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PRESSE  RJLIBAN  N°89 - sélection de février 2003 (1)  

                                       

 

L' "israélisation" des Etats-Unis

La Maison-Blanche, l'Etat hébreu et les "forces du mal" 

 

par MARWAN BISHARA, publié dans le Figaro le 24 février 2003

L'auteur est professeur à l'American University de Paris

Ayant grandi à Nazareth, arabe dans un Etat juif, chrétien laïque dans une société musulmane, j'ai appris très tôt que vivre avec des idéologies, des religions et des nationalités différentes nous aide à grandir dans la paix. A l'inverse, si l'on tombe sous leur joug, cela peut engendrer l'intégrisme et les antagonismes. Utiliser la force pour soumettre les autres - comme Israël, mon pays, l'a fait à mes frères, les Arabes palestiniens - mène au fiasco. Ainsi, je suis inquiet et je me demande pourquoi depuis le 11 septembre les Américains regardent le Moyen-Orient avec la vision apocalyptique de l'Etat hébreu. A en juger par les récentes élections israéliennes et les dernières élections américaines, de plus en plus de gens sont en train de sombrer dans cette dangereuse paranoïa. Pour y faire face, il paraît indispensable de débusquer les mythes qui se cachent derrière ce titre d'un journal lu après le 11 septembre aux Etats-Unis : "Nous sommes tous Israéliens maintenant." Vu ainsi, Israël est la victime, une victime en quête de paix face à l'hostilité arabe, une vraie démocratie qui partage les valeurs US. Mais la réalité, c'est qu'Israël a étendu ses frontières, s'est lancé dans un certain nombre de guerres offensives et a même envisagé la reconfiguration du Liban et de la Jordanie en faisant fi des résolutions des Nations unies et des initiatives des Etats-Unis. Est-ce cela la définition de la quête de paix ?
Le mythe selon lequel Israël sert les intérêts américains va à contresens de l'histoire. Traditionnellement, les Arabes s'identifiaient à une Amérique qui représentait le symbole du droit à l'autodétermination contre les puissances coloniales britannique et française. Leurs relations avec les Etats-Unis se sont envenimées quand Washington a soutenu l'agression d'Israël. Israël nous a dépouillés, nous, ses citoyens arabes, des deux tiers de nos propres terres et a adopté des lois discriminatoires contre nous, simplement parce que nous ne sommes pas juifs. Agissant dans l'impunité, avec la bénédiction de Washington, mon pays a transformé son conflit en une guerre perpétuelle en justifiant son occupation par des arguments sécuritaires et théologiques et en condamnant - en le qualifiant de terroriste ! - tout le combat de mon peuple pour la liberté. Est-ce un rôle modèle ? Alors, pourquoi Washington imite-t-il, partout dans le monde, le pire de la chutzpah israélienne et plagie-t-il la doctrine et la politique israéliennes ? Depuis sa victoire de 1967, rendue possible par l'aide matérielle américaine qui a transformé la posture défensive de l'armée israélienne en posture offensive, Israël a fonctionné comme un laboratoire américain de guerre urbaine conventionnelle et asymétrique. Au lieu d'être un havre de paix pour les Juifs, Israël s'est transformé en avant-poste américain après la défaite au Vietnam. Il est devenu flic régional dans les années 60, influence régionale dans les années 70, atout stratégique dans les années 80 et, aujourd'hui, en première ligne de la guerre contre le terrorisme.
Paradoxalement, presque à chaque fois qu'Israël a refusé un projet de plan de paix du département d'Etat, il a été récompensé par un nouveau marché du Pentagone ! La militarisation de l'industrie israélienne et la libéralisation de son économie par Washington ont rendu Israël encore plus dépendant des Etats-Unis. Aujourd'hui, alors qu'Israël se vante d'un revenu par tête d'habitant élevé, le gouffre entre les riches et les pauvres est l'un des plus impressionnants parmi les sociétés industrielles, et l'activité militaire reste le moteur de son économie. D'où le glissement d'Israël-Robocop, république ethnique chez elle et tyran colonial chez son voisin, vers l'intégrisme. Les intégristes religieux (un quart de la Knesset) et les partis néofascistes ont dirigé Israël depuis plus d'un quart de siècle, à l'exception des deux courts et malheureux mandats de Rabin et Barak. Naïvement, un certain nombre d'entre nous espéraient que les Etats-Unis sauveraient Israël de lui-même quand le statut israélien d'atout stratégique s'achèverait avec la fin de la guerre froide. Mais, avec le scénario Oussama ben Laden, une nouvelle saga insidieuse a commencé : alors que les Etats-Unis ont intégré la culture de la peur des Israéliens, adopté leur vision paranoïaque d'un monde rempli d'ennemis et mis en oeuvre leur doctrine préventive en conséquence, Israël a, quant à lui, adopté la posture impériale des Etats-Unis.
Voilà maintenant des décennies que Washington et Israël nous demandent de choisir entre le bien et le mal : si vous n'êtes pas avec nous, vous êtes contre nous. En 1958, le diable était le leader panarabe égyptien, Gamal Abdel Nasser ; en 1968, ce fut le chef de la guérilla palestinienne, Yasser Arafat, et en 1978 l'ayatollah d'Iran ; quand ces trois génies du mal n'ont plus représenté de menace, c'est Saddam Hussein qui est devenu le nouveau diable. Puis Ben Laden l'a remplacé. Et maintenant, alors que Saddam est redevenu le diable, on nous demande cyniquement de choisir une fois de plus. Comme si nous avions le choix ! De récents sondages mettent en évidence l'israélisation croissante de la société américaine : un Américain sur trois accepte maintenant la torture des suspects et 60% soutiennent les assassinats politiques (contre 18% en1981). Israël a essayé de telles méthodes mais sa sécurité n'en a pas été améliorée pour autant. En fait, le nombre des morts civils, chaque année en Israël, est aujourd'hui vingt-cinq fois supérieur à ce qu'il était il y a vingt ou trente ans. Pire encore, la politique actuelle de Sharon se réduit à l'assassinat de la politique et de l'économie, et elle est dénoncée comme une suite de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité par Amnesty International.
Je crains que l'actuelle aversion de Washington pour la diplomatie vienne non seulement de politiques erronées mais, aussi, de l'engagement des conservateurs à vouloir transformer la puissance globale américaine en domination globale - la pax americana -, paradoxalement au moment du déclin américain. Si les Etats-Unis continuent d'accroître leur budget militaire pour financer des guerres offensives, ils finiront par devenir - au plus ou au mieux - les mercenaires de l'Europe. Quels meilleurs exemples y a-t-il pour illustrer les limites de la violence militaire et l'importance croissante de la puissance économique que l'Irak et la Turquie ? La Turquie étant motivée par son éligibilité dans l'Union européenne, les militaires laïques turcs ont accepté les résultats des récentes élections et les islamistes en sont venus à accepter les règles du jeu démocratique ainsi que les engagements d'Ankara vis-à-vis de la communauté internationale. L'Amérique peut difficilement se prévaloir d'un pareil résultat en Irak. Aujourd'hui, l'empire agit même comme un Etat-voyou. Or, si les Etats-Unis sont une superpuissance, cette superpuissance devrait avoir une politique superdémocratique. Nous tous, démocrates, devons faire face à la géothéologie irrationnelle et à la géostratégie meurtrière en leur opposant la géoéthique. Mettre nos valeurs au-dessus de nos intérêts et notre humanité au-dessus de notre nationalisme pourrait nous aider à créer des coalitions entre continents et religions pour empêcher la guerre.    haut
 

Bushdozer

par ISSA GORAIEB, publié dans l'Orient-le Jour le 24 février 2003

La raison du plus fort est toujours la meilleure, il en a toujours ou presque été ainsi et c’est encore plus vrai aujourd’hui où ne reste plus en lice qu’une seule et unique superpuissance : même si elle ne le proclame pas en toutes lettres, c’est là le credo d’une Administration américaine convaincue qu’elle est investie d’une mission proprement planétaire. Le triomphe des "valeurs" sur "les forces du mal" : bardée de motivations prétendument morales et même évangéliques (encore qu’à tous ces flots d’encens se mêlent de puissants relents de pétrole), l’Amérique, qui a jeté aux orties ses vieilles frayeurs isolationnistes, s’emploie aujourd’hui à faire voler en éclats le mythe d’un ordre fondé sur la légalité internationale auquel elle prétend substituer, par l’intimidation ou par la force, sa propre et souveraine loi. A cette fin, Washington, poussant jusqu’à l’absurde la notion de légitime défense, entend instituer l’effarant concept de la guerre préventive visant tout Etat, tout régime qui représenterait pour ses voisins une menace potentielle, quand bien même elle ne serait ni claire ni immédiate et pressante. Etant entendu qu’à ce jeu-là, le colosse US est le mieux armé pour intervenir aux quatre coins de la planète en se passant, s’il le faut vraiment, de l’assentiment de quiconque y compris des Nations unies. Voilà pourquoi, bien davantage que cet affreux tyran de Saddam Hussein, c’est le cow-boy justicier George Bush, repenti de la bouteille, devenu insupportablement bondieusard, qui donne au monde des sueurs froides.
Que le Proche-Orient soit le laboratoire de prédilection de cette pax americana musclée à outrance n’est guère l’effet du hasard. Regorgeant de pétrole - dont le contrôle durable devrait mettre fin aux diktats de l’Opep en matière de prix du brut -, ce pays se trouve au centre d’une région stratégique entre toutes, et où les Etats-Unis entendent diversifier à l’extrême leurs têtes de pont. De toute manière et soit dit en passant, le dictateur passablement édenté de Bagdad, au potentiel épuisé par l’offensive internationale de 1990 puis par l’embargo frappant l’Irak, est considérablement plus facile à liquider que son alter ego nord-coréen qui lance pourtant défi sur défi à l’Amérique mais qui possède, lui, l’arme nucléaire. Diabolisé, chargé de tous les maux de la planète, Saddam Hussein est le parfait homme à abattre surtout quand l’amalgame est fait, comme s’y emploie Washington, avec Oussama Ben Laden. Après le fracas du canon, la symphonie des violons : de tous les objectifs, déclarés ou cachés, de cette entreprise, c’est cependant l’idée d’un remodelage en profondeur du Proche-Orient, commençant par le désarmement et la démocratisation de l’Irak et ouvrant une ère de paix, de stabilité, de progrès et de développement qui est la plus hasardeuse, la plus lourde de dangers. Et par certains de ses aspects, la plus immorale aussi. Immorale oui, quand on se souvient que les Etats-Unis sont eux-mêmes les premiers détenteurs d’armements chimiques, bactériologiques, climatologiques et autres moyens d’annihilation "sales" dont l’existence même demeure insoupçonnée. 
Qu’après leurs succès démocratiques en Allemagne et au Japon, au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, les Etats-Unis n’ont cessé, au nom de la lutte contre le communisme, de mettre en place ou de soutenir, aux quatre coins de la planète, des dictatures militaires ou des régimes autocratiques bien peu soucieux des libertés. Et que les mêmes Etats-Unis, sans aucun état d’âme, ont flirté avec le terrorisme, notamment islamiste, aussi longtemps que cela faisait leur jeu. N’est-ce pas d’ailleurs la CIA qui dans les années 80 a fabriqué Ben Laden, n’est-ce pas Washington qui a encouragé les Saoudiens à se montrer généreux avec les "combattants de la liberté" s’en allant guerroyer contre les Soviétiques dans les gorges d’Afghanistan ?
Or, il est faux de croire que le renversement de Saddam Hussein portera un coup fatal à l’organisation el-Qaëda qui a survécu à l’expédition afghane, qui entretient des réseaux couvrant le monde entier et dont l’insaisissable chef continue de narguer les Américains. Il est présomptueux de croire que les forces vives d’Irak accepteront de collaborer avec un gouverneur militaire américain, une sorte de bienveillant gauleiter présidant angéliquement à l’instauration d’un système capable de préserver l’unité et l’intégrité de l’Irak tout en donnant satisfaction aux composantes sunnites, chiites et kurdes de ce pays. Il est imprudent de penser que la contagion démocratique - souhaitable certes, dans le cadre d’une évolution tenant compte des données de base régionales - gagnera sereinement les royaumes pétroliers du Golfe, dont certains des plus influents, telle l’Arabie saoudite, ont été accusés, au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, de financer le terrorisme. Ne faudrait-il pas redouter plutôt, surtout si la guerre se solde par un grand nombre de victimes civiles irakiennes, un raz de marée intégriste dans la Péninsule et dans les pays arabes où l’intégrisme, même quand il est réduit à la clandestinité, représente la forme d’opposition la plus puissante et la mieux structurée ? Quelles tourmentes, quelles acrobatiques contorsions attendent là l’Egypte déjà en butte aux menées fondamentalistes, la Syrie qui va se retrouver avec des GI’s à l’une de ses frontières et les Israéliens à l’autre, la Jordanie promise de longue date au sort de Palestine de rechange ?
Bush, ses va-t-en-guerre et ses stratèges de salon sont aux commandes de la planète, alors que tout près de chez nous - et c’est là le pire - sévit en toute impunité le bulldozer Ariel Sharon. Par une funeste conjonction des astres - et même des désastres - s’est constituée ainsi la paire la plus dangereuse, la plus aventuriste que l’on pouvait jamais concevoir. Duo parfait en somme, que celui unissant la droite américaine et le sionisme ultra. Jamais violons n’auront été mieux accordés. Mais avec les bombes sur l’Irak, vont sans doute pleuvoir fausses notes et très authentiques retours de bâton.
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Saddam et Gomorrhe
 
par GABY NASR, publié dans l'Orient-le Jour le 7 février 2003

A entendre les courges locales pontifier sur la crise irakienne, il suffirait que les pays arabes montrent un chouia de solidarité au cours du prochain pince-fesses du Caire, pour que George Dobbelyou remballe sa quincaillerie et aille voir en Corée du Nord si Saddam y est. En cinquante ans et sur une population de 200 millions, t’as jamais vu deux Arabes solidaires, toi ? Au mieux, y en a toujours un qui voudra étouffer son voisin d’amours historiques ; au pire, l’abreuver d’injures et d’obus de 155. Seulement cette fois, faudra parer au plus pressé et sauver la région d’une béchamel à l’acide façon Sodome et Gomorrhe dont on nous promet de déguster les effets après le 15 février. Ce qui n’est pas évident, car quand on a tant daubé sur le Néron irakien et sa bande de secoués, hauts placés sur l’échelle de Richter, il n’est pas facile d’en faire la promotion.
Pourtant, il n’est pas plus mauvais qu’un autre, Saddam. Respectueux de l’exception culturelle de la région, il est venu au pouvoir à la force du poignard. Instruction : néant. Diplômes : néant. Finesse : infra-néant. Mais bon, c’est en Irak que ça se passe, pas au concours de valse de Vienne. Pour le reste, le brave homme a suivi le cursus ordinaire de tous les nababs du coin : parano monomaniaque de la sécurité, opposition transformée en hachis Parmentier et vernissage permanent sur le thème "Ma binette partout". Le plus cocasse sera de voir comment Bush fiston va opérer, une fois ses spadassins dans le boui-boui. Les Irakiens n’étant pas particulièrement des parangons de la démocratie, va falloir débusquer un des officiers du monstre pour en faire un nouvel épouvantail. Aussi, le microcéphale de la Maison-Blanche serait-il mieux inspiré de garder l’ancien sous le manteau. Certes, quelques esprits grincheux pourront toujours rappeler que le Moustachu de Bagdad a quand même commis l’irréparable, qu’il a dressé plus de potences qu’il n’a fait installer de téléphones cellulaires, qu’il a lâché ça et là quelques gaz indigestes au nez de la population kurde… Et alors ? Tout le monde fait des erreurs de jeunesse. Saddam, lui, est resté jeune très longtemps, c’est tout.
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Par-delà la guerre
Les Etats-Unis et le reste du monde : une nouvelle donne se met en place
 
par JEAN-PIERRE CHEVENEMENT, président d'honneur du Mouvement républicain et citoyen, publié dans le Figaro le 25 février 2003
C'est un Américain, Paul Kennedy, qui, dès 1987, "Montée et chute des grandes puissances", s'interrogeait sur la capacité des Etats-Unis à maintenir un équilibre raisonnable entre leurs engagements extérieurs et l'érosion relative des bases technologiques et économiques de leur puissance, face à l'évolution constante des structures de la production mondiale. Il les mettait en garde contre les dangers de la "surexpansion impériale". Paul Kennedy avait déjà pointé une première faiblesse : leur déficit extérieur croissant et aujourd'hui colossal (près de 500 milliards de dollars par an) absorbe 80% de l'épargne mondiale. A elle seule, la dette extérieure américaine représente plus de deux fois la dette de tous les pays du tiers-monde. C'est une source d'extrême fragilité. Le surendettement des Etats-Unis est à la fois la conséquence et le régulateur de la globalisation financière : il faut, pour maintenir la croissance mondiale, que les Américains vivent très nettement au-dessus de leurs moyens, qui sont pourtant gigantesques. Un tel système ne peut pas durer toujours. Il est à la merci d'une crise de confiance qui entraînerait les Etats-Unis et, à leur suite, toute l'économie mondiale vers le fond. Sa réforme s'imposera tôt ou tard, quelles que soient aujourd'hui les tentations de la "fuite en avant".
Une deuxième faiblesse tient, à mon sens, à ce que la technologie militaire américaine, sans cesse perfectionnée, si elle donne aux Etats-Unis la maîtrise de la mer, de l'air et de l'espace, ne leur permettra jamais de dominer la Terre et encore moins les âmes. 280 millions d'hommes ne peuvent pas en dominer 6 milliards. Les Etats-Unis à eux seuls n'ont pas les moyens de dominer la Terre entière dans la durée. Comme le recommandait Paul Kennedy, il y a quinze ans, la sagesse pour les Etats-Unis, serait de gérer avec modération un déclin tout relatif et très confortable, mais, à la longue, inévitable. Ce qui sépare aujourd'hui les Etats-Unis et l'Europe, c'est la croyance au diable. Gardons-nous de tout irénisme : le diable existe peut-être. Il est arrivé dans l'Histoire des phénomènes comme le nazisme qui en avaient au moins l'apparence. Et puis si, dans la longue durée, nous pouvons garder un certain optimisme sur l'avenir de notre planète, comme nous y incite Emmanuel Todd, ne sous-estimons ni le retard de la transition démographique dans des régions entières du monde, ni les progrès de l'anomie y compris dans nos sociétés, ni le ressentiment contre l'Occident dans les pays du Sud, et particulièrement en terre d'Islam.
Nul ne peut penser que le maintien de la paix, dans un monde troublé, puisse se passer d'un gendarme. L'illusion est de croire qu'un gendarme suffira pour cela. Il y faut autre chose : l'esprit de justice. Si le diable existe, il ne faut pas voir le diable partout. Saddam Hussein n'est pas Hitler. Un proverbe allemand dit très justement qu'il faut "dédiaboliser le diable". Malheureusement, les Etats-Unis ont tendance à voir le monde en noir et blanc, quitte à changer de diable de temps à autre. Un sain relativisme n'est nullement synonyme de lâcheté, comme on l'entend dire un peu trop souvent, ces temps-ci, outre-Atlantique. Il est préférable d'user de modération dans le traitement de problèmes complexes. C'est peut-être le fruit de l'expérience historique de la "vieille Europe".
Si j'étais Américain, je serais à fond contre l'invasion de l'Irak. Les objectifs avancés par l'Administration de M. Bush sont tous grandement aléatoires :
1. Elle prétend empêcher la prolifération des armes de destruction massive, en éradiquant le régime irakien, prélude, en toute logique, à d'autres éradications. Pour le moment, c'est l'effet inverse qui se produit. Voir la Corée du Nord.
2. Elle prétend lutter contre le terrorisme. Elle risque de l'exacerber, en repoussant vers l'intégrisme fanatique les musulmans modérés.
3. M. Bush évoque un Etat palestinien. Il risque d'encourager la colonisation israélienne en Cisjordanie, avec des effets aisément prévisibles. La sécurité d'Israël n'est pas dans la radicalisation islamiste du monde arabe.
4. Les penseurs officiels nous expliquent qu'il faut "démocratiser" le Moyen-Orient, à commencer par l'Irak, pour pouvoir ensuite peser sur l'Arabie saoudite. Certes, les troupes américaines iront à Bagdad, mais il leur faudra en revenir ! Les choses étant ce qu'elles sont, et l'Irak ce qu'il est, elles risquent fort de laisser derrière elles, un régime à la Saddam Hussein sans Saddam Hussein, un pouvoir dictatorial fort pour maintenir, hors de l'orbite iranienne, l'unité d'un Irak composite, à majorité chiite, et dont les Kurdes voudront se séparer, au grand dam de la Turquie, qui ne l'acceptera pas. Bref, la guerre d'Irak provoquera un désordre bien plus grand que celui auquel elle prétend remédier.
5. M. Wolfowitz expliquait en 1992 que les Etats-Unis devaient veiller à ne pas voir surgir, en Europe ou en Asie, un rival potentiel. Mais les Américains ne sont-ils pas en train de creuser une profonde méfiance entre eux et le reste du monde ?
6. M. Cheney est très sensible à l'intérêt pour les Etats-Unis de contrôler directement des ressources pétrolières en quantités quasiment illimitées. Non seulement pour peser à long terme sur la Chine et sur l'Europe, mais aussi pour garantir le mode de vie américain, assez dispendieux en matière énergétique. Mais est-ce là un objectif bien raisonnable, si on se place à l'aune d'une écologie de l'Humanité, soucieuse de diversifier les énergies non fossiles, qui ne rejettent pas de gaz à effet de serre ?
7. Enfin, M. Bush veut certainement être réélu en 2004, mais le risque de choc pétrolier, au moins à court terme, et de récession économique mondiale, sans parler d'un probable enlisement dans la profondeur du monde arabo-musulman, du fait de la sous-estimation du facteur religieux, peuvent lui compliquer singulièrement la tâche.
Bref, les gains à attendre pour les Etats-Unis sont très inférieurs aux risques énormes de la guerre. Quos vult Jupiter perdere dementat (Jupiter rend fous ceux qu'il veut perdre...)
Depuis une bonne génération, les Etats-Unis semblent osciller entre deux tentations : celle de la domination unilatérale par l'exercice de la force militaire et celle de la coopération internationale, par la recherche d'un consensus. Ces deux visions, depuis longtemps, se complètent autant qu'elles ne s'opposent. Les "Républicains" américains n'ont pas le monopole de la vision unilatéraliste : M. Brezezinski et Mme Allbright, chez les Démocrates, n'étaient pas vraiment des colombes. Et il y a aussi chez les Républicains des hommes qui, tel M. Powel, cherchent à peser en faveur du multilatéralisme. Le retour à celui-ci finira inévitablement par s'imposer, car la guerre qui vient est une guerre de trop : elle posera sans doute plus de problèmes qu'elle n'en résoudra. Pour préserver l'avenir de l'ONU, mieux vaut que l'organisation internationale soit contournée par les Etats-Unis plutôt que discréditée par le vote d'une deuxième résolution qui manifesterait sa complète instrumentation. Par-delà une opposition inévitable, la France et l'Europe devront garder à l'esprit que, en maintenant une politique distincte de celle des Etats-Unis, ils serviront aussi l'intérêt à long terme de ceux-ci, et pas seulement celui d'un monde organisé.
Quand le moment sera passé de la tentation de la recolonisation et venu celui du "dégagement", (nous avons bien connu cela en Algérie), alors il faudra aussi penser l'avenir du Proche et du Moyen-Orient dans un monde qui sera encore, plus clairement demain qu'aujourd'hui, "multipolaire". La communauté internationale tout entière (Etats-Unis, bien sûr, mais aussi Europe, y compris la Russie et pourquoi pas la Chine, l'Inde et le Japon) ne sera pas de trop pour garantir l'existence à la fois d'Israël et d'un Etat palestinien viable, ainsi que l'intégrité d'un Irak indépendant et souverain. La grande leçon de Jacques Berque était que le souci du développement ne pouvait se séparer du respect de l'authenticité de chaque peuple, qui commence par celui de sa dignité et de sa souveraineté.
Puissent les fleuves de sang, de haine et de ressentiment, dont le grondement emplit déjà l'horizon, ne pas nous empêcher de penser un meilleur avenir. Au-delà de la guerre, l'Europe est comptable des valeurs d'égalité, de laïcité, de tolérance qui peuvent seules fonder une paix de justice au Proche et au Moyen-Orient et le nécessaire combat contre le terrorisme. Il va donc falloir résister au déferlement mondial de la propagande et de l'intoxication que des "élites" complaisantes ne manqueront pas de relayer chez nous. Le président de la République, par sa résistance justement, a gagné en cinq mois, dans le monde entier, mais aussi en France, un précieux capital de sympathie. Résistance, c'est ce à quoi le peuple français et les peuples européens doivent aussi se préparer. La propagande s'épuisera et la raison reprendra ses droits. Si la France et l'Europe tiennent bon, ce ne peut être évidemment sur la base d'un pacifisme à courte vue. C'est notre responsabilité vis-à-vis du monde qui doit guider notre réflexion et notre action.
L'Europe doit se responsabiliser à la fois sur le plan militaire et économique. Les grandes nations d'Europe doivent d'abord se doter des moyens d'une défense capable de maintenir la paix sur notre continent et dans ses approches. Il n'y a aucune raison que nous continuions à dépendre des Américains. Aucune alliance n'est possible entre "des Etats-Unis faisant le dîner et l'Europe la vaisselle" : aux premiers la guerre, aux seconds le service après vente. Les troupes américaines stationnées en Allemagne (le IXe corps) ont déjà, pour une large part, quitté leurs cantonnements. Y reviendront-elles ? Ce n'est pas évident du tout. L'Europe doit aussi se montrer capable d'organiser son développement au plan économique. Il est navrant que nos gouvernements attendent, comme toujours, la reprise des Etats-Unis. La machine est grippée ! Il faut la réformer. Nous devons pour cela nous appuyer sur le marché intérieur européen afin d'organiser la relance. La Banque centrale européenne est impotente. Il faut réformer ses statuts, comme il faut réformer les critères du pacte de stabilité, en soustrayant du 3% de déficit budgétaire toléré les investissements répondant aux priorités européennes (infrastructures ferroviaires, reconstruction des banlieues, défense, développement technologique). L'épargne mondiale doit être canalisée vers les besoins prioritaires des pays du Sud (eau, agriculture, infrastructures, santé, éducation). Bref, nous devons imaginer entre les Etats-Unis, l'Europe (mais aussi le Japon) et les pays du Sud, une stratégie, comme on dit "gagnant-gagnant", de relance concertée.
Il dépend de nous que la guerre accouche en définitive d'un autre monde, plus humain. Résister non pas contre les Etats-Unis, mais pour les aider à devenir la grande nation qu'ils sont et non un Empire dont ils n'ont pas les moyens dans la durée. Le peuple américain est capable de faire revivre à notre époque l'héritage des valeurs démocratiques, celles des Pères fondateurs et du New Deal. La guerre qui vient, au-delà de la barbarie qu'elle va déchaîner, accouchera d'un monde nouveau. Les Etats-Unis, par la guerre, veulent remodeler le Moyen-Orient. C'est en réalité le monde tout entier et particulièrement la relation transatlantique qui en sortiront remodelés, pour le pire ou pour le meilleur. Pour le pire si nous, Européens, retombons prisonniers d'une relation de subordination mortifère. Pour le meilleur, si dans l'avenir peut se nouer entre les Etats-Unis et l'Europe, dans une relation d'égalité, une nouvelle alliance : une alliance pour le progrès.    haut 
 
Les Arabes ne se font pas d'illusions
 
par SIBYLLE RIZK, publié dans le Figaro le 13 février 2003
Bien qu'ils apprécient généralement l'attitude de la France au sein de la "vieille Europe", la grande majorité des Arabes ne se fait pas d'illusion sur le sort de l'Irak. "Ils suivent avec intérêt les passes d'armes entre Paris et Washington, comme s'il s'agissait d'un jeu de football, mais sans douter de l'identité du vainqueur", résume l'ancien ministre libanais, Georges Corm. Si plusieurs personnalités arabes, comme le ministre yéménite des Affaires étrangères, Abou Bakr Abdallah al-Kourbi, saluent la France comme la "championne" du droit international face à "l'hégémonie" des Etats-Unis, le résultat du bras de fer consistera seulement à "retarder la frappe contre l'Irak, non pas l'écarter", selon Moustapha Bakri, rédacteur en chef du quotidien égyptien Al-Ousboua. De fait, même si plus de 90% des Libanais sont opposés à une intervention américaine en Irak, selon un sondage paru dans le quotidien An Nahar, ils la croient inévitable. A Beyrouth, chacun se préoccupe moins du sort de Saddam Hussein que de son propre avenir. Le Liban craint une offensive israélienne, voire le transfert de populations palestiniennes. Or sur la question de la Palestine "plus personne ne croit que la France peut faire quoi que ce soit", poursuit Georges Corm.
Dans l'affaire irakienne, Paris défend avant tout ses intérêts, rappelle le ministre libanais, Ghassan Salamé, selon qui "la France, comme la Russie ont compris que l'enjeu dépasse de loin l'avenir de Saddam Hussein et qu'il s'agit d'empêcher une nouvelle équation qui ferait fi de toute idée de gouvernance internationale". Il ne s'agit là ni d'amitié pour les Arabes, ni d'intérêt économique en Irak, mais d'une question "hautement stratégique", poursuit-il. Si l'intérêt de la France coïncide cette fois avec celui des Arabes, il met aussi en évidence un certain sentiment de "honte" de ne pas agir avec la même vigueur, analyse Ghassan Salamé. "Les pays de la vieille Europe ont mis au point une initiative (...), mais les pays arabes n'ont pas encore réussi à proposer - et à défendre - quoi que ce soit", écrit Talal Salman, éditorialiste du quotidien nationaliste arabe As Safir. Ce dernier juge d'ailleurs l'initiative européenne "pire que le projet de guerre américain", car il revient à placer l'Irak sous une sorte de "mandat international", une "caricature du partenariat américano-européen concernant le pétrole arabe". En fait, la position de la France jette une lumière crue sur les divisions arabes qui se traduisent par leur incapacité à s'entendre sur une date pour un sommet anticipé de la Ligue arabe. Tous sont d'accord pour dénoncer la guerre contre l'Irak. Mais certains pays tentent déjà de "tirer le meilleur d'une mauvaise affaire", selon un observateur.    haut
 
Culture et politique
 
publié dans le Monde du 4 février 2003
Jacques Chirac a rappelé avec force, dimanche 2 février, l'attachement de la France à la diversité culturelle. Il l'a fait à l'Elysée devant nombre d'artistes réunis à l'occasion des deuxièmes Rencontres internationales des professionnels de la culture. Ces Rencontres rassemblent des gens de cinéma, de télévision, de la musique, de l'édition, des arts visuels. Ils s'étaient mobilisés en 1997 contre l'AMI, ce projet d'accord multilatéral libéralisant l'investissement dans le domaine culturel. La bannière des Rencontres proclame : "La culture n'est pas à vendre." Et Jacques Chirac, fidèle à un propos qu'il tient depuis longtemps, leur a donné raison : "La culture ne doit pas plier devant le commerce." Dans le champ des œuvres de l'esprit, le marché ne doit pas être le seul et unique principe organisateur, sauf à laminer la diversité. Le président propose que l'Unesco prépare une convention érigeant la diversité culturelle en principe du droit international. Il entend que la Commission de Bruxelles garde soigneusement la culture hors des prochaines négociations de l'Organisation mondiale du commerce. La France n'est pas un pays culturellement protectionniste, loin de là. Ses frontières sont ouvertes aux autres. Son "industrie de la culture" n'a pas peur de la compétition. Mais, pour ne prendre qu'un exemple illustrant la justesse de sa position, on relèvera, une fois de plus, que sans son système d'aide à la production et à la distribution, des œuvres cinématographiques qui ont trouvé leur public, comme le cinéma iranien, n'auraient jamais vu le jour...
On pourrait n'entendre là qu'un discours convenu, tenu à l'Elysée pour satisfaire un public conquis à l'avance. On pourrait n'y trouver que la répétition d'une orientation que la France défend, à raison, depuis longtemps. On aurait tort. Le propos du président tenu à ce moment de crispation internationale prend une résonance particulière. Il a un écho singulier. Il paraît être en phase avec un positionnement diplomatique qui, dans la crise irakienne, manifeste les réserves de la France à l'égard des intentions américaines. Sans doute ne faut-il pas tout amalgamer. Mais il y a bel et bien un souci très français, que l'on pourrait résumer ainsi  : faire que le monde de l'après-guerre- froide, et celui de l'après-11 septembre 2001, donne tort à ceux qui prédisent un affrontement de civilisations ; faire qu'il ne soit pas celui d'incessantes mini-guerres entre le Nord et le Sud ; faire que la lutte contre le terrorisme ne prenne pas l'allure, de Kaboul à Bagdad, d'un combat de l'Occident contre l'Islam. La deuxième lecture du discours de M. Chirac est plus terre à terre. Elle tient aux charmes et aux particularités du théâtre franco-français. Quand le gouvernement affiche de plus en plus volontiers un profil droitier - en matière fiscale, notamment -, il a à cœur, parallèlement, de tenir un discours que la gauche ne peut renier. Et il arrive ainsi que ce qui fait la politique internationale peut aussi constituer une pertinente tactique sur le front intérieur.    haut
 
En Syrie, l'inquiétude secrète du pouvoir alaouite
 
par CLAUDE LORIEUX, publié dans le Figaro le 11 février 2003
Tranchant sur ses voisins, la Syrie affiche un calme imperturbable malgré la tempête qui s'annonce à ses portes, dans l'Irak voisin. La Jordanie, l'Egypte et l'Arabie saoudite sont écartelées entre leurs vieilles alliances avec l'Amérique et leurs opinions publiques révoltées par le soutien de George Bush à Israël et son acharnement contre l'Irak. Les attaques de la presse new-yorkaise et les leçons de démocratie venues d'outre-Atlantique ont pris Riad et Le Caire à contre-pied, laissant les gouvernants décontenancés et perplexes sur les intentions du chef de la Maison-Blanche à leur égard. A s'en tenir aux apparences, rien de tel en Syrie, régime autoritaire toujours inscrit sur la liste américaine des "Etats soutenant le terrorisme", mais qui aide les Etats-Unis à lutter contre Ben Laden, "leur donnant des informations qui ont sauvé des vies américaines", rappelle Mme Hussaina Chaabane, directrice de la presse au ministère des Affaires étrangères. On dirait que le souffle brûlant de l'actualité glisse sur la carapace du pouvoir alaouite.
Alors que, soucieux d'éviter l'exploitation politique de la guerre par les islamistes, le roi Abdallah II de Jordanie ajourne la date des élections, le président Bachar el-Assad confirme les législatives du 2 mars. A la différence de son voisin et contemporain - les deux appartiennent à la jeune génération des chefs d'Etat arabes -, Bachar el-Assad n'a pas à redouter une montée en puissance des Frères musulmans à la faveur des élections. La sélection des candidats est conduite par les services de sécurité qui "interviennent et téléphonent pour inciter les uns à se présenter, les autres à retirer leur candidature", témoigne un politicien. Le Rassemblement national démocratique, qui regroupe cinq partis, a jugé ce scrutin trop efficacement cadré par le pouvoir pour y participer. Il le boycottera donc. "La loi électorale n'a pas été modifiée" ? déplore son leader, Hassan Abdel Hazim, l'un des défenseurs des dix intellectuels condamnés l'an dernier. Paradoxalement, il ne sera vraisemblablement pas question de l'Irak pendant la campagne. Un candidat explique qu' "il est très difficile de parler de politique au Proche-Orient et que sur un sujet comme l'Irak on laisse la parole au gouvernement".
Israël, Irak... le régime affiche la sérénité des consciences en paix. Mme Hussaina Chaabane explique : "Notre situation en Syrie est plus facile à gérer qu'ailleurs. Nous avons une diplomatie indépendante et notre population l'apprécie." A ce stade, tout au moins, le dossier irakien est d'autant plus facile à gérer que Damas refuse catégoriquement d'envisager publiquement la réalité de la guerre. "Notre diplomatie s'active pour l'écarter", insiste une haute personnalité. Accusé d'avoir violé ce tabou et franchi une ligne rouge, le correspondant à Damas du journal panarabe al-Hayat, Ibrahim Hamidi a été embastillé. Il avait révélé "à tort" que Damas se préparait à un afflux de plusieurs centaines de milliers de réfugiés irakiens fuyant les bombardements américains... "Hamidi a touché à la politique étrangère", explique une personnalité à propos d'une arrestation qui risque de ternir l'image d'ouverture que souhaite donner le président Bachar el-Assad. Quant au ministre de l'Information, Adnan Omran, il rétorque qu' "en France, après tout, il existe des lois qui interdisent au philosophe Roger Garaudy et à l'abbé Pierre de dire des choses que nous autres Syriens considérons comme normales".
Second couac : après avoir toléré, fin 2002, une manifestation de Kurdes syriens, les Moukhrabarats de la police politique ont arrêté deux de leurs leaders. Malgré les assurances officielles selon lesquelles "les Kurdes sont intégrés dans la société syrienne", existerait-il un problème kurde suffisamment réel pour que les autorités s'inquiètent des retombées éventuelles de la guerre sur cette minorité non arabe ? Hussaina Chaabane s'interroge sur les conséquences non seulement sur la Turquie et l'Iran, mais aussi sur la Syrie, de bouleversements en Irak du Nord. "Les leaders kurdes irakiens Barzani et Talabani disent vouloir un Irak unifié. Mais qu'adviendra-t-il si la guerre éclate ? Les engagements de Barzani et de Talabani résisteront-ils à des événements qu'il est aujourd'hui difficile de prévoir ?" Comment affirmer en effet qu'à la différence de leurs cousins de Turquie ou d'Iran, les Kurdes de Syrie seraient insensibles à des changements en Irak du Nord ? Contrairement à son attitude lors de l'invasion du Koweït en 1990, la Syrie "ne participera à aucune guerre" contre l'Irak. Elle juge que "les Etats-Unis sous-estiment les conséquences d'un conflit sur la région", selon un officiel.
Il y a le dit et le non-dit. Un exemple : les Iraniens craignent, si les Américains tiennent l'Irak, d'être entourés d'Etats évoluant dans l'orbite de Washington. Le ministre de l'Information, Adnan Omran, n'évoque pas cette inquiétude à propos de la Syrie. Il rappelle seulement qu'en 1950 Damas avait qualifié la présence de la VIe flotte en Méditerranée de menace. Au fil des ans, et malgré la rivalité historique des partis Baas au pouvoir à Damas et à Bagdad, l'Irak est véritablement entré dans l'économie syrienne. Bagdad a offert un marché important aux productions d'Alep ou de Lattaquié. Le brut irakien qui arrive discrètement par le pipe-line Kirkouk-Méditerannée alimente l'économie syrienne et permet à Damas d'exporter sa production. En bouleversant ces flux commerciaux, la guerre ne peut que gêner le gouvernement du président Bachar el-Assad.
Une invasion de l'Irak ne risque-t-elle pas de provoquer la colère de la "rue syrienne" ? Un diplomate juge que "la Syrie est le pays arabe le moins vulnérable à l'agitation populaire, mais que les dérapages ne peuvent être exclus". Un Damascène évoque à ce propos le prêche entendu le vendredi précédent à la mosquée. "On manifeste en Europe et aux Etats-Unis contre la guerre, pas chez nous. Et les Irakiens sont nos voisins. Tenez vous prêts à réagir !", clamait le cheikh dans ce que ce fidèle qualifiait de "quasi appel au djihad contre les Etats-Unis". Il y a plus ! L'Amérique n'est pas seule concernée. Qu'ils prêtent ou non à George Bush l'intention de changer la carte politique du Proche-Orient, les intellectuels arabes s'accordent à penser que la chute du régime irakien ébranlera plus ou moins fortement d'autres systèmes politiques.
Certains s'en réjouissent dans la région. A preuve la confidence d'un intellectuel damascène. "D'Occident, dit-il, vous avez l'impression que tous les Arabes soutiennent Saddam Hussein et l'Irak contre Bush. En réalité, beaucoup pensent qu'il faut que quelque chose se passe. Sinon, rien ne changera jamais !" L'écrivain Michel Kilo, une des voix libres de la scène damascène, va plus loin : "La disparition du régime irakien sera très importante pour le régime syrien. Elle ouvrirait une nouvelle phase dans la région." Pour l'avocat Haitham Maleh, animateur de l'Association des droits de l'homme, dont le procès doit s'ouvrir ces jours-ci, "le pouvoir est nerveux. Ce qui se prépare est dangereux pour lui". Et pourtant, le président Bachar el-Assad conserve une vraie popularité. Les plus critiques en conviennent. Antoun Makdissi, un des grands anciens des lettres syriennes, dit : "Bachar n'a pas l'envergure de son père. Il est bien, mais il ne peut pas tout faire."
Dans les milieux proches du pouvoir, on fait valoir que la réforme de l'administration est en route, que celle des structures économiques se met en place, mais que l' "on ne peut pas engager la troisième étape, celle de la réforme politique, avant les deux autres". Un ancien fonctionnaire constate que "Bachar commence à pénétrer le mur de ciment des mauvaises habitudes". Le président se donnait deux ans pour changer le pays. Il en aurait dorénavant besoin de cinq, estime un intellectuel. Le contexte régional ne facilite pas les choses, ajoute-t-on. Un industriel s'inquiète que "l'opposition aux réformes soit de plus en plus remuante". Il souhaite que "le président brise rapidement les chaînes qui le bloque". Diagnostic pessimiste d'un résident étranger : "La population voulait participer à la vie politique, mais on ne le lui a pas permis. Le régime emprisonne des gens qui ne représentent qu'eux-mêmes et ne sont donc pas menaçants." Et pourtant, malgré la mise au pas du "Printemps de Damas", la société civile syrienne ne baisse pas complètement les bras. Elle serait même devenue, depuis les attentats du 11 septembre, un "facteur majeur". "Les gens parlent. Ils ont peur, mais ils parlent", témoigne l'écrivain Michel Kilo. La façade impassible d'une Syrie immuable se fissure. Selon Michel Kilo, "le régime est inquiet. C'est la première fois depuis trente ans".    haut
 
Près de 4.000 soldats syriens ont terminé leur retrait partiel du Liban-Nord
Les mouvements de troupes ont duré, comme prévu, cinq jours
 
paru dans l'Orient-le Jour le 26 février 2003

Le retrait partiel des troupes syriennes déployées au Nord s’est terminé lundi soir dans les régions à majorité chrétienne de Batroun et de Koura, a-t-on appris hier auprès d’une source haut placée des services de sécurité. Au terme de cette opération qui avait commencé mercredi dernier, l’armée syrienne s’est totalement retirée de plus de 10 positions dans le secteur de Batroun et quatre positions du secteur de Koura, a précisé cette source, sous réserve de l’anonymat. Les effectifs syriens ont également été réduits dans cinq positions de la région de Koura, a-t-elle ajouté. Ce retrait, le troisième depuis 2001, a concerné de 3.500 à 4.000 soldats, qui ont tous regagné la Syrie, avait affirmé une source militaire libanaise. Dimanche, un convoi composé de 40 transports de troupes remplis d’hommes et de matériel a traversé Tripoli avant de prendre la route de la Syrie, au nord. L’armée syrienne reste déployée en force à Tripoli et dans les autres provinces du Nord, notamment à Denniyé, Zghorta, Bécharré, Minyé et dans le Akkar. Moins de 20.000 soldats syriens, selon une source militaire libanaise, sont désormais stationnés au Liban, dont la majeure partie sur des promontoires du Mont-Liban dominant Beyrouth et ses environs et dans la plaine orientale de la Békaa, limitrophe de la Syrie.
Rappelons que Damas avait procédé à un premier redéploiement en juin 2001, un an après le retrait israélien du Liban-Sud, lorsque le gros des forces syriennes s’était retiré de Beyrouth et de sa région. Un nouveau retrait de la capitale et de sa grande banlieue avait eu lieu en avril 2002. Présentés comme des redéploiements, ces mouvements de troupes avaient en réalité ramené les effectifs syriens au Liban de 35.000 à 20.000. Bien qu’intervenu à la surprise générale, ce nouveau retrait a été présenté comme entrant dans le "cadre de l’application des accords de Taëf". Il convient de signaler toutefois qu’au-delà de la surprise qu’a constituée l’annonce du retrait partiel, surtout au niveau du timing, une grande opacité a entouré le mouvement des troupes syriennes, ses fondements, ses objectifs et sa portée.
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Télévision : Le retour de Ben Laden
 
par DOMINIQUE DHOMBRES, publié dans le Monde du 13 février 2003
Oussama ben laden a fait mardi soir un retour remarqué sur les écrans du monde entier. Son portrait en treillis militaire et turban est apparu sur la chaîne Al-Jazira pendant qu'était diffusé un enregistrement sonore de douze minutes. La voix est un peu haletante, on perçoit distinctement la respiration de l'orateur, mais le son est excellent. Un expert interrogé par CNN affirme qu'il s'agit bien de Ben Laden. Comme c'est le cas depuis les bombardements américains en Afghanistan, on l'entend mais on ne le voit pas. Ce procédé, sans doute involontaire, donne un effet particulièrement dramatique à l'intervention. C'est une voix qui parle d'on ne sait où, de la même façon que le terrorisme peut frapper n'importe où. Ben Laden ne prononce pas un discours, il psalmodie. Il a recours, comme toujours, à un langage intemporel, voire anachronique. "Nous suivons avec intérêt les préparatifs des croisés pour réoccuper l'ancienne capitale de l'Islam",dit-il. Peu importe que les Etats-Unis soient nés bien longtemps après l'époque des croisades. Pas question non plus d'utiliser un terme géographique précis, comme Bagdad. On n'est pas au XXIe siècle. On est dans un monde hors du temps, où les musulmans font éternellement face aux "croisés". Le régime en place en Irak est " apostat", c'est-à-dire qu'il a renié l'islam authentique et ainsi de suite. Ben Laden exhorte tous les musulmans, "dans les circonstances actuelles", à venir en aide à ces "apostats" contre les "croisés". Il les appelle à commettre des attentats-suicides. Il invite les Irakiens à pratiquer la guérilla urbaine, car "l'ennemi craint la guerre des rues". Il parle d'un "combat long et éreintant".
Le message de Ben Laden a bénéficié d'une véritable opération promotionnelle réalisée par Colin Powell. Le secrétaire d'Etat avait annoncé, dès mardi matin, l'existence de cet enregistrement. Al-Jazira a d'abord nié, puis reconnu l'avoir en sa possession. Les services de renseignement américains savent, apparemment mieux que la chaîne d'information arabe elle-même, ce qu'elle détient ou va recevoir. Les Etats-Unis avaient hâte qu'Al-Jazira diffuse cette bande qui démontre que Ben Laden et Saddam Hussein font, comme le dit le porte-parole du département d'Etat "cause commune". La guerre médiatique bat son plein, en attendant la guerre tout court.    haut
 
Afrique - Ecoutez le cri de la terre
 
par NOCKY DJEDANOUM, publié dans Libération le 22 février 2003
L'auteur est directeur de Fest'Africa (Festival de littérature africaine-Lille)
S'il est un continent où l'on peut mettre sérieusement en doute la sacralité de la vie, c'est l'Afrique. Guerres civiles ou sida, le continent ressemble à un effroyable sablier qui se vide au fur et à mesure que le temps passe. Et ce ne sont pas les discours attendus de nos chefs d'Etat réunis à Paris qui vont empêcher le sable de continuer à couler vers le bas. En certains endroits, la mort va si vite qu'on ne peut même plus ensevelir les corps. On creuse un trou, on y jette furtivement des cadavres en attendant d'autres cadavres. Le verbe enterrer même a disparu du vocabulaire des hommes. Pourquoi dire "enterrer" ? La terre ne veut plus de ce mot, la terre est fatiguée de s'ouvrir sans trêve à ce manque de dignité humaine élémentaire.
Nous, en Afrique, sommes otages des guerres qui ne nous regardent pas. Le Tchad, le Rwanda, le Burundi, l'Angola, le Congo, la RDC, le Liberia, la liste est longue. Un jour, on rêve qu'on va enfin respirer. Peut-être du côté de l'Afrique de l'Ouest. Et la Côte-d'Ivoire s'enflamme. La vitrine francophone de l'Afrique de l'Ouest ? C'est déjà le passé. On compte les morts. Hélas, il n'y a pas que les guerres. Parfois, je me dis que s'il est un combat, un seul à mener aujourd'hui sur notre continent, c'est d'abord celui contre cette terrible épidémie, le sida. Tous ces malades, tous ces morts, ce sont de jeunes hommes, de jeunes femmes, des enfants. Messieurs les chefs d'Etat de cette Afrique sanguinolente, vous devez écouter le cri de la terre. C'est un cri d'indignation et de désespoir. Vous avez la responsabilité de retourner le sablier, qu'en faites-vous ?    haut
 
Les archives secrètes du Vatican sur l'Allemagne nazie s'ouvrent aux historiens
 
par HENRI TINCQ, publié dans le Monde du 18 février 2003
Les archives secrètes du Vatican sur l'Allemagne nazie se sont ouvertes pour la première fois, samedi 15 février, aux historiens. Cette mesure, décidée par Jean Paul II il y a un an, était attendue par toute la communauté des chercheurs qui, depuis quarante ans que dure la polémique sur Pie XII (1939-1958), sur son aveuglement envers le régime hitlérien et son "silence" face aux crimes nazis et à l'extermination des juifs, réclamaient de la part de l'Eglise plus de transparence. Une mesure qui ressemble, toutefois, à une demi-mesure. Ce n'est pas avant 2005 que les archives de la période de la deuxième guerre mondiale, donc celle de la Shoah, seront ouvertes aux historiens. La période nouvellement accessible commence en 1922 et s'arrête en 1939. Elle couvre le règne du pape Pie XI, prédécesseur direct de Pie XII, élu à la veille de la guerre. Pendant ces années, Eugenio Pacelli, futur Pie XII, est nonce à Munich (1922-1925), puis à Berlin (1925-1929), avant d'être promu secrétaire d'Etat, c'est-à-dire premier collaborateur du pape Pie XI. En Allemagne, il assiste à la montée du nazisme et il est l'artisan du concordat de 1933 entre le Saint-Siège et les autorités hitlériennes. Les chercheurs vont être confrontés à un autre obstacle : les archives du Vatican ne sont pas centralisées. Les plus riches d'intérêt sont celles de la secrétairerie d'Etat, l'organe premier de l'administration et de la diplomatie vaticanes, mais seuls les documents de 1922 à 1939 relatifs aux rapports entre l'Allemagne et l'Autriche seront accessibles !
Pour en savoir plus, les historiens vont devoir faire le tour des congrégations romaines. A l'ex-Saint-Office (aujourd'hui congrégation pour la doctrine de la foi), ils pourront examiner les "dossiers" des livres de l'époque proposés à l'Index, notamment le Mein Kampf de Hitler et les échanges de notes à son sujet. L'ouvrage d'Alfred Rosenberg, l'idéologue du parti nazi, intitulé Der Mythus des 20. Jahrhunderts (le mythe du vingtième siècle), avait été condamné par le Vatican en février 1934, mais celui d'Adolf Hitler n'a jamais été mis à l'Index. Les chercheurs pourront aussi consulter les rapports préparatoires à la rédaction de la fameuse encyclique de Pie XI contre le nazisme, Mit brennender Sorge qui, en 1937, sera lue dans toutes les églises d'Allemagne. Ils pourront éclaircir l'intrigue de l' "encyclique cachée" (titre du livre des historiens Georges Passelecq et Bernard Sucheky, en 1995), condamnant la haine raciale et la persécution des juifs. Commandé à des jésuites américains par Pie XI à quelques mois de sa mort, en février 1939, ce document ne sera jamais publié par son successeur élu, Pie XII. Les historiens ont exprimé maintes fois leurs regrets devant les restrictions qui demeurent et qui empêchent des progrès plus décisifs pour la connaissance d'une période qui a vu naître les deux totalitarismes du vingtième siècle. La commission des historiens juifs et catholiques, ouverte à la demande de Jean Paul II en 1999, avait échoué deux ans plus tard faute, pour ses acteurs, de pouvoir mener librement leurs investigations au Vatican.    haut
 
Violente charge antibelge en Israël
Mercredi, la justice autorisait les poursuites contre Sharon pour crimes de guerre
 
par JEAN-LUC ALLOUCHE, publié dans Libération le 14 février 2003
La décision de la Cour de cassation belge d'autoriser le jugement d'Ariel Sharon, pour crime de guerre dans les massacres de Sabra et Chatila, en 1982, a soulevé un tollé en Israël. Le président de l'Etat, Moshé Katsav, a envoyé hier une lettre de protestation au roi de Belgique, Albert II : "Ceux qui entendent juger Israël devraient réfléchir à leurs propres actions passées." Le ministre de la Justice, Meïr Shitrit, n'a pas mâché ses mots : "Il est inacceptable qu'une nation insignifiante comme la Belgique s'érige en juge du monde entier... Cela sent la chasse contre Ariel Sharon, cette loi est due à des pressions sur la Cour." Benyamin Netanyahou, ministre des Affaires étrangères, a jugé cette décision "scandaleuse" : "Ceux qui luttent contre le terrorisme sont mis au banc des accusés, alors que les terroristes crient victoire..."
Immunité
Sharon avait déjà été jugé "responsable indirect" de ces massacres, menés par des phalangistes chrétiens, par une commission israélienne. Pour l'heure, il est couvert par son immunité de Premier ministre, mais le général de réserve Amos Yaron, directeur général du ministère de la Défense, peut se voir mis en cause au nom de ce principe de "compétence universelle" de la loi belge. Au moment des massacres de Sabra et Chatila, il commandait la division en charge de la région de Beyrouth. D'autres officiers supérieurs pourraient eux aussi être accusés ; Israël craint que les accords d'extradition entre pays européens ne puissent jouer en l'occurrence. C'est précisément sur la revendication de "compétence universelle" que les dirigeants israéliens comptent mener une campagne diplomatique, et non seulement judiciaire, contre une loi que la plupart jugent avant tout "politique". En la matière, les Etats-Unis sont des alliés tout trouvés. Par ailleurs, l'alignement de la Belgique sur la France et l'Allemagne dans la crise irakienne éclaire, selon nombre d'analystes, cette décision. D'autres attendent avec intérêt de connaître le sort réservé à Yasser Arafat, Fidel Castro et Saddam Hussein, eux aussi visés par cette mesure devant la justice belge.
Premier responsable
Une voix discordante s'est fait entendre dans ce concert d'indignations, celle du rabbin David Forman, président de l'Association des rabbins pour les droits de l'homme, qui écrivait dans Haaretz hier : "Sharon doit passer en jugement. Ici !", pour son rôle en tant que premier responsable de "la profanation des principes éthiques de Tsahal, forgés pour prévenir cette horreur-là [Sabra et Chatila] et pour la mort, aujourd'hui encore, d'innocents à Gaza et en Cisjordanie".    haut
 

Francophonie - Le sénateur Gérard Larcher au Liban-Sud
Projet de jumelage entre Jezzine et Nogent-sur-Marne

par ANNE-MARIE EL-HAGE, publié dans l'Orient-le Jour le 21 février 2003

Etablir un dialogue entre écoliers libanais et français, renforcer les liens francophones entre les jeunes des deux pays au moyen de jumelages, mais aussi donner aux municipalités du Liban-Sud une note d’espoir par le biais d’une coopération avec des localités françaises : tel était le but de la tournée effectuée hier dans la région du Sud, et notamment dans la ville de Jezzine, par les membres de l’association française "Les collectivités locales pour le Liban", présidée par le sénateur français Gérard Larcher. La délégation française s’est ainsi rendue chez le député de Jezzine, Samir Azar, après avoir rencontré le président de la municipalité, Saïd Bou Akl. Elle a, de même, visité la bibliothèque municipale, quelques ateliers de coutellerie, ainsi que les écoles publiques de la ville. C’est dans cette dernière étape que le sénateur Larcher a rejoint la délégation, après une visite au Premier ministre Rafic Hariri. Ayant mis en place, au début de l’année scolaire, un jumelage entre l’école publique primaire de Jezzine et celle de la ville française de Nogent-sur-Marne, l’association entend bien, cette fois, aller plus loin. En effet, après avoir équipé l’école primaire de Jezzine de deux ordinateurs, d’un appareil photo digital, d’un scanner, d’un accès à Internet pour une période de six mois, et avoir apporté aux élèves et aux enseignants l’assistance technique nécessaire à leur utilisation, "Les collectivités locales pour le Liban" envisage une coopération avec la ville même de Jezzine. 
Jezzine et le problème des déchets

Dans ce but, le maire de Nogent-sur-Marne, Jacques Martin, également conseiller général du Val-de-Marne, et le maire adjoint, Thérèse-Marie Thomé, ont étudié, dans un premier temps, avec le président de la municipalité de Jezzine, Saïd Bou Akl, les possibilités d’un jumelage entre les deux villes. Un jumelage qui serait incontestablement d’une grande utilité pour la ville de Jezzine. Car, comme l’a expliqué M. Bou Akl, les besoins sont grands, tant sur les plans écologique et socio-culturel qu’au niveau de l’ouverture de nouveaux marchés à l’artisanat de la région. Aussi, a-t-il insisté sur la nécessité de créer une station d’assainissement des eaux usées ainsi qu’une usine de recyclage des déchets durs, vu la menace que présente la pollution pour le tourisme estival. De même, a ajouté le président de la municipalité, l’aménagement d’une bibliothèque municipale et la réhabilitation du centre sportif figurent parmi les soucis majeurs du conseil municipal. Si les travaux d’aménagement de la bibliothèque ont déja été entamés, et malgré de nombreux dons effectués par les notables de la région, notamment par la famille de l’homme de lettres Antoine Ghattas Karam, qui a légué l’ensemble de sa bibliothèque à la municipalité, les fonds manquent encore pour permettre à Jezzine d’atteindre son objectif : avoir la meilleure bibliothèque du Liban. Quant au problème lié à l’artisanat de la coutellerie, dont Jezzine tire sa fierté, il est dû à la difficulté d’écoulement de la production. "Aujourd’hui, regrette M. Bou Akl, il ne reste que 5 ateliers de coutellerie sur 50."
Présentant à son tour la ville de Nogent-sur-Marne, une ville de 29.000 habitants tirant sa fierté de ses institutions éducatives publiques et privées, mais aussi de son riche patrimoine historique, Jacques Martin a évoqué les possibilités de jumelage entre les deux villes comme étant un "processus lent mais efficace", qui favoriserait le développement des relations entre les deux pays ainsi que la transmission des deux cultures, libanaise et française, dans le "respect mutuel des différences" et "la mise en valeur des richesses". Quant aux problèmes exposés par le président de la municipalité, M. Martin, en sa qualité de président de la commission d’assainissement des eaux usées du Val-de-Marne, a affirmé ne pas écarter la possibilité d’aider la ville de Jezzine à réfléchir à une solution à son problème de traitement des déchets. De même, exprimant sa satisfaction de la mise en place d’un échange sur le plan scolaire entre les enfants de Jezzine et ceux de Nogent-sur-Marne, le maire a mentionné l’éventualité d’aider la ville de Jezzine à écouler son artisanat de coutellerie.
Intéresser les jeunes

Au cours d’une visite de courtoisie à Samir Azar, député de la ville de Jezzine, Jacques Martin et Thérèse-Marie Thomé ont souligné leur désir de resserrer les relations entre les écoles des deux régions de Jezzine et de Nogent-sur-Marne, mais aussi de réfléchir aux dossiers relatifs aux problèmes d’assainissement vécus par la région. Accueillant avec enthousiasme les propositions des notables français, Samir Azar a insisté sur la nécessité de prêter une attention toute particulière à la population de Jezzine, notamment à la jeunesse défavorisée. "Car, a-t-il ajouté, il est indispensable de mettre à la disposition des jeunes des activités épanouissantes qui les protègent et les mettent à l’abri des tentations." Et de déplorer par ailleurs l’émigration vers la capitale qui touche la ville de Jezzine, dont la population se limite à 7.000 personnes durant l’hiver. Une population qui souffre du chômage vu le manque d’investissements privés dans la région. 
C’est lors de la visite des écoles publiques de Jezzine et notamment de l’école primaire, jumelée avec l’école primaire de Nogent-sur-Marne, que le sénateur-maire de Rambouillet, Gérard Larcher, a rejoint la délégation. Mettant en exergue les valeurs de démocratie, de diversité culturelle et de paix dans la légalité internationale, il a félicité les élèves de la classe de septième pour leur enthousiasme à coopérer avec les écoliers de Nogent-sur-Marne. Une coopération qui se traduit par la création d’une revue commune entre les élèves des deux régions, où des articles traitent de la vie, des habitudes et des personnalités importantes relatives à chacune des deux communautés. "Vous êtes l’espérance. Rien que pour vous, on a envie d’être les amis de Jezzine", conclut M. Larcher, qui se souvient par ailleurs avoir connu la ville dans les pires moments de la guerre. Avant de poursuivre leur tournée dans d’autres villages du Sud, M. Larcher et les membres de l’association française ont été les hôtes du président de la municipalité dans un restaurant de Jezzine, en présence du député Samir Azar et des membres du conseil municipal.
Larcher au Grand Sérail
Le Premier ministre Rafic Hariri a reçu hier au Grand Sérail le sénateur-maire de Rambouillet et président de l’association "Les collectivités locales pour le Liban", Gérard Larcher. M. Larcher était accompagné de l’ambassadeur de France, Philippe Lecourtier, du deuxième conseiller à l’ambassade, Alexis Le Cour Grandmaison, et de son conseiller, le Dr Nicolas Fadel, chef du service des urgences et de réanimation au Centre hospitalier de Rambouillet. A sa sortie du Grand Sérail, M. Larcher s’est déclaré optimiste quant à l’avenir du Liban, "malgré les tensions régionales et internationales".    haut

 
Les Emirats sur les traces des "temps de l'ignorance"
 
par HERVE MORIN, publié dans le Monde du 22 février 2003
Hérissée de tours et d'hôtels de luxe, ceinte d'autoroutes frangées de pelouses orgueilleuses et assoiffées, Abou Dhabi, avec son souk en sursis, n'a plus rien à voir avec la "petite ville de deux mille habitants" que découvrait l'infatigable Wilfred Thesiger, au terme de sa seconde traversée du désert des déserts, voici un peu plus d'un demi-siècle. Comme ses rivales Dubaï, al-Aïn ou Ras al-Khaïma, la capitale des Emirats arabes unis est sortie du désert irriguée par les pétrodollars. La frénésie de construction qui s'est emparée de ce peuple de Bédouins est à la fois une aubaine et une malédiction pour les archéologues : il n'est pas une route, un aéroport ou un immeuble qui ne sorte de terre sans exhumer des sites archéologiques. Mais qui ne menace en même temps de les détruire. "Nous faisons essentiellement du sauvetage et de la restauration", reconnaît l'Allemand Christian Velde, archéologue résident de l'émirat de Ras al-Khaïma. Mais l'activité archéologique, initiée il y a quarante ans par des Suédois, est bien plus intense que dans les Etats voisins - singulièrement l'Arabie saoudite, qui n'a pas la même curiosité pour ces "temps de l'ignorance" ayant précédé l'avènement de l'islam. "Les Emirats accueillent une douzaine d'équipes internationales", dénombre Peter Hellyer, directeur des études archéologiques des îles d'Abou Dhabi, qui souligne l'intérêt pour la préhistoire du chef de l'Etat, Cheik Mohammed Zayed ben Sultan Al-Nahayan. Une sorte d'émulation se fait même jour entre les différents cheiks - même si les étudiants locaux ne se pressent guère pour embrasser la carrière d'archéologue, moins prometteuse que celles liées à l'exploitation pétrolière.
"Ces vestiges aident les Emiratis à comprendre que leur pays n'est pas né il y a seulement quarante ans avec le pétrole, analyse le représentant d'un groupe pétrolier britannique. Plus grand sera leur passé, plus prometteur sera leur avenir." Certains n'avaient-ils pas hâtivement qualifié cette région éloignée des grandes civilisations de l'Antiquité de "cul-de-sac historique" ? C'est donc une "préhistoire nationale" que les archéologues, majoritairement étrangers, contribuent à tracer dans le sillon des bulldozers. L'occupation humaine de la région remonte à 6000 à 3000 ans avant notre ère, lorsque s'est ouverte une période plus humide favorable aux chasseurs cueilleurs. Le club de golf d'Abou Dhabi, dont les bords des fareways regorgent de pierres taillées et de tessons de poteries dégagés par le vent, porte témoignage de cette occupation au néolithique. "Il y a 5000 à 7000 ans, la côte était habitée par des pêcheurs, note Mark Beech, archéologue résident d'Abou Dhabi et spécialiste des poissons. Mais la vie devait être très dure."
Des échanges intenses
"Compte tenu de la rareté de l'eau, la civilisation ici ne pouvait développer de grandes structures, comme en Egypte ou en Mésopotamie, analyse Peter Hellyer. Mais ces gens étaient en relation avec les civilisations proches, par le biais du golfe, qui était une voie de communication naturelle." Dès le quatrième millénaire avant notre ère, la péninsule omanaise commerçait ainsi avec la Mésopotamie (l'Irak actuel), ainsi qu'en attestent des textes cunéiformes parlant du "cuivre de Magan". "Le cuivre était le pétrole de l'époque", résume Sabbah Abboud Jasim, archéologue résident de l'émirat de Charjah. En échange, la Mésopotamie et la vallée de l'Indus livraient leurs poteries, bijoux et diverses denrées. Les échanges entre la côte et le centre de la péninsule étaient eux aussi intenses, comme l'a prouvé l'analyse des ossements humains trouvés dans des oasis situées plusieurs dizaines de kilomètres à l'intérieur des terres et dont le collagène portait la trace d'ingestion de poisson et de coquillages. Certains imaginent même un système de transhumance entre la côte, les oasis et la montagne au fil des saisons.
L'évolution des sépultures permet de distinguer plusieurs périodes. Lors de la plus ancienne, dite Hafit (3200-2600 av. J.-C.), les tombes sont des sortes de niches, n'accueillant que quelques individus. Puis elles deviennent plus monumentales, le sommet de cet art funéraire étant atteint avec les tombes circulaires de type Umm an-Nar (2600-2000) aux parois lisses sculptées. Le cimetière préhistorique de Shimel (Ras al-Khaïma), aujourd'hui espace protégé, en offre de beaux exemples. L'une des tombes, de 14 mètres de diamètre, comportait douze chambres funéraires et a dû accueillir quelque 400 défunts. "Le rite funéraire comportait probablement deux étapes, explique Christian Velde. Après un certain temps, les corps étaient probablement sortis, brûlés, puis redéposés dans la tombe." Les sépultures s'allongent ensuite (période Wadi Suq, 2000-1600), pour atteindre parfois 30 mètres. L'âge du bronze (1600-1250) puis celui du fer (1250-300) verront la création de villages au sein des palmeraies, le recours à des systèmes d'irrigation souterrains (fallag) qui puisent l'eau sur le piémont des massifs du centre de la péninsule pour l'acheminer sur de longues distances. Des systèmes similaires ont été observés aussi bien dans le Maghreb que dans tout le Moyen-Orient. La question demeure ouverte de savoir si ces techniques, qui supposent une organisation sociale hiérarchisée et un niveau technique avancé, ont été importées ou développées sur place.
Suivront ensuite les époques hellénistique et parthe (300 av.-300 ap. J.-C.), marquées par un retour à des tombes individuelles, poursuivi lors de l'occupation sassanide (jusqu'en 632). Des indices archéologiques permettent de discerner l'irruption de l'islam : "Les ossements de porc disparaissent soudainement des sites", note Christian Velde, qui signale également une particularité culinaire de la région : "Des grains de café ont été retrouvés à Kush, soit deux siècles avant les premières mentions historiquement sourcées d'usage et de commerce du café." A l'orée de la période historique, les techniques archéologiques permettent aussi de discerner, au Xe siècle, une période de déboisement intense, pour trouver le combustible nécessaire à la fabrication du cuivre : "Vingt millions d'arbres ont été brûlés en soixante-quinze ans, indique Chrisian Velde. Cette industrie s'est ensuite effondrée très rapidement." Les Emiratis, engagés dans une marche forcée à la modernité, fondée sur l'exploitation du pétrole et des nappes phréatiques, sauront-ils entendre cet avertissement venu du passé ?
Une jeune archéologue de 88 ans
L'archéologie des Emirats a sa légende vivante, incarnée par une jeune Britannique pimpante de 88 ans, à la mise impeccable et au regard pervenche. Beatrice de Cardi est arrivée en 1968 dans l'émirat de Ras al-Khaïmah, à l'invitation du cheikh Saqr bin Mohammed al-Qasimi. Auparavant, l'archéologue impavide avait travaillé au Balouchistan iranien, où elle avait trouvé des poteries grises du troisième millénaire. Mais sa curiosité insatiable ayant froissé les autorités - "ils croyaient que je faisais de la contrebande" -, elle décida, à la suite d'équipes suédoises, d'explorer les Emirats pour voir si ces poteries n'y auraient pas été exportées. Si elle-même ne les a pas trouvées, "d'autres l'on fait", tandis qu'elle mettait la main sur des poteries Ming, signe de relations commerciales anciennes. Chaque année, elle revient dans le musée qu'elle a créé en 1987, pour enregistrer le matériel sur des bases de données, pour faciliter le travail de ses successeurs. Les méthodes ont changé, "mais on a toujours besoin d'un certain coup d'œil sur le paysage, pour savoir où les gens ont vécu." Un don ? "D'une certaine manière. Mais qu'il faut cultiver sur le terrain."
La tombe N de la nécropole d'Hili et ses 700  défunts
Sous les frondaisons du parc archéologique d'Hili, des chats tournent, faussement désinvoltes, autour du chantier de la tombe N. Cette fosse allongée, de 7×2 mètres, recèle en effet des milliers d'ossements humains, empilés sur plus de 2 mètres d'épaisseur, qui suscitent leur convoitise. "Un jour, nous avions oublié de recouvrir la tombe, ils en ont profité", se souvient Jérôme Rouquet, chercheur de la mission archéologique française aux Emirats arabes unis. Un choc, pour l'équipe qui opère avec des précautions infinies pour dégager ces ossements. La tombe a été mise au jour en 1984, à 1 mètre seulement d'une tombe ronde de type Umm an-Nar. On a d'abord cru qu'elle avait servi à vidanger cette sépulture classique. Mais on s'est aperçu que ses murs de soutènement comprenaient des pierres sculptées en ronde bosse, tirées des tombes circulaires toutes proches. La tombe N, datée d'environ 2200-2000 avant notre ère, est donc postérieure. Interrompues en 1989, les fouilles ont repris en 1998, s'inspirant des techniques d'anthropologie de terrain développées par Henry Duday et l'école d'anthropologie de Bordeaux. "Cette méthode de fouille permet de replacer chaque vestige - os, poterie ou parure - dans son environnement exact, explique Jérôme Rouquet. On aspire les sédiments jusqu'à ce que les os tombent, on photographie, on fait un dessin de toute la surface, chaque fragment est numéroté, pour être ensuite replacé en trois dimensions sur ordinateur." Un individu peut ainsi être suivi sur quinze décapages successifs.
Une population anémique
Ce travail fastidieux a permis de constater que la tombe n'était pas un simple ossuaire, mais qu'elle avait accueilli des individus entiers, "frais", explique l'archéo-anthropologue Gauthier Basset : "Il faut imaginer un caveau recouvert de dalles, où les fossoyeurs devaient marcher sur les cadavres et repousser les ossements pour faire de la place au nouveau défunt." Cette pratique funéraire a duré près de deux cents ans et on estime que 700 individus en ont bénéficié. "Cette population avait une espérance de vie de 30 à 40 ans, estime l'anthropologue écossaise Katherine McSweeney (université d'Edimbourg), qui a étudié quelque 50.000 ossements tirés de la tombe N. La moitié mourait avant l'âge adulte, et la moitié des enfants avant 5 ans." L'étude des dents montre que les enfants souffraient de malnutrition et que la population était largement anémique et atteinte de rachitisme. La tombe N a livré un grand nombre de poteries et de perles, étudiées par Sophie Méry, directrice de la mission. Les perles de cornaline proviennent du continent indien, celles en lapis-lazuli, des mines du Badakhchan, en Afghanistan. Sur les 800 poteries recensées, plusieurs dizaines proviennent de la vallée de l'Indus et du sud-est de l'Iran. Autant de signes d'échanges commerciaux établis dès l'âge du bronze ancien.
"Il y a quatre mille ans, l'économie était régie par le cuivre, dont les mines se trouvaient en Oman, précise Walid Yasin al-Tikriti, responsable du département des antiquités d'al-Aïn. Cette zone se trouvait sur la route entre Mésopotamie et Indus. Les gens étaient pêcheurs, chasseurs et commerçants." Si la nécropole d'Hili, devenue pour partie un jardin d'agrément, comprend onze tombes circulaires monumentales et des vestiges d'habitats en brique crue explorés par le Français Serge Cleuziou dans les années 1980, la tombe N reste la seule du genre sur le site. Mais l'équipe française ne désespère pas d'en trouver d'autres du même type. Etudiante en géologie, Aline Barrabès arpente les alentours armée d'un boîtier relié à des piquets fichés dans le sol. Elle enregistre les variations de résistivité apparente du terrain, afin de détecter des anomalies microgravimétriques qui pourraient indiquer la présence de vestiges souterrains. Pour l'heure, elle reste bredouille, mais la prospection ne fait que commencer.    haut 
 
Irak : vingt-cinq ans de gâchis
 
par DIDIER EUGENE, publié dans Ouest-France le 4 février 2003
Notre correspondant au Moyen-Orient, Georges Malbrunot, signe, avec Christian Chesnot, son confrère de Radio France Internationale, un livre très documenté sur l'Irak de Saddam Hussein.
Au moment où George Bush veut entraîner le monde à en finir avec le dictateur de Bagdad, les auteurs montrent l'énorme gâchis du dernier quart de siècle dans ce pays qui était le symbole de la modernité au sein du monde arabe. Gâchis provoqué par un système de pouvoir usant de tous les moyens des pires dictatures, à commencer par les assassinats politiques, puis par les déclarations de guerre à ses voisins (Iran, Koweït). Gâchis encouragé par les soutiens occidentaux, y compris en armement, à l'un des pays les plus solvables du secteur ; la France (comme les Etats-Unis, la Russie, l'Allemagne...) y a tenu une grande part, du temps de l'amitié Chirac-Hussein, confirmée sous Barre, puis après 1981. Gâchis d'une intervention internationale, en 1991, rendue nécessaire par les ambiguïtés de la politique américaine jusqu'à l'invasion du Koweït ; l'intervention a tué une puissance dangereuse, mais aussi des centaines de milliers d'Irakiens innocents et de Kurdes gazés par représailles de Saddam Hussein. Gâchis, encore, d'un embargo qui n'a fait que renforcer les travers du régime : la corruption, l'enrichissement de sa caste de dirigeants cyniques, les trafics avec d'autres Etats voyous. Sans oublier les ratés des inspections de 1998, qui donnèrent prétexte à de nouveaux bombardements américains et sur lesquels le livre donne de nombreux détails.
Avant un autre gâchis annoncé, il est bon de se plonger dans ce "portrait total" de Saddam Hussein. Il raconte son ascension et la mise en place de son pouvoir policier, son enfermement, mais aussi les erreurs de la communauté internationale. Dernière en date, l'invraisemblable et kafkaïenne bureaucratie onusienne financée par les prélèvements sur l'exportation du pétrole irakien. Le pétrole ? Son odeur recouvre les préparatifs de guerre. Comment pourrait-il en être absent? Mais il y a tant d'autres explications au nouvel acharnement américain. Le terrorisme ? "Contrairement à ses voisins iraniens et syriens, l'Irak ne l'a jamais exporté, tous les experts sérieux le reconnaissent", affirment Malbrunot et Chesnot. La menace d'armes de destruction massive ? "On est resté enfermé dans la logique scientifique des experts, celle du doute (...). Il est devenu politiquement incorrect de dire que l'Irak est désarmé." Alors, il faut revenir à la déclaration du vice-Premier ministre, Tarek Aziz, il y a quelques années : "Quoi que nous fassions, nous ne sommes plus rachetables." Chesnot et Malbrunot écrivent en conclusion : "S'il est un peuple que Saddam a détruit, c'est le sien. Bien peu d'Irakiens le regretteront, le jour où il sera chassé du pouvoir. Reste à s'interroger dans quelles conditions." Leur livre sonne désespérément comme un inéluctable "éloge" funèbre avant une guerre annoncée.    haut
 
Le défi américain
 
par JEAN-MARIE COLOMBANI, publié dans le Monde du 6 février 2003
Rarement une cause aura paru aussi entendue : par quelque moyen que ce soit, les Etats-Unis de George Bush veulent faire la guerre en Irak ; par tous les moyens dont ils disposent, les gouvernements de la "vieille Europe" - France et Allemagne - veulent l'éviter. Rarement ces derniers auront eu derrière eux, contre la guerre, une opinion aussi ferme et résolue, reflétant un sentiment largement répandu en Europe. Il est vrai que les conditions dans lesquelles pourrait s'engager une épreuve de force militaire entre l'armée américaine et quelques alliés face à Saddam Hussein laissent peu de place à la nuance. De quoi s'agit-il ? A priori, d'une idée fixe. Celle d'un président qui, avant d'être élu, promit "d'en finir avec Saddam" ; et qui, en vue de l'échéance désormais proche d'une nouvelle campagne présidentielle, veut en effet en finir avec le régime irakien. Un peu court, peut-être, mais probablement efficace. Quitte à dilapider le capital de solidarité spontané ou obligé qu'avaient fait naître les attentats du 11 septembre 2001.
En menant une guerre en Afghanistan, largement approuvée, le gouvernement Bush a défait un régime, celui des talibans, qui assurait la base arrière logistique de l'organisation terroriste Al-Qaida, auteur des attentats du 11 septembre. En voulant porter la guerre en Irak, il s'en prend à un régime qui, aussi détestable et condamnable soit-il, n'est pas impliqué - jusqu'à preuve du contraire - dans le terrorisme international. Comment George Bush passe-t-il d'une guerre à l'autre ? En soupçonnant Saddam Hussein d'être en tête de liste des fournisseurs potentiels d'Oussama Ben Laden. Certes, l'idéologie sépare l'Irakien du Saoudien, mais la haine de l'Amérique les réunit. La conviction britannique est aussi que ce n'est qu'une affaire de temps avant que Saddam Hussein n'apporte son appui à Ben Laden. C'est une conviction, pas un fait. L'argument américain est un peu différent : la seule virtualité du danger irakien impose d'agir préventivement. Telle est la leçon du 11 septembre : agir avant, pas après ; pouvoir empêcher qu'une menace vraisemblable ne prenne corps. Ces arguments expliquent, à Washington comme à Londres, le refus d'entrer dans un débat sur les "priorités" - selon lequel il faut d'abord se préoccuper de la lutte antiterroriste, puis du danger que représente la Corée du Nord, qui sont dans l'échelle des dangers courus bien plus graves ; pour l'une et l'autre capitale, il s'agit de mener la lutte aussi bien contre le terrorisme façon Al-Qaida que contre l'armement irakien. Ce qu'il faut empêcher, c'est leur couplage. Les Etats-Unis se reprochent de n'avoir pu penser "l'impensable" ; ils ne veulent pas encourir ce reproche une seconde fois.
Pourtant, l'opinion publique, massivement, condamne à ce stade le projet de guerre américain. Parce qu'elle perçoit la disproportion entre la réponse programmée - la guerre - et une menace qui n'est encore qu'à l'état de risque. A une menace virtuelle - l'Irak pourrait armer le terrorisme islamiste -, on répondrait donc par une guerre bien réelle. Aussi l'opinion réclame-t-elle des "preuves". Elle demande que soit établie la dangerosité "massive" des armes de l'Irak ; elle réclame l'expertise de l'ONU ; elle entend qu'avant de faire la guerre soit institué le casus belli. Faute de quoi elle serait fondée à s'interroger sur les vraies raisons de la guerre de George Bush. Car il s'agit aussi - c'est la raison majeure de la coupure entre l'Amérique et une large part de l'opinion du "reste du monde"-, à travers le cas irakien, du premier point d'application de la doctrine américaine d'aujourd'hui. Est en jeu la façon dont la "nouvelle Amérique" entend mener le monde. Avec un mot d'ordre : faire en sorte que les Etats-Unis ne puissent être ni menacés ni même défiés ; mettre à distance, à travers un gigantesque effort de défense et de recherche, tout rival potentiel ; et instaurer la fameuse action préventive, avec ou sans l'aval de la communauté internationale, pourvu que l'Amérique soit persuadée de l'existence d'un danger émergent.
Cette politique rompt avec la traditionnelle recherche du containment et la pratique de la dissuasion qui a dominé, pourtant victorieusement, le demi-siècle passé ; elle rompt aussi avec la doctrine Clinton, qui allait beaucoup mieux aux Européens en ce sens que, pour le président démocrate, "l'hyperpuissance" américaine lui créait des devoirs, tandis qu'aux yeux du républicain Bush celle-ci lui confère des droits. Dans le premier cas, cela permettait aux Etats-Unis de se rendre indispensables ; dans le second, cela fait des Etats-Unis une puissance "unchallenged" ; cela crée un déséquilibre et alimente un ressentiment universel. Cet état de l'opinion - catastrophique, car il mêle à une réprobation factuelle une phénoménale résurgence de l'antiaméricanisme, qui, pour certains gouvernements, tient lieu de politique -, ce scepticisme donc, est constamment réalimenté par le facteur Bush. Le style de Bush, sa façon d'être, sa rhétorique binaire, son "simplisme" quasi biblique : rarement président américain aura à ce point exprimé la conviction d'une partie de l'Amérique, celle qui momentanément gouverne, qu'elle seule incarne le Bien, que, puisque ce Bien est bon pour les Etats-Unis, il l'est pour le reste du monde ; et que sa recherche - qui passe par la tentative de redessiner la région autour de l'Irak - vaut mieux que la perpétuation du "chaos" dont est issu le 11 septembre 2001.
Le revers de cet universalisme new look est qu'il peut se lire comme un simple retour au nationalisme : n'est-on pas en présence d'une définition univoque de l'action extérieure, où tout dépend de la stricte définition des intérêts américains, jointe à une politique agressive de baisse du dollar ? Cette lecture-là ne pourra qu'encourager, encourage déjà les nationalismes chinois et russe à s'affirmer davantage. Dans ces conditions, il serait bon de surseoir, et de laisser toutes leurs chances aux inspecteurs de l'ONU. Non qu'il faille ou que l'on doive exclure la guerre a priori, comme le fait l'Allemagne. C'est au contraire en se gardant d'exclure le recours à la force que l'on est fondé à le refuser aujourd'hui, dans l'état actuel du dossier et plus encore de son contexte stratégique.
Arrières-pensées
Il est cependant impossible d'en rester là. En premier lieu, parce que l'ONU ne peut pas laisser les choses en l'état en Irak. Le pays est, de fait, sous la tutelle des Nations unies depuis 1991. S'il y a des sanctions "intelligentes" et peut-être efficaces depuis le printemps 2002, c'est bien parce que la communauté internationale estime que Saddam Hussein représente toujours un danger : pour ses voisins et, en Irak même, pour les Kurdes et les chiites. Pour les Américains, ou bien le dictateur irakien désarme, pour montrer qu'il n'a plus d'intentions belliqueuses, ou bien il doit être chassé du pouvoir. (N'est-ce pas précisément ainsi, mutatis mutandis, que l'on peut caractériser l'attitude de la France à l'égard de la Côte d'Ivoire de Laurent Gbagbo ?). Si l'on considère qu'il faut rejeter cette politique de "changement de régime", alors il faut dans le même temps dire quelle autre méthode serait meilleure pour mettre fin à une situation qui est dénoncée par le Conseil de sécurité, unanime autour de la résolution 1441, qui entretient la caste au pouvoir à travers le système pervers "Pétrole contre nourriture", et qui abandonne les Irakiens à l'arbitraire et à l'oppression.En d'autres termes, on ne peut rester enfermés dans le dilemme "guerre - non guerre". Et, pour cela, il faut être capable d'aller au-delà d'une simple réaction négative à l'attitude américaine. C'est tout le problème de l'Europe en général, de la France en particulier. Quelle est la doctrine stratégique que les Européens voudraient opposer à celle de la guerre préventive souhaitée par l'Amérique ? Quand nos chefs d'Etat et de gouvernement se sont-ils, ensemble, penchés sur la question ? Que sont-ils capables de proposer, fût-ce a minima ?
Quant à la France, à trop vouloir s'opposer sans proposer, elle court le risque non seulement de s'isoler, mais aussi de réalimenter les doutes sur ses motivations propres : ne sont-elles pas à rechercher du côté de cette fameuse et fumeuse "politique arabe", souvent invoquée, jamais définie, dont on sait qu'elle signifie une assez grande complaisance vis-à-vis des régimes en place, de la Syrie à la Libye ? Bref, les Etats-Unis n'ont pas le monopole des arrière-pensées, y compris pétrolières. Avant que ne s'ouvre le délai de quelques semaines qui nous sépare d'une seconde résolution du Conseil de sécurité de l'ONU et du prévisible déclenchement d'un conflit avec l'Irak - à moins que la France ou d'autres Européens ne parviennent d'ici là à définir une troisième voie entre la coopération passive et la guerre -, nous devons relever deux défis. L'un est immédiat : bien qu'il puisse exister des raisons objectives de vouloir régler rapidement le problème irakien, la façon dont le gouvernement américain pourrait chercher à saisir cette occasion pour, en réalité, s'affranchir des obligations d'un ordre international à peine naissant n'est pas acceptable. Le respect de la légitimité internationale doit prévaloir : les inspections de l'ONU doivent donc pouvoir aller à leur terme.
Le second défi est celui que les Etats-Unis représentent à travers leur volonté d'assurer sur le long terme une suprématie qui ne garantit pas un monde stable et équilibré. Ce défi-là concerne l'Amérique elle-même : elle n'est pas monolithique. Des hommes comme Clinton et Powell sont les adeptes d'un partenariat avec l'Europe qui repose sur une politique de containment et de développement. C'est la bonne voie, celle qui a fondé hier la cohésion euro-atlantique, qui peut la ranimer demain. D'autres, autour de Bush, considèrent que, puisqu'ils sont une puissance "morale", il n'y a pas de limite à cette puissance : cette voie-là est dangereuse, et ne peut que conduire à l'écartement des deux rives de l'Atlantique. Ce nouveau défi américain est aussi lancé aux Européens. A eux de comprendre, sans s'aligner, mais sans s'opposer systématiquement non plus, que le siècle attend que du Vieux Continent émerge une puissance, pacifique, et non pacifiste, pleinement partenaire, et non satellite des Etats-Unis. Pour construire dans l'ordre international ce qui a si bien réussi dans le "modèle" américain : un système de checks and balances. Ne prenons pas le risque d'effacer durablement un chemin à peine entrevu.    haut

 

 
 
 
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