconnue comme un élément indispensable de l'opposition irakienne et un acteur légitime de la reconstruction", note l'association belge Droits de l'homme sans frontières. Cette communauté attend un élan du nouveau patriarche. Reste à savoir s'il pourra peser dans les débats à venir, notamment sur la future Constitution, dont les chrétiens se demandent si elle fera de l'Irak un Etat laïque ou islamique.    haut
 
Les stèles de Nahr el-Kalb racontent l’histoire du Liban
L’aménagement du site par la Fondation nationale du patrimoine et la Direction générale des antiquités
 
par JOANNE FARCHAKH, publié dans l'Orient-le Jour le 25 novembre 2003

Les stèles de Nahr el-Kalb, éparpillées sur la falaise de Dbayé et le long de la route, revêtent aujourd’hui un aspect de fête. Fraîchement nettoyées de la suie et de la pollution, mises à l’abri de la pluie par les auvents et présentées dans leur cadre historique sur les panneaux explicatifs fixés à proximité, ces stèles ont été, pour la première fois de leur histoire, mises en valeur par un projet d’aménagement du site. Projet parrainé par la Fondation nationale du patrimoine et chapeauté par la Direction générale des antiquités, qui ont été hier saluées par les grandes figures politiques de la République venues assister à l’inauguration du site à l’occasion de la fête de l’Indépendance. Certes, ce haut lieu historique a toujours été accessible au public. La cérémonie d’hier avait cependant pour objectif de mettre à l’honneur les efforts déployés par la Fondation nationale du patrimoine et la Direction générale des antiquités pour la réhabilitation du site. En effet, la fondation a entièrement financé le projet de l’aménagement et de la mise en valeur des stèles historiques gravées sur ce promontoire rocheux depuis des millénaires. Plus de deux cent mille dollars ont été dépensés pour raccommoder les marches des escaliers, placer la nouvelle balustrade, construire un mur pour l’insonorisation du site, nettoyer les stèles, restaurer les auvents placés par-dessus et boiser le site. L’argent utilisé pour ce projet a été puisé des fonds de la fondation qui avait organisé en 2002 le Show House au siège central de la Banque Audi à Achrafieh. Cette exposition avait pour objectif de financer le projet d’aménagement du site de Nahr el-Kalb dont l’idée avait été avancée à la fondation par M. le ministre Michel Eddé.
Mme Rima Schéhadé, membre de la Fondation nationale du patrimoine explique que "la réussite de ce projet tient à la collaboration active et continue entre les différentes parties soutenant la fondation dans sa lutte pour la préservation du site. Ainsi, les propriétaires du terrain - les wakfs maronites - et la municipalité de Dbayé ont déployé des efforts colossaux pour assurer les commodités nécessaires à la réhabilitation de ces lieux", assure-t-elle. Il est toutefois important de souligner que le projet de réhabilitation du site de Nahr el-Kalb ne s’arrête pas à ce niveau. La fondation compte en effet lancer une deuxième phase de ce projet visant à la transformation du tronçon de la route longeant les stèles en un passage piéton. "Visiter le site de Nahr el-Kalb peut-être considéré comme une “activité à risque”, note Mme Schéhadé. La proximité de l’autoroute, la bifurcation de Zikrit et l’inexistence de trottoirs rendent impossible la visite des écoles et mettent en danger la vie de tout visiteur désirant lire les inscriptions. D’ailleurs, lors de notre travail sur les lieux, nous avons été témoins de nombreux accidents de la route. Transformer ce tronçon en un passage piéton est par conséquent une nécessité pour, d’une part assurer la sécurité des visiteurs, et d’autre part activer les visites sur ce site", explique-t-elle.
L’unicité du site de Nahr el-Kalb

Si la Fondation nationale du patrimoine a pris en charge le financement du projet et le travail sur le terrain, la Direction générale des antiquités a, quant à elle, effectué toute la documentation scientifique nécessaire à la rédaction des panneaux explicatifs et de la brochure. Ce travail colossal a été effectué par Anne-Marie Afeiche, archéologue à la DGA chargée des recherches scientifiques pour Nahr el-Kalb, sous la supervision du directeur de la DGA, M. Frédéric Husseini. "Si trois promontoires rocheux (Chekka, Nahr el-Kalb et Naqoura) se distinguent le long du littoral libanais, un seul d’entre eux se singularise toutefois par son importance historique, explique-t-elle. Les vingt-deux stèles dispersées sur la falaise de Nahr el-Kalb sont uniques en leur genre localement et mondialement. En fait, tous les grands conquérants qui ont traversé cette montagne ont tenu à immortaliser leur passage - particulièrement difficile - sur ce promontoire. Le premier d’entre eux est le grand pharaon Ramsès II". Le dessein de Ramsès II était de faire de l’Egypte un empire unifié englobant le pays de Canaan jusqu’à la frontière de l’Euphrate. Ambition qui s’est toutefois heurtée à l’hégémonie hittite. En 1276 av. J-C, Ramsès a entrepris un voyage d’inspection le long de la bande côtière phénicienne. Arrivé à Nahr el-Kalb, il fit ériger sur la falaise une première inscription en son nom. Deux autres stèles lui sont aussi dédiées, Ramsès II réaffirmant ainsi son autorité sur la région. Cette démarche a été imitée par les autres conquérants envahissant cette bande côtière. Assyriens, Babyloniens, Romains, Byzantins, Mamelouks... ont allongé la liste des stèles en marquant leur passage.
"La légendaire difficulté de passage d’une armée sur cette falaise haute de quatre-vingt mètres tombant à pic dans la Méditerranée était probablement le motif poussant ces rois à graver ces inscriptions, affirme l’archéologue Afeiche. D’ailleurs, poursuit-elle, l’importance stratégique de ce lieu a été soulignée au XIIIe siècle par un voyageur qui avait dit que 'quelques hommes pourraient empêcher le monde entier de passer par là' ". Les Romains ont toutefois tenté de limiter cette difficulté de passage en creusant une route au bas de la falaise. A partir du XVIIe siècle, une nouvelle fonction est donnée à Nahr el-Kalb : il est devenu le mémorial des grands événements historiques touchant l’histoire moderne du Liban. Le passage de l’empereur Napoléon III, les accords de Sykes-Picot, l’inauguration du chemin de fer, l’Indépendance de la République libanaise et la libération du Sud du Liban de l’occupation israélienne. Vingt-deux stèles racontent cette histoire tourmentée où se mélangent conflits, guerres et modernisation.
Le visiteur du site de Nahr el-Kalb peut désormais suivre l’évolution de cette histoire en empruntant le circuit aménagé et en lisant les panneaux explicatifs (trilingues) fixés à proximité des stèles et sur le haut du promontoire. La brochure, réalisée aussi dans le cadre de ce projet, est un "outil" indispensable à la réussite de la visite et à toute recherche ultérieure sur l’histoire de ce site. Les textes, les photos, la frise chronologique marqués dessus peuvent même être utilisés dans les cadres des programmes scolaires. La gestion ultérieure du site reste indéterminée et vacille entre le ministère du Tourisme et la municipalité de Dbayé. Cette dernière pousse le ministère à mettre la main sur le site et à lui assurer gardiens, guichet d’entrée sur horaire et un entretien régulier. Le ministère tarde cependant à donner une réponse officielle à cette demande. Tous les efforts se déploient en fait pour la finalisation de ce projet et la transformation des stèles de Nahr el-Kalb, d’un lieu de visite exclu des circuits touristiques en un site archéologique préservé, aménagé et visitable.
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Jean-Paul Cluzel : "Le Moyen-Orient est une des régions où il est le plus difficile de travailler"
 
par PATRICIA KHODER, publié dans l'Orient-le Jour le 16 décembre 2003
Venu spécialement au Liban pour l’inauguration des nouveaux studios de Radio-Liban-96.2, M. Jean-Paul Cluzel, PDG de Radio France Internationale, qui devrait prendre l’avion pour la Jordanie ce matin, a accordé une interview à L’Orient-Le Jour. Il a relevé que "le Moyen-Orient est l’une des régions du monde où il est le plus difficile pour un média international de faire son travail". Soulignons que RFI, qui émet partout dans le monde en français et en 19 langues étrangères, a 45 millions d’auditeurs. Comment la chaîne française qui couvre le conflit israélo-arabe et qui est écoutée aussi bien en Europe qu’au Moyen-Orient parvient-t-elle à couvrir les événements sans être accusée de partialité ? M. Cluzel indique dans ce cadre que "la sensibilité est différente selon les auditeurs arabes ou israéliens". "Chez les auditeurs arabes, la sensibilité existe vis-à-vis d’une certaine terminologie, comment appelle-t-on Jérusalem ou les attentats-suicide, par exemple", indique-t-il, poursuivant que du côté des auditeurs israéliens, la difficulté consiste à faire comprendre que la partie palestinienne peut se sentir agressée et que les représailles peuvent être disproportionnées.
"Le problème est bien compliqué et RFI veille à faire entendre la parole des uns et des autres", relève-t-il. A la question de savoir si le programme intitulé Proche-Orient Presse produit au Liban par RFI et présenté par le correspondant de la chaîne à Beyrouth, Frédéric Domont, n’a pas soulevé de tollé dans les rangs des Israéliens car il donne la parole aux journalistes et aux intellectuels arabes, M. Cluzel a indiqué que "selon la loi libanaise, il est impossible de faire venir des intellectuels israéliens ; en revanche à Paris, nous recevons des journalistes et des chercheurs israéliens". Soulignons dans ce cadre que le programme Proche-Orient Presse avait effectivement été critiqué par les Israéliens. Cette émission a pour but de traiter l’actualité de la région à travers le regard des journalistes et des intellectuels arabes. Et il semble que le projet de présenter ce programme à partir de Paris n’existe pas. RFI restera donc fidèle au concept de cette émission que beaucoup qualifient de pertinente et qui présente des débats incluant toutes les tendances. Le programme de Domont sera donc maintenu à partir de Beyrouth.
M. Cluzel relève également qu’il "faut juger globalement l’équilibre des programmes de RFI". "Il ne faut pas écouter uniquement ce qui se fait par le correspondant à Beyrouth ou à Jérusalem. C’est dans la pluralité de nos correspondants et des points de vue présentés que l’on doit juger l’équilibre de la chaîne", ajoute-t-il. Est-ce que la chaîne française donne des directives particulières à ses correspondants ? "Celles d’être équilibrés", indique M. Cluzel, ajoutant que "ce qui est intéressant dans une radio comme RFI, c’est de donner des points de vue que l’on n’entend pas ailleurs, notamment des opinions arabes et juives diversifiées". Et de conclure que "le Moyen-Orient est évidemment une des régions du monde où il est le plus difficile pour un média international de faire son travail". Soulignons enfin que RFI est désormais présente sur la bande FM, à travers RMC, dans trois villes irakiennes, Bagdad (début des émissions en juillet dernier), Bassora (novembre) et Mossoul (première semaine de décembre). La chaîne française occupe en Irak la deuxième position après la radio américaine Sawa et vient avant la BBC.
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Al-Qaida l'ennemi mythologique
 
par RICHARD LABEVIERE, publié dans le Figaro le 24 novembre 2003
L'auteur est rédacteur en chef et éditorialiste à Radio France Internationale (RFI). Dernier ouvrage paru : Les Coulisses de la terreur, Grasset, 2003

Il n'est pas un attentat terroriste, aujourd'hui dans le monde, qui ne soit automatiquement attribué à al-Qaida, considérée comme une organisation opérationnelle transnationale, sinon planétaire et par conséquent nécessitant une réponse planétaire : la guerre contre la terreur, chère aux néoconservateurs américains. A une mauvaise analyse correspondent, bien évidemment, de mauvaises réponses, tant il est vrai que, depuis qu'elle a été déclenchée, cette guerre planétaire contre la terreur n'a pas vraiment amélioré la paix et la sécurité mondiales. Au contraire, la fuite en avant alimentée par l'occupation américano-britannique de l'Irak et la gestion calamiteuse de la confrontation israélo-palestinienne ne font que renforcer la menace et le ressentiment du monde arabo-musulman contre les nouveaux "croisés" d'un Occident dépositaire d'un bien étalon à l'usage de toutes les civilisations...
Le malentendu, sinon le contresens, remonte à l'interprétation des attentats du 11 septembre 2001 que d'aucuns ont cru bon analyser comme une coupure historique aussi importante que celle de la fin de la guerre froide : le monde ancien finissait, un nouveau commençait... A cette illusion d'optique, il faut opposer une remise en perspective. En septembre 2001, lorsque surviennent les attaques aériennes de New York et de Washington, les groupes djihadistes d'inspiration salafistes (influencés par les Frères musulmans égyptiens et les wahhabites saoudiens) massacrent déjà depuis une dizaine d'années en Algérie, en Egypte, dans la Corne de l'Afrique et en Asie du Sud-Est. Le premier attentat contre le World Trade Center remonte à février 1993 ; soixante-trois touristes occidentaux sont massacrés à Louxor en novembre 1997 ; les attentats d'août 1998 pulvérisent les ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie. En réponse à l'installation durable de soldats américains en Arabie saoudite aux abords des lieux saints de l'islam, les groupes salafistes s'en prennent aux intérêts occidentaux et prônent la restauration d'un califat mythique et l'instauration d'une oumma (communauté de tous les croyants) déterritorialisée. Renouant avec une ancienne filiation sectaire et satanique, la mouvance Ben Laden incarne la figure paroxystique de cet activisme qui aboutit aux attaques de septembre 2001. Ces derniers événements marquent d'autant plus l'aboutissement d'un cycle que le régime des talibans qui abritait et armait la mouvance Ben Laden est détruit en décembre 2001.
La campagne d'Afghanistan ouvre une deuxième période qui voit la recomposition et la sanctuarisation de la mouvance Ben Laden et de ses Afghans arabes dans le chaudron afghano-pakistanais et tout spécialement dans la métropole portuaire de Karachi. Les groupes salafistes y bénéficient de plusieurs structures d'accueil : les quelque 300 madrasas (écoles coraniques) qui enseignent quotidiennement à plusieurs centaines de milliers d' "étudiants" la haine de l'Occident, les nombreux partis islamistes recrutant pour la guerre sainte du Cachemire et l'ISI, les services secrets de l'armée pakistanaise, protecteurs et formateurs des Afghans arabes depuis la guerre d'Afghanistan contre les Russes (1979-1989). La quasi-totalité des attentats commis depuis décembre 2001, notamment l'assassinat du journaliste Daniel Pearl à Karachi (janvier 2002), l'attentat commis contre la synagogue de Djerba (11 avril 2002), puis contre les techniciens français de la Direction des constructions navales (DCN) le 8 mai 2002 ramènent tous, peu ou prou, à l'épicentre de Karachi.
Une troisième phase, enfin, voit émerger une nouvelle génération d'activistes. Formés et entraînés par des Afghans arabes, ces néosalafistes qui n'ont jamais mis les pied en Afghanistan ni au Pakistan se recrutent dans les mouvements islamistes qui incarnent l'opposition aux familles et régimes en place en Arabie saoudite, au Maroc, en Indonésie et tout dernièrement en Turquie. Pour eux, Oussama Ben Laden est devenu une icône et al-Qaida une référence symbolique, sinon politique. Les auteurs de l'attentat de Bali (octobre 2002) ont été formés par l'armée indonésienne. Après la session du Timor-Oriental, n'ayant pas obtenu la réalisation des promesses économiques et politiques agitées par les généraux indonésiens, ils se retournent contre leurs anciens commanditaires. Les responsables des explosions meurtrières survenues au Maroc en mai 2003 sont tous issus des bidonvilles de Casablanca ou de Tanger, dans un contexte où plus de la moitié de la population est victime de l'analphabétisme et où un lumpen-prolétariat exponentiel, de plus en plus difficilement canalisable, revendique une meilleure répartition de la rente touristique. En Arabie saoudite, les auteurs des attentats de mai 2003 et de ceux commis il y a deux semaines contre le complexe résidentiel d'al-Mohaya sont, en majorité, des fils de familles saoudiennes, de cette "bourgeoise" d'origine yéménite qui fait fonctionner le pays et aspire aux responsabilités. Ces nouveaux activistes se gardent bien de cibler des objectifs saoudiens, évitant ainsi soigneusement de déclencher des vendettas locales ou tribales.
Quant aux derniers attentats d'Istanbul, la police turque a presque immédiatement arrêté une vingtaine d'activistes locaux dûment fichés par les services de renseignements, même s'il est politiquement plus rentable pour le premier ministre turc d'accabler l'ennemi ancestral arabe et le complot de l'étranger. Dès lors, la démonisation d'al-Qaida est bien pratique. Superbe invention médiatique, griffe de haute couture sécuritaire, affiche consensuelle pour chasseurs de primes d'un autre âge, propagande grossière mais efficace : si al-Qaida n'existait pas, il faudrait l'inventer. Depuis le 11 septembre 2001, le label al-Qaida a subrepticement glissé de la désignation d'une bande de malfaiteurs dont Ben Laden était le chef à celle d'une organisation high-tech, puis, enfin à la qualification d'un réseau planétaire de type network : al-Qaida s'est "CNNisée" comme la chaîne al-Jezira qui sert sa communication. Al-Qaida est partout, donc nulle part. Tel l'imam caché, Ben Laden, à la fois mort et vivant, est derrière chaque explosion de bombe inexpliquée. Son organisation est heureusement là pour donner sens à tous les désordres du monde.
Le fantasme d'une al-Qaida planétaire et pyramidale, celui d'un orchestre vert ou d'une internationale en tous points conforme à celle du Komintern, est en train de justifier le plus grand redéploiement militaro-stratégique américain effectué depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. La guerre sans fin contre la terreur a remplacé la guerre contre le monstre communiste. Aussi, il n'est pas étonnant de voir, aujourd'hui, d'anciens experts de l'URSS reconvertir leur vieille scolastique aux couleurs d'une violence islamiste dont ils ignorent tout en lui appliquant les schémas d'une kremlinologie anachronique. Ces relais idéologiques des néoconservateurs américains montent la garde sur le Vieux Continent. Pour l'empire américain, il est important que la mythologie al-Qaida perdure. Pour survivre, l'empire a besoin d'un ennemi à sa taille et de faire la guerre : une guerre sans fin.    haut

 
La fin d'un dictateur
 
publié dans le Monde du 16 décembre 2003 
D'abord, la satisfaction. L'arrestation samedi soir 13 décembre de Saddam Hussein est une excellente nouvelle. Il n'est pas si fréquent dans l'histoire qu'un des tyrans les plus féroces de son temps soit ainsi mis en situation d'avoir à rendre des comptes. Or les comptes de l'ex-président irakien, renversé il y a huit mois par la coalition dirigée par les Etats-Unis, sont lourds. Et sanglants. L'homme qui a été retrouvé caché dans un village de la région de Tikrit est l'un des plus grands criminels de l'époque. Il a fait le malheur des Irakiens et des peuples alentour. Il a humilié le monde arabe en installant une mafia criminelle à la tête d'un pays qui avait tout pour devenir l'un des moteurs de la modernité dans la région : pétrole, bien sûr, mais aussi une population éduquée, riche de l'héritage que porte la vieille terre de Mésopotamie. Saddam Hussein est directement ou indirectement responsable de la mort de centaines de milliers de personnes. Exerçant les pleins pouvoirs sur l'Irak depuis 1979, il va gouverner par la terreur. Exécutions sommaires, torture, déplacements forcés de populations, bombardements chimiques contre ses propres minorités : c'est la méthode Saddam à l'intérieur de l'Irak. Combien de Kurdes ont péri dans les grandes campagnes menées contre eux de 1985 à 1988, puis au printemps 1991, après que les Etats-Unis les eurent incités à se révolter à nouveau, avant de les abandonner ignoblement à la Garde républicaine de Saddam ? Peut-être trois cent mille, disent certaines sources. Combien de chiites décimés dans les mêmes conditions ? Peut-être autant.
Non content de martyriser les Irakiens, Saddam Hussein, à peine arrivé au pouvoir, va lancer l'Irak dans une guerre de huit ans contre l'Iran, avec l'appui de l'Occident. Encore des centaines de milliers de morts. Puis, tout juste sorti de ce cauchemar, il envahit le Koweït, d'où il sortira défait militairement, cependant que les Irakiens vont être soumis à un terrible embargo économique. Sa capture apporte un peu de baume à George W. Bush. Depuis la défaite du régime de M. Hussein, les forces d'occupation américaines ont perdu 200 hommes dans la bataille que leur livre une guérilla multiforme. Saddam Hussein inspirait peut-être - rien n'est moins sûr - l'une des composantes de cette guérilla. Mais pas les autres, islamiste et nationaliste. M. Bush a eu raison de se garder de tout triomphalisme. L'arrestation de samedi ne mettra pas fin à la violence. Comment juger l'auteur de crimes qui valent bien ceux d'un Slobodan Milosevic ? A Bagdad, le président du Conseil de gouvernement provisoire, Abdelaziz Hakim, a dit sa préférence : un jugement en Irak par des juges irakiens. Mais il n'y a pas de tradition judiciaire irakienne sérieuse. L'impératif d'exemplarité et l'ampleur des crimes ne commandent-elles pas un procès à Bagdad devant une juridiction onusienne ad hoc, avec des juges irakiens et internationaux ? Les Etats-Unis, bien qu'opposés à la justice internationale, s'honoreraient à favoriser une telle solution. Pour l'Histoire.    haut
  

 
 
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