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par PATRICK SABATIER, publié
dans Libération le 12 décembre
2002
L'Europe s'élargit et, prise de
vertige, se demande ce qu'est
l'Europe. Hérodote se posait la
question il y a 2.500 ans.
Evoquant le rapt d'Europe par
Zeus, il notait que "le
plus curieux est que la Tyrienne
Europe était de naissance
asiatique et qu'elle est
venue... de Phénicie (aujourd'hui
le Liban) en Crète, et de Crète
en Lycie (aujourd'hui la
Turquie)". Sans
remonter si loin, l'Europe a
connu de multiples avatars et
frontières. Tour à tour, ou
tout à la fois, espace culturel
à identité religieuse (la chrétienté)
ou philosophique (les lumières),
vaste marché de libres-échanges
porteurs de prospérité, ou
puissance stratégique
ambitionnant de peser sur la sécurité
du monde. Identité, sécurité
et prospérité sont les trois
termes d'une équation européenne
qui a varié selon le poids donné
à chacun d'eux et celui qui la
posait.
Le big bang du passage de
l'Union de 15 à 25 en change
une nouvelle fois les termes. Il
projette les 455 millions
d'Européens dans un avenir
qu'aucun d'entre eux n'est
capable de prédire, mais sur
lequel tous doivent
s'interroger. Ils vont devoir se
défaire de concepts et de réflexes
hérités d'une ère révolue où
l'impératif était de
cicatriser des haines
ancestrales et de faire pièce
à la menace communiste. Entre
des rêves irréalisables et la
crainte de l'asphyxie, ils
doivent trouver le cap qui
permettra à l'Europe de se métamorphoser
en un colosse aux identités
multiples, mais prospère, démocratique
et pacifique, sans précédent
dans l'histoire. Pour commencer,
leurs dirigeants vont devoir les
convaincre que l'aventure mérite
d'être vécue.
haut
Quelle
guerre contre l'Irak ?
Les "faucons" du
Pentagone, le désordre mondial et
la réprobation d'Israël
par GERARD CHALIAND, publié
dans le Figaro le 2 décembre 2002
L'auteur
est géostratège, spécialiste
des conflits. Il a récemment
publié L'Arme du terrorisme aux
éditions Audibert
La décision de mener l'opération
destinée à mettre fin au régime
de Saddam Hussein est prise,
dans la mesure où elle va
permettre aux Etats-Unis
d'amorcer un projet ambitieux.
En son essence, la "grande
stratégie" américaine
envisage de remodeler le
Moyen-Orient par la démocratie
dont l'Irak fédéral de demain
devrait être le modèle. Les
Etats-Unis vont donc tenter,
comme jadis au Japon, de greffer
la démocratie en Irak, après
la chute du régime de Saddam
Hussein. Cette démocratie
coercitive sera alors présentée
comme contre-modèle aux
autocraties voisines, surtout à
celles qui sont hostiles aux
Etats-Unis. En d'autres termes,
l'idéologie démocratique sera
utilisée à des fins
diplomatiques comme, il y a un
quart de siècle, les droits de
l'homme ont été instrumentalisés
pour affaiblir les dictatures
rivales et nullement pour gêner
les alliés. Durant vingt-cinq
ans, jamais l'Arabie saoudite,
par exemple, n'avait été
critiquée pour ses violations
des droits de l'homme. Ce qui,
depuis les lendemains du 11
septembre 2001 n'est plus le
cas, l'Arabie saoudite n'étant
désormais plus perçue comme un
allié privilégié.
Contrairement à ce que pense
une importante partie des
opinions publiques européennes,
l'éviction de Saddam Hussein et
de son régime sera
favorablement accueillie par la
plupart des Irakiens, Arabes
chiites et Kurdes, qui, à eux
seuls, représentent 75% de la
population et n'ont cessé d'être
opprimés depuis trente-cinq
ans. Paradoxalement, tandis
qu'en Irak les Etats-Unis seront
perçus comme des libérateurs
par une majorité d'Irakiens, la
rue musulmane, et plus particulièrement
arabe, percevra ceux-ci comme
des agresseurs. C'est, entre
autres, le prix de la politique
menée par Washington dans le
conflit israélo-palestinien, où
rien n'a été fait pour geler
le processus des colonisations,
ce qui constitue le problème
essentiel. Les Etats-Unis se
trouvent dans une situation
unique dans l'histoire. Jamais
un Etat européen n'a disposé
d'une telle supériorité sur
ses rivaux. Ni l'Espagne de
Philippe II ni la France de
Louis XIV ou de Napoléon, ni la
Grande-Bretagne ou l'Allemagne
par la suite. Or, depuis
l'effondrement de l'Union soviétique
qui marque la grande rupture
dans l'histoire récente, l'hégémonie
américaine est totale. La
guerre du Golfe en a été une
première illustration mais il a
fallu près d'une décennie et
la montée au pouvoir de George
W. Bush pour que la volonté de
tirer partie de cette supériorité
se manifeste de façon aussi
ouverte.
Le Pentagone n'a cessé
d'oeuvrer, particulièrement
depuis une décennie, afin
d'accentuer l'avance
technologique des Etats-Unis,
creusant ainsi un écart devenu
écrasant. La tentation de l'unilatéralisme
est la conséquence de l'hégémonie
américaine. Celle-ci s'est
manifestée sur divers problèmes,
que ce soit sur des questions d'écologie
ou de concurrence économique.
Mais nulle part la volonté des
Etats-Unis n'est apparue aussi
nettement affirmée que dans les
décisions politiques et
militaires qui ont suivi le choc
mobilisateur du 11 septembre
2001. La guerre d'Afghanistan a
créé les circonstances
permettant, après l'Azerbaïdjan,
d'assurer une présence américaine
en Ouzbékistan, en Kirghizie
et, plus récemment, en Géorgie.
Les considérations économiques
liées aux hydrocarbures en Asie
centrale s'ajoutent au projet
politique qui, peut-être, à
long terme, vise à contenir la
Chine. La guerre en Irak débouche,
pour Washington, sur des
perspectives considérables,
tant sur le plan économique que
politique.
Divers observateurs, dont Robert
Kagan, ont rappelé ce qui
distingue les Etats-Unis de
l'Europe et que Tocqueville
avait déjà relevé en
insistant sur ce qui paraît
comme une différence aussi
nouvelle qu'essentielle : la
perte de volonté chez les Etats
européens. Rien de neuf en
cela. Au lendemain de la Seconde
Guerre mondiale, l'Europe
occidentale, ruinée, s'en
remettait aux Etats-Unis pour la
protéger. Trente-cinq ans plus
tard, tandis que l'Europe était
devenue plus prospère que
jamais, il en était de même
lors de la crise des missiles.
En somme, avec une population
plus nombreuse que celle de
l'Union soviétique, et beaucoup
plus riche, les Etats européens
continuaient à compter sur les
Etats-Unis pour assurer leur sécurité.
Certes, la Grande-Bretagne et la
France s'étaient dotées de
l'arme nucléaire. Charles de
Gaulle, en son temps, avait fait
au mieux, avec des moyens limités.
Mais l'Europe se retrouvait
incapable de résoudre par
elle-même des conflits
concernant des Etats européens
de force moyenne, comme la
Yougoslavie. La Bosnie, puis le
Kosovo en ont été les démonstrations.
Dix ans après l'effondrement de
l'Union soviétique, alors que
l'Europe est plus peuplée et économiquement
largement égale aux Etats-Unis,
son potentiel militaire reste
une caricature. L'Europe n'a pas
récemment perdu le sens des
rapports de force. Elle ne l'a
jamais recouvré, au lendemain
de la Seconde Guerre mondiale,
sauf exceptionnellement.
Ce qui est neuf, ce n'est pas de
constater l'impotence européenne,
mais l'apparition affichée
d'une volonté impériale aux
Etats-Unis, qu'exprime
actuellement la politique
poursuivie par l'administration
de George W. Bush. Rien ne
permet d'espérer des
perspectives nouvelles pour
l'Europe, dont l'élargissement
accéléré diminue d'autant la
cohésion et, par voie de conséquence,
l'expression d'une volonté
politique. Cet élargissement ne
peut que conforter les
Etats-Unis assurés, sauf sur
des questions commerciales, de
trouver une Europe divisée. L'éventuelle
entrée de la Turquie en Europe,
qu'appuient les Etats-Unis, ne
ferait qu'accentuer l'influence
de ces derniers. Les Etats-Unis
ont bénéficié d'un large
appui international pour l'expédition
punitive effectuée en
Afghanistan, il n'en est pas de
même pour l'opération projetée
contre l'Irak. Des voix
nombreuses et autorisées se
sont élevées aux Etats-Unis,
comme en Europe, pour que
Washington sollicite l'aval des
Nations unies afin de s'en
tenir, au moins dans les formes,
au respect des règles
internationales. La France, la
Russie, membres du Conseil de sécurité,
ont cherché, chacun à leur
manière, à faire obstacle à
l'unilatéralisme américain. On
a souligné le danger potentiel
que pouvait faire peser la
doctrine de l'action préventive.
Celle-ci menace des règles
internationales patiemment élaborées
et mises en place. Mais les
Etats-Unis tiennent par-dessus
tout à conserver leur liberté
d'action. Bien que Saddam
Hussein ait consenti aux
inspections, il serait étonnant
que les conditions du déroulement
de celles-ci satisfassent
Washington.
L'opération projetée aura lieu
dans quelques semaines. L'enjeu,
aux yeux des faucons du
Pentagone, est trop important,
puisque la disparition du régime
de Saddam Hussein est la
condition sine qua non de
leur "grande stratégie"
dont l'Irak n'est que le premier
acte. Celle-ci vise, en
instituant un régime à
vocation démocratique en Irak,
à isoler l'Iran, à
marginaliser, grâce au pétrole
irakien, l'importance de celui
d'Arabie saoudite. La présence
de la Syrie risque de devenir
problématique au Liban. Les
Palestiniens se retrouvent, avec
la montée irrésistible des
ultra-nationalistes en Israël
et l'accélération de la
colonisation, à la fois assiégés
et atomisés. L'Etat
palestinien, en Cisjordanie,
n'est pas dans les projets du
Likoud. Par voie de conséquence,
la grande stratégie américaine
reste, à l'échelle du
Moyen-Orient, chargée d'ambiguïtés
et devra faire face à
l'humiliation et au ressentiment
qu'elle ne pourra manquer de
provoquer. Les nouveaux Césars
du Pentagone auront plus de
difficultés avec la paix
qu'avec la guerre.
haut
Les Libanais
suivent la crise irakienne d'un
regard distant
par MOUNA NAIM, publié dans
le Monde du 25 décembre 2002
Les Etats-Unis ont récemment
recommandé à leurs
ressortissants de ne pas se
rendre au Liban. Le département
d'Etat a apporté trois
justifications à cette décision :
primo, une missionnaire évangéliste
américaine, Bonnie Penner
Witheral, a été assassinée
fin novembre à Saïda,
chef-lieu du Sud, quelques jours
après le dynamitage de trois
lieux de restauration rapide
estampillés américains. En
deuxième lieu, les auteurs de "nombreuses
attaques terroristes" contre
des Américains durant la guerre
civile qui a ravagé le Liban de
1975 à 1990 sont toujours présents
dans le pays ; enfin, en dépit
du calme qui prévaut dans le
Sud limitrophe d'Israël, "le
Hezbollah et les Palestiniens
pourraient accentuer leurs
activités sans prévenir".
Le Liban est ainsi venu
s'ajouter à la longue liste des
pays du Proche-Orient où,
singulièrement depuis qu'ils
battent les tambours de la
guerre contre l'Irak, les
Etats-Unis estiment que leurs
personnels et leurs intérêts
sont en situation précaire.
"Un moindre mal"
A en juger pourtant par le
climat qui règne à Beyrouth,
l'affaire irakienne semble à
des lieues des soucis des
Libanais, davantage préoccupés
par l'interminable saga du
conflit qui oppose l'Etat à
deux sociétés privées du téléphone
portable et par les conséquences
sociales possibles des projets
gouvernementaux de
privatisations. Le fait que leur
pays ait payé très cher,
pendant des années, le prix des
ondes de choc des multiples
crises régionales n'est sans
doute pas étranger à cette
indifférence, au moins
apparente. Il n'y a eu aucune
manifestation de soutien à
l'Irak, ni contre les Américains
ces derniers mois. Le Liban
n'est visiblement plus la caisse
de résonance de tous les
conflits régionaux, même si la
guerre qui menace perturbera,
sans l'ombre d'un doute, les
relations économiques prospères
que Beyrouth a nouées avec
Bagdad, surtout depuis le rétablissement
de leurs relations diplomatiques
il y a près d'un an et
demi. "Les gens ne
portent désormais d'intérêt
politique qu'à ce qui relève
de leur sécurité personnelle,
et l'affaire irakienne n'est pas
de nature à la menacer", estime
Elias Khoury, rédacteur en chef
du supplément hebdomadaire du
quotidien An Nahar.
"Ils ne s'enthousiasment
pas plus pour Saddam Hussein que
pour les Américains. Le premier
est un affreux dictateur que nul
ne pleurera et le colonialisme
américain est si stupide et à
courte vue qu'il en fait presque
regretter le colonialisme européen !
Entre les deux, les gens ne
voient pas de troisième voie.
La résistance palestinienne est
devenue un pôle plus affectif
que politique. D'où une indifférence
mêlée de tristesse."
Le fait est suffisamment
singulier pour être relevé,
constate de son côté Joseph
Samaha, rédacteur en chef du
quotidien libanais Al-Safir :
ce sont les gouvernements arabes
et non ce que l'on appelle la
"rue" qui, jusqu'à
maintenant, ont tout fait pour
entraver une attaque américaine
contre Bagdad. Peut-être,
nuance-t-il aussitôt, "ne
faut-il pas se fier aux
apparences. Nul ne sait ce qui
couve sous la cendre". Ce
qui est certain, en revanche,
c'est que "l'Irak n'a
jamais occupé la place de l'Egypte
dans les consciences arabes et
Saddam Hussein n'a jamais eu le
poids ni l'envergure de [feu
le président égyptien] Gamal
Abdel Nasser". Samir
Qassir, éditorialiste d'An
Nahar, apporte une
explication supplémentaire :
la popularité du président
irakien en 1990 tenait à un
sentiment très largement partagé
que son pays était victime d'un
complot qui visait à briser un
Etat en plein développement. "Ce
n'est plus le cas aujourd'hui ;
et puis les gens n'aiment pas
les perdants, surtout lorsqu'ils
ne sont pas dignes." A
tout prendre, n'hésite-t-il pas
à dire, "entre la
domination [américaine] et
la marginalisation dans laquelle
se trouve aujourd'hui l'ensemble
du monde arabe, la première est
un moindre mal. Le mouvement est
toujours préférable à
l'immobilisme et le seul et
unique projet de changement dans
la région est américain !".
Enfin, dans le remaniement
général qui s'annonce, "l'ancien
marxiste que je suis est peut-être
séduit par la perspective de
voir l'alliance entre les
Etats-Unis et l'Arabie saoudite
rompue".
L'avenir de la tutelle
syrienne
Car pour tous, il ne fait aucun
doute que le changement de régime
en Irak n'est que le premier
objectif des Etats-Unis, qui
accentueront ensuite leur
pression sur de nombreux Etats
de la région, l'Iran ou
l'Arabie saoudite venant en tête
de liste, selon les
interlocuteurs. Tous mesurent
les risques de voir le chaos
s'installer en Irak, mais tous
estiment également que dans le
cas contraire, et si les
Etats-Unis vont jusqu'au bout de
leur projet de faire de l'Irak
un "modèle" régional,
plus rien ne pourra être comme
avant dans la région, à
commencer par les régimes. Tous
craignent également de voir
Israël bénéficier de la
guerre en Irak pour accentuer
son intransigeance envers les
Palestiniens. Le fait que
l'administration de George W. Bush
ait fait appel à des membres de
la vieille garde - John
Poindexter et Eliot Abrams -
jugés hostiles aux Arabes paraît
un signe de bien mauvais augure.
"Washington a d'ores et
déjà voté pour le Likoud et
Ariel Sharon aux prochaines élections
israéliennes",
s'indigne Joseph Samaha. Seule
une poignée de Libanais prévoit
que, dans les bouleversements
projetés après une
intervention militaire contre
Bagdad, la Syrie devra mettre
fin à la tutelle qu'elle exerce
sur le Liban. Les plus réalistes
estiment que Damas sera
seulement forcé de retirer son
appui au Hezbollah libanais et
aux organisations palestiniennes
jusqu'au-boutistes et améliorer
quelque peu ses performances en
matière de respect des droits
de l'homme.
haut
L'armée israélienne
a fait exploser un stock
alimentaire de l'ONU à Gaza
L'aide destinée aux Palestiniens
était principalement financée
par la Commission européenne
par GILLES PARIS, publié dans
le Monde du 5 décembre 2002
Les relations difficiles
qu'entretiennent les Nations
unies et Israël se sont
alourdies d'un nouveau
contentieux, dans la nuit de
samedi à dimanche 1er décembre.
Au cours d'une incursion menée
dans le nord de la bande de
Gaza, l'armée israélienne a
fait exploser un bâtiment de
trois étages dont le
rez-de-chaussée était utilisé
comme entrepôt par le Programme
alimentaire mondial (PAM.) Selon
l'agence des Nations unies, 537 tonnes
de biens alimentaires ont été
détruites : 413 tonnes
de farine, 107 tonnes de
riz et 17 tonnes d'huile végétale.
Elles devaient être distribuées
à 41.300 Palestiniens,
alors que la situation
humanitaire est particulièrement
difficile à Gaza. La valeur de
ces stocks, qui avaient été
financés, pour l'essentiel, par
la Commission européenne, a été
estimée par le PAM à 271.000 dollars,
soit à peu près autant d'euros.
Cette destruction a suscité le "trouble"
des Etats-Unis, dont a rendu
compte laconiquement un
porte-parole du département d'Etat.
Selon des sources de sécurité
israéliennes contactées
mercredi matin 4 décembre,
les soldats engagés dans une opération
contre des "terroristes"
n'avaient pas eu
connaissance de l'existence de
ces stocks, et des
investigations étaient toujours
en cours.
La version donnée par le PAM
est bien différente. "Vingt
blindés israéliens ont encerclé
le bâtiment le 30 novembre
vers 22 h 30,
raconte Jean-Luc Siblot, le
responsable régional du PAM. Ils
ont fait descendre dans la rue
les familles palestiniennes,
environ une dizaine, qui
habitaient dans les étages,
au-dessus de l'entrepôt. Selon
les informations que nous avons
pu recueillir, ils semblaient
rechercher deux hommes qui
auraient été arrêtés à
cette occasion. Les soldats ont
ensuite fouillé le bâtiment
avec des chiens. Ils ont arraché
les portes de l'entrepôt,
clairement identifié comme un
entrepôt du PAM, et ils ont
passé les stocks au peigne fin.
Ensuite, ils ont tout fait
exploser. L'opération a duré
en tout environ deux
heures." Le responsable
du PAM déplore "un
total manque de
communication" de la
part de l'armée israélienne. "Pas
un seul responsable militaire
israélien, avant, pendant ou
après l'incursion, n'a pris la
peine de joindre le PAM. Nous
aurions au moins pu tenter de déplacer
la nourriture à temps",
regrette-t-il. Jean-Luc Siblot
estime que, compte tenu des
quantités importantes de
nourriture, il aurait fallu à
l'agence au moins douze heures
pour vider l'entrepôt.
La destruction de ces stocks a
d'autant plus choqué l'agence
et son principal donateur pour
cette opération que
l'acheminement de cette aide
alimentaire de base avait été
particulièrement difficile
compte tenu de l'isolement dans
lequel est maintenue la bande de
Gaza depuis le début du soulèvement
palestinien. Une cinquantaine de
kilomètres seulement séparent
le port israélien d'Ashdod de
l'unique voie d'accès pour les
marchandises à ce territoire
palestinien, mais la lourdeur
des procédures de contrôle
imposées par les Israéliens
avait été telle qu'il avait
fallu deux mois, selon le PAM,
pour que le transfert des 537 tonnes
puisse être effectué. Ce
nouvel incident est intervenu à
la veille de la publication, le
2 décembre, d'une lettre
ouverte signée à titre
individuel par 64 fonctionnaires
internationaux des Nations unies
employés dans les territoires
palestiniens. Dans cette lettre,
la première du genre depuis le
début de l'Intifada Al-Aqsa,
ces fonctionnaires exigent des
autorités israéliennes que
justice soit rendue après la
mort d'Iain John Hook, le
responsable de l'agence des
Nations unies chargée des réfugiés
palestiniens (Unwra), tué par
l'armée israélienne le 22 novembre
à Jénine. Iain John Hook avait
été victime d'une erreur,
selon l'armée qui avait reconnu
sa responsabilité, à l'intérieur
du périmètre occupé par
l'agence dans le camp de réfugiés
de Jénine. "Seules les
pires sociétés permettent à
des bandits en uniforme de tuer
sans crainte d'une
sanction" des
travailleurs humanitaires,
estiment les signataires, qui dénoncent
en outre, "depuis deux
ans, une politique de harcèlement
croissant et de violence de la
part des militaires" israéliens.
haut
La
publicité francophone cherche à
résister, dans sa diversité, à
la suprématie anglo-saxonne
Réunis dans la capitale
libanaise, les professionnels
francophones tentent de dynamiser
les échanges au sein de leur
large communauté
par FLORENCE AMALOU, publié
dans le Monde du 6 décembre 2002
Il y a quelques semaines, pour
la première fois, un sommet de
la francophonie a eu lieu sur
une terre arabe, au Liban.
Symbolique. Dans sa foulée, des
publicitaires libanais mais
aussi marocains, suisses,
tunisiens, algériens, belges,
camerounais, ivoiriens, de
France métropolitaine et
d'outre-mer, ainsi que des
Canadiens se sont retrouvés
pour le 16e Mondial
de la publicité francophone. Et
tenter de résister, ensemble.
Pendant quatre jours, dans un hôtel
ultramoderne reconstruit au
centre de Beyrouth, ils ont réfléchi
aux caractéristiques de leur
production publicitaire, se sont
questionnés, avec une perplexité
chaleureuse, sur l'existence
d'une approche commune capable
d'incarner dans cette région du
monde une alternative au
discours occidental sous
domination anglo-saxonne. Pas
facile sur le plan publicitaire,
non plus, de présenter un front
groupé. Le contexte est tendu.
Depuis deux ans, la langue française
subit de multiples attaques dans
le domaine publicitaire. "Vous
êtes-vous transformé en petit
cochon-tirelire qui n'investit
que dans le sable dans lequel il
peut cacher sa tête ?"
interroge ainsi une création alémanique
diffusée dans le cadre de la
campagne nationale pour la
relance économique, auprès
d'un million de Suisses romands,
dépités par le mauvais usage
de leur langue. Elle jouxte
d'autres annonces suisses aussi
acrobatiques, telle celle des dérailleurs
Campagnolo, "une gamme
de produits projetés vers le
2000, construits pour une
nouvelle génération de
bicyclettes qui rendent encore
plus émotionnante la
passion".
L'espace économique francophone - 10 %
de la population mondiale, 12 %
de la production, et 17 %
des échanges dans le monde -
est pourtant une réalité. Son
bras armé, la publicité, l'est
également même si elle perd régulièrement
du terrain, au Proche et
Moyen-Orient notamment. Au Liban - avant
la fermeture, le 4 septembre,
par les autorités judiciaires
de la deuxième chaîne du pays,
MTV, tribune de l'opposition chrétienne
antisyrienne, qui diffusait en
français -, les spots
francophones ne représentaient
que 8 % du total de la
publicité télévisée, contre
13 % huit ans auparavant.
L'arabe littéraire et dialectal
est aujourd'hui largement utilisé
pour faire la promotion des
produits de consommation
courante, les lessives, les
produits alimentaires et
d'entretien. L'anglais est
utilisé pour les cigarettes,
les voitures, le matériel électronique.
Et les spots français qui
dominaient la scène médiatique
dans les années 70 ? Ils
deviennent l'apanage du luxe, de
l'habillement, des cosmétiques.
La persistance des valeurs
francophones, "l'expression
de la liberté",
affirme Farid Chehab, président
de Leo Burnett Moyen-Orient, se
retrouve dans l'humour utilisé
par la publicité francophone.
Il diffère de l'humour arabe
caractérisé par sa forme
exclusivement parlée, de
l'humour britannique fondé sur
les non-dits, et des "grosses
ficelles américaines, avec excès
de langage, humour du geste et
de situation", qui
continuent à exporter l'american
way of life.
Au Québec, par exemple, le
ressort est souvent celui du
langage, au Maroc, le rire peut
naître d'images utilisées
seules, en Belgique, le comique
de situation et l'autodérision
dominent "entre le
zwanze (foutage de gueule),
l'irrévérence et une teinte de
surréalisme magrittien",
explique Eric Hollander, de
l'agence Air à Bruxelles. Ces
spots ont des traits fort différents
selon leur continent d'origine,
mais ils sont compris tant les
valeurs qu'ils utilisent pour
mettre en avant ce qu'ils ont à
vendre sont partagées. En ce
sens, les publicitaires
francophones estiment désormais
avoir une carte à jouer, au
rythme et suivant ces
intonations propres, entre le
Nord et le Sud, entre l'Est et
l'Ouest. "Je suis
surpris de constater la ferveur
derrière la démarche",
observe Vincent Malone, le président
du Mondial. C'est un fait, les
affiches placardées dans les
rues participent, comme les séries
télévisées, des échanges
interculturels, voulus ou forcés.
Désormais, en raison du
contexte géopolitique tendu,
les entreprises sont singulièrement
perçues comme étant "non
neutres". Il y eut les
draps noirs jetés sur les
distributeurs de boissons
Coca-Cola en Inde après les événements
du 11 septembre 2001. Puis
les entreprises américaines
rencontrant de plus en plus de
difficultés à travailler dans
la zone du Golfe. Le 6 novembre,
l'Iran interdisait toute
publicité pour les produits américains,
le "Grand Satan",
disent-ils. Il n'en est, pour
l'instant, rien des publicités
francophones.
haut
paru dans Ouest-France le 31
décembre 2002
La paix est le Bien commun le
plus indispensable à l'humanité.
Evidence, dira-t-on. Pourtant,
cette évidence semble difficile
à réaliser, peut-être parce
que nous ne réfléchissons pas
assez à ce que nous appelons
paix, à ce qu'est la paix. La
paix, pour les penseurs chrétiens,
pourrait se définir comme :
la tranquillité de l'ordre.
Mais de quel ordre s'agit-il ?
Sur quoi, cet ordre qui devrait
être tranquille, devrait-il être
fondé ? Sur la liberté ?
Mais, alors, l'ordre
totalitaire, dictatorial,
autoritaire, si répandu encore
de par le monde et qui s'appuie
essentiellement sur la privation
de liberté de ses assujettis
n'est pas un ordre acceptable.
Sur la justice et l'équité ?
Mais, alors, l'ordre libéral
qui laisse libre cours aux échanges,
mais qui aboutit à des disparités
énormes entre pays et à l'intérieur
des pays eux-mêmes, est-il véritablement
un ordre ? En effet, les
disparités vont croissantes :
le produit intérieur brut (PIB)
des nations le met bien en évidence.
Ainsi, au Kenya, le PIB par
habitant et par an est de 326 $.
Mais, en France, il atteint
27.890 $ et aux Etats-Unis
37.600 $. Dans la région du
Moyen-Orient, le PIB en Israël
est, par personne, de 15.600 $,
en Egypte 1.140 $, en Irak
1.060 $. En Extrême-Orient, le
PIB par habitant au Vietnam est
de 428 $, 507 $ en
Inde, 476 $ au Pakistan,
1.070 $ en Chine... De tels
écarts engendrent-ils ordre ou
déséquilibre dans le monde et
dans les diverses régions du
monde ?
Liberté ou licence ?
Cet ordre tranquille pour
favoriser la paix doit
certainement être fondé sur la
vérité. Mais sommes-nous dans
un ordre acceptable, lorsque,
contraires à la vérité, la
propagande ici, la publicité
fallacieuse là fourvoient les
gens et les peuples dans des
directions qui sont contraires
à leurs intérêts authentiques ?
Lorsque la liberté est
faussement présentée comme la
liberté de tout faire, y
compris de nuire aux autres par
son comportement et par ses
choix ? Lorsque, faute de
lucidité, on confond liberté
et licence ? L'ordre
tranquille, base de la paix,
doit sûrement aussi être
l'expression du respect de
l'autre, de l'attention qu'on
lui porte, du soin que l'on
prend de lui, en un mot d'un
amour sincère. Mais qu'en
est-il d'un amour sincère dans
un ordre qui tolère la faim sur
une planète dont les ressources
pourraient nourrir tout le monde ?
Un ordre qui réserve, de fait,
aux plus riches les médicaments
qui peuvent soigner efficacement
les épidémies tel le sida si répandu
précisément dans les
populations les plus pauvres ?
Ainsi, les Etats-Unis
viennent-ils de bloquer
l'application de l'accord
international de Doha passé en
2001 qui facilitait la
production et l'importation de
copies génériques de médicaments
et l'Union européenne ne s'est
pas montrée ferme vis-à-vis
des Etats-Unis.
Nécessité d'un
changement radical
Sommes-nous véritablement dans
un ordre acceptable lorsqu'on
admet de provoquer, par nos
styles de vie, des pollutions si
considérables qu'elles mettent
en cause l'avenir de notre planète,
et donc des populations qui
l'habiteront demain ? Or,
les modèles de développement
des sociétés, dites avancées,
que nous prétendons même étendre
aux pays dits en voie de développement,
sont terriblement destructeurs :
effet de serre, destructions de
sols arables, épuisements des
ressources d'énergies fossiles
au profit de quelques-uns.
Ainsi, les Etats-Unis par
exemple consomment 25 % du
pétrole mondial produit
annuellement. Et nous faisons de
même de ce côté-ci de
l'Atlantique. Tout en sachant
cela, nous n'arrivons pas à bâtir
un ordre qui redresse de tels
errements. Nous refusons
d'entendre des prophètes, tel
Ivan Illich qui appelait à un
changement radical.
Pire, tout se passe encore comme
si "les politiques
internationales (y compris économiques)
se placeraient dans une sorte de
'zone franche' où la morale
n'aurait aucun pouvoir" (1).
"Le matérialisme
technique nous fait construire
de plus en plus de veaux d'or
que nous idolâtrons... Nous
souffrons incontestablement d'un
déficit de la pensée",
disait récemment le président
du Conseil pontifical de la
culture, le cardinal Poupard
(2). Et l'on pourrait
ajouter que nous souffrons aussi
d'un déficit de volonté. En
effet, il faudrait, sans
attendre, "se projeter
au-delà du présent [état de désordre
du monde] et imaginer de
nouvelles formes d'ordre
international qui soient à la
mesure de la dignité
humaine" (1).
La paix toujours menacée
Jean XXIII, le père du concile
Vatican II, avait proclamé
solennellement, voici quarante
ans, que "les chemins
de la paix devaient passer par
la défense et la promotion des
droits humains
fondamentaux". C'est lui
qui avait déterminé dans
l'encyclique Pacem in terris
ces quatre piliers de la paix :
liberté, justice, vérité,
amour que vient de rappeler
Jean-Paul II dans son message
pour la Journée de la paix du 1er
janvier 2003. A-t-on avancé
depuis cette époque ? Ce
message rappelle les deux façons
de comprendre, de construire la
cité terrestre qui s'opposaient
dans un climat de suspicion et
de défiance, risquant de
conduire le monde au conflit
nucléaire. Cette sorte de
guerre, dite guerre froide, est
désormais terminée. Cependant,
une autre forme de guerre surgit
et se diffuse, créant une insécurité
qui s'étend au monde entier :
le terrorisme servi par des
kamikazes nihilistes. La paix
est toujours précaire et
toujours menacée.
Jean XXIII, cependant, savait "que
les choses ne sont pas toujours
comme elles apparaissent en
surface. Malgré les guerres et
les menaces de guerre, il y a
quelque chose d'autre à
l'oeuvre dans l'histoire
humaine... quelque chose comme
une révolution
spirituelle". Il la jugeait
indispensable à l'épanouissement
et même à la survie de
l'humanité, ce qui rappelle la
pensée attribuée à Malraux : "Le
XXIe siècle sera
spirituel ou il ne sera
pas." Il s'agit donc, bel
et bien, aujourd'hui de trouver
ou de retrouver le sens de la
vie, le respect de l'homme.
"Le rationalisme a
malheureusement limité la
vision de l'homme au mesurable,
au quantifiable", disait
encore le cardinal Poupard.
N'ayons pas peur, au-delà des
chiffres, de retrouver le sens
du mystère, en même temps que
le sens de la solidarité entre
les hommes d'aujourd'hui et ceux
de demain. Voilà ce que nous
pouvons formuler comme voeux à
l'aube de cette année 2003.
(1) Message de Jean-Paul
II pour la Journée de la paix,
1er janvier 2003
(2) Le Figaro,
28-29/12/2002.
haut
Les chrétiens
d’Irak vivent dans la peur et la
paranoïa collective
L’embargo et les menaces d’une
nouvelle guerre rendent l’air
irrespirable
par JOANNE FARCHAKH, publié
dans l'Orient-le Jour le 30
décembre 2002
Les chrétiens
d’Irak, une minorité en voie
de disparition ? Dans les années
80, leur nombre dépassait les
deux millions. Aujourd’hui,
ils sont environ 800.000, toutes
églises confondues. Chaldéens,
assyriens, arméniens,
catholiques ou orthodoxes, ils
sont tous aujourd’hui unis par
la peur. La peur d’un
lendemain incertain. La peur
d’une guerre contre leur terre
natale et le cauchemar de voir
leur pays déchiré par la
guerre civile. Dans ce dernier
cas, ils craignent de voir leurs
communautés prises entre deux
feux : les chiites et les
sunnites. Cette peur n’est pas
le fruit de sentiments
"paranoïaques", mais
d’un quotidien de plus en plus
difficile. Certes, la laïcité
du parti Baas au pouvoir a assuré
jusqu’à présent la liberté
du culte à toutes les
confessions d’Irak, et les chrétiens
se sentaient privilégiés. Leur
bonne éducation et le commerce
leur permettaient d’accéder
à différents postes au sein de
l’Etat, mais l’animosité et
la haine à l’égard de l’Europe
et de l’Occident, associées
implicitement à leur religion,
fait leur malheur. Soudain, ils
ne sont plus considérés comme
de simples citoyens Irakiens et
c’est leur identité
religieuse qui passe au premier
plan. "On ose même nous
demander si nous serons loyaux
envers notre pays ou si l’on
soutiendra les chrétiens d’Occident",
note un assyrien père de
famille.
Cette peur et ce refus ont été
incarnés dernièrement par un
meurtre. Sœur Cécile a été
sauvagement assassinée dans son
monastère des religieuses
dominicaines chaldéennes, rue
de Palestine. Ses 70 ans ne lui
ont été d’aucun secours face
aux "voleurs", tels
que l’avait assuré l’enquête
de la police irakienne. En tout
cas, les trois agresseurs ont été
jetés en prison… pour
quelques jours. L’amnistie générale
déclarée par le président
Saddam Hussein, après les élections
présidentielles, a par la suite
permis aux trois hommes de
circuler librement dans les rues
de Bagdad.
L’importance du clan
Si la vendetta est profondément
ancrée dans la société
irakienne, elle exige toutefois
le soutien d’un clan puissant
et nombreux. Or les chrétiens
n’ont pas ce privilège. L’émigration
et la mort des jeunes sur les
fronts de la guerre ne leur
permettent pas de s’imposer en
force. On raconte même que les
chrétiens se sentent si menacés
qu’ils cherchent à fuir les
ennuis. Ainsi, en cas
d’accidents ils réparent la
voiture du tiers, même si leur
responsabilité n’est pas établie. Vivre
discrètement est devenu pour
eux une sorte d’exigence
sociale qui, malheureusement, ne
cesse de croître. Dernièrement,
une nouvelle loi a été votée
interdisant les noms propres
occidentaux. "Les chrétiens
et arméniens d’Irak ne
peuvent même pas jouir du luxe
de choisir le prénom de leurs
enfants", note un chaldéen
âgé de quarante ans et père
de trois enfants. Un répertoire
de quarante prénoms est mis à
leur disposition, ils en
choisissent un et enregistrent
l’enfant. Sinon, il n’est
pas reconnu par l’Etat. Cette
loi a pour objectif
d’islamiser le pays par la
force et non de réduire les
différences entre chrétiens et
musulmans, comme l’affirment
les responsables. Mon aînée
s’appelle Olivia, le cadet se
prénomme Oliver et le benjamin
Patrick. Si j’ai un quatrième
enfant, ce sera Loukaï, Alaa ou
Koussaï… Des prénoms sans
aucun lien avec notre culture ou
notre religion", déplore-t-il.
Passer inaperçu
Mossoul est considérée comme
le fief des chrétiens d’Irak
depuis des siècles. Dans ces
contrées ont été édifiés
les premiers monastères du pays
et le plus grand nombre d’églises.
Les antiques villages chrétiens
continuent à être habités et
les gens parlent araméen ou
syriaque. Pour eux, l’arabe
est la langue du commerce et des
papiers officiels. Dans ces
lieux, les gens se sentent protégés.
Ils vivent dans leurs petites
communautés, enseignent le catéchisme
à leurs enfants et sont invités
à la messe au son des clochers,
interdits dans les autres villes
d’Irak. Ceux qui ont quitté
leur maison familiale pour vivre
dans les villes perdent très
vite cette sécurité. Telles
ces nonnes qui ne se déplacent
plus en habit religieux. "Même
pour aller à l’université,
elles vont en tenue de ville,
sinon elles attendent un taxi
pendant plus d’une
demi-heure", se plaint un
prêtre catholique. Toujours
est-il que cette terrible
situation s’est aggravée
durant ces deux dernières années.
L’embargo et les menaces
d’une nouvelle guerre rendent
l’air irrespirable. Au milieu
de cette tension, chacun réagit
à sa façon. Et la peur
engendre une sorte de paranoïa
collective. On cherche le
coupable et le traître.
Malheureusement, en ce début de
siècle où tout est perçu à
travers le prisme de la
religion, les chrétiens sont
devenus la cible d’une société
fuyant une guerre qui leur est
imposée par d’autres chrétiens.
Pour la préservation
de la culture chrétienne
"Est-ce
que tu parles chrétien ?"
Tel est le mot de passe utilisé
par les chrétiens d’Irak pour
se reconnaître et
s’identifier. Parler chrétien
signifie en fait parler
syriaque. Car les communautés
assyriennes et chaldéennes ont
su préserver de génération en
génération leurs traditions
ancestrales et leur langue. Dans
leurs foyers et leurs églises,
le syriaque demeure la langue de
la communauté utilisée même
pour les publications
religieuses. Transmettre ce
savoir est considéré comme un
devoir. "Il s’agit de la
préservation de notre culture
et de notre identité",
explique un assyrien, professeur
à l’Université de Bagdad.
"Dans cet objectif, nous
envoyons nos enfants aux classes
de religion affiliées aux églises.
C’est là-bas qu’ils
apprennent le catéchisme et la
grammaire syriaque",
ajoute-t-il. Il est important de
souligner que depuis la
nationalisation des établissements
missionnaires, l’enseignement
de la religion chrétienne a été
interdit dans les écoles, sauf
si les enfants de confession chrétienne
en sont majoritaires.
Pour les jeunes, apprendre le
catéchisme dans les salles des
églises est aussi un bon alibi
pour se retrouver entre amis.
Les hauts murs des monastères
leur offrent le refuge nécessaire
pour échanger des informations
et faire de nouvelles
connaissances. Cela se passe
avec la bénédiction des
religieux. Certains d’entre
eux craignent en fait que
l’insoutenable tension régnant
au sein de ces communautés
n’affecte les jeunes
psychologiquement ; et pour les
réconforter, ils leur offrent
souvent leurs "propres
asiles". "Ils ont
besoin de respirer et de vivre
leur âge, la situation actuelle
les en prive. Surtout que la
campagne de la foi islamique
lancée par le gouvernement
irakien, depuis quelques années,
rend la vie des chrétiens plus
difficile à gérer. Garçons et
filles ne peuvent plus se fréquenter
librement dans les lieux publics
; même jouer de la musique
occidentale est très mal
vu…", note un religieux
assyrien.
Huit femmes pour un homme
Certes, les statistiques
officielles manquent en Irak,
mais les curés des paroisses et
les évêques avancent des
chiffres approximatifs.
"Nous sommes maintenant à
huit femmes pour un homme dans
notre communauté", note un
curé syriaque-orthodoxe.
"Les guerres et l’émigration
constituent les piliers de notre
malheur. Tous les jours, des
jeunes hommes franchissent la
frontière du nord de l’Irak
à la recherche d’un avenir
meilleur sous d’autres cieux,
n’importe où. Pour eux, vivre
en Europe dans les camps des réfugiés
est plus avantageux que d’être
ici", poursuit-il. Un
grand nombre de ces émigrés
n’a pas encore dépassé les
25 ans. Diplôme universitaire
en poche, ils fuient le service
militaire prenant avec eux les
économies de la famille et
laissant derrière eux des cœurs
brisés. "Comment trouver
des maris à toutes ces jeunes
filles ? Comment assurer la
continuité de toute cette
civilisation ?", déplore
un curé chaldéen. "De
toute ma famille, cousins et frères
rassemblés, je suis le seul à
vivre encore ici. Ils se sont
tous installés en Suède et
m’invitent souvent à les
rejoindre. Mais je ne peux pas
quitter ce pays, c’est la
terre de mes ancêtres. Je serai
un étranger partout ailleurs.
Qui partagerait avec moi ce
sentiment ? Difficile à
deviner. Depuis deux décennies
le quotidien se rendurcit. Je ne
cesse en fait de me demander
quel sera le nombre des croyants
dans 20 ans ? Après deux mille
ans de croyance et de pratique,
fermerons-nous les portes de nos
églises ? Est-ce le dernier
chapitre de notre
histoire", conclut-il ?
Plaidoyer
pour une étude approfondie
Les monastères
du nord de l’Irak sont d’une
beauté indicible. Troglodytes,
ils témoignent du calvaire de
la naissance de cette religion
au IVe siècle. Les parois des
églises de Mossoul sont
recouvertes d’un marbre vert
orné de motifs décoratifs, géométriques
et floraux. Les bas-reliefs des
représentations humaines et
animales cherchent les trois
dimensions. Cet art qui a vu le
jour au Moyen Age s’est développé
au cours des siècles, mais son
évolution reste malheureusement
peu connue du monde
scientifique. En fait, les
chercheurs spécialistes en art
chrétien irakien sont une denrée
très rare. Et pourtant, cet art
mérite toute attention. Par
ailleurs, les chrétiens d’Irak
ont conservé un mode de vie
millénaire. Les vieilles dames
de Mossoul se couvrent toujours
de l’abbaya noire rappelant le
tchador iranien. Et dans les
villages chaldéens, les femmes
portent leurs robes fleuries et
les turbans multicolores. Ces
traditions vestimentaires sont
actuellement très concurrencées
par le jeans et la nouvelle mode
mondiale. Quant aux manuscrits,
tous les couvents en recèlent
et attendent impatiemment
qu’un chercheur vienne révéler
leurs secrets. Les églises d’Irak
ne disposent pas de moyens
financiers ou académiques pour
soutenir de grands projets de
recherche, mais sont prêtes à
aider toute autre institution
consciente de la singularité de
leur culture.
Les
reliques de sainte Thérèse, un
message de paix en temps de
guerre
Il y a
quelques jours, les reliques de
sainte Thérèse de l’Enfant Jésus
ont quitté l’Irak pour
retourner en France, après un séjour
de quarante jours. De Bagdad à
Bassorah puis à Mossoul, les
grandes églises de ce pays ont
pu ainsi profiter de la bénédiction
de cette sainte. "Sa présence
parmi nous est un message de
paix, note l’archevêque de
Bagdad pour l’église latine
Mgr Jean Sleimane, et son séjour
regorgeait d’agréables
surprises." "Nous
avions organisé le voyage de
Beyrouth à Bagdad par voie de
terre, mais à la dernière
minute un donateur nous a offert
son avion personnel pour faire
le voyage. A l’aéroport
de Bagdad, une foule de trois
cents personnes nous attendait.
En larmes, elles tenaient leurs
bougies et chantaient des
louanges. Pour elles, pour nous,
la présence de ces reliques
dans ce pays était le plus beau
cadeau. Car elles nous donnaient
de l’espoir",
ajoute-t-il. Cet espoir était
profondément senti par les
Irakiens. Nadia, une jeune fille
de quinze ans, affirme :
"J’ai prié pendant des
heures. Je lui ai demandé la
paix à notre peuple et que tous
les gouverneurs du monde
retrouvent la raison." Son
amie Myriam avoue en souriant
qu’elle a surtout prié pour
son père vivant depuis des années
au Danemark. "Il me manque,
mais on n’obtient pas des
visas pour se rendre chez lui,
et il lui est interdit de
revenir. L’avenir semble
incertain sauf, intervention
divine." Les vœux varient
selon l’âge des croyants. Les
tout-petits venaient aux églises
réciter les chants. Les
responsables des activités les
avaient en fait préparés
pendant des semaines. C’était
surtout des chants de paix.
Les reliques ont fait la tournée
des grandes églises de Bagdad,
toutes communautés confondues.
Puis, elles ont été au Sud, à
Bassorah. Le nombre des chrétiens
de cette ville, à majorité
chiite écrasante, ne dépasse
pas les dix mille. Mais
l’accueil était des plus
chaleureux. "Des
femmes en tchador attendaient
aux portes de l’église,
demandant la permission d’y
entrer. Elles voulaient aussi
prier, c’était très émouvant",
affirme l’évêque Sleimane.
En fait, dans les traditions
religieuses chiites, les
reliques revêtent une
importance particulière. En
Irak, le plus grand nombre de
mosquées referme un mausolée
et les reliques d’un saint
homme. Puis le voyage pour le
Nord a suivi. Trois véhicules
seulement accompagnaient les
reliques. Une discrétion voulue
par les organisateurs. Les
Irakiens voyaient en ces
reliques une marque positive.
"Le retour des experts de
l’Onu et les inspections se déroulant
sans obstacles en sont la
preuve", assure l’évêque
Sleimane, qui poursuit :
"Un grain de sable peut arrêter
un réacteur d’avion. Notre
prière sera ce grain de sable
face à tous ces soldats bardés
d’armes sophistiquées."
haut
Le
retour du Saint Empire
Comme
au Moyen Age, les Etats se
retrouvent dans une confédération
où profit et marché remplacent
la religion
par JEAN-GABRIEL BLIEK, publié
dans Libération le 31 décembre
2002
L'auteur
est professeur à l'Institut d'études
politiques d'Aix-en-Provence
La dernière réunion du G8 à
Kanakaskis (Canada), du 25 au 27
juin dernier, montre bien que la
réunion informelle de 6 pays en
1975 à Rambouillet est devenue
le forum annuel de la gestion du
monde. Ce n'est plus la simple réunion
de contact, voulue par le président
Valery Giscard d'Estaing, des
principaux chefs d'Etat de la
planète. Le G8 représente
maintenant le retour à un mode
de gouvernement frappé au coin
du sacré : le Saint Empire
aboli officiellement depuis
1806, quand François II
renonce, sous la pression de
Napoléon, à la couronne impériale.
Le G8 l'a ressuscité en
retrouvant son inspiration. Le
Saint Empire remonte à la nuit
étoilée de sacré de
l'Occident. Le 2 février 962,
Othon est couronné empereur à
Rome. L'empereur règne sur un
ensemble de royaumes qui ont
pour raison d'être la même foi
catholique et la même volonté
à lutter pour elle. Le Saint
Empire est la continuation avec
d'autres moyens de l'Empire
romain revu et corrigé par la
tradition germanique d'élection
du chef. Dante, au début du
XIVe siècle, définit le Saint
Empire comme le régime qui sépare
le spirituel, domaine du pape,
du temporel dévolu à
l'empereur. A l'empereur le
pouvoir, au pape l'autorité.
Aujourd'hui, le monde a retrouvé
son unité comme au Moyen Age.
Les différents Etats se
retrouvent dans une sorte de
confédération floue dont le
porte-drapeau sont les
Etats-Unis. A son niveau le plus
élevé en terme de puissance,
elle se matérialise par le G8,
réunion autour de l'
"empereur" des différents
souverains les plus riches du
monde. Mais, que vient faire le
Saint Empire dans ce qui
s'apparente à un club très sélectif
?
C'est qu'il ne faut pas oublier
le second versant du Saint
Empire, représenté par la
papauté. Aujourd'hui, la
science économique a remplacé
la religion. La religion est à
la fois une morale, une
explication du monde et
l'affirmation que le monde d'ici
bas est inférieur à un monde
supérieur invisible. La science
économique avec l'apologie du
marché comme régulateur par
excellence de la vie se glisse
dans les habits à l'abandon de
la religion. La morale ? C'est
le profit qui distingue les
meilleurs et qui est leur récompense.
L'explication du monde ? Ce
n'est plus la providence c'est
le marché qui la fournit. Dante
ne disait-il pas en 1309 dans le
Banquet que "la
Providence procède souvent de
façon occulte à notre endroit
étant donné que souvent les
actions humaines cachent leur
intention aux hommes mêmes".
Comment ne pas y voir la main
invisible d'Adam Smith ? Pour l'économiste,
dans la Richesse des nations en
1776, chaque individu est "conduit
par une main invisible à
remplir une fin qui n'entre
nullement dans ses intentions.
Tout en ne cherchant que son intérêt
personnel, il travaille souvent
d'une manière bien plus
efficace pour l'intérêt de la
société que s'il avait réellement
pour but d'y travailler". Pour
les adeptes de l'évangile du
marché, les hommes ne
comprennent pas ce qu'ils font
mais leurs actions contribuent
sans qu'ils le sachent à un
plan d'ensemble.
C'est ce que nous dit Hayek, père
du néolibéralisme, quand il
insiste sur la découverte de
possibilités inconnues que le
marché permet. Pour lui, le
marché est un ordre spontané
aux résultats imprévisibles
mais toujours satisfaisants. Le
marché est un jeu avec ses
gagnants et ses perdants. La règle
du jeu est la même pour tous.
On ne peut déceler aucune
injustice, puisqu'il n'y a
aucune volonté de nuire de la
part de la société. L'ennui,
c'est que dans cette apologie le
marché joue le rôle de la
providence : ce qui s'est passé
devait se passer. Le marché est
comme la sélection naturelle
des espèces, irréfutable car
indémontrable. Si la survie est
le seul critère qui permet
d'apprécier la théorie de la sélection
des espèces, elle est en effet
irréfutable. Cette théorie ne
peut être contestée sur ses
propres critères. Le critère
explicatif n'est pas extérieur
à la théorie. Le philosophe
Karl Popper a beaucoup insisté
sur cet aspect pour qualifier
une théorie de scientifique.
Cette légitimation du marché
relève plus de l'article de foi
que de la vérité scientifique.
Du temps du Moyen Age, le but était
de délivrer la Terre sainte et
de faire triompher la Sainte
Bible. Aujourd'hui, le monde est
délivré du communisme, et l'évangile
du marché peut se diffuser
comme un pistil en fleur à tous
les vents. Comme dans le Saint
Empire, le nouvel empereur a une
mission : faire triompher la
Parole. Elle n'est pas perdue :
la science économique la
conserve sous la forme de la
glorification du marché. Le
monde invisible des lois du
marché prime ainsi sur le monde
terrestre. La mondialisation est
la nouvelle espérance promise
à tous, y compris à l'Afrique.
N'oublions tout de même pas que
sous l'ancien Saint Empire, les
deux attributs attestant la
fusion du spirituel et du
temporel étaient la Paix et la
Justice. Sont-ils là ?
haut
"Comment
aménager les abords de l'UE
?"
Roger
Brunet, géographe
propos
recueillis par NATHALIE DUBOIS,
publiés dans Libération le 12 décembre
2002
Directeur des revues
l'Espace géographique et
Mappemonde, Roger Brunet a dirigé
la publication des dix tomes de
la Géographie universelle (Belin-Reclus).
* En tant que géographe,
où placez-vous les frontières
de l'Union européenne ?
Du point de vue géographique,
il n'y a pas de limites de
l'Europe. Mais, parce qu'il faut
bien découper les continents,
la convention qui prévaut
depuis environ un siècle
consiste à la borner par
l'Oural. Une ligne qu'on
prolonge, au sud, par le fleuve
Oural, puis la crête du
Caucase, avec le mont Elbrouz.
Cela pose d'ailleurs des problèmes,
puisque le fleuve Oural passe
maintenant au milieu du
Kazakhstan et que les Arméniens,
prétendant être en Europe,
voudraient décaler cette limite
à la frontière de la Turquie
et de l'Iran. Etymologiquement,
le mot Europe pourrait venir de
"Eleb", terme que les
Phéniciens utilisaient pour désigner
ce qui était pour eux à
l'occident. Tout ce qui est à
l'ouest du méridien passant par
le Liban serait l'Europe.
Pourquoi pas ? En fait, le
concept d'Europe s'est surtout
forgé historiquement. Avec le
paradoxe qu'on ne sait jamais
s'il faut ou non y inclure la
Russie.
* La mettez-vous en Europe ou
non ?
Le concept de "Russie
d'Europe", fréquemment
utilisé, pose des problèmes
sur le plan historique : Pierre
le Grand n'a-t-il pas créé
Saint-Pétersbourg pour assurer
la liaison avec l'Europe, preuve
qu'il la considérait de l'autre
côté ? Bien que l'origine géographique
du peuple slave se situe en
Europe, du côté des Carpates
et de la Pologne, les Russes
balancent toujours entre leur côté
asiatique et leur côté européen,
suivant ce qui les arrange. En
englobant un pays qui va
jusqu'au Pacifique, l'Union
deviendrait une alliance qui
comprendrait la moitié du
monde. Cela n'a plus grand sens.
Il y aussi un élément majeur
de définition de l'Europe, un
trait géographique fondamental
qui influe sur le comportement
des peuples : le fait qu'il
s'agisse d'une péninsule extrêmement
découpée, contrairement aux
grands continents massifs. Ce
petit territoire très découpé
a multiplié les possibilités
de relations, les voisinages et
les conflits de voisinage. Du
fait de sa masse, même la
"Russie d'Europe"
n'est pas très européenne.
* Que dire de la Turquie ?
La Turquie a été très européenne,
quand son empire couvrait les
Balkans. Ce n'est plus le cas
depuis longtemps. Les arguments
historiques invoqués par les
Turcs n'ont guère de légitimité.
Dira-t-on que la Hongrie est
asiatique, parce que sa
population est l'héritière
directe de peuples venus d'Asie
centrale ? La question
fondamentale est plus d'ordre
stratégique : que veut-on faire
de l'Europe sur la scène
mondiale ? Rien n'empêche
d'admettre un jour l'Arménie,
qui ne demanderait pas mieux. Ce
que les Européens doivent
encore décider, c'est comment
aménager leurs abords. Avec,
par exemple, la création d'une
marge de pays, liés par des
accords particuliers avec l'UE,
qui aide à leur développement
et à leur stabilité. Ce
serait, au moins pour les années
qui viennent, une solution pour
la Turquie.
haut
publié dans le Monde du 24 décembre
2002
La conférence de l'Organisation
mondiale du commerce qui s'est
tenue à Doha en novembre 2001
avait ouvert un espoir pour les
pays pauvres. Un nouveau "cycle"
était lancé en faveur du "développement",
marquant une rupture avec le
dogme libéral inspirateur de l'OMC
jusque-là. Deux inflexions étaient
en particulier notables, la
première concernant le commerce
des pays les plus pauvres, qui
obtenaient de bénéficier d'un
traitement de faveur ; et
la seconde concernant leur accès
aux médicaments. L'accord de
Doha devait faire l'objet de négociations
à Genève, au siège de l'OMC,
sur les mises en application
concrètes. Celles-ci viennent
de s'achever sur des échecs.
Les 144 pays membres de
l'organisation ne se sont pas
mis d'accord sur le dossier du
commerce, les pays riches
refusant d'accorder des dérogations
pérennes aux pays pauvres. Mais
c'est le dossier des médicaments
qui provoque les inquiétudes
les plus graves. Les Etats-Unis,
faisant à nouveau montre d'unilatéralisme,
ont bloqué seuls le compromis
qu'avaient accepté l'ensemble
des autres membres.
Le motif du différend concerne
l'accès pour les pays pauvres
à des médicaments génériques
destinés au traitement des
grandes épidémies qui déciment
les populations du sud,
notamment l'Afrique. A Doha, les
Etats-Unis, qui abritent les
plus grandes multinationales
pharmaceutiques, avaient accepté
que les pays pauvres soient
exemptés jusqu'en 2016 des règles
commerciales courantes sur les
droits des brevets et puissent
ainsi importer des génériques. Ceux-ci
seraient fabriqués dans les
pays riches mais aussi dans les
pays intermédiaires qui
disposent d'une industrie
pharmaceutique, comme l'Inde ou
le Brésil. A Genève, les
Etats-Unis ont bloqué le
compromis d'application parce
qu'ils veulent que ces dérogations
commerciales ne concernent
qu'une liste limitée à quinze
grandes maladies (sida,
tuberculose, paludisme...) et ne
soient pas élargies aux
maladies infectieuses
individuelles comme le diabète
ou l'asthme.
Les laboratoires américains,
qui insistent sur le coût
croissant de la recherche médicale,
craignent que les dérogations
ne soient détournées de leur
but et que les génériques ne
soient exportés vers les marchés
développés. Les pays en développement
soulignent que l'accord de Doha
fait référence aux maladies
qui touchent "les problèmes
de santé publique". Ils
réclament de juger par eux-mêmes
des maladies en question et
rejettent toute liste
limitative. Au-delà de la
complexité de ce débat et de
la validité des arguments des
uns et des autres, on ne peut
que déplorer le double échec
de Genève, qui marque un recul
de "l'esprit de Doha"
en faveur des pays les plus
pauvres et laisse mal augurer de
la manière dont peut se concrétiser
le "cycle du développement".
L'accès aux soins est une nécessité
absolue pour ces millions
d'hommes, de femmes et d'enfants
qui meurent alors que la capacité
de les soigner existe. Ne pas
trouver le moyen de le faire est
un scandale humain.
haut
Saint-Siège
- Unesco : Cinquante ans de
confiance mutuelle
A
l'occasion du cinquantième
anniversaire de la présence du
Saint-Siège auprès de l'Unesco,
un colloque est organisé demain
sur le thème "L'Eglise
propose la vérité et la liberté".
Il réunira notamment le cardinal
Jean-Marie Lustiger, archevêque
de Paris, le cardinal Paul
Poupard, président du Conseil
pontifical pour la culture, et
Olivier Boulnois, directeur d'études
à l'Ecole pratique des hautes études
et directeur de la revue Communio
par le CARDINAL PAUL POUPARD,
publié dans le Figaro le 9 décembre
2002
L'auteur
est président du Conseil
pontifical de la culture
La célébration, en cette année
2002, des cinquante ans de la présence
du Saint-Siège à l'Unesco
attire l'attention sur sa
participation à la vie
internationale. En effet, le
Saint-Siège dispose
d'observateurs permanents ou de
délégués dans seize
organisations gouvernementales
internationales dont les plus
importantes sont l'Organisation
des Nations unies (ONU) à New
York, l'Organisation des Nations
unies pour l'éducation, la
science et la culture (Unesco)
à Paris, l'Organisation des
Nations unies pour
l'alimentation et l'agriculture
(FAO) à Rome, l'Organisation
internationale du travail (OIT)
à Genève, et le Conseil de
l'Europe à Strasbourg. Beaucoup
se souviennent de la visite
historique du jeune Pape
polonais au siège de l'Unesco,
le 2 juin 1980. Alors recteur de
l'Institut catholique de Paris,
je garde le souvenir de ce
discours, écouté avec
attention et curiosité, jusqu'à
ce qu'une émotion profonde
s'empare de l'auditoire,
l'envahisse tout entier et éclate
en applaudissements prolongés.
Le Pape Jean-Paul II, fils d'une
nation martyre "que ses
voisins ont condamnée à mort
à plusieurs reprises" et
qui a su garder son identité
malgré les partitions et les
occupations étrangères, y
partageait sa conviction, depuis
lors sans cesse réaffirmée :
un peuple rayé de la carte des
Etats peut survivre sans perdre
sa souveraineté nationale, "non
en s'appuyant sur les ressources
de la force physique, mais
uniquement en s'appuyant sur sa
culture, qui s'avère d'une
puissance plus grande que toutes
les autres forces".
D'où son affirmation
remarquable : "Il existe
une souveraineté fondamentale
de la société qui se manifeste
dans la culture de la
nation." Car "la
nation existe par la culture et
pour la culture". Mon
voisin, le regretté poète
Pierre Emmanuel, me saisit le
bras et me dit : "Ça,
c'est fort !"
Voici quarante ans, le 11
octobre 1962, s'ouvrait à Rome
la première session du concile
Vatican II. Aucun concile ne s'était
jusqu'alors explicitement préoccupé
de culture, même si l'expansion
de l'Eglise à travers le monde
et la confrontation du message
de l'Evangile avec les cultures
des peuples datent des premiers
temps apostoliques, comme en témoigne
le premier concile, à Jérusalem.
L'originalité du concile
Vatican II est d'avoir traité
de la culture pour elle-même.
En serons-nous étonnés, si
nous nous rappelons que le Pape
Jean XXIII qui l'a convoqué fut
le premier observateur permanent
du Saint-Siège à l'Unesco ?
C'est par la lettre historique
dite "des trois
papes", du 28 mai
1952, que le substitut de la
secrétairerie d'Etat, Mgr
Montini, futur Pape Paul VI,
informait le directeur général
de l'Unesco que le Pape Pie XII
nommait Mgr Roncalli, nonce
apostolique en France et futur
Pape Jean XXIII, observateur
permanent auprès de
l'organisation. A la fondation
de l'Unesco, le premier
directeur général, Julian
Huxley, ne souhaitait pas une présence
du Saint-Siège en ce nouvel
organisme que certains
qualifiaient d'Eglise laïque.
Paradoxalement, je pense à
la récente polémique soulevée
par l'omission à Nice d'une référence
religieuse dans le préambule de
la charte des droits
fondamentaux dans l'Union européenne.
C'est le représentant de la
France, chef de la délégation
française à la deuxième conférence
générale de l'Unesco à
Mexico, en 1947, qui débloqua
la situation avec sagesse.
Jacques Maritain rappelait la
finalité de l'Unesco, créée
non "pour veiller aux
progrès théoriques de l'éducation,
de la science et de la
culture", mais "pour
les employer à l'oeuvre concrète
et positive de la paix entre les
peuples".
C'est la responsabilité
politique des dirigeants d'avoir
recours, dans la poursuite d'une
finalité pratique, à la
sagesse, non pour unifier en un
commun accord illusoire, des
hommes et des femmes dont les
conceptions du monde, de la
culture et de la connaissance
sont différentes, mais pour
s'enrichir de la diversité des
regards et unifier les points de
vue dans l'action, pour
le bien de l'homme, "tout
l'homme et tous les hommes",
selon l'expression de Paul VI
dans son encyclique Populorum
progressio que j'avais
l'honneur de présenter à la
salle de presse du Saint-Siège,
le mardi de Pâques 1967. Nul ne
saurait nier que la religion est
créatrice de culture.
L'insistance de l'Eglise pour
que soit mentionné
explicitement l'héritage chrétien
de l'Europe dans la future
Constitution européenne n'est
pas seulement un droit légitime
et nécessaire de la mémoire,
mais un gage d'espérance pour
l'avenir : la référence à un
patrimoine de valeurs vivantes
de deux millénaires de
civilisation chrétienne est
pour ses héritiers une
incitation à participer à la
construction d'une société
pleinement humaine, en
collaboration respectueuse et
confiante avec les autres
religions et les diverses
composantes humanistes. C'est ma
conviction profonde : refuser de
faire référence explicite à
ce patrimoine toujours vivant,
tant dans la Constitution européenne
que dans la recherche de la
paix, serait joindre l'amnésie
à l'aphasie.
Ne voyons-nous pas
quotidiennement les ravages
d'une déculturation croissante
et le drame d'une jeune génération
en quête de valeurs, dans
l'oubli d'une culture bimillénaire
qui a donné à l'Europe tant de
chefs-d'oeuvre des arts, des
lettres et des sciences, la
Sainte-Chapelle et Vézelay, le
Mont-Saint-Michel et la cathédrale
de Chartres, et tant de génies
universels dont nous sommes les
heureux bénéficiaires : Léonard
de Vinci et Michel-Ange,
Descartes et Pascal, Corneille
et Racine, Du Bellay et Péguy,
Louis Pasteur et Berna- nos,
Claudel et Dante, Fra Angelico
et Palestrina, Shakespeare et
Dostoïevski, Ortega y Gasset et
Kierkegaard... La présence du
Saint-Siège à l'Unesco depuis
cinquante ans demeure aussi
discrète qu'efficiente. Témoin
privilégié des échan ges
cordiaux entre le Pape Paul VI -
j'étais son jeune collaborateur
à la secrétairerie d'Etat -,
et le directeur général de
l'Unesco d'alors, je me souviens
de l'importance que René Maheu
attachait à "la
rencontre au service de l'homme
d'une Eglise désormais résolument
ouverte au monde et d'une
institution intergouvernementale
qui prend de plus en plus
conscience de la dimension
spirituelle de son entreprise
intellectuelle et pratique"
(1).
(1) Cf. Paul Poupard, L'Activité
culturelle internationale du
Saint-Siège sous Paul VI, in
Paul VI et la vie
internationale, Publications
de l'Institut Paul-VI, n. 12,
Brescia, 1992, pp. 136-155.
haut
"Beyrouth
et le sultan", une
publication à deux voix...
Pour mémoire visuelle d’un siècle
révolu
par MAY MAKAREM, publié dans
l'Orient-le Jour le 21 décembre 2002
Dans ses mémoires,
Tahsine Pasha, chef des scribes
du "diwan", rapporte
ces paroles du sultan Abdul
Hamid II : "Toute
photographie, porteuse d’une
idée et d’une seule, nous
dispense d’un article d’une
centaine de pages, tant elle est
pleine de sens politique et de
présence concrète. C’est
pourquoi je tire meilleur profit
des photos que des explications
lourdes et précieuses des récits
écrits." Le sultan aurait
même incité les institutions
militaires et gouvernementales
à se doter d’ateliers
photographiques pour lui rendre
compte du développement de ses
provinces. Près de 40.000
photographies, conservées
aujourd’hui à l’Université
d’Istanbul, constituent les
fabuleuses Archives de Yildiz.
Elles sont la principale source
historique pour l’étude de
l’Empire ottoman durant le règne
de Abdul Hamid II.
L’architecte Khaled Omar
Tadmoury a pu acquérir des
copies de 450 clichés relatifs
aux villes et villages libanais
ainsi que l’autorisation de
les imprimer dans un livre. Le
premier volume sera Beyrouth
et le sultan, 1876-1909.
Conçu sous forme d’album,
l’ouvrage, trilingue, est
publié aux Editions Terre du
Liban, avec la collaboration de
la municipalité de Beyrouth et
d’Amine Itani. Il propose une
compilation de 200
reproductions, documents et
cartes, tous inédits, et
traduits de l’ottoman ancien
par la spécialiste Sawsan Agha
Kassab.
L’historien
anglais Philip Mansel a signé
la préface et Saad Kiwan a
concocté la mise en page. Comme
un rempart contre l’oubli,
l’admirable série de vues sépia
déroule le panorama de la
"capitale de vilayet"
: la compagnie des eaux à Dbayé
et la pompe d’eau potable
construite sur le site de Nahr
el-Kalb en 1886 ; les hôpitaux,
les lieux de culte avec une
annotation sur les salaires des
fonctionnaires de la mosquée
Omari ; le siège de la poste à
Souk el-Jamil, son déménagement
à la citadelle située au port
de Beyrouth puis sa démolition
dans le cadre de
l’agrandissement des quais en
1892 ; la voie ferrée
Beyrouth-Damas achevée en 1895,
la tour de l’horloge érigée
en 1898 ; les postes de police,
les prisons et les casernes
occupées par des officiels en
élégants uniformes et des
soldats en tarbouches. En bref,
la promenade guidée à travers
bâtiments et monuments
principaux dévoile une ville en
pleine mutation que le sultan
Abdul Hamid II voulait voir et
que des photographes comme
Bonfils, Dumas, Saboungi, Gofa,
Charlier, Omar Adel, ou Ali
Bahri ont sauvé de l’oubli en
la fixant sur pellicules. Mémoire
visuelle d’un siècle révolu,
happé par les vicissitudes de
la guerre et le massacre à la bétonneuse.
La plupart de ces bâtiments
sont aujourd’hui détruits. Il
ne reste que la photo souvenir.
haut
Sindbad
le parrain
Sindbad
a trente ans : du fondateur Pierre
Bernard (1940-1995) à sa reprise
par Actes-Sud, l'histoire d'une
maison d'édition toute entière
vouée à la littérature arabe
par CHRISTOPHE AYAD, publié
dans Libération le 5 décembre
2002
Il n'y a pas de hasard,
seulement des lignes de vie
qu'on trace et qu'on suit.
Pierre Bernard, fils d'un
peintre et d'une pianiste, natif
de Millau, a quitté le domicile
familial à l'âge de 15 ans
pour suivre une formation de
typographe. Dix-sept ans plus
tard, en 1972, il fondait
Sindbad, la première et seule
maison d'édition française
exclusivement consacrée à la
littérature arabo-musulmane.
Comme si l'amour du signe et de
la lettre avait enfanté chez
lui d'une fascination pour
l'arabesque et la calligraphie.
Depuis trente ans, Sindbad reste
un phare dans la nuit, une
balise presque unique. La vie de
Pierre Bernard a connu des
pleins et des déliés, des
blancs et des ombres. C'est en
Algérie, comme nombre de jeunes
gens de sa génération, qu'il
est venu au jour politiquement.
Appelé sous les drapeaux en
pleine guerre d'indépendance,
Pierre Bernard est détaché à
Radio-Alger sous la direction
d'Edmond Charlot, l'éditeur algérois
qui avait découvert Camus.
C'est là, dans la Casbah où il
décide d'emménager, que Pierre
Bernard tombe amoureux du monde
arabe et de sa culture.
Il fallut encore un coup de
tonnerre pour que son "désir
d'Arabie" prenne corps :
Bernard fut l'un des rares de sa
génération en France à vivre
la défaite arabe de 1967 face
à Israël comme un désastre
politique, moral et
intellectuel. Presque personnel.
Dès 1968, il se rend au Caire
pour quelques mois, là où bat
le coeur du monde arabe. Il
rencontre Nasser et le gratin
intellectuel de l'époque : le
philosophe Taha Hussein,
l'architecte Hassan Fathy, les
romanciers Tewfiq al-Hakim,
Naguib Mahfouz... Deux ans plus
tard, Pierre Bernard propose à
l'éditeur Jérôme Martineau
une collection spécialement réservée
aux ouvrages arabes : il a le
temps de publier Passage des
miracles de Mahfouz et un
ouvrage de référence de Hassan
Fathy. Deux années encore et
Pierre Bernard fonde enfin sa
propre maison, Sindbad. A ce
moment-là, moins d'une
demi-douzaine d'auteurs arabes
modernes étaient traduits en
français.
Dans cette immensité dont il ne
maîtrise même pas la langue,
Pierre Bernard trace son cap
avec une sûreté qui étonne
aujourd'hui encore. Personne ne
manque, pas une faute de goût.
Au côté des classiques (Abu
Nuwas, Omar Khayyam, Ibn Arabi,
Majnûn), Sindbad navigue d'une
main ferme. En poésie : les
Irakiens Sayyâb et Bayâtî, le
Syrien Adonis. Dès le début,
il fait traduire Saison de la
migration vers le nord du
Soudanais Tayeb Salih, sans
doute l'un des plus grands -
et méconnus - auteurs de la
littérature mondiale. Parrainé
par les orientalistes Jacques
Berque et André Miquel, secondé
par Abdelwahab Meddeb et
Claudine Rouleau, Pierre Bernard
défriche sans hésiter. Durant
les années 70, il rattrape le
temps perdu publiant le père du
roman arabe, Mahfouz, et le maître
de la nouvelle, Youssef Idris,
jusque-là inconnus en Occident.
Dès les années 80, il fait
connaître "la génération
des années 60", les
enfants terribles du nassérisme
qui ont fini par trouver dans la
littérature la liberté et les
idéaux dont ils avaient été
privés : Sonallah Ibrahim,
Gamal Ghitany... Sindbad se
lance aussi dans la traduction
du Roman de Baïbars, un
feuilleton monumental à côté
duquel le Comte de
Monte-Cristo tient de la
nouvelle minimaliste : dix
volumes sont parus à ce jour...
D'autres éditeurs commencent à
s'intéresser à la littérature
arabe. Gallimard traduit des
auteurs palestiniens (Sahar
Khalifa, Emile Habibi), supposés
mieux vendre, sans lendemain. Le
Seuil sort en 1985 une
traduction de Zayni Barakat
de Gamal Ghitany, un
chef-d'oeuvre dont la traduction
sera reprise trois fois par le
perfectionniste Jean-François
Fourcade : ce roman, qui
pastiche à la perfection les récits
des chroniqueurs du Moyen Age,
peut aussi se lire comme une féroce
satire du pouvoir égyptien après
la défaite de 1967. L'échec
commercial de Zayni Barakat
refroidit les ardeurs du Seuil
qui attendra huit ans avant de
sortir une nouveau titre de
Ghitany. D'autres misent sur le
filon Mahfouz, dans la foulée
du Nobel décerné en 1988,
comme J.-C. Lattès qui signe un
accord de coédition avec le
tout nouvel Institut du monde
arabe. Actes Sud se jette à
l'eau en publiant de jeunes
auteurs au succès naissant,
voire ignorés dans leur propre
pays : Nabil Naoum, Rachid al-Daïf
dont le premier roman, Passage
au crépuscule, est sans
doute l'un des plus beaux textes
inspirés par la guerre du
Liban, fulgurant, sombre,
suffocant.
Mais rien n'y fait, Sindbad a
beau ne plus être tout à fait
seul sur le marché, la littérature
arabe reste l'apanage de la
petite maison de la rue
Feutrier, dans le XVIIIe
arrondissement. C'est d'ailleurs
avec une gentille ironie que le
vieux cheikh Al-Djazaïri avait
surnommé Pierre Bernard "l'imam
libre sans mosquée de Barbès".
Ses livres (couverture jaune pâle,
typographie stylée, format
large, presque carré, papier épais
et charnu) sont reconnaissables
entre tous et certains
bibliophiles les collectionnent
pour la seule beauté de
l'objet. En 1988, au moment où
le pari de Pierre Bernard se
voit enfin consacré par le prix
Nobel de littérature décerné
à Naguib Mahfouz, un auteur ("un
ami") qu'il a toujours
défendu, au moment où il lance
le premier Salon euro-arabe du
livre (1990), sentant à juste
titre un début d'intérêt du
public pour cette région du
monde, c'est à ce moment-là
que son navire commence à
prendre l'eau. L'Algérie
plonge, avec les émeutes
d'octobre 1988, dans une
interminable crise économique
et politique qui va avoir de
graves répercussions sur sa
maison d'édition. Le ministère
algérien de la Culture était
en effet l'un de ses plus sûrs
clients, achetant 1.000 à 1.500
exemplaires de chaque ouvrage
publié. Les livres étaient
ensuite envoyés dans les écoles
et les bibliothèques algériennes.
Les commandes cessent et, à
partir de 1992, Sindbad ne
publie plus rien. Son dernier
coup d'éclat est la traduction
"éclairée" du Coran
par Jacques Berque. En 1995,
Pierre Bernard tombe gravement
malade, Sindbad est en faillite.
Il meurt la même année et
Actes Sud rachète sa maison.
Sindbad, loin de disparaître,
connaît alors une deuxième
vie. L'éditeur arlésien, qui
vient de lancer depuis quelques
années une collection
"Mondes arabes",
s'engage à reprendre et écouler
le stock, à rééditer les épuisés
et surtout à poursuivre les
collections existantes. Promesse
tenue et au-delà : depuis 1995,
une centaine de nouveaux titres
sont sortis sous l'étiquette
Sindbad-Actes Sud. Chacun porte,
en forme d'hommage, la mention "Pierre
Bernard, fondateur".
Parallèlement, Actes Sud
poursuit son propre travail de défrichage
des littératures arabes
contemporaines. "Depuis
cinq ans, on arrive à être à
peu près en phase avec ce qui
se fait dans le monde arabe,
explique Richard Jacquemond,
traducteur et bon connaisseur
des lettres arabes. On
commence à découvrir, presque
en direct, les jeunes écrivains
et surtout la nouvelle génération
féminine." En trente
ans, le temps perdu a été
rattrapé.
Derrière le "roi Mahfouz"
(ses tirages culminent à 15.000
exemplaires, poches comprises),
d'autres auteurs commencent à
trouver leur public : la
Libanaise Hanan Al-Cheikh a
imposé sa petite musique ; l'Egyptien
Sonallah Ibrahim s'est imposé,
depuis les Années de Zeth
(1993), comme le plus mordant et
original chroniqueur politique
du monde arabe, il vient encore
de le prouver avec Histoire
de Zahra ; le troisième
roman de la Libanaise Hoda
Barakat, le Laboureur des
eaux, a connu l'année dernière
un succès remarqué. Autre
"phénomène" passé
relativement inaperçu : la
Porte du soleil du Libanais
Elias Khoury, coédité par
Sindbad-Actes Sud et le Monde
diplomatique, s'est déjà
vendu à plus de 10.000
exemplaires, sans publicité
particulière. Peut-être est-ce
dû au fait qu'il traite de la
question palestinienne, plus brûlante
que jamais ? "Je
continue à ne pas savoir
pourquoi un livre marche ou ne
marche pas, confie Faourk
Mardam-Bey, directeur de Sindbad
et responsable de "Mondes
arabes" chez Actes Sud. Peut-être
le lecteur cherche-t-il une
forme de dépaysement ? Ce que
je sais, en revanche, c'est que
le succès d'un auteur se
construit. Si on se décourage
au premier échec, ce n'est pas
la peine."
La tâche reste immense. Malgré
le travail effectué par de
petites maisons comme L'Esprit
des Péninsules ou Paris-Méditerranée
(Manal al-Tahawi), malgré des
essais ponctuels de Phébus
(Ibrahim al-Kony), Stock (Najwa
Barakat), Le Seuil ou Albin
Michel, l'édition de textes
arabes en français continue de
dépendre d'une seule maison d'édition
et d'un homme seul, Farouk
Mardam-Bey. Une quinzaine de
traductions sortent chaque année
en France : c'est beaucoup par
rapport à il y a trente ans,
c'est peu par rapport aux 1.000
à 1.500 titres originaux publiés
annuellement dans le monde
arabe.
haut
Le Musée
égyptien du Caire fête son
centenaire et prépare l'avenir
publié par l'AFP le 9 décembre
2002
Le Musée égyptien du Caire fête
son centenaire lundi en présentant
au public 250 pièces jamais
exposées auparavant, mais
s'apprête à se départir de
ses plus belles reliques qui
seront allouées à deux
nouveaux musées. L'imposante bâtisse
rose de la place Tahrir, en
plein centre du Caire, a été
repeinte et un nouveau système
d'éclairage a été installé
pour accueillir les festivités
qui doivent durer quatre jours.
Elles culmineront le 11 décembre
par une fête au cours de
laquelle les invités, d'Egypte
et de l'étranger, entreront au
musée au milieu d'une haie de
200 soldats revêtus des
uniformes bleu marine de l'armée
égyptienne de 1902, un
tarbouche rouge sur la tête,
sur fond de spectacle son et
lumière. Lundi marquera
l'ouverture de l'exposition
"Les trésors cachés du
Musée égyptien", dans les
sous-sols du bâtiment.
"Nous exposerons pour la
première fois des pièces qui
se trouvaient dans les dépôts
ou que nous avons récupérées
de l'étranger", a déclaré
à l'AFP le directeur général
du musée, Mahmoud al-Damati.
Parmi ces pièces figurent trois
statues de Pepi Ier, fondateur
de la cinquième dynastie, ainsi
que 30 amulettes en or de
Toutankhamon. Une conférence
internationale sur la muséologie
est également prévue avec la
participation de quelque 16
experts, dont les directeurs du
Louvre, du Metropolitan Museum
et du British Museum.
Une exposition de photos
relatant l'histoire du musée
sera ouverte au public. On y
verra le khédive Abbas Hilmi II
posant la première pierre du
musée en 1897 et coupant le
ruban à l'inauguration fin 1902
du bâtiment dessiné par
l'architecte français Marcel
Dourgnon. En outre, le tombeau
en marbre de l'égyptologue français
Auguste Mariette (1821-1881),
fondateur du musée, qui repose
dans le jardin du bâtiment, a
été restauré. Mais les
responsables égyptiens veulent
surtout regarder vers l'avenir
et ont d'ambitieux projets
d'expansion. "A son
inauguration en 1902, le musée
comptait 36.000 pièces.
Aujourd'hui, il en abrite plus
de 160.000", allant de la
préhistoire à la période gréco-romaine,
"dont près du tiers
seulement est exposé"
faute de place, selon le
ministre de la Culture Farouk
Hosni. "A partir de 2003,
le musée va entièrement
changer", explique Zahi
Hawas, directeur général du
Conseil suprême des antiquités,
selon lequel "au moins le
tiers des pièces exposées
seront entreposées au
sous-sol" pour permettre
aux trésors d'être mis en
valeur et non plus entassés. En
outre, dit-il, un nouveau bâtiment
sera construit dans les jardins
du musée, "un peu comme la
pyramide du Louvre. Il s'agira
d'un bâtiment de douze mètres
de haut, avec trois étages
sous-terre, qui abritera une
librairie, un centre d'éducation
pour enfants, un auditorium et
des bureaux".
Mais surtout, à partir de 2005,
Le Caire proposera aux visiteurs
deux nouveaux musées. Le
premier sera construit près des
pyramides, dans la banlieue sud
du Caire. Il abritera la
collection unique au monde du
tombeau de Toutankhamon, qui
compte plus de 3.500 objets et
occupe actuellement une grande
partie du premier étage du Musée
égyptien. La pièce la plus célèbre
du trésor de Toutankhamon, découvert
par Howard Carter et Lord
Carnavon en 1922 dans la Vallée
des Rois, près de Louxor, est
le masque funéraire en or
massif du pharaon, incrusté de
lapis-lazuli et de pâte de
verre bleue. En outre, un
nouveau "musée des
civilisations" sera
construit à Foustat, dans le
Vieux Caire, "et nous y
mettrons les momies",
indique M. Hawas. Quant au Musée
égyptien, il continuera à
abriter les trésors archéologiques,
selon M. Hawas qui assure qu'
"aucun touriste ne quittera
le Caire sans avoir vu les trois
musées".
haut
publié par Reuters le 25 décembre 2002
Sony, Hussam et
Austfan, trois chrétiens
irakiens, prient dans une église
chrétienne, le soir du 24 décembre,
au centre d'Amman. Les trois
hommes et leurs familles font
partie des centaines de milliers
d'Irakiens qui ont fui vers la
Jordanie pendant la guerre du
Golfe, et qui attendent des visas
pour l'Australie ou le Canada.
haut
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