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PRESSE  RJLIBAN  N°96 - sélection de l'été 2003 (2)  

                                       

 
Nos "ennemis" américains
 
par JEAN DANIEL, publié dans le Nouvel Observateur le 25 septembre 2003 
I. Sommes-nous les ennemis des Etats-Unis? Notre confrère Thomas L. Friedman, du "New York Times", le prétend. Il n’est pas le premier à le penser mais l’un des tout premiers à le dire d’une manière agressive. Nombre de Français vivant aux Etats-Unis, proches des milieux d’affaires, de la culture et du show-business, confirment en effet que les Américains ont l’impression de riposter à notre hostilité bien plus que de la provoquer. Peu importe ici de savoir où est la vérité. Une chose est sûre : elle n’est pas du côté de M. Friedman. Jamais, par exemple, comme il ose l’affirmer, la France n’a été en situation de compromettre une motion de l’ONU qui eût des chances de faire céder Saddam Hussein et donc d’éviter la guerre. Ce n’est pas avec de tels arguments que l’on contribuera au rapprochement Paris-Washington, mais ce n’est visiblement pas ce que souhaite M. Friedman. L’important est de constater que les Américains les plus réservés à l’égard de l’entourage néoconservateur de George W. Bush sont persuadés que nous ne leur voulons aucun bien. Et, curieusement, ce sentiment augmente au fur et à mesure que la situation se dégrade à Bagdad et à Jérusalem. J’ai connu cela dans les derniers mois de la guerre d’Algérie. Plus les Cassandre avaient raison, plus elles étaient accusées d’avoir contribué au malheur. Naturellement, il s’agit avant tout de l’Irak, question qui sépare radicalement les deux camps de part et d’autre de l’Atlantique. Or il y a des confusions à éviter. Il y a un avant et un après l’intervention. Toutes les études, savantes ou polémiques, qui ont été publiées sur l’antiaméricanisme supposé endémique des Français datent d’avant l’intervention américaine en Irak. Donc, analyses et commentaires ne pouvaient tenir compte dans leurs conclusions de l’immense mouvement de solidarité des Français et des Européens avec les Américains lors des attentats du 11 septembre contre les tours du World Trade Center.
II. Qui d’ailleurs s’en souvient ? Tout se passe comme si, aux Etats-Unis, on avait intérêt à l’oublier pour mieux nous haïr. Comme si, en France, nous avions honte d’avoir été "tous américains" - ce que nous avons bel et bien été pendant au moins trois à cinq mois. Comme si, enfin, pour les uns et pour les autres, notre détestation d’aujourd’hui avait besoin de se nourrir d’un reniement des sympathies de la veille. Insistons donc et rappelons-le : la France a été chaleureusement proaméricaine pendant et après le drame du 11 septembre 2001. Comme d’ailleurs, notons-le rapidement au passage, elle avait été chaleureusement pro-israélienne de 1948 à 1970. Rappel du passé pour montrer quoi ? Ceci, qui est essentiel : que les sentiments changent autant que les situations. Qu’il n’y a pas de continuité dans l’exaspération, ni de tradition dans l’hostilité. Et que toutes les raisons que l’on donne à notre vieil antiaméricanisme volent en éclats dès que l’on veut bien se souvenir des moments de solidarité. L’épiderme est souvent plus sensible que la raison. Chauvinisme pas mort. Les Français ont été exaspérés de voir leur conduite dictée par les hyper-Yankees. Comme les Espagnols - je viens de l’entendre à Barcelone - ont été exaspérés d’être contraints à devenir les suiveurs des Français. Cette réaction de l’opinion publique espagnole est d’autant plus intéressante que son hostilité à l’égard des Etats-Unis est plus vive que toutes les autres. Bien plus vive que celle de l’opinion publique française ! Sondage : 92% des Espagnols sont antiaméricains sur l’Irak. Spectacle : on a eu l’impression que toute l’Espagne était dans la rue lors des manifestations contre la guerre.
III. Venons-en aux questions de fond. Sur l’après-guerre en Irak, les positions de George Bush et de Jacques Chirac sont cyniquement complémentaires. L’Américain ne veut pas céder à qui que ce soit, surtout pas à l’ONU et encore moins à la France, une parcelle d’autorité sur le commandement des forces armées à Bagdad. Le Français, lui, se contente de déclarer qu’il n’enverra jamais de troupes en Irak et qu’il souhaite que les Irakiens soient maîtres chez eux. Chacun s’accommode des positions de l’autre. Pour le reste, on veut réhabiliter l’image de l’ONU sans lui donner de pouvoir. Tout le monde est d’accord et personne n’a d’illusions. Le procès instruit contre l’antiaméricanisme des Français s’accompagne et se nourrit des sentiments anti-israéliens qu’on leur prête. Là encore, il faudrait que nos confrères américains et les services d’information de leur pays fussent attentifs à ce qui se passe dans le monde entier, dans toute l’Europe, et surtout sur les rivages de l’Europe méditerranéenne. Les journaux espagnols, italiens, portugais et grecs affirment avec une unanimité assez déconcertante des positions propalestiniennes qui parfois, hélas, n’excluent ni le Hamas ni le Djihad islamique.
IV. Sans doute n’assiste-t-on pas, dans tous ces pays, aux dérives antisémites de l’antisionisme. Aussi bien les diasporas juives y sont-elles peu nombreuses. Mais la France n’est pas, et de très loin à l’intérieur de l’Europe, par exemple, la plus zélée dans la sympathie pour les Palestiniens. Aux yeux des commentateurs américains, l’opposition simultanée à Sharon et à Bush traduit une hostilité à l’entité "américano-sioniste". Je ne dis pas que cette interprétation ne repose sur rien. Je dis qu’elle ne saurait excuser la faillite de la pacification américaine à Bagdad ni les déconvenues de la "feuille de route" à Jérusalem. J’observe que, dans la dénonciation de ces deux situations, les Français sont loin d’être les champions, même s’ils affirment avec plus de force que les autres leur indépendance à l’égard des Etats-Unis. Célébrée dans le tiers-monde et notamment, bien sûr, dans le monde arabe, l’attitude de la France lui vaut un surcroît de prestige, mais aussi un capital dont elle paraît ne pas très bien savoir que faire. Cet embarras est justifié. Car une dégradation accrue des rapports déjà très mauvais entre les Etats-Unis et la France poserait la douloureuse question de la survie même de l’Occident. Il se peut que les Etats-Unis ne se soient plus montrés dignes ou capables d’assurer l’unité d’une civilisation qui a donné ses lois à notre monde, en tout cas depuis quelques siècles. Mais comme on ne voit pas encore d’Europe unie capable de prendre leur relais, alors il ne reste plus qu’à espérer que le peuple américain se réveille et que prennent fin rapidement les grossières utopies interventionnistes imprudemment puisées dans la tradition de Theodore Roosevelt. Utopies qui, selon un diplomate américain, ont conduit George Bush et ses penseurs à "cesser d’être intelligents en devenant idéologues".     haut
 

Irak - Le chaos vainqueur par KO

 

par JEAN-LUC PORQUET, publié dans le Canard Enchaîné le 24 septembre 2003 

C'était il y a quelques mois, mais ça paraît tellement vieux, déjà : Bush avait promis qu'il amènerait la démocratie en Irak. Il avait même promis mieux : cette nouvelle démocratie irakienne serait si réussie, si rayonnante, qu'elle allait "servir d'exemple attrayant de liberté pour les autres pays de la région". Par une sorte de vertueuse contagion, l'ensemble du Moyen-Orient connaîtrait d'ici peu une vraie métamorphose politique : Paul Wolfowitz, secrétaire adjoint à la défense, et ses amis néo-conservateurs, avaient réussi à persuader Bush qu'en Iran, en Egypte, au Maroc, en Jordanie, au Liban, au Koweit, les militants démocrates, ragaillardis par la réussite irakienne, se mettraient à défier les régimes autocratiques, et que ceux-ci tomberaient un à un. Une sorte de théorie des dominos inversée (Daniel Brumberg, "Moyen-Orient, l'enjeu démocratique", Editions Michalon). Mieux que du Walt Disney !
Aujourd'hui, on voit ce qu'il en est. Le chaos règne en Irak. Les troupes d'occupation américaines ont laissé saccager les villes, et perdu d'entrée de jeu la confiance des Irakiens. Tétanisés par la peur des attentats, elles se sont claquemurées dans les anciens palais de Saddam. Lorsqu'ils patrouillent, les GI's multiplient les humiliations et les bavures. La haine monte. Le banditisme se déchaîne : vols, pillages, braquages en plein jour, enlèvements. Les femmes sont les premières victimes du chaos : viols et "crimes d'honneur" sont courants. Les terroristes islamistes, trouvant ce pays à leur goût, s'y installent. C'est ça, la démocratie ? Oui, c'est ça, a affirmé la semaine dernière, lors de sa visite à Bagdad, Colin Powell. Il s'est félicité du "vent de liberté" qui souffle sur l'Irak : "J'ai vu la démocratie en action." On hallucine. Les Américains, imperturbables, croient encore en l'efficacité de leur propagande ? Pur délire.
Evidemment, on pourrait s'en laver les mains. Mais non. Impossible de se réjouir de la mort quotidienne de jeunes prolos américains déguisés en GI's. Impossible d'applaudir quand le chaos gagne. Car chaque avancée du chaos sert les extrémistes. Ceux-ci ont désormais beau jeu d'alimenter leur propagande, non seulement anti-américaine, mais antidémocratique. L'Irak leur sert aujourd'hui de contre-exemple idéal. La liberté ? C'est la pagaille. La démocratie ? Une imposture, le masque derrière lequel se dissimulent les appétits des mécréants occidentaux, l'instrument d'une nouvelle conquête coloniale. A bas la démocratie !
Que faire ? En appeler à l'ONU, comme Chirac ? Vous avez aimé Srebrenica, vous adorerez Bagdad... Rendre rapidement le pouvoir au Irakiens ? Avec l'armée américaine à demeure pour les vingt-cinq ans à venir ? Pour commencer, il faudrait essayer de leur dire, aux Irakiens, que la démocratie, normalement, c'est un peu mieux que ça...     haut
 

Europe-Israël, le désenchantement

 

par ALAIN FRACHON, publié dans le Monde du 27 septembre 2003 

Israël et l'union européenne (UE) vivent un dialogue désenchanté, peut-être une brouille. Si l'un et l'autre ont à peu près le même âge, la cinquantaine, leurs relations se distendent : l'étrangeté s'installe, quand ce n'est pas la méfiance ou l'hostilité. C'est un peu paradoxal au moment où l'élargissement à Malte et à Chypre, en 2004, portera l'Union à quelques encablures d'Israël et des territoires palestiniens. Le constat de cette relation difficile fut dressé sans faux-semblant lors du quatrième forum Europe-Israël, réuni à la mi-septembre en Italie, à Stresa, au bord du lac Majeur - décor d'opérette austro-hongroise pour se pencher sur l'état d'un couple qui va mal. Liés depuis 1995 par l'un des accords d'association que l'UE a conclus avec ses voisins méditerranéens, l'Etat hébreu et l'Europe connaissent des rapports compliqués, évoluant au gré du conflit israélo-palestinien : chaleureux au moment des accords d'Oslo, au début des années 1990, de plus en plus froids depuis leur échec.
Députée travailliste, ancien ambassadeur d'Israël au Portugal, Colette Avital relève "beaucoup plus de bas que de hauts" dans une relation politique qui, dit-elle, se dégrade alors même que les échanges économiques s'intensifient. L'UE est le premier partenaire commercial d'Israël. Le marché européen absorbe plus d'un tiers des exportations d'Israël, dont la moitié des importations viennent de l'Union. "L'héritage commun" entre juifs et européens a façonné ce que l'historien Elie Barnavi appelle une "histoire liée", dramatiquement : "l'Etat des juifs est là parce que l'Europe a rejeté les juifs" ; il s'est constitué comme une "branche de l'arbre européen", "sur des valeurs européennes", dit l'ancien ambassadeur d'Israël en France. Mais lui aussi observe l'éloignement actuel : "l'Europe de plus en plus laïque ne comprend pas le rôle des religieux chez nous ; l'Europe dominée par la société civile ne comprend pas la place du militaire chez nous ; l'Europe postcoloniale ne comprend pas l'occupation des terres palestiniennes." Barnavi est sans illusion : "Nous avons perdu des pans entiers de l'opinion européenne" au fil de négociations de paix avortées ; au fil d'un mouvement ininterrompu d'implantations en Cisjordanie et à Gaza. Il ajoute : "Nous sommes de moins en moins européens."
Politique de pressions
Et si, dans l'Europe d'aujourd'hui, il y a un regain d'intérêt pour tout ce qui touche au monde juif, ce serait une manière de compenser la "prise de distance grandissante" à l'endroit d'Israël. C'est du moins ce qu'avance Lord Weidenfeld, vice-président de ce forum lancé il y a quatre ans à l'initiative de Bruxelles. Certains Israéliens ne sont pas loin de penser que le Parlement européen est l'une des enceintes internationales les plus hostiles à leur pays. Ils ne comprennent pas une politique de pressions qui leur paraît unilatéralement dirigée contre Israël. Ils attendent que les mêmes parlementaires soient aussi sévères à l'adresse de l'Autorité palestinienne (quand elle distribue, sur fonds européens, des ouvrages scolaires appelant à la haine des juifs) ou à l'endroit du monde arabe (dont la presse banalise l'antisémitisme à longueur de colonnes). Les efforts tentés depuis huit ans pour forger une esquisse d'identité euro-méditerranéenne n'ont pas abouti. Ils étaient censés faciliter un rapprochement israélo-arabe. Politiquement, ils ne pèsent rien ou pas grand-chose face au partenariat israélo-américain. Depuis la fin des années 1960, c'est l'alliance avec les Etats-Unis qu'Israël a favorisée. A la fois parce que se sont estompées les relations privilégiées qu'il entretenait avec certains pays du Vieux Continent et parce que l'Europe politique n'en était pas même aux balbutiements. Ce n'est pas seulement affaire de rapprochement stratégique. Nombre d'Américains et d'Israéliens se reconnaissent dans une communauté de valeurs : place accordée à la religion dans la société ; culte de l'idéal pionnier ; libéralisme économique, etc.
La droite israélienne s'en félicite. Elle sait que l'Amérique est, pour l'heure, le seul partenaire à disposer, auprès des Arabes comme des Israéliens, de la crédibilité suffisante pour exercer le rôle de médiateur. Dans l'opinion israélienne, elle joue de l'effet de répulsion produit par le ton de procureur que peuvent avoir les Européens. Elle cantonnerait volontiers l'Europe dans un rôle d'assistance économique régionale. La gauche israélienne est moins enthousiaste. Historien et éditorialiste au quotidien Haaretz, Tom Segev observe : "Israël appartient au monde américain, qui nous a apporté beaucoup de bonnes choses, de la démocratie au pluriculturalisme, lesquelles devraient nous rapprocher des Européens. Le problème est que les Etats-Unis nous laissent aussi faire des choses qui nous éloignent des Européens, comme la violation des droits des Palestiniens." Or Israël ne peut ignorer l'Europe : "Notre Hinterland immédiat, c'est l'Europe ; ne pas voir cette réalité, ce serait insulter l'avenir", juge Elie Barnavi. Le conflit israélo-palestinien n'est pas une priorité pour les Etats-Unis - ou alors on peut imaginer qu'il ne serait pas dans l'état d'exacerbation actuel ; il est l'un des éléments de leur dossier Moyen-Orient, et à l'évidence pas celui qui les mobilise le plus. C'est particulièrement vrai d'une administration Bush qui juge que la montée de l'antiaméricanisme et de l'islamisme dans la région a peu à voir avec l'état du conflit israélo-palestinien.
L'Europe ne peut se permettre cette sorte de désinvolture. L'affrontement israélo-palestinien est pour elle un conflit de proximité, explique le Français Alexandre Defay, du Centre de géostratégie de l'Ecole normale supérieure : "L'UE a besoin d'une Méditerranée orientale apaisée." C'est pour elle un besoin stratégique, mais aussi domestique, du fait de l'importance de ses communautés musulmanes. "L'Union n'a pas le choix ; elle paiera chez elle le prix de l'échec du processus de paix", poursuit Defay. Configuration dramatique : le principal acteur, les Etats-Unis, est occupé ailleurs ; celui qui devrait être son suppléant, l'Europe, n'a pas tous les moyens du rôle. Avec courage, l'Espagnol Miguel Angel Moratinos a imposé auprès des protagonistes la permanence d'un médiateur européen, mission aujourd'hui dévolue au Belge Marc Otte. Cette mission ne se pose pas seulement en termes de capacités. Elle est aussi, juge Théo Klein, l'ancien président du CRIF, affaire de devoir : c'est sa propre histoire qui, à bien des titres, crée à l'Europe une obligation d'intervention dans le conflit israélo-palestinien.     haut
 
Syria Accountability Act : spéculations à Beyrouth sur les visées américaines
 
par EMILE KHOURY, publié dans l'Orient-le Jour le 24 septembre 2003 

Par à-coups, l’Amérique relance le Syria Accountability Act. L’objectif semble être d’accentuer la pression sur la Syrie, pour qu’elle satisfasse aux demandes US connues. Mais en tirant de la sorte sur la corde, Washington peut également vouloir donner à la voie diplomatique une nouvelle chance. Peut-être la dernière, avant de passer aux sanctions économiques. Un diplomate libanais pense que si la Syrie continue à refuser le genre de coopération exigé par les USA, surtout en ce qui concerne la situation en Irak, le Congrès finira par voter le Syria Accountability Act. Mais, bien évidemment, l’Administration Bush resterait maîtresse de l’exécution, ou non, des dispositions de cette loi. Qu’elle laisserait sans doute suspendue, comme une épée de Damoclès, au-dessus de la tête du vis-à-vis syrien. Afin qu’il soit contraint de reprendre les négociations en position de faiblesse. La Syrie devrait alors fournir des réponses aux assertions de John Bolton. Ce secrétaire d’Etat adjoint (à la Limitation des armements et à la Sécurité internationale) a en effet soutenu devant le Congrès que la Syrie laisse filtrer en Irak un afflux d’équipements militaires et de volontaires multinationaux qui vont combattre les troupes US. Ce cadre a précisé que l’Administration Bush, en cas de vote du Syria Accountability Act, laissera quand même à la Syrie un délai de grâce avant de passer à l’exécution.
Au stade actuel, c’est un oui mais (en réalité, un mais plus marqué que le oui), qu’exprime la Syrie, par la bouche de Farouk el-Chareh, aux demandes US. Le ministre souligne en effet que la réponse serait positive par rapport à des exigences "réalistes et admissibles". Il ajoute que la Syrie est prête au dialogue. En face, Colin Powell a récemment haussé le ton. Visitant le Koweït, il a déclaré que son pays attend plus de coopération syrienne. Le secrétaire d’Etat a indiqué que si Damas veut vraiment entretenir de bonnes relations avec Washington, il lui faut tout d’abord fermer hermétiquement sa frontière devant les éléments qui la traversent pour provoquer des troubles en Irak. Powell a encore indiqué que les Syriens doivent fournir les documents comptables concernant les dépôts effectués par les saddamiens dans les banques syriennes. Il a conclu par une menace à peine voilée. En rappelant qu’il avait signifié au chef de l’Etat syrien la vive inquiétude du Congrès par rapport à la ligne syrienne, le Capitole devant voter le Syria Accountability Act si la Syrie ne coopérait pas davantage. Donc à ce défi, Chareh a répondu sur un ton calme, mesuré. Diplomatique. Par contre, Abdel-Halim Khaddam, connu pour son franc-parler, a tenu un langage nettement plus dur. En déclarant que "la Syrie subit des pressions depuis son indépendance. Ce n’est pas cela qui la fera dévier de sa ligne politique. Ces pressions ne servent à rien."
Il reste qu’en pratique, rappelle la même source libanaise, les décisions du Congrès en matière de politique étrangère ne sont pas contraignantes. Ainsi, le Congrès avait voté le transfert de l’ambassade US en Israël de Tel-Aviv à Jérusalem. Résolution restée lettre morte, parce que dans ce domaine le dernier mot revient toujours à la Maison-Blanche. C’est le même cas de figure pour le Syria Accountability Act. En cas de vote, on peut gager qu’il y aurait d’abord un regain de tractations diplomatiques. Il n’est pas exclu, d’ailleurs, que cela soit déjà en train et que le texte soumis au Congrès soit encore une fois reporté. Mais un diplomate occidental en poste à Beyrouth développe un tout autre canevas. A son avis, les USA souhaitent ne pas avoir à se servir de la Syrie. Donc, à ne plus avoir besoin de faire pression sur elle. Comment ? En réglant d’abord, par son internationalisation, la question d’Irak. La résolution américaine déposée à l’Onu va dans ce sens. Et ni Chirac ni l’Europe n’auraient intérêt à la contrer. Car ce serait placer les USA, et l’Occident tout entier, devant le risque d’une confrontation, et d’un échec, face au terrorisme international qui se nourrit de la dégradation sur le sol irakien. Une fois que l’Onu aurait pratiquement pris en charge l’Irak, ajoute ce diplomate, les troupes de la coalition s’en retireraient progressivement. Pour être remplacées par des unités irakiennes et multinationales sous pavillon onusien. A ce moment, l’Amérique n’aurait plus à se soucier de sommer la Syrie de faire cesser les infiltrations transfrontalières d’éléments subversifs. Quant au Hezbollah, indique cette source, les Etats-Unis encouragent manifestement Israël à procéder à un échange de prisonniers avec ce parti. Pour qu’ensuite, la trêve au Liban-Sud devienne pratiquement définitive. Il n’y aurait plus alors besoin de réclamer le désarmement du Hezbollah. Même chose sur le front palestinien, à partir de la formation d’un nouveau gouvernement palestinien qui rétablirait l’armistice rompu sous Abou Mazen.     haut

 
Les comptes du Hamas au Liban
Un faux pas... bien calculé
 
paru dans Magazine le 26 septembre 2003 
La circulaire adressée aux banques installées au Liban par la Banque du Liban (BDL) pour savoir si Hamas avait des comptes auprès d'elles soulève plus d'une question sur les raisons d'une telle démarche, en contradiction avec la politique officielle. Qui est responsable ? Par une mesure qui apparaît comme une réponse à l'appel américain concernant le gel des avoirs du mouvement Hamas le 22 août 2003, la commission d'enquête de la BDL pour le blanchiment d'argent a demandé par un communiqué "officieux" aux banques de la notifier des comptes de dirigeants et d'associations caritatives en relation avec cette organisation palestinienne. Aussitôt cette information divulguée dans les médias, un tollé général est soulevé dans les milieux politiques. Les raisons en sont multiples : des considérations d'ordre technique, liées au secret bancaire du système libanais. Mais surtout, d'ordre politique, atteinte à la position officielle de l'Etat libanais qui soutient les mouvements de résistance au Liban.
A l'insu de Hariri
Plusieurs parties concernées n'ont pas été notifiées de cette requête. D'abord le président de la République qui a demandé des explications sur cette demande adressée aux banques. Le Premier ministre aussi déclare ne pas avoir été consulté au préalable. De plus, le gouvernement dans son ensemble n'aurait pas été avisé. Enfin, des sources bancaires affirment que la demande n'a pas été communiquée par l'Association des banques, mais que la requête a été faite de manière bilatérale entre la BDL et chaque banque. L'Association des banques, toujours d'après la même source, n'aurait pas été informée officiellement.
Pas de fonds au Liban
Comment les banques ont-elles réagi à cette requête faite le 8 septembre par Mohammed Baassiri, secrétaire général de la commission ? A en croire les milieux bien informés, le mouvement Hamas n'aurait pas de comptes au Liban. Cette affirmation confirme que les banques libanaises ont déjà répondu à la requête par la négative. Interrogé par Magazine, Oussama Hamdane, représentant de Hamas au Liban, explique que le véritable problème n'est pas de savoir si le mouvement possède ou non des comptes bancaires au Liban. Mais de revenir sur une décision en contradiction avec la position officielle du gouvernement libanais qui soutient les mouvements de résistance. Il précise qu'il entrera en contact avec le président de la République pour que l'affaire soit éclaircie au plus tôt.
Question politique ou technique ?
Du côté de la BDL, des communiqués successifs de la commission d'enquête et du gouverneur de la BDL, Riad Salamé, cherchent à minimiser l'impact de la circulaire distribuée. Elle revêtirait un caractère purement technique sans arrière-pensée politique. Mais les explications ne sont pas suffisantes. La décision est-elle uniquement d'ordre technique, alors que la dimension politique est plus qu'évidente ? Est-elle au contraire chapeautée par une décision politique ? Dans ce cas, qui serait à l'origine de cette demande et pourquoi est-elle en contradiction avec la politique officielle de l'Etat ? Dans les deux cas de figure, des clarifications sont à apporter, surtout vu la polémique provoquée par cette affaire. Les réactions ne se sont pas fait attendre : dès la divulgation de la nouvelle, la démission du gouverneur de la Banque centrale Riad Salamé est réclamée par certains hommes politiques. Il y a quelques jours, l'Union européenne avait décidé de mettre le parti Hamas sur la liste des mouvements terroristes. Les pressions américaines ont ainsi réussi. Il semblerait que cette démarche prise par la commission d'enquête sur le blanchiment d'argent soit le résultat de pressions similaires.
Qui sont-ils ?
* Les six responsables palestiniens affiliés au mouvement de Cheikh Ahmad Yassine, chef spirituel du Hamas ; Imad Khalil Alami, membre du bureau politique du Hamas à Damas ; Oussama Hamdane, représentant du mouvement Hamas au Liban ; Khaled Mashaal, chef du bureau politique et du comité exécutif du Hamas ; Moussa Abou Marzouk, chef adjoint du bureau politique en Syrie ; Abdel Aziz Rantissi, haut responsable du mouvement dans la bande de Gaza.
* Quant aux associations caritatives, elles sont au nombre de cinq : le Comité de bienfaisance et de secours aux Palestiniens (France) ; l'Association de secours palestinien (Suisse) ; Interpal (Grande-Bretagne) ; l'Association palestinienne (Autriche) ; et l'association Sanabel pour le secours et le développement (Liban).     haut 
 
Le meilleur des mondes
 
par PAUL KHALIFEH, publié dans Magazine le 5 septembre 2003 
En relisant le communiqué annuel des évêques maronites, on se rend compte que rien ne va plus au Liban. Le texte, publié mercredi 3 septembre, s'articule surtout autour des questions sociales, économiques et administratives. Le gaspillage des deniers publics, le vol des biens de l'Etat, l'incivisme des citoyens, l'irresponsabilité de certains dirigeants, les pots-de-vin et les commissions, les déficiences de l'administration sont dénoncés avec véhémence par les évêques, qui ont sciemment relégué au second plan les thèmes de la souveraineté et de l'indépendance, qui avaient déchaîné les passions dans le premier manifeste du 20 septembre 2000. De tous les points relevés par les prélats, il y en a un qui retient particulièrement l'attention : "L'apparition chez les jeunes d'un certain fanatisme, qui crée une atmosphère de tension, faisant craindre un retour au climat qui prévalait lors des guerres libanaises, et que personne ne souhaiterait revivre". Si le règlement des questions économiques et sociales est du ressort de l'Etat, la lutte contre le fanatisme religieux est, avant tout, la responsabilité des hommes de religion. L'Eglise l'a bien compris. Mais les ouailles suivront-elles ? 
De l'Irak à la Palestine en passant par l'Afghanistan, l'Amérique offre un bien piètre modèle de gestion des crises. Dans aucun de ces foyers de tensions, les Etats-Unis n'ont réussi à ramener le calme, la stabilité et la sécurité, sans parler, bien sûr, de la prospérité. C'est pourtant au nom de ces idéaux que l'Administration Bush a voulu entraîner le monde dans une croisade planétaire, dont la pertinence est de plus en plus remise en question, même par une partie de l'establishment américain. Deux ans après le 11 septembre, le "mal" n'a pas encore été extirpé. Les terroristes frappent toujours, et ils ont peut-être même trouvé, grâce aux "erreurs" des Américains, un nouveau vivier en Irak. On croyait que la pensée idéologique avait été définitivement enterrée avec la chute du mur de Berlin. Mais les néo-conservateurs américains l'ont réhabilitée. La lutte contre le terrorisme est devenue une fin en soi, même si elle devait provoquer les excès les plus affligeants. Même si, en son nom, les sacro-saints principes de la constitution américaine sont bafoués : atteintes aux libertés individuelles (surveillance du courrier, des communications téléphoniques etc.), incarcération sans procès (Guantanamo)... La liste est longue, mais il faut continuer à espérer que la dynamique américaine peut produire la chose et son contraire. Pourvu que la "chose" actuelle ne dure pas.
Pour en revenir au fanatisme, il y en a un, le plus pernicieux de tous, qui est en train de se répandre comme une tache d'huile en Irak. Des mains invisibles se donnent un malin plaisir à dresser face à face les chiites et les sunnites. Si cette conspiration infernale venait à réussir, le scénario qui en découlerait sera effrayant. C'est dans ce pays que le plus important schisme inter-musulman s'est produit. C'est là-bas que l'imam Ali et ses fils Hussein et Abbas ont été assassinés et que le douzième imam, al-Mahdi, a disparu dans des circonstances mystérieuses, il y a maintenant dix siècles. Le terrain est fertile pour exhumer des légendes ancestrales qui déchaîneront les passions les plus maléfiques. L'Irak n'est pas très loin du Liban, et une "fitna" (discorde) chiito-sunnite ne manquera pas d'éclabousser tous les pays de la région. Là aussi, les sages de toutes les communautés doivent réagir.     haut 
 
Vers une guérilla mondiale
Depuis la fin du bloc communiste, plus rien ne contrarie le développement libre et chaotique de toutes les énergies assemblées contre les Etats-Unis
 
par FRANCOIS GERE, publié dans Libération le 9 septembre 2003

 

L'auteur est directeur de l'institut "Diplomatie et Défense". Derniers ouvrages : "la Sortie de guerre (France-Etats-Unis à la fin de la guerre froide)", Economica, 2002 ; "Pourquoi les guerres ?", Larousse Courrier international, août 2003 (édition 2004) ; à paraître en octobre 2003, "les Volontaires de la mort, l'arme du suicide", Bayard Editions
"Une victoire rapide, puis un tas d'ennuis", avait écrit en février 2003 le général Wesley Clarke, ancien chef des forces armées de l'Otan (Saceur), et aujourd'hui candidat à l'investiture démocrate. C'était assez bien vu. Dans un Irak de plus en plus déstabilisé, les troupes américaines et britanniques ont perdu depuis le 1er mai, date officielle de la fin de la guerre, environ deux hommes tous les trois jours. Si l'on considère l'évolution de mai à août, la tendance est à l'aggravation du nombre des attaques et des pertes (80 soldats de la coalition ont été tués au 31 août, auxquels s'ajoutent les morts accidentelles en nombre équivalent). Si ce rythme se confirmait, cela ferait beaucoup trop de morts d'ici aux élections présidentielles de novembre 2004. Sans parler du coût économique, le coût humain deviendrait politiquement insupportable. Pour être réélu, George W. Bush devra donc trouver une solution. Or, rares sont les Etats qui s'empressent d'envoyer des troupes pour relayer les forces américaines dans ce guêpier. Un relais onusien n'est certes pas pour demain en raison même de la confusion politique sur place. Qui, en effet, dirige ces opérations de guérilla contre les militaires américains ? Nul ne le sait encore avec précision. Rien ne permet de supposer qu'elles soient véritablement coordonnées. Elles proviennent, au contraire, de groupes de nature très diverse. Pour le moment, la présence des troupes anglo-saxonnes suffit à fédérer objectivement tous ceux -­ et ils sont nombreux -­ qui ont des raisons ­- et elles sont puissantes ­- de vouloir leur départ, ne serait-ce que pour être plus libres de se disputer le pouvoir dans le pays.
C'est pourquoi il importe finalement assez peu que les enregistrements de messages de Saddam Hussein soient ou non authentiques. La mort de ses fils Oudaï et Qousaï en juillet, pas plus que la sienne, si elle advenait ou était révélée, ne changeront la situation, au contraire. La fin certifiée de Saddam achèvera de liquider les vestiges d'un passé qui complique la situation pour les opposants aux Américains. Elle dégagera même une majorité d'Irakiens de leur dette de libération contractée envers Washington, bien qu'ils n'aient rien demandé. Non, la véritable valeur de la voix de Saddam est tout autre. Elle fait objectivement écho à d'autres voix, également improbables, celle d'Oussama ben Laden, ou celle, encore, de ses proches les plus puissants, au premier chef Ayman Zawahiri. Tous ces hommes ont physiquement disparu. De cet évanouissement des corps ­- et de l'incapacité à les saisir morts ou vifs -­ surgissent une voix, des messages, une présence médiatique. Pendant ce temps, les attentats continuent à un rythme ralenti mais démontrent une capacité de ciblage et de synchronisation importante, comme à Riyad, le jour de l'arrivée de Colin Powell. Mais si les effets convergent, cela ne prouve aucune collusion. Pas plus aujourd'hui qu'hier, il n'existe de liens avérés entre la guérilla irakienne et les réseaux terroristes d'Al-Qaeda.
On dit parfois que ces violences n'affectent que le Proche et le Moyen-Orient parce que les troupes américaines y pénètrent et s'y installent. Or les attentats perpétrés au Maroc, au Kenya, en Tanzanie, au Soudan, et à l'autre bout du globe, en Indonésie et aux Philippines, constituent des actions proprement terroristes d'une autre nature pour d'autres objectifs, souvent très locaux. Alors, mondialisation islamiste ? Sans doute mais en partie seulement. Car la liste des sources de guérilla potentielle ne s'arrête pas là, bien au contraire. Regardons vers d'autres parties du monde. Quiconque observe avec attention l'évolution depuis dix ans des sommets du G-8, des conférences de Davos et autres réunions publiques des chefs d'Etat et de gouvernement, des banquiers et des grands financiers est forcé de constater l'émergence d'un phénomène d'opposition nouveau, faisant apparaître une tendance à la radicalisation. Certes, au coeur de la guerre froide, durant la crise des Euromissiles de 1981-1985, les sommets de l'Otan n'étaient pas des cérémonies tranquilles. La situation est bien différente et le problème d'une autre nature. Aujourd'hui, pour que les chefs d'Etat des pays développés puissent se réunir, il faut mettre une ville, voire un département, en état de siège (Evian 2003) ou bien se réfugier dans les solitudes glacées de Calgary (Canada) ou le désert brûlant d'Abou Dhabi.
Depuis le sommet de Gênes (2001), il apparaît que plusieurs dizaines de milliers de contestataires sont capables de converger des quatre coins de la planète en un lieu donné. Aujourd'hui, ces manifestations regroupent des mouvements et des courants extrêmement divers, animés par des préoccupations variées et parfois peu compatibles objectivement (écologie, bio-diversité, anticapitalisme, anticroissance...) réunis par l'antimondialisation et l'antiaméricanisme (termes qui remplacent l'anti-impérialisme des années de guerre froide). Certes, tous ces mouvements ne sont pas violents et n'entendent pas recourir à la force. La plupart des dirigeants altermondialistes désavouent les violences. Mais les manifestations de plus en plus dures attestent l'existence de noyaux radicalisés, tentés par une guérilla urbaine qui, d'occasionnelle, pourrait prendre une tournure permanente. L'ampleur et le relatif succès de ce nouveau phénomène protestataire suggèrent que, progressivement, de débats en scissions, au fil des changements de ligne stratégique, se constituent des groupes plus ou moins importants déterminés à emprunter la voie de la violence armée organisée.
Là encore, ces mouvements hétérogènes n'ont certes rien à voir avec les islamistes. Ils ne portent à l'Irak qu'un intérêt indirect à travers la dénonciation des intérêts des compagnies pétrolières. Pourtant, tous ces acteurs stratégiques mènent et mèneront de par le monde une guérilla objectivement unifiée par l'image d'un même adversaire, détenteur de la suprématie militaire. Cette mondialisation de la guérilla, actuelle ou potentielle, s'explique enfin par la dimension planétaire de la cible commune, à savoir la puissance globale des Etats-Unis et de leurs alliés, en expansion sur l'ensemble de la planète depuis 1990. La guerre de deux mois en Irak a confirmé ce que l'on pressentait : dès lors qu'elles peuvent agir sans entraves politiques, les forces américaines sont capables d'écraser tout opposant militaire classique. Eu égard à la longévité des grands programmes militaires, ce rapport de forces conventionnelles ne peut pas être modifié pour au moins deux générations. Plus tard, on verra si des Etats, comme la Chine, sont susceptibles de défier la puissance américaine. Mais aujourd'hui et pour la décennie en cours, quand, à l'évidence, le conflit n'attend pas ? Il faut donc prendre en compte un développement continu de cette nouvelle guérilla multiforme et planétaire qui n'a pas besoin d'être coordonnée, qui ne le sera pas. Et peu importe. Le temps n'est plus du grand inspirateur et des agents mandatés par la tentaculaire Internationale communiste. Il suffit que chacun des acteurs concernés conduise, dans sa zone, à sa manière et au service de ses objectifs une guérilla, ici rurale, là urbaine, ailleurs océanique, et pourquoi pas une guérilla dans le cyberespace. Le phénomène devient objectivement mondial en raison de la dissémination de ces acteurs et de leur capacité à utiliser en réseau toutes les dimensions de l'espace.
Ainsi l'appel de Che Guevara et de la Conférence tricontinentale de 1968, "1, 10, 100 Viêt-nam", se réaliserait-il aujourd'hui de manière imprévisible ? La généralisation espérée de la lutte contre les Etats-Unis et leurs alliés avait alors échoué précisément parce que l'Union soviétique existait, constituant une bride matérielle (l'aide était parcimonieuse et toujours conditionnelle) et une contre-image. Qui voulait encore dans les années 70 du "modèle" soviétique ? Or, depuis la disparition du "bloc communiste", plus rien ne contrarie le développement libre, chaotique, aléatoire de toutes les énergies assemblées contre les Etats-Unis, relativement isolés, privés non pas seulement d'ennemi mais de ce fabuleux repoussoir que constituait l'URSS brejnevienne. La mutation de la guérilla afghano-pakistanaise, entre 1986 et 1990, a constitué, au niveau régional, le premier indicateur de cette nouvelle tendance. En stratégie militaire, il n'existe que peu de phénomènes constants à travers les siècles. Parmi eux figure le recours spontané à des moyens et des tactiques dites "asymétriques" pour s'opposer à la supériorité militaire écrasante d'une puissance de dimension exceptionnelle. La "petite guerre" trouve son nom dans l'action des formations irrégulières espagnoles qui épuisèrent les forces de l'Empire napoléonien, lesquelles avaient, au tout début, saisi Madrid pratiquement sans coup férir. La montée de cette guérilla mondiale, classique en nature mais totalement nouvelle dans ses formes, est-elle résistible ? Comment y faire obstacle ? Beau sujet de réflexion pour les stratèges et les planificateurs du Pentagone et d'ailleurs, sous réserve qu'ils y prêtent, sans délai, une attention suffisante. Car les lourdes machines militaires de haute technologie du monde occidental ne sont ni conçues ni orientées pour répondre au défi de la guérilla mondiale.     haut
 
La Chine, "dragon" colossal ou partenaire stratégique ?
Le régime de Pékin face à l'Europe et aux Etats-Unis
 
par JEAN-PIERRE CHEVENEMENT, publié dans le Figaro le 22 septembre 2003
L'auteur est président d'honneur du MRC 
Faut-il avoir peur de la Chine ? C'est une crainte qui se répand comme une traînée de poudre dans les vieux pays industriels : la Chine s'impose comme l' "atelier du monde" (titre du Monde du 9 septembre). Elle exporte désormais plus que la France (326 milliards de dollars, contre 291 pour notre pays en 2001). Les exportations chinoises progressent encore plus vite (+ 15% l'an dernier) que son produit national (+ 7%), qui a lui-même doublé de 1990 à 2000, et doit encore quadrupler d'ici à 2020, selon les prévisions des autorités chinoises. La Chine jouit d'un avantage comparatif sans égal dans le commerce international : le bas coût d'une main d'oeuvre abondante, remarquablement capable, et industrieuse (1.500 yuans - le yuan vaut approximativement un franc - environ par mois à Shanghai, beaucoup moins à l'intérieur : 800 yuans à Chongqing par exemple), coût inférieur de dix fois au moins au coût de la main d'oeuvre européenne, et sur lequel pèse, à un horizon quasi illimité, une immense "armée industrielle de réserve" : les 850 millions de paysans chinois pauvres (200 yuans par mois), désireux d'accéder à la "moyenne suffisance" dont le Parti communiste chinois a fait l'objectif emblématique de la stratégie de développement du pays.
Le cauchemar qui hante les vieux pays industriels vient de la crainte de voir les entreprises multinationales, mettant les salariés en concurrence à l'échelle mondiale, délocaliser de plus en plus leur production vers les pays à bas salaires en général, et vers la Chine en particulier. Il est peu de secteurs industriels où, dans les quelques années qui viennent, ne s'imposera pas un compétiteur chinois de premier rang. On peut légitimement s'inquiéter de savoir ce qui restera, dans la longue durée, des avantages comparatifs de l'Europe, dès lors qu'on voit Alcatel délocaliser ses laboratoires de recherche en Chine. Cette crainte des vieux pays industriels, nous devons cependant la dominer, non seulement parce que le marché chinois s'ouvrira de plus en plus mais parce que les règles du jeu de la mondialisation sont des règles politiques. Elles évolueront inévitablement. Pour répondre à l'immense novation que représente la montée de la Chine au XXIe siècle, deux réponses doivent être élaborées : la première consiste à faire prévaloir des règles plus justes à l'échelle mondiale et cela peut se faire de manière concertée entre ces deux partenaires stratégiques que sont la Chine et l'Europe. La seconde réponse ne dépend que de nous : de même que la Chine a une approche politique de la mondialisation, de même devons-nous restaurer, en France et en Europe, la capacité politique de la puissance publique pour mettre en oeuvre une stratégie de développement permettant de tirer le meilleur parti d'une coopération plus étroite avec la Chine.
Bien sûr, la Chine entend engranger les bénéfices de la "mondialisation" telle qu'elle se développe aujourd'hui. Ses exportations représentent déjà 5% des exportations mondiales (ce qui est modeste, soit dit en passant, par rapport à sa population : 1.300 millions d'habitants, soit 21% de la population de la planète). Il est légitime que la Chine veuille se développer, sortir de la pauvreté, et prendre la place qui lui revient dans le monde. C'est aussi l'intérêt bien compris de la France et d'une Europe européenne dans un monde que nous voulons multipolaire. Une Chine forte est nécessaire à l'équilibre du monde. Il faut donc voir la Chine avec l' "oeil européen", et non pas avec l' "oeil américain" : dominons les partis pris idéologiques qui méconnaissent largement les aspirations réelles de la société chinoise à une vie meilleure et à la stabilité, et nous mettent automatiquement "dans la roue" des Etats-Unis. Le renouveau d'un certain nationalisme chinois est incontestable, mais son souci est plus l'unité de la Chine qu'un expansionnisme qui, historiquement, n'est pas dans sa nature. Plus encore, la Chine actuelle offre le spectacle d'un retour des valeurs confucéennes d'ordre et d'harmonie, sur les restes d'une idéologie communiste profondément ébranlée par la Révolution culturelle, tenant en lisière la contestation démocratique, et en proie aux inévitables contradictions que fait naître, au sein de la société, le choix d'un développement rapide des forces productives, à quoi semble se résumer, de prime abord, le "socialisme" chinois.
Sans doute le Parti communiste, qui joue ainsi en Chine le rôle progressiste que Marx attribuait jadis en Europe à la bourgeoisie industrielle, cherche-t-il par ailleurs à rééquilibrer le développement du pays vers l'Ouest et les régions pauvres, à promouvoir la formation, la science et la technologie, et à mettre en place un système de protection sociale, souvent d'ailleurs encore embryonnaire (sauf dans les très grandes villes). En réalité, les autorités chinoises savent bien qu'elles ne maîtrisent pas les règles du jeu de la "globalisation" et que les Etats-Unis disposent de très nombreux moyens de pression sur la Chine : pressions commerciales à l'OMC pour l'amener à ouvrir son marché, notamment aux exportations agroalimentaires américaines, réévaluation du yuan, hausse du prix du pétrole, campagnes médiatiques déstabilisatrices (l'épidémie de Sras, fortement médiatisée, aurait coûté un point de croissance à l'économie chinoise), enfin et surtout pressions diplomatiques et militaires : ainsi le développement d'un "bouclier antimissiles" dont le développement peut épuiser la Chine dans une course aux armements éreintante.
Par son excédent commercial (plus de 50 milliards de dollars en 2001 réglés en bons du Trésor américain) la Chine est le premier financeur mondial du déficit extérieur des Etats-Unis (450 milliards de dollars). L'ambivalence de la relation de la Chine avec les Etats-Unis se manifeste aussi bien par la fascination de la jeunesse urbaine pour "l'American way of life" que par le profil relativement bas de la diplomatie chinoise, certes ferme sur les principes, mais infiniment souple dans leur application. Cette ambivalence s'explique aisément : la Chine sait qu'elle va devenir une très grande puissance au XXIe siècle, mais elle devine aussi qu'elle est "dans le collimateur" des Etats-Unis : ceux-ci, au nom de "la démocratie de marché", attendent que l'acceptation par la Chine de la mondialisation ouvre, en grand, l'immense marché chinois potentiel aux entreprises et aux exportations américaines, et sape les contrôles qu'exerce encore le Parti communiste chinois. Ils entendent y parvenir "à coup de barre à mine", s'il le faut. Ils contiendront ainsi par la même occasion un "rival potentiel" dont on sait depuis le rapport Wolfowitz (1992) qu'ils veulent à toute force éviter le surgissement, que ce soit en Asie ou en Europe. Dans le court et moyen termes, la Chine et les Etats-Unis peuvent ainsi avoir des intérêts liés : pour la Chine des parts de marché croissantes et pour les Etats-Unis un approvisionnement à bas coût et un financement assuré de leur déficit.
Mais le gouvernement de Pékin comprend aussi de plus en plus qu'il a besoin d'alliés, notamment en Europe, pour rompre l'isolement potentiel de la Chine, et plus encore qu'il ne peut séparer le développement économique du progrès social sans mettre en cause la cohésion de la société chinoise elle-même. L'économie chinoise a besoin de s'ouvrir. Mais elle ne peut devenir, sans danger pour elle-même, un colossal "dragon" sur le modèle des petits dragons de l'Asie du Sud-Est, à la croissance essentiellement tirée par l'exportation. D'abord parce que sa population tout entière aspire à un "niveau de vie relativement aisé", selon l'expression de Jiang Zemin au XVIe congrès du PCC, la Chine doit concevoir un développement prioritairement tiré par le marché intérieur d'autant que le commerce international est, depuis trois ans, en voie de fort ralentissement. La cohésion sociale de la société chinoise l'exige, tout autant que la préoccupation légitime des vieux pays industriels de préserver leur industrie, leur emploi et leur système de protection sociale. La Chine n'a pas intérêt à coaliser le monde contre elle. Conformément à sa tradition, elle aura sans doute à faire preuve, dans les instances internationales, de sagesse et de modération, pour pouvoir continuer son développement de manière harmonieuse.
Enfin, la Chine n'ignore pas que beaucoup de pays du Sud - je pense en particulier à l'Afrique - n'ont pas les moyens d'entamer un développement comparable au sien et ont besoin d'une aide étrangère publique pour amorcer leur décollage. L'intérêt commun de l'Europe et de la Chine est d'imposer progressivement et de concert de nouvelles "règles du jeu" à la mondialisation, faute de quoi nous assisterons au grand retour du protectionnisme.
1. Revoir d'abord les règles de financement de l'économie mondiale : il n'est pas normal que les Etats-Unis absorbent 80% de l'épargne mondiale et que leur dette soit, à elle seule, le double de celle de tous les pays dits "en voie de développement"". La Banque mondiale, plutôt que de faire miroiter les gains improbables d'un nouveau cycle de libéralisation (350 milliards de dollars !), remplirait mieux son office en finançant les besoins prioritaires des pays pauvres du Sud : agriculture, infrastructures, santé, éducation, logement. Il y aurait là la base d'un nouveau "New Deal", à l'échelle mondiale, qui bénéficierait également aux économies des pays du Nord.
2. Des règles du jeu loyales impliqueront inévitablement l'introduction d'une clause sociale et d'une clause environnementale à l'OMC. La Chine serait ainsi encouragée à développer son système de protection sociale et d'indemnisation du chômage et à développer des énergies propres (filière électronucléaire, énergies renouvelables dans les campagnes ).
3. Un accord monétaire, enfin, fixerait des bandes de fluctuation relativement étroites entre le dollar, l'euro, le yen et le yuan, de façon à éviter aussi bien les dévaluations compétitives que les concurrences sauvages.
4. Vient enfin la question du dialogue sur les "droits de l'homme" (encore conviendrait-il de ne pas oublier ceux du citoyen, qui les garantissent). C'est un problème qui se pose aux autorités chinoises elles-mêmes de savoir comment mieux associer la population à la prise des décisions pour surmonter les contradictions sociales croissantes qu'implique le choix de la mondialisation. Je suis convaincu que la Chine devrait s'engager beaucoup plus hardiment sur la voie d'une séparation progressive des fonctions du parti et de l'Etat et d'une vigoureuse décentralisation dans ses trente et une régions et villes autonomes. Le modèle républicain français montre que l'Etat, s'il le veut, peut parfaitement gérer une décentralisation très poussée, sans préjudice pour l'unité nationale. Le modèle républicain est la meilleure voie de démocratisation pour la Chine car il en respecte les intérêts fondamentaux .
Une chose est sûre : la Chine s'est éveillée ; elle ne retombera pas dans son ancien sommeil. Pour tirer le meilleur parti de cette novation formidable à l'échelle de ce siècle, la France et l'Europe ont deux choses à faire :
1. D'abord restaurer la capacité stratégique de la Puissance publique, pour mener, selon des formules à géométrie variable, mais incluant toujours l'Allemagne et la France, et si possible la Russie, des projets de recherche et de développement technologique et des coopérations industrielles, capables de maintenir à flot et de dynamiser nos entreprises. Il y a une contradiction objective entre l'intérêt de celles-ci (la "délocalisation" au nom de la rentabilité) et l'intérêt national (le maintien en France et en Europe des activités productives, notamment dans les secteurs de haute valeur ajoutée, et bien sûr des centres de recherche). L'appel au patriotisme de nos chefs d'entreprise est important mais ne suffit pas. Il doit être relayé par des politiques scientifiques, technologiques et industrielles efficaces. Il y a un nouveau compromis à imaginer en Europe entre la Puissance publique qui a un rôle d'orientation stratégique, les entreprises et le monde du travail. Il serait temps aussi que la Commission européenne réintroduise dans sa politique les grands paramètres macro-économiques (taux d'intérêt, taux de change, assouplissement des règles concernant le déficit budgétaire), et cesse, obnubilée par une vision étroite de la concurrence (refus par exemple de la fusion Legrand-Schneider), de négliger une politique industrielle visant au maintien et au développement des entreprises européennes. L'affaire Alstom est à cet égard emblématique. Les règles de fonctionnement de l'Europe en matière économique, monétaire et industrielle sont à revoir profondément.
2. En maintenant et en développant en Europe nos capacités technologiques, nous pourrons relever le défi d'une coopération à la fois plus étroite et plus équilibrée avec la Chine. Un partenariat stratégique entre l'Europe et la Chine répond à l'intérêt mutuel, dans un monde que nous voulons multipolaire. La Chine est une partie trop importante de l'humanité pour être abandonnée au simple jeu d'un marché mondial dont ni elle ni nous ne maîtrisons les règles. Plus que jamais, alors que va être célébré en janvier 2004 le quarantième anniversaire de la reconnaissance de la Chine par le général de Gaulle, un pilotage politique s'impose pour nouer un partenariat euro-chinois stratégique. Aucun pays n'est mieux placé que la France pour y contribuer par le prestige que lui vaut aujourd'hui l'indépendance reconquise de sa diplomatie. C'est un défi majeur : penser la Chine pour façonner notre XXIe siècle.     haut
 
Les héritiers du pape

 

par GUY TAILLEFER, publié dans le Devoir le 30 septembre 2003 

Depuis son élection en 1978, le pape Jean-Paul II a nommé la quasi-totalité des 135 cardinaux qui seront chargés de lui choisir un successeur. Un fait sans précédent dans l'histoire vaticane. En annonçant avant-hier, place Saint-Pierre, la nomination de 31 nouveaux "princes de l'Eglise", dont l'archevêque de Québec Marc Ouellet, le pape creuse un peu plus encore sa profonde influence sur l'élite cardinalice et cherche à boulonner l'héritage conservateur, pour ne pas dire l'intransigeance morale, de son pontificat. Dit autrement, le pape tente de garantir que, depuis l'au-delà, les courants progressistes au sein de l'Eglise continueront d'être contenus. La nomination de Mgr Ouellet traduit clairement ce projet de continuité traditionaliste. Tout comme celle de l'archevêque de Philadelphie, Justin Rigali. Pour ne nommer que ceux-là. Dans une entrevue récente au quotidien Le Soleil, le premier s'est retrouvé dans le plus grand embarras après avoir critiqué les enseignants pour leur approche "marxiste" de l'éducation. Le second a été critiqué pour avoir manifesté très peu de compassion à l'égard des victimes dans le scandale sur les sévices sexuels perpétrés par des prêtres américains. L'un et l'autre sont étroitement alignés sur les positions défendues par Jean-Paul II, marquées sur les questions morales par une opposition radicale à l'avortement, à la contraception, au divorce et à l'euthanasie.
Il y a une semaine encore, pas même la rumeur de ces nominations ne courait au Vatican. L'aggravation de l'état de santé du pape est venue à l'évidence accélérer un processus qui était plutôt envisagé pour les premiers mois de l'année prochaine. Elle vient aussi accélérer le débat sur une "course" à la succession papale que des spécialistes des affaires religieuses comme Henri Tincq, du quotidien Le Monde, voient se jouer entre papabili de l'Italie - dont le monopole vieux de quatre siècles sur la papauté a été brisé en 1978 - et de l'Amérique latine - où les candidats pressentis combinent un conservatisme doctrinal avec une ouverture aux défavorisés, sinon même aux théologiens de la libération. L'Amérique latine compte la majorité des catholiques dans le monde (40 %). Plusieurs croient, à raison, que son tour est venu de prendre le pouvoir au Vatican, estimant par ailleurs qu'il serait utile qu'on lui délègue un pape pour résister à la poussée des Eglises évangélistes. Dernière considération : la nomination de ces cardinaux confirme, pour reprendre le mot de M. Tincq, la "mondialisation" de l'Eglise catholique que Jean-Paul II, sur toile de fond conservatrice, a du reste constamment encouragée. Telle est cette mondialisation que jamais une succession ne s'est annoncée aussi ouverte à la diversité des 59 pays qui sont aujourd'hui représentés au sein du Sacré Collège électoral. Aussi, cette diversité finira-t-elle peut-être par ouvrir des brèches dans l'orthodoxie que souhaite tant préserver Jean-Paul II.     haut

 
L'Evangile de Bruno Chenu
 
par MICHEL KUBLER, publié dans la Croix le 17 septembre 2003
"Disciples d'Emmaüs" de Bruno Chenu, Bayard, coll. "Evangiles" 
"Disciples d'Emmaüs", l’ultime ouvrage de l’ancien rédacteur en chef de "La Croix", constitue moins la clôture d’une œuvre qu’une ouverture vers un chemin avec le Christ. Ce livre est dédié. Comme nombre d'auteurs, Bruno Chenu aimait glisser cet indice au seuil d'un ouvrage qui lui tenait à coeur : une citation qui l'avait inspiré pour ce nouveau chapitre de son oeuvre, ou une personne faite destinataire symbolique des lignes qui suivaient - un frère perdu, un fils renvoyé à la mémoire de son père, des visages rencontrés... Cette fois, sa dédicace sort de l'ordinaire : Disciples d'Emmaüs est voué "à Celui qui est toujours sur la route, même au temps de l'épreuve". Car cette fois restera comme la dernière. Et beaucoup se ressentent désormais, face à Bruno Chenu, comme des frères perdus, orphelins d'un visage trop tôt, infiniment trop tôt disparu. Au Christ, et à lui seul, l'ultime peut être rapporté. La "trace d'un visage" croisé sur une route en quête de sens, la révélation d'une parole vive et, tout aussi subite, la "brûlure d'une absence" : ce thème marquait déjà l'oeuvre de notre ami, mort le 23 mai dernier. Et voici la clé d'une grande part de ses écrits, mais aussi d'une dimension, toujours discrète, de sa vie.
Bruno Chenu convie à se faire, comme lui, disciple d'Emmaüs, à travers une vaste et profonde méditation d'un évangile de la rencontre, une rencontre suspendue au seuil de l'inconnu - ou plutôt : de l'Inconnu. Car c'est du Christ qu'il s'agit, devenu compagnon de tous nos chemins - "même", dit la dédicace (entendons : "surtout") de nos chemins de croix. Si le chapitre XXIV de saint Luc a fini par condenser, pour Bruno Chenu, tout le message de Jésus, c'est qu'il l'avait "éprouvé", dans son coeur comme dans sa chair. L'ouvrage ouvre une collection qu'il avait voulue pour permettre à des textes majeurs de l'Evangile de donner le meilleur d'eux-mêmes dans une approche à la fois exégétique et esthétique, ecclésiale et spirituelle, dans l'unité d'une lecture aussi largement informée que très personnelle. Bruno Chenu en donne ici magistralement le ton avec "son" évangile. Qu'est-ce qu'Emmaüs ? Un lieu saint topographiquement incertain, un passage évangélique atypique, un récit d'apparition qui s'accomplit en disparition, l'affirmation d'une présence sur le mode de l'absence ? Le Christ d'Emmaüs est ainsi, inattendu au plus noir du désespoir, proche et insaisissable, faisant mine de poursuivre sa route pour permettre aux disciples de trouver la leur, celle qui revient de toute peur, par la grâce d'un pain rompu, pour se réorienter vers Jérusalem en témoins définitifs d'un visage reconnu.
Un testament du chemin de rencontre qu'il a parcouru
On comprend que ce texte ait ému Bruno Chenu, qui y voit le ressort de toute rencontre vive avec Jésus. Il explore donc l'itinéraire d'Emmaüs selon le parcours qu'il avait conçu, en partant de ce qu'il a de plus contemporain. D'où son ouverture en compagnie de l'abbé Pierre inspiré, pour ce qui deviendrait son immense mouvement, par cet évangile portant la solitude et le désarroi de tous ceux dont la vie n'est ainsi qu'une longue errance dans la nuit. Et l'on pourra faire sienne la forte prière que l'abbé écrivit un soir de 1941 en forme de supplique : "Nous sommes tous pèlerins d'Emmaüs ?" Mais on lira aussi ce que l'auberge de Luc a inspiré aux Mauriac, Pierre Emmanuel ou Georges Haldas, et des homélies d'aujourd'hui qu'elle a nourries, et ces hymnes écrites par Patrice de la Tour du Pin et Didier Rimaud pour le bréviaire : "Jésus, qui m'a brûlé le coeur au carrefour des Ecritures, ne permets pas que leur blessure en moi se ferme ?" Arrive le texte lui-même. Le récit évangélique a été souvent scruté par les spécialistes, dont les apports sont ici très pédagogiquement repris : composition littéraire, place dans le Nouveau Testament et rôle dans l'Eglise primitive, et surtout une reprise théologique et spirituelle du texte verset par verset. Au passage, une mention : pour Luc, "Emmaüs est une destination eschatologique : c'est le règne de Dieu qui vient pour toute l'humanité". Il vient avec la foi, et donc le renoncement à une vision possessive au profit d'une foi pèlerine.
La riche postérité d'Emmaüs fait ensuite l'objet d'un voyage suggestif à travers ses interprétations par les Pères, la liturgie médiévale ou la psychanalyse - dont Xavier Thévenot, lisant ce récit comme celui de l'accès "à un ordre symbolique où le manque est reconnu, la différence acceptée et la communion toujours recherchée". Et, bien sûr, son formidable déploiement artistique dans une cantate de Bach, sur un chapiteau roman de Silos ou dans les multiples tentatives de Rembrandt pour rendre compte du saisissement des disciples dans l'auberge, quand le Ressuscité se révèle puis se retire à leurs yeux. Mais l'Evangile se veut parole à vivre. Luc 24 est à lire alors comme un texte d'initiation humaine, chrétienne et ecclésiale, tant il prend en compte de multiples registres pour croître dans la vie comme dans la foi : recherche de sens, souffrance, marche, dialogue, nuit, pain partagé... Il offre également de nombreux "lieux" où rencontrer le Ressuscité : l'inattendu, l'intelligence des Ecritures, le scandale de la croix, la rencontre d'autrui, l'Eucharistie, l'annonce pascale ? Enfin, ce livre ne serait pas de Bruno Chenu sans une portée ecclésiale, et des plus actuelles - notamment en termes de "synodalité" : l'Eglise naît et vit d'un chemin parcouru en commun. Il note aussi que, "dans une conjoncture d'Europe occidentale où le croyant a "mal à l'Eglise", il est bon de lui redire la chance qu'elle représente sur le chemin du vrai Dieu" : profession de foi ecclésiale très "chenusienne", indissociablement aimante et exigeante !
Ce livre est le couronnement d'une oeuvre - un message et une vie. Il ne la clôture pas - on en dégustera la preuve dans la prière très belle et si personnelle qui, plutôt qu'une synthèse ici sans pertinence, conclut l'ouvrage. Mais il en donne la clé, qui est aussi celle d'une fécondité encore insoupçonnée : la foi en Jésus ressuscité. "En christianisme, même les prophètes sont d'abord des disciples. C'est leur intimité avec le Christ qui les "autorise" à parler publiquement avec vigueur", note Bruno Chenu. Ainsi en allait-il de lui, sans l'ombre d'un doute. On n'en est que plus frappé par le testament qu'il laisse ici de son intimité avec l'Evangile, du chemin de rencontre qu'il aura parcouru en disciple véritablement "autorisé". On referme alors ce livre comme on quitte l'ami, comme Cleophas et son compagnon furent quittés par Jésus : en se demandant, et en comprenant maintenant seulement, pourquoi il fallait que son regard se dérobe au nôtre pour que nous puissions en recevoir toute la lumière.     haut
 
L’histoire de Saïda s’écrit dans ses vestiges déterrés
Le directeur du British Museum suivra les résultats des fouilles
 
par JOANNE FARCHAKH, publié dans l'Orient-le Jour le 17 septembre 2003 
Saïda (Sidon), bastion de la Phénicie et du commerce au cours des siècles passés, dévoile, sous la pioche des archéologues, un peu de son histoire millénaire. Histoire malheureusement inconnue jusqu’à présent, malgré le grand nombre de mythes et de récits tissés tout autour de cette ville, qui occupe une place primordiale dans le patrimoine culturel et archéologique libanais. En effet, le nom de Saïda est souvent associé, d’une part, à la grandeur des Phéniciens et, d’autre part, aux premières implantations de populations sur ce littoral. Ces deux facteurs qui caractérisent Saïda n’ont jamais été illustrés et prouvés jusqu’à présent par des vestiges antiques. La forte densité démographique dans cette région a rendu quasiment impossibles les fouilles archéologiques, ce qui a diminué d’autant l’apport des chercheurs de terrain qui se sont donc rabattus sur les textes historiques. Cette situation a toutefois changé depuis trois ans. Des fouilles, entreprises par l’équipe libano-anglaise du British Museum, réécrivent le passé de cette ville en se basant sur les données archéologiques. "Ce chantier est particulièrement important car il permet de suivre les progressions et l’évolution continue de l’habitat et de la vie à Saïda tout au long du IIIe millénaire av. JC, période parfaitement inconnue dans l’histoire de cette ville, explique l’archéologue Claude Doumet Serhal, directrice des fouilles. Six niveaux d’habitation datant de cette époque ont été découverts. Ils nous permettent de suivre les différentes formes d’installations domestiques et les traditions funéraires utilisées par ces peuples", note-t-elle.
En fait, les archéologues ont déterré, au cours de ces années, trente-deux sépultures enfouies dans une large couche de sable de mer rapporté spécialement par les habitants de cette ville, comme le prouvent les études au laboratoire. L’absence de sources écrites rend hypothétique toute interprétation de cette initiative, et les archéologues ne s’avancent pas trop sur ce terrain glissant. Toujours est-il que cette matière a permis la préservation d’un important matériel funéraire métallurgique. Des objets en argent et en bronze ont été déterrés dans les différentes tombes des guerriers - reconnaissables à la pointe des flèches déposées à côté du mort - découvertes sur ce site. Cette année, une sépulture particulièrement importante et riche a été exhumée. Le squelette enfoui à même le sol a été enseveli avec un grand nombre de bijoux. Ce qui explique que les archéologues se plaisent à l’appeler "l’homme en argent". "Le diadème, les bracelets, la hache déposée dans la tombe lui donnent une importance particulière, d’autant que l’argent est rarement trouvé sur ces sites en raison de l’humidité du sol", précise Mme Serhal. Quant aux autres sépultures découvertes, elles sont de type plutôt régulier. On y trouve les jarres funéraires dans lesquelles "reposent" des enfants, et les tombes d’adultes enterrés avec différents objets en céramique. En plus des sépultures, les archéologues fouillent les niveaux d’habitation où ils ont mis au jour un énorme édifice, construit en bois, qui a été incendié et dont la fonction reste inconnue.
La plus importante mission de fouille du British Museum

L’importance des fouilles de Saïda ne se voit pas uniquement dans les vestiges archéologiques mais aussi dans les attentions particulières que lui accordent les dirigeants du British Museum. En fait, la première visite sur le terrain du nouveau directeur de ce prestigieux musée a eu lieu à Saïda. Dr Neil MacGregore considère que "les fouilles de Saïda figurent à la tête des plus importantes missions archéologiques menées actuellement par une équipe du British Museum, car elles écrivent l’histoire de cette ville millénaire". "Les vestiges archéologiques de Saïda connus jusqu’à présent datent des périodes perses et hellénistiques, souligne M. MacGregore. Or cette cité a joué un rôle important dans l’histoire de la Méditerranée à des périodes plus anciennes. Ces fouilles peuvent révéler quelques-uns de ces mystères et éclaircir les types de relations existant entre les peuples de l’antiquité. Car la “globalisation” n’est pas un concept nouveau dans l’archéologie ou l’histoire de l’humanité. D’ailleurs, au cours des vingt dernières années, le cours des recherches scientifiques a changé et les chercheurs n’étudient plus les cultures autochtones mais les relations et les échanges entre les civilisations", indique le directeur du British Museum. 
En fait, et toujours dans le cadre de l’échange entre les différents peuples, mais cette fois à une échelle moins historique, M. MacGregore explique que la présence d’une grande communauté libanaise à Londres a joué un rôle important dans le lancement de ces fouilles. "Nous nous sentons responsables vis-à-vis de cette communauté et nous croyons que nous devons parrainer des recherches pouvant l’intéresser, souligne-t-il. Certes, les résultats de ces fouilles seront communiqués à Londres lors d’une conférence donnée par l’archéologue Claude Doumet Serhal, mais nous comptons aussi organiser des colloques scientifiques se rapportant à Sidon, son histoire et les résultats des recherches. Il se peut aussi qu’une exposition temporaire des objets découverts lors de ces fouilles soit mise en place", poursuit-il. Les fouilles de Saïda se poursuivent jusqu’à la fin du mois de septembre. De nouvelles découvertes peuvent avoir lieu à cette occasion, car ce site n’a jamais "déçu" tous les archéologues qui y travaillent et tous les passionnés d’histoire au pays des Cèdres.
Les projets du British Museum au Moyen-Orient
Au Moyen-Orient, les projets parrainés par le British Museum ne se limitent pas aux fouilles de Saïda. M. Neil MacGregore, directeur du British Museum, explique en fait "qu’un nouveau protocole de coopération a été signé entre ce grand musée britannique et la Direction générale des antiquités et des musées de Syrie". "Il s’agit d’une coopération en vue de l’initiation des restaurateurs syriens, rattachés au service des Antiquités, précise-t-il. Cette initiation porte sur les techniques de restauration des objets archéologiques au British Museum. Les employés de ce secteur suivront, pendant quatre ans, des stages de formation au sein des laboratoires du musée londonien." Pour l’Irak, de nombreux projets sont aussi prévus. Le British Museum sert de coordonnateur principal entre le musée national irakien à Bagdad et tous les autres musées du monde. Les projets de coopération ou d’échange se font sous "sa tutelle". C’est en fait le British Museum qui a organisé la grande réunion mondiale des spécialistes de la civilisation assyrienne en juillet dernier. De plus, cet établissement a dépêché à Bagdad une de ses archéologues pour aider dans la remise en place du State Board of Antiquities of Iraq. En janvier 2004, si la situation sécuritaire le permet, huit conservateurs internationaux se dirigeront vers Bagdad pour contribuer à une campagne trimestrielle de restauration des chefs-d’œuvre du musée national. Le British Museum coordonne actuellement la mise en place de cette mission qui aura lieu sous l’égide de l’Unesco.
Les sponsors de la fouille
Les fouilles menées à Saïda ne dépendent pas d’une université quelconque, d’où la difficulté du financement d’une telle mission. Cette difficulté a toutefois été contournée grâce aux sponsors réguliers : British Museum, British Academy, Consul for British Research in the Levant (CBRL), Fondation Hariri, Byblos Bank et Nokia Liban.
L’emplacement du chantier
Le site fouillé par l’équipe du British Museum se situe à proximité de la savonnerie Audi, à l’intérieur de l’enceinte médiévale de la ville. Sur cette parcelle de terrain s’élevait au siècle dernier l’American College, dont les murs de fondation sont encore apparents. L’immeuble abritant les bureaux de la Direction générale des antiquités se situe à quelques mètres du chantier et sert de point de repère à toute personne désirant se rendre sur les lieux.     haut
 
La mission politique au coeur de la problématique des télévisions arabes
Les chaînes satellitaires du Golfe bénéficient pour la plupart d'un financement public
 
par RYM AYADAT et SIBYLLE RIZK, publié dans le Figaro le 3 septembre 2003
"Depuis que j'exerce ce métier, je n'ai encore jamais vu une chaîne arabe fermer à cause de difficultés financières." Pour Antoine Choueiri, président du groupe éponyme qui assure la régie d'al-Jezira, de la LBC libanaise et de la ESC égyptienne, aucune chaîne ne répond à une logique commerciale, sauf la LBC. Pour d'autres observateurs, la saoudienne MBC (Middle East Broadcasting Channel) dispose aussi d'un budget équilibré. Mais dans un paysage audiovisuel arabe où la rentabilité n'est pas du tout une priorité, ces deux chaînes font figure d'exception. Même al-Jezira, qui a la plus forte audience cumulée - elle totalise 30 à 40% du marché -, n'est pas en mesure d'assurer des recettes publicitaires suffisantes. Selon Antoine Choueiri, elle a encaissé moins de 6 millions de dollars en 2002, pour un budget global de 40 millions. Le boycott saoudien en est la principale raison. La monarchie est le principal marché publicitaire de la région avec une part de 70 à 75%. En termes de recettes publicitaires, la saoudienne MBC arrive donc logiquement en tête. Ses recettes sont évaluées entre 60 et 80 millions de dollars. Elle est suivie par la libanaise LBC, qui totalise des recettes entre 40 et 50 millions de dollars. Les deux chaînes se partagent 60% des recettes totales. Al-Jezira, Abu Dhabi TV, l'égyptienne ESC et la libanaise Fututre TV se partagent 30% du marché. Les 10% restants sont répartis entre une centaine d'autres chaînes. Il ne s'agit que d'estimations, aucune statistique fiable n'est réellement disponible dans cette région.
Malgré le boycott saoudien qui empêche al-Jezira de devenir autonome financièrement, la survie de la chaîne n'est nullement menacée. Toutes les télévisions arabes remplissent une mission politique ou promotionnelle pour le compte de leurs actionnaires, comme le souligne Najah Abi Assi, régisseur du bouquet privé saoudien Orbit. Al-Jezira est la première à subir les conséquences du boycott de l'Arabie saoudite car elle apparaît comme un instrument officieux de la diplomatie qatarie. La crise larvée entre l'Arabie saoudite et le Qatar, commencée il y a douze ans avec le litige frontalier a failli dégénérer en conflit armé en 1992. Si certains pensent qu'il ne s'agit là que de sautes d'humeur entre les membres des familles royales, pour d'autres, l'enjeu de cette crise est l'ouverture - toute relative - du champ politique au Qatar. Un libéralisme que les Saoudiens ont du mal à accepter parce qu'il remet en cause l'hégémonie du royaume des Al Saoud sur les monarchies du Golfe. Les relations que le Qatar maintient avec Israël et les accords de défense mutuels qui lient Doha et Washington, expliquent également pourquoi les relations entre les royaumes voisins ne sont pas au beau fixe.
Monopolisé par l'Arabie saoudite, le marché publicitaire arabe (hors Maghreb et Soudan) est toutefois modeste. Tous médias confondus, il est évalué à 1,3 milliard de dollars pour une population de 200 millions d'habitants. Quant aux chaînes par satellite, elles se partagent un marché de 200 millions de dollars. Si l'on ajoute la part des chaînes terrestres, le chiffre d'affaires atteint 300 millions. "Les 200 millions de dollars représentent 120 millions de dollars de recettes nettes pour les médias après prélèvement des commissions et des frais", affirme Antoine Choueiri. A l'exception de la MBC et de la LBC, les recettes publicitaires sont ridicules comparées aux dépenses engagées par ces médias. Au Liban, par exemple, la loi oblige chaque chaîne à produire 6.000 heures de programme par an au minimum. Avec un prix plancher de 1.000 dollars pour une heure d'émission, le budget total est donc d'au moins 6 millions de dollars par chaîne, auxquels il faut ajouter les autres frais de fonctionnement, soit au moins 10 millions de dollars. Or le marché publicitaire libanais a totalisé 25 millions de dollars en 2002. "Si on s'en tient à ce calcul, le marché libanais peut théoriquement faire vivre deux chaînes seulement", explique Antoine Choueiri. "Or la LBC accapare en fait 16 millions de dollars, ce qui laisse à peine 9 millions à toutes les autres", poursuit-il.
Dans le Golfe, ce sont les familles princières qui se chargent d'éponger les déficits. Abu Dhabi reçoit le soutien financier de l'émir Cheikh Abdallah ben Zayed al-Nahyan, actuel ministre de l'Information. A sa naissance, al-Jezira avait reçu de l'émir du Qatar Cheikh Hamad ben Khalifa al-Thani une dotation de 150 millions de dollars sur cinq ans. Tout en ayant le statut de chaîne privée, elle bénéficie d'un financement public. Quant à la chaîne iranienne al-Alam, branche de la radiotélévision (Irib), elle est entièrement financée par le gouvernement iranien. Créée par le groupe propriétaire de la MBC, la chaîne tout infos al-Arabiya a bénéficié lors de son lancement il y a six mois, d'un capital annuel moyen de 60 millions de dollars sur cinq ans. Par opposition à ces chaînes, le directeur de la LBC, Pierre Daher, souligne l'aspect entièrement indépendant de sa chaîne, qui a conclu un accord de partenariat avec le quotidien panarabe Al Hayat pour renforcer ses journaux d'information. Il en veut pour preuve le procès remporté contre l'un de ses actionnaires, Issam Farès, vice-président du Conseil libanais, qui voulait imposer son point de vue sur la ligne éditoriale. Une indépendance que les chaînes vivant de divers subsides n'ont pas réellement les moyens d'imposer.     haut
 
Israël/Palestine - Quelques clés pour comprendre
 
paru dans Ouest-France le 8 septembre 2003
• Les accords d'Oslo. La victoire des travaillistes en Israël en juin 1992 permet un déblocage du processus de paix. En 1993, des négociations secrètes sont entamées à Oslo, en Norvège. L'accord, signé le 13 septembre 1993 à Washington, fixe un calendrier de négociations sur cinq ans qui doit s'achever par la définition d'un statut permanent pour les territoires palestiniens. D'ici là un statut provisoire d'autonomie doit régir la Cisjordanie et la bande de Gaza. Le 4 mai 1994, au Caire, le Premier ministre israélien Rabin et Yasser Arafat, signaient l'accord intérimaire sur l'application de l'autonomie des territoires palestiniens. Le 12 mai, la Knesset entérine l'accord. En juillet Yasser Arafat arrive à Gaza pour s'y installer. Selon le calendrier, le statut définitif des deux territoires devait entrer en vigueur... en avril 1999. L'élection d'Ariel Sharon et l'Intifada ont bouleversé la donne.
• La feuille de route. Présentée en septembre 2002, la "feuille de route" pour la résolution du conflit israélo-palestinien était soutenue à la fois par les Etats-Unis, l'Union européenne, les Nations unies et la Fédération de Russie. Elle prévoyait trois étapes pour aboutir ­à l'horizon 2005 à la création d'un Etat palestinien indépendant vivant aux côtés d'Israël. Le cadre général imposait aux deux parties en présence d'évoluer de manière "parallèle et simultanée". L'autorité palestinienne prenait des mesures immédiates pour faire cesser le terrorisme et évoluer vers plus de démocratie. Israël, de son côté, devait clairement mettre un terme à sa politique de colonisation illégale hors des frontières de 1967 et se retirer des zones palestiniennes occupées depuis septembre 2000.
• Intifada. "Soulèvement" en arabe. C'est l'arme du pauvre face à l'armée israélienne. En 1994 par exemple, le soulèvement, au prix de plusieurs centaines de morts, fait plier Israël, qui accepte l'évacuation d'une partie des territoires occupés. En 2000, la visite de Sharon sur l'esplanade des Mosquées, haut lieu de l'identité palestinienne, entraîne une reprise de l'Intifada.
• Yasser Arafat. Le président historique de l'Autorité palestinienne, Arafat, dit Abou Ammar (le bâtisseur) est un combattant de toujours. En 1959, avec trois amis, il fonde son mouvement, le Mouvement palestinien de libération nationale (Fatah). Le 20 janvier 1996, avec plus de 80 % des suffrages exprimés, il est élu président de l'Autorité palestinienne. Aujourd'hui, les Israéliens et les Américains l'accusent d'attiser la violence et ne veulent plus de lui. C'est la raison pour laquelle ils ont fait pression pour qu'il nomme un Premier ministre en la personne de Mahmoud Abbas. Mais on ne se débarrasse pas aisément du vieux lion. Mahmoud Abbas a remis sa démission samedi.
• Mahmoud Abbas. Le Premier ministre palestinien démissionnaire (dit Abou Mazen). Né en 1935 en Palestine, il est élu au comité central du Fatah en 1971. En 1993, Arafat le désigne pour entreprendre des négociations secrètes avec Israël qui aboutissent à la signature de l'accord de principe israélo-palestinien. Elu secrétaire général de l'OLP en 1996, il devient le successeur potentiel de Yasser Arafat. En 2001, dans le contexte de l'Intifada, il cherche avec Washington, les moyens de faire appliquer un cessez-le-feu. Il est un négociateur apprécié de l'autre camp.
• Ariel Sharon. Né en 1928 en Palestine. Promu général en février 1967, il commande une division blindée lors de la guerre des Six jours. En octobre 1973, il participe brillamment à la guerre du Kippour. Il rejoint les rangs du Likoud (droite israélienne). En 1982, il est ministre de la Défense et artisan de l'invasion du Liban durant laquelle plusieurs centaines de Palestiniens sont massacrés dans les camps de Sabra et Chatila. En septembre 2000, il effectue une visite sur l'esplanade des Mosquées à Jérusalem-Est. Visite jugée provocante, qui entraîne une reprise de l'Intifada. Le 6 février 2001, Sharon est élu Premier ministre face au travailliste Ehud Barak.
• Yassine Ahmed. Né en 1936 en Palestine, il est le fondateur et le guide spirituel du Hamas. Devenu hémiplégique à la suite d'un accident. Rejoint les Frères musulmans en 1956. Opposé à la participation du Hamas à un cabinet d'union nationale palestinien.
• Hamas. Mouvement de résistance islamique fondé en 1987. Sa charte préconise la lutte armée contre Israël uniquement sur le territoire palestinien.     haut
  
Vent de fronde dans l'armée de l'air israélienne
27 officiers pilotes refusent de "porter atteinte à des civils innocents" dans les territoires occupés
 
paru dans l'Orient-le Jour le 25 septembre 2003 
Dans un sursaut de conscience tardif mais néanmoins honorable, 27 officiers pilotes de l’armée de l’air israélienne, fleuron des forces militaires de l’Etat hébreu, ont signé une pétition dans laquelle ils refusent désormais d’exécuter des missions dans les territoires palestiniens occupés. Dans cette pétition remise au général Dan Haloutz, leur commandant en chef, ces pilotes affirment qu’ils refusent "de continuer à porter atteinte à des civils innocents et refusent d’attaquer des zones à population dense". Le 22 juillet 2002, dans un raid visant un chef militaire du Hamas, un F-16 israélien avait largué une bombe d’une tonne sur un immeuble, tuant 17 personnes, dont neuf enfants. Sur un autre plan, le chef de la diplomatie israélienne Sylvan Shalom, démentant des informations de presse citant un de ses collègues, a reconnu que, malgré un projet de compromis entre les deux parties, des divergences existaient toujours avec Washington à propos de la ligne de défense qu’Israël érige en Cisjordanie.
Les Palestiniens dénoncent l’attitude de Washington, le Hamas exclut toute trêve avec Israël 
Les Palestiniens ont accusé hier Washington de partialité en faveur d’Israël, alors que le mouvement radical islamiste Hamas a rejeté l’idée d’une trêve des attaques anti-israéliennes dans le contexte actuel. Parallèlement, et pour la première fois, vingt-sept pilotes de l’armée de l’air israélienne ont refusé d’exécuter des missions dans les territoires palestiniens. Dans une pétition adressée au général Dan Haloutz, commandant en chef de l’armée de l’air, les pilotes ont affiché leur refus "de continuer à porter atteinte à des civils innocents et refusent d’attaquer des zones à population dense". ""Nous ne continuerons pas à nous battre au-delà de la ligne verte, c’est-à-dire dans les territoires palestiniens, dans le but d’opprimer, d’expulser, d’affamer et d’humilier un peuple tout entier", avaient écrit les pilotes dans leur pétition. L’armée de l’air, considérée comme le fer de lance des forces militaires, était jusqu’ici restée à l’écart de ces mouvements. Sur le plan politique, l’Autorité palestinienne a critiqué le discours mardi à l’Assemblée générale de l’Onu du président américain George W. Bush qui a affirmé, en allusion au leader Yasser Arafat, que les Palestiniens étaient "trahis par des dirigeants qui s’accrochent au pouvoir en alimentant des haines anciennes et en détruisant le bon travail fait par d’autres". Le principal conseiller de M. Arafat, Nabil Abou Roudeina, a affirmé que ce discours "est partial. Il n’aide pas le processus de paix et ne facilite pas l’application de la “feuille de route” ". "Le premier et dernier mot revient au peuple palestinien" pour choisir ses dirigeants, a-t-il ajouté, appelant le quartette formé par les Etats-Unis, l’Union européenne, l’Onu et la Russie, qui se réunit demain à New York, "à œuvrer pour l’application de la “feuille de route” et éviter toute déclaration non constructive".
Le fondateur et chef spirituel du Hamas, cheikh Ahmed Yassine, a exclu pour sa part toute trêve des attaques contre Israël tant que ce pays continuera son "agression" contre les Palestiniens. "Il n’y a pas lieu de parler d’une trêve aujourd’hui car l’ennemi poursuit son agression", a déclaré cheikh Yassine lors d’une conférence de presse à Gaza, sa première depuis que l’armée israélienne a tenté de le liquider le 6 septembre. Le Hamas a rompu en août la trêve unilatérale temporaire vis-à-vis d’Israël, proclamée fin juin avec d’autres mouvements armés. "Malgré cette trêve, l’ennemi israélien n’avait pas arrêté un seul instant son agression, ses massacres et ses destructions", a dit cheikh Yassine. Cheikh Yassine a par ailleurs répété le refus de son mouvement de se joindre au futur gouvernement d’Ahmed Qoreï, partisan déclaré d’un cessez-le-feu, et affirmé que son mouvement refuserait de rendre ses armes à l’Autorité palestinienne comme l’y enjoint la "feuille de route". D’autre part, le chef de la diplomatie israélienne a insisté pour que la ligne de sécurité englobe la colonie juive d’Ariel située en Cisjordanie, à 20 km de la ligne de démarcation séparant Israël de cette région occupée, ce que les Etats-Unis rejettent. Enfin, sur le terrain, un adolescent palestinien a été tué par des tirs israéliens dans la nuit de mardi à mercredi dans la bande de Gaza, ont rapporté des sources hospitalières palestiniennes.
Barak invite Sharon à démissionner

L’ex-Premier ministre travailliste israélien Ehud Barak estime que son successeur Ariel Sharon devrait démissionner en raison de son implication présumée dans deux scandales financiers. "Dans d’autres pays du monde normalement gouvernés, le Premier ministre aurait démissionné depuis longtemps. Ici, ce n’est pas la norme, et c’est dommage", déclare l’ancien chef d’état-major israélien dans une interview au journal Yedioth Aharonoth. Battu à plate couture en février 2001, Barak tente de revenir sur l’avant-scène politique en vue des élections de 2007, après avoir lui-même été blanchi en 2002 d’accusations de violation de la législation sur le financement des partis politiques. Sharon et sa famille font l’objet d’une enquête de police portant sur un prêt de 1,5 million d’un ami résidant en Afrique du Sud pour compenser des contributions jugées illégales à sa campagne électorale en vue de devenir le chef du Likoud en 1999. Le deuxième scandale concerne une tentative d’acquisition d’une île grecque par un promoteur qui employait le fils de Sharon, Gilad, et contribuait à la campagne électorale de son père quand celui-ci était encore ministre des Affaires étrangères.
Les EAU excluent des relations avec Israël avant une paix viable

Les Emirats arabes unis n’établiront pas de relations avec Israël tant que les Palestiniens "souffrent", a déclaré hier le ministre émirati de la Défense et prince héritier de Dubaï, Mohammed ben Rached al-Maktoum. "Non, nous ne nous ouvrirons pas à Israël, parce que les Palestiniens souffrent", a-t-il expliqué à des journalistes, à l’issue des réunions du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale, organisées à Dubaï, l’un des sept émirats de la fédération des Emirats. "Tant qu’un accord de paix n’est pas signé, nous ne pouvons rien faire à ce sujet", a-t-il précisé. Cheikh Mohammed a répété que la délégation israélienne présente aux réunions du FMI et de la Banque mondiale avait été invitée par ces deux institutions, et non par le gouvernement émirati. Il a indiqué qu’il n’avait "vu" que le chef de la délégation israélienne, le ministre sans portefeuille Meïr Shetrit, lors d’une réception pour les délégués lundi soir. "Je ne l’ai pas rencontré, je l’ai vu à une réception, et je ne le rencontrerai pas", a-t-il ajouté. Meïr Shetrit avait rapporté qu’au cours de cette réception, il avait félicité Cheikh Mohammed pour le développement économique de Dubaï.
L’Unrwa réduit son aide aux réfugiés palestiniens et en appelle aux donateurs

L’agence de l’Onu pour l’aide aux réfugiés de Palestine (Unrwa) a précisé, dans un communiqué, avoir réduit d’un quart la distribution de vivres à Gaza et ne pouvait couvrir que 12 % du coût d’un programme de reconstruction au profit de "milliers de réfugiés dont les maisons ont été détruites par l’armée israélienne". D’autres programmes comme la création d’emplois, le traitement d’enfants traumatisés et la distribution de tenues scolaires et de chaussures ont été soit réduits, soit annulés, selon le texte. L’Unrwa a d’autre part lancé hier un appel à des fonds, alors que son chef Peter Hansen a qualifié de ''très critique" la situation des réfugiés de Cisjordanie et de la bande de Gaza, notant une faible réponse des donateurs à son appel de juin 2003.     haut
  

 
 
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