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PRESSE  RJLIBAN  N°98 - sélection de l'automne 2003 (2)  

                                       

 
Incompréhensible Liban...

 

par SIBYLLE RIZK, publié dans l'Orient-le Jour le 12 décembre 2003

Les responsables étrangers qui défilent à Beyrouth se défilent immanquablement quand il s’agit de donner leur avis publiquement sur la situation économique du pays. S’ils faisaient valoir le droit de réserve auquel ils sont tenus pour éviter tout commentaire aux effets potentiellement désastreux, on les comprendrait. Mais, au lieu d’un silence gêné, ils avancent une formule plus ou moins bien tournée qui dit en substance : "Tous les indicateurs du Liban sont au rouge ; en théorie, la situation est explosive ; mais le pays continue de défier toutes les lois de la gravité ; c’est un mystère." Apparemment anodins, ces commentaires - qui, plus grave encore, se veulent flatteurs, prononcés avec un sourire de connivence - sont particulièrement insidieux. Tout comme s’est développée la légende du "miracle libanais" dans les années 1950 et 1960, on entretient aujourd’hui le mythe de la "résilience phénoménale" du Liban. Autant la croissance des années d’avant-guerre s’expliquait de façon tout à fait rationnelle, autant sont identifiées les raisons de la capacité de résistance du système actuel, en dépit de déséquilibres monumentaux qui ont fait chuter plus d’un pays. 
Le "miracle" était dû à une conjonction tout à fait particulière : la captation du trafic du port de Haïfa après sa déconnection de l’hinterland arabe ; l’afflux de compétences et de richesses venues de Palestine, de Syrie ou d’Egypte ; l’argent du pétrole et les besoins du Golfe ; un système libéral dans un océan de dirigisme, etc. Il était donc illusoire de vouloir faire renaître ce "miracle" tel quel après la guerre alors que la plupart de ses composantes ont évolué entre-temps. De même, les raisons pour lesquelles le Liban ne sombre pas dans une crise "à la façon argentine" sont tout à fait identifiables, elles répondent à des lois économiques et financières et n’ont rien de "mystérieux". Elles se résument en un phénomène : l’activation de la pompe à devises. Ces dollars indispensables continuent d’affluer pour financer notre consommation et, accessoirement, stabiliser la livre. "Avez-vous réfléchi au coût de cette politique ?" Tel serait le commentaire que l’on préférerait entendre de la part de nos hôtes de marque, car, n’en déplaise aux dirigeants de ce pays, ravis, eux, du discours de l’étranger, nous ne sommes pas des analphabètes.    haut
 
Situation alarmante au Proche-Orient, avertissent les diplomates européens

Craintes d’escalade à la frontière libano-israélienne et dans les territoires

 

par EMILE KHOURY, publié dans l'Orient-le Jour le 15 décembre 2003

Certains diplomates européens en poste à Beyrouth mettent en garde contre la volatilité et la précarité de la situation actuelle au Moyen-Orient. Selon eux, d’ici à l’élection présidentielle américaine, la région est exposée à des confrontations et des escalades militaires à grande échelle. Elle pourrait tout aussi bien connaître une accalmie, à condition que les différentes parties concernées s’engagent d’abord à aider les USA à en découdre avec la résistance en Irak de sorte que les Irakiens puissent effectivement exercer le pouvoir à partir du mois de juin. Un retour au calme en Irak renforcerait la position du candidat George W. Bush aux prochaines élections. En effet, les pertes quasi quotidiennes en soldats américains tués par la résistance irakienne se répercutent négativement sur la cote de popularité du président US. C’est d’ailleurs pour cette raison que l’Administration Bush insiste auprès de l’Iran et de la Syrie (limitrophes de l’Irak) pour mieux contrôler leurs frontières de manière à empêcher l’infiltration d’éléments armés dans le pays. En opposant une fin de non-recevoir à certains Etats désireux de contribuer à la reconstruction de l’Irak et de conclure des contrats dans ce cadre, Washington cherche à faire pression sur les parties qui avaient refusé dès le début de participer à une guerre en Irak, et qui refusent toujours d’y envoyer des troupes pour épauler les forces de la coalition contre les "actes terroristes" irakiens. L’Administration Bush accuse ainsi ceux qui se contentent d’assiter en spectateurs à la lutte des forces américaines et britanniques contre les éléments armés irakiens d’encourager - sciemment ou non - le terrorisme.
Trêve en Palestine

Les diplomates européens susmentionnés estiment d’autre part que les groupuscules palestiniens extrémistes devraient s’abstenir d’entreprendre des opérations-suicide tout au long de la période qui précède les élections américaines. En effet, de telles opérations risquent fort d’entraîner une riposte militaire israélienne à grande échelle que Washington ne pourra pas stopper. Selon les mêmes sources, l’Administration US aurait d’ailleurs mis en garde le président Hosni Moubarak contre des développements de ce genre. Le chef de l’Etat égyptien devait transmettre à son tour ce message aux représentants du Hamas et du Jihad islamique récemment réunis au Caire. Le but était de convaincre ces factions palestiniennes de la nécessité d’aboutir à un accord de cessez-le-feu, même si cette trêve devait être unilatérale, l’essentiel étant que la balle soit désormais dans le camp israélien.
Détente au Sud

Les diplomates européens posent une autre condition à une détente au Moyen-Orient : le maintien de la trêve au Liban-Sud, au niveau de la ligne bleue en particulier. Par ailleurs, ajoutent-ils, le Hezbollah doit à tout prix s’abstenir d’aider l’intifada palestinienne, ainsi que les combattants de la résistance en Irak. Washington aurait ainsi informé les dirigeants à Beyrouth et à Damas du fait que toute opération militaire à la frontière libano-israélienne pourrait dégénérer en une véritable escalade entre l’Etat hébreu, d’une part, le Liban et la Syrie, d’autre part. Et les Etats-Unis seraient d’autant plus impuissants à l’enrayer que la période préélectorale dans le pays interdit à l’Administration Bush de mécontenter le lobby juif de crainte de perdre ses voix précieuses. D’où la volonté américaine d’entretenir le calme dans la région et d’éviter tout acte susceptible de dégénérer en véritable conflit. L’Etat hébreu pourrait effectivement prendre comme prétexte n’importe quel acte hostile pour se lancer dans une offensive de grande envergure et profiter ainsi de la période électorale aux Etats-Unis. L’Administration Bush favoriserait de surcroît une reprise des pourparlers de paix après l’élection présidentielle. Les USA estiment en effet qu’une relance des négociations aujourd’hui est pratiquement impossible dans la mesure où ce sont les idées extrémistes qui prévalent aussi bien dans le camp israélien que dans le camp palestinien. De fait, le cabinet Sharon ne semble guère disposé à promouvoir l’application de la "feuille de route", encore moins l’Initiative de Genève. De son côté, le gouvernement palestinien n’est pas à même de convaincre les factions extrémistes de l’importance d’une trêve en vue de relancer les pourparlers. D’où la nécessité d’observer actuellement la plus grande retenue et de faire preuve de prudence, insistent les diplomates européens.    haut
 
Israël-Palestine : la paix virtuelle

L'initiative de Genève prouve qu'un accord détaillé est possible

 

par JOSEPH LIMAGNE, publié dans Ouest-France le 2 décembre 2003

Présenté lundi en grande pompe médiatique, le "pacte de Genève" pour la paix israélo-palestinienne est un accord virtuel, faute d'avoir été signé par des gouvernements. Pourtant, jamais aucun texte sur le sujet n'a été négocié et rédigé avec tant de précision. Pendant des mois, deux délégations non officielles ont repris un à un tous les éléments du débat. Pour avoir participé à nombre de négociations depuis dix ans, l'Israélien Yossi Beilin, ancien ministre de la Justice, et le Palestinien Yasser Abed Rabbo, en connaissaient tous les paramètres. Ni l'un ni l'autre n'occupent plus de fonctions officielles. Ils se sont efforcés de compenser leur manque de légitimité politique en prenant appui sur la "société civile", chez eux comme à l'étranger. D'où le relief donné à la cérémonie d'hier.
Les tentatives précédentes
Les accords d'Oslo (1993) affirmaient la reconnaissance mutuelle d'Israël et de l'Organisation de libération de la Palestine. Ils prévoyaient la mise en place transitoire d'une autonomie palestinienne. Le plan Clinton (2000) préconisait un Etat palestinien indépendant sans droit au retour des réfugiés. Il a buté sur cette disposition. La "feuille de route" (2003) élaborée par le Quartette (Etats-Unis, Union européenne, Russie, Onu) exige l'arrêt de l'intifada, le gel de la colonisation juive et fixe à 2005 la naissance de l'Etat palestinien. Elle est actuellement au point mort.
La méthode
Tirant les leçons de l'échec des accords d'Oslo, qui donnaient la priorité à des mesures de confiance, préalables à la négociation, en fin de parcours, des points les plus épineux, les protagonistes de l'initiative de Genève ont choisi, cette fois, de commencer par le plus difficile. Ils n'ont rien éludé. Chacun a fait des concessions. A bien des égards, leur texte s'inscrit dans la continuité des négociations infructueuses de Camp David (2000) et de Taba (2001). Il finalise un accord qui fut tout près d'être conclu avant l'élection d'Ariel Sharon.
Les termes de l'accord
S'il devait être signé par les gouvernements israélien et palestinien, le pacte de Genève deviendrait un accord de paix définitif, chacun renonçant à faire valoir ensuite la moindre revendication. Les deux Etats se reconnaissent mutuellement.
­- Les frontières sont celles qui prévalaient le 4 juin 1967, avant la guerre des Six Jours. Néanmoins, 2,5 % du territoire de Cisjordanie, comprenant des colonies proches de la frontière ou de Jérusalem, sont cédés à Israël en échange d'un élargissement équivalent de Gaza.
-­ Les colonies juives sont évacuées, à l'exception de celles figurant dans les zones échangées. Elles doivent être remises en bon état aux Palestiniens.
-­ Le droit au retour des 3,7 millions de réfugiés palestiniens n'est pas mentionné. Quelques-uns seront autorisés à revenir en Israël. La plupart deviendront citoyens de la Palestine ou de l'État arabe où ils résident. Une indemnisation, versée par Israël et la communauté internationale, compensera les préjudices subis.
-­ La vieille ville de Jérusalem est partagée, le quartier juif et le Mur des Lamentations sous autorité israélienne, les quartiers arabes et chrétiens et l'Esplanade des mosquées (Mont du Temple) sous souveraineté palestinienne. Chaque Etat aura sa capitale dans la partie de Jérusalem qui lui revient. Les Israéliens consentent à ce découpage en échange de la renonciation, par les Palestiniens, du droit au retour des réfugiés.
-­ Une force multinationale, déployée sur le territoire d'une Palestine démilitarisée et dans la vieille ville de Jérusalem, garantit la sécurité et l'application des accords, sous l'autorité d'un groupe d'observation formé par le Quartette.
Quel avenir ?
Ariel Sharon ne veut pas entendre parler de ce pacte. Tous les partis palestiniens crient à la trahison. Les dirigeants du monde le soutiennent du bout des lèvres. Ses promoteurs savent qu'il ne sera pas appliqué demain, mais comptent sur l'opinion publique pour que s'impose l'évidence qu'une solution est possible puisqu'elle a été négociée dans ses moindres détails.    haut

La stratégie européenne de sécurité

Au service d'un monde plus sûr et plus équitable

 

par JAVIER SOLANA, publié dans le Figaro le 13 décembre 2003

L'auteur est haut représentant de l'Union européenne pour la politique étrangère et de sécurité commune

C'est désormais une réalité. L'Europe dispose de sa propre stratégie de sécurité. L'Europe est un acteur global. Renforcer l'efficacité du système multilatéral et construire la sécurité dans son voisinage ; traiter les problèmes à la source et s'engager systématiquement de façon préventive : telles sont les nouvelles lignes d'horizon. Les chefs d'Etat et de gouvernement de l'Union européenne ont adopté le document hier. Trois raisons au moins méritent que l'on s'arrête un instant pour bien mesurer la portée de l'acte : pour la première fois, l'Europe définit d'elle-même les conditions et les enjeux de sa propre sécurité ; ensuite, elle trace les voies qui selon elle permettront de construire un monde plus uni, plus sûr et plus équitable ; enfin, elle revendique le caractère irremplaçable de la relation transatlantique.
D'abord donc la définition de sa sécurité par l'Europe. L'adoption de sa première stratégie de sécurité révèle une Europe plus crédible et plus active. 25 Etats réunissant 450 millions de personnes et produisant le quart de la richesse mondiale s'accordent sur une définition commune des défis et des menaces du monde d'aujourd'hui, ainsi que sur les objectifs stratégiques et les voies à privilégier pour y faire face. Les Européens ont des valeurs à promouvoir et des intérêts à protéger - ne serait-ce que ceux que leur commandent l'histoire et la géographie. Mais forte de tous ses membres, anciens et nouveaux, l'Europe est aussi un acteur global. Elle se doit donc d'assumer sa part dans la responsabilité de la sécurité internationale et de la construction d'un monde meilleur. A défaut d'une telle démarche, tous les discours sur la place de l'Europe dans le monde seraient vains : si elle veut agir, l'Union européenne se doit de développer une analyse propre. Bien sûr, l'affichage d'une telle ambition ne va pas sans difficultés. La crise irakienne l'a illustré cette année. Mais six mois plus tard, l'adoption de notre stratégie de sécurité permet non seulement de relativiser les divisions d'alors mais aussi de souligner une maturité nouvelle des Européens.
Parce que la sécurité de ses citoyens est en jeu, l'Europe veut traiter en priorité celles des menaces qui s'appliquent directement à elle. J'en citerai trois parmi les plus pressantes : le terrorisme qui a pris pour cible et déjà attaqué certains de nos pays ; le crime organisé international susceptible tant de se livrer à la traite des êtres humains que de prêter main-forte aux terroristes ; les conflits régionaux qui, comme au Proche-Orient, continuent de sévir près de chez nous. Parce ce qu'elle est un acteur global dans un monde chaque jour plus interdépendant, l'Europe veut aussi se donner les moyens de faire face aux menaces plus lointaines. Les risques nucléaires en Asie ou ceux de prolifération au Moyen-Orient, entre autres, sont de vraies sources d'inquiétude pour l'Europe. A fortiori depuis que l'on sait que des mouvements terroristes n'hésiteraient pas à user d'une violence illimitée pour provoquer un maximum de victimes civiles. Désormais, sécurité intérieure et sécurité extérieure sont indissolublement liées. Un seul chiffre suffit à l'illustrer: 90 % de l'héroïne vendue en Europe provient d'Afghanistan via les Balkans. C'est donc à l'étranger que se situera souvent la première ligne de défense. C'est d'ailleurs l'une des raisons pour lesquelles l'Europe consent les efforts nécessaires au déploiement de forces en Afghanistan ou dans les Balkans par exemple.
Second élément majeur de la stratégie européenne de sécurité : les voies privilégiées pour construire un monde plus uni, plus sûr et plus équitable. La toute première est celle de l'efficacité du multilatéralisme. Aucun pays n'est en mesure de faire face, seul, aux problèmes complexes de notre temps. La coopération est vitale. C'est pourquoi une société internationale plus forte, le bon fonctionnement des institutions multilatérales et la fondation de l'ordre international sur le droit demeurent parmi les premiers objectifs stratégiques de l'Union européenne : le renforcement de l'Organisation des Nations unies constitue une priorité européenne. Dans le même ordre d'idées, parce qu'elle est en relation avec chaque partie du monde, l'Europe a à cœur d'établir des partenariats stratégiques avec la Russie bien sûr, mais aussi avec tous ceux qui partagent ses objectifs et ses valeurs et qui sont prêts à les soutenir en Afrique, en Amérique latine et en Asie. Un monde davantage uni donc, mais aussi plus sûr. Ceci implique pour l'Europe d'être capable d'engagement préventif. C'est-à-dire d'être capable, au nom de l'approche globale qui est la sienne, de mettre en œuvre toute la panoplie d'outils politiques et économiques dont elle dispose ainsi que ses Etats membres, de lancer des initiatives diplomatiques, de conduire des opérations civiles, policières, ou militaires, avant que la situation dans les pays autour d'elle ne se détériore, avant que des situations d'urgence humanitaire ne surviennent à quelque endroit du monde ou lorsque des risques de prolifération sont détectés. A ce titre, le cas du nucléaire iranien a récemment démontré le bien-fondé de la nouvelle démarche des Européens.
Un monde plus équitable aussi. L'approche européenne consiste à considérer qu'aucune des nouvelles menaces n'est purement militaire et ne peut donc pas être contrée par des moyens purement militaires. Ainsi la manière la plus concrète de faire face consistera-t-elle parfois à s'attaquer à des problèmes plus anciens - contribuer au règlement d'un conflit régional par exemple - à traiter à la source les problèmes susceptibles d'alimenter les menaces. Lutter contre l'extrême pauvreté et les pandémies dans les pays en développement, prévenir de dangereuses compétitions pour des ressources naturelles ou énergétiques, contribuer à la meilleure répartition des fruits de la globalisation constituent, parmi d'autres, de vrais enjeux de sécurité pour l'Europe.
Dernier élément enfin : la relation avec les Etats-Unis. Parmi les messages dont la stratégie de sécurité européenne est porteuse, il en est un auquel je suis tout particulièrement attaché : la relation transatlantique est irremplaçable. En agissant ensemble, l'Union européenne et les Etats-Unis peuvent constituer une formidable force positive dans le monde. La raison en est très simple. L'Europe est le seul partenaire global dont dispose l'Amérique. Et réciproquement. Aucun des grands défis auxquels les Etats-Unis comme l'Europe sont confrontés ne peut être traité sans l'appui et l'implication de l'autre. Dans leur majorité, ces défis se posent sur les deux rives de l'Atlantique. L'Europe n'est pas plus à l'abri du terrorisme que les Etats-Unis. Elle en a même malheureusement une expérience plus ancienne. Plus que jamais il est essentiel que la coopération et l'assistance mutuelle continuent à se développer dans ce domaine. De même, la coordination de nos efforts est cruciale pour contrer la prolifération des armes de destruction massive. La concentration de nos énergies est elle aussi toujours impérative pour résoudre les conflits régionaux. Les Balkans en ont apporté la preuve hier. Aujourd'hui et demain à l'évidence, ce sera la clef pour construire la paix au Proche-Orient, sans laquelle il n'y aura guère de chances de résoudre les autres problèmes de la région. De cela, deux conclusions doivent être tirées. La première s'impose d'elle-même : notre partenariat gagnera en efficacité s'il est équilibré. A charge pour l'Europe de développer encore ses capacités et de renforcer sa cohérence ; à charge pour l'Amérique d'adopter une approche plus ouverte à l'action conjointe.
La deuxième conclusion est tout aussi évidente : parce qu'il se doit d'être global, le partenariat transatlantique ne peut se résumer à la seule relation UE-Otan. Celle-ci constitue une expression importante de la relation avec les Etats-Unis et elle est une des dimensions essentielles de la politique européenne de sécurité et de défense; mais elle ne peut pas être utile lorsqu'il s'agit de tenter de régler les problèmes à Cancun ou d'apporter une solution aux problèmes nord-coréen et israélo-palestinien. La stratégie de sécurité reflète ce qu'est l'Union européenne. C'est-à-dire ni un Etat ni une organisation militaire, mais un nouvel acteur global qui, s'appuyant sur un projet politique et économique, se dote des instruments civils et militaires qui lui permettront de jouer son rôle dans la gestion des crises. Pour ces raisons, la stratégie de sécurité européenne marque une nouvelle étape clé dont je ne doute pas que les Européens eux-mêmes comme tous leurs partenaires sauront tirer parti pour ensemble bâtir un monde meilleur.    haut
 
Sauvons les acquis de l'Union

Une Amérique sans mémoire, une Europe sans vision sont à la racine des crises entre les deux puissances

 

par NICOLE GNESOTTO, publié dans Libération le 15 décembre 2003

L'auteur est directrice de l'Institut d'études de sécurité de l'Union européenne

La gravité de la crise européenne et transatlantique ne tient pas tant aux injures et ressentiments réciproques, qui se propagent pourtant comme une traînée de poudre, qu'à la conjonction de deux mouvements ravageurs : une Amérique sans mémoire, une Europe sans vision. Du côté de l'administration Bush, la stratégie fut systématiquement, depuis le 11 septembre 2001, de jouer sur toute une gamme de relations bilatérales et de coalitions ad hoc, quitte à carboniser au passage les alliances et les institutions européennes, pourtant patiemment construites par eux-mêmes depuis plus de cinquante ans. L'offensive contre la Cour pénale internationale, en 2002, reste à cet égard exemplaire. Or, en jouant le bilatéral en Europe, ils ne pouvaient que récolter la division des Européens, et donc l'éclatement conjugué de l'Otan et de l'Union. Qu'un certain discours américain se permette d'injurier, de marginaliser ou de menacer de représailles le couple franco-allemand, est non seulement incompréhensible : c'est une faute grave et une insulte à l'histoire collective de tous les Européens. La seconde erreur américaine fut d'antagoniser tout aussi systématiquement leurs relations avec les alliés. Le "qui n'est pas avec nous est contre nous" aurait du être impensable au sein de l'Alliance atlantique ; il en est devenu le fondement. Ce ne sont donc pas les désaccords entre les Etats qui sont en train de tuer l'Otan : c'est l'interdiction du désaccord qui est, par sa violence même, meurtrière. Et suicidaire aussi pour l'Amérique : remplacer un leadership de conviction par un principe d'autorité idéologique laisse mal augurer de la solidité des nouvelles alliances que Washington est en train de créer.
Côté européen, ce n'est pas le déficit de mémoire qui s'avère destructeur, c'est, au contraire, le trop plein de ressentiments et de règlements de comptes différés, joint aux sentiments de panique multiformes devant les perspectives doublement désastreuses de conflit en Irak ou de conflit avec les Etats-Unis. Comme si cinquante ans de construction européenne, de solidarité partagée à quinze, n'avaient créé d'autres réflexes collectifs que cette course au chacun pour soi. Ce n'est pas l'Irak qui divise en effet les Européens -­ il n'y a eu à ce jour aucune discussion sérieuse à quinze ni sur la menace irakienne, ni sur les conséquences d'une guerre en Irak -, c'est leur rapport à l'Amérique du XXIe siècle, dans un imaginaire politique du XIXe. L'idée que, ensemble et unies, les vieilles nations européennes pourraient avoir un rôle stabilisateur dans les affaires du monde n'est tout simplement pas (encore) inscrite dans cet horizon-là. Des deux côtés surtout, un déficit béant de responsabilité historique. Il est navrant de voir les responsables et les médias des plus grandes démocraties du monde rivaliser dans la production de sophismes les plus absurdes : que la seule façon de sauver le rôle de l'ONU et du Conseil de sécurité est que chacun y épouse les positions américaines ; que le seul critère de positionnement sur une crise internationale est la relation transatlantique, à l'exclusion de tout autre facteur de complexité tel la construction européenne, la stabilité du Moyen-Orient, l'adhésion des opinions publiques démocratiques, etc. ; qu'être contre la guerre aujourd'hui, c'est être l'ennemi de l'Amérique ; que l'on pourrait reconstruire une Europe atlantique en contournant la France et l'Allemagne ; qu'à l'inverse, on pourrait refonder l'Union politique de l'Europe sur la base du seul axe Paris-Bruxelles-Berlin, etc.
Au-delà de ces sornettes, il est tragique de voir l'ONU, l'Otan, l'Union européenne affronter la crise existentielle la plus grave de leur histoire, pour un enjeu que personne ne parvient à définir. Il n'est pas difficile en effet de dérouler le fil du pire qui pourrait être devant nous, ne serait-ce que pour l'Union elle-même : les parlements nationaux, et le parlement européen pour ce qui le concerne, ratifieront-ils les processus d'élargissement comme si de rien n'était, voteront-ils les budgets d'aide à la reconstruction éventuelle de l'Irak, sans parler d'autres financements extraordinaires éventuellement nécessaires ? Le tout dans le respect du pacte de stabilité constitutif de l'euro ? Sauvera-t-on les acquis communautaires sur fond de déchirement politique des Etats ? La vérité de cette crise, c'est que l'enjeu, pour l'avenir de l'Union, dépasse largement la seule question de la politique étrangère européenne, qu'elle soit commune ou pas. L'Union est d'abord un tout : tout sera sauvé ensemble ou massacré ensemble. Que la logique de guerre soit déjà décidée à Washington, sans doute. Mais que les Européens adoptent pour eux-mêmes une telle politique de la terre brûlée et déclenchent, par leurs divisions, l'atomisation de leur propre planète européenne ne peut pas être une fatalité. Messieurs les chefs d'Etat et de gouvernement, la crise irakienne vaut-elle une telle déroute européenne ?    haut
 
Société civile - Le balbutiement d’une nouvelle culture démocratique

"Mémoire pour l’avenir" a organisé une journée de rencontre à l’Unesco

 

par FADY NOUN, publié dans l'Orient-le Jour le 1er décembre 2003

Que la guerre civile (1975-1990) ne soit pas finie dans les esprits, il n’est pour s’en convaincre que de voir ce qui vient de se passer au cours des élections estudiantines qui viennent de se dérouler sur la plupart des campus. Forces libanaises et Courant patriotique libre face à face, à Jbeil : quatre personnes hospitalisées. L’hymne syrien face à l’hymne libanais à l’AUB. Répression étatique féroce, presque milicienne. Tous les clivages de la guerre sont là, y compris la loi du plus fort, exercée aujourd’hui par un pouvoir qui n’est pas encore celui d’un Etat démocratique, du moment que ses pratiques ne sont pas encore justiciables et qu’il n’a pas de compte à rendre à la population. D’évidence, la jeune génération n’a pas tiré les leçons de la guerre, puisqu’elle la reproduit, en petit, sur les campus, et la culture démocratique en est encore à balbutier. Consciente que "le passé envahit toujours le présent" et que "la politique de l’oubli n’a rien donné", l’ONG "Mémoire pour l’avenir" a organisé, samedi, dans la petite salle de l’Unesco, un face-à-face entre "des témoins de la guerre" et la génération montante, qui n’a connu de la guerre que les abris ou les régions sûres, et qui n’a hérité du Liban qu’un projet de pays.
Présentée par Amal Makarem et Nizar Saghiyé, deux membres fondateurs de l’association "Mémoire pour l’avenir", puis par Samir Kassir qui en a esquissé le format et défini les limites, la journée a donné l’occasion à une douzaine d’étudiants de diverses universités (AUB, Alba, USJ, Université libanaise) d’écouter quatre témoignages de la guerre et de poser à leurs auteurs les questions qui les travaillent. Ce faisant, les étudiants choisis se sont également fait l’écho des questions recueillies auprès de leurs condisciples, soit oralement, soit sur l’adresse électronique de l’association. Il était convenu de se limiter à la période 1975-1990, soit de l’attentat contre l’autobus de Aïn el-Remmaneh à l’accord de Taëf. Mais ni les témoins choisis ni les étudiants n’ont pu s’y tenir. Les causes, notamment historiques, du conflit libanais remontent, à tout le moins, à la débâcle de 1967. Ses conséquences, malgré le silence des canons, qui n’est pas rien, comme l’a rappelé Samir Kassir, continuent à être douloureusement ressenties. Les témoins choisis étaient successivement Ghazi Aridi, qui était là en sa qualité personnelle et non ministérielle (M. Aridi a longtemps été rédacteur en chef de la Voix de la Montagne, la radio du PSP), Samir Frangié, en sa qualité d’ancien membre maronite du Mouvement national, Talal Salman, rédacteur en chef du quotidien as-Safir et Joseph Aboukhalil, ancien rédacteur en chef du quotidien al-Aamal, appartenant au parti Kataëb. Aucun n’a vraiment porté les armes, mais trois d’entre eux, Aridi, Salman et Aboukhalil, ont usé de l’information comme des armes de mobilisation et parfois de propagande, aussi mortelle que les armes puisqu’elle contribuait à la perpétuation de la guerre dans les esprits et dans les faits.
Face aux questions qui leur ont été posées, devant le tribunal de leur culture et de leur conscience, les témoins de la guerre étaient inégalement contrits. Seul Joseph Aboukhalil, qui a rédigé un ouvrage autocritique sur le rôle joué par son quotidien durant la guerre, a reconnu la pauvreté de la culture politique, en 1975. "Nous ne connaissions pas l’importance de la reconnaissance de l’autre. Une telle reconnaissance n’existait pas dans notre culture politique", a-t-il affirmé tout simplement. La place manque pour dire toute la richesse de cette journée de rencontres destinée à servir de catharsis à nos mémoires, véritable creuset d’une nouvelle culture politique qui soit aussi une culture tout court. L’une des impressions les plus fortes qu’on en tire, c’est la conscience de la violence inouïe faite au Liban d’autant plus cruelle qu’elle a forcé les Libanais à devenir leurs propres bourreaux, ainsi que l’épouvante secrète qui les a empêchés de se parler. Symptomatique de ce balbutiement de dialogue, les témoins de la guerre ont parlé mais ne se sont pas écoutés.
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De précieuses réserves d'eau douce en pleine mer Méditerranée

L'histoire géologique du bassin méditerranéen a favorisé la création de véritables rivières qui, après avoir traversé des terrains calcaires, jaillissent au large des côtes. Une de ces sources vient d'être captée non loin de Menton

 

par CHRISTIANE GALUS, publié dans le Monde du 30 juillet 2003

En Méditerranée, juste à proximité des côtes, de nombreuses sources d'eau douce se déversent en mer, ce que les pêcheurs et les marins ont depuis longtemps observé quand la mer est calme : des remous apparaissent en surface, et le milieu prend des teintes inhabituelles. Les hommes de l'Antiquité ne s'y sont pas trompés, qui, il y a 3.000 ans, ont essayé de récupérer cette manne sur l'île de Ruad (Syrie). Les Phéniciens y avaient construit un dispositif de captage qui alimentait la ville d'Amrit. Les marins grecs, eux aussi, recueillaient l'eau de certaines sources sous-marines au moyen d'amphores retournées et lestées. Aujourd'hui, face à la pénurie grandissante d'eau potable et à l'augmentation des populations sur le pourtour de la Méditerranée, il est tentant de récupérer l'eau de telles sources dont quelques-unes sont exploitables. Certaines en effet sont saumâtres. D'autres trop éparpillées dans des lits de gravier et donc difficiles à capter. D'autres enfin sont situées à trop grande profondeur. Or, pour qu'une exploitation soit rentable, il faut que ces sources ne soient pas distantes de plus de 3-4 kilomètres de la côte et qu'elles soient situées à une profondeur maximale de 100 mètres.
Plus légère que l'eau de mer
Une première tentative de récupération d'eau douce a été conduite avec succès le 23 juillet sur la source italienne Mortola par la société Nymphea Water, une filiale de Géocéan créée en 1984 par Pierre Becker, ancien directeur de la Comex. La source, qui se trouve à 800 mètres de la côte, entre Menton et Vintimille, jaillit à 36 mètres de profondeur. "L'eau, plus légère que l'eau de mer, remonte naturellement jusqu'à la surface et offre, sans installation de pompage, un débit de 150 litres/heure", explique Paul-Henri Roux, directeur commercial de Nymphea Water. Mais, précise-t-il, "il ne s'agit encore que d'une unité pilote, qui a coûté 2 millions d'euros et qui sera testée un an afin d'évaluer les conditions scientifiques et économiques d'une possible production industrielle". L'installation de prélèvement a été mise en place grâce à un navire océanographique de la Comex, le Minibex,