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PRESSE  RJLIBAN  N°91 - sélection de février 2003 (3)  

                                       

TITRES
Indispensable ONU

 

par KJELL MAGNE BONDEVIK, premier ministre norvégien, publié dans le Monde du 13 février 2003

Traduit du norvégien par Torunn Amiel

Ebranlé par d'innombrables conflits, par des souffrances indicibles et des crimes inimaginables, le XXe siècle a peut-être été le plus meurtrier de l'histoire de l'humanité. A maintes reprises, un groupe ou une nation a usé d'une extrême violence à l'encontre d'un autre groupe ou d'une autre nation, souvent par méfiance ou haine irrationnelles, par arrogance et soif de pouvoir et de richesse. Face à ces drames, les dirigeants des pays du monde ont décidé de rassembler les nations dans une organisation, l'ONU, dont le but principal est le maintien de la paix. Aujourd'hui plus que jamais, nous devons avoir foi dans le mandat de l'ONU et dans la capacité de cette organisation à promouvoir la justice et la paix et à renforcer la coopération entre les peuples. Sur les ruines de la Société des nations, des dirigeants visionnaires ont réussi à bâtir un édifice plus solide, l'Organisation des Nations unies. Les Etats membres ont adopté la Charte de l'ONU, une véritable Constitution pour la communauté internationale, par laquelle ils ont investi le Conseil de sécurité d'une autorité supranationale sur les questions relatives à la paix et à la sécurité internationales.
La Norvège a joué un rôle actif dans la rédaction de cette Charte et a fourni le premier secrétaire général de l'Organisation. La Norvège est et demeure une nation de paix, déterminée à soutenir pleinement les Nations unies. Prendre à la légère l'ONU, son autorité morale et ses règles du jeu internationales, c'est trahir les efforts en faveur de la paix. Dans le débat actuel sur l'Irak, beaucoup, même en Norvège, ne prennent pas suffisamment au sérieux notre devoir de consolider l'ONU et de sauvegarder sa Charte. Nous devons être reconnaissants envers les dirigeants qui, en 1945, ont chargé le Conseil de sécurité d'identifier les menaces pour la paix et de décider des mesures que doit prendre la communauté internationale pour y faire face. Le Comité Nobel norvégien a décerné à treize reprises le prix Nobel de la paix à des personnalités ou des organisations liées à l'ONU, et, il y a un peu plus d'un an, il a attribué cette récompense à l'ONU et à son secrétaire général, Kofi Annan. Cette distinction témoigne de la haute estime dont jouit l'ONU en tant qu'organisation de paix.
La situation actuelle est difficile pour la communauté internationale comme pour les nations et les individus. Nous sommes tous inquiets devant le danger de guerre que représente le conflit irakien. En matière de politique internationale, il me paraît fondamental d'avoir recours à l'ONU pour résoudre les conflits internationaux ou régionaux. Le Conseil de sécurité a adopté plusieurs résolutions dans le cadre du conflit irakien, la dernière en date étant la résolution 1441. Celle-ci a été acceptée par l'Irak. Les Etats-Unis se sont longtemps demandé s'ils allaient coopérer avec l'ONU ou agir seuls. L'annonce du président Bush devant l'Assemblée générale des Nations unies à l'automne dernier que son pays allait coopérer avec l'ONU et le Conseil de sécurité a donc en général été accueillie avec soulagement. Dans des crises aussi graves, la solution doit être recherchée non par les pays pris individuellement mais par la communauté internationale, via l'ONU. Nous mettons donc en garde les Etats-Unis contre une intervention qui ne serait pas appuyée par une nouvelle décision du Conseil de sécurité.
La Norvège fait partie des pays qui auprès des Etats-Unis ont souligné l'importance de garder le dossier irakien au sein de l'ONU. Tous les gouvernements devraient maintenant se garder de tirer des conclusions avant que les rapports des inspecteurs en désarmement soient sur la table. Si l'on exclut à présent les plus sérieuses conséquences, cela revient en fait à ne pas tenir compte de la résolution 1441, et cela laisserait supposer que d'autres pays, comme les Etats-Unis, seraient aussi légitimés en tirant prématurément des conclusions. Non seulement cela renforcerait le risque de guerre, mais cela aurait pour résultat de relâcher la pression sur Saddam Hussein, qui serait alors à même de développer, voire même d'utiliser, des armes de destruction massive. Je souhaite que l'Irak coopère, afin que le Conseil de sécurité puisse résoudre ce conflit par des moyens pacifiques. J'ai beaucoup évoqué dans cette affaire la "voie de l'ONU". Elle est claire. Elle s'inscrit dans le cadre des valeurs fondamentales du droit international et des idéaux de l'ONU, auxquels nous adhérons pleinement. Nous entendons suivre cette voie, dans l'espoir d'un dénouement pacifique du conflit irakien sur la base de la résolution 1441.
L'ONU ne sera que ce que les divers gouvernements du monde voudront bien en faire. En tant que premier ministre d'une société fondée sur des traditions chrétiennes et humanistes, je souhaite préserver l'ONU et son rôle en faveur du maintien de la paix. Une paix fragilisée par ces Etats qui sapent les libertés publiques et violent les droits individuels des citoyens, représentant une menace non seulement pour leurs propres populations, mais aussi pour leurs voisins - et même pour le monde entier. L'ONU est un outil international dont le monde a cruellement besoin. En ces temps difficiles, il est important que des voix se fassent entendre en faveur d'une approche multilatérale, avec l'espoir que la "raison internationale" l'emporte - au service de la paix !    haut
 
Afrique - Prisme désinformateur

Comprendre ce continent, c'est passer outre les discours schématiques

 

par CHRISTOPHE COURTIN, publié dans Libération le 6 février 2003
L'auteur a travaillé en Afrique de 1995 à 2002 et notamment en Côte-d'Ivoire pour Terres des hommes Lausanne et l'Association française des volontaires du progrès. Il est actuellement directeur des projets/programmes au CCFD (Comité catholique contre la faim et pour le développement)

A interpréter rapidement et à lire en diagonale les informations grand public sur les événements récents de Côte-d'Ivoire, ce seraient des côtiers xénophobes qui se battraient contre des sahéliens tolérants, des sudistes cultivateurs contre des nordistes éleveurs ou des musulmans contre des chrétiens. Il n'aura fallu qu'un mois après le déclenchement de la rébellion pour que le spectre du génocide rwandais s'étale à la première page d'un grand quotidien. Décidément on n'échappe pas à cette vision de l'Afrique contemporaine qui ne peut être comprise qu'au travers du prisme de l'ethnie ou de la religion. Comment en est-on arrivé là ? L'histoire de l'Europe, plus particulièrement celle de la France et l'histoire de l'Afrique sont liées. Ce n'est pas la peine de faire un dessin, pensons à la traite négrière, à la colonisation et aux pratiques issues de la décolonisation pendant la guerre froide. Nos représentations collectives du réel sont largement le fruit de notre histoire. De cette histoire commune entre nos deux continents, nous pouvons schématiquement repérer deux types de discours dominants sur l'Afrique et les Africains. Pour les uns le continent africain reste en friche, il faut le mettre en valeur et l'éduquer, pour ne pas dire l'exploiter et le civiliser. Pour les autres, nous sommes en bonne partie responsables des maux actuels de l'Afrique.
Sur ces tendances lourdes qui structurent toujours nos analyses s'ajoutent deux spécificités françaises : son histoire des sciences sociales et son histoire coloniale. La première est marquée par l'ethnologie universitaire qui, jusque dans les années 60, a découvert en Afrique un vaste réservoir de traditions et de cultures exotiques qu'il fallait recenser et étudier. L'Africain devenait alors un objet d'étude savante, le membre inséparable d'une communauté qui déterminait ses comportements, avant d'être un sujet, un individu doté de raison autonome. Cette vision ethnologique continue d'être le prisme au travers duquel beaucoup de commentaires qui se veulent experts trouvent leur source d'inspiration. On y échappe difficilement. La seconde spécificité française est liée aux caractéristiques psychologiques, pourrait-on dire, des colonisateurs qui étaient des militaires, des commerçants, des administrateurs, des religieux, mais aussi pour beaucoup d'entre eux des aventuriers qui trouvaient en Afrique une réponse à leur marginalité. Certes, la plupart étaient mus par le goût de l'argent et de la conquête, mais beaucoup croyaient en leur mission et étaient mus par une sorte de quête personnelle d'engagement. Ces derniers partaient alors plus facilement dans les grands espaces sahéliens et les déserts, laissant aux brutes coloniales la côte atlantique et les comptoirs fluviaux. Les oeuvres littéraires de ces écrivains missionnaires, soldats, savants, alimentent encore, mais de plus en plus marginalement, l'imaginaire de la jeunesse.
En définitive, nos systèmes de représentation sur les Africains fonctionnent sur quatre modes : le dominateur, disons raciste, le culpabilisant caritatif, l'idéaliste tiers-mondiste et le culturaliste relativiste. L'Africain est tour à tour, en fonction de l'actualité : un sauvage sanguinaire, un vieux sage qui, sous son arbre, attend que sa bibliothèque brûle, un musicien qui a le rythme dans le sang, une brave femme pleine de bonne volonté qui ne demande qu'à apprendre, une victime apeurée, une fille excisée, un sidéen décharné, un fier pasteur, un despote ou un héros révolutionnaire. On pourrait compléter cette liste de clichés par celui de la lascivité voluptueuse de l'Africaine et celui de la virilité flamboyante de l'Africain, clichés déjà relevés par Frantz Fanon qu'il considérait du même tonneau que ceux liés à la cupidité du juif. Tout cela a pour résultat une sorte d'essence de l'Africain dont le comportement est collectif avant d'être individuel, communautaire avant d'être personnel, ethnique avant d'être citoyen. Le plus consternant est que ces figures de rhétorique essentialistes sont de plus en plus intégrées et cautionnées par les élites africaines elles-mêmes. L'ivoirité ou les cancrelats de la radio Mille Collines au Rwanda relèvent de cette instrumentalisation des représentations collectives par trop de pouvoirs africains. En rajoutant une petite couche à ce constat désabusé, on peut légitimement se demander si l'approche caritative des ONG qui a prévalu jusqu'à peu en Afrique, est le résultat ou une des causes du chaos africain, sans oublier l'aveuglement des bataillons d'experts des institutions internationales qui ont construit des années durant, comme dans un vaste bac à sable, tous les châteaux de sable du développement.
Tout se passe comme si on s'interdisait, à propos de l'Afrique, le recours aux outils d'analyse politique que l'on utilise ailleurs. Il est évident, pour en revenir à la Côte-d'Ivoire, que le clivage communautaire existe et qu'il passe au même endroit que les clivages économique, religieux, écologique, politique et agricole selon une ligne de fracture est-ouest qui divise le pays en deux entités. Mais comment gérerions-nous en France le fait qu'un gouvernement constitutionnel et légalement élu soit obligé de composer avec des mutins armés à l'étranger, le fait que les services régaliens de l'Etat (police, armée, justice, impôts) privatisent et informalisent quotidiennement le service public pour leur propre compte ? Vivrions-nous bien que les divisions politiques internes d'une puissance étrangère se calquent sur nos propres partis politiques, qu'un ancien Premier ministre soit interdit de participation au scrutin présidentiel ? Pourrions-nous accepter, sans crise majeure, une situation où 30 % de la population active est étrangère ? Comprendrions-nous sans débat qu'un ministre des Finances affiché socialiste soit un économiste universitaire ultralibéral ? Non, probablement, les Ivoiriens et les Africains pas plus. Il ne s'agit pas de justifier les horreurs commises mais de se dire que les causes du mal dont souffre la Côte-d'Ivoire sont à analyser politiquement avec toute la profondeur historique nécessaire.    haut
 
Du haut de ces ziggourats...
 
par ODON VALLET, publié dans le Monde du 18 février 2003
L'auteur enseigne aux universités Paris I et Paris VII
"Vers l'Orient compliqué, je volais avec des idées simples", écrivait le général de Gaulle dans ses Mémoires de guerre. L'actuel projet américain de guerre en Irak ne tient pas compte de la complexité de ce pays, qui est une tour de Babel de langues, de peuples et d'Eglises : la guerre risque d'agir comme une bombe à fragmentation entre des groupes ennemis et d'aggraver d'antiques fractures entre des régions rivales. L'Irak est sur la ligne de démarcation de deux grands espaces linguistiques : l'indo-européen, auquel se rattache le kurde ; le sémitique, auquel appartiennent l'arabe et l'araméen (la langue de Jésus) des minorités chrétiennes. Cette barrière des langues est devenue frontière religieuse dès l'Antiquité, quand les Babyloniens sémites et polythéistes se sont opposés aux Persans indo-européens et zoroastriens, puis lorsque l'Iran chiite s'est séparé du monde arabe sunnite. Car le schisme essentiel de l'islam s'est produit au cœur de l'Irak, lors des batailles du Chameau (656), de Nahrawan (658) et de Karbala (680). Sur les rives du Tigre et de l'Euphrate, les partisans du calife et ceux d'Ali ont versé leur sang pour engendrer le sunnisme et le chiisme. Les Lieux saints du chiisme se trouvent d'ailleurs en Irak (à Nadjaf et à Karbala) et non en Iran. Toute guerre en ces villes saintes ne ferait qu'exacerber la colère des chiites d'Iran, d'Afghanistan ou du Pakistan.
Les schismes du christianisme ont trouvé dans le nord de l'Irak un refuge menacé : chaque rue de Mossoul (ville durement éprouvée par la guerre du Golfe) abrite une communauté chrétienne. Il y a les Assyriens nestoriens (dissidents du concile d'Ephèse), pour lesquels Marie est mère de Jésus et non de Dieu ; les jacobites monophysites (dissidents du concile de Chalcédoine), pour lesquels Jésus est vraiment Dieu mais pas totalement homme ; les chaldéens (nestoriens unis à Rome), les byzantins (orthodoxes), les Arméniens, les protestants évangélisés par des pasteurs américains, etc. Beaucoup de ces chrétiens avaient placé des espoirs déçus dans la protection des puissances occidentales face à la répression de l'Empire ottoman. En 1920, le traité de Sèvres avait promis aux Assyro-Chaldéens des garanties dans le cadre d'un Kurdistan autonome qui ne vit jamais le jour, et en 1933 des milliers de ces chrétiens furent massacrés par les troupes irakiennes. Aujourd'hui, ils peinent à concilier leur identité chrétienne avec leur patriotisme arabe, et nombre d'entre eux prennent le chemin de l'exil. Leurs femmes arborent des robes de couleurs vives et ne portent pas le voile dans ce pays qui le rendit obligatoire mille sept cents ans avant Mahomet (lois attribuées au roi assyrien Téglat-Phalazar Ier, tablette A 40). Mais une nouvelle guerre ne donnerait à beaucoup d'autre choix que la valise ou le cercueil.
Encore plus délicate est la position des yazidis, ces "adorateurs du diable" qui émigrent clandestinement en Europe car on n'admet pas la foi de ces Kurdes vénérant Malek Taous, le Roi-Paon, qui éteignit les flammes de l'enfer avec les larmes de son repentir. Et que dire des Mandéens de Bassorah, ville martyre tant de fois bombardée ? Ils voient dans Jean-Baptiste le vrai Messie et se baptisent tous les jours dans l'eau, alors que Saddam Hussein a asséché leur région de marais : ce sont des candidats à l'émigration en Amérique ou en Australie. La guerre bâtit des murs entre les gens et détruit les ponts entre les peuples. Le pays qui inventa les murailles (celles d'Uruk avaient dix kilomètres de long) n'a jamais eu de limites naturelles, et il créa les premières bornes (la stèle des Vautours, vers 2.500 av. J.-C.) pour marquer les frontières entre les cités. Aujourd'hui, celles-ci sont de purs artifices nés de la fin de l'Empire turc, et tout conflit en Irak s'étendrait au-dehors.
La patrie, légendaire ou historique, d'Abraham le Chaldéen a toujours exporté ses inventions et ses destructions. Au peuple de la Bible, elle légua ses mythes (comme celui du Déluge) et ses lois (la Torah doit beaucoup aux "codes" mésopotamiens), mais aussi ses guerres (la déportation du peuple juif à Babylone). Aujourd'hui, le fondamentalisme chrétien américain (proche du président Bush), curieusement allié au sionisme intransigeant, risque de raviver les antiques blessures. Résonne alors la terrible prophétie du psaume 136 : "Fille de Babylone, heureux qui saisira tes nourrissons pour les broyer sur le roc." Et le negro spiritual n'est pas plus tendre : "Babylone tombe et c'est pour toujours." On préfère les accents de paix des prophètes Isaïe (2, 4) et Michée (4, 4) : "De leurs épées ils feront des charrues et de leurs lances des serpes. On ne brandira plus l'épée nation contre nation." Souhaitons donc que l'actuelle tension internationale ne soit qu'une guerre des nerfs semblable à celle qui opposa, voici cinq millénaires, les cités d'Uruk (la superpuissance de l'époque) et d'Aratta, sans jamais dégénérer en conflit ouvert grâce aux conseils de Nidaba, déesse de la sagesse. Et que le pays d'Eden, situé par la tradition entre Tigre et Euphrate, ne soit pas l'antique paradis transformé en enfer. Du haut des ziggourats, cinquante siècles nous contemplent. Laissons toutes ses chances à cette civilisation sans faire confiance à Saddam, qui se veut un Nabuchodonosor, ni à Bush, qui se prend pour un croisé.    haut
 
La nouvelle Rome et les nouveaux barbares
 
par GEORGES KHADIGE, publié dans l'Orient-le Jour le 17 février 2003
Jadis les Grecs appelaient barbares tous ceux qui n’étaient pas grecs y compris les Romains. Plus tard les Romains, devenus les maîtres du monde, appelèrent barbares tous ceux qui n’étaient pas romains, y compris sans doute les Grecs, qui ont été pourtant leurs civilisateurs. Plus près de nous, et dans un autre contexte, Montesquieu dans ses Lettres persanes se demandait comment peut-on être persan ? Hergé, dans la fameuxe série de bande dessinée, Tintin, ne manque pas de se moquer des Arabes sous couvert d’exotisme. Et voilà que les Etats-Unis d’Amérique, la nouvelle Rome, dont Tocqueville s’était permis de dire "qu’ils avaient passé de la barbarie à la décadence sans avoir jamais connu la civilisation", considèrent aujourd’hui comme de nouveaux barbares, des terroristes et tous autres qualificatifs tous ceux qui ne sont pas américains, y compris sans doute les Européens, qui, comme les Français, les Allemands et les Belges, ne leur sont pas totalement inféodés comme l’Angleterre de Tony Blair.
Serait-ce là une constante de l’histoire ? Faut-il toujours que le peuple dominateur méprise les peuples dominés ? Peut-on oublier cette couverture d’une revue libanaise, qui paraissait sous le mandat et qui montrait un Sénégalais pointant son fusil sur un Libanais avec comme légende : "Moi civiliser vous" ? Peut-on oublier la fameuse phrase de Georges Vayssié, propriétaire du premier quotidien de langue française paraissant au Liban également sous le mandat et qui écrivait dans son journal : "les chiens aboient, la caravane passe" ? Qui sont donc ces chiens ? Qui sont ces barbares ? Qui sont ces terroristes ? Avant de coller aux peuples et aux personnes des "étiquettes" à cause de leur race, de leur religion, de la couleur de leur peau, de la forme de leurs yeux ou de la densité de leurs cheveux et que dire alors de leurs idées et de leurs convictions, il serait bon de se demander où est la Vérité ? avec un grand V, et qui peut prétendre être le détenteur de la Vérité? Il est aisé de parler de terrorisme, de qualifier les gens de terroristes, comme jadis de barbares. Mais qu’est-ce que le terrorisme ? Et combien de formes de terrorisme existe-il dans nos sociétés ? Détruire les deux tours de Manhattan est sûrement un acte terroriste abominable, inadmissible, révoltant. Mais l’embargo décrété contre un pays et tout un peuple, la mort d’enfants quotidiennement et par centaines et par milliers n’est-ce pas du terrorisme ?
Un vieux dicton arabe, plein de philosophie, disait que "l’assassinat d’un homme dans une forêt est un crime impardonnable, mais l’extermination d’un peuple paisible est une question défendable." Ne faut-il pas que le monde cesse de "peser" avec deux poids, deux mesures ? Que les puissants cessent de ne voir que d’un seul œil et un seul aspect des choses ? Que ce qui est défendu à l’un ne soit plus parfaitement permis à l’autre ? Les Etats-Unis, première puissance incontestable du monde, cette nouvelle Rome, cette nouvelle maîtresse de l’univers, ne devraient-ils pas se demander pourquoi ils ont de plus en plus de gens contre eux ? Pourquoi sont-ils de plus en plus haïs ? De l’Europe à l’Amérique, de l’Afrique à l’Asie, pourquoi de plus en plus de peuples descendent dans la rue pour manifester contre eux, pour brûler le drapeau américain et scander des slogans hostiles à l’Uncle Sam ? Pourtant, qui nierait les mérites des Etats-Unis d’Amérique tout au long de ce XXe siècle ? N’est-ce pas eux qui ont joué un rôle déterminant dans les deux Guerres mondiales et spécialement la seconde ? N’est-ce pas eux qui ont libéré l’Europe du nazisme et plus près de nous du communisme totalitaire ? N’est-ce pas eux qui ont marché les premiers sur la Lune ? Le peuple américain n’est-il pas un peuple bon, courageux, méritant et plein d’altruisme ?
Pourquoi continuer donc à donner au monde une autre idée de cette Amérique que tous pourtant ne demandent qu’à aimer ? Pourquoi cet acharnement sur l’Irak alors que des pays, dont Israël lui-même, mais aussi l’Inde, le Pakistan, la Corée du Nord et tant d’autres possèdent des armes de destruction massive et même la bombe atomique, tellement plus dangereuse que les armes qu’on accuse l’Irak de détenir ? Pourquoi ce parti pris révoltant en faveur d’Israël, qui se rend coupable chaque jour d’un véritable génocide contre les Palestiniens, pire que tous ceux dont l’histoire a conservé le souvenir et que les hommes ne cessent de stigmatiser ? Le pétrole et les richesses de l’Irak et par voie de conséquence des Arabes seraient-ils des motifs suffisants pour inventer les prétextes à une intervention militaire qui ne convainc personne et contre laquelle le monde dans son ensemble s’insurge ?
Va-t-on obliger tous les hommes de bonne volonté à s’écrier comme Cicéron fustigeant Catilina dans ses fameuses Catilinaires : "O quo usque tandem catilina abutere patientiam nostram" ? Jusqu’à quand Catilina abuseras-tu de notre patience ? et de se demander jusqu’à quand les Etats-Unis continueront-ils à faire la sourde oreille aux cris des gens et à abuser de leur patience ? Rome est-elle jamais tombée dans ces excès ? Néron a brûlé Rome, mais n’a pas brûlé l’Italie ni le monde. Caligula a été fou, mais n’a pas conduit Rome à provoquer des catastrophes. Il est temps que la nouvelle Rome, sur qui tout le monde civilisé bâtit ses espoirs, se réveille, cesse d’étiqueter les gens au gré de ses intérêts et se comporte vraiment en leader incontesté d’un monde qui ne demande qu’à l’admirer, à la suivre et à clamer, pourquoi pas : "In God we trust and also in United States of America." Mais pour cela, il faut croire en l’homme et en sa valeur infinie et cesser de vouloir jouer aux apprentis sorciers en pensant que la politique n’est pas l’art d’organiser la cité, mais celui d’intriguer en permanence pour rester les maîtres du monde. Le jour où les Etats-Unis réaliseront tout cela et l’admettront, ce jour-là nous leur dirons de tout cœur : chapeau bas !...    haut
 
Le dilemme des intellectuels syriens
 
par MOUNA NAIM, publié dans le Monde du 15 février 2003
La dictature de Saddam Hussein leur répugne, mais ils ne peuvent adhérer à l'"impérialisme" américain. Déchirés, ils témoignent du malaise des élites arabes. En 1959, à califourchon sur un âne, un certain Saddam Hussein, fuyant les sbires du calife d'alors à Bagdad, trouvait refuge en Syrie. L'histoire pourrait-elle se répéter en 2003 ? Peu probable. Gouvernée d'une main de fer par une fraction rivale du même parti unique qu'à Bagdad, le Baas, la Syrie de Bachar El Assad n'est plus aussi fermée qu'il y a seulement trois ans, sous le règne de feu le père de l'actuel président, Hafez El Assad. L'ancien "cœur battant" du monde arabe change doucement. A Damas, aujourd'hui, on trouve toujours les antennes du Hamas et des autres factions palestiniennes opposées à Yasser Arafat et son OLP - ce qui vaut au pays de figurer chaque année sur la liste américaine des régimes "soutenant le terrorisme". Mais on y rencontre aussi des dizaines de milliers de réfugiés irakiens, dont pas mal d'opposants déclarés au dictateur moustachu. Sur l'insistance de Jacques Chirac et de Washington, avec qui les relations se sont paradoxalement améliorées depuis le 11 septembre 2001 - Damas a "beaucoup aidé"dans la lutte contre le terrorisme islamiste, reconnaissent les Etats-Unis -, la Syrie a accepté de voter pour la résolution 1441, qui durcissait le régime d'inspections en Irak. "Il s'agissait de retarder la guerre", explique-t-on. Pour le reste, Damas demeure "fermement opposé à l'aventurisme américain" dans la région, comme le répètent ses médias contrôlés. Le régime serait-il pour une fois à l'unisson de ses intellectuels ? Les voici qui parlent au Monde. Sans concession.
Antoine Maqdessi a gardé les manières courtoises de sa génération. Malgré son grand âge, il tient à faire les honneurs de sa maison au visiteur. Dans la bibliothèque du modeste appartement de cette petite rue bourgeoise à Damas s'alignent les ouvrages de philosophie, de politique et de littérature. Pour tout le monde en Syrie, cet homme est un monument : "le doyen des intellectuels". A près de 90 ans, Antoine Maqdessi est une référence quasi obligée vers laquelle vous renvoient les hommes de lettres et d'esprit. Il continue de suivre les affaires du monde comme le plus à jour des jeunes intellectuels. Rien ou presque ne lui échappe de ce qui se dit et s'écrit à propos de son pays. Il a été pendant une trentaine d'années responsable du département de la traduction au ministère de la culture, et c'est à lui, disent les plus jeunes, que l'on doit la traduction d'œuvres de très grande qualité. L'ancien prof de philo, critique à ses heures, n'est pas seulement un homme de culture et un esprit universel, c'est aussi un amoureux des arts. Parfaitement francophone, ami de Paul Ricœur, il confie avec gourmandise que grâce à ses relations dans les milieux culturels il reçoit et lit de nombreuses publications françaises. Chaque fois que son fils se rend à Beyrouth, il lui demande de rapporter tel ou tel ouvrage récemment paru et dont il a eu vent au fil de ses lectures. Contemporain des dirigeants historiques du Baas - dont il a été membre -, il tient cette formation politique dans la plus grande défiance et accuse l'armée d'avoir fait "main basse sur tout". C'est pourquoi il a quitté le parti dès 1954.
Ce vieux routier de la politique, dont l'histoire personnelle se confond pratiquement avec celle du XXe siècle, est sans illusion aucune : la situation actuelle du monde arabe ? "Désastreuse", dit-il, et en Syrie comme ailleurs "la société, l'être humain, l'éducation et, consécutivement, la pensée ont été réduits à néant" par des régimes autoritaires ; la "citoyenneté" n'a pas de sens, les gens n'étant considérés que comme des "paroissiens" sommés d'approuver ce que d'autres au pouvoir décident pour eux à l'avance. "J'ai renoncé à l'enseignement de la philosophie grecque, dit-il, parce qu'enseigner la philosophie devenait une tâche impossible. Le niveau culturel des étudiants a touché un plancher effrayant (...). En Syrie, on est obnubilé par "l'orientation". Le monde entier change, et ici on tient le même discours que dans les années 1960." A propos de l'Irak, et d'une possible intervention militaire américaine, il redoute le pire, et d'abord l'éclatement de l'ancienne Mésopotamie "autrefois unie, mais où le pouvoir militaire a réveillé les nationalismes" et les communautarismes. Il craint aussi une "accentuation de la poigne de fer des militaires en Syrie, alors que nous nous employons à la desserrer un tant soit peu", dit-il. Il appréhende surtout "l'émergence chaotique de factions brimées, qui entraînerait une ingérence de plus en plus grande de l'armée, y compris au Liban", sous tutelle syrienne depuis le milieu des années 1970. Quant aux Etats-Unis, ils ne peuvent, à ses yeux, ni constituer un modèle de société ni en apporter un, parce que, dit-il, "c'est un pays sans culture, à la différence de la France".
Plus que dans tout autre pays arabe, on aurait pu s'attendre ici au discours monolithique traditionnel sur l'Irak : dénonciation de "l'agression" américaine contre un pays arabe et solidarité obligée avec "le peuple irakien" contre "l'impérialisme". La réalité est nettement plus nuancée. S'il est vrai que la politique des Etats-Unis au Proche-Orient, de la Palestine à l'Irak, ne provoque qu'indignation dans le pays, l'affaire irakienne porte de nombreux intellectuels à s'interroger sur le sort non pas des régimes, mais des peuples arabes qui sont écrasés depuis des lustres par des pouvoirs dictatoriaux soutenus par diverses administrations américaines -dont aucune ne s'est jamais inquiétée outre mesure des droits et des libertés publiques. Bref, comme si l'affaire irakienne servait de catalyseur à la réflexion sur soi et sur l'état d'une région prise entre la poigne de fer plus ou moins forte de régimes détestés, dont l'Irak est l'exécrable caricature, et le cyclone américain, les intellectuels syriens n'attendent rien de bon de ce qui se prépare sur l'Irak. Cinéastes, universitaires, journalistes ou membres actifs de la société civile, autrefois militants nationalistes arabes, communistes, baasistes ou autres, pour la plupart revenus de tout sauf de la défense de l'individu et de ses libertés, ils n'hésitent plus à le dire dans un pays où, il y a bien peu de temps encore, quiconque exprimait à cœur ouvert une opinion différente de celle du gouvernement requérait quasi systématiquement l'anonymat. Aujourd'hui, quelques lucarnes de liberté se sont ouvertes - et ils veulent se faire entendre.
Dans un vieux café populaire du centre-ville de Damas - clientèle presque totalement masculine, évidemment - où les vieux tuent le temps et les jeunes refont le monde dans les roucoulements des narguilés, Oussama Mohamad tire sur sa pipe à eau. Des années que ce cinéaste quinquagénaire cherche à briser les tabous, à libérer la parole par l'image. Son second long métrage, Sacrifices - diffusé en janvier sur Arte -, vient de recevoir le visa de la censure. Comme le précédent, Etoiles du jour (dont la diffusion commerciale a été interdite), Sacrifices tourne de manière elliptique autour des us et coutumes de la communauté alaouite minoritaire - dont il est membre, comme le président syrien - et de la transmission des clefs du pouvoir.
Sur le ton dépité de celui qui en a vu d'autres, Oussama Mohammad avoue sa perplexité, dit qu'il lui est "difficile" de se faire une religion à propos de l'Irak : "C'est une question que moi-même et d'autres nous posons tous les jours, et le plus dur est de constater que l'on en est réduit au statut de simple spectateur. Les sociétés arabes ont été empêchées, depuis des décennies, de jouer le moindre rôle, d'avoir une quelconque efficacité, de peser du moindre poids, dit-il. Si le régime irakien, qui est le parangon de la répression et de la brutalité envers son peuple, devait se maintenir, ce serait une véritable catastrophe. Mais, de mon point de vue, les Etats-Unis se comportent de la même façon, à cette différence près que leur peuple est le monde, et qu'au nom de quelque chose qu'ils appellent leur intérêt supérieur ils veulent l'enfermer dans une amphore, jetant l'anathème sur tel ou tel autre Etat sans estimer devoir rendre de comptes à personne." En attendant, "le peuple irakien est doublement victime, de l'embargo - international - et de son propre régime". Ce choix qui n'en est pas un explique son malaise, cette "position opportuniste, le cul entre deux chaises", à se demander comment se dégager de l'alternative et "tenter d'être efficace". "Des choses vont bien sûr changer, mais je ne suis pas sûr que les Etats-Unis satisferont les aspirations du peuple irakien, notamment la plus sacrée d'entre elles, la liberté", prévoit-il.
Loin de ces états d'âme, Omar Amiralay, dont les téléspectateurs français ont pu voir plusieurs films sur Arte - Le Malheur des uns, Un parfum de paradis, Le Sarcophage de l'amour et Par un jour de violence ordinaire, entre autres -, refuse de participer au climat ambiant, à cet "océan de supputations et de pronostics auxquels tout le monde se livre, incapable de dire" de quoi demain sera fait. Ce qui l'intéresse avant tout, c'est la fin "de cette autocratie orientale absolue qui se perçoit comme d'origine quasi divine", et il lui paraît impossible, dans cette perspective, d'écarter "le facteur étranger", en l'occurrence les Etats-Unis et l'Occident, "qui a joué un rôle capital dans l'actuel état des choses" en apportant son appui à des régimes autoritaires honnis. On ne reprendra plus l'ancien militant gauchiste Omar Amiralay à s'enthousiasmer pour quelque idéologie ou projet politique global, forcément érigé "sur les ruines de l'individu et de l'humanité". Ce qui l'intéresse, c'est "que meurent les dieux pour que vivent les peuples", que "la société se dégage d'un héritage terrible qui a