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Indispensable ONU
par KJELL MAGNE BONDEVIK,
premier ministre norvégien, publié
dans le Monde du 13 février 2003
Traduit
du norvégien par Torunn Amiel
Ebranlé par d'innombrables
conflits, par des souffrances
indicibles et des crimes
inimaginables, le XXe
siècle a peut-être été le
plus meurtrier de l'histoire
de l'humanité. A maintes
reprises, un groupe ou une
nation a usé d'une extrême
violence à l'encontre d'un
autre groupe ou d'une autre
nation, souvent par méfiance
ou haine irrationnelles, par
arrogance et soif de pouvoir
et de richesse. Face à ces
drames, les dirigeants des
pays du monde ont décidé de
rassembler les nations dans
une organisation, l'ONU, dont
le but principal est le
maintien de la paix.
Aujourd'hui plus que jamais,
nous devons avoir foi dans le
mandat de l'ONU et dans la
capacité de cette
organisation à promouvoir la
justice et la paix et à
renforcer la coopération
entre les peuples. Sur les
ruines de la Société des
nations, des dirigeants
visionnaires ont réussi à bâtir
un édifice plus solide,
l'Organisation des Nations
unies. Les Etats membres ont
adopté la Charte de l'ONU,
une véritable Constitution
pour la communauté
internationale, par laquelle
ils ont investi le Conseil de
sécurité d'une autorité
supranationale sur les
questions relatives à la paix
et à la sécurité
internationales.
La Norvège a joué un rôle
actif dans la rédaction de
cette Charte et a fourni le
premier secrétaire général
de l'Organisation. La Norvège
est et demeure une nation de
paix, déterminée à soutenir
pleinement les Nations unies.
Prendre à la légère l'ONU,
son autorité morale et ses règles
du jeu internationales, c'est
trahir les efforts en faveur
de la paix. Dans le débat
actuel sur l'Irak, beaucoup, même
en Norvège, ne prennent pas
suffisamment au sérieux notre
devoir de consolider l'ONU et
de sauvegarder sa Charte. Nous
devons être reconnaissants
envers les dirigeants qui, en
1945, ont chargé le Conseil
de sécurité d'identifier les
menaces pour la paix et de décider
des mesures que doit prendre
la communauté internationale
pour y faire face. Le Comité
Nobel norvégien a décerné
à treize reprises le prix
Nobel de la paix à des
personnalités ou des
organisations liées à l'ONU,
et, il y a un peu plus d'un
an, il a attribué cette récompense
à l'ONU et à son secrétaire
général, Kofi Annan. Cette
distinction témoigne de la
haute estime dont jouit l'ONU
en tant qu'organisation de
paix.
La situation actuelle est
difficile pour la communauté
internationale comme pour les
nations et les individus. Nous
sommes tous inquiets devant le
danger de guerre que représente
le conflit irakien. En matière
de politique internationale,
il me paraît fondamental
d'avoir recours à l'ONU pour
résoudre les conflits
internationaux ou régionaux.
Le Conseil de sécurité a
adopté plusieurs résolutions
dans le cadre du conflit
irakien, la dernière en date
étant la résolution 1441.
Celle-ci a été acceptée par
l'Irak. Les Etats-Unis se sont
longtemps demandé s'ils
allaient coopérer avec l'ONU
ou agir seuls. L'annonce du président
Bush devant l'Assemblée générale
des Nations unies à l'automne
dernier que son pays allait
coopérer avec l'ONU et le
Conseil de sécurité a donc
en général été accueillie
avec soulagement. Dans des
crises aussi graves, la
solution doit être recherchée
non par les pays pris
individuellement mais par la
communauté internationale,
via l'ONU. Nous mettons donc
en garde les Etats-Unis contre
une intervention qui ne serait
pas appuyée par une nouvelle
décision du Conseil de sécurité.
La Norvège fait partie des
pays qui auprès des
Etats-Unis ont souligné
l'importance de garder le
dossier irakien au sein de
l'ONU. Tous les gouvernements
devraient maintenant se garder
de tirer des conclusions avant
que les rapports des
inspecteurs en désarmement
soient sur la table. Si l'on
exclut à présent les plus sérieuses
conséquences, cela revient en
fait à ne pas tenir compte de
la résolution 1441, et cela
laisserait supposer que
d'autres pays, comme les
Etats-Unis, seraient aussi légitimés
en tirant prématurément des
conclusions. Non seulement
cela renforcerait le risque de
guerre, mais cela aurait pour
résultat de relâcher la
pression sur Saddam Hussein,
qui serait alors à même de développer,
voire même d'utiliser, des
armes de destruction massive.
Je souhaite que l'Irak coopère,
afin que le Conseil de sécurité
puisse résoudre ce conflit
par des moyens pacifiques.
J'ai beaucoup évoqué dans
cette affaire la "voie
de l'ONU". Elle est
claire. Elle s'inscrit dans le
cadre des valeurs
fondamentales du droit
international et des idéaux
de l'ONU, auxquels nous adhérons
pleinement. Nous entendons
suivre cette voie, dans
l'espoir d'un dénouement
pacifique du conflit irakien
sur la base de la résolution
1441.
L'ONU ne sera que ce que les
divers gouvernements du monde
voudront bien en faire. En
tant que premier ministre
d'une société fondée sur
des traditions chrétiennes et
humanistes, je souhaite préserver
l'ONU et son rôle en faveur
du maintien de la paix. Une
paix fragilisée par ces Etats
qui sapent les libertés
publiques et violent les
droits individuels des
citoyens, représentant une
menace non seulement pour
leurs propres populations,
mais aussi pour leurs voisins -
et même pour le monde entier.
L'ONU est un outil
international dont le monde a
cruellement besoin. En ces
temps difficiles, il est
important que des voix se
fassent entendre en faveur
d'une approche multilatérale,
avec l'espoir que la "raison
internationale"
l'emporte - au service de
la paix !
haut
Afrique
- Prisme désinformateur
Comprendre
ce continent, c'est passer outre
les discours schématiques
par
CHRISTOPHE COURTIN, publié dans
Libération le 6 février 2003
L'auteur
a travaillé en Afrique de 1995 à
2002 et notamment en Côte-d'Ivoire
pour Terres des hommes Lausanne et
l'Association française des
volontaires du progrès. Il est
actuellement directeur des
projets/programmes au CCFD (Comité
catholique contre la faim et pour
le développement)
A interpréter rapidement et
à lire en diagonale les
informations grand public sur
les événements récents de Côte-d'Ivoire,
ce seraient des côtiers xénophobes
qui se battraient contre des
sahéliens tolérants, des
sudistes cultivateurs contre
des nordistes éleveurs ou des
musulmans contre des chrétiens.
Il n'aura fallu qu'un mois après
le déclenchement de la rébellion
pour que le spectre du génocide
rwandais s'étale à la première
page d'un grand quotidien. Décidément
on n'échappe pas à cette
vision de l'Afrique
contemporaine qui ne peut être
comprise qu'au travers du
prisme de l'ethnie ou de la
religion. Comment en est-on
arrivé là ? L'histoire de
l'Europe, plus particulièrement
celle de la France et
l'histoire de l'Afrique sont
liées. Ce n'est pas la peine
de faire un dessin, pensons à
la traite négrière, à la
colonisation et aux pratiques
issues de la décolonisation
pendant la guerre froide. Nos
représentations collectives
du réel sont largement le
fruit de notre histoire. De
cette histoire commune entre
nos deux continents, nous
pouvons schématiquement repérer
deux types de discours
dominants sur l'Afrique et les
Africains. Pour les uns le
continent africain reste en
friche, il faut le mettre en
valeur et l'éduquer, pour ne
pas dire l'exploiter et le
civiliser. Pour les autres,
nous sommes en bonne partie
responsables des maux actuels
de l'Afrique.
Sur ces tendances lourdes qui
structurent toujours nos
analyses s'ajoutent deux spécificités
françaises : son histoire des
sciences sociales et son
histoire coloniale. La première
est marquée par l'ethnologie
universitaire qui, jusque dans
les années 60, a découvert
en Afrique un vaste réservoir
de traditions et de cultures
exotiques qu'il fallait
recenser et étudier. L'Africain
devenait alors un objet d'étude
savante, le membre inséparable
d'une communauté qui déterminait
ses comportements, avant d'être
un sujet, un individu doté de
raison autonome. Cette vision
ethnologique continue d'être
le prisme au travers duquel
beaucoup de commentaires qui
se veulent experts trouvent
leur source d'inspiration. On
y échappe difficilement. La
seconde spécificité française
est liée aux caractéristiques
psychologiques, pourrait-on
dire, des colonisateurs qui étaient
des militaires, des commerçants,
des administrateurs, des
religieux, mais aussi pour
beaucoup d'entre eux des
aventuriers qui trouvaient en
Afrique une réponse à leur
marginalité. Certes, la
plupart étaient mus par le goût
de l'argent et de la conquête,
mais beaucoup croyaient en
leur mission et étaient mus
par une sorte de quête
personnelle d'engagement. Ces
derniers partaient alors plus
facilement dans les grands
espaces sahéliens et les déserts,
laissant aux brutes coloniales
la côte atlantique et les
comptoirs fluviaux. Les
oeuvres littéraires de ces écrivains
missionnaires, soldats,
savants, alimentent encore,
mais de plus en plus
marginalement, l'imaginaire de
la jeunesse.
En définitive, nos systèmes
de représentation sur les
Africains fonctionnent sur
quatre modes : le dominateur,
disons raciste, le
culpabilisant caritatif, l'idéaliste
tiers-mondiste et le
culturaliste relativiste. L'Africain
est tour à tour, en fonction
de l'actualité : un sauvage
sanguinaire, un vieux sage
qui, sous son arbre, attend
que sa bibliothèque brûle,
un musicien qui a le rythme
dans le sang, une brave femme
pleine de bonne volonté qui
ne demande qu'à apprendre,
une victime apeurée, une
fille excisée, un sidéen décharné,
un fier pasteur, un despote ou
un héros révolutionnaire. On
pourrait compléter cette
liste de clichés par celui de
la lascivité voluptueuse de
l'Africaine et celui de la
virilité flamboyante de
l'Africain, clichés déjà
relevés par Frantz Fanon
qu'il considérait du même
tonneau que ceux liés à la
cupidité du juif. Tout cela a
pour résultat une sorte
d'essence de l'Africain dont
le comportement est collectif
avant d'être individuel,
communautaire avant d'être
personnel, ethnique avant d'être
citoyen. Le plus consternant
est que ces figures de rhétorique
essentialistes sont de plus en
plus intégrées et cautionnées
par les élites africaines
elles-mêmes. L'ivoirité ou
les cancrelats de la radio
Mille Collines au Rwanda relèvent
de cette instrumentalisation
des représentations
collectives par trop de
pouvoirs africains. En
rajoutant une petite couche à
ce constat désabusé, on peut
légitimement se demander si
l'approche caritative des ONG
qui a prévalu jusqu'à peu en
Afrique, est le résultat ou
une des causes du chaos
africain, sans oublier
l'aveuglement des bataillons
d'experts des institutions
internationales qui ont
construit des années durant,
comme dans un vaste bac à
sable, tous les châteaux de
sable du développement.
Tout se passe comme si on
s'interdisait, à propos de
l'Afrique, le recours aux
outils d'analyse politique que
l'on utilise ailleurs. Il est
évident, pour en revenir à
la Côte-d'Ivoire, que le
clivage communautaire existe
et qu'il passe au même
endroit que les clivages économique,
religieux, écologique,
politique et agricole selon
une ligne de fracture
est-ouest qui divise le pays
en deux entités. Mais comment
gérerions-nous en France le
fait qu'un gouvernement
constitutionnel et légalement
élu soit obligé de composer
avec des mutins armés à l'étranger,
le fait que les services régaliens
de l'Etat (police, armée,
justice, impôts) privatisent
et informalisent
quotidiennement le service
public pour leur propre compte
? Vivrions-nous bien que les
divisions politiques internes
d'une puissance étrangère se
calquent sur nos propres
partis politiques, qu'un
ancien Premier ministre soit
interdit de participation au
scrutin présidentiel ?
Pourrions-nous accepter, sans
crise majeure, une situation où
30 % de la population active
est étrangère ?
Comprendrions-nous sans débat
qu'un ministre des Finances
affiché socialiste soit un économiste
universitaire ultralibéral ?
Non, probablement, les
Ivoiriens et les Africains pas
plus. Il ne s'agit pas de
justifier les horreurs
commises mais de se dire que
les causes du mal dont souffre
la Côte-d'Ivoire sont à
analyser politiquement avec
toute la profondeur historique
nécessaire.
haut
Du haut de
ces ziggourats...
par ODON VALLET, publié
dans le Monde du 18 février
2003
L'auteur
enseigne aux universités Paris
I et Paris VII
"Vers l'Orient
compliqué, je volais avec des
idées simples", écrivait
le général de Gaulle dans
ses Mémoires de guerre.
L'actuel projet américain de
guerre en Irak ne tient pas
compte de la complexité de ce
pays, qui est une tour de
Babel de langues, de peuples
et d'Eglises : la guerre
risque d'agir comme une bombe
à fragmentation entre des
groupes ennemis et d'aggraver
d'antiques fractures entre des
régions rivales. L'Irak est
sur la ligne de démarcation
de deux grands espaces
linguistiques :
l'indo-européen, auquel se
rattache le kurde ; le sémitique,
auquel appartiennent l'arabe
et l'araméen (la langue de Jésus)
des minorités chrétiennes.
Cette barrière des langues
est devenue frontière
religieuse dès l'Antiquité,
quand les Babyloniens sémites
et polythéistes se sont opposés
aux Persans indo-européens et
zoroastriens, puis lorsque
l'Iran chiite s'est séparé
du monde arabe sunnite. Car le
schisme essentiel de l'islam
s'est produit au cœur de
l'Irak, lors des batailles du
Chameau (656), de Nahrawan
(658) et de Karbala (680). Sur
les rives du Tigre et de
l'Euphrate, les partisans du
calife et ceux d'Ali ont versé
leur sang pour engendrer le
sunnisme et le chiisme. Les
Lieux saints du chiisme se
trouvent d'ailleurs en Irak (à
Nadjaf et à Karbala) et non
en Iran. Toute guerre en ces
villes saintes ne ferait
qu'exacerber la colère des
chiites d'Iran, d'Afghanistan
ou du Pakistan.
Les schismes du christianisme
ont trouvé dans le nord de
l'Irak un refuge menacé :
chaque rue de Mossoul (ville
durement éprouvée par la
guerre du Golfe) abrite une
communauté chrétienne. Il y
a les Assyriens nestoriens
(dissidents du concile d'Ephèse),
pour lesquels Marie est mère
de Jésus et non de Dieu ;
les jacobites monophysites
(dissidents du concile de
Chalcédoine), pour lesquels Jésus
est vraiment Dieu mais pas
totalement homme ; les
chaldéens (nestoriens unis à
Rome), les byzantins
(orthodoxes), les Arméniens,
les protestants évangélisés
par des pasteurs américains,
etc. Beaucoup de ces chrétiens
avaient placé des espoirs déçus
dans la protection des
puissances occidentales face
à la répression de l'Empire
ottoman. En 1920, le traité
de Sèvres avait promis aux
Assyro-Chaldéens des
garanties dans le cadre d'un
Kurdistan autonome qui ne vit
jamais le jour, et en 1933 des
milliers de ces chrétiens
furent massacrés par les
troupes irakiennes.
Aujourd'hui, ils peinent à
concilier leur identité chrétienne
avec leur patriotisme arabe,
et nombre d'entre eux prennent
le chemin de l'exil. Leurs
femmes arborent des robes de
couleurs vives et ne portent
pas le voile dans ce pays qui
le rendit obligatoire mille
sept cents ans avant Mahomet
(lois attribuées au roi
assyrien Téglat-Phalazar Ier,
tablette A 40). Mais une
nouvelle guerre ne donnerait
à beaucoup d'autre choix que
la valise ou le cercueil.
Encore plus délicate est la
position des yazidis, ces
"adorateurs du
diable" qui émigrent
clandestinement en Europe car
on n'admet pas la foi de ces
Kurdes vénérant Malek Taous,
le Roi-Paon, qui éteignit les
flammes de l'enfer avec les
larmes de son repentir. Et que
dire des Mandéens de Bassorah,
ville martyre tant de fois
bombardée ? Ils voient
dans Jean-Baptiste le vrai
Messie et se baptisent tous
les jours dans l'eau, alors
que Saddam Hussein a asséché
leur région de marais :
ce sont des candidats à l'émigration
en Amérique ou en Australie.
La guerre bâtit des murs
entre les gens et détruit les
ponts entre les peuples. Le
pays qui inventa les murailles
(celles d'Uruk avaient dix
kilomètres de long) n'a
jamais eu de limites
naturelles, et il créa les
premières bornes (la stèle
des Vautours, vers 2.500 av.
J.-C.) pour marquer les frontières
entre les cités. Aujourd'hui,
celles-ci sont de purs
artifices nés de la fin de
l'Empire turc, et tout conflit
en Irak s'étendrait
au-dehors.
La patrie, légendaire ou
historique, d'Abraham le Chaldéen
a toujours exporté ses
inventions et ses
destructions. Au peuple de la
Bible, elle légua ses mythes
(comme celui du Déluge) et
ses lois (la Torah doit
beaucoup aux "codes"
mésopotamiens), mais aussi
ses guerres (la déportation
du peuple juif à Babylone).
Aujourd'hui, le
fondamentalisme chrétien américain
(proche du président Bush),
curieusement allié au
sionisme intransigeant, risque
de raviver les antiques
blessures. Résonne alors la
terrible prophétie du psaume
136 : "Fille de
Babylone, heureux qui saisira
tes nourrissons pour les
broyer sur le roc."
Et le negro spiritual n'est
pas plus tendre : "Babylone
tombe et c'est pour
toujours." On préfère
les accents de paix des prophètes
Isaïe (2, 4) et Michée (4,
4) : "De leurs épées
ils feront des charrues et de
leurs lances des serpes. On ne
brandira plus l'épée nation
contre nation."
Souhaitons donc que l'actuelle
tension internationale ne soit
qu'une guerre des nerfs
semblable à celle qui opposa,
voici cinq millénaires, les
cités d'Uruk (la
superpuissance de l'époque)
et d'Aratta, sans jamais dégénérer
en conflit ouvert grâce aux
conseils de Nidaba, déesse de
la sagesse. Et que le pays
d'Eden, situé par la
tradition entre Tigre et
Euphrate, ne soit pas
l'antique paradis transformé
en enfer. Du haut des
ziggourats, cinquante siècles
nous contemplent. Laissons
toutes ses chances à cette
civilisation sans faire
confiance à Saddam, qui se
veut un Nabuchodonosor, ni à
Bush, qui se prend pour un
croisé.
haut
La
nouvelle Rome et les nouveaux
barbares
par GEORGES KHADIGE, publié
dans l'Orient-le Jour le
17 février 2003
Jadis les Grecs appelaient
barbares tous ceux qui n’étaient
pas grecs y compris les
Romains. Plus tard les
Romains, devenus les maîtres
du monde, appelèrent barbares
tous ceux qui n’étaient pas
romains, y compris sans doute
les Grecs, qui ont été
pourtant leurs civilisateurs.
Plus près de nous, et dans un
autre contexte, Montesquieu
dans ses Lettres persanes se
demandait comment peut-on être
persan ? Hergé, dans la
fameuxe série de bande dessinée,
Tintin, ne manque pas de se
moquer des Arabes sous couvert
d’exotisme. Et voilà que
les Etats-Unis d’Amérique,
la nouvelle Rome, dont
Tocqueville s’était permis
de dire "qu’ils
avaient passé de la barbarie
à la décadence sans avoir
jamais connu la
civilisation", considèrent
aujourd’hui comme de
nouveaux barbares, des
terroristes et tous autres
qualificatifs tous ceux qui ne
sont pas américains, y
compris sans doute les Européens,
qui, comme les Français, les
Allemands et les Belges, ne
leur sont pas totalement inféodés
comme l’Angleterre de Tony
Blair.
Serait-ce là une constante de
l’histoire ? Faut-il
toujours que le peuple
dominateur méprise les
peuples dominés ? Peut-on
oublier cette couverture
d’une revue libanaise, qui
paraissait sous le mandat et
qui montrait un Sénégalais
pointant son fusil sur un
Libanais avec comme légende :
"Moi civiliser vous"
? Peut-on oublier la fameuse
phrase de Georges Vayssié,
propriétaire du premier
quotidien de langue française
paraissant au Liban également
sous le mandat et qui écrivait
dans son journal : "les
chiens aboient, la caravane
passe" ? Qui sont donc
ces chiens ? Qui sont ces
barbares ? Qui sont ces
terroristes ? Avant de coller
aux peuples et aux personnes
des "étiquettes" à
cause de leur race, de leur
religion, de la couleur de
leur peau, de la forme de
leurs yeux ou de la densité
de leurs cheveux et que dire
alors de leurs idées et de
leurs convictions, il serait
bon de se demander où est la
Vérité ? avec un grand V, et
qui peut prétendre être le détenteur
de la Vérité? Il est aisé
de parler de terrorisme, de
qualifier les gens de
terroristes, comme jadis de
barbares. Mais qu’est-ce que
le terrorisme ? Et combien de
formes de terrorisme existe-il
dans nos sociétés ? Détruire
les deux tours de Manhattan
est sûrement un acte
terroriste abominable,
inadmissible, révoltant. Mais
l’embargo décrété contre
un pays et tout un peuple, la
mort d’enfants
quotidiennement et par
centaines et par milliers
n’est-ce pas du terrorisme ?
Un vieux dicton arabe, plein
de philosophie, disait que
"l’assassinat d’un
homme dans une forêt est un
crime impardonnable, mais
l’extermination d’un
peuple paisible est une
question défendable." Ne
faut-il pas que le monde cesse
de "peser" avec deux
poids, deux mesures ? Que les
puissants cessent de ne voir
que d’un seul œil et un
seul aspect des choses ? Que
ce qui est défendu à l’un
ne soit plus parfaitement
permis à l’autre ? Les
Etats-Unis, première
puissance incontestable du
monde, cette nouvelle Rome,
cette nouvelle maîtresse de
l’univers, ne devraient-ils
pas se demander pourquoi ils
ont de plus en plus de gens
contre eux ? Pourquoi sont-ils
de plus en plus haïs ? De
l’Europe à l’Amérique,
de l’Afrique à l’Asie,
pourquoi de plus en plus de
peuples descendent dans la rue
pour manifester contre eux,
pour brûler le drapeau américain
et scander des slogans
hostiles à l’Uncle Sam ?
Pourtant, qui nierait les mérites
des Etats-Unis d’Amérique
tout au long de ce XXe siècle
? N’est-ce pas eux qui ont
joué un rôle déterminant
dans les deux Guerres
mondiales et spécialement la
seconde ? N’est-ce pas eux
qui ont libéré l’Europe du
nazisme et plus près de nous
du communisme totalitaire ?
N’est-ce pas eux qui ont
marché les premiers sur la
Lune ? Le peuple américain
n’est-il pas un peuple bon,
courageux, méritant et plein
d’altruisme ?
Pourquoi continuer donc à
donner au monde une autre idée
de cette Amérique que tous
pourtant ne demandent qu’à
aimer ? Pourquoi cet
acharnement sur l’Irak alors
que des pays, dont Israël
lui-même, mais aussi l’Inde,
le Pakistan, la Corée du Nord
et tant d’autres possèdent
des armes de destruction
massive et même la bombe
atomique, tellement plus
dangereuse que les armes
qu’on accuse l’Irak de détenir
? Pourquoi ce parti pris révoltant
en faveur d’Israël, qui se
rend coupable chaque jour
d’un véritable génocide
contre les Palestiniens, pire
que tous ceux dont
l’histoire a conservé le
souvenir et que les hommes ne
cessent de stigmatiser ? Le pétrole
et les richesses de l’Irak
et par voie de conséquence
des Arabes seraient-ils des
motifs suffisants pour
inventer les prétextes à une
intervention militaire qui ne
convainc personne et contre
laquelle le monde dans son
ensemble s’insurge ?
Va-t-on obliger tous les
hommes de bonne volonté à
s’écrier comme Cicéron
fustigeant Catilina dans ses
fameuses Catilinaires : "O
quo usque tandem catilina
abutere patientiam nostram"
? Jusqu’à quand Catilina
abuseras-tu de notre patience
? et de se demander jusqu’à
quand les Etats-Unis
continueront-ils à faire la
sourde oreille aux cris des
gens et à abuser de leur
patience ? Rome est-elle
jamais tombée dans ces excès
? Néron a brûlé Rome, mais
n’a pas brûlé l’Italie
ni le monde. Caligula a été
fou, mais n’a pas conduit
Rome à provoquer des
catastrophes. Il est temps que
la nouvelle Rome, sur qui tout
le monde civilisé bâtit ses
espoirs, se réveille, cesse
d’étiqueter les gens au gré
de ses intérêts et se
comporte vraiment en leader
incontesté d’un monde qui
ne demande qu’à
l’admirer, à la suivre et
à clamer, pourquoi pas :
"In God we trust and also
in United States of America."
Mais pour cela, il faut croire
en l’homme et en sa valeur
infinie et cesser de vouloir
jouer aux apprentis sorciers
en pensant que la politique
n’est pas l’art
d’organiser la cité, mais
celui d’intriguer en
permanence pour rester les maîtres
du monde. Le jour où les
Etats-Unis réaliseront tout
cela et l’admettront, ce
jour-là nous leur dirons de
tout cœur : chapeau bas !...
haut
Le dilemme
des intellectuels syriens
par MOUNA NAIM, publié dans
le Monde du 15 février 2003
La dictature de Saddam Hussein
leur répugne, mais ils ne
peuvent adhérer à
l'"impérialisme" américain.
Déchirés, ils témoignent du
malaise des élites arabes. En
1959, à califourchon sur un
âne, un certain Saddam
Hussein, fuyant les sbires du
calife d'alors à Bagdad,
trouvait refuge en Syrie.
L'histoire pourrait-elle se répéter
en 2003 ? Peu probable.
Gouvernée d'une main de fer
par une fraction rivale du même
parti unique qu'à Bagdad, le
Baas, la Syrie de Bachar El
Assad n'est plus aussi fermée
qu'il y a seulement trois ans,
sous le règne de feu le père
de l'actuel président, Hafez
El Assad. L'ancien "cœur
battant" du monde
arabe change doucement. A
Damas, aujourd'hui, on trouve
toujours les antennes du Hamas
et des autres factions
palestiniennes opposées à
Yasser Arafat et son OLP - ce
qui vaut au pays de figurer
chaque année sur la liste américaine
des régimes "soutenant
le terrorisme". Mais
on y rencontre aussi des
dizaines de milliers de réfugiés
irakiens, dont pas mal
d'opposants déclarés au
dictateur moustachu. Sur
l'insistance de Jacques Chirac
et de Washington, avec qui les
relations se sont
paradoxalement améliorées
depuis le 11 septembre
2001 - Damas a "beaucoup
aidé"dans la lutte
contre le terrorisme
islamiste, reconnaissent les
Etats-Unis -, la Syrie a
accepté de voter pour la résolution
1441, qui durcissait le régime
d'inspections en Irak. "Il
s'agissait de retarder la
guerre",
explique-t-on. Pour le reste,
Damas demeure "fermement
opposé à l'aventurisme américain"
dans la région, comme le
répètent ses médias contrôlés.
Le régime serait-il pour une
fois à l'unisson de ses
intellectuels ? Les voici
qui parlent au Monde.
Sans concession.
Antoine Maqdessi a gardé les
manières courtoises de sa génération.
Malgré son grand âge, il
tient à faire les honneurs de
sa maison au visiteur. Dans la
bibliothèque du modeste
appartement de cette petite
rue bourgeoise à Damas
s'alignent les ouvrages de
philosophie, de politique et
de littérature. Pour tout le
monde en Syrie, cet homme est
un monument : "le
doyen des intellectuels".
A près de 90 ans,
Antoine Maqdessi est une référence
quasi obligée vers laquelle
vous renvoient les hommes de
lettres et d'esprit. Il
continue de suivre les
affaires du monde comme le
plus à jour des jeunes
intellectuels. Rien ou presque
ne lui échappe de ce qui se
dit et s'écrit à propos de
son pays. Il a été pendant
une trentaine d'années
responsable du département de
la traduction au ministère de
la culture, et c'est à lui,
disent les plus jeunes, que
l'on doit la traduction d'œuvres
de très grande qualité.
L'ancien prof de philo,
critique à ses heures, n'est
pas seulement un homme de
culture et un esprit
universel, c'est aussi un
amoureux des arts.
Parfaitement francophone, ami
de Paul Ricœur, il confie
avec gourmandise que grâce à
ses relations dans les milieux
culturels il reçoit et lit de
nombreuses publications françaises.
Chaque fois que son fils se
rend à Beyrouth, il lui
demande de rapporter tel ou
tel ouvrage récemment paru et
dont il a eu vent au fil de
ses lectures. Contemporain des
dirigeants historiques du Baas - dont
il a été membre -, il
tient cette formation
politique dans la plus grande
défiance et accuse l'armée
d'avoir fait "main
basse sur tout".
C'est pourquoi il a quitté le
parti dès 1954.
Ce vieux routier de la
politique, dont l'histoire
personnelle se confond
pratiquement avec celle du XXe siècle,
est sans illusion aucune :
la situation actuelle du monde
arabe ? "Désastreuse",
dit-il, et en Syrie comme
ailleurs "la société,
l'être humain, l'éducation
et, consécutivement, la pensée
ont été réduits à néant"
par des régimes autoritaires ;
la "citoyenneté"
n'a pas de sens, les gens n'étant
considérés que comme des "paroissiens"
sommés d'approuver ce que
d'autres au pouvoir décident
pour eux à l'avance. "J'ai
renoncé à l'enseignement de
la philosophie grecque, dit-il,
parce qu'enseigner la
philosophie devenait une tâche
impossible. Le niveau culturel
des étudiants a touché
un plancher effrayant (...).
En Syrie, on est obnubilé
par "l'orientation".
Le monde entier change, et ici
on tient le même discours que
dans les années 1960." A
propos de l'Irak, et d'une
possible intervention
militaire américaine, il
redoute le pire, et d'abord l'éclatement
de l'ancienne Mésopotamie "autrefois
unie, mais où le pouvoir
militaire a réveillé les
nationalismes" et les
communautarismes. Il craint
aussi une "accentuation
de la poigne de fer des
militaires en Syrie, alors que
nous nous employons à la
desserrer un tant soit
peu", dit-il. Il appréhende
surtout "l'émergence
chaotique de factions brimées,
qui entraînerait une ingérence
de plus en plus grande de
l'armée, y compris au
Liban", sous tutelle
syrienne depuis le milieu des
années 1970. Quant aux
Etats-Unis, ils ne peuvent, à
ses yeux, ni constituer un modèle
de société ni en apporter
un, parce que, dit-il, "c'est
un pays sans culture, à la
différence de la
France".
Plus que dans tout autre pays
arabe, on aurait pu s'attendre
ici au discours monolithique
traditionnel sur l'Irak :
dénonciation de "l'agression"
américaine contre un pays
arabe et solidarité obligée
avec "le peuple
irakien" contre "l'impérialisme".
La réalité est nettement
plus nuancée. S'il est vrai
que la politique des
Etats-Unis au Proche-Orient,
de la Palestine à l'Irak, ne
provoque qu'indignation dans
le pays, l'affaire irakienne
porte de nombreux
intellectuels à s'interroger
sur le sort non pas des régimes,
mais des peuples arabes qui
sont écrasés depuis des
lustres par des pouvoirs
dictatoriaux soutenus par
diverses administrations américaines -dont
aucune ne s'est jamais inquiétée
outre mesure des droits et des
libertés publiques. Bref,
comme si l'affaire irakienne
servait de catalyseur à la réflexion
sur soi et sur l'état d'une région
prise entre la poigne de fer
plus ou moins forte de régimes
détestés, dont l'Irak est
l'exécrable caricature, et le
cyclone américain, les
intellectuels syriens
n'attendent rien de bon de ce
qui se prépare sur l'Irak.
Cinéastes, universitaires,
journalistes ou membres actifs
de la société civile,
autrefois militants
nationalistes arabes,
communistes, baasistes ou
autres, pour la plupart
revenus de tout sauf de la défense
de l'individu et de ses libertés,
ils n'hésitent plus à le
dire dans un pays où, il y a
bien peu de temps encore,
quiconque exprimait à cœur
ouvert une opinion différente
de celle du gouvernement requérait
quasi systématiquement
l'anonymat. Aujourd'hui,
quelques lucarnes de liberté
se sont ouvertes - et
ils veulent se faire entendre.
Dans un vieux café populaire
du centre-ville de Damas - clientèle
presque totalement masculine,
évidemment - où les
vieux tuent le temps et les
jeunes refont le monde dans
les roucoulements des narguilés,
Oussama Mohamad tire sur sa
pipe à eau. Des années que
ce cinéaste quinquagénaire
cherche à briser les tabous,
à libérer la parole par
l'image. Son second long métrage,
Sacrifices - diffusé
en janvier sur Arte -,
vient de recevoir le visa de
la censure. Comme le précédent,
Etoiles du jour (dont
la diffusion commerciale a été
interdite), Sacrifices
tourne de manière elliptique
autour des us et coutumes de
la communauté alaouite
minoritaire - dont
il est membre, comme le président
syrien - et de la
transmission des clefs du
pouvoir.
Sur le ton dépité de celui
qui en a vu d'autres, Oussama
Mohammad avoue sa perplexité,
dit qu'il lui est "difficile"
de se faire une religion à
propos de l'Irak : "C'est
une question que moi-même et
d'autres nous posons tous les
jours, et le plus dur est de
constater que l'on en est réduit
au statut de simple
spectateur. Les sociétés
arabes ont été empêchées,
depuis des décennies, de
jouer le moindre rôle,
d'avoir une quelconque
efficacité, de peser du
moindre poids, dit-il. Si
le régime irakien, qui est le
parangon de la répression et
de la brutalité envers son
peuple, devait se maintenir,
ce serait une véritable
catastrophe. Mais, de mon
point de vue, les Etats-Unis
se comportent de la même façon,
à cette différence près que
leur peuple est le monde, et
qu'au nom de quelque chose
qu'ils appellent leur intérêt
supérieur ils veulent
l'enfermer dans une amphore,
jetant l'anathème sur tel ou
tel autre Etat sans estimer
devoir rendre de comptes à
personne." En
attendant, "le peuple
irakien est doublement
victime, de l'embargo -
international - et de son
propre régime". Ce
choix qui n'en est pas un
explique son malaise, cette "position
opportuniste, le cul entre
deux chaises", à se
demander comment se dégager
de l'alternative et "tenter
d'être efficace". "Des
choses vont bien sûr changer,
mais je ne suis pas sûr que
les Etats-Unis satisferont les
aspirations du peuple irakien,
notamment la plus sacrée
d'entre elles, la liberté",
prévoit-il.
Loin de ces états d'âme,
Omar Amiralay, dont les téléspectateurs
français ont pu voir
plusieurs films sur Arte - Le
Malheur des uns, Un
parfum de paradis, Le
Sarcophage de l'amour et Par
un jour de violence ordinaire,
entre autres -, refuse de
participer au climat ambiant,
à cet "océan de
supputations et de pronostics
auxquels tout le monde se
livre, incapable de dire"
de quoi demain sera fait.
Ce qui l'intéresse avant
tout, c'est la fin "de
cette autocratie orientale
absolue qui se perçoit comme
d'origine quasi divine",
et il lui paraît impossible,
dans cette perspective, d'écarter
"le facteur étranger",
en l'occurrence les Etats-Unis
et l'Occident, "qui a
joué un rôle capital dans
l'actuel état des
choses" en apportant
son appui à des régimes
autoritaires honnis. On ne
reprendra plus l'ancien
militant gauchiste Omar
Amiralay à s'enthousiasmer
pour quelque idéologie ou
projet politique global, forcément
érigé "sur les
ruines de l'individu et de
l'humanité". Ce qui
l'intéresse, c'est "que
meurent les dieux pour que
vivent les peuples",
que "la société se dégage
d'un héritage terrible qui a
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