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PRESSE  RJLIBAN  N°85 - sélection de novembre 2002 (2)  

                                       

  
Le siècle de la peur
 
par JEAN DANIEL, directeur du Nouvel Observateur, publié dans le Monde du 12 novembre 2002
Le sursis accordé par le président Bush au Conseil de sécurité ne doit pas faire oublier le scrutin des élections américaines, qui a donné à ce président un chèque en blanc pour faire la guerre comme et quand il le voudrait. Après un tel constat, une question ne peut plus être évitée : pourquoi les camps de la paix et de l'imagination politique disparaissent-ils à Washington, à Moscou et à Jérusalem ? C'est une chose de condamner George W. Bush, Vladimir Poutine et Ariel Sharon. C'en est une autre de savoir pourquoi ils ont derrière eux une opinion rassemblée et même mobilisée. Trois peuples démocratiquement consultés ont porté ou portent au pouvoir des gouvernements chargés de la mission prioritaire d'écraser par tous les moyens diverses formes de terrorisme. Les moyens qu'ont déjà choisis Poutine en Tchétchénie, Sharon en Israël et ceux que se propose d'employer Bush en Irak sont lourds de conséquences multiples et redoutables. Ils alarment d'autres démocraties qui, quelles que soient leurs positions sur les causes défendues, sont peu suspectes de solidarité avec les kamikazes ou les preneurs d'otages puisqu'elles sont elles-mêmes menacées par le terrorisme comme en Irlande, au Pays basque espagnol et parfois en France même.
Ces démocraties considèrent que les nations américaine, israélienne et russe sont des nations civilisées et peu désireuses de livrer une guerre sans raison majeure. Elles se disent qu'il y a donc quelque chose qui leur échappe et qu'elles doivent affronter en dépassant la réflexion sur la justesse des idéaux brandis par les Tchétchènes, les Palestiniens, sinon par les Irakiens. Il est temps de se demander en effet pourquoi, librement consultés, des peuples en général divers et divisés se réunissent et se rassemblent dans une unanimité consensuelle pour réaliser autour des objectifs de guerre une véritable union sacrée. Il est tout de même étrange que les Tchétchènes et les Palestiniens ne trouvent aucun allié dans les Parlements russe, israélien et américain. Il est étrange d'observer que personne ne se pose plus dans ces instances parlementaires et démocratiques la question de l'opportunité d'une guerre et celle des conditions indispensables pour la gagner. Sans doute, dans ces trois pays, de plus en plus nombreuses sont les voix souvent très prestigieuses qui s'élèvent contre leur gouvernement. Rarement, en fait, on a vu des propos plus sévères contre la politique de George W. Bush qu'on ne vient de le faire sous la signature de hautes personnalités américaines. Ces propos eussent-ils paru en France, on eût aussitôt évoqué l'obsession antiaméricaine des Français. Mais c'est un fait que toutes ces personnalités ont eu peu d'influence sur le Congrès.
L'explication que je propose est simplement d'observer que les différents députés dans les trois Parlements représentent et expriment l'opinion majoritaire d'électeurs dominés par un sentiment : la peur. Les attentats du 11 septembre 2001, la prise d'otages au Théâtre de Moscou et les attentats-suicides en Israël procurent un sentiment d'insécurité dont on sous-estime en général le caractère nouveau, profond, et nettement fantasmatique. Les populations se sentent concernées, menacées, mais surtout aussi mises en question soit dans leur légitimité, soit dans leur existence. Ce sentiment de mise en question est d'autant plus fantasmatique qu'il est imposé par des forces inférieures, petites et faibles ; des embryons d'Etats ou, pis encore, de sectes itinérantes. Al-Qaida est une terreur qui peut être partout sans venir de nulle part. Il n'y a plus de référence possible à un rapport du faible et du fort, de l'exploiteur et de l'exploité, de l'occupant à l'occupé, de la victime au bourreau. Il y a une force mystérieuse qui survient comme une sanction d'on ne sait qui pour punir on ne sait quoi, et qui provoque l'interrogation autocritique ("Pourquoi sommes-nous tant haïs ?") et ensuite le recours à une autodéfense "préemptive" ("Prenons l'offensive puisqu'on ne sait qui nous attaque").
Il n'est pas né ni à Jérusalem, ni à Moscou, ni à Washington une humanité nouvelle qui incarnerait ou l'inconscience, ou la cécité, ou la guerre. Il suffit d'imaginer quelles auraient été les réactions des Européens si, pendant la guerre d'Algérie par exemple, mais même ensuite, on avait détruit la tour Eiffel, pris en otage 600 spectateurs au Théâtre de l'Odéon ou si des bombes humaines avaient explosé à Marseille. Et le tout sans qu'on sache où se trouve véritablement l'ennemi. Peut-être aurions-nous eu chez nous des hommes politiques plus responsables. Peut-être aurions-nous pu tout de même éviter d'expérimenter les effets d'un gaz qui a provoqué plus de 100 morts parmi les civils. Mais tous auraient cherché un ennemi qui rationalise la peur. Les Français l'auraient évidemment trouvé en Algérie. Mais n'ayant pas pu mettre la main sur Ben Laden ni sur les vrais organisateurs des attentats en Afghanistan, les Américains ont trouvé cet ennemi en Irak, et ils veulent entraîner le monde dans leur croisade, pourtant en principe réservée à la lutte contre le terrorisme islamiste.
Il y a toutes les raisons du monde pour souhaiter que les Irakiens soient délivrés d'un despote aussi évidemment doté de capacité de nuisance que Saddam Hussein. Mais il est manifeste que l'Irak offre à point un visage au spectre qui hante désormais notre siècle, et il est patent que c'est ce visage de l'ennemi supposé qui a secrètement entraîné le Congrès à voter en faveur de Bush. Toutes les autres raisons (y compris pétrolières !) ne sont pas valables pour les opinions publiques. Sans les attentats du 11 septembre 2001, le Congrès n'aurait pas jugé qu'une guerre urgente devait être livrée. Sans les kamikazes palestiniens, il y aurait encore contre Sharon un vrai parti de la paix, même minoritaire, en Israël. Sans la prise d'otages au Théâtre de Moscou, la guerre en Tchétchénie serait restée ce qu'elle était, c'est-à-dire de plus en plus impopulaire et à la rigueur à demi expliquée par l'inaptitude des Tchétchènes à profiter en 1996 du retrait des forces russes. Ce fut pour Poutine le principal alibi pour reprendre la guerre. Les Palestiniens ont publiquement reconnu (comme les Algériens l'avaient fait secrètement à propos du terrorisme durant la bataille d'Alger en 1957) que les attentats-suicides avaient desservi leur cause. Ils ont fait ainsi regretter à leurs amis européens de ne pas les avoir prévenus de ce qu'ils allaient découvrir eux-mêmes.
On peut estimer (et je l'ai souvent fait jadis avec tous les tiers-mondistes) que c'est la puissance de l'agresseur qui suscite l'aveuglement de l'agressé et que, selon la vieille formule, le terrorisme est la bombe du pauvre. Aujourd'hui, cela consisterait à dire que les attentats-suicides contre les civils se justifieraient par les roquettes des hélicoptères israéliens. Mais nous voyons désormais que des comités (comme le Human Rights Watch) qualifient ces attentats de "crimes de guerre" au même titre que les méthodes utilisées à Jénine par Israël. C'est la première fois que des "humanitaires" proclament que les victimes n'ont pas tous les droits. Il reste surtout que ces attentats ont fait disparaître cette gauche israélienne sans laquelle il ne peut y avoir de paix ni à Ramallah ni à Tel-Aviv. Lorsque Gandhi défendait contre Nehru la non-violence pour combattre le colonialisme britannique, il théorisait et spiritualisait parfaitement l'efficacité comme l'éthique de la stratégie qu'il préconisait. Non violent mais indomptable ! Camus n'était pas non violent, mais il disait que les justiciers ne devaient jamais devenir des assassins sous peine de ne plus savoir où est la justice.
Il y a encore plus grave. Avec les kamikazes et les prises d'otages, les Palestiniens et les Tchétchènes ont facilité l'opération savamment mise au point par George W. Bush et par les siens, qui consiste à voir partout, et donc en Irak, la main et le visage d'un terrorisme plus ou moins islamiste contre lequel se justifie une croisade sans merci. Le président américain ne pouvait, pas plus que Sharon et Poutine, rêver d'avoir de meilleurs alliés que les partisans de la terreur et des guerres saintes. Cela n'étonnera pas ceux qui ont réfléchi sur les conséquences de la Terreur de 1793 sur l'image de la Révolution. Cela n'excuse ni ne légitime en rien la politique américaine, russe et israélienne. C'est même tout le contraire. Lorsqu'on n'offre que la guerre, on supprime les interlocuteurs de la paix. Mais cela rend exigeant sur la façon de défendre les causes les plus justes, et cela incite à méditer sur l'émergence d'une terreur planétaire qui peut précipiter la logique par engrenage d'un conflit de civilisations. Nous autres Européens, latins, méditerranéens, et nous autres francophones sommes responsables à la fois de nos ennemis et de nos amis. Et c'est pour mieux assurer l'émancipation des peuples et la défense des causes justes que l'on doit lutter contre l'usage de la terreur indistincte et la dénoncer dans tous les rangs et dans tous les camps. Même et surtout dans le camp que l'on pense être celui de la justice.    haut
 
Sauvetage financier du Liban - L'aide du Canada sera conditionnelle
L'aide devra obligatoirement passer par un accord entre Beyrouth et le FMI
 
par CHRISTIAN RIOUX, publié dans le Devoir le 25 novembre 2002
Le Canada pourrait participer au sauvetage financier du Liban à une hauteur de 140 à 280 millions de dollars, a annoncé le premier ministre Jean Chrétien. De passage à Paris pour la conférence Paris 2, qui réunissait 18 pays créanciers du Liban et huit organismes internationaux, le premier ministre a cependant précisé que l'aide du Canada passerait obligatoirement par un programme du Fonds monétaire international (FMI), contrairement à celle de la France et des pays du Moyen-Orient.  Pour stabiliser la situation financière du Liban, dont la dette atteint 43 milliards de dollars, le premier ministre libanais, Rafic Hariri, souhaitait rassembler une somme de sept milliards sous forme de prêts garantis ou d'achats d'obligations. Il est reparti relativement satisfait avec environ 4,5 milliards en aide directe et un autre milliard et demi conditionnel à la signature d'un accord entre le FMI et le gouvernement libanais.
"Il ne fallait pas prendre le risque d'ajouter une crise économique et financière aux crises politique et militaire que l'on connaît déjà dans la région", a déclaré le président de la conférence, Jacques Chirac. Avec l'Arabie saoudite, qui a promis un milliard de dollars, la France et le Fonds arabe de développement économique et social fourniront 700 millions chacun. Contrairement à ces pays, le Canada s'est rangé du côté de la Grande-Bretagne, de l'Allemagne et des Etats-Unis, pour qui l'aide doit obligatoirement passer par un accord entre Beyrouth et le FMI. Le Liban refuse toujours de se soumettre aux recommandations du Fonds, qui exige une dévaluation de la livre libanaise (dont la parité par rapport au dollar n'a pas changé depuis 1994) et un plan d'austérité budgétaire. Ces mesures compromettraient le fragile équilibre politique libanais, selon Rafic Hariri. L'aide canadienne, qui représentera 4 % de l'effort global, ressemble à celle qu'il a déjà fournie par le passé au Mexique, au Brésil et à la Thaïlande. Il s'agit essentiellement de garanties bancaires qui permettront au Liban de refinancer une partie de sa dette à un taux d'intérêt plus avantageux. La moitié du budget du pays est actuellement consacrée au service de la dette.
Manifestation à Paris
"C'est une contribution vers [sic] la stabilité dans une région du monde qui est en difficulté", a dit Jean Chrétien. Commentant les résultats de cette conférence, un haut fonctionnaire canadien a admis que, sans un accord avec le FMI, "le Canada pourrait ne rien donner du tout". Une centaine de militants du Rassemblement pour le Liban ont manifesté à Paris contre toute aide internationale tant que le Liban demeure soumis à la main-mise syrienne. Ces "questions intérieures n'ont pas été soulevées", a déclaré Jean Chrétien. Pas plus que l'interdiction récente de la chaîne de télévision MTV. Ami de longue date de Jacques Chirac, le premier ministre Rafic Hariri est aussi une des principales fortunes de la région. Il est notamment le premier actionnaire de Solidere, la société libano-saoudienne créée pour reconstruire le centre-ville de Beyrouth dont les activités sont au point mort depuis quelques années. On lui a reproché de ne pas distinguer entre ses intérêts personnels et ceux du pays en misant essentiellement sur la construction immobilière. Pour la France et les pays arabes participants, cette opération vise à stabiliser une région plus que jamais menacée par la guerre.
Le secrétaire d'Etat adjoint William Burns qui représentait les Etats-Unis n'a pris aucun engagement. La semaine dernière, George Bush avait incité le Liban à accepter les conditions du FMI. Les représentants américains ont laissé entendre qu'une aide serait refusée par le Congrès. Pendant la période de questions, Jacques Chirac s'est emporté contre une journaliste canadienne qui voulait interroger Jean Chrétien sur l'affaire Ducros, lui enjoignant de s'en tenir au sujet de la conférence. Le président français a l'habitude de semoncer ainsi les journalistes français. Jacques Chirac a proposé que les pays participants se revoient dans six ou neuf mois pour faire le point. En terminant, il a reconnu qu'en cas de guerre en Irak, tous ces efforts de stabilisation économique seraient vains. "Mais, on ne peut pas toujours agir avec la perspective qu'il y aura une guerre", a-t-il conclu.    haut
 

Naviguer... au juste

par ISSA GORAIEB, publié dans l'Orient-le Jour le 21 novembre 2002

La bruyante célébration annuelle de la fête de l’Indépendance dans un pays qui en manque cruellement (pas d’occasions de festoyer, mais d’indépendance !) devrait avoir cessé - depuis le temps - de déranger les âmes chagrines, qui n’apprécient pas trop en effet l’humour noir. Les plus sages y verront, selon le cas, une occasion d’entretenir vaille que vaille l’idéal de l’émancipation ou, plus simplement, une de ces curiosités qui font la particularité du Liban, pays de contrastes comme on sait. Les diverses présidences, le Parlement, le gouvernement, les appareils sécuritaires contrôlés ? C’est désormais de la vieille histoire. Mais comme on n’arrête pas le progrès, on s’est brillamment arrangé cette année pour donner au peuple un nouveau motif de préoccupation, pour l’amener à douter de la seule forme d’indépendance qu’il croyait miraculeusement épargnée par les contraintes de la géopolitique : celle du pouvoir judiciaire, ultime rempart encore debout dans un paysage institutionnel de carton-pâte, dont la reconstruction sur des bases solides, crédibles, n’a pas bénéficié hélas de la même attention, du même sérieux que le centre-ville de Beyrouth par exemple.
Pour toute société, l’indépendance des juges est littéralement affaire de vie ou de mort ; et c’est encore plus vrai s’agissant du Liban, où l’on s’ingénie à faire cohabiter de force démocratie de façade et tentation totalitaire et où, en sus des gens du pouvoir, les juges doivent compter avec les tireurs de ficelles. Faut-il croire, mais ce serait alors la fin de tout, que la justice libanaise est devenue une administration comme les autres, c’est-à-dire sujette aux injonctions ou aux cadeaux des politiciens comme l’affirmait tout récemment avec fracas le président du Conseil supérieur de la magistrature Nasri Lahoud, au moment de prendre sa retraite ?
Pour une grande partie de l’opinion publique en tout cas, la cause est entendue. Des verdicts ont été rendus ces dernières semaines, allant rigoureusement dans le sens des souhaits déclarés ou supposés des responsables et qui heurtaient aussi bien les estimations des juristes que le bon sens populaire. Ainsi une station de télévision, la MTV, s’est vu infliger la sanction maximum - la fermeture pure et simple - alors que la même instance ne s’était guère émue des excès encore plus graves dont s’était rendue coupable, lors des élections législatives de 2000, la chaîne étatique Télé-Liban. Et une cour prestigieuse s’est inexplicablement donnée latitude de désigner comme vainqueur d’une élection partielle controversée un candidat ayant recueilli un peu plus de deux pour cent des suffrages exprimés, au lieu d’ordonner la tenue d’un nouveau scrutin. La chasse aux sorcières visant des personnalités de l’opposition chrétienne, amorcée au lendemain du congrès de Los Angeles mais qui n’a commencé à prendre forme que dans la foulée de la campagne menée contre le Rassemblement de Kornet Chehwane, n’est pas faite, bien au contraire, pour réparer l’effet désastreux de ces jugements sur le moral de la nation. Bien sûr, la justice est tenue de poursuivre quiconque aurait engagé ou entretenu des contacts avec l’ennemi israélien ou qui œuvrerait contre la sécurité de l’Etat. Dans son propre intérêt et celui du pays, elle ferait bien cependant, la justice, d’éviter les sommeils prolongés comme les réveils soudains qui, tous deux, font jaser - et désespérer - le peuple.
On a de la peine à croire, ainsi, que le ministère public vient tout juste d’avoir vent (par voie de presse, de surcroît ?) d’une prétendue visite de condoléances qu’aurait rendue Amine Gemayel à l’ambassade d’Israël à Paris, au lendemain de l’assassinat de Yitzhak Rabin, ce que l’ancien président a formellement démenti hier. Avec un petit effort de mémoire, n’ aurait-on pas pu recenser, en prime, quelques bonnes dizaines d’hommes politiques qui n’avaient pas craint de se compromettre dans des contacts de ce genre lors de l’invasion israélienne de 1982 mais qui, par la suite, se sont refait une virginité en retournant leur veste à temps ?
Cet écueil de la sélectivité en matière de poursuites, dont l’illustration la plus célèbre est l’affaire Geagea, n’est pas le seul qui guette le radeau de la justice. Le zèle intempestif déployé par certains hauts fonctionnaires, promis dit-on à des charges plus hautes encore, risque de conduire à la longue en effet à un amalgame aussi périlleux que scandaleux entre quête légitime d’indépendance et intelligence avec l’ennemi. Car ce n’est certes pas faire le jeu d’Israël que d’aspirer, comme le commande le devoir national le plus élémentaire, à une normalisation totale des rapports avec la Syrie, impliquant nécessairement un retrait dans l’honneur, dûment programmé, des troupes de Damas stationnant sur notre sol : toutes choses explicitement prévues par cette bible politique qu’est l’accord de Taëf, que les responsables vous brandissent à tout propos à la figure... sauf quand il s’agit précisément de la présence syrienne. A l’heure où le gouvernement est tenu d’exhiber ses certificats de bonne conduite devant les grands argentiers de la planète, où bouillonne le chaudron palestinien, où la région tout entière se prépare à encaisser l’onde de choc d’une guerre américaine contre l’Irak, ce n’est pas d’une moyenâgeuse inquisition qu’a besoin le pays. Et la seule chose que l’on voudrait voir nous procurer les procureurs, c’est un regain de confiance dans les plus sacro-saintes de nos institutions.    haut

 
L'eau qui divise Tel-Aviv et Beyrouth
Le Ouazzani prend sa source au Liban et s'écoule en Israël
 
par SIBYLLE RIZK, publié dans le Figaro le 12 novembre 2002
Deux drapeaux sont plantés au pied des pompes aspirantes, à la source du Ouazzani, dans le sud du Liban, dont le partage des eaux est l'objet d'un litige avec Israël. L'un, jaune, est celui du Hezbollah ; l'autre, vert, celui d'Amal. Les deux partis qui se disputent l'allégeance de la population libanaise chiite cohabitent symboliquement pour mieux défier l'armée israélienne, positionnée en face, sur les hauteurs. Une banderole dénonce la "soif de sang" d'Ariel Sharon. A mesure que se précise la menace d'une guerre américaine contre l'Irak, les Libanais craignent qu'Israël profite de la nouvelle donne régionale pour attaquer le Hezbollah, allié de la Syrie et de l'Iran. L'affaire du Ouazzani pourrait être le prétexte à une escalade, c'est pourquoi la diplomatie occidentale s'applique à apaiser les esprits. Lors de son passage à Beyrouth, dans le cadre du sommet de la Francophonie, le mois dernier, Jacques Chirac a invité les deux parties à éviter toute provocation. La France a envoyé deux experts sur place, tandis qu'un expert américain était hier au Liban pour sa troisième visite en moins d'un mois.
La rivière du Ouazzani coule sur quelques centaines de mètres en territoire libanais, avant de traverser la frontière, côté israélien. Sa source est à un jet de pierre de la ligne bleue, tracée par les Nations unies pour constater le retrait israélien du sud du Liban, en mai 2000, après 22 ans d'occupation. L'objet du litige, ce sont deux gros conduits bleus, d'une capacité de 12.000 mètres cubes par jour, installés par le Conseil du sud pour alimenter les villages alentour en eau potable. Un peu plus loin, le château d'eau du centre de distribution de l'eau, encore en travaux, est peint aux couleurs du Liban. Deux bandes rouges et un cèdre vert sur fond blanc. Car le projet du Ouazzani, inauguré en fanfare le 16 octobre dernier, est une façon de montrer concrètement que l'Etat a rétabli sa souveraineté dans le Sud. Pour des raisons liées à la stratégie régionale de la Syrie, le gouvernement refuse de déployer l'armée libanaise dans l'ancienne zone occupée, à l'exception de quelques patrouilles, visibles par exemple près du Ouazzani. En revanche, il s'est engagé à fournir les services de base à la population du Sud, longtemps négligée.
La station de pompage entre dans le cadre de ces promesses, même si, en matière d'eau, le principal chantier espéré est celui du barrage du Litani. Le plus grand fleuve du Liban se jette en effet dans la Méditerranée alors que, s'il était aménagé, il pourrait irriguer tout le sud du pays où la terre est particulièrement fertile. Mais Israël voit les choses différemment. Dès le début des travaux, le premier ministre Ariel Sharon a estimé que le "détournement" de l'eau du Ouazzani constituait un "casus belli". Le Hezbollah a rétorqué en menaçant de bombarder l'Etat hébreu si celui-ci attaquait la station. En 1965, l'armée israélienne avait déjà détruit des installations similaires. Les différentes missions de médiation ont jusqu'ici réussi à apaiser la tension. D'autant qu'après le raffut médiatique qui a entouré le lancement du projet pour des raisons de politique intérieure, les autorités libanaises ont rapidement su ramener les choses à leur juste dimension, confie un diplomate. Beyrouth défend le point de vue selon lequel le pompage actuel concerne des quantités raisonnables (11 millions de mètres cubes au total, alors qu'un plan des années 1950 lui allouait 35 millions de mètres cubes), destinées à satisfaire un besoin réel de la population. Mais la situation est forcément appelée à évoluer au fur et à mesure que le sud du Liban va se développer, c'est pourquoi des contacts diplomatiques sont en cours afin de réfléchir à un mécanisme de prévention des conflits potentiels.    haut
 
Israël accuse de partialité les journalistes étrangers
Le directeur du service de presse du gouvernement Sharon réitère avec violence ses attaques
 
par ALEXANDRA SCHWARTZBROD, publié dans Libération le 7 novembre 2002
Déjà difficiles depuis le début de l'Intifada, les relations entre la presse étrangère et les autorités israéliennes menacent de se transformer en affaire d'Etat. Danny Seaman, le directeur du GPO (Government Press Office, le service de presse du gouvernement israélien), a tenu ces derniers temps des propos si violents sur les journalistes étrangers que la presse israélienne elle-même s'en est émue, ainsi que plusieurs députés travaillistes. L'un d'eux, Tzali Reshef, a présenté lundi à la Knesset un rapport accablant pour le GPO, rappelant les multiples entraves mises par celui-ci au travail des journalistes non israéliens : les équipes de télévision étrangères ont de plus en plus de mal à recevoir un permis de travail, les journalistes palestiniens n'obtiennent plus de carte de presse et se trouvent parfois jetés en prison sans motif et sans jugement, tel ce photographe de l'AFP qui vient de passer six mois en détention... Crispation momentanée d'un Etat qui redoute de perdre la guerre des images ? Politique délibérée visant à limiter la couverture du conflit ? Ou initiative personnelle d'un homme qui a perdu le sens des réalités ?
Haro sur les télévisions
Interrogé mardi par Libération dans son bureau du GPO, Danny Seaman n'hésite pas à renouveler ses accusations. Pour lui, bon nombre de médias étrangers, et notamment les télévisions, sont "tenus" par l'Autorité palestinienne, ce qui expliquerait la couverture selon lui anti-israélienne du conflit. "Quand l'Autorité palestinienne s'est mise en place, les journalistes étrangers ont eu besoin de contacts palestiniens pour y avoir accès, et personne ne pouvait le faire sans avoir de liens avec l'entourage d'Arafat. Certains journalistes palestiniens travaillant pour les étrangers ont alors commencé à coopérer avec l'Autorité palestinienne, considérant que la guerre passait aussi par les médias", affirme-t-il.
Pour étayer sa thèse, Seaman n'hésite pas à porter de très graves accusations contre les journalistes qui ont filmé la mort du petit Mohammed el-Durra, le 30 septembre 2000 à Gaza, deux jours après la visite d'Ariel Sharon sur l'esplanade des Mosquées et l'éclatement de l'Intifada. Les images de cet enfant palestinien tué dans les bras de son père, face à une position israélienne, avaient provoqué une intense émotion dans le monde. Selon de nombreux témoignages, y compris les premières déclarations de Tsahal, l'enfant aurait bien été tué par une balle israélienne. Seaman soutient une tout autre version : "La mort du petit Mohammed était en réalité un coup prémédité par les Palestiniens. Les seuls cameramen étaient des Palestiniens travaillant pour la presse étrangère. Un enquêteur a été embauché par l'armée israélienne pour étudier scientifiquement les scènes du film. Et il y a un moment où l'on voit Mohammed assis tranquillement avec son père, attendant de jouer dans le film de sa propre mort." Une mise en scène ? L'enfant serait donc encore vivant ? Le directeur du GPO hésite. "Non, je ne le pense pas. Mais les Palestiniens n'auraient aucun problème à tuer leurs propres enfants pour le bien de la cause. Cette opération était préméditée pour qu'Arafat puisse dire : 'Regardez, on tire sur nos enfants, je ne peux pas arrêter ce soulèvement...' "
Harcèlement
Charles Enderlin, le correspondant de France 2 à Jérusalem, dont le cameraman a filmé la scène, récuse catégoriquement les affirmations de l'officiel israélien. "M. Seaman sait parfaitement que ce sont des élucubrations mensongères. Lui-même a pu visionner il y a un an tout le matériel vidéo existant sur le sujet avant de déclarer, devant témoins, qu'il n'avait aucune critique... Ses déclarations entrent dans le cadre de sa campagne de harcèlement de la presse étrangère." Il est vrai que Seaman n'y va pas de main morte. "J'accuse un certain nombre de journalistes étrangers d'être paresseux et de ne pas assez vérifier leurs sources et leurs traductions. Trop souvent, ils prennent les Palestiniens au pied de la lettre et ensuite les Israéliens doivent se défendre. Depuis deux ans, le droit d'Israël à exister est remis en question et le romantisme des journalistes étrangers qui ont pris fait et cause pour les Palestiniens y est pour beaucoup." Des propos "irresponsables" selon l'association de la presse étrangère, dont les démêlés avec le responsable du GPO sont fréquents. "Il y a deux ans, poursuit Seaman, on était hospitaliers avec les journalistes. Mais si quelqu'un utilise votre hospitalité pour vous sodomiser, resterez-vous sympathique ?" Sur ses conflits avec les correspondants étrangers en poste à Jérusalem, il n'est pas moins expéditif : "OK, il y a des journalistes qui ne m'aiment pas. Mais la plupart seront partis dans trois ans et moi je serai toujours là. Leurs successeurs seront plus prudents et Israël s'en portera bien mieux."    haut
 
L'ombre de Big Brother plane sur le Pentagone
Le ministère de la Défense met au point un système de croisement de fichiers informatiques 
 
par JEAN-JACQUES MEVEL, publié dans le Figaro le 28 novembre 2002
Scientia est Potentia ("savoir, c'est pouvoir"). Si la devise est irréprochable, l'institution qui s'en prévaut commence à faire des vagues sur le Potomac : afin de repérer les "taupes" du terrorisme, une obscure agence du Pentagone s'est mise en tête de surveiller à la trace électronique 300 millions d'Américains et de résidents des Etats-Unis, de jour comme de nuit. Avatar d'Internet, du croisement des fichiers informatiques et du réseau d'écoute planétaire Echelon, ce programme n'est qu'un "prototype expérimental", dit le département de la Défense. Mais son ambition est clairement affichée : regrouper dans une même banque de données centralisée toutes les "cybersignatures". La justification se trouve dans les ratés policiers de l'avant-11 septembre : avant de tuer 3.000 personnes, les 19 "islamikazes" ont suivi les mêmes cours de pilotage, utilisé leur carte de crédit, réservé leurs vols et passé les contrôles d'identité, souvent ensemble. Les données étaient bien enregistrées. C'est le recoupement qui a fait défaut.
En théorie, le croisement des fichiers et la similitude des informations auraient pu alerter le FBI et permettre, aussi, le rapprochement avec Zaccarias Moussaoui, élève pilote alors détenu depuis plus de trois semaines dans le Minnesota. Le Pentagone vient de s'atteler à la tâche, sous un nom aussi ronflant qu'il est lourd de menaces : Total Information Awareness, ce que l'on peut traduire par "vigilance totale sur les données". L'engagement du département de la Défense et de l'une de ses équipes les plus éprouvées témoigne du sérieux du projet TIA aux yeux de Donald Rumsfeld. Le vote de la loi sur la sécurité du territoire, il y a huit jours, a confirmé le premier budget : 10 millions de dollars. L'ardeur du Pentagone à filer les Américains du berceau jusqu'au cercueil n'est pourtant pas la meilleure publicité pour la plus puissante démocratie de la planète. Aux Etats-Unis, la référence obligée n'est pas le Big Brother d'Orwell, mais les carnets secrets de J. Edgar Hoover, patron du FBI de 1924 à 1972 : il fit systématiquement ficher et espionner les individus réputés "douteux", à commencer par Eleanor Roosevelt, l'épouse du président, puis les frères Kennedy. Le secrétaire Rumsfeld n'en est sûrement pas là. Mais il lui reste à prouver que les superordinateurs de la TIA ne pulvériseront pas deux tabous constitutionnels : la non-ingérence du Pentagone dans les affaires civiles et l'interdiction faite aux "services" - à commencer par la CIA - d'espionner les citoyens américains.
Au Congrès, ce programme fait déjà tiquer les défenseurs des libertés publiques. Tout comme le nom de son responsable désigné, l'amiral John Poindexter, personnage central du contragate, le scandale qui entache la présidence Reagan. Droite et gauche confondue, les élus s'inquiètent d'une confusion croissante entre surveillance de police et enquête judiciaire. La TIA doit aussi s'inquiéter du sort d'un de ses cousins : la TIPS (Terrorism Information and Prevention System). Elle devait transformer les chauffeurs de taxi, les livreurs en autant d'informateurs antiterrorisme. Face au tollé, son inventeur, l'attorney general John Ashcroft, a fini par l'enterrer pour de bon.    haut
 
Sécurité - Pour un vrai fichier génétique
La science au service de la police
 
par MARC LE FUR, publié dans le Figaro le 1er novembre 2002
L'auteur est député des Côtes-d'Armor, rapporteur spécial du budget de la sécurité, police et gendarmerie
La police a toujours eu besoin du concours de la science, aujourd'hui elle ne peut se passer de l'apport de la génétique : à partir d'une trace de sang, de sperme ou plus simplement encore d'une goutte de sueur ou d'un cheveu, il est désormais possible de reconstituer une empreinte génétique qui, rapprochée avec d'autres empreintes, rassemblées dans une base de données, va permettre d'élucider un crime, de confondre un coupable. L'ADN est au XXIe siècle ce que l'empreinte digitale était au XXe siècle. Mais, là où le bât blesse, c'est qu'aujourd'hui le concours de la génétique à la manifestation de la vérité est par trop négligé. En France, la capacité du fichier génétique est aujourd'hui très limitée : seulement 1.200 individus y figurent. Avec une base de données aussi faible, le fichier sert très peu. Et, vu l'état de notre droit, il ne peut comporter que des individus condamnés pour crimes et délits à caractère sexuel ou pour des crimes d'une particulière gravité. Ce qui fait qu'aujourd'hui la génétique ne permet que d'identifier des récidivistes ! Il est indispensable d'accroître le volume de ce fichier. Il faut pouvoir l'étendre à toutes les personnes mises en cause pour un crime ou un délit.
Les Anglais, que l'on considère généralement comme respectueux des droits de l'homme, disposent, eux, d'un fichier bien plus considérable puisqu'il comporte plus de 1.500.000 personnes. Alors que nous en sommes aux balbutiements, les Britanniques ont entrepris de collationner les informations depuis 1995. La consultation du fichier est systématique alors qu'en France elle n'est possible qu'avec l'accord d'un juge instructeur. Ce qui vaut pour la Grande-Bretagne vaut aussi pour les Pays-Bas. Chez nous, comme souvent, de belles âmes s'inquiètent et s'offusqueront bientôt. Qu'elles n'oublient pas l'exigence de vérité : si par le passé, dans de multiples affaires, l'authentification de la signature génétique des suspects avait été possible, ce sont des quantités d'erreurs judiciaires qui auraient pu être évitées.    haut
 
Un journal espagnol découvre le "lobby  juif"

par MARTINE SILBER, publié dans le Monde du 16 novembre 2002
Le quotidien madrilène "El Mundo" a publié un article reproduisant des "révélations" d'un goût contestable tirées d'un livre sur le judaïsme. Sans guère susciter de réactions. Le bandeau est accrocheur : "Judaïsme, les révélations d'un livre." Le titre ne laisse aucun doute sur l'objet de ces "révélations" : le "lobby" qui vit en Espagne. Le sous-titre enfonce le clou : ILS SONT dans la banque, la justice, l'hôtellerie, la construction, le textile. Les juifs espagnols se meuvent dans les circuits les plus puissants du pouvoir et sont en contact avec l'élite économique et politique. Pouvoir compter sur l'appui du "lobby hébreu" peut aller jusqu'à les faire libérer de prison. Le quotidien El Mundo, qui a publié cet article dans un de ses suppléments du dimanche, Cronica du 3 novembre, est connu pour ses provocations et son irrévérence, mais il n'a rien d'un organe d'extrême droite. Et l'article en question n'a suscité aucune réaction.
A en croire Enrique Mugica, le "Defensor del pueblo", médiateur, cité en bas de l'article dans une liste de personnalités présentées comme "L'ABC de l'Espagne hébraïque", c'est parfaitement normal : "Le niveau culturel dans ce pays est extrêmement bas. A la télévision, les chaînes publiques, comme les grandes chaînes privées, consacrent chaque jour une heure et demie de programmes aux célébrités de ce monde, à la presse du cœur ou aux diseuses de bonne aventure. C'est une plaie d'Egypte. L'Espagne n'est pas un pays cartésien, il n'y a pas non plus de presse à sensation comme en Grande-Bretagne, mais une presse de commérages. Bien sûr, l'article est pernicieux, insidieux, mais, ici, c'est naturel." Pour le directeur de Cronica, il n'y a pas de problème non plus. Le livre dont est tiré l'article a été édité par la maison d'édition La Esfera de los libros, qui appartient à El Mundo, et il ne s'agit que d'une "prépublication". Il oublie que les titres, sous-titres et maquette sont du ressort du journal et que, en outre, il est curieux que l'auteur de l'article soit aussi celui de ce livre, intitulé Le Lobby juif. Pouvoirs et mythes des Hébreux espagnols actuels.
Amalgames
Le texte donne libre cours aux insinuations : "Contrairement à ce que l'on pense, les juifs espagnols ou leurs descendants ne sont pas tous millionnaires et ne constituent pas un cercle destiné exclusivement à la défense de ses intérêts." Voilà qui est rassurant, mais l'auteur poursuit en citant deux personnes, Marc Rich, "célèbre magnat" accusé de "la plus grave fraude fiscale de l'histoire des Etats-Unis" et "absous par Bill Clinton", et "le financier et collectionneur" Jacques Hachuel, qui "a couru le monde dans toutes sortes d'aventures spéculatives et a encouru deux peines de prison pour manipulations économiques illégales avec Mario Conde" (ancien directeur de la banque Banesto, condamné à vingt ans de prison en juillet). Dans la même veine, l'auteur cite d'autres "juifs ou descendants de juifs", qui ne sont pas connus pour leurs démêlés judiciaires, mais pour leurs succès professionnels. Il en profite pour en rajouter, tentant de démontrer les liens pouvant exister, par exemple, entre la femme d'affaires Alicia Koplowitz (présidente honoraire - précise l'article - de la branche espagnole du Centre Pérès pour la paix) et l'Etat d'Israël : Shimon Pérès a été vu avec elle dans un cocktail, le 22 juin 1997, et dans le même restaurant le 24 avril... Suivent quelques histoires embrouillées allant jusqu'à impliquer la monarchie espagnole et l'ex-ambassadeur israélien à Madrid, Shlomo Ben Ami, dans la libération, forcément "scandaleuse", du "magnat russe" Vladimir Gousinski et du même Marc Rich, cité également, dans "la petite liste de juifs espagnols", comme "le grand magnat du judaïsme espagnol. Egalement Israélien, Suisse, Belge, Bolivien et citoyen américain..."
L'écrivain Juan Goytisolo, qui vient de préfacer un autre livre, celui de Gonzalo Alvarez Chillida, L'Antisémitisme en Espagne. L'image du juif (1812-2002), se dit "très choqué à la lecture de ce pamphlet qui mélange tout et rappelle le Protocole des sages de Sion. Ce genre d'amalgame à notre époque est très dangereux. Les Espagnols, qui sont parfaitement capables de faire la différence entre un Basque, un Basque abertzale [nationaliste] et un membre de l'ETA, font la confusion entre un musulman, un islamiste et un terroriste et, de même, entre un juif, un Israélien et un partisan de Sharon. Cet article est la preuve de ce que je pressentais et craignais voir : l'antisémitisme."    haut
 
Euronews fer de lance de l'audiovisuel extérieur
Les pouvoirs publics français font porter leurs efforts sur le monde musulman alors que l'Arabie saoudite prépare également un projet
 
par PAULE GONZALES, publié dans le Figaro le 5 novembre 2002
Euronews va bientôt porter sur ses épaules le sort de l'audiovisuel extérieur de la France. Le Quai d'Orsay et le ministère des Affaires européennes, qui sont désormais les maîtres d'oeuvre exclusifs du projet, s'en persuadent chaque jour davantage, avec la bénédiction de Matignon. Le ministère de la Culture ayant pour sa part abandonné l'idée d'une création ex nihilo d'une CNN à la française. Après quelques mois de consultations tous azimuts et d'interministérielles en série, la solution d'Euronews a été, pour des raisons tant d'économies que de solidarité européenne, retenue. "S'appuyer sur les outils existants - en l'occurrence Euronews - plutôt que d'inventer ex nihilo une chaîne internationale dont beaucoup estiment le coût prohibitif, reste la meilleure solution", affirme-t-on en coeur au ministère des Affaires européennes comme à celui de l'Economie et des Finances. Les avantages d'Euronews parlent d'eux-mêmes : une diffusion en six langues, un siège à Lyon, un effectif de 240 personnes, dont 150 journalistes, et une exposition déjà établie, du moins en Europe, avec environ 4 millions de téléspectateurs par jour en audience cumulée.
Le départ de ITV du capital de la chaîne pan-européenne laisse par ailleurs aux Français la possibilité de reprendre la main rapidement. Ce sont, en effet, 49 % des parts qui sont aujourd'hui mises à l'encan, les 51 % restants se partageant entre 17 télévisions publiques européennes. Plutôt pressée de se séparer d'un actif qui ne lui a jamais rien rapporté, la filiale à 20 % de Reuters accepterait de se séparer de sa participation par le simple biais d'une reprise de dette. Au total, cette dernière affiche une perte d'exploitation de 7 millions d'euros. Enfin, il y a une semaine à peine, le Parlement européen a accordé à la chaîne, pour la première fois de son histoire, une subvention de 20 millions d'euros. "De quoi renouveler le concept qui est aujourd'hui arrivé au bout de ce qu'il pouvait", susurre-t-on dans le proche entourage de Dominique de Villepin. Enfin et surtout, la France occupe déjà une place de choix dans le pilotage de la chaîne, puisque c'est Philippe Cayla, le patron de l'international pour Francetélévisions, qui en est aujourd'hui le directeur général. Ainsi, en faisant d'Euronews le fer de lance de l'audiovisuel extérieur, le gouvernement fait coup double. Francetélévisions devient l'opérateur d'un projet d'autant plus prestigieux, qu'il peut s'accorder avec la volonté affirmée du président de la République de reprendre pied sur la scène internationale. Un geste qui répare la sévérité apparente du ministère de la Culture à l'encontre de Francetélévisions. Le gouvernement a récemment réduit la voilure du groupe public en exigeant une révision des projets de Francetélévisons dans le développement du numérique de terre.
Mais le dispositif pour un audiovisuel extérieur restauré ne s'arrête pas au simple lifting d'Euronews. A la veille d'une possible intervention de l'Occident en Irak, le gouvernement français souhaite faire un effort particulier à l'intention du monde arabe. TV5 Orient, la filiale de TV5, pourrait très modestement jouer ce rôle. Déjà en service et installé depuis cinq ans dans le paysage audiovisuel moyen-oriental, ce signal a l'avantage d'être 100 % français et donc d'échapper à la loi d'airain du partage des programmes entre les actionnaires francophones de TV5, à savoir les Canadiens, les Belges et les Suisses. Selon certains proches du dossier, "il suffirait donc d'étoffer un peu les effectifs pour le rendre rapidement compétitif". Mais cela ne suffira pas. Le Maghreb et le Moyen-Orient totalisant plus d'une centaine de chaînes locales, le service de TV5 en arabe ne serait qu'une goutte d'eau dans la mer. D'autant plus difficilement repérable qu'il s'agit de populations jeunes très exigeantes. Et de se prendre à rêver d'une vraie grande chaîne généraliste faite pour séduire une population déjà saturée de télévision. Forte de son attractivité, elle pourrait alors évoluer progressivement vers un schéma "tout info". Mais une telle solution, si elle est possible, requiert une volonté politique forte qui transcende les hésitations gouvernementales et s'impose. C'est un budget conséquent qu'il faudra alors accorder à un tel projet. Il est aujourd'hui estimé à plus de 120 millions d'euros. En bref, seul l'Elysée est aujourd'hui capable d'imposer une telle solution.
Enfin pour le reste du monde, TV5, dont le seul mérite est d'exister, devrait continuer sa diffusion confidentielle en Asie et en Amérique du Sud. L'intérêt d'une telle solution réside notamment dans le fait qu'il n'y aura pas à renégocier avec l'ensemble des câblo-opérateurs locaux puisque les contrats existent déjà et que la marque est connue. Il reste à régler le sort de CFI. La nomination de Jean Mino à la tête de Canal France International devrait peut-être permettre à cette banque de programmes, aujourd'hui réduite à la portion congrue, de jouer un nouveau rôle dans la mesure où, à la différence de TV5, CFI s'était tourné vers le monde arabe. Au moment où l'Arabie Saoudite, qui s'apprête à lancer une chaîne d'information pour contrer Al Jezira, va diffuser ses programmes en anglais, la France va être contrainte de s'immiscer plus rapidement que prévu dans le débat international. Faute de quoi, l'audiovisuel extérieur français laissera place nette pour ses concurrents.    haut
 
L'Australie inquiète ses voisins musulmans du Sud-Est asiatique
 
par FREDERIC THERIN, publié dans le Monde du 13 novembre 2002
Les relations entre l'Australie et ses voisins du Sud-Est asiatique sont en nette détérioration. Des perquisitions effectuées, fin octobre, à Sydney et à Perth, aux domiciles de sympathisants présumés de la Jemaah Islamiyah, le mouvement intégriste indonésien soupçonné d'avoir fomenté l'attentat du 12 octobre à Bali - qui a provoqué la mort de plus de 180 personnes dont de très nombreux Australiens - ont soulevé un vent de protestation dans la région, notamment en Indonésie et en Malaisie. Les quatre familles musulmanes dont les résidences ont été fouillées par la police fédérale et les agents de l'Australian Security Intelligence Organisation (ASIO, les services de renseignement australiens) nient être impliquées dans toute activité terroriste. Jan Herbert, un Indonésien de 45 ans titulaire d'un permis de résidence permanent, reconnaît avoir assisté en Australie à trois conférences présidées par Abou Bakar Baashir (la plus récente de ces réunions remonterait à 1997), chef présumé de la Jemaah Islamiyah, mais il affirme avoir tout ignoré de la préparation de l'attentat de Kuta Beach. Ces perquisitions n'ont été suivies d'aucune arrestation. "Ces opérations sont seulement dirigées contre des individus qui pourraient - savoir quelque chose - sur la Jemaah Islamiyah en Australie, s'est défendu Daryl Williams, ministre fédéral de la justice. Elles ne visent pas la communauté islamique."
Messages injurieux
Les principaux leaders musulmans en Australie s'estiment pourtant victimes de harcèlement depuis quelques semaines. Le Mouvement de la jeunesse islamique, qui diffuse deux fois par semaine sur Internet un magazine en arabe, L'Appel de l'islam, reçoit depuis quelques jours un nombre élevé de messages injurieux. "Les relations raciales - dans ce pays - n'ont jamais été aussi mauvaises, a expliqué, dans le quotidien The Australian, Keysar Trad, porte-parole de l'association musulmane libanaise. J'ai reçu des appels de gens me disant : "Vous et votre religion m'effrayez." Lorsque vous avez des personnes apeurées qui n'entendent que des choses négatives à propos de l'islam, l'hystérie prend le dessus et ces personnes ont peur de tous ceux qui ont une apparence islamique."
Cette évolution inquiète les dirigeants des principaux pays du Sud-Est asiatique. Lors d'un entretien avec plusieurs journalistes locaux, la présidente indonésienne, Megawati Sukarnoputri, a estimé que Canberra devrait montrer plus de retenue dans ses opérations antiterroristes et s'assurer que les ressortissants indonésiens vivant en Australie ne soient pas victimes de harcèlement. Malgré plusieurs mois d'une intense campagne de lobbying diplomatique, l'Australie a vu les leaders des pays membres de l'Association des nations de l'Asie du Sud-Est (Asean), réunis début novembre au Cambodge, lui refuser le statut de partenaire de dialogue permanent. L'opposition farouche de la Malaisie a, semble-t-il, fait échouer les pourparlers. Le premier ministre malaisien, le Dr Mahathir Mohamad, ne cesse de critiquer la politique australienne en matière de lutte contre le terrorisme. "L'Australie est un pays particulièrement dangereux pour les musulmans en ce moment", a-t-il dit. Le premier ministre australien, John Howard, récuse cet avis. "Je veux dire aux Australiens de foi musulmane : vous êtes aussi protégés et vous êtes un élément aussi important pour notre pays que n'importe qui d'autre, a-t-il déclaré, jeudi 7 novembre. - L'Australie - est l'un des pays les plus sûrs au monde."
M. Howard a affirmé que son pays conservait des relations "profondes et fortes" avec ses voisins. Certains observateurs ne partagent pas cette opinion. "Nombreux, en Asie, sont ceux qui considèrent que la décision de l'Australie de se rapprocher de plus en plus des Etats-Unis montre la volonté de Canberra de se détourner de ses plus proches voisins, explique un expert australien des pays du Sud-Est asiatique. Les membres de l'ASEAN commencent à considérer ce pays comme le représentant de l'Amérique en Asie." Si cette évolution se confirme, les Australiens pourraient devenir une des cibles privilégiées des terroristes dans les mois à venir.    haut
 
La Chine et le monde
 
par SAMUEL PISAR, publié dans le Monde du 8 novembre 2002
L'auteur est avocat international et écrivain
Certains s'inquiètent : le nationalisme chinois ne finira-t-il pas par se substituer à l'idéologie communiste comme fondement du pouvoir ? C'est un contresens. La Chine est devenue le théâtre d'un gigantesque mouvement de réforme qui pourrait, plus vite qu'on ne l'imaginait, redéfinir l'équilibre économique, politique et culturel du monde. En embrassant la cause de l'Organisation mondiale du commerce et des Jeux olympiques de 2008, elle a franchi un cap décisif dans son ouverture à la communauté des nations. Cette dynamique s'accélère maintenant sous nos yeux, alors que le prochain Congrès communiste du pays le plus peuplé de la planète s'apprête à nommer une nouvelle génération de dirigeants. Je viens d'achever une visite sur place. Ce que j'ai vu et entendu à Pékin, Shanghaï, Hongkong et ailleurs, m'a convaincu de l'ampleur du tournant qui s'y opère. Le boom économique est palpable, les grands magasins présentent des articles d'excellente qualité et les exportations croissent de façon exponentielle. La Chine est sur le point de devenir une formidable base de production pour le monde entier. Les grandes entreprises multinationales qui fabriquent à Taïwan, à Singapour et partout en Asie commencent à se délocaliser vers les zones industrielles chinoises. Il n'y a plus aucun obstacle idéologique à ce mouvement.
Ce que j'appelais "la société transidéologique", dans un livre qui préfigurait le voyage historique de Nixon et Kissinger à Pékin, en 1972, engendre aujourd'hui des myriades de "joint-ventures" entre l'Etat et des entreprises privées, locales ou étrangères. Toutes les couches de la société s'adaptent à la logique du marché et du profit avec une facilité stupéfiante. Apparemment, la révolution maoïste de 1949 n'a pas fait perdre au peuple chinois sa tradition marchande, contrairement à la révolution de 1917 en Russie. Les décideurs chinois sont animés d'un profond désir de se conformer aux règles du commerce international afin d'enraciner le pays d'une manière permanente dans la vie économique de la planète. Comme l'a montré la récente visite du président Jiang Zemin dans le ranch privé de George W. Bush au Texas (leur 3e sommet cette année), l'Amérique accueille ce mouvement sans états d'âme. Depuis le 11 septembre 2001, elle a grand besoin de la Chine comme facteur de stabilité dans le monde, et comme allié dans la guerre contre le terrorisme et la prolifération des armes de destruction massive.
Souhaitant, comme Washington, assurer la stabilité du continent asiatique et l'accès sans entraves aux puits pétroliers du golfe Persique et de l'Indonésie, le régime de Pékin espère que cette nouvelle coopération lui ouvrira plus grandes les portes de la technologie et du marché américains. Les échanges bilatéraux entre les deux pays frôlent déjà 100 milliards de dollars par an. En 2001, l'Amérique a absorbé un quart des exportations. Ses universités et instituts technologiques ont accueilli 60.000 étudiants boursiers de Chine. Commerçants, investisseurs et banquiers d'autres pays se déploient également sur le marché chinois. Pour les fabricants sud-coréens, thaïlandais et philippins, ce marché devient un importateur insatiable et une locomotive de croissance dans toute la région. Les grandes villes sont envahies de voitures japonaises et allemandes. Des grandes marques comme L'Oréal, Siemens et Nokia brillent avec Motorola et Coca-Cola sur les imposants gratte-ciel de verre et d'acier. Mais l'Europe, l'Australie et d'autres régions et cultures devront amplifier leurs efforts pour éviter que cette course vers le marché du siècle ne devienne une affaire exclusivement américano-chinoise. De ce point de vue, je regrette que la France soit en retard. J'y vois la même frilosité des patrons des grandes entreprises que j'ai observée au moment de l'ouverture de l'Europe de l'Est et de la Russie.
Ce redoutable bouleversement ne se limite pas aux flux des produits, technologies et capitaux. La Chine est actuellement en pleine mutation sociale, politique et culturelle. L'Olympiade de 2008 lui permettra de projeter sa riche culture sur l'ensemble de la terre, car les JO ne sont pas seulement une vaste compétition sportive. Ils comportent aussi une importante dimension culturelle et artistique qui atteindra 3 milliards de personnes par la télévision et ne manquera pas de marquer les esprits sur tous les continents. Les Chinois en sont bien conscients et se soucient de leur exception culturelle comme la France se soucie de la sienne. Cette ouverture au monde finira-t-elle par bouleverser la nature du régime politique ? L'approche chinoise est bien plus intelligente que ne l'a été celle des Soviétiques. Mikhail Gorbatchev avait commencé ses réformes par la politique de perestroïka et de glasnost, provoquant ainsi l'implosion instantanée de l'ordre en place. Les Chinois, eux, jouent d'abord la carte de l'économie et du commerce. Politiquement, ils tiennent le pays avec fermeté et s'emploient à éviter tout débordement incontrôlable.
A terme, la marginalisation du système communiste chinois me semble également inévitable. On peut même se demander si tel n'est pas le désir secret de ses dirigeants pragmatiques. Ils n'hésitent plus à recruter pour les instances supérieures du Parti les représentants des nouveaux capitalistes du pays. A l'heure du microprocesseur, de l'ordinateur, du téléphone portable et d'Internet, un système totalitaire qui résiste à l'innovation, à la modernisation, aux réformes, est inéluctablement condamné à la régression. Aujourd'hui, on ne peut pas sérieusement participer à la concurrence internationale sans libre confrontation des idées, sans circulation de l'information, sans frontières largement ouvertes. Cette implacable logique provoque l'explosion des énergies créatrices qui invitent, à leur tour, au respect des valeurs démocratiques. Certains s'inquiètent : le nationalisme chinois ne finira-t-il pas par se substituer à l'idéologie communiste comme fondement du pouvoir ? C'est un contresens. La globalisation diluera le nationalisme autant que l'idéologie. On le voit bien sur le schisme avec Taïwan qui est en train de s'émousser dans l'intégration économique croissante entre les deux rives du détroit de Formose.
Certes, il faut se garder des illusions. La Chine est encore loin d'être un Etat de droit. Sa société reste complexe, divisée, marquée par les vestiges d'un féodalisme et d'une bureaucratie corrompus. On ne peut pas exclure les spasmes sporadiques des conservateurs qui risquent d'accompagner son entrée dans la mondialisation. De toute façon, elle pèsera sur le monde par la force de sa culture, de sa main-d'œuvre, de son rayonnement industriel et commercial. Mais, tôt ou tard, elle s'adaptera au nouvel environnement international. C'est son intérêt et le nôtre. Je crois au scénario de la convergence entre la Chine et le monde. C'est peut-être même autour de cette convergence que se jouera l'essentiel du XXIe siècle.    haut
 
Rwanda : le VIH a été utilisé comme arme biologique
 
par ANNE DESMAREST, publié dans le Figaro le 18 novembre 2002
Le sida a été utilisé comme une arme biologique au Rwanda lors du génocide de 1994 qui a fait au moins 500.000 morts en quelques mois (1). Parmi les survivants au moins 250.000 femmes ont été victimes de viols dont 70 % auraient contracté le virus du sida (VIH). Cette affaire a été révélée au cours du procès international qui se tient à Arusha (Tanzanie). Pauline Niyramasuhuko, ex-ministre de la Famille et de la Promotion féminine, comparaît actuellement devant le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR). C'est la première femme à être poursuivie par une juridiction internationale. Elle est inculpée entre autres de crimes contre l'humanité (viol). L'accusée aurait ordonné aux soldats - dont bon nombre étaient atteints du virus - de maltraiter sexuellement les femmes avant de les tuer. "Nous savions que le gouvernement faisait sortir des malades du sida des hôpitaux pour former des bataillons de violeurs", affirmait récemment l'actuel président du Rwanda, Paul Kagamé. Depuis 1863, le viol est juridiquement considéré comme un crime de guerre. Associées à la propagation du virus VIH et utilisées à des fins d'extermination, les agressions sexuelles sont assimilées à des armes biologiques. Les magistrats d'Arusha ont établi que le viol est un élément principal du génocide.
Le sida est la deuxième cause de mortalité au Rwanda après la malaria. Selon une organisation canadienne, 11,21 % des adultes sont touchés par le virus en 1999 et le nombre d'orphelins dû à la maladie s'élève à 270.000. Il est impossible de chiffrer le rapport existant entre les viols perpétrés lors du génocide en 1994 et la propagation de la maladie. Une chose est sûre toutefois. C'est un génocide à retardement qui a été organisé au Rwanda. "La tuerie persiste et s'éternise", stigmatise Charles Strozier, professeur d'histoire au John Jay College of Criminal Justice de New York.
(1) New York Times, 15septembre 2002, cité par Courrier International, du 14 au 20 novembre 2002     haut 
 
La vitesse du trou noir trahit son origine
Astrophysique - Pour la première fois, un trou noir a pu être relié à une supernova
 
par SYLVESTRE HUET, publié dans Libération le 25 novembre 2002
Trahi par son excès de vitesse, le trou noir a révélé son origine : l'implosion d'une étoile géante. Et Félix Mirabel, astrophysicien au Commissariat à l'énergie atomique (Saclay), n'est pas peu fier de la découverte de son équipe (1), qui a impliqué "une traque de plusieurs années et mobilisé plusieurs télescopes spatiaux". Outre le volet spectaculaire -­ le trou noir file dans l'espace à 400 000 km/h ! -­, "c'est la première fois que l'on dispose de la preuve observationnelle que l'implosion-explosion d'une étoile massive, une supernova, peut donner naissance à un trou noir".
Scorpion
L'affaire du trou noir trop rapide commence en 1995. Le télescope spatial Compton de la Nasa, un énorme engin qui capte les rayons X, détecte une source violente et compacte. Baptisée GRO-J1655-40, elle se trouve dans la constellation du Scorpion. Pas très loin de nous, à l'échelle de la galaxie, entre 3.000 et 10.000 années-lumière dans la direction du centre de la Voie lactée. Les astrophysiciens américains sont très contents de leur découverte, car il s'agit de la seconde source connue de jets "superluminiques". L'objet éjecte dans l'espace des jets de matière à 90 % de la vitesse de la lumière (300.000 km/s). Du coup, la lumière émise par les particules de ces jets donne l'impression d'aller plus vite que cette vitesse limite. Un phénomène spectaculaire, prédit par les théoriciens, dont la première découverte, en 1994, fit la une de la revue Nature et figure au palmarès de... Félix Mirabel. L'astronome français d'origine argentine avait un peu vexé ses collègues américains. Il récidive. "Dès 1995, je me suis dit que cet objet spécial méritait d'être surveillé."
En 1996, il repère la position exacte de l'astre avec des images du télescope spatial Hubble, en lumière visible. Et, depuis, les observations se sont multipliées, notamment à l'aide du télescope à rayons X Newton (Agence spatiale européenne), par Jean-Pierre Lasota, de l'Institut d'astrophysique de Paris, et Jean-Marie Haumery, de l'Observatoire de Strasbourg. Puis, en 2001, Mirabel observe à nouveau l'astre avec Hubble. Surprise : sa position a beaucoup plus changé que l'autorise la vitesse habituelle des étoiles autour du centre galactique. L'astre file quatre fois plus vite que la vitesse moyenne ­- il parcourt plus de 3,5 milliards de kilomètres par an -­ et emprunte une orbite très ovale autour du centre galactique. Bizarre ? Une aubaine pour Félix Mirabel.
Un vieux couple
De toutes ces observations surgit l'image d'un couple bien singulier. Le trou noir est accompagné d'une étoile "subgéante" dont l'enveloppe est en train de s'étendre et qui orbite en deux jours et demi, et à seulement 3,5 millions de kilomètres. C'est sa matière qui, en tombant sur le trou noir, émet les violents rayons X captés par les télescopes. Ce compagnon est d'origine : le couple s'est formé ensemble. Où ? "Si l'on remonte en arrière la trajectoire du couple sur un million d'années, et que le trou noir est à 1.000 années-lumière, on tombe sur un amas d'étoiles jeunes", raconte Mirabel. C'est là que l'étoile la plus massive des deux se serait transformée en supernova, il y a un million d'années. Cette formidable explosion a laissé une trace sur le compagnon, des éléments chimiques lourds. Et, surtout, a donné un gigantesque coup d'accélérateur, projetant dans l'espace l'astre résiduel de l'explosion -­ le trou noir -­, probablement parce que l'explosion a été asymétrique. Etroitement attaché par l'énorme gravitation du trou noir, qui fait plus de quatre masses solaires, le compagnon a été entraîné dans cette course folle.
Reconstitution
Ce double lien (vitesse et éléments chimiques lourds sur le compagnon) établi entre une supernova d'un million d'années et un trou noir clairement identifié fait tout l'intérêt de cette jolie reconstitution historico-cosmique. Bien que les astrophysiciens se soient persuadés, par le calcul et la théorie, que les supernovae peuvent engendrer des trous noirs, ils n'avaient jusqu'ici jamais pu relier un trou noir connu à des traces de supernova ou, à l'inverse, repérer un trou noir là où ils avaient observé une supernova. C'est fait.
(1) Félix Mirabel et al., Astronomy and Astrophysics, novembre 2002    haut
 
La croisade anti-Potter du révérend Taylor
 
publié dans le Figaro le 15 novembre 2002
Les aventures magiques d'Harry Potter n'amusent pas le révérend américain Douglas Taylor qui, depuis sa petite église pentecôtiste du Maine, crie au paganisme et part en croisade contre cette "sorcellerie camouflée". Jeudi soir, à la veille de la sortie sur les écrans de "Harry Potter et la chambre des secrets", il a convié une centaine de ses ouailles à une manifestation de protestation au cours de laquelle il a mis en pièces des livres, faute de pouvoir faire l'autodafé de ses rêves. "Nous n'avons pas obtenu la permission de brûler les livres, à cause des émissions toxiques, alors nous les avons déchirés" explique-t-il à l'AFP. "Ensuite nous sommes allés dans un hôtel équipé d'une salle de cinéma, où j'ai projeté un film intitulé :"Harry Potter, sorcellerie déguisée sous un autre emballage". Selon lui, une centaine de paroissiens en colère ont participé à la manifestation, du même type que celle que le révérend Taylor, qui dirige la "Oneness Pentecostal Church" de Lewiston (nord-est des Etats-Unis), avait déjà organisé l'an dernier à l'occasion de la sortie du premier film de la série.
Si des millions d'enfants (et d'adultes) de par le monde apprécient innocemment les livres de l'écrivain britannique J. K. Rowlings, c'est parce qu'ils ne perçoivent pas la dangerosité de l'oeuvre, qui fait sous couvert de divertissement l'apologie du paganisme et de la sorcellerie, estime le révérend Taylor. "C'est très sérieux", accuse-t-il. "Rowlings a jeté un pont entre croyances magiques et pratiques païennes. Il s'agit d'une introduction à la vraie sorcellerie, inspirée par Satan". "Que se passe-t-il si un jeune garçon regarde le film puis va dans son jardin pour tenter de jeter un sort, et échoue ? A partir de là, il persévère et va sur internet. S'il fait une recherche avec les mots-clef "sorcier" ou "sorcellerie", il va tomber sur des milliers de sites de vraies sorciers ou de vrais païens qui vont lui apprendre à jeter des sorts. C'est là que je deviens nerveux !". Sa destruction publique d'exemplaires du livre l'an dernier lui a valu une notoriété nationale, qu'il compte mettre au service de sa croisade anti-Potter.
"Je suis allé dans de nombreux endroits, j'ai parlé à beaucoup de gens. J'ai été invité dans des émissions de radio, on a parlé de moi en Nouvelle Zélande, dans le Boston Globe et le Washington Post. J'ai parlé à des radios diffusant du rock ou de la country. A une station d'Alabama, où ils vont à l'église avec une arme dans une main et la Bible dans l'autre...". Certaines formes de sorcellerie sont, selon lui, reconnues comme des religions dans certains Etats américains et des millions d'enfants élevés dans le culte du petit sorcier aux lunettes rondes pourraient être en grandissant tentés à s'y intéresser. Le révérend Taylor assure ne pas coordonner son action avec d'autres prêtres dans le pays mais la série des "Harry Potter" s'est attiré depuis sa sortie aux Etats-Unis les foudres de certaines églises conservatrices chrétiennes. L'an dernier, un brasier avait été allumé avec des livres de J. K. Rowlings à Alamogordo, au Nouveau Mexique (sud-ouest), devant des fidèles de la "Christ Community Church" qui chantaient des cantiques.    haut
 
Beyrouth, vitrine de l'édition française
 
par GERARD MEUDAL, publié dans le Monde du 15 novembre 2002
Pour sa onzième édition, le Salon du livre "Lire en français et en musique" qui vient de se tenir à Beyrouth du 1er au 10 novembre a confirmé son rang de troisième Salon du livre francophone au monde après ceux de Montréal et de Paris. Près de cent mille visiteurs dont un quart de scolaires ont fréquenté cette manifestation qu'accueillait pour la première fois le Biel, un centre d'exposition flambant neuf construit spécialement pour le Sommet de la francophonie, qui devait s'y tenir en 2001 mais qui avait été décalé d'un an en raison des tensions consécutives à l'attentat du 11 septembre. Dans ce nouveau lieu situé sur le port de la capitale libanaise à l'extrémité du centre-ville en pleine reconstruction se sont succédés pendant dix jours conférences, débats, signatures, une occasion unique pour les lecteurs libanais francophones de rencontrer les écrivains français. Et ils étaient nombreux à avoir fait le voyage : Jean Lacouture venu présenter un ouvrage collectif sur l'histoire du Proche-Orient écrit en collaboration avec Ghassan Tueni et Gérard Khoury, Gérard Chaliand intervenant sur "Les stratégies du terrorisme", des auteurs de bande dessinée comme Patrick Cothias, Richard Guérineau et Pascal Rabate, des auteurs jeunesse, Claude Carré, Marie-Aude Murail ou Jean-Pierre Andrevon, et bien sûr des romanciers, Patrick Raynal, Pierrette Fleutiaux, Anne Wiazemsky, Sylvie Granotier, Eric-Emmanuel Schmitt, etc.
Vitrine de l'édition française, le Salon de Beyrouth est avant tout le reflet de la production francophone et accueillait des auteurs tunisiens comme Fawzia Zouari, algérien comme Ahlam Mostheghanemi, qui vit à Beyrouth, et bien sûr beaucoup d'auteurs libanais, Carole Dagher, Alexandre Najjar, auteur d'une récente biographie de Khalil Gibran, ou Elias Khoury. Un des temps forts de la manifestation fut l'intervention de Pierre Michon, qui est un auteur étudié à l'université libanaise, à propos de ses deux derniers livres, Abbés et Corps du roi, et les tours de chant de Jane Birkin, qui présentait au Liban son spectacle Arabesques en interprétant des chansons de Serge Gainsbourg sur des rythmes orientaux. Une bonne façon de vérifier que le Liban reste un lieu privilégié du brassage des cultures, où l'on a remis le prix Phénix à Joseph Chami pour Le Mémorial du Liban et Richard Millet pour L'Accent impur (éd. Dar an-Nahar).    haut
 
Khalil Gibran, un esthète visionnaire
"Khalil Gibran, auteur du 'Prophète' " d'Alexandre Najjar. Ed. Pygmalion
 
par VENUS KHOURY-GHATA, publié dans le Monde du 15 novembre 2002
La biographie qu'Alexandre Najjar consacre à l'auteur du "Prophète" éclaire sur la chaîne humaine qui se constitua pour faire du jeune immigré libanais l'écrivain universellement reconnu. D'une grande rigueur, se limitant à l'essentiel, cette nouvelle biographie de l'auteur du Prophète est captivante. Alexandre Najjar creuse dans les amitiés de Gibran, dans sa correspondance. Des témoins surgissent soixante-dix ans après sa mort et le transfert de son corps à son village natal. Bcharré, haut perché sur une montagne du Liban nord, ses églises, ses cascades, décor paradisiaque d'une enfance heureuse, se transforme progressivement en lieu de tragédie lorsque la mère et les quatre enfants émigrent en Amérique à la suite de l'emprisonnement du père, accusé par le gouverneur ottoman d'avoir mal géré les impôts de la région. Le jeune Khalil, qui errait des journées entières dans la nature, face à la vallée creusée de cavernes peuplées d'ermites et d'un monastère pourvu de la première presse d'Orient, monastère où on enchaînait les fous, se sent à l'étroit dans le taudis loué dans une rue humide de Boston. Pour survivre, le frère aîné vend des objets orientaux, la mère et les deux sœurs font des travaux de couture. Seul le jeune Khalil fait des études. C'est dans un collège du faubourg de Boston que tout commence pour lui, car il aurait végété comme tous les émigrés si une enseignante, Florence Pearce, ne l'avait recommandé au photographe connu Fred Holland, qui acheta ses dessins pour sa maison d'édition, puis en fit son modèle.
Fred Holland lui fera découvrir William Blake, qui l'éblouit, même s'il n'était pas capable, à son âge, de décrypter sa pensée marquée par la dialectique du bien et du mal, du paradis et de l'enfer, de la révolte contre le prince et le prêtre. Craignant l'influence du sulfureux photographe, la famille le renvoie au Liban. Il y passe trois ans et renoue avec la langue arabe. C'est loin des siens qu'il apprend la mort de son frère, puis celle de sa sœur et de sa mère. Son esprit pris ailleurs, dans les hauts arcanes du sort de l'être humain lié à celui de Dieu, Gibran vit ces disparitions en spectateur impuissant. Etait-ce pour contrer l'exil, la dure adaptation, la misère, la tuberculose qui décima sa famille que Gibran, sa vie durant, s'acharna à créer et à recréer son personnage ? "Chez l'auteur du Prophète, il y avait un goût du secret qui faisait de lui un prophète", dit Alexandre Najjar. Elève au collège de la Sagesse, à Beyrouth, ses camarades ne pouvaient qu'admirer l'adolescent qui se disait être né à Bombay, avoir été l'élève de Rodin, et avoir illustré la couverture de romans publiés en Amérique. Gibran mythomane ? Plutôt visionnaire. Il pressentait ce que la vie lui réservait, sa célébrité, Le Prophète, le livre le plus lu en Amérique après la Bible, traduit en toutes les langues, puis son retour dans un cercueil plombé dans son village où il est vénéré comme un saint. La lecture de cette nouvelle biographie foisonnante de renseignements met le point sur la chaîne humaine qui s'était constituée pour faire du jeune immigré l'écrivain universellement connu. Florence Pearce et Fred Holland donnèrent la main à d'autres pour lui faciliter son parcours vers la gloire. On pense surtout à Mary Haskell, qui lui paya son voyage à Paris, puis ses études à l'école des Beaux-Arts, à Barbara Young, qui veillera sur son œuvre posthume. Des livres paraîtront après sa mort.
L'Errant raconte, à travers de courtes paraboles, l'errance d'un penseur à travers ses regrets et se situe dans le prolongement du Fou et du précurseur. Un ton désabusé, ironique, dit Alexandre Najjar, Gibran y aborde tous les thèmes qui lui sont chers : l'amour, la vérité, la nature, Dieu. Thèmes récurrents du Prophète, un livre qui l'habita pendant vingt ans, écrit, réécrit. Titre de départ : Que le monde soit bon. Livre culte, la grandeur du Christ opposée à la petitesse du clergé, la folie ressentie comme source de vérité et de liberté. Nietzsche, Blake ne sont pas loin. Les pieds dans la boue, Gibran regardait les étoiles, maudissant l'argent qui se dresse entre l'homme et son âme, entre l'homme et Dieu, dit Alexandre Najjar. Hanté sa vie durant par le désir d'être à la hauteur de l'image reflétée par son œuvre ou que les autres se faisaient de lui, Gibran exorcisa sa hantise par cette phrase, mise dans la bouche d'un des personnages du Prophète : "O toi l'escroc, toi l'imposteur, tu enseignes et prêches ce que toi-même ne pratiques pas." Phrase qui trouve son écho dans le malaise qui l'assaillait lorsqu'il doutait de la grandeur de ce qu'il prônait et qui lui valut la désapprobation et la haine du clergé de son pays. Gibran mort, ce même clergé le reprit dans son giron. Son cercueil en cèdre repose dans l'anfractuosité d'un roc du monastère de saint Sarkis. Non loin de là, son musée avec ses centaines de toiles et dessins, sa chambre reconstituée, comporte un écritoire, un lit étroit, une chaise à bascule qui oscille avec le vent infiltré sous la porte. Le poète mort s'y balance la nuit venue, disent les villageois.    haut
 
Le premier vendredi du ramadan se déroule dans le calme à Jérusalem
 
paru dans l'Orient-le Jour le 9 novembre 2002

Des dizaines de milliers de fidèles ont célébré hier dans le calme le premier vendredi du mois de jeûne musulman du ramadan à Jérusalem, où la police israélienne avait pris des mesures draconiennes de sécurité. Cependant, deux Palestiniens ont été tués en Cisjordanie. Quelque 135.000 personnes ont participé à la prière de midi sur l’esplanade des Mosquées de Jérusalem-Est. La police avait annoncé avoir déployé plus de 2.000 hommes dans les deux secteurs de la Ville sainte pour prévenir tout incident. Des forces antiémeutes appuyées par des gardes-frontières et des policiers à cheval ont été déployées en nombre autour de la vieille ville survolée constamment par un hélicoptère. Néanmoins, un juif déguisé en musulman a été interpellé alors qu’il tentait de pénétrer sur l’esplanade. Entre-temps, dans le nord de la Cisjordanie, deux Palestiniens ont été tués par des tirs de soldats israéliens dans deux incidents séparés.    haut

 
 
 
 
 
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