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L' "israélisation"
des Etats-Unis
La Maison-Blanche, l'Etat
hébreu et les "forces
du mal"
par MARWAN BISHARA,
publié dans le Figaro le 24 février
2003
L'auteur
est professeur à l'American
University de Paris
Ayant grandi à Nazareth,
arabe dans un Etat juif, chrétien
laïque dans une société
musulmane, j'ai appris très
tôt que vivre avec des idéologies,
des religions et des
nationalités différentes
nous aide à grandir dans la
paix. A l'inverse, si l'on
tombe sous leur joug, cela
peut engendrer l'intégrisme
et les antagonismes.
Utiliser la force pour
soumettre les autres -
comme Israël, mon pays, l'a
fait à mes frères, les
Arabes palestiniens - mène
au fiasco. Ainsi, je suis
inquiet et je me demande
pourquoi depuis le 11
septembre les Américains
regardent le Moyen-Orient
avec la vision apocalyptique
de l'Etat hébreu. A en
juger par les récentes élections
israéliennes et les dernières
élections américaines, de
plus en plus de gens sont en
train de sombrer dans cette
dangereuse paranoïa. Pour y
faire face, il paraît
indispensable de débusquer
les mythes qui se cachent
derrière ce titre d'un
journal lu après le 11
septembre aux Etats-Unis : "Nous
sommes tous Israéliens
maintenant." Vu
ainsi, Israël est la
victime, une victime en quête
de paix face à l'hostilité
arabe, une vraie démocratie
qui partage les valeurs US.
Mais la réalité, c'est
qu'Israël a étendu ses
frontières, s'est lancé
dans un certain nombre de
guerres offensives et a même
envisagé la reconfiguration
du Liban et de la Jordanie
en faisant fi des résolutions
des Nations unies et des
initiatives des Etats-Unis.
Est-ce cela la définition
de la quête de paix ?
Le mythe selon lequel Israël
sert les intérêts américains
va à contresens de
l'histoire.
Traditionnellement, les
Arabes s'identifiaient à
une Amérique qui représentait
le symbole du droit à
l'autodétermination contre
les puissances coloniales
britannique et française.
Leurs relations avec les
Etats-Unis se sont envenimées
quand Washington a soutenu
l'agression d'Israël. Israël
nous a dépouillés, nous,
ses citoyens arabes, des
deux tiers de nos propres
terres et a adopté des lois
discriminatoires contre
nous, simplement parce que
nous ne sommes pas juifs.
Agissant dans l'impunité,
avec la bénédiction de
Washington, mon pays a
transformé son conflit en
une guerre perpétuelle en
justifiant son occupation
par des arguments sécuritaires
et théologiques et en
condamnant - en le
qualifiant de terroriste ! -
tout le combat de mon peuple
pour la liberté. Est-ce un
rôle modèle ? Alors,
pourquoi Washington
imite-t-il, partout dans le
monde, le pire de la chutzpah
israélienne et
plagie-t-il la doctrine et
la politique israéliennes ?
Depuis sa victoire de 1967,
rendue possible par l'aide
matérielle américaine qui
a transformé la posture défensive
de l'armée israélienne en
posture offensive, Israël a
fonctionné comme un
laboratoire américain de
guerre urbaine
conventionnelle et asymétrique.
Au lieu d'être un havre de
paix pour les Juifs, Israël
s'est transformé en
avant-poste américain après
la défaite au Vietnam. Il
est devenu flic régional
dans les années 60,
influence régionale dans
les années 70, atout stratégique
dans les années 80 et,
aujourd'hui, en première
ligne de la guerre contre le
terrorisme.
Paradoxalement, presque à
chaque fois qu'Israël a
refusé un projet de plan de
paix du département d'Etat,
il a été récompensé par
un nouveau marché du
Pentagone ! La
militarisation de
l'industrie israélienne et
la libéralisation de son économie
par Washington ont rendu
Israël encore plus dépendant
des Etats-Unis. Aujourd'hui,
alors qu'Israël se vante
d'un revenu par tête
d'habitant élevé, le
gouffre entre les riches et
les pauvres est l'un des
plus impressionnants parmi
les sociétés
industrielles, et l'activité
militaire reste le moteur de
son économie. D'où le
glissement d'Israël-Robocop,
république ethnique chez
elle et tyran colonial chez
son voisin, vers l'intégrisme.
Les intégristes religieux
(un quart de la Knesset) et
les partis néofascistes ont
dirigé Israël depuis plus
d'un quart de siècle, à
l'exception des deux courts
et malheureux mandats de
Rabin et Barak. Naïvement,
un certain nombre d'entre
nous espéraient que les
Etats-Unis sauveraient Israël
de lui-même quand le statut
israélien d'atout stratégique
s'achèverait avec la fin de
la guerre froide. Mais, avec
le scénario Oussama ben
Laden, une nouvelle saga
insidieuse a commencé :
alors que les Etats-Unis ont
intégré la culture de la
peur des Israéliens, adopté
leur vision paranoïaque
d'un monde rempli d'ennemis
et mis en oeuvre leur
doctrine préventive en conséquence,
Israël a, quant à lui,
adopté la posture impériale
des Etats-Unis.
Voilà maintenant des décennies
que Washington et Israël
nous demandent de choisir
entre le bien et le mal : si
vous n'êtes pas avec nous,
vous êtes contre nous. En
1958, le diable était le
leader panarabe égyptien,
Gamal Abdel Nasser ; en
1968, ce fut le chef de la
guérilla palestinienne,
Yasser Arafat, et en 1978
l'ayatollah d'Iran ; quand
ces trois génies du mal
n'ont plus représenté de
menace, c'est Saddam Hussein
qui est devenu le nouveau
diable. Puis Ben Laden l'a
remplacé. Et maintenant,
alors que Saddam est
redevenu le diable, on nous
demande cyniquement de
choisir une fois de plus.
Comme si nous avions le
choix ! De récents sondages
mettent en évidence l'israélisation
croissante de la société
américaine : un Américain
sur trois accepte maintenant
la torture des suspects et
60% soutiennent les
assassinats politiques
(contre 18% en1981). Israël
a essayé de telles méthodes
mais sa sécurité n'en a
pas été améliorée pour
autant. En fait, le nombre
des morts civils, chaque année
en Israël, est aujourd'hui
vingt-cinq fois supérieur
à ce qu'il était il y a
vingt ou trente ans. Pire
encore, la politique
actuelle de Sharon se réduit
à l'assassinat de la
politique et de l'économie,
et elle est dénoncée comme
une suite de crimes de
guerre et de crimes contre
l'humanité par Amnesty
International.
Je crains que l'actuelle
aversion de Washington pour
la diplomatie vienne non
seulement de politiques
erronées mais, aussi, de
l'engagement des
conservateurs à vouloir
transformer la puissance
globale américaine en
domination globale - la
pax americana -, paradoxalement
au moment du déclin américain.
Si les Etats-Unis continuent
d'accroître leur budget
militaire pour financer des
guerres offensives, ils
finiront par devenir -
au plus ou au mieux -
les mercenaires de l'Europe.
Quels meilleurs exemples y
a-t-il pour illustrer les
limites de la violence
militaire et l'importance
croissante de la puissance
économique que l'Irak et la
Turquie ? La Turquie étant
motivée par son éligibilité
dans l'Union européenne,
les militaires laïques
turcs ont accepté les résultats
des récentes élections et
les islamistes en sont venus
à accepter les règles du
jeu démocratique ainsi que
les engagements d'Ankara
vis-à-vis de la communauté
internationale. L'Amérique
peut difficilement se prévaloir
d'un pareil résultat en
Irak. Aujourd'hui, l'empire
agit même comme un
Etat-voyou. Or, si les
Etats-Unis sont une
superpuissance, cette
superpuissance devrait avoir
une politique superdémocratique.
Nous tous, démocrates,
devons faire face à la géothéologie
irrationnelle et à la géostratégie
meurtrière en leur opposant
la géoéthique. Mettre nos
valeurs au-dessus de nos intérêts
et notre humanité au-dessus
de notre nationalisme
pourrait nous aider à créer
des coalitions entre
continents et religions pour
empêcher la guerre.
haut
Bushdozer
par
ISSA GORAIEB, publié dans l'Orient-le
Jour le 24 février
2003
La
raison du plus fort est
toujours la meilleure,
il en a toujours ou
presque été ainsi et
c’est encore plus vrai
aujourd’hui où ne
reste plus en lice
qu’une seule et unique
superpuissance : même
si elle ne le proclame
pas en toutes lettres,
c’est là le credo
d’une Administration
américaine convaincue
qu’elle est investie
d’une mission
proprement planétaire.
Le triomphe des
"valeurs" sur
"les forces du
mal" : bardée de
motivations prétendument
morales et même évangéliques
(encore qu’à tous ces
flots d’encens se mêlent
de puissants relents de
pétrole), l’Amérique,
qui a jeté aux orties
ses vieilles frayeurs
isolationnistes,
s’emploie
aujourd’hui à faire
voler en éclats le
mythe d’un ordre fondé
sur la légalité
internationale auquel
elle prétend
substituer, par
l’intimidation ou par
la force, sa propre et
souveraine loi. A
cette fin, Washington,
poussant jusqu’à
l’absurde la notion de
légitime défense,
entend instituer
l’effarant concept de
la guerre préventive
visant tout Etat, tout régime
qui représenterait pour
ses voisins une menace
potentielle, quand bien
même elle ne serait ni
claire ni immédiate et
pressante. Etant entendu
qu’à ce jeu-là, le
colosse US est le mieux
armé pour intervenir
aux quatre coins de la
planète en se passant,
s’il le faut vraiment,
de l’assentiment de
quiconque y compris des
Nations unies. Voilà
pourquoi, bien davantage
que cet affreux tyran de
Saddam Hussein, c’est
le cow-boy justicier
George Bush, repenti de
la bouteille, devenu
insupportablement
bondieusard, qui donne
au monde des sueurs
froides.
Que le Proche-Orient
soit le laboratoire de
prédilection de cette
pax americana musclée
à outrance n’est guère
l’effet du hasard.
Regorgeant de pétrole -
dont le contrôle
durable devrait mettre
fin aux diktats de l’Opep
en matière de prix du
brut -, ce pays se
trouve au centre d’une
région stratégique
entre toutes, et où les
Etats-Unis entendent
diversifier à l’extrême
leurs têtes de pont. De
toute manière et soit
dit en passant, le
dictateur passablement
édenté de Bagdad, au
potentiel épuisé par
l’offensive
internationale de 1990
puis par l’embargo
frappant l’Irak, est
considérablement plus
facile à liquider que
son alter ego nord-coréen
qui lance pourtant défi
sur défi à l’Amérique
mais qui possède, lui,
l’arme nucléaire.
Diabolisé, chargé de
tous les maux de la planète,
Saddam Hussein est le
parfait homme à abattre
surtout quand
l’amalgame est fait,
comme s’y emploie
Washington, avec Oussama
Ben Laden. Après le
fracas du canon, la
symphonie des violons :
de tous les objectifs, déclarés
ou cachés, de cette
entreprise, c’est
cependant l’idée
d’un remodelage en
profondeur du
Proche-Orient, commençant
par le désarmement et
la démocratisation de
l’Irak et ouvrant une
ère de paix, de
stabilité, de progrès
et de développement qui
est la plus hasardeuse,
la plus lourde de
dangers. Et par certains
de ses aspects, la plus
immorale aussi. Immorale
oui, quand on se
souvient que les
Etats-Unis sont eux-mêmes
les premiers détenteurs
d’armements chimiques,
bactériologiques,
climatologiques et
autres moyens
d’annihilation
"sales" dont
l’existence même
demeure insoupçonnée.
Qu’après
leurs succès démocratiques
en Allemagne et au
Japon, au lendemain de
la Deuxième Guerre
mondiale, les Etats-Unis
n’ont cessé, au nom
de la lutte contre le
communisme, de mettre en
place ou de soutenir,
aux quatre coins de la
planète, des dictatures
militaires ou des régimes
autocratiques bien peu
soucieux des libertés.
Et que les mêmes
Etats-Unis, sans aucun
état d’âme, ont
flirté avec le
terrorisme, notamment
islamiste, aussi
longtemps que cela
faisait leur jeu.
N’est-ce pas
d’ailleurs la CIA qui
dans les années 80 a
fabriqué Ben Laden,
n’est-ce pas
Washington qui a
encouragé les Saoudiens
à se montrer généreux
avec les
"combattants de la
liberté" s’en
allant guerroyer contre
les Soviétiques dans
les gorges d’Afghanistan
?
Or, il est faux de
croire que le
renversement de Saddam
Hussein portera un coup
fatal à
l’organisation el-Qaëda
qui a survécu à
l’expédition afghane,
qui entretient des réseaux
couvrant le monde entier
et dont
l’insaisissable chef
continue de narguer les
Américains. Il est présomptueux
de croire que les forces
vives d’Irak
accepteront de
collaborer avec un
gouverneur militaire américain,
une sorte de
bienveillant gauleiter
présidant angéliquement
à l’instauration
d’un système capable
de préserver l’unité
et l’intégrité de
l’Irak tout en donnant
satisfaction aux
composantes sunnites,
chiites et kurdes de ce
pays. Il est imprudent
de penser que la
contagion démocratique -
souhaitable certes, dans
le cadre d’une évolution
tenant compte des données
de base régionales -
gagnera sereinement les
royaumes pétroliers du
Golfe, dont certains des
plus influents, telle
l’Arabie saoudite, ont
été accusés, au
lendemain des attentats
du 11 septembre 2001, de
financer le terrorisme.
Ne faudrait-il pas
redouter plutôt,
surtout si la guerre se
solde par un grand
nombre de victimes
civiles irakiennes, un
raz de marée intégriste
dans la Péninsule et
dans les pays arabes où
l’intégrisme, même
quand il est réduit à
la clandestinité, représente
la forme d’opposition
la plus puissante et la
mieux structurée ?
Quelles tourmentes,
quelles acrobatiques
contorsions attendent là
l’Egypte déjà en
butte aux menées
fondamentalistes, la
Syrie qui va se
retrouver avec des
GI’s à l’une de ses
frontières et les Israéliens
à l’autre, la
Jordanie promise de
longue date au sort de
Palestine de rechange ?
Bush, ses va-t-en-guerre
et ses stratèges de
salon sont aux commandes
de la planète, alors
que tout près de chez
nous - et c’est là
le pire - sévit en
toute impunité le
bulldozer Ariel Sharon.
Par une funeste
conjonction des astres -
et même des désastres -
s’est constituée
ainsi la paire la plus
dangereuse, la plus
aventuriste que l’on
pouvait jamais
concevoir. Duo parfait
en somme, que celui
unissant la droite américaine
et le sionisme ultra.
Jamais violons
n’auront été mieux
accordés. Mais avec les
bombes sur l’Irak,
vont sans doute pleuvoir
fausses notes et très
authentiques retours de
bâton.
haut
par GABY NASR, publié
dans l'Orient-le Jour le 7
février 2003
A entendre
les courges locales
pontifier sur la crise
irakienne, il suffirait
que les pays arabes
montrent un chouia de
solidarité au cours du
prochain pince-fesses du
Caire, pour que George
Dobbelyou remballe sa
quincaillerie et aille
voir en Corée du Nord si
Saddam y est. En cinquante
ans et sur une population
de 200 millions, t’as
jamais vu deux Arabes
solidaires, toi ? Au
mieux, y en a toujours un
qui voudra étouffer son
voisin d’amours
historiques ; au pire,
l’abreuver d’injures
et d’obus de 155.
Seulement cette fois,
faudra parer au plus pressé
et sauver la région
d’une béchamel à
l’acide façon Sodome et
Gomorrhe dont on nous
promet de déguster les
effets après le 15 février.
Ce qui n’est pas évident,
car quand on a tant daubé
sur le Néron irakien et
sa bande de secoués,
hauts placés sur l’échelle
de Richter, il n’est pas
facile d’en faire la
promotion.
Pourtant, il n’est pas
plus mauvais qu’un
autre, Saddam. Respectueux
de l’exception
culturelle de la région,
il est venu au pouvoir à
la force du poignard.
Instruction : néant. Diplômes
: néant. Finesse :
infra-néant. Mais bon,
c’est en Irak que ça se
passe, pas au concours de
valse de Vienne. Pour le
reste, le brave homme a
suivi le cursus ordinaire
de tous les nababs du coin
: parano monomaniaque de
la sécurité, opposition
transformée en hachis
Parmentier et vernissage
permanent sur le thème
"Ma binette
partout". Le plus
cocasse sera de voir
comment Bush fiston va opérer,
une fois ses spadassins
dans le boui-boui. Les
Irakiens n’étant pas
particulièrement des
parangons de la démocratie,
va falloir débusquer un
des officiers du monstre
pour en faire un nouvel épouvantail.
Aussi, le microcéphale de
la Maison-Blanche
serait-il mieux inspiré
de garder l’ancien sous
le manteau. Certes,
quelques esprits grincheux
pourront toujours rappeler
que le Moustachu de Bagdad
a quand même commis
l’irréparable, qu’il
a dressé plus de potences
qu’il n’a fait
installer de téléphones
cellulaires, qu’il a lâché
ça et là quelques gaz
indigestes au nez de la
population kurde… Et
alors ? Tout le monde fait
des erreurs de jeunesse.
Saddam, lui, est resté
jeune très longtemps,
c’est tout.
haut
Les Etats-Unis et le reste
du monde : une nouvelle
donne se met en place
par JEAN-PIERRE
CHEVENEMENT, président
d'honneur du Mouvement républicain
et citoyen, publié dans
le Figaro le 25 février
2003
C'est un Américain,
Paul Kennedy, qui, dès
1987, "Montée et
chute des grandes
puissances",
s'interrogeait sur la
capacité des Etats-Unis
à maintenir un équilibre
raisonnable entre leurs
engagements extérieurs
et l'érosion relative
des bases technologiques
et économiques de leur
puissance, face à l'évolution
constante des structures
de la production
mondiale. Il les mettait
en garde contre les
dangers de la "surexpansion
impériale". Paul
Kennedy avait déjà
pointé une première
faiblesse : leur déficit
extérieur croissant et
aujourd'hui colossal (près
de 500 milliards de
dollars par an) absorbe
80% de l'épargne
mondiale. A elle seule,
la dette extérieure américaine
représente plus de deux
fois la dette de tous
les pays du tiers-monde.
C'est une source d'extrême
fragilité. Le
surendettement des
Etats-Unis est à la
fois la conséquence et
le régulateur de la
globalisation financière
: il faut, pour
maintenir la croissance
mondiale, que les Américains
vivent très nettement
au-dessus de leurs
moyens, qui sont
pourtant gigantesques.
Un tel système ne peut
pas durer toujours. Il
est à la merci d'une
crise de confiance qui
entraînerait les
Etats-Unis et, à leur
suite, toute l'économie
mondiale vers le fond.
Sa réforme s'imposera tôt
ou tard, quelles que
soient aujourd'hui les
tentations de la
"fuite en
avant".
Une deuxième faiblesse
tient, à mon sens, à
ce que la technologie
militaire américaine,
sans cesse perfectionnée,
si elle donne aux
Etats-Unis la maîtrise
de la mer, de l'air et
de l'espace, ne leur
permettra jamais de
dominer la Terre et
encore moins les âmes.
280 millions d'hommes ne
peuvent pas en dominer 6
milliards. Les
Etats-Unis à eux seuls
n'ont pas les moyens de
dominer la Terre entière
dans la durée. Comme le
recommandait Paul
Kennedy, il y a quinze
ans, la sagesse pour les
Etats-Unis, serait de gérer
avec modération un déclin
tout relatif et très
confortable, mais, à la
longue, inévitable. Ce
qui sépare aujourd'hui
les Etats-Unis et
l'Europe, c'est la
croyance au diable.
Gardons-nous de tout irénisme
: le diable existe peut-être.
Il est arrivé dans
l'Histoire des phénomènes
comme le nazisme qui en
avaient au moins
l'apparence. Et puis si,
dans la longue durée,
nous pouvons garder un
certain optimisme sur
l'avenir de notre planète,
comme nous y incite
Emmanuel Todd, ne
sous-estimons ni le
retard de la transition
démographique dans des
régions entières du
monde, ni les progrès
de l'anomie y compris
dans nos sociétés, ni
le ressentiment contre
l'Occident dans les pays
du Sud, et particulièrement
en terre d'Islam.
Nul ne peut penser que
le maintien de la paix,
dans un monde troublé,
puisse se passer d'un
gendarme. L'illusion est
de croire qu'un gendarme
suffira pour cela. Il y
faut autre chose :
l'esprit de justice. Si
le diable existe, il ne
faut pas voir le diable
partout. Saddam Hussein
n'est pas Hitler. Un
proverbe allemand dit très
justement qu'il faut "dédiaboliser
le diable".
Malheureusement, les
Etats-Unis ont tendance
à voir le monde en noir
et blanc, quitte à
changer de diable de
temps à autre. Un sain
relativisme n'est
nullement synonyme de lâcheté,
comme on l'entend dire
un peu trop souvent, ces
temps-ci,
outre-Atlantique. Il est
préférable d'user de
modération dans le
traitement de problèmes
complexes. C'est peut-être
le fruit de l'expérience
historique de la "vieille
Europe".
Si j'étais Américain,
je serais à fond contre
l'invasion de l'Irak.
Les objectifs avancés
par l'Administration de
M. Bush sont tous
grandement aléatoires :
1. Elle prétend empêcher
la prolifération des
armes de destruction
massive, en éradiquant
le régime irakien, prélude,
en toute logique, à
d'autres éradications.
Pour le moment, c'est
l'effet inverse qui se
produit. Voir la Corée
du Nord.
2. Elle prétend lutter
contre le terrorisme.
Elle risque de
l'exacerber, en
repoussant vers l'intégrisme
fanatique les musulmans
modérés.
3. M. Bush évoque un
Etat palestinien. Il
risque d'encourager la
colonisation israélienne
en Cisjordanie, avec des
effets aisément prévisibles.
La sécurité d'Israël
n'est pas dans la
radicalisation islamiste
du monde arabe.
4. Les penseurs
officiels nous
expliquent qu'il faut
"démocratiser"
le Moyen-Orient, à
commencer par l'Irak,
pour pouvoir ensuite
peser sur l'Arabie
saoudite. Certes, les
troupes américaines
iront à Bagdad, mais il
leur faudra en revenir !
Les choses étant ce
qu'elles sont, et l'Irak
ce qu'il est, elles
risquent fort de laisser
derrière elles, un régime
à la Saddam Hussein
sans Saddam Hussein, un
pouvoir dictatorial fort
pour maintenir, hors de
l'orbite iranienne,
l'unité d'un Irak
composite, à majorité
chiite, et dont les
Kurdes voudront se séparer,
au grand dam de la
Turquie, qui ne
l'acceptera pas. Bref,
la guerre d'Irak
provoquera un désordre
bien plus grand que
celui auquel elle prétend
remédier.
5. M. Wolfowitz
expliquait en 1992 que
les Etats-Unis devaient
veiller à ne pas voir
surgir, en Europe ou en
Asie, un rival
potentiel. Mais les Américains
ne sont-ils pas en train
de creuser une profonde
méfiance entre eux et
le reste du monde ?
6. M. Cheney est très
sensible à l'intérêt
pour les Etats-Unis de
contrôler directement
des ressources pétrolières
en quantités quasiment
illimitées. Non
seulement pour peser à
long terme sur la Chine
et sur l'Europe, mais
aussi pour garantir le
mode de vie américain,
assez dispendieux en
matière énergétique.
Mais est-ce là un
objectif bien
raisonnable, si on se
place à l'aune d'une écologie
de l'Humanité,
soucieuse de diversifier
les énergies non
fossiles, qui ne
rejettent pas de gaz à
effet de serre ?
7. Enfin, M. Bush veut
certainement être réélu
en 2004, mais le risque
de choc pétrolier, au
moins à court terme, et
de récession économique
mondiale, sans parler
d'un probable enlisement
dans la profondeur du
monde arabo-musulman, du
fait de la
sous-estimation du
facteur religieux,
peuvent lui compliquer
singulièrement la tâche.
Bref, les gains à
attendre pour les
Etats-Unis sont très
inférieurs aux risques
énormes de la guerre. Quos
vult Jupiter perdere
dementat (Jupiter
rend fous ceux qu'il
veut perdre...)
Depuis une bonne génération,
les Etats-Unis semblent
osciller entre deux
tentations : celle de la
domination unilatérale
par l'exercice de la
force militaire et celle
de la coopération
internationale, par la
recherche d'un
consensus. Ces deux
visions, depuis
longtemps, se complètent
autant qu'elles ne
s'opposent. Les "Républicains"
américains n'ont pas le
monopole de la vision
unilatéraliste : M.
Brezezinski et Mme
Allbright, chez les Démocrates,
n'étaient pas vraiment
des colombes. Et il y a
aussi chez les Républicains
des hommes qui, tel M.
Powel, cherchent à
peser en faveur du
multilatéralisme. Le
retour à celui-ci
finira inévitablement
par s'imposer, car la
guerre qui vient est une
guerre de trop : elle
posera sans doute plus
de problèmes qu'elle
n'en résoudra. Pour préserver
l'avenir de l'ONU, mieux
vaut que l'organisation
internationale soit
contournée par les
Etats-Unis plutôt que
discréditée par le
vote d'une deuxième résolution
qui manifesterait sa
complète
instrumentation. Par-delà
une opposition inévitable,
la France et l'Europe
devront garder à
l'esprit que, en
maintenant une politique
distincte de celle des
Etats-Unis, ils
serviront aussi l'intérêt
à long terme de
ceux-ci, et pas
seulement celui d'un
monde organisé.
Quand le moment sera
passé de la tentation
de la recolonisation et
venu celui du "dégagement",
(nous avons bien
connu cela en Algérie),
alors il faudra aussi
penser l'avenir du
Proche et du
Moyen-Orient dans un
monde qui sera encore,
plus clairement demain
qu'aujourd'hui,
"multipolaire".
La communauté
internationale tout entière
(Etats-Unis, bien sûr,
mais aussi Europe, y
compris la Russie et
pourquoi pas la Chine,
l'Inde et le Japon) ne
sera pas de trop pour
garantir l'existence à
la fois d'Israël et
d'un Etat palestinien
viable, ainsi que l'intégrité
d'un Irak indépendant
et souverain. La grande
leçon de Jacques Berque
était que le souci du développement
ne pouvait se séparer
du respect de
l'authenticité de
chaque peuple, qui
commence par celui de sa
dignité et de sa
souveraineté.
Puissent les fleuves de
sang, de haine et de
ressentiment, dont le
grondement emplit déjà
l'horizon, ne pas nous
empêcher de penser un
meilleur avenir. Au-delà
de la guerre, l'Europe
est comptable des
valeurs d'égalité, de
laïcité, de tolérance
qui peuvent seules
fonder une paix de
justice au Proche et au
Moyen-Orient et le nécessaire
combat contre le
terrorisme. Il va donc
falloir résister au déferlement
mondial de la propagande
et de l'intoxication que
des "élites"
complaisantes ne
manqueront pas de
relayer chez nous. Le président
de la République, par
sa résistance
justement, a gagné en
cinq mois, dans le monde
entier, mais aussi en
France, un précieux
capital de sympathie. Résistance,
c'est ce à quoi le
peuple français et les
peuples européens
doivent aussi se préparer.
La propagande s'épuisera
et la raison reprendra
ses droits. Si la France
et l'Europe tiennent
bon, ce ne peut être évidemment
sur la base d'un
pacifisme à courte vue.
C'est notre
responsabilité vis-à-vis
du monde qui doit guider
notre réflexion et
notre action.
L'Europe doit se
responsabiliser à la
fois sur le plan
militaire et économique.
Les grandes nations
d'Europe doivent d'abord
se doter des moyens
d'une défense capable
de maintenir la paix sur
notre continent et dans
ses approches. Il n'y a
aucune raison que nous
continuions à dépendre
des Américains. Aucune
alliance n'est possible
entre "des
Etats-Unis faisant le dîner
et l'Europe la
vaisselle" : aux
premiers la guerre, aux
seconds le service après
vente. Les troupes américaines
stationnées en
Allemagne (le IXe
corps) ont déjà, pour
une large part, quitté
leurs cantonnements. Y
reviendront-elles ? Ce
n'est pas évident du
tout. L'Europe doit
aussi se montrer capable
d'organiser son développement
au plan économique. Il
est navrant que nos
gouvernements attendent,
comme toujours, la
reprise des Etats-Unis.
La machine est grippée
! Il faut la réformer.
Nous devons pour cela
nous appuyer sur le
marché intérieur européen
afin d'organiser la
relance. La Banque
centrale européenne est
impotente. Il faut réformer
ses statuts, comme il
faut réformer les critères
du pacte de stabilité,
en soustrayant du 3% de
déficit budgétaire toléré
les investissements répondant
aux priorités européennes
(infrastructures
ferroviaires,
reconstruction des
banlieues, défense, développement
technologique). L'épargne
mondiale doit être
canalisée vers les
besoins prioritaires des
pays du Sud (eau,
agriculture,
infrastructures, santé,
éducation). Bref, nous
devons imaginer entre
les Etats-Unis, l'Europe
(mais aussi le Japon) et
les pays du Sud, une
stratégie, comme on dit
"gagnant-gagnant",
de relance concertée.
Il dépend de nous que
la guerre accouche en définitive
d'un autre monde, plus
humain. Résister non
pas contre les
Etats-Unis, mais pour
les aider à devenir la
grande nation qu'ils
sont et non un Empire
dont ils n'ont pas les
moyens dans la durée.
Le peuple américain est
capable de faire revivre
à notre époque l'héritage
des valeurs démocratiques,
celles des Pères
fondateurs et du New
Deal. La guerre qui
vient, au-delà de la
barbarie qu'elle va déchaîner,
accouchera d'un monde
nouveau. Les Etats-Unis,
par la guerre, veulent
remodeler le
Moyen-Orient. C'est en réalité
le monde tout entier et
particulièrement la
relation transatlantique
qui en sortiront remodelés,
pour le pire ou pour le
meilleur. Pour le pire
si nous, Européens,
retombons prisonniers
d'une relation de
subordination mortifère.
Pour le meilleur, si
dans l'avenir peut se
nouer entre les
Etats-Unis et l'Europe,
dans une relation d'égalité,
une nouvelle alliance :
une alliance pour le
progrès.
haut
Les
Arabes ne se font pas
d'illusions
par SIBYLLE RIZK,
publié dans le Figaro le
13 février 2003
Bien qu'ils apprécient
généralement
l'attitude de la France
au sein de la "vieille
Europe", la
grande majorité des
Arabes ne se fait pas
d'illusion sur le sort
de l'Irak. "Ils
suivent avec intérêt
les passes d'armes entre
Paris et Washington,
comme s'il s'agissait
d'un jeu de football,
mais sans douter de
l'identité du
vainqueur", résume
l'ancien ministre
libanais, Georges Corm.
Si plusieurs personnalités
arabes, comme le
ministre yéménite des
Affaires étrangères,
Abou Bakr Abdallah
al-Kourbi, saluent la
France comme la "championne"
du droit
international face à "l'hégémonie"
des Etats-Unis, le résultat
du bras de fer
consistera seulement à "retarder
la frappe contre l'Irak,
non pas l'écarter",
selon Moustapha
Bakri, rédacteur en
chef du quotidien égyptien
Al-Ousboua. De
fait, même si plus de
90% des Libanais sont
opposés à une
intervention américaine
en Irak, selon un
sondage paru dans le
quotidien An Nahar, ils
la croient inévitable.
A Beyrouth, chacun se préoccupe
moins du sort de Saddam
Hussein que de son
propre avenir. Le Liban
craint une offensive
israélienne, voire le
transfert de populations
palestiniennes. Or sur
la question de la
Palestine "plus
personne ne croit que la
France peut faire quoi
que ce soit", poursuit
Georges Corm.
Dans l'affaire
irakienne, Paris défend
avant tout ses intérêts,
rappelle le ministre
libanais, Ghassan Salamé,
selon qui "la
France, comme la Russie
ont compris que l'enjeu
dépasse de loin
l'avenir de Saddam
Hussein et qu'il s'agit
d'empêcher une nouvelle
équation qui ferait fi
de toute idée de
gouvernance
internationale". Il
ne s'agit là ni d'amitié
pour les Arabes, ni
d'intérêt économique
en Irak, mais d'une
question "hautement
stratégique", poursuit-il.
Si l'intérêt de la
France coïncide cette
fois avec celui des
Arabes, il met aussi en
évidence un certain
sentiment de "honte"
de ne pas agir avec
la même vigueur,
analyse Ghassan Salamé.
"Les pays de la
vieille Europe ont mis
au point une initiative (...),
mais les pays arabes
n'ont pas encore réussi
à proposer - et à
défendre - quoi
que ce soit", écrit
Talal Salman, éditorialiste
du quotidien
nationaliste arabe As
Safir. Ce dernier
juge d'ailleurs
l'initiative européenne
"pire que le
projet de guerre américain",
car il revient à
placer l'Irak sous une
sorte de "mandat
international", une
"caricature du
partenariat américano-européen
concernant le pétrole
arabe". En
fait, la position de la
France jette une lumière
crue sur les divisions
arabes qui se traduisent
par leur incapacité à
s'entendre sur une date
pour un sommet anticipé
de la Ligue arabe. Tous
sont d'accord pour dénoncer
la guerre contre l'Irak.
Mais certains pays
tentent déjà de
"tirer le meilleur
d'une mauvaise
affaire", selon
un observateur.
haut
publié dans le Monde
du 4 février 2003
Jacques Chirac a rappelé
avec force, dimanche 2 février,
l'attachement de la
France à la diversité
culturelle. Il l'a fait
à l'Elysée devant
nombre d'artistes réunis
à l'occasion des deuxièmes
Rencontres
internationales des
professionnels de la
culture. Ces Rencontres
rassemblent des gens de
cinéma, de télévision,
de la musique, de l'édition,
des arts visuels. Ils s'étaient
mobilisés en 1997
contre l'AMI, ce projet
d'accord multilatéral
libéralisant
l'investissement dans le
domaine culturel. La
bannière des Rencontres
proclame : "La
culture n'est pas à
vendre." Et Jacques
Chirac, fidèle à un
propos qu'il tient
depuis longtemps, leur a
donné raison : "La
culture ne doit pas
plier devant le
commerce." Dans
le champ des œuvres de
l'esprit, le marché ne
doit pas être le seul
et unique principe
organisateur, sauf à
laminer la diversité.
Le président propose
que l'Unesco prépare
une convention érigeant
la diversité culturelle
en principe du droit
international. Il entend
que la Commission de
Bruxelles garde
soigneusement la culture
hors des prochaines négociations
de l'Organisation
mondiale du commerce. La
France n'est pas un pays
culturellement
protectionniste, loin de
là. Ses frontières
sont ouvertes aux
autres. Son
"industrie de la
culture" n'a pas
peur de la compétition.
Mais, pour ne prendre
qu'un exemple illustrant
la justesse de sa
position, on relèvera,
une fois de plus, que
sans son système d'aide
à la production et à
la distribution, des œuvres
cinématographiques qui
ont trouvé leur public,
comme le cinéma
iranien, n'auraient
jamais vu le jour...
On pourrait n'entendre là
qu'un discours convenu,
tenu à l'Elysée pour
satisfaire un public
conquis à l'avance. On
pourrait n'y trouver que
la répétition d'une
orientation que la
France défend, à
raison, depuis
longtemps. On aurait
tort. Le propos du président
tenu à ce moment de
crispation
internationale prend une
résonance particulière.
Il a un écho singulier.
Il paraît être en
phase avec un
positionnement
diplomatique qui, dans
la crise irakienne,
manifeste les réserves
de la France à l'égard
des intentions américaines.
Sans doute ne faut-il
pas tout amalgamer. Mais
il y a bel et bien un
souci très français,
que l'on pourrait résumer
ainsi : faire
que le monde de l'après-guerre-
froide, et celui de
l'après-11 septembre
2001, donne tort à ceux
qui prédisent un
affrontement de
civilisations ;
faire qu'il ne soit pas
celui d'incessantes
mini-guerres entre le
Nord et le Sud ;
faire que la lutte
contre le terrorisme ne
prenne pas l'allure, de
Kaboul à Bagdad,
d'un combat de
l'Occident contre
l'Islam. La deuxième
lecture du discours de
M. Chirac est plus terre
à terre. Elle tient aux
charmes et aux
particularités du théâtre
franco-français. Quand
le gouvernement affiche
de plus en plus
volontiers un profil
droitier - en matière
fiscale, notamment -, il
a à cœur, parallèlement,
de tenir un discours que
la gauche ne peut
renier. Et il arrive
ainsi que ce qui fait la
politique internationale
peut aussi constituer
une pertinente tactique
sur le front intérieur.
haut
En
Syrie, l'inquiétude secrète
du pouvoir alaouite
par CLAUDE LORIEUX,
publié dans le Figaro le
11 février 2003
Tranchant sur ses
voisins, la Syrie
affiche un calme
imperturbable malgré la
tempête qui s'annonce
à ses portes, dans
l'Irak voisin. La
Jordanie, l'Egypte et
l'Arabie saoudite sont
écartelées entre leurs
vieilles alliances avec
l'Amérique et leurs
opinions publiques révoltées
par le soutien de George
Bush à Israël et son
acharnement contre
l'Irak. Les attaques de
la presse new-yorkaise
et les leçons de démocratie
venues
d'outre-Atlantique ont
pris Riad et Le Caire à
contre-pied, laissant
les gouvernants décontenancés
et perplexes sur les
intentions du chef de la
Maison-Blanche à leur
égard. A s'en tenir aux
apparences, rien de tel
en Syrie, régime
autoritaire toujours
inscrit sur la liste américaine
des "Etats
soutenant le
terrorisme", mais
qui aide les Etats-Unis
à lutter contre Ben
Laden, "leur
donnant des informations
qui ont sauvé des vies
américaines", rappelle
Mme Hussaina
Chaabane, directrice de
la presse au ministère
des Affaires étrangères.
On dirait que le souffle
brûlant de l'actualité
glisse sur la carapace
du pouvoir alaouite.
Alors que, soucieux d'éviter
l'exploitation politique
de la guerre par les
islamistes, le roi
Abdallah II de Jordanie
ajourne la date des élections,
le président Bachar
el-Assad confirme les législatives
du 2 mars. A la différence
de son voisin et
contemporain - les
deux appartiennent à la
jeune génération des
chefs d'Etat arabes -,
Bachar el-Assad n'a pas
à redouter une montée
en puissance des Frères
musulmans à la faveur
des élections. La sélection
des candidats est
conduite par les
services de sécurité
qui "interviennent
et téléphonent pour
inciter les uns à se présenter,
les autres à retirer
leur candidature", témoigne
un politicien. Le
Rassemblement national démocratique,
qui regroupe cinq
partis, a jugé ce
scrutin trop
efficacement cadré par
le pouvoir pour y
participer. Il le
boycottera donc. "La
loi électorale n'a pas
été modifiée" ? déplore
son leader, Hassan Abdel
Hazim, l'un des défenseurs
des dix intellectuels
condamnés l'an dernier.
Paradoxalement, il ne
sera vraisemblablement
pas question de l'Irak
pendant la campagne. Un
candidat explique qu'
"il est très
difficile de parler de
politique au
Proche-Orient et que sur
un sujet comme l'Irak on
laisse la parole au
gouvernement".
Israël, Irak... le régime
affiche la sérénité
des consciences en paix.
Mme Hussaina
Chaabane explique : "Notre
situation en Syrie est
plus facile à gérer
qu'ailleurs. Nous avons
une diplomatie indépendante
et notre population
l'apprécie." A
ce stade, tout au moins,
le dossier irakien est
d'autant plus facile à
gérer que Damas refuse
catégoriquement
d'envisager publiquement
la réalité de la
guerre. "Notre
diplomatie s'active pour
l'écarter", insiste
une haute personnalité.
Accusé d'avoir violé
ce tabou et franchi une
ligne rouge, le
correspondant à Damas
du journal panarabe al-Hayat,
Ibrahim Hamidi a été
embastillé. Il avait révélé
"à tort" que
Damas se préparait à
un afflux de plusieurs
centaines de milliers de
réfugiés irakiens
fuyant les bombardements
américains... "Hamidi
a touché à la
politique étrangère",
explique une
personnalité à propos
d'une arrestation qui
risque de ternir l'image
d'ouverture que souhaite
donner le président
Bachar el-Assad. Quant
au ministre de
l'Information, Adnan
Omran, il rétorque qu' "en
France, après tout, il
existe des lois qui
interdisent au
philosophe Roger Garaudy
et à l'abbé Pierre de
dire des choses que nous
autres Syriens considérons
comme normales".
Second couac : après
avoir toléré, fin
2002, une manifestation
de Kurdes syriens, les
Moukhrabarats de la
police politique ont arrêté
deux de leurs leaders.
Malgré les assurances
officielles selon
lesquelles "les
Kurdes sont intégrés
dans la société
syrienne", existerait-il
un problème kurde
suffisamment réel pour
que les autorités
s'inquiètent des retombées
éventuelles de la
guerre sur cette minorité
non arabe ? Hussaina
Chaabane s'interroge sur
les conséquences non
seulement sur la Turquie
et l'Iran, mais aussi
sur la Syrie, de
bouleversements en Irak
du Nord. "Les
leaders kurdes irakiens
Barzani et Talabani
disent vouloir un Irak
unifié. Mais
qu'adviendra-t-il si la
guerre éclate ? Les
engagements de Barzani
et de Talabani résisteront-ils
à des événements
qu'il est aujourd'hui
difficile de prévoir
?" Comment
affirmer en effet qu'à
la différence de leurs
cousins de Turquie ou
d'Iran, les Kurdes de
Syrie seraient
insensibles à des
changements en Irak du
Nord ? Contrairement à
son attitude lors de
l'invasion du Koweït en
1990, la Syrie "ne
participera à aucune
guerre" contre
l'Irak. Elle juge que "les
Etats-Unis sous-estiment
les conséquences d'un
conflit sur la région",
selon un officiel.
Il y a le dit et le
non-dit. Un exemple :
les Iraniens craignent,
si les Américains
tiennent l'Irak, d'être
entourés d'Etats évoluant
dans l'orbite de
Washington. Le ministre
de l'Information, Adnan
Omran, n'évoque pas
cette inquiétude à
propos de la Syrie. Il
rappelle seulement qu'en
1950 Damas avait qualifié
la présence de la VIe
flotte en Méditerranée
de menace. Au fil des
ans, et malgré la
rivalité historique des
partis Baas au pouvoir
à Damas et à Bagdad,
l'Irak est véritablement
entré dans l'économie
syrienne. Bagdad a
offert un marché
important aux
productions d'Alep ou de
Lattaquié. Le brut
irakien qui arrive discrètement
par le pipe-line
Kirkouk-Méditerannée
alimente l'économie
syrienne et permet à
Damas d'exporter sa
production. En
bouleversant ces flux
commerciaux, la guerre
ne peut que gêner le
gouvernement du président
Bachar el-Assad.
Une invasion de l'Irak
ne risque-t-elle pas de
provoquer la colère de
la "rue
syrienne" ? Un
diplomate juge que "la
Syrie est le pays arabe
le moins vulnérable à
l'agitation populaire,
mais que les dérapages
ne peuvent être
exclus". Un
Damascène évoque à ce
propos le prêche
entendu le vendredi précédent
à la mosquée. "On
manifeste en Europe et
aux Etats-Unis contre la
guerre, pas chez nous.
Et les Irakiens sont nos
voisins. Tenez vous prêts
à réagir !", clamait
le cheikh dans ce que ce
fidèle qualifiait de "quasi
appel au djihad contre
les Etats-Unis".
Il y a plus ! L'Amérique
n'est pas seule concernée.
Qu'ils prêtent ou non
à George Bush
l'intention de changer
la carte politique du
Proche-Orient, les
intellectuels arabes
s'accordent à penser
que la chute du régime
irakien ébranlera plus
ou moins fortement
d'autres systèmes
politiques.
Certains s'en réjouissent
dans la région. A
preuve la confidence
d'un intellectuel damascène.
"D'Occident, dit-il,
vous avez
l'impression que tous
les Arabes soutiennent
Saddam Hussein et l'Irak
contre Bush. En réalité,
beaucoup pensent qu'il
faut que quelque chose
se passe. Sinon, rien ne
changera jamais !"
L'écrivain Michel Kilo,
une des voix libres de
la scène damascène, va
plus loin : "La
disparition du régime
irakien sera très
importante pour le régime
syrien. Elle ouvrirait
une nouvelle phase dans
la région." Pour
l'avocat Haitham Maleh,
animateur de
l'Association des droits
de l'homme, dont le procès
doit s'ouvrir ces
jours-ci, "le
pouvoir est nerveux. Ce
qui se prépare est
dangereux pour
lui". Et
pourtant, le président
Bachar el-Assad conserve
une vraie popularité.
Les plus critiques en
conviennent. Antoun
Makdissi, un des grands
anciens des lettres
syriennes, dit : "Bachar
n'a pas l'envergure de
son père. Il est bien,
mais il ne peut pas tout
faire."
Dans les milieux proches
du pouvoir, on fait
valoir que la réforme
de l'administration est
en route, que celle des
structures économiques
se met en place, mais
que l' " on ne
peut pas engager la
troisième étape, celle
de la réforme
politique, avant les
deux autres". Un
ancien fonctionnaire
constate que "Bachar
commence à pénétrer
le mur de ciment des
mauvaises
habitudes". Le
président se donnait
deux ans pour changer le
pays. Il en aurait dorénavant
besoin de cinq, estime
un intellectuel. Le
contexte régional ne
facilite pas les choses,
ajoute-t-on. Un
industriel s'inquiète
que "l'opposition
aux réformes soit de
plus en plus
remuante". Il
souhaite que "le
président brise
rapidement les chaînes
qui le bloque".
Diagnostic pessimiste
d'un résident étranger
: "La population
voulait participer à la
vie politique, mais on
ne le lui a pas permis.
Le régime emprisonne
des gens qui ne représentent
qu'eux-mêmes et ne sont
donc pas menaçants."
Et pourtant, malgré
la mise au pas du
"Printemps de
Damas", la société
civile syrienne ne
baisse pas complètement
les bras. Elle serait même
devenue, depuis les
attentats du 11
septembre, un "facteur
majeur". "Les
gens parlent. Ils ont
peur, mais ils
parlent", témoigne
l'écrivain Michel Kilo.
La façade impassible
d'une Syrie immuable se
fissure. Selon Michel
Kilo, "le régime
est inquiet. C'est la
première fois depuis
trente ans".
haut
Près
de 4.000 soldats syriens
ont terminé leur retrait
partiel du Liban-Nord
Les mouvements de troupes
ont duré, comme prévu,
cinq jours
paru dans l'Orient-le
Jour le 26 février
2003
Le
retrait partiel des
troupes syriennes déployées
au Nord s’est terminé
lundi soir dans les régions
à majorité chrétienne
de Batroun et de Koura,
a-t-on appris hier auprès
d’une source haut placée
des services de sécurité.
Au terme de cette opération
qui avait commencé
mercredi dernier, l’armée
syrienne s’est
totalement retirée de
plus de 10 positions dans
le secteur de Batroun et
quatre positions du
secteur de Koura, a précisé
cette source, sous réserve
de l’anonymat. Les
effectifs syriens ont également
été réduits dans cinq
positions de la région de
Koura, a-t-elle ajouté.
Ce retrait, le troisième
depuis 2001, a concerné
de 3.500 à 4.000 soldats,
qui ont tous regagné la
Syrie, avait affirmé une
source militaire
libanaise. Dimanche, un
convoi composé de 40
transports de troupes
remplis d’hommes et de
matériel a traversé
Tripoli avant de prendre
la route de la Syrie, au
nord. L’armée syrienne
reste déployée en force
à Tripoli et dans les
autres provinces du Nord,
notamment à Denniyé,
Zghorta, Bécharré, Minyé
et dans le Akkar. Moins de
20.000 soldats syriens,
selon une source militaire
libanaise, sont désormais
stationnés au Liban, dont
la majeure partie sur des
promontoires du Mont-Liban
dominant Beyrouth et ses
environs et dans la plaine
orientale de la Békaa,
limitrophe de la Syrie.
Rappelons que Damas avait
procédé à un premier
redéploiement en juin
2001, un an après le
retrait israélien du
Liban-Sud, lorsque le gros
des forces syriennes s’était
retiré de Beyrouth et de
sa région. Un nouveau
retrait de la capitale et
de sa grande banlieue
avait eu lieu en avril
2002. Présentés comme
des redéploiements, ces
mouvements de troupes
avaient en réalité ramené
les effectifs syriens au
Liban de 35.000 à 20.000.
Bien qu’intervenu à la
surprise générale, ce
nouveau retrait a été présenté
comme entrant dans le
"cadre de
l’application des
accords de Taëf". Il
convient de signaler
toutefois qu’au-delà de
la surprise qu’a
constituée l’annonce du
retrait partiel, surtout
au niveau du timing, une
grande opacité a entouré
le mouvement des troupes
syriennes, ses fondements,
ses objectifs et sa portée.
haut
Télévision
: Le retour de Ben
Laden
par DOMINIQUE DHOMBRES,
publié dans le Monde du
13 février 2003
Oussama ben laden a fait
mardi soir un retour
remarqué sur les écrans
du monde entier. Son
portrait en treillis
militaire et turban est
apparu sur la chaîne
Al-Jazira pendant qu'était
diffusé un
enregistrement sonore de
douze minutes. La voix
est un peu haletante, on
perçoit distinctement
la respiration de
l'orateur, mais le son
est excellent. Un expert
interrogé par CNN
affirme qu'il s'agit
bien de Ben Laden. Comme
c'est le cas depuis les
bombardements américains
en Afghanistan, on
l'entend mais on ne le
voit pas. Ce procédé,
sans doute involontaire,
donne un effet particulièrement
dramatique à
l'intervention. C'est
une voix qui parle d'on
ne sait où, de la même
façon que le terrorisme
peut frapper n'importe où.
Ben Laden ne prononce
pas un discours, il
psalmodie. Il a recours,
comme toujours, à un
langage intemporel,
voire anachronique. "Nous
suivons avec intérêt
les préparatifs des
croisés pour réoccuper
l'ancienne capitale de
l'Islam",dit-il.
Peu importe que les
Etats-Unis soient nés
bien longtemps après l'époque
des croisades. Pas
question non plus
d'utiliser un terme géographique
précis, comme Bagdad.
On n'est pas au XXIe siècle.
On est dans un monde
hors du temps, où les
musulmans font éternellement
face aux "croisés".
Le régime en place en
Irak est " apostat",
c'est-à-dire qu'il a
renié l'islam
authentique et ainsi de
suite. Ben Laden exhorte
tous les musulmans,
"dans les
circonstances actuelles",
à venir en aide à ces
"apostats"
contre les "croisés".
Il les appelle à
commettre des
attentats-suicides. Il
invite les Irakiens à
pratiquer la guérilla
urbaine, car "l'ennemi
craint la guerre des
rues". Il parle
d'un "combat
long et éreintant".
Le message de Ben Laden
a bénéficié d'une véritable
opération
promotionnelle réalisée
par Colin Powell. Le
secrétaire d'Etat avait
annoncé, dès mardi
matin, l'existence de
cet enregistrement.
Al-Jazira a d'abord nié,
puis reconnu l'avoir en
sa possession. Les
services de
renseignement américains
savent, apparemment
mieux que la chaîne
d'information arabe
elle-même, ce qu'elle détient
ou va recevoir. Les
Etats-Unis avaient hâte
qu'Al-Jazira diffuse
cette bande qui démontre
que Ben Laden et Saddam
Hussein font, comme le
dit le porte-parole du département
d'Etat "cause
commune". La
guerre médiatique bat
son plein, en attendant
la guerre tout court.
haut
Afrique
- Ecoutez le cri de la
terre
par NOCKY DJEDANOUM,
publié dans Libération
le 22 février 2003
L'auteur
est directeur de
Fest'Africa (Festival de
littérature
africaine-Lille)
S'il est un continent où
l'on peut mettre sérieusement
en doute la sacralité
de la vie, c'est
l'Afrique. Guerres
civiles ou sida, le
continent ressemble à
un effroyable sablier
qui se vide au fur et à
mesure que le temps
passe. Et ce ne sont pas
les discours attendus de
nos chefs d'Etat réunis
à Paris qui vont empêcher
le sable de continuer à
couler vers le bas. En
certains endroits, la
mort va si vite qu'on ne
peut même plus
ensevelir les corps. On
creuse un trou, on y
jette furtivement des
cadavres en attendant
d'autres cadavres. Le
verbe enterrer même a
disparu du vocabulaire
des hommes. Pourquoi
dire
"enterrer" ?
La terre ne veut plus de
ce mot, la terre est
fatiguée de s'ouvrir
sans trêve à ce manque
de dignité humaine élémentaire.
Nous, en Afrique, sommes
otages des guerres qui
ne nous regardent pas.
Le Tchad, le Rwanda, le
Burundi, l'Angola, le
Congo, la RDC, le
Liberia, la liste est
longue. Un jour, on rêve
qu'on va enfin respirer.
Peut-être du côté de
l'Afrique de l'Ouest. Et
la Côte-d'Ivoire
s'enflamme. La vitrine
francophone de l'Afrique
de l'Ouest ? C'est déjà
le passé. On compte les
morts. Hélas, il n'y a
pas que les guerres.
Parfois, je me dis que
s'il est un combat, un
seul à mener
aujourd'hui sur notre
continent, c'est d'abord
celui contre cette
terrible épidémie, le
sida. Tous ces malades,
tous ces morts, ce sont
de jeunes hommes, de
jeunes femmes, des
enfants. Messieurs les
chefs d'Etat de cette
Afrique sanguinolente,
vous devez écouter le
cri de la terre. C'est
un cri d'indignation et
de désespoir. Vous avez
la responsabilité de
retourner le sablier,
qu'en faites-vous ?
haut
Les
archives secrètes du
Vatican sur l'Allemagne
nazie s'ouvrent aux
historiens
par HENRI TINCQ, publié
dans le Monde du 18 février
2003
Les archives secrètes
du Vatican sur
l'Allemagne nazie se
sont ouvertes pour la
première fois, samedi
15 février, aux
historiens. Cette
mesure, décidée par
Jean Paul II il y a
un an, était attendue
par toute la communauté
des chercheurs qui,
depuis quarante ans que
dure la polémique sur
Pie XII
(1939-1958), sur son
aveuglement envers le régime
hitlérien et son
"silence" face
aux crimes nazis et à
l'extermination des
juifs, réclamaient de
la part de l'Eglise plus
de transparence. Une
mesure qui ressemble,
toutefois, à une
demi-mesure. Ce n'est
pas avant 2005 que les
archives de la période
de la deuxième guerre
mondiale, donc celle de
la Shoah, seront
ouvertes aux historiens.
La période nouvellement
accessible commence en
1922 et s'arrête en
1939. Elle couvre le règne
du pape Pie XI, prédécesseur
direct de Pie XII,
élu à la veille de la
guerre. Pendant ces années,
Eugenio Pacelli, futur
Pie XII, est nonce
à Munich (1922-1925),
puis à Berlin
(1925-1929), avant d'être
promu secrétaire d'Etat,
c'est-à-dire premier
collaborateur du pape
Pie XI. En
Allemagne, il assiste à
la montée du nazisme et
il est l'artisan du
concordat de 1933 entre
le Saint-Siège et les
autorités hitlériennes.
Les chercheurs vont être
confrontés à un autre
obstacle : les
archives du Vatican ne
sont pas centralisées.
Les plus riches d'intérêt
sont celles de la secrétairerie
d'Etat, l'organe premier
de l'administration et
de la diplomatie
vaticanes, mais seuls
les documents de 1922 à
1939 relatifs aux
rapports entre
l'Allemagne et
l'Autriche seront
accessibles !
Pour en savoir plus, les
historiens vont devoir
faire le tour des congrégations
romaines. A l'ex-Saint-Office
(aujourd'hui congrégation
pour la doctrine de la
foi), ils pourront
examiner les
"dossiers" des
livres de l'époque
proposés à l'Index,
notamment le Mein
Kampf de Hitler et
les échanges de notes
à son sujet. L'ouvrage
d'Alfred Rosenberg, l'idéologue
du parti nazi, intitulé
Der Mythus des 20.
Jahrhunderts (le
mythe du vingtième siècle),
avait été condamné
par le Vatican en février 1934,
mais celui d'Adolf
Hitler n'a jamais été
mis à l'Index. Les
chercheurs pourront
aussi consulter les
rapports préparatoires
à la rédaction de la
fameuse encyclique de
Pie XI contre le
nazisme , Mit
brennender Sorge qui,
en 1937, sera lue dans
toutes les églises
d'Allemagne. Ils
pourront éclaircir
l'intrigue de l'
"encyclique cachée"
(titre du livre des
historiens Georges
Passelecq et Bernard
Sucheky, en 1995),
condamnant la haine
raciale et la persécution
des juifs. Commandé à
des jésuites américains
par Pie XI à
quelques mois de sa
mort, en février 1939,
ce document ne sera
jamais publié par son
successeur élu, Pie XII.
Les historiens ont
exprimé maintes fois
leurs regrets devant les
restrictions qui
demeurent et qui empêchent
des progrès plus décisifs
pour la connaissance
d'une période qui a vu
naître les deux
totalitarismes du vingtième
siècle. La commission
des historiens juifs et
catholiques, ouverte à
la demande de Jean Paul II
en 1999, avait échoué
deux ans plus tard
faute, pour ses acteurs,
de pouvoir mener
librement leurs
investigations au
Vatican.
haut
Violente
charge antibelge en Israël
Mercredi,
la justice autorisait les
poursuites contre Sharon
pour crimes de guerre
par
JEAN-LUC ALLOUCHE, publié
dans Libération le 14 février
2003
La décision de la Cour
de cassation belge
d'autoriser le jugement
d'Ariel Sharon, pour
crime de guerre dans les
massacres de Sabra et
Chatila, en 1982, a
soulevé un tollé en
Israël. Le président
de l'Etat, Moshé Katsav,
a envoyé hier une
lettre de protestation
au roi de Belgique,
Albert II : "Ceux
qui entendent juger Israël
devraient réfléchir à
leurs propres actions
passées." Le
ministre de la Justice,
Meïr Shitrit, n'a pas mâché
ses mots : "Il
est inacceptable qu'une
nation insignifiante
comme la Belgique s'érige
en juge du monde
entier... Cela sent la
chasse contre Ariel
Sharon, cette loi est
due à des pressions sur
la Cour."
Benyamin Netanyahou,
ministre des Affaires étrangères,
a jugé cette décision
"scandaleuse"
: "Ceux qui
luttent contre le
terrorisme sont mis au
banc des accusés, alors
que les terroristes
crient victoire..."
Immunité
Sharon avait déjà été
jugé "responsable
indirect" de
ces massacres, menés
par des phalangistes chrétiens,
par une commission israélienne.
Pour l'heure, il est
couvert par son immunité
de Premier ministre,
mais le général de réserve
Amos Yaron, directeur général
du ministère de la Défense,
peut se voir mis en
cause au nom de ce
principe de "compétence
universelle" de
la loi belge. Au moment
des massacres de Sabra
et Chatila, il
commandait la division
en charge de la région
de Beyrouth. D'autres
officiers supérieurs
pourraient eux aussi être
accusés ; Israël
craint que les accords
d'extradition entre pays
européens ne puissent
jouer en l'occurrence.
C'est précisément sur
la revendication de
"compétence
universelle" que
les dirigeants israéliens
comptent mener une
campagne diplomatique,
et non seulement
judiciaire, contre une
loi que la plupart
jugent avant tout "politique".
En la matière, les
Etats-Unis sont des alliés
tout trouvés. Par
ailleurs, l'alignement
de la Belgique sur la
France et l'Allemagne
dans la crise irakienne
éclaire, selon nombre
d'analystes, cette décision.
D'autres attendent avec
intérêt de connaître
le sort réservé à
Yasser Arafat, Fidel
Castro et Saddam
Hussein, eux aussi visés
par cette mesure devant
la justice belge.
Premier responsable
Une voix discordante
s'est fait entendre dans
ce concert
d'indignations, celle du
rabbin David Forman, président
de l'Association des
rabbins pour les droits
de l'homme, qui écrivait
dans Haaretz hier
: "Sharon doit
passer en jugement. Ici
!", pour son rôle
en tant que premier
responsable de "la
profanation des
principes éthiques de
Tsahal, forgés pour prévenir
cette horreur-là [Sabra
et Chatila] et pour
la mort, aujourd'hui
encore, d'innocents à
Gaza et en
Cisjordanie".
haut
Francophonie
- Le sénateur Gérard
Larcher au Liban-Sud
Projet de jumelage
entre Jezzine et
Nogent-sur-Marne
par
ANNE-MARIE EL-HAGE, publié
dans l'Orient-le Jour le
21 février 2003
Etablir
un dialogue entre écoliers
libanais et français,
renforcer les liens
francophones entre les
jeunes des deux pays au
moyen de jumelages, mais
aussi donner aux
municipalités du
Liban-Sud une note
d’espoir par le biais
d’une coopération avec
des localités françaises
: tel était le but de la
tournée effectuée hier
dans la région du Sud, et
notamment dans la ville de
Jezzine, par les membres
de l’association française
"Les collectivités
locales pour le
Liban", présidée
par le sénateur français
Gérard Larcher. La délégation
française s’est ainsi
rendue chez le député de
Jezzine, Samir Azar, après
avoir rencontré le président
de la municipalité, Saïd
Bou Akl. Elle a, de même,
visité la bibliothèque
municipale, quelques
ateliers de coutellerie,
ainsi que les écoles
publiques de la ville.
C’est dans cette dernière
étape que le sénateur
Larcher a rejoint la délégation,
après une visite au
Premier ministre Rafic
Hariri. Ayant mis en
place, au début de
l’année scolaire, un
jumelage entre l’école
publique primaire de
Jezzine et celle de la
ville française de
Nogent-sur-Marne,
l’association entend
bien, cette fois, aller
plus loin. En effet, après
avoir équipé l’école
primaire de Jezzine de
deux ordinateurs, d’un
appareil photo digital,
d’un scanner, d’un accès
à Internet pour une période
de six mois, et avoir
apporté aux élèves et
aux enseignants
l’assistance technique nécessaire
à leur utilisation,
"Les collectivités
locales pour le
Liban" envisage une
coopération avec la ville
même de Jezzine.
Jezzine et le problème des
déchets
Dans ce but, le maire de
Nogent-sur-Marne, Jacques
Martin, également
conseiller général du
Val-de-Marne, et le maire
adjoint, Thérèse-Marie
Thomé, ont étudié, dans
un premier temps, avec le
président de la
municipalité de Jezzine,
Saïd Bou Akl, les
possibilités d’un
jumelage entre les deux
villes. Un jumelage qui
serait incontestablement
d’une grande utilité
pour la ville de Jezzine.
Car, comme l’a expliqué
M. Bou Akl, les besoins
sont grands, tant sur les
plans écologique et
socio-culturel qu’au
niveau de l’ouverture de
nouveaux marchés à
l’artisanat de la région.
Aussi, a-t-il insisté sur
la nécessité de créer
une station
d’assainissement des
eaux usées ainsi qu’une
usine de recyclage des déchets
durs, vu la menace que présente
la pollution pour le
tourisme estival. De
même, a ajouté le président
de la municipalité,
l’aménagement d’une
bibliothèque municipale
et la réhabilitation du
centre sportif figurent
parmi les soucis majeurs
du conseil municipal. Si
les travaux d’aménagement
de la bibliothèque ont déja
été entamés, et malgré
de nombreux dons effectués
par les notables de la région,
notamment par la famille
de l’homme de lettres
Antoine Ghattas Karam, qui
a légué l’ensemble de
sa bibliothèque à la
municipalité, les fonds
manquent encore pour
permettre à Jezzine
d’atteindre son objectif
: avoir la meilleure
bibliothèque du Liban.
Quant au problème lié à
l’artisanat de la
coutellerie, dont Jezzine
tire sa fierté, il est dû
à la difficulté d’écoulement
de la production.
"Aujourd’hui,
regrette M. Bou Akl, il ne
reste que 5 ateliers de
coutellerie sur 50."
Présentant à son tour la
ville de Nogent-sur-Marne,
une ville de 29.000
habitants tirant sa fierté
de ses institutions éducatives
publiques et privées,
mais aussi de son riche
patrimoine historique,
Jacques Martin a évoqué
les possibilités de
jumelage entre les deux
villes comme étant un
"processus lent mais
efficace", qui
favoriserait le développement
des relations entre les
deux pays ainsi que la
transmission des deux
cultures, libanaise et
française, dans le "respect
mutuel des différences"
et "la mise en
valeur des
richesses". Quant aux
problèmes exposés par le
président de la
municipalité, M. Martin,
en sa qualité de président
de la commission
d’assainissement des
eaux usées du
Val-de-Marne, a affirmé
ne pas écarter la
possibilité d’aider la
ville de Jezzine à réfléchir
à une solution à son
problème de traitement
des déchets. De même,
exprimant sa satisfaction
de la mise en place d’un
échange sur le plan
scolaire entre les enfants
de Jezzine et ceux de
Nogent-sur-Marne, le maire
a mentionné l’éventualité
d’aider la ville de
Jezzine à écouler son
artisanat de coutellerie.
Intéresser les jeunes
Au cours d’une visite de
courtoisie à Samir Azar,
député de la ville de
Jezzine, Jacques Martin et
Thérèse-Marie Thomé ont
souligné leur désir de
resserrer les relations
entre les écoles des deux
régions de Jezzine et de
Nogent-sur-Marne, mais
aussi de réfléchir aux
dossiers relatifs aux
problèmes
d’assainissement vécus
par la région. Accueillant
avec enthousiasme les
propositions des notables
français, Samir Azar a
insisté sur la nécessité
de prêter une attention
toute particulière à la
population de Jezzine,
notamment à la jeunesse défavorisée.
"Car, a-t-il ajouté,
il est indispensable de
mettre à la disposition
des jeunes des activités
épanouissantes qui les
protègent et les mettent
à l’abri des
tentations." Et de déplorer
par ailleurs l’émigration
vers la capitale qui
touche la ville de Jezzine,
dont la population se
limite à 7.000 personnes
durant l’hiver. Une
population qui souffre du
chômage vu le manque
d’investissements privés
dans la région.
C’est lors de la visite
des écoles publiques de
Jezzine et notamment de
l’école primaire, jumelée
avec l’école primaire
de Nogent-sur-Marne, que
le sénateur-maire de
Rambouillet, Gérard
Larcher, a rejoint la délégation.
Mettant en exergue les
valeurs de démocratie, de
diversité culturelle et
de paix dans la légalité
internationale, il a félicité
les élèves de la classe
de septième pour leur
enthousiasme à coopérer
avec les écoliers de
Nogent-sur-Marne. Une coopération
qui se traduit par la création
d’une revue commune
entre les élèves des
deux régions, où des
articles traitent de la
vie, des habitudes et des
personnalités importantes
relatives à chacune des
deux communautés.
"Vous êtes l’espérance.
Rien que pour vous, on a
envie d’être les amis
de Jezzine", conclut
M. Larcher, qui se
souvient par ailleurs
avoir connu la ville dans
les pires moments de la
guerre. Avant de
poursuivre leur tournée
dans d’autres villages
du Sud, M. Larcher et les
membres de l’association
française ont été les hôtes
du président de la
municipalité dans un
restaurant de Jezzine, en
présence du député
Samir Azar et des membres
du conseil municipal.
Larcher au Grand Sérail
Le Premier ministre Rafic
Hariri a reçu hier au
Grand Sérail le sénateur-maire
de Rambouillet et président
de l’association
"Les collectivités
locales pour le
Liban", Gérard
Larcher. M. Larcher était
accompagné de
l’ambassadeur de France,
Philippe Lecourtier, du
deuxième conseiller à
l’ambassade, Alexis Le
Cour Grandmaison, et de
son conseiller, le Dr
Nicolas Fadel, chef du
service des urgences et de
réanimation au Centre
hospitalier de
Rambouillet. A sa
sortie du Grand Sérail,
M. Larcher s’est déclaré
optimiste quant à
l’avenir du Liban,
"malgré les tensions
régionales et
internationales".
haut
Les
Emirats sur les traces des
"temps de
l'ignorance"
par HERVE MORIN, publié
dans le Monde du 22 février
2003
Hérissée de tours et
d'hôtels de luxe,
ceinte d'autoroutes
frangées de pelouses
orgueilleuses et assoiffées,
Abou Dhabi, avec son
souk en sursis, n'a plus
rien à voir avec la "petite
ville de deux mille
habitants" que
découvrait
l'infatigable Wilfred
Thesiger, au terme de sa
seconde traversée du désert
des déserts, voici un
peu plus d'un demi-siècle.
Comme ses rivales Dubaï,
al-Aïn ou Ras al-Khaïma,
la capitale des Emirats
arabes unis est sortie
du désert irriguée par
les pétrodollars. La frénésie
de construction qui
s'est emparée de ce
peuple de Bédouins est
à la fois une aubaine
et une malédiction pour
les archéologues :
il n'est pas une route,
un aéroport ou un
immeuble qui ne sorte de
terre sans exhumer des
sites archéologiques.
Mais qui ne menace en même
temps de les détruire. "Nous
faisons essentiellement
du sauvetage et de la
restauration",
reconnaît l'Allemand
Christian Velde, archéologue
résident de l'émirat
de Ras al-Khaïma. Mais
l'activité archéologique,
initiée il y a quarante
ans par des Suédois,
est bien plus intense
que dans les Etats
voisins - singulièrement
l'Arabie saoudite, qui
n'a pas la même
curiosité pour ces "temps
de l'ignorance"
ayant précédé l'avènement
de l'islam. "Les
Emirats accueillent une
douzaine d'équipes
internationales",
dénombre Peter Hellyer,
directeur des études
archéologiques des îles
d'Abou Dhabi, qui
souligne l'intérêt
pour la préhistoire du
chef de l'Etat, Cheik
Mohammed Zayed ben
Sultan Al-Nahayan. Une
sorte d'émulation se
fait même jour entre
les différents cheiks -
même si les étudiants
locaux ne se pressent guère
pour embrasser la carrière
d'archéologue, moins
prometteuse que celles
liées à l'exploitation
pétrolière.
"Ces vestiges
aident les Emiratis à
comprendre que leur pays
n'est pas né il y a
seulement quarante ans
avec le pétrole,
analyse le représentant
d'un groupe pétrolier
britannique. Plus
grand sera leur passé,
plus prometteur sera
leur avenir."
Certains n'avaient-ils
pas hâtivement qualifié
cette région éloignée
des grandes
civilisations de
l'Antiquité de "cul-de-sac
historique" ?
C'est donc une "préhistoire
nationale" que les
archéologues,
majoritairement étrangers,
contribuent à tracer
dans le sillon des
bulldozers. L'occupation
humaine de la région
remonte à 6000 à
3000 ans avant notre ère,
lorsque s'est ouverte
une période plus humide
favorable aux chasseurs
cueilleurs. Le club de
golf d'Abou Dhabi, dont
les bords des fareways
regorgent de pierres
taillées et de tessons
de poteries dégagés
par le vent, porte témoignage
de cette occupation au néolithique.
"Il y a 5000 à
7000 ans, la côte était
habitée par des pêcheurs,
note Mark Beech, archéologue
résident d'Abou Dhabi
et spécialiste des
poissons. Mais la
vie devait être très
dure."
Des échanges
intenses
"Compte tenu de
la rareté de l'eau, la
civilisation ici ne
pouvait développer de
grandes structures,
comme en Egypte ou en Mésopotamie,
analyse Peter
Hellyer. Mais ces
gens étaient en
relation avec les
civilisations proches,
par le biais du golfe,
qui était une voie de
communication
naturelle." Dès
le quatrième millénaire
avant notre ère, la péninsule
omanaise commerçait
ainsi avec la Mésopotamie
(l'Irak actuel), ainsi
qu'en attestent des
textes cunéiformes
parlant du "cuivre
de Magan". "Le
cuivre était le pétrole
de l'époque",
résume Sabbah Abboud
Jasim, archéologue résident
de l'émirat de Charjah.
En échange, la Mésopotamie
et la vallée de l'Indus
livraient leurs
poteries, bijoux et
diverses denrées. Les
échanges entre la côte
et le centre de la péninsule
étaient eux aussi
intenses, comme l'a
prouvé l'analyse des
ossements humains trouvés
dans des oasis situées
plusieurs dizaines de
kilomètres à l'intérieur
des terres et dont le
collagène portait la
trace d'ingestion de
poisson et de
coquillages. Certains
imaginent même un système
de transhumance entre la
côte, les oasis et la
montagne au fil des
saisons.
L'évolution des sépultures
permet de distinguer
plusieurs périodes.
Lors de la plus
ancienne, dite Hafit
(3200-2600 av. J.-C.),
les tombes sont des
sortes de niches,
n'accueillant que
quelques individus. Puis
elles deviennent plus
monumentales, le sommet
de cet art funéraire étant
atteint avec les tombes
circulaires de type Umm
an-Nar (2600-2000) aux
parois lisses sculptées.
Le cimetière préhistorique
de Shimel (Ras al-Khaïma),
aujourd'hui espace protégé,
en offre de beaux
exemples. L'une des
tombes, de 14 mètres
de diamètre, comportait
douze chambres funéraires
et a dû accueillir
quelque 400 défunts.
"Le rite funéraire
comportait probablement
deux étapes,
explique Christian
Velde. Après un
certain temps, les corps
étaient probablement
sortis, brûlés, puis
redéposés dans la
tombe." Les sépultures
s'allongent ensuite (période
Wadi Suq, 2000-1600),
pour atteindre parfois
30 mètres. L'âge
du bronze (1600-1250)
puis celui du fer
(1250-300) verront la création
de villages au sein des
palmeraies, le recours
à des systèmes
d'irrigation souterrains
(fallag) qui puisent
l'eau sur le piémont
des massifs du centre de
la péninsule pour
l'acheminer sur de
longues distances. Des
systèmes similaires ont
été observés aussi
bien dans le Maghreb que
dans tout le
Moyen-Orient. La
question demeure ouverte
de savoir si ces
techniques, qui
supposent une
organisation sociale hiérarchisée
et un niveau technique
avancé, ont été
importées ou développées
sur place.
Suivront ensuite les époques
hellénistique et parthe
(300 av.-300 ap.
J.-C.), marquées par un
retour à des tombes
individuelles, poursuivi
lors de l'occupation
sassanide (jusqu'en
632). Des indices archéologiques
permettent de discerner
l'irruption de l'islam :
"Les ossements
de porc disparaissent
soudainement des
sites", note
Christian Velde, qui
signale également une
particularité culinaire
de la région : "Des
grains de café ont été
retrouvés à Kush, soit
deux siècles avant les
premières mentions
historiquement sourcées
d'usage et de commerce
du café." A
l'orée de la période
historique, les
techniques archéologiques
permettent aussi de
discerner, au Xe siècle,
une période de déboisement
intense, pour trouver le
combustible nécessaire
à la fabrication du
cuivre : "Vingt
millions d'arbres ont été
brûlés en
soixante-quinze ans,
indique Chrisian Velde. Cette
industrie s'est ensuite
effondrée très
rapidement." Les
Emiratis, engagés dans
une marche forcée à la
modernité, fondée sur
l'exploitation du pétrole
et des nappes phréatiques,
sauront-ils entendre cet
avertissement venu du
passé ?
Une jeune archéologue
de 88 ans
L'archéologie des
Emirats a sa légende
vivante, incarnée par
une jeune Britannique
pimpante de 88 ans,
à la mise impeccable et
au regard pervenche.
Beatrice de Cardi est
arrivée en 1968 dans l'émirat
de Ras al-Khaïmah, à
l'invitation du cheikh
Saqr bin Mohammed
al-Qasimi. Auparavant,
l'archéologue impavide
avait travaillé au
Balouchistan iranien, où
elle avait trouvé des
poteries grises du
troisième millénaire.
Mais sa curiosité
insatiable ayant froissé
les autorités - "ils
croyaient que je faisais
de la contrebande"
-, elle décida, à la
suite d'équipes suédoises,
d'explorer les Emirats
pour voir si ces
poteries n'y auraient
pas été exportées. Si
elle-même ne les a pas
trouvées, "d'autres
l'on fait",
tandis qu'elle mettait
la main sur des poteries
Ming, signe de relations
commerciales anciennes.
Chaque année, elle
revient dans le musée
qu'elle a créé en
1987, pour enregistrer
le matériel sur des
bases de données, pour
faciliter le travail de
ses successeurs. Les méthodes
ont changé, "mais
on a toujours besoin
d'un certain coup d'œil
sur le paysage, pour
savoir où les gens ont
vécu." Un don ?
"D'une certaine
manière. Mais qu'il
faut cultiver sur le
terrain."
La tombe N de la
nécropole d'Hili et ses
700 défunts
Sous les frondaisons du
parc archéologique d'Hili,
des chats tournent,
faussement désinvoltes,
autour du chantier de la
tombe N. Cette
fosse allongée, de 7×2 mètres,
recèle en effet des
milliers d'ossements
humains, empilés sur
plus de 2 mètres
d'épaisseur, qui
suscitent leur
convoitise. "Un
jour, nous avions oublié
de recouvrir la tombe,
ils en ont profité",
se souvient Jérôme
Rouquet, chercheur de la
mission archéologique
française aux Emirats
arabes unis. Un choc,
pour l'équipe qui opère
avec des précautions
infinies pour dégager
ces ossements. La tombe
a été mise au jour en
1984, à 1 mètre
seulement d'une tombe
ronde de type Umm an-Nar.
On a d'abord cru qu'elle
avait servi à vidanger
cette sépulture
classique. Mais on s'est
aperçu que ses murs de
soutènement
comprenaient des pierres
sculptées en ronde
bosse, tirées des
tombes circulaires
toutes proches. La tombe N,
datée d'environ
2200-2000 avant notre ère,
est donc postérieure.
Interrompues en 1989,
les fouilles ont repris
en 1998, s'inspirant des
techniques
d'anthropologie de
terrain développées
par Henry Duday et l'école
d'anthropologie de
Bordeaux. "Cette
méthode de fouille
permet de replacer
chaque vestige - os,
poterie ou parure -
dans son environnement
exact, explique Jérôme
Rouquet. On aspire
les sédiments jusqu'à
ce que les os tombent,
on photographie, on fait
un dessin de toute la
surface, chaque fragment
est numéroté, pour être
ensuite replacé en
trois dimensions sur
ordinateur." Un
individu peut ainsi être
suivi sur quinze décapages
successifs.
Une population anémique
Ce travail fastidieux a
permis de constater que
la tombe n'était pas un
simple ossuaire, mais
qu'elle avait accueilli
des individus entiers, "frais",
explique l'archéo-anthropologue
Gauthier Basset : "Il
faut imaginer un caveau
recouvert de dalles, où
les fossoyeurs devaient
marcher sur les cadavres
et repousser les
ossements pour faire de
la place au nouveau défunt."
Cette pratique funéraire
a duré près de deux
cents ans et on estime
que 700 individus
en ont bénéficié. "Cette
population avait une espérance
de vie de 30 à 40 ans,
estime l'anthropologue
écossaise Katherine
McSweeney (université
d'Edimbourg), qui a étudié
quelque 50.000 ossements
tirés de la tombe N.
La moitié mourait avant
l'âge adulte, et la
moitié des enfants
avant 5 ans."
L'étude des dents
montre que les enfants
souffraient de
malnutrition et que la
population était
largement anémique et
atteinte de rachitisme.
La tombe N a livré
un grand nombre de
poteries et de perles,
étudiées par Sophie Méry,
directrice de la
mission. Les perles de
cornaline proviennent du
continent indien, celles
en lapis-lazuli, des
mines du Badakhchan, en
Afghanistan. Sur les 800 poteries
recensées, plusieurs
dizaines proviennent de
la vallée de l'Indus et
du sud-est de l'Iran.
Autant de signes d'échanges
commerciaux établis dès
l'âge du bronze ancien.
"Il y a quatre
mille ans, l'économie
était régie par le
cuivre, dont les mines
se trouvaient en Oman,
précise Walid Yasin
al-Tikriti, responsable
du département des
antiquités d'al-Aïn.
Cette zone se trouvait
sur la route entre Mésopotamie
et Indus. Les gens étaient
pêcheurs, chasseurs et
commerçants." Si
la nécropole d'Hili,
devenue pour partie un
jardin d'agrément,
comprend onze tombes
circulaires monumentales
et des vestiges
d'habitats en brique
crue explorés par le
Français Serge Cleuziou
dans les années 1980,
la tombe N reste la
seule du genre sur le
site. Mais l'équipe
française ne désespère
pas d'en trouver
d'autres du même type.
Etudiante en géologie,
Aline Barrabès arpente
les alentours armée
d'un boîtier relié à
des piquets fichés dans
le sol. Elle enregistre
les variations de résistivité
apparente du terrain,
afin de détecter des
anomalies microgravimétriques
qui pourraient indiquer
la présence de vestiges
souterrains. Pour
l'heure, elle reste
bredouille, mais la
prospection ne fait que
commencer.
haut
Irak
: vingt-cinq ans de gâchis
par DIDIER EUGENE,
publié dans Ouest-France
le 4 février 2003
Notre correspondant
au Moyen-Orient, Georges
Malbrunot, signe, avec
Christian Chesnot, son
confrère de Radio
France Internationale,
un livre très documenté
sur l'Irak de Saddam
Hussein.
Au moment où George
Bush veut entraîner le
monde à en finir avec
le dictateur de Bagdad,
les auteurs montrent l'énorme
gâchis du dernier quart
de siècle dans ce pays
qui était le symbole de
la modernité au sein du
monde arabe. Gâchis
provoqué par un système
de pouvoir usant de tous
les moyens des pires
dictatures, à commencer
par les assassinats
politiques, puis par les
déclarations de guerre
à ses voisins (Iran,
Koweït). Gâchis
encouragé par les
soutiens occidentaux, y
compris en armement, à
l'un des pays les plus
solvables du secteur ;
la France (comme les
Etats-Unis, la Russie,
l'Allemagne...) y a tenu
une grande part, du
temps de l'amitié
Chirac-Hussein, confirmée
sous Barre, puis après
1981. Gâchis d'une
intervention
internationale, en 1991,
rendue nécessaire par
les ambiguïtés de la
politique américaine
jusqu'à l'invasion du
Koweït ; l'intervention
a tué une puissance
dangereuse, mais aussi
des centaines de
milliers d'Irakiens
innocents et de Kurdes
gazés par représailles
de Saddam Hussein. Gâchis,
encore, d'un embargo qui
n'a fait que renforcer
les travers du régime :
la corruption,
l'enrichissement de sa
caste de dirigeants
cyniques, les trafics
avec d'autres Etats
voyous. Sans oublier les
ratés des inspections
de 1998, qui donnèrent
prétexte à de nouveaux
bombardements américains
et sur lesquels le livre
donne de nombreux détails.
Avant un autre gâchis
annoncé, il est bon de
se plonger dans ce
"portrait
total" de Saddam
Hussein. Il raconte son
ascension et la mise en
place de son pouvoir
policier, son
enfermement, mais aussi
les erreurs de la
communauté
internationale. Dernière
en date,
l'invraisemblable et
kafkaïenne bureaucratie
onusienne financée par
les prélèvements sur
l'exportation du pétrole
irakien. Le pétrole ?
Son odeur recouvre les
préparatifs de guerre.
Comment pourrait-il en
être absent? Mais il y
a tant d'autres
explications au nouvel
acharnement américain.
Le terrorisme ?
"Contrairement à
ses voisins iraniens et
syriens, l'Irak ne l'a
jamais exporté, tous
les experts sérieux le
reconnaissent",
affirment Malbrunot et
Chesnot. La menace
d'armes de destruction
massive ? "On est
resté enfermé dans la
logique scientifique des
experts, celle du doute
(...). Il est devenu
politiquement incorrect
de dire que l'Irak est désarmé."
Alors, il faut revenir
à la déclaration du
vice-Premier ministre,
Tarek Aziz, il y a
quelques années :
"Quoi que nous
fassions, nous ne sommes
plus rachetables."
Chesnot et Malbrunot écrivent
en conclusion :
"S'il est un peuple
que Saddam a détruit,
c'est le sien. Bien peu
d'Irakiens le
regretteront, le jour où
il sera chassé du
pouvoir. Reste à
s'interroger dans
quelles
conditions." Leur
livre sonne désespérément
comme un inéluctable
"éloge" funèbre
avant une guerre annoncée.
haut
par JEAN-MARIE
COLOMBANI, publié dans le
Monde du 6 février 2003
Rarement une cause aura
paru aussi entendue :
par quelque moyen que ce
soit, les Etats-Unis de
George Bush veulent
faire la guerre en Irak ;
par tous les moyens dont
ils disposent, les
gouvernements de la
"vieille
Europe" - France et
Allemagne - veulent l'éviter.
Rarement ces derniers
auront eu derrière eux,
contre la guerre, une
opinion aussi ferme et résolue,
reflétant un sentiment
largement répandu en
Europe. Il est vrai que
les conditions dans
lesquelles pourrait
s'engager une épreuve
de force militaire entre
l'armée américaine et
quelques alliés face à
Saddam Hussein laissent
peu de place à la
nuance. De quoi
s'agit-il ? A
priori, d'une idée
fixe. Celle d'un président
qui, avant d'être élu,
promit "d'en
finir avec Saddam" ;
et qui, en vue de l'échéance
désormais proche d'une
nouvelle campagne présidentielle,
veut en effet en finir
avec le régime irakien.
Un peu court, peut-être,
mais probablement
efficace. Quitte à
dilapider le capital de
solidarité spontané ou
obligé qu'avaient fait
naître les attentats du
11 septembre 2001.
En menant une guerre en
Afghanistan, largement
approuvée, le
gouvernement Bush a défait
un régime, celui des
talibans, qui assurait
la base arrière
logistique de
l'organisation
terroriste Al-Qaida,
auteur des attentats du
11 septembre. En
voulant porter la guerre
en Irak, il s'en prend
à un régime qui, aussi
détestable et
condamnable soit-il,
n'est pas impliqué - jusqu'à
preuve du contraire -
dans le terrorisme
international. Comment
George Bush passe-t-il
d'une guerre à l'autre ?
En soupçonnant Saddam
Hussein d'être en tête
de liste des
fournisseurs potentiels
d'Oussama Ben Laden.
Certes, l'idéologie sépare
l'Irakien du Saoudien,
mais la haine de l'Amérique
les réunit. La
conviction britannique
est aussi que ce n'est
qu'une affaire de temps
avant que Saddam Hussein
n'apporte son appui à
Ben Laden. C'est une
conviction, pas un fait.
L'argument américain
est un peu différent :
la seule virtualité du
danger irakien impose
d'agir préventivement.
Telle est la leçon du
11 septembre :
agir avant, pas après ;
pouvoir empêcher qu'une
menace vraisemblable ne
prenne corps. Ces
arguments expliquent, à
Washington comme à
Londres, le refus
d'entrer dans un débat
sur les "priorités"
- selon lequel il faut
d'abord se préoccuper
de la lutte
antiterroriste, puis du
danger que représente
la Corée du Nord, qui
sont dans l'échelle des
dangers courus bien plus
graves ; pour l'une
et l'autre capitale, il
s'agit de mener la lutte
aussi bien contre le
terrorisme façon
Al-Qaida que contre
l'armement irakien. Ce
qu'il faut empêcher,
c'est leur couplage. Les
Etats-Unis se reprochent
de n'avoir pu penser "l'impensable" ;
ils ne veulent pas
encourir ce reproche une
seconde fois.
Pourtant, l'opinion
publique, massivement,
condamne à ce stade le
projet de guerre américain.
Parce qu'elle perçoit
la disproportion entre
la réponse programmée
- la guerre -
et une menace qui n'est
encore qu'à l'état de
risque. A une menace
virtuelle - l'Irak
pourrait armer le
terrorisme islamiste -,
on répondrait donc par
une guerre bien réelle.
Aussi l'opinion réclame-t-elle
des "preuves".
Elle demande que soit établie
la dangerosité
"massive" des
armes de l'Irak ;
elle réclame
l'expertise de l'ONU ;
elle entend qu'avant de
faire la guerre soit
institué le casus
belli. Faute de quoi
elle serait fondée à
s'interroger sur les
vraies raisons de la
guerre de George Bush.
Car il s'agit aussi - c'est
la raison majeure de la
coupure entre l'Amérique
et une large part de
l'opinion du "reste
du monde"-, à
travers le cas irakien,
du premier point
d'application de la
doctrine américaine
d'aujourd'hui. Est en
jeu la façon dont la
"nouvelle Amérique"
entend mener le monde.
Avec un mot d'ordre :
faire en sorte que les
Etats-Unis ne puissent
être ni menacés ni même
défiés ; mettre
à distance, à travers
un gigantesque effort de
défense et de
recherche, tout rival
potentiel ; et
instaurer la fameuse
action préventive, avec
ou sans l'aval de la
communauté
internationale, pourvu
que l'Amérique soit
persuadée de
l'existence d'un danger
émergent.
Cette politique rompt
avec la traditionnelle
recherche du containment
et la pratique de la
dissuasion qui a dominé,
pourtant
victorieusement, le
demi-siècle passé ;
elle rompt aussi avec la
doctrine Clinton, qui
allait beaucoup mieux
aux Européens en ce
sens que, pour le président
démocrate, "l'hyperpuissance"
américaine lui créait
des devoirs, tandis
qu'aux yeux du républicain
Bush celle-ci lui confère
des droits. Dans le
premier cas, cela
permettait aux
Etats-Unis de se rendre
indispensables ;
dans le second, cela
fait des Etats-Unis une
puissance "unchallenged" ;
cela crée un déséquilibre
et alimente un
ressentiment universel.
Cet état de l'opinion - catastrophique,
car il mêle à une réprobation
factuelle une phénoménale
résurgence de l'antiaméricanisme,
qui, pour certains
gouvernements, tient
lieu de politique -,
ce scepticisme donc, est
constamment réalimenté
par le facteur Bush. Le
style de Bush, sa façon
d'être, sa rhétorique
binaire, son
"simplisme"
quasi biblique :
rarement président américain
aura à ce point exprimé
la conviction d'une
partie de l'Amérique,
celle qui momentanément
gouverne, qu'elle seule
incarne le Bien, que,
puisque ce Bien est bon
pour les Etats-Unis, il
l'est pour le reste du
monde ; et que sa
recherche - qui
passe par la tentative
de redessiner la région
autour de l'Irak -
vaut mieux que la perpétuation
du "chaos"
dont est issu le 11 septembre
2001.
Le revers de cet
universalisme new look
est qu'il peut se lire
comme un simple retour
au nationalisme :
n'est-on pas en présence
d'une définition
univoque de l'action extérieure,
où tout dépend de la
stricte définition des
intérêts américains,
jointe à une politique
agressive de baisse du
dollar ? Cette
lecture-là ne pourra
qu'encourager, encourage
déjà les nationalismes
chinois et russe à
s'affirmer davantage.
Dans ces conditions, il
serait bon de surseoir,
et de laisser toutes
leurs chances aux
inspecteurs de l'ONU.
Non qu'il faille ou que
l'on doive exclure la
guerre a priori, comme
le fait l'Allemagne.
C'est au contraire en se
gardant d'exclure le
recours à la force que
l'on est fondé à le
refuser aujourd'hui,
dans l'état actuel du
dossier et plus encore
de son contexte stratégique.
Arrières-pensées
Il est cependant
impossible d'en rester là.
En premier lieu, parce
que l'ONU ne peut pas
laisser les choses en l'état
en Irak. Le pays est, de
fait, sous la tutelle
des Nations unies depuis
1991. S'il y a des
sanctions
"intelligentes"
et peut-être efficaces
depuis le printemps
2002, c'est bien parce
que la communauté
internationale estime
que Saddam Hussein représente
toujours un danger :
pour ses voisins et, en
Irak même, pour les
Kurdes et les chiites.
Pour les Américains, ou
bien le dictateur
irakien désarme, pour
montrer qu'il n'a plus
d'intentions
belliqueuses, ou
bien il doit être chassé
du pouvoir. (N'est-ce
pas précisément ainsi,
mutatis mutandis,
que l'on peut caractériser
l'attitude de la France
à l'égard de la Côte
d'Ivoire de Laurent
Gbagbo ?). Si l'on
considère qu'il faut
rejeter cette politique
de "changement de régime",
alors il faut dans le même
temps dire quelle autre
méthode serait
meilleure pour mettre
fin à une situation qui
est dénoncée par le
Conseil de sécurité,
unanime autour de la résolution
1441, qui entretient la
caste au pouvoir à
travers le système
pervers "Pétrole
contre nourriture",
et qui abandonne les
Irakiens à l'arbitraire
et à l'oppression.En
d'autres termes, on ne
peut rester enfermés
dans le dilemme
"guerre - non
guerre". Et, pour
cela, il faut être
capable d'aller au-delà
d'une simple réaction négative
à l'attitude américaine.
C'est tout le problème
de l'Europe en général,
de la France en
particulier. Quelle est
la doctrine stratégique
que les Européens
voudraient opposer à
celle de la guerre préventive
souhaitée par l'Amérique ?
Quand nos chefs d'Etat
et de gouvernement se
sont-ils, ensemble,
penchés sur la question ?
Que sont-ils capables de
proposer, fût-ce a
minima ?
Quant à la France, à
trop vouloir s'opposer
sans proposer, elle
court le risque non
seulement de s'isoler,
mais aussi de réalimenter
les doutes sur ses
motivations propres :
ne sont-elles pas à
rechercher du côté de
cette fameuse et fumeuse
"politique
arabe", souvent
invoquée, jamais définie,
dont on sait qu'elle
signifie une assez
grande complaisance vis-à-vis
des régimes en place,
de la Syrie à la Libye ?
Bref, les Etats-Unis
n'ont pas le monopole
des arrière-pensées, y
compris pétrolières.
Avant que ne s'ouvre le
délai de quelques
semaines qui nous sépare
d'une seconde résolution
du Conseil de sécurité
de l'ONU et du prévisible
déclenchement d'un
conflit avec l'Irak - à
moins que la France ou
d'autres Européens ne
parviennent d'ici là à
définir une troisième
voie entre la coopération
passive et la guerre -,
nous devons relever deux
défis. L'un est immédiat :
bien qu'il puisse
exister des raisons
objectives de vouloir régler
rapidement le problème
irakien, la façon dont
le gouvernement américain
pourrait chercher à
saisir cette occasion
pour, en réalité,
s'affranchir des
obligations d'un ordre
international à peine
naissant n'est pas
acceptable. Le respect
de la légitimité
internationale doit prévaloir :
les inspections de l'ONU
doivent donc pouvoir
aller à leur terme.
Le second défi est
celui que les Etats-Unis
représentent à travers
leur volonté d'assurer
sur le long terme une
suprématie qui ne
garantit pas un monde
stable et équilibré.
Ce défi-là concerne
l'Amérique elle-même :
elle n'est pas
monolithique. Des hommes
comme Clinton et Powell
sont les adeptes d'un
partenariat avec
l'Europe qui repose sur
une politique de containment
et de développement.
C'est la bonne voie,
celle qui a fondé hier
la cohésion
euro-atlantique, qui
peut la ranimer demain.
D'autres, autour de
Bush, considèrent que,
puisqu'ils sont une
puissance
"morale", il
n'y a pas de limite à
cette puissance :
cette voie-là est
dangereuse, et ne peut
que conduire à l'écartement
des deux rives de
l'Atlantique. Ce nouveau
défi américain est
aussi lancé aux Européens.
A eux de comprendre,
sans s'aligner, mais
sans s'opposer systématiquement
non plus, que le siècle
attend que du Vieux
Continent émerge une
puissance, pacifique, et
non pacifiste,
pleinement partenaire,
et non satellite des
Etats-Unis. Pour
construire dans l'ordre
international ce qui a
si bien réussi dans le
"modèle" américain :
un système de checks
and balances. Ne
prenons pas le risque
d'effacer durablement un
chemin à peine entrevu.
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