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PRESSE  RJLIBAN  N°97 - sélection de l'automne 2003 (1)  

                                       

TITRES
 
Le Liban touché de plein fouet par la tragédie en Arabie saoudite
Sept tués et 53 blessés libanais dans l’attaque-suicide contre un centre résidentiel à Ryad
 

paru dans l'Orient-le Jour le 10 novembre 2003

Touché de plein fouet par la tragédie, le Liban était sous le choc hier après l’attentat contre un complexe résidentiel de Ryad, le Mouhaya, qui a fait au moins dix-sept morts, dont sept Libanais. Les mots manquent pour décrire l’attentat, qui a décimé des familles et semé la douleur et le deuil dans les foyers libanais. Perpétré dans la nuit de samedi à dimanche, l’attentat à la voiture piégée contre le complexe proche du palais royal al-Yamama, résidence d’expatriés de pays arabes essentiellement, mais aussi d’Occidentaux, a fait également 122 blessés, selon les chiffres disponibles en début de soirée. Parmi eux, 53 sont libanais, assure-t-on de source saoudienne. On sait du reste que 60 % des résidents du complexe résidentiel étaient de nationalité libanaise, certains d’entre eux portant aussi une nationalité américaine. Selon les témoignages recueillis auprès des Libanais résidant sur place, l’attaque a commencé par des tirs d’armes automatiques provenant d’un monticule situé au voisinage du complexe. Ces tirs ont visé les appartements illuminés. Peu après, un véhicule militaire, probablement volé, a forcé l’entrée du complexe. Ses occupants portaient des uniformes similaires à ceux des gardiens du complexe. Certains des assaillants tiraient dans toutes les directions, pendant que la voiture fonçait sur l’un des ensembles du complexe, avant d’exploser.
Deux autres explosions ont également été entendues, ajoutent des témoins libanais de l’attentat, ainsi que des rafales d’armes automatiques entre les immeubles, dans les escaliers et à l’intérieur de certains appartements. Des témoins assurent que beaucoup de Libanais ont eu le visage criblé par des bris de verre. Le complexe résidentiel Mouhaya comprenait 200 villas et bungalows, et abritait environ 600 personnes, des couples avec leurs enfants pour la plupart et, parmi les Libanais, de nombreux cadres actifs dans des agences de publicité . De sévères mesures de sécurité ont été prises autour de son périmètre, à l’issue de l’attaque. Cinq enfants, dont trois libanais, figurent parmi les victimes de cet attentat attribué par un responsable saoudien à el-Qaëda, le réseau terroriste d’Oussama Ben Laden. Les deux petits libanais tués identifiés d’abord sont Raya Mezher (4 ans) et son frère Jade (8 ans). "Leur mère, qui a échappé à l’attentat, était enceinte et a perdu son bébé tandis que leur père est hospitalisé dans un état grave", ont indiqué leurs proches, déchirés par la douleur. Il s’agit des enfants de Charbel Mezher, un cadre de l’agence de publicité Fortune Promoseven. On apprenait en fin de soirée que Richard Haïdar, sa femme Nancy et leur fils Jade avaient tous trois trouvé la mort dans l’attentat, le véhicule piégé ayant explosé pratiquement sous leur pavillon. Les deux autres morts libanais sont Nina Gébrane et Rania Saleh.
Dispositions pratiques

Le président Emile Lahoud et de hauts responsables civils et religieux ont vivement condamné cet attentat. A la suite de concertations avec le chef de l’Etat et le Premier ministre, une délégation composée de trois diplomates s’est envolée en milieu d’après-midi pour Ryad avec pour mission d’apporter une assistance matérielle et morale aux familles des victimes libanaises. Cette délégation pourrait décider sur place de rapatrier les blessés. L’ambassade du Liban a convoqué les Libanais habitant le complexe résidentiel Mouhaya à se retrouver aujourd’hui au siège de la chancellerie, à 13 heures, pour discuter des dispositions pratiques que voudraient prendre les Libanais visés par l’attentat, pour ce qui concerne essentiellement le rapatriement éventuel de ceux qui le désirent, le relogement des autres et l’octroi de nouveaux passeports à ceux qui les ont perdus dans la tragédie. Selon une source proche de l’ambassade du Liban à Ryad, le Premier ministre aurait provisoirement mis à la disposition des Libanais, ayant perdu leurs biens dans l’explosion, des pavillons dans le complexe résidentiel Oger-Arabie saoudite. Le fils de M. Hariri, Saad Hariri, serait en étroit contact avec l’ambassadeur du Liban pour coordonner l’opération de secours aux Libanais sinistrés. Le Premier ministre lui-même est entré à plusieurs reprises en contact avec le diplomate, pour faire le point de la situation au fur et à mesure que l’ampleur de la tragédie se précisait.
La délégation des AE qui s’est rendue hier à Ryad comprend MM. Haytham Jomaa, directeur des Emigrés, Ghassan Naamani, directeur des Affaires arabes et ancien ambassadeur du Liban en Arabie saoudite et Youssef Sadaka, conseiller. Elle a effectué hier à son arrivée une tournée des hôpitaux où sont soignés les blessés libanais et a donné rendez-vous à tous les résidents du complexe visé par l’attentat, à midi, à l’ambassade du Liban. A Beyrouth, une cellule de crise a été mise sur pied pour assurer le suivi de l’affaire. Les personnes désireuses d’obtenir aujourd’hui des informations au sujet des attentats et des victimes doivent prendre contact avec la direction des affaires politiques du palais Bustros. Forte de plus de 100.000 personnes, la communauté libanaise en Arabie saoudite est une des plus actives au royaume et a grandement contribué à son développement économique. Les Libanais présents en nombre en Arabie saoudite depuis la fin des années soixante travaillent dans presque tous les secteurs : banque, publicité, éducation, hôpitaux, commerce et alimentation. Mais avec la récente montée des actes terroristes dans le royaume, certains Libanais commencent à envisager de partir vers des cieux plus cléments.     haut
 
Israël-Palestine hors les murs

L'aveuglement israélo-américain risque de nourrir le Jihad et de provoquer une extension du conflit au-delà des frontières

 

par DOMINIQUE THOMAS, publié dans Libération le 25 septembre 2003

L'auteur a écrit "Londonistan, la voix de l'islam" (Ed. Michalon)
Depuis plusieurs mois, la lente dégradation du conflit israélo-palestinien promise à une déflagration totale laisse transparaître de sérieux risques de débordement sur la scène extérieure. En effet, la question palestinienne représente déjà une icône, un symbole en plus d'un formidable vecteur de mobilisation pour les différents courants jihadistes internationaux de l'islam politique. Le passage à la lutte armée avait pourtant été jusque-là reporté pour de multiples raisons de mise en oeuvre ­ singularité des frontières, enclavement des territoires et présence d'un nationalisme palestinien structuré et efficace. Du fait des positions conjuguées israélo-américaines dans la région, le danger d'une délocalisation pourrait bien puiser ses racines à l'intérieur même des territoires palestiniens. Lorsque le Premier ministre israélien, Ariel Sharon, déclare vouloir "éliminer" purement et simplement le Hamas ainsi que d'autres groupes radicaux, il fait preuve d'une inconsciente naïveté ou d'un sentiment de supériorité qui comporte une série de hauts risques. Eliminer le Hamas et le Jihad islamique reviendrait à ignorer entre 20 et 30 % du peuple palestinien qui les soutient. Toutes les parties doivent prendre en compte que ces deux formations constituent une composante du champ politique palestinien. Tôt ou tard, elles entreprendront un processus de mutation politique comme le Hezbollah l'avait accompli en son temps, ce que l'Union européenne a très bien su saisir. De même, la liquidation de la tête politique du Hamas présente dans les territoires reviendra à donner carte blanche à une prise en main du mouvement par sa branche extérieure, plus radicale encore. Cela entraînera de nouvelles orientations de la mouvance, qui, n'ayant plus de frontières, risque de considérer le combat dans sa globalité, porté partout où des intérêts israéliens, voire américains, seront présents.
Sur un deuxième plan tout aussi essentiel, la gestion du futur de l'Autorité palestinienne, et de son leader Yasser Arafat, valide la même analyse. Sa liquidation physique ou politique entraînerait un cataclysme plus important encore. Le vieux chef palestinien demeure incontournable, il est le seul à pouvoir encore garantir une issue acceptable pour les deux parties. Là encore, il faut bien comprendre que son élimination se traduirait par une radicalisation totale de son groupe, le Fatah, intérieur comme extérieur, de la Palestine au camp de réfugiés du Liban. Elle provoquerait la création de brigades "Abou Ammar" (son nom de guerre) déterminées à disséminer le conflit sous différentes formes, y compris à l'extérieur. Tant au niveau de l'administration américaine que du gouvernement israélien, l'escalade apparaît la seule option, démontrant une absence totale de vision politique pour cette région. Le gel des affrontements armés dans les territoires, dans le cas d'une opération militaire d'envergure dans la bande de Gaza, stimulerait ce phénomène de délocalisation. Ce que l'on appelait le "terrorisme proche-oriental des années 70-80" serait alors de retour, et il n'aurait aucun mal à trouver des alliés de circonstance au sein des éléments de l'internationale jihadiste du réseau Al-Qaeda.      haut
 
"Jour tragique pour l'Amérique"

 

par PIERRE COCHEZ, pubié dans la Croix le 3 novembre 2003

Le secrétaire américain à la défense, Donald Rumsfeld, a parlé d'un "jour tragique pour l'Amérique" après les trois attaques qui ont coûté la vie à 19 Américains, dimanche 2 novembre, en Irak. Le même jour, trois autres Américains ont été tués dans deux attaques. Un soldat de la première division blindée de l'armée a trouvé la mort à Bagdad, tué par l'explosion d'une bombe artisanale au passage de son véhicule. Deux civils américains travaillant pour le corps des ingénieurs de l'armée à Falloujah ont également été tués dans une explosion similaire provoquée par un engin de fabrication artisanale placé le long d'une route. Ces attaques sont les plus meurtrières contre les forces étrangères en Irak depuis la fin de la guerre. Elles portent à 141 le nombre des soldats américains tués depuis cette date. Le secrétaire à la défense américain Donald Rumsfeld a néanmoins affirmé dimanche 2 novembre que les Etats-Unis poursuivraient leur guerre contre le terrorisme et leur action en Irak : "La seule chose à faire est de porter aux terroristes la guerre contre la terreur." Déjà, samedi à Mossoul, deux soldats américains avaient été tués lors d'une attaque à l'explosif. Alors que le véhicule d'un autre soldat sautait sur une mine à Bagdad.
Lutter contre les infiltrations de "terroristes"
Ces nouvelles pertes américaines interviennent presque six mois jour pour jour après l'annonce, le 1er mai par George W. Bush, de la fin des combats. A Bagdad, en fin de semaine dernière, des tracts attribués à l'ex-parti Baas avaient appelé les Irakiens à une grève générale de trois jours et à une "journée de résistance à l'occupation". Samedi 1er novembre, dans une capitale irakienne qui a connu la semaine dernière cinq attentats-suicides faisant plus de 40 morts, la plupart des écoles avaient fermé, les parents ayant renoncé à y envoyer leurs enfants. Mais de nombreux magasins restaient ouverts, tandis que la circulation reprenait normalement dans la journée. L'administrateur civil américain Paul Bremer s'est félicité samedi que l'appel à la grève n'ait pas été suivi. Dans le même temps, il annonçait que la taille de la Force de défense civile irakienne allait être augmentée, et l'entraînement de ses personnels accéléré. Dans l'armée, 27 bataillons seront mis sur pied et entraînés en un an, au lieu des deux initialement prévus. L'objectif est d'engager plus de 200.000 Irakiens dans la défense de leur pays d'ici à septembre 2004. Paul Bremer s'est aussi dit convaincu que Saddam Hussein était toujours vivant, en Irak, sa capture restant une priorité. Son village natal d'Ouja, près de Takrit, a été encerclé vendredi 31 octobre, l'armée américaine pensant qu'il pourrait être une base d'où sont organisées les attaques.
Sur le plan diplomatique, une réunion des ministres des affaires étrangères de sept pays voisins de l'Irak s'est ouverte dimanche 2 novembre en Syrie à Damas. Cédant aux pressions de Riyad, Koweït et Amman, qui avaient menacé de boycotter la réunion, la Syrie avait fini par inviter vendredi soir un représentant de l'administration irakienne. Celui-ci faisait savoir qu'il ne pouvait pas participer à la rencontre, en l'absence d'une "invitation officielle". La réunion de Damas devait notamment se pencher sur le problème des infiltrations de combattants étrangers. En visite samedi au Koweït, le nouveau président du Conseil de gouvernement irakien, le Kurde Jalal Talabani, avait appelé les pays voisins de l'Irak à aider le pays à lutter contre les infiltrations de "terroristes". Le New York Times affirmait samedi 1er novembre que des centaines de militants islamistes d'Europe et du Moyen-Orient sont en route pour l'Irak afin d'y combattre l'occupation étrangère et mener la "guerre sainte". Le quotidien américain citait notamment le juge antiterroriste français Jean-Louis Bruguière qui affirmait que "des dizaines de jeunes gens de confession musulmane et d'origines modestes ont quitté la France pour l'Irak depuis cet été". A Damas, selon l'agence Associated Press, les ministres devaient aussi affirmer soutenir le Conseil de gouvernement irakien et dénoncer les groupes terroristes opérant en Irak, soulignant que les forces d'occupation doivent rétablir la sécurité et la stabilité dans le pays qu'elles ont envahi en mars. Les ministres devaient également préconiser un renforcement du rôle des Nations unies, notamment dans la rédaction d'une nouvelle Constitution, la préparation d'élections et l'élaboration d'un calendrier pour la fin de l'occupation.     haut
 
Les pratiques des dirigeants minent l’Etat plus que les failles constitutionnelles

 

par EMILE KHOURY, publié dans l'Orient-le Jour le 1er novembre 2003

Le ver est-il dans le fruit, c’est-à-dire dans la Constitution de Taëf ? Ou en surface, sur la peau, c’est-à-dire dans les fantaisies irrégulières des dirigeants ? La controverse est aussi vieille que la présente république. Pour la simple raison que celle-ci n’a presque jamais fonctionné normalement. Mentor écouté, Fouad Boutros publiait, il y a déjà quelques années, un article intitulé "Le pourrissement du système politique par les pratiques." Depuis lors, rien n’a changé, si ce n’est en pire. L’ancien ministre écrivait en substance : "Les rapports tendus, parfois même teintés de violence, entre les cadres du pouvoir n’auraient pas suscité d’intérêt si, par leur interaction avec d’autres facteurs, ils ne constituaient une faille profonde dans l’édifice des institutions, un défaut dans leur marche. Les points de vue des différents acteurs politiques divergent quant à la délimitation des responsabilités en matière de dérive. Mais ils se retrouvent pour reconnaître que la Constitution est prise à la légère, facilement violée dans son esprit comme dans sa lettre."
"L’on est porté à croire que les débordements successifs découlent d’une mentalité, de penchants qui tendent à affaiblir les fondements de l’Etat. Seuls les naïfs ne réalisent pas que la kyrielle des pratiques politiques à l’ombre de Taëf présente les prémices d’un glissement continu du système pouvant, si l’on n’y prend garde, l’altérer dans ses spécificités et dans son esprit même. Les systèmes n’évoluent pas seulement par la modification des textes mais, parfois et sans y toucher, par la répétition de pratiques déterminées qui prennent valeur d’usages ce qui entraîne l’évaporation des textes." Il relève ensuite, toujours en substance, que "le tuteur-arbitre, quand il estime devoir intervenir, limite son rôle à l’assainissement des rapports personnels entre les officiels, pour ménager la stabilité du pouvoir, sans s’occuper des failles dans le fonctionnement des institutions. Certains pensent qu’il faut amender les articles de la Constitution régissant les relations entre les pouvoirs. Certes, cette mesure est nécessaire et devra être prise en temps dû, mais elle ne répond pas aux exigences de l’heure. Car la cause du mal actuel réside dans la mentalité de la classe dirigeante, que la révision constitutionnelle ne changerait pas. La dérive n’est pas liée à la Constitution". 
Dans ce sens, comprend-on ensuite, que, bien évidemment, la loi fondamentale ne prévoit nulle part que les autorités libanaises cèdent le pouvoir pour se soumettre à une tutelle. Ni que l’on peut mélanger entre les pouvoirs ou que l’on doit traiter l’entente ainsi que l’équilibre politique par le mépris, comme cela se fait et se voit. Ce qui est également le cas pour la pluralité, l’alternance, les droits, la solidarité sociale et les libertés en général. La déliquescence risque d’aboutir à l’anarchie ou à un régime autoritariste, prévenait enfin l’ancien ministre. Pour d’autres également, une révision de la Constitution ne réglerait pas le problème des mauvaises pratiques. Les textes ne peuvent pas amender les mentalités. La Constitution d’avant-guerre faisait l’objet de plaintes et de protestations multiples. Surtout, en fait, parce qu’elle était souvent mal respectée dans son esprit, c’est-à-dire que les comportements des responsables étaient abusifs. Il n’y avait d’ailleurs pas de grogne sensible visant la Constitution lorsque le pouvoir se tenait bien si l’on peut dire. Donc, selon ces personnalités, si Taëf est attaqué ou critiqué, c’est surtout à cause des mauvais usages adoptés, des conflits relationnels et non des textes. Les querelles entre le président de la République et le chef du gouvernement amènent un pôle parlementaire à rappeler ce mot de Saëb Salam : "Tout foyer divisé se détruit, et si le maître de céans ne bâtit pas sa demeure de ses propres mains, les maçons n’y pourront rien." Or la maison libanaise est non seulement divisée au niveau de sa direction, mais encore sans maître de céans unique. Il est difficile dans ces conditions d’édifier un Etat de droit et des institutions.
Tout comme il est difficile d’entreprendre une quelconque réforme administrative ou politique pour faciliter le redressement économique. Si la Constitution était bien appliquée, si le pays n’était pas gouverné sous la férule des rancunes entre ses dirigeants, on ne se plaindrait pas tantôt d’un pouvoir abusivement parlementariste et tantôt de la troïka ou des décideurs, qui n’auraient plus à intervenir. Le même pôle parlementaire se demande ensuite si ceux qui se jouent du sort du Liban ont intérêt à ce qu’il ne se dégage pas du cercle des secousses, que les présidents restent en conflit, que les gouvernements soient toujours piégés et sans cohésion interne. Le ministre Marwan Hamadé pense pour sa part que le Liban est doté d’un système de cohabitation, non seulement entre les présidents, mais aussi entre les communautés, ce que certains appellent la coexistence. Cela implique que si les liens sont rompus au niveau de la direction, la coexistence s’en trouve affectée au niveau de la base.     haut
 
Tous coupables

 

par WADIH EL-ASMAR, publié dans l'Orient-le Jour le 4 novembre 2003

L'auteur est vice-président du mouvement Solida (Soutien aux Libanais détenus arbitrairement)
C’est avec stupéfaction que je prends connaissance au fil des jours des déclarations liberticides des responsables politiques libanais et du procureur général. Dernièrement, j’ai découvert qu’il était interdit de critiquer un Etat étranger devant les instances internationales sans l’aval du gouvernement libanais. Cette mesure, dirigée officiellement contre l’intervention aux Etats-Unis de l’ancien Premier ministre Michel Aoun, dépasse de loin le cadre individuel. En tant que défenseur des droits de l’homme au Liban et partout dans le monde, cette mesure fait de moi un hors-la-loi au quotidien. Signer une pétition en faveur de Aung San Suu Kyi, prix Nobel de paix birmane, peut être considéré comme troublant les relations du Liban avec la Birmanie. Vouloir défendre Saadeddine Ibrahim en Egypte ou Sihem Benseddrine en Tunisie pourra être assimilé à de la trahison. D’ailleurs, que dire de notre action en faveur des Libanais détenus arbitrairement ? Dénoncer la mort lente et secrète à laquelle sont condamnés plus de 200 Libanais qui croupissent dans les geôles syriennes, c’est déjà de la haute trahison, alors allez défendre ces mêmes victimes devant le Parlement européen et cela devient de la... plus haute trahison. Avec toute cette absurdité, on nous explique qu’il ne s’agit là que de mesures normales que prendrait tout Etat démocratique... eh oui !
Si cette nouvelle atteinte à la liberté d’expression m’a fait réagir, c’est parce qu’elle s’inscrit dans une campagne de dénigrement systématique des ONG, quel que soit leur domaine d’activité. A suivre ce raisonnement absurde du régime libanais, toute expression ou tout engagement en faveur des droits de l’homme dans n’importe quel pays du monde nécessiteront une autorisation du Conseil des ministres à Beyrouth ! Il se peut que des esprits éclairés au Liban trouvent cela normal. Pour ma part, je trouve que le Liban vient de franchir un pas de plus vers la dictature en envoyant une nouvelle fois des messages négatifs à tous les citoyens libanais, qu’il accule par cette logique à se taire ou à s’exiler. L’aspect et l’utilisation politique de ces accusations ne doivent pas nous faire perdre de vue que nous sommes tous concernés par cette nouvelle conception de la liberté d’expression du régime libanais. N’y voir qu’un accident de parcours n’y changera rien. J’ai la désagréable certitude qu’il s’agit d’un mouvement de fond de régression et de musellement de la société civile et des opposants qui est en route. Alors, n’attendons pas que vienne notre tour pour réagir : écrivons tous à M. Addoum pour demander notre mise en examen pour toutes les pétitions que nous avons signées.     haut
 
Ce mur qui divise Jérusalem
Le long du mur "sécuritaire" qui coupe Jérusalem, des terrains, des villages et des familles palestiniennes se retrouvent divisés. Les recours posés par les maires n'ont aucune chance d'aboutir

 

par BENJAMIN BARTHE, publié dans la Croix le 3 novembre 2003

C'était à la fin du mois de juillet. Quelques jours avant que George W. Bush ne déroule le tapis de la Maison-Blanche sous les pas de Mahmoud Abbas et d'Ariel Sharon. A Sur Baher, un quartier arabe de Jérusalem, des soldats israéliens affichaient un avis de réquisition de terres. Une bande de trois kilomètres de long et 60 m de large était saisie pour les besoins de la barrière de sécurité, le dispositif anti-attentat construit par Israël à l'intérieur de la Cisjordanie. Alors que le premier ministre israélien s'apprêtait à réaffirmer son adhésion à la "feuille de route", le plan de paix international qui promet un Etat "viable" aux Palestiniens, dans les champs de Sur Baher, un ordre militaire placardé sur le tronc des oliviers ouvrait un nouvel épisode du dépeçage des Territoires occupés.
Depuis ce jour, les travaux de l' "enveloppe de Jérusalem", titre officiel de la barrière dans la Ville sainte, ont repris à vive allure. Dans la foulée de l'explosion du bus n° 2, un attentat suicide revendiqué par le Hamas, qui provoqua la mort le 19 août de 22 Israéliens, 11 ordres de saisies supplémentaires ont été publiés, concernant 800 dunums (80 ha) au sud-est de la ville. Une dizaine de kilomètres sont désormais en travaux entre Sur Baher et Al-Azzariya. Une section qui s'ajoutera aux deux tronçons récemment achevés : huit kilomètres au nord, en bordure de Ramallah, et 14 km au sud, en périphérie de Bethléem, bâtis respectivement à six kilomètres et trois kilomètres à l'intérieur de la Cisjordanie. Ariel Sharon, que les disciples de la "Séparation" soupçonnaient de vouloir temporiser, est donc décidé à appliquer à Jérusalem-Est, le même traitement de choc qu'à la Cisjordanie, où 150 km de clôtures, de barbelés et de tranchées ont été déjà construits. "Tout s'est accéléré depuis l'été, dit Daniel Seidemann, un avocat israélien. Sharon agit comme s'il craignait que les règles du jeu ne changent sous peu. D'ici à trois ou quatre mois, 70 % du mur de Jérusalem sera achevé."
À l'est sa maison, à l'ouest son travail...
A Sur Baher, Adel Nimr observe le ballet des bulldozers avec angoisse. Les traits crispés, ce quinquagénaire explique que la barrière va découper sa vie en deux. A l'est, c'est-à-dire côté Cisjordanie, sa maison ; et à l'ouest, côté Jérusalem, son travail. Comme 150 autres familles installées dans un vallon reculé, le Wadi El-Ain, Adel et les siens seront laissés à l'écart de l' "Enveloppe" alors que tout le reste de Sur Baher sera incorporé dedans. A moins d'une correction de dernière minute, les magasins, les restaurants, l'école et la clinique qu'ils fréquentent aujourd'hui seront bientôt de l'autre côté d'une clôture fortifiée. Une porte sera-t-elle aménagée à proximité ? Personne ne le sait. Si oui, les gens du Wadi El-Ain ne pourront la franchir qu'à condition de s'y présenter aux horaires fixés par l'armée et munis du permis idoine : le nouveau rituel de l'occupation d'après-mur. "Ariel Sharon est un gardien de moutons, dit un fermier. Il les enferme derrière une clôture. Il décide s'ils sortent et s'ils rentrent. C'est ce qu'il fait maintenant avec nous."
Face à l'état-major de Tsahal, le véritable architecte du mur, le comité de défense de Sur Baher a adopté une position inhabituelle. D'habitude prompts à défendre leur identité jérusalémite, les habitants demandent que le tracé dévie vers l'ouest pour préserver l'unité de leur village. Fût-ce au prix de sa mise à l'écart du centre de Jérusalem. "S'il faut faire un mur, qu'il passe entre les juifs et les Arabes, dit Aziz Abu Tair, un ingénieur. Qu'il ne nous divise pas entre nous." Pour l'instant, la réponse du ministère de la défense n'est pas connue. La détermination réelle des villageois non plus. Compte tenu de l'attachement existentiel du Likoud, le parti d'Ariel Sharon, au dogme de la "Jérusalem unifiée", il est peu vraisemblable qu'ils obtiennent gain de cause. "Nous refusons de diviser Jérusalem", dit Shalom Goldstein, conseiller du maire pour le secteur arabe, lorsqu'on l'interroge sur les fondements du tracé de la barrière.
Une bordure municipale qui n'existait que sur les cadastres
A cette justification politique, Shalom Goldstein ajoute le mot d'ordre officiel : la sécurité. "Le tracé de la clôture a été dessiné en fonction d'impératifs sécuritaires. Il peut créer quelques tracas. Mais s'il nous faut choisir entre sauver la vie de nos citoyens et préserver leur confort, il est évident que c'est la première option qui l'emporte." Depuis le début de l'Intifada, 170 habitants de Jérusalem ont été tués et 1.500 blessés dans 90 attaques dont 30 kamikazes. A l'évocation de ces chiffres, Aziz Abu Tair désigne une mince bande de champs d'oliviers, dont les troncs gisent à terre. "Si le tracé avait été déplacé de quelques dizaines de mètres, ces arbres n’auraient pas été décapités. Quel calcul sécuritaire l’a empêché" ? A l’est de Jérusalem, le mur existe depuis un an et demi. Les habitants de Ras el Amoud et d’Abou Dis s’y sont heurtés un jour de juillet 2002. Jusqu’alors, ils ne se doutaient pas que la frontière entre la ville sainte et la Cisjordanie recoupait la limite entre leurs deux quartiers. La bordure municipale de Jérusalem-est, une ligne unilatéralement tracée par Israël au lendemain de la guerre des Six jours, n’avait jamais existé que sur les cadastres de la mairie. Et puis des palissades de béton taggés de la Croix de David ont poussé en travers de la rue Ras Qubsa. Pas très hautes, certes. Leur franchissement, en se hissant sur un tas de gravats ou en se faufilant dans une brèche, est devenu le sport local numéro un.
Le tissu économique et social de Jérusalem-est s’est effiloché
Hommes, femmes, jeunes ou vieux, tout le monde joue l’acrobate sous l’œil las de la police. Très vite cependant, le tissu économique et social de Jérusalem- est s’est effiloché. Les clients n’ont plus eu l’envie d’escalader les palissades. Les fournisseurs n’ont plus eu les moyens de faire le détour par la route de Ma’aleh Adumim, la grande colonie voisine. "Mes ventes se sont effondrées de 50 %", dit Sami, un pharmacien. La crise est d’autant plus forte que l’axe Abou Dis-Jérusalem n’est pas qu’un couloir économique. Pour les musulmans de Jéricho et de Bethléem, c’est la voie d’accès traditionnelle à l’Esplanade des Mosquées, et pour les étudiants c’est le chemin obligé vers l’Université Al Quds, située juste derrière le mur. Bientôt un véritable rempart remplacera le mur de fortune. Le bouche à oreille dit même qu’à l’autre bout d’Abou Dis, du côté de Ma’aleh Adoumim, une autre barrière sera édifiée, qu’une nouvelle route en cul-de-sac sera ouverte, vers Sawahreh, au nord et qu’une colonie supplémentaire, Kidmat Sayun, s’implantera avec 400 logements.
"Chaque agression israélienne débute comme une rumeur avant de se révéler un fait accompli", dit Salah Ayat, un garagiste, âgé de 50 ans. Il s’attend à ce qu’Abou Dis devienne un goulet d’étranglement invivable. Un ghetto comme les villages de Ram et de Dahiyet el Barid, près de Ramallah, dont l’encerclement par la barrière est déjà programmé. Ses habitants verront de loin les écoles, les hôpitaux et les sites religieux qui sont l’apanage de Jérusalem. Mais ils ne pourront plus y accéder. "Le mur sera suffisamment efficace pour rendre la vie de civils innocents complètement misérables, mais, insuffisamment efficace, pour prévenir l’infiltration de terroristes", prédit Daniel Seidemann.
Nu’man, extension à venir de la colonie Har Homa ?
Si elle n’était pas tragique, l’histoire de Nu’man pourrait faire sourire. Ce village palestinien, situé au sud de Jérusalem, près de Beit Sahour, cumule les handicaps du mur et des colonies à un degré qui frise l’absurde. Ses 300 habitants qui se considèrent comme Jérusalémites se sont vus octroyer par erreur, au recensement de 1967, une carte de résident de Cisjordanie. Depuis cette date, les gens de Nu’man s’efforcent d’obtenir réparation afin de se voir reconnaître le statut de résident de Jérusalem et les avantages qui vont avec. Or le ministère de l’Intérieur israélien refuse. Les habitants de Nu’man sont qualifiés de "personnes résidant illégalement" dans leurs maisons. Et à ce titre, menacés d’expulsion à la moindre rencontre avec la police.
L’affaire s’est aggravée avec la construction de la barrière de sécurité, qui, paradoxalement, place Nu’man du côté israélien. "Nous n’avons ni permis pour entrer à Jérusalem, ni porte pour passer en Cisjordanie, dit Ziad Hmeidan, un enquêteur de l’organisation de défense des droits de l’homme El Haq, qui réside sur place. L’armée menace de nous couper l’eau et l’électricité. C’est simple : ils veulent se débarrasser de nous pour étendre la colonie de Har Homa. C’est un transfert tranquille". Pour l’instant, les villageois résistent. Ils ont refusé les liasses de dollars offerts en cas de départ et s’accommodent des descentes nocturnes de l’armée. Mais les bulldozers vrombissent au loin. Les jours de Nu’man sont comptés.     haut
 
Les Israéliens rouvrent le débat sur la paix

L'initiative de Genève, qui propose une sortie au conflit avec les Palestiniens, offre une alternative à la politique sécuritaire de Sharon

 

par PATRICK SAINT-PAUL, publié dans le Figaro le 31 octobre 2003

Depuis plusieurs semaines, la multiplication des initiatives de paix bouscule le gouvernement d'Ariel Sharon. Restée muette depuis le début de la deuxième Intifada, le 28 septembre 2000, la société civile israélienne sort d'un long sommeil. Pendant trois ans, aucune alternative n'a été proposée à la politique sécuritaire d'Ariel Sharon, qui a eu pour effet d'éloigner tout espoir de paix avec les Palestiniens dans un avenir proche. Mais durant ces années, des élus de gauche, des militaires, d'anciens responsables des services de sécurité, des associations ont travaillé et dialogué sans publicité avec des Palestiniens pour imaginer des solutions permettant de remettre Israël sur la voix de la paix. Le pacte de Genève, un plan de paix non officiel "négocié" entre l'ancien ministre travailliste de la Justice, Yossi Beilin, et l'ex-ministre de l'Information palestinien, Yasser Abed-Rabbo, est l'initiative la plus gênante pour Sharon et la plus médiatisée. L'accord propose des solutions aux principaux obstacles du processus de paix. Il prévoit notamment que les Palestiniens renoncent au droit au retour en Israël pour mettre définitivement fin au conflit. Le document engage Israël à restituer aux Palestiniens 97,5% de la Cisjordanie, occupée depuis 1967. Et à un partage de la souveraineté sur la Vieille Ville de Jérusalem : le mont du Temple, site le plus sacré du judaïsme, sur lequel se trouve l'esplanade des Mosquées, troisième Lieu saint de l'Islam, situé à Jérusalem-Est, passerait sous souveraineté palestinienne. Mais le mur des Lamentations, ainsi que le quartier juif, resteraient entre les mains d'Israël. La droite nationaliste a compris le danger pour elle de ce plan de paix, qui développe une dynamique d'espoir. Ariel Sharon a fustigé l'Initiative de Genève, la jugeant "plus dangereuse" que les accords d'Oslo sur l'autonomie palestinienne signés en 1993 par le premier ministre israélien, Yitzhak Rabin, et le dirigeant palestinien, Yasser Arafat.
"Il faut lutter pour empêcher l'adoption de l'Initiative de Genève et contre l'aide qui lui est apportée par des Etats européens", fulmine le premier ministre. Israël a lancé une bataille diplomatique contre le plan. Le ministre des Affaires étrangères, Sylvan Shalom, a affirmé que la France et la Belgique avaient l'intention de verser une aide de 7 millions de dollars pour financer une campagne en faveur de l'initiative, ce que Paris a démenti. Le ministère israélien des Affaires étrangères a aussi convoqué le chargé d'affaires suisse, pour lui faire part de son mécontentement concernant le soutien apporté par la Suisse au projet. Le gouvernement a accusé Yossi Beilin de trahison, certains ministres allant jusqu'à réclamer son inculpation et la peine maximale prévue dans ce cas, la peine de mort. Le gouvernement souligne que Beilin "n'était pas autorisé à conduire des négociations". Redécouvrant soudain les vertus de la "feuille de route", Sharon assure que l'initiative de Genève menace l'application du plan sponsorisé par Washington. Pour l'éditorialiste du Haaretz, Aluf Benn, "l'obsession inutile avec le pacte de Genève ne fait que rendre plus évident le manque de volonté du gouvernement pour trouver une solution au conflit avec les Palestiniens". Les attentats se poursuivent malgré les opérations de l'armée israélienne dans les Territoires palestiniens et la construction d'un mur de sécurité, censé protéger Israël contre les infiltrations de kamikazes. Après presque trois ans de confiance absolue, 55% d'Israéliens estiment que "Sharon ne sait pas comment combattre le terrorisme", selon un sondage publié par le quotidien Maariv. Sa cote de confiance est en baisse, mais Sharon conserve le soutien de l'opinion.     haut
 
Etats proliférants

 

par ALAIN HERTOGHE, publié dans la Croix le 8 novembre 2003

La France condamne la doctrine Bush de la guerre préventive. Mais elle se prépare à pouvoir la livrer. Juste au cas où… Là où le président américain actuel et ses prédécesseurs parlent d’ "Etats voyous", le chef de l’Etat français et son gouvernement préfèrent l’expression "puissances régionales proliférante