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Le siècle de la peur
par JEAN DANIEL, directeur
du Nouvel Observateur, publié
dans le Monde du 12 novembre
2002
Le sursis accordé par le président
Bush au Conseil de sécurité
ne doit pas faire oublier le
scrutin des élections américaines,
qui a donné à ce président
un chèque en blanc pour faire
la guerre comme et quand il le
voudrait. Après un tel
constat, une question ne peut
plus être évitée :
pourquoi les camps de la paix
et de l'imagination politique
disparaissent-ils à
Washington, à Moscou et à Jérusalem ?
C'est une chose de condamner
George W. Bush, Vladimir
Poutine et Ariel Sharon. C'en
est une autre de savoir
pourquoi ils ont derrière eux
une opinion rassemblée et même
mobilisée. Trois peuples démocratiquement
consultés ont porté ou
portent au pouvoir des
gouvernements chargés de la
mission prioritaire d'écraser
par tous les moyens diverses
formes de terrorisme. Les
moyens qu'ont déjà choisis
Poutine en Tchétchénie,
Sharon en Israël et ceux que
se propose d'employer Bush en
Irak sont lourds de conséquences
multiples et redoutables. Ils
alarment d'autres démocraties
qui, quelles que soient leurs
positions sur les causes défendues,
sont peu suspectes de
solidarité avec les kamikazes
ou les preneurs d'otages
puisqu'elles sont elles-mêmes
menacées par le terrorisme
comme en Irlande, au Pays
basque espagnol et parfois en
France même.
Ces démocraties considèrent
que les nations américaine,
israélienne et russe sont des
nations civilisées et peu désireuses
de livrer une guerre sans
raison majeure. Elles se
disent qu'il y a donc quelque
chose qui leur échappe et
qu'elles doivent affronter en
dépassant la réflexion sur
la justesse des idéaux
brandis par les Tchétchènes,
les Palestiniens, sinon par
les Irakiens. Il est temps de
se demander en effet pourquoi,
librement consultés, des
peuples en général divers et
divisés se réunissent et se
rassemblent dans une unanimité
consensuelle pour réaliser
autour des objectifs de guerre
une véritable union sacrée.
Il est tout de même étrange
que les Tchétchènes et les
Palestiniens ne trouvent aucun
allié dans les Parlements
russe, israélien et américain.
Il est étrange d'observer que
personne ne se pose plus dans
ces instances parlementaires
et démocratiques la question
de l'opportunité d'une guerre
et celle des conditions
indispensables pour la gagner.
Sans doute, dans ces trois
pays, de plus en plus
nombreuses sont les voix
souvent très prestigieuses
qui s'élèvent contre leur
gouvernement. Rarement, en
fait, on a vu des propos plus
sévères contre la politique
de George W. Bush qu'on
ne vient de le faire sous la
signature de hautes
personnalités américaines.
Ces propos eussent-ils paru en
France, on eût aussitôt évoqué
l'obsession antiaméricaine
des Français. Mais c'est un
fait que toutes ces
personnalités ont eu peu
d'influence sur le Congrès.
L'explication que je propose
est simplement d'observer que
les différents députés dans
les trois Parlements représentent
et expriment l'opinion
majoritaire d'électeurs dominés
par un sentiment : la
peur. Les attentats du 11 septembre
2001, la prise d'otages au Théâtre
de Moscou et les
attentats-suicides en Israël
procurent un sentiment d'insécurité
dont on sous-estime en général
le caractère nouveau,
profond, et nettement
fantasmatique. Les populations
se sentent concernées, menacées,
mais surtout aussi mises en
question soit dans leur légitimité,
soit dans leur existence. Ce
sentiment de mise en question
est d'autant plus
fantasmatique qu'il est imposé
par des forces inférieures,
petites et faibles ; des
embryons d'Etats ou, pis
encore, de sectes itinérantes.
Al-Qaida est une terreur qui
peut être partout sans venir
de nulle part. Il n'y a plus
de référence possible à un
rapport du faible et du fort,
de l'exploiteur et de
l'exploité, de l'occupant à
l'occupé, de la victime au
bourreau. Il y a une force
mystérieuse qui survient
comme une sanction d'on ne
sait qui pour punir on ne sait
quoi, et qui provoque
l'interrogation autocritique ("Pourquoi
sommes-nous tant haïs ?")
et ensuite le recours à une
autodéfense "préemptive"
("Prenons l'offensive
puisqu'on ne sait qui nous
attaque").
Il n'est pas né ni à Jérusalem,
ni à Moscou, ni à Washington
une humanité nouvelle qui
incarnerait ou l'inconscience,
ou la cécité, ou la guerre.
Il suffit d'imaginer quelles
auraient été les réactions
des Européens si, pendant la
guerre d'Algérie par exemple,
mais même ensuite, on avait détruit
la tour Eiffel, pris en otage
600 spectateurs au Théâtre
de l'Odéon ou si des bombes
humaines avaient explosé à
Marseille. Et le tout sans
qu'on sache où se trouve véritablement
l'ennemi. Peut-être
aurions-nous eu chez nous des
hommes politiques plus
responsables. Peut-être
aurions-nous pu tout de même
éviter d'expérimenter les
effets d'un gaz qui a provoqué
plus de 100 morts parmi
les civils. Mais tous auraient
cherché un ennemi qui
rationalise la peur. Les Français
l'auraient évidemment trouvé
en Algérie. Mais n'ayant pas
pu mettre la main sur Ben
Laden ni sur les vrais
organisateurs des attentats en
Afghanistan, les Américains
ont trouvé cet ennemi en
Irak, et ils veulent entraîner
le monde dans leur croisade,
pourtant en principe réservée
à la lutte contre le
terrorisme islamiste.
Il y a toutes les raisons du
monde pour souhaiter que les
Irakiens soient délivrés
d'un despote aussi évidemment
doté de capacité de nuisance
que Saddam Hussein. Mais il
est manifeste que l'Irak offre
à point un visage au spectre
qui hante désormais notre siècle,
et il est patent que c'est ce
visage de l'ennemi supposé
qui a secrètement entraîné
le Congrès à voter en faveur
de Bush. Toutes les autres
raisons (y compris pétrolières !)
ne sont pas valables pour les
opinions publiques. Sans les
attentats du 11 septembre
2001, le Congrès n'aurait pas
jugé qu'une guerre urgente
devait être livrée. Sans les
kamikazes palestiniens, il y
aurait encore contre Sharon un
vrai parti de la paix, même
minoritaire, en Israël. Sans
la prise d'otages au Théâtre
de Moscou, la guerre en Tchétchénie
serait restée ce qu'elle était,
c'est-à-dire de plus en plus
impopulaire et à la rigueur
à demi expliquée par
l'inaptitude des Tchétchènes
à profiter en 1996 du retrait
des forces russes. Ce fut pour
Poutine le principal alibi
pour reprendre la guerre. Les
Palestiniens ont publiquement
reconnu (comme les Algériens
l'avaient fait secrètement à
propos du terrorisme durant la
bataille d'Alger en 1957) que
les attentats-suicides avaient
desservi leur cause. Ils ont
fait ainsi regretter à leurs
amis européens de ne pas les
avoir prévenus de ce qu'ils
allaient découvrir eux-mêmes.
On peut estimer (et je l'ai
souvent fait jadis avec tous
les tiers-mondistes) que c'est
la puissance de l'agresseur
qui suscite l'aveuglement de
l'agressé et que, selon la
vieille formule, le terrorisme
est la bombe du pauvre.
Aujourd'hui, cela consisterait
à dire que les
attentats-suicides contre les
civils se justifieraient par
les roquettes des hélicoptères
israéliens. Mais nous voyons
désormais que des comités
(comme le Human Rights Watch)
qualifient ces attentats de "crimes
de guerre" au même
titre que les méthodes utilisées
à Jénine par Israël. C'est
la première fois que des
"humanitaires"
proclament que les victimes
n'ont pas tous les droits. Il
reste surtout que ces
attentats ont fait disparaître
cette gauche israélienne sans
laquelle il ne peut y avoir de
paix ni à Ramallah ni à
Tel-Aviv. Lorsque Gandhi défendait
contre Nehru la non-violence
pour combattre le colonialisme
britannique, il théorisait et
spiritualisait parfaitement
l'efficacité comme l'éthique
de la stratégie qu'il préconisait.
Non violent mais indomptable !
Camus n'était pas non
violent, mais il disait que
les justiciers ne devaient
jamais devenir des assassins
sous peine de ne plus savoir où
est la justice.
Il y a encore plus grave. Avec
les kamikazes et les prises
d'otages, les Palestiniens et
les Tchétchènes ont facilité
l'opération savamment mise au
point par George W. Bush
et par les siens, qui consiste
à voir partout, et donc en
Irak, la main et le visage
d'un terrorisme plus ou moins
islamiste contre lequel se
justifie une croisade sans
merci. Le président américain
ne pouvait, pas plus que
Sharon et Poutine, rêver
d'avoir de meilleurs alliés
que les partisans de la
terreur et des guerres
saintes. Cela n'étonnera pas
ceux qui ont réfléchi sur
les conséquences de la
Terreur de 1793 sur l'image de
la Révolution. Cela n'excuse
ni ne légitime en rien la
politique américaine, russe
et israélienne. C'est même
tout le contraire. Lorsqu'on
n'offre que la guerre, on
supprime les interlocuteurs de
la paix. Mais cela rend
exigeant sur la façon de défendre
les causes les plus justes, et
cela incite à méditer sur l'émergence
d'une terreur planétaire qui
peut précipiter la logique
par engrenage d'un conflit de
civilisations. Nous autres
Européens, latins, méditerranéens,
et nous autres francophones
sommes responsables à la fois
de nos ennemis et de nos amis.
Et c'est pour mieux assurer l'émancipation
des peuples et la défense des
causes justes que l'on doit
lutter contre l'usage de la
terreur indistincte et la dénoncer
dans tous les rangs et dans
tous les camps. Même et
surtout dans le camp que l'on
pense être celui de la
justice.
haut
Sauvetage
financier du Liban - L'aide du
Canada sera conditionnelle
L'aide devra obligatoirement
passer par un accord entre
Beyrouth et le FMI
par CHRISTIAN RIOUX, publié
dans le Devoir le 25 novembre
2002
Le Canada pourrait participer
au sauvetage financier du
Liban à une hauteur de 140 à
280 millions de dollars, a
annoncé le premier ministre
Jean Chrétien. De passage à
Paris pour la conférence
Paris 2, qui réunissait 18
pays créanciers du Liban et
huit organismes
internationaux, le premier
ministre a cependant précisé
que l'aide du Canada passerait
obligatoirement par un
programme du Fonds monétaire
international (FMI),
contrairement à celle de la
France et des pays du
Moyen-Orient.
Pour stabiliser la
situation financière du
Liban, dont la dette atteint
43 milliards de dollars, le
premier ministre libanais,
Rafic Hariri, souhaitait
rassembler une somme de sept
milliards sous forme de prêts
garantis ou d'achats
d'obligations. Il est reparti
relativement satisfait avec
environ 4,5 milliards en aide
directe et un autre milliard
et demi conditionnel à la
signature d'un accord entre le
FMI et le gouvernement
libanais.
"Il ne fallait pas
prendre le risque d'ajouter
une crise économique et
financière aux crises
politique et militaire que
l'on connaît déjà dans la région",
a déclaré le président de
la conférence, Jacques
Chirac. Avec l'Arabie
saoudite, qui a promis un
milliard de dollars, la France
et le Fonds arabe de développement
économique et social
fourniront 700 millions
chacun. Contrairement à ces
pays, le Canada s'est rangé
du côté de la
Grande-Bretagne, de
l'Allemagne et des Etats-Unis,
pour qui l'aide doit
obligatoirement passer par un
accord entre Beyrouth et le
FMI. Le Liban refuse toujours
de se soumettre aux
recommandations du Fonds, qui
exige une dévaluation de la
livre libanaise (dont la parité
par rapport au dollar n'a pas
changé depuis 1994) et un
plan d'austérité budgétaire.
Ces mesures compromettraient
le fragile équilibre
politique libanais, selon
Rafic Hariri. L'aide
canadienne, qui représentera
4 % de l'effort global,
ressemble à celle qu'il a déjà
fournie par le passé au
Mexique, au Brésil et à la
Thaïlande. Il s'agit
essentiellement de garanties
bancaires qui permettront au
Liban de refinancer une partie
de sa dette à un taux d'intérêt
plus avantageux. La moitié du
budget du pays est
actuellement consacrée au
service de la dette.
Manifestation à Paris
"C'est une
contribution vers [sic] la
stabilité dans une région du
monde qui est en difficulté",
a dit Jean Chrétien.
Commentant les résultats de
cette conférence, un haut
fonctionnaire canadien a admis
que, sans un accord avec le
FMI, "le Canada pourrait
ne rien donner du tout".
Une centaine de militants du
Rassemblement pour le Liban
ont manifesté à Paris contre
toute aide internationale tant
que le Liban demeure soumis à
la main-mise syrienne. Ces
"questions intérieures
n'ont pas été soulevées",
a déclaré Jean Chrétien.
Pas plus que l'interdiction récente
de la chaîne de télévision
MTV. Ami de longue date de
Jacques Chirac, le premier
ministre Rafic Hariri est
aussi une des principales
fortunes de la région. Il est
notamment le premier
actionnaire de Solidere, la
société libano-saoudienne créée
pour reconstruire le
centre-ville de Beyrouth dont
les activités sont au point
mort depuis quelques années.
On lui a reproché de ne pas
distinguer entre ses intérêts
personnels et ceux du pays en
misant essentiellement sur la
construction immobilière.
Pour la France et les pays
arabes participants, cette opération
vise à stabiliser une région
plus que jamais menacée par
la guerre.
Le secrétaire d'Etat adjoint
William Burns qui représentait
les Etats-Unis n'a pris aucun
engagement. La semaine dernière,
George Bush avait incité le
Liban à accepter les
conditions du FMI. Les représentants
américains ont laissé
entendre qu'une aide serait
refusée par le Congrès.
Pendant la période de
questions, Jacques Chirac
s'est emporté contre une
journaliste canadienne qui
voulait interroger Jean Chrétien
sur l'affaire Ducros, lui
enjoignant de s'en tenir au
sujet de la conférence. Le président
français a l'habitude de
semoncer ainsi les
journalistes français.
Jacques Chirac a proposé que
les pays participants se
revoient dans six ou neuf mois
pour faire le point. En
terminant, il a reconnu qu'en
cas de guerre en Irak, tous
ces efforts de stabilisation
économique seraient vains.
"Mais, on ne peut pas
toujours agir avec la
perspective qu'il y aura une
guerre", a-t-il conclu.
haut
Naviguer...
au juste
par
ISSA GORAIEB, publié dans
l'Orient-le Jour le 21
novembre 2002
La bruyante célébration
annuelle de la fête de l’Indépendance
dans un pays qui en manque
cruellement (pas d’occasions
de festoyer, mais d’indépendance
!) devrait avoir cessé -
depuis le temps - de déranger
les âmes chagrines, qui
n’apprécient pas trop en
effet l’humour noir. Les plus
sages y verront, selon le cas,
une occasion d’entretenir
vaille que vaille l’idéal de
l’émancipation ou, plus
simplement, une de ces curiosités
qui font la particularité du
Liban, pays de contrastes comme
on sait. Les diverses présidences,
le Parlement, le gouvernement,
les appareils sécuritaires
contrôlés ? C’est désormais
de la vieille histoire. Mais
comme on n’arrête pas le
progrès, on s’est brillamment
arrangé cette année pour
donner au peuple un nouveau
motif de préoccupation, pour
l’amener à douter de la seule
forme d’indépendance qu’il
croyait miraculeusement épargnée
par les contraintes de la géopolitique
: celle du pouvoir judiciaire,
ultime rempart encore debout
dans un paysage institutionnel
de carton-pâte, dont la
reconstruction sur des bases
solides, crédibles, n’a pas bénéficié
hélas de la même attention, du
même sérieux que le
centre-ville de Beyrouth par
exemple.
Pour toute société, l’indépendance
des juges est littéralement
affaire de vie ou de mort ; et
c’est encore plus vrai
s’agissant du Liban, où
l’on s’ingénie à faire
cohabiter de force démocratie
de façade et tentation
totalitaire et où, en sus des
gens du pouvoir, les juges
doivent compter avec les tireurs
de ficelles. Faut-il croire,
mais ce serait alors la fin de
tout, que la justice libanaise
est devenue une administration
comme les autres, c’est-à-dire
sujette aux injonctions ou aux
cadeaux des politiciens comme
l’affirmait tout récemment
avec fracas le président du
Conseil supérieur de la
magistrature Nasri Lahoud, au
moment de prendre sa retraite ?
Pour une grande partie de
l’opinion publique en tout
cas, la cause est entendue. Des
verdicts ont été rendus ces
dernières semaines, allant
rigoureusement dans le sens des
souhaits déclarés ou supposés
des responsables et qui
heurtaient aussi bien les
estimations des juristes que le
bon sens populaire. Ainsi une
station de télévision, la MTV,
s’est vu infliger la sanction
maximum - la fermeture pure
et simple - alors que la même
instance ne s’était guère émue
des excès encore plus graves
dont s’était rendue coupable,
lors des élections législatives
de 2000, la chaîne étatique Télé-Liban.
Et une cour prestigieuse s’est
inexplicablement donnée
latitude de désigner comme
vainqueur d’une élection
partielle controversée un
candidat ayant recueilli un peu
plus de deux pour cent des
suffrages exprimés, au lieu
d’ordonner la tenue d’un
nouveau scrutin. La chasse aux
sorcières visant des
personnalités de l’opposition
chrétienne, amorcée au
lendemain du congrès de Los
Angeles mais qui n’a commencé
à prendre forme que dans la
foulée de la campagne menée
contre le Rassemblement de
Kornet Chehwane, n’est pas
faite, bien au contraire, pour réparer
l’effet désastreux de ces
jugements sur le moral de la
nation. Bien sûr, la justice
est tenue de poursuivre
quiconque aurait engagé ou
entretenu des contacts avec
l’ennemi israélien ou qui œuvrerait
contre la sécurité de l’Etat.
Dans son propre intérêt et
celui du pays, elle ferait bien
cependant, la justice, d’éviter
les sommeils prolongés comme
les réveils soudains qui, tous
deux, font jaser - et désespérer -
le peuple.
On a de la peine à croire,
ainsi, que le ministère public
vient tout juste d’avoir vent
(par voie de presse, de surcroît
?) d’une prétendue visite de
condoléances qu’aurait rendue
Amine Gemayel à l’ambassade
d’Israël à Paris, au
lendemain de l’assassinat de
Yitzhak Rabin, ce que l’ancien
président a formellement démenti
hier. Avec un petit effort de mémoire,
n’ aurait-on pas pu recenser,
en prime, quelques bonnes
dizaines d’hommes politiques
qui n’avaient pas craint de se
compromettre dans des contacts
de ce genre lors de l’invasion
israélienne de 1982 mais qui,
par la suite, se sont refait une
virginité en retournant leur
veste à temps ?
Cet écueil de la sélectivité
en matière de poursuites, dont
l’illustration la plus célèbre
est l’affaire Geagea, n’est
pas le seul qui guette le radeau
de la justice. Le zèle
intempestif déployé par
certains hauts fonctionnaires,
promis dit-on à des charges
plus hautes encore, risque de
conduire à la longue en effet
à un amalgame aussi périlleux
que scandaleux entre quête légitime
d’indépendance et
intelligence avec l’ennemi.
Car ce n’est certes pas faire
le jeu d’Israël que
d’aspirer, comme le commande
le devoir national le plus élémentaire,
à une normalisation totale des
rapports avec la Syrie,
impliquant nécessairement un
retrait dans l’honneur, dûment
programmé, des troupes de Damas
stationnant sur notre sol :
toutes choses explicitement prévues
par cette bible politique
qu’est l’accord de Taëf,
que les responsables vous
brandissent à tout propos à la
figure... sauf quand il s’agit
précisément de la présence
syrienne. A l’heure où
le gouvernement est tenu
d’exhiber ses certificats de
bonne conduite devant les grands
argentiers de la planète, où
bouillonne le chaudron
palestinien, où la région tout
entière se prépare à
encaisser l’onde de choc
d’une guerre américaine
contre l’Irak, ce n’est pas
d’une moyenâgeuse inquisition
qu’a besoin le pays. Et la
seule chose que l’on voudrait
voir nous procurer les
procureurs, c’est un regain de
confiance dans les plus
sacro-saintes de nos
institutions.
haut
L'eau
qui divise Tel-Aviv et Beyrouth
Le
Ouazzani prend sa source au
Liban et s'écoule en Israël
par
SIBYLLE RIZK, publié dans le
Figaro le 12 novembre 2002
Deux drapeaux sont plantés au
pied des pompes aspirantes, à
la source du Ouazzani, dans le
sud du Liban, dont le partage
des eaux est l'objet d'un
litige avec Israël. L'un,
jaune, est celui du Hezbollah
; l'autre, vert, celui d'Amal.
Les deux partis qui se
disputent l'allégeance de la
population libanaise chiite
cohabitent symboliquement pour
mieux défier l'armée israélienne,
positionnée en face, sur les
hauteurs. Une banderole dénonce
la "soif de sang"
d'Ariel Sharon. A mesure
que se précise la menace
d'une guerre américaine
contre l'Irak, les Libanais
craignent qu'Israël profite
de la nouvelle donne régionale
pour attaquer le Hezbollah,
allié de la Syrie et de
l'Iran. L'affaire du Ouazzani
pourrait être le prétexte à
une escalade, c'est pourquoi
la diplomatie occidentale
s'applique à apaiser les
esprits. Lors de son passage
à Beyrouth, dans le cadre du
sommet de la Francophonie, le
mois dernier, Jacques Chirac a
invité les deux parties à éviter
toute provocation. La France a
envoyé deux experts sur
place, tandis qu'un expert américain
était hier au Liban pour sa
troisième visite en moins
d'un mois.
La rivière du Ouazzani coule
sur quelques centaines de mètres
en territoire libanais, avant
de traverser la frontière, côté
israélien. Sa source est à
un jet de pierre de la ligne
bleue, tracée par les Nations
unies pour constater le
retrait israélien du sud du
Liban, en mai 2000, après 22
ans d'occupation. L'objet du
litige, ce sont deux gros
conduits bleus, d'une capacité
de 12.000 mètres cubes par
jour, installés par le
Conseil du sud pour alimenter
les villages alentour en eau
potable. Un peu plus loin, le
château d'eau du centre de
distribution de l'eau, encore
en travaux, est peint aux
couleurs du Liban. Deux bandes
rouges et un cèdre vert sur
fond blanc. Car le projet du
Ouazzani, inauguré en fanfare
le 16 octobre dernier, est une
façon de montrer concrètement
que l'Etat a rétabli sa
souveraineté dans le Sud.
Pour des raisons liées à la
stratégie régionale de la
Syrie, le gouvernement refuse
de déployer l'armée
libanaise dans l'ancienne zone
occupée, à l'exception de
quelques patrouilles, visibles
par exemple près du Ouazzani.
En revanche, il s'est engagé
à fournir les services de
base à la population du Sud,
longtemps négligée.
La station de pompage entre
dans le cadre de ces
promesses, même si, en matière
d'eau, le principal chantier
espéré est celui du barrage
du Litani. Le plus grand
fleuve du Liban se jette en
effet dans la Méditerranée
alors que, s'il était aménagé,
il pourrait irriguer tout le
sud du pays où la terre est
particulièrement fertile.
Mais Israël voit les choses
différemment. Dès le début
des travaux, le premier
ministre Ariel Sharon a estimé
que le "détournement"
de l'eau du Ouazzani
constituait un "casus
belli". Le Hezbollah
a rétorqué en menaçant de
bombarder l'Etat hébreu si
celui-ci attaquait la station.
En 1965, l'armée israélienne
avait déjà détruit des
installations similaires. Les
différentes missions de médiation
ont jusqu'ici réussi à
apaiser la tension. D'autant
qu'après le raffut médiatique
qui a entouré le lancement du
projet pour des raisons de
politique intérieure, les
autorités libanaises ont
rapidement su ramener les
choses à leur juste
dimension, confie un
diplomate. Beyrouth défend le
point de vue selon lequel le
pompage actuel concerne des
quantités raisonnables (11
millions de mètres cubes au
total, alors qu'un plan des
années 1950 lui allouait 35
millions de mètres cubes),
destinées à satisfaire un
besoin réel de la population.
Mais la situation est forcément
appelée à évoluer au fur et
à mesure que le sud du Liban
va se développer, c'est
pourquoi des contacts
diplomatiques sont en cours
afin de réfléchir à un mécanisme
de prévention des conflits
potentiels.
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Israël
accuse de partialité les
journalistes étrangers
Le directeur
du service de presse du
gouvernement Sharon réitère
avec violence ses attaques
par ALEXANDRA SCHWARTZBROD,
publié dans Libération le 7
novembre 2002
Déjà difficiles depuis le début
de l'Intifada, les relations
entre la presse étrangère et
les autorités israéliennes
menacent de se transformer en
affaire d'Etat. Danny Seaman,
le directeur du GPO (Government
Press Office, le service de
presse du gouvernement israélien),
a tenu ces derniers temps des
propos si violents sur les
journalistes étrangers que la
presse israélienne elle-même
s'en est émue, ainsi que
plusieurs députés
travaillistes. L'un d'eux,
Tzali Reshef, a présenté
lundi à la Knesset un rapport
accablant pour le GPO,
rappelant les multiples
entraves mises par celui-ci au
travail des journalistes non
israéliens : les équipes de
télévision étrangères ont
de plus en plus de mal à
recevoir un permis de travail,
les journalistes palestiniens
n'obtiennent plus de carte de
presse et se trouvent parfois
jetés en prison sans motif et
sans jugement, tel ce
photographe de l'AFP qui vient
de passer six mois en détention...
Crispation momentanée d'un
Etat qui redoute de perdre la
guerre des images ? Politique
délibérée visant à limiter
la couverture du conflit ? Ou
initiative personnelle d'un
homme qui a perdu le sens des
réalités ?
Haro sur les télévisions
Interrogé mardi par Libération
dans son bureau du GPO, Danny
Seaman n'hésite pas à
renouveler ses accusations.
Pour lui, bon nombre de médias
étrangers, et notamment les télévisions,
sont "tenus"
par l'Autorité palestinienne,
ce qui expliquerait la
couverture selon lui anti-israélienne
du conflit. "Quand
l'Autorité palestinienne
s'est mise en place, les
journalistes étrangers ont eu
besoin de contacts
palestiniens pour y avoir accès,
et personne ne pouvait le
faire sans avoir de liens avec
l'entourage d'Arafat. Certains
journalistes palestiniens
travaillant pour les étrangers
ont alors commencé à coopérer
avec l'Autorité
palestinienne, considérant
que la guerre passait aussi
par les médias",
affirme-t-il.
Pour étayer sa thèse, Seaman
n'hésite pas à porter de très
graves accusations contre les
journalistes qui ont filmé la
mort du petit Mohammed
el-Durra, le 30 septembre 2000
à Gaza, deux jours après la
visite d'Ariel Sharon sur
l'esplanade des Mosquées et
l'éclatement de l'Intifada.
Les images de cet enfant
palestinien tué dans les bras
de son père, face à une
position israélienne, avaient
provoqué une intense émotion
dans le monde. Selon de
nombreux témoignages, y
compris les premières déclarations
de Tsahal, l'enfant aurait
bien été tué par une balle
israélienne. Seaman soutient
une tout autre version : "La
mort du petit Mohammed était
en réalité un coup prémédité
par les Palestiniens. Les
seuls cameramen étaient des
Palestiniens travaillant pour
la presse étrangère. Un enquêteur
a été embauché par l'armée
israélienne pour étudier
scientifiquement les scènes
du film. Et il y a un moment où
l'on voit Mohammed assis
tranquillement avec son père,
attendant de jouer dans le
film de sa propre mort."
Une mise en scène ? L'enfant
serait donc encore vivant ? Le
directeur du GPO hésite. "Non,
je ne le pense pas. Mais les
Palestiniens n'auraient aucun
problème à tuer leurs
propres enfants pour le bien
de la cause. Cette opération
était préméditée pour
qu'Arafat puisse dire :
'Regardez, on tire sur nos
enfants, je ne peux pas arrêter
ce soulèvement...' "
Harcèlement
Charles Enderlin, le
correspondant de France 2 à Jérusalem,
dont le cameraman a filmé la
scène, récuse catégoriquement
les affirmations de l'officiel
israélien. "M. Seaman
sait parfaitement que ce sont
des élucubrations mensongères.
Lui-même a pu visionner il y
a un an tout le matériel vidéo
existant sur le sujet avant de
déclarer, devant témoins,
qu'il n'avait aucune
critique... Ses déclarations
entrent dans le cadre de sa
campagne de harcèlement de la
presse étrangère." Il
est vrai que Seaman n'y va pas
de main morte. "J'accuse
un certain nombre de
journalistes étrangers d'être
paresseux et de ne pas assez vérifier
leurs sources et leurs
traductions. Trop souvent, ils
prennent les Palestiniens au
pied de la lettre et ensuite
les Israéliens doivent se défendre.
Depuis deux ans, le droit
d'Israël à exister est remis
en question et le romantisme
des journalistes étrangers
qui ont pris fait et cause
pour les Palestiniens y est
pour beaucoup." Des
propos "irresponsables"
selon l'association de la
presse étrangère, dont les démêlés
avec le responsable du GPO
sont fréquents. "Il y
a deux ans, poursuit
Seaman, on était
hospitaliers avec les
journalistes. Mais si
quelqu'un utilise votre
hospitalité pour vous
sodomiser, resterez-vous
sympathique ?" Sur
ses conflits avec les
correspondants étrangers en
poste à Jérusalem, il n'est
pas moins expéditif : "OK,
il y a des journalistes qui ne
m'aiment pas. Mais la plupart
seront partis dans trois ans
et moi je serai toujours là.
Leurs successeurs seront plus
prudents et Israël s'en
portera bien mieux."
haut
L'ombre
de Big Brother plane sur le
Pentagone
Le ministère de la Défense met
au point un système de
croisement de fichiers
informatiques
par JEAN-JACQUES MEVEL,
publié dans le Figaro le 28
novembre 2002
Scientia est Potentia ("savoir,
c'est pouvoir"). Si la
devise est irréprochable,
l'institution qui s'en prévaut
commence à faire des vagues
sur le Potomac : afin de repérer
les "taupes" du
terrorisme, une obscure agence
du Pentagone s'est mise en tête
de surveiller à la trace électronique
300 millions d'Américains et
de résidents des Etats-Unis,
de jour comme de nuit. Avatar
d'Internet, du croisement des
fichiers informatiques et du réseau
d'écoute planétaire Echelon,
ce programme n'est qu'un "prototype
expérimental", dit
le département de la Défense.
Mais son ambition est
clairement affichée :
regrouper dans une même
banque de données centralisée
toutes les "cybersignatures".
La justification se trouve
dans les ratés policiers de
l'avant-11 septembre : avant
de tuer 3.000 personnes, les
19 "islamikazes" ont
suivi les mêmes cours de
pilotage, utilisé leur carte
de crédit, réservé leurs
vols et passé les contrôles
d'identité, souvent ensemble.
Les données étaient bien
enregistrées. C'est le
recoupement qui a fait défaut.
En théorie, le croisement des
fichiers et la similitude des
informations auraient pu
alerter le FBI et permettre,
aussi, le rapprochement avec
Zaccarias Moussaoui, élève
pilote alors détenu depuis
plus de trois semaines dans le
Minnesota. Le Pentagone vient
de s'atteler à la tâche,
sous un nom aussi ronflant
qu'il est lourd de menaces :
Total Information Awareness,
ce que l'on peut traduire par
"vigilance totale sur les
données". L'engagement
du département de la Défense
et de l'une de ses équipes
les plus éprouvées témoigne
du sérieux du projet TIA aux
yeux de Donald Rumsfeld. Le
vote de la loi sur la sécurité
du territoire, il y a huit
jours, a confirmé le premier
budget : 10 millions de
dollars. L'ardeur du Pentagone
à filer les Américains du
berceau jusqu'au cercueil
n'est pourtant pas la
meilleure publicité pour la
plus puissante démocratie de
la planète. Aux Etats-Unis,
la référence obligée n'est
pas le Big Brother d'Orwell,
mais les carnets secrets de J.
Edgar Hoover, patron du FBI de
1924 à 1972 : il fit systématiquement
ficher et espionner les
individus réputés "douteux",
à commencer par Eleanor
Roosevelt, l'épouse du président,
puis les frères Kennedy. Le
secrétaire Rumsfeld n'en est
sûrement pas là. Mais il lui
reste à prouver que les
superordinateurs de la TIA ne
pulvériseront pas deux tabous
constitutionnels : la non-ingérence
du Pentagone dans les affaires
civiles et l'interdiction
faite aux "services" -
à commencer par la CIA -
d'espionner les citoyens américains.
Au Congrès, ce programme fait
déjà tiquer les défenseurs
des libertés publiques. Tout
comme le nom de son
responsable désigné,
l'amiral John Poindexter,
personnage central du contragate,
le scandale qui entache la
présidence Reagan. Droite et
gauche confondue, les élus
s'inquiètent d'une confusion
croissante entre surveillance
de police et enquête
judiciaire. La TIA doit aussi
s'inquiéter du sort d'un de
ses cousins : la TIPS (Terrorism
Information and Prevention
System). Elle devait
transformer les chauffeurs de
taxi, les livreurs en autant
d'informateurs antiterrorisme.
Face au tollé, son inventeur,
l'attorney general John
Ashcroft, a fini par
l'enterrer pour de bon.
haut
Sécurité
- Pour un vrai fichier génétique
La science au service de la
police
par MARC LE FUR, publié
dans le Figaro le 1er novembre
2002
L'auteur est député des Côtes-d'Armor,
rapporteur spécial du budget de
la sécurité, police et
gendarmerie
La police a toujours eu besoin
du concours de la science,
aujourd'hui elle ne peut se
passer de l'apport de la génétique
: à partir d'une trace de
sang, de sperme ou plus
simplement encore d'une goutte
de sueur ou d'un cheveu, il
est désormais possible de
reconstituer une empreinte génétique
qui, rapprochée avec d'autres
empreintes, rassemblées dans
une base de données, va
permettre d'élucider un
crime, de confondre un
coupable. L'ADN est au XXIe
siècle ce que l'empreinte
digitale était au XXe
siècle. Mais, là où le bât
blesse, c'est qu'aujourd'hui
le concours de la génétique
à la manifestation de la vérité
est par trop négligé. En
France, la capacité du
fichier génétique est
aujourd'hui très limitée :
seulement 1.200 individus y
figurent. Avec une base de
données aussi faible, le
fichier sert très peu. Et, vu
l'état de notre droit, il ne
peut comporter que des
individus condamnés pour
crimes et délits à caractère
sexuel ou pour des crimes
d'une particulière gravité.
Ce qui fait qu'aujourd'hui la
génétique ne permet que
d'identifier des récidivistes
! Il est indispensable d'accroître
le volume de ce fichier. Il
faut pouvoir l'étendre à
toutes les personnes mises en
cause pour un crime ou un délit.
Les Anglais, que l'on considère
généralement comme
respectueux des droits de
l'homme, disposent, eux, d'un
fichier bien plus considérable
puisqu'il comporte plus de
1.500.000 personnes. Alors que
nous en sommes aux
balbutiements, les
Britanniques ont entrepris de
collationner les informations
depuis 1995. La consultation
du fichier est systématique
alors qu'en France elle n'est
possible qu'avec l'accord d'un
juge instructeur. Ce qui vaut
pour la Grande-Bretagne vaut
aussi pour les Pays-Bas. Chez
nous, comme souvent, de belles
âmes s'inquiètent et
s'offusqueront bientôt.
Qu'elles n'oublient pas
l'exigence de vérité : si
par le passé, dans de
multiples affaires,
l'authentification de la
signature génétique des
suspects avait été possible,
ce sont des quantités
d'erreurs judiciaires qui
auraient pu être évitées.
haut
Un
journal espagnol découvre le
"lobby juif"
par MARTINE SILBER,
publié dans le Monde du 16
novembre 2002
Le quotidien madrilène "El
Mundo" a publié un
article reproduisant des
"révélations" d'un
goût contestable tirées d'un
livre sur le judaïsme. Sans
guère susciter de réactions.
Le bandeau est accrocheur :
"Judaïsme, les révélations
d'un livre." Le titre ne
laisse aucun doute sur l'objet
de ces "révélations" :
le "lobby"
qui vit en Espagne. Le
sous-titre enfonce le clou :
ILS SONT dans la banque, la
justice, l'hôtellerie, la
construction, le textile. Les
juifs espagnols se meuvent
dans les circuits les plus
puissants du pouvoir et sont
en contact avec l'élite économique
et politique. Pouvoir compter
sur l'appui du "lobby hébreu"
peut aller jusqu'à les faire
libérer de prison. Le
quotidien El Mundo, qui
a publié cet article dans un
de ses suppléments du
dimanche, Cronica du 3 novembre,
est connu pour ses
provocations et son irrévérence,
mais il n'a rien d'un organe
d'extrême droite. Et
l'article en question n'a
suscité aucune réaction.
A en croire Enrique Mugica, le
"Defensor del pueblo",
médiateur, cité en bas de
l'article dans une liste de
personnalités présentées
comme "L'ABC de
l'Espagne hébraïque",
c'est parfaitement normal :
"Le niveau culturel
dans ce pays est extrêmement
bas. A la télévision, les
chaînes publiques, comme les
grandes chaînes privées,
consacrent chaque jour une
heure et demie de programmes
aux célébrités de ce monde,
à la presse du cœur ou aux
diseuses de bonne aventure.
C'est une plaie d'Egypte.
L'Espagne n'est pas un pays
cartésien, il n'y a pas non
plus de presse à sensation
comme en Grande-Bretagne, mais
une presse de commérages.
Bien sûr, l'article est
pernicieux, insidieux, mais,
ici, c'est naturel." Pour
le directeur de Cronica,
il n'y a pas de problème non
plus. Le livre dont est tiré
l'article a été édité par
la maison d'édition La Esfera
de los libros, qui appartient
à El Mundo, et il ne
s'agit que d'une "prépublication".
Il oublie que les titres,
sous-titres et maquette sont
du ressort du journal et que,
en outre, il est curieux que
l'auteur de l'article soit
aussi celui de ce livre,
intitulé Le Lobby juif.
Pouvoirs et mythes des Hébreux
espagnols actuels.
Amalgames
Le texte donne libre cours aux
insinuations :
"Contrairement à ce que
l'on pense, les juifs
espagnols ou leurs descendants
ne sont pas tous millionnaires
et ne constituent pas un
cercle destiné exclusivement
à la défense de ses intérêts."
Voilà qui est rassurant, mais
l'auteur poursuit en citant
deux personnes, Marc Rich, "célèbre
magnat" accusé de "la
plus grave fraude fiscale de
l'histoire des Etats-Unis"
et "absous par Bill
Clinton", et "le
financier et
collectionneur"
Jacques Hachuel, qui "a
couru le monde dans toutes
sortes d'aventures spéculatives
et a encouru deux peines de
prison pour manipulations économiques
illégales avec Mario Conde"
(ancien directeur de la banque
Banesto, condamné à vingt
ans de prison en juillet).
Dans la même veine, l'auteur
cite d'autres "juifs
ou descendants de juifs",
qui ne sont pas connus pour
leurs démêlés judiciaires,
mais pour leurs succès
professionnels. Il en profite
pour en rajouter, tentant de démontrer
les liens pouvant exister, par
exemple, entre la femme
d'affaires Alicia Koplowitz
(présidente honoraire -
précise l'article - de
la branche espagnole du Centre
Pérès pour la paix) et l'Etat
d'Israël : Shimon Pérès
a été vu avec elle dans un
cocktail, le 22 juin
1997, et dans le même
restaurant le 24 avril...
Suivent quelques histoires
embrouillées allant jusqu'à
impliquer la monarchie
espagnole et l'ex-ambassadeur
israélien à Madrid, Shlomo
Ben Ami, dans la libération,
forcément "scandaleuse",
du "magnat russe"
Vladimir Gousinski et du même
Marc Rich, cité également,
dans "la petite liste
de juifs espagnols",
comme "le grand magnat
du judaïsme espagnol.
Egalement Israélien, Suisse,
Belge, Bolivien et citoyen américain..."
L'écrivain Juan Goytisolo,
qui vient de préfacer un
autre livre, celui de Gonzalo
Alvarez Chillida, L'Antisémitisme
en Espagne. L'image du juif
(1812-2002), se dit "très
choqué à la lecture de ce
pamphlet qui mélange tout et
rappelle le Protocole des
sages de Sion. Ce genre
d'amalgame à notre époque
est très dangereux. Les
Espagnols, qui sont
parfaitement capables de faire
la différence entre un
Basque, un Basque abertzale
[nationaliste] et un membre
de l'ETA, font la confusion
entre un musulman, un
islamiste et un terroriste et,
de même, entre un juif, un
Israélien et un partisan de
Sharon. Cet article est la
preuve de ce que je
pressentais et craignais voir :
l'antisémitisme."
haut
Euronews
fer de lance de l'audiovisuel
extérieur
Les pouvoirs publics
français font porter leurs
efforts sur le monde musulman
alors que l'Arabie saoudite prépare
également un projet
par PAULE GONZALES, publié
dans le Figaro le 5 novembre
2002
Euronews va bientôt porter
sur ses épaules le sort de
l'audiovisuel extérieur de la
France. Le Quai d'Orsay et le
ministère des Affaires européennes,
qui sont désormais les maîtres
d'oeuvre exclusifs du projet,
s'en persuadent chaque jour
davantage, avec la bénédiction
de Matignon. Le ministère de
la Culture ayant pour sa part
abandonné l'idée d'une création
ex nihilo d'une CNN à
la française. Après quelques
mois de consultations tous
azimuts et d'interministérielles
en série, la solution d'Euronews
a été, pour des raisons tant
d'économies que de solidarité
européenne, retenue. "S'appuyer
sur les outils existants -
en l'occurrence Euronews -
plutôt que d'inventer ex
nihilo une chaîne
internationale dont beaucoup
estiment le coût prohibitif,
reste la meilleure
solution", affirme-t-on
en coeur au ministère des
Affaires européennes comme à
celui de l'Economie et des
Finances. Les avantages d'Euronews
parlent d'eux-mêmes : une
diffusion en six langues, un
siège à Lyon, un effectif de
240 personnes, dont 150
journalistes, et une
exposition déjà établie, du
moins en Europe, avec environ
4 millions de téléspectateurs
par jour en audience cumulée.
Le départ de ITV du capital
de la chaîne pan-européenne
laisse par ailleurs aux Français
la possibilité de reprendre
la main rapidement. Ce sont,
en effet, 49 % des parts qui
sont aujourd'hui mises à
l'encan, les 51 % restants se
partageant entre 17 télévisions
publiques européennes. Plutôt
pressée de se séparer d'un
actif qui ne lui a jamais rien
rapporté, la filiale à 20 %
de Reuters accepterait de se séparer
de sa participation par le
simple biais d'une reprise de
dette. Au total, cette dernière
affiche une perte
d'exploitation de 7 millions
d'euros. Enfin, il y a une
semaine à peine, le Parlement
européen a accordé à la chaîne,
pour la première fois de son
histoire, une subvention de 20
millions d'euros. "De
quoi renouveler le concept qui
est aujourd'hui arrivé au
bout de ce qu'il
pouvait", susurre-t-on
dans le proche entourage de
Dominique de Villepin. Enfin
et surtout, la France occupe déjà
une place de choix dans le
pilotage de la chaîne,
puisque c'est Philippe Cayla,
le patron de l'international
pour Francetélévisions, qui
en est aujourd'hui le
directeur général. Ainsi, en
faisant d'Euronews le fer de
lance de l'audiovisuel extérieur,
le gouvernement fait coup
double. Francetélévisions
devient l'opérateur d'un
projet d'autant plus
prestigieux, qu'il peut
s'accorder avec la volonté
affirmée du président de la
République de reprendre pied
sur la scène internationale.
Un geste qui répare la sévérité
apparente du ministère de la
Culture à l'encontre de
Francetélévisions. Le
gouvernement a récemment réduit
la voilure du groupe public en
exigeant une révision des
projets de Francetélévisons
dans le développement du numérique
de terre.
Mais le dispositif pour un
audiovisuel extérieur restauré
ne s'arrête pas au simple
lifting d'Euronews. A la
veille d'une possible
intervention de l'Occident en
Irak, le gouvernement français
souhaite faire un effort
particulier à l'intention du
monde arabe. TV5 Orient, la
filiale de TV5, pourrait très
modestement jouer ce rôle. Déjà
en service et installé depuis
cinq ans dans le paysage
audiovisuel moyen-oriental, ce
signal a l'avantage d'être
100 % français et donc d'échapper
à la loi d'airain du partage
des programmes entre les
actionnaires francophones de
TV5, à savoir les Canadiens,
les Belges et les Suisses.
Selon certains proches du
dossier, "il
suffirait donc d'étoffer un
peu les effectifs pour le
rendre rapidement compétitif".
Mais cela ne suffira pas.
Le Maghreb et le Moyen-Orient
totalisant plus d'une centaine
de chaînes locales, le
service de TV5 en arabe ne
serait qu'une goutte d'eau
dans la mer. D'autant plus
difficilement repérable qu'il
s'agit de populations jeunes
très exigeantes. Et de se
prendre à rêver d'une vraie
grande chaîne généraliste
faite pour séduire une
population déjà saturée de
télévision. Forte de son
attractivité, elle pourrait
alors évoluer progressivement
vers un schéma "tout
info". Mais une telle
solution, si elle est
possible, requiert une volonté
politique forte qui transcende
les hésitations
gouvernementales et s'impose.
C'est un budget conséquent
qu'il faudra alors accorder à
un tel projet. Il est
aujourd'hui estimé à plus de
120 millions d'euros. En bref,
seul l'Elysée est aujourd'hui
capable d'imposer une telle
solution.
Enfin pour le reste du monde,
TV5, dont le seul mérite est
d'exister, devrait continuer
sa diffusion confidentielle en
Asie et en Amérique du Sud.
L'intérêt d'une telle
solution réside notamment
dans le fait qu'il n'y aura
pas à renégocier avec
l'ensemble des câblo-opérateurs
locaux puisque les contrats
existent déjà et que la
marque est connue. Il reste à
régler le sort de CFI. La
nomination de Jean Mino à la
tête de Canal France
International devrait peut-être
permettre à cette banque de
programmes, aujourd'hui réduite
à la portion congrue, de
jouer un nouveau rôle dans la
mesure où, à la différence
de TV5, CFI s'était tourné
vers le monde arabe. Au moment
où l'Arabie Saoudite, qui
s'apprête à lancer une chaîne
d'information pour contrer Al
Jezira, va diffuser ses
programmes en anglais, la
France va être contrainte de
s'immiscer plus rapidement que
prévu dans le débat
international. Faute de quoi,
l'audiovisuel extérieur français
laissera place nette pour ses
concurrents.
haut
L'Australie
inquiète ses voisins musulmans
du Sud-Est asiatique
par FREDERIC THERIN, publié
dans le Monde du 13 novembre
2002
Les relations entre
l'Australie et ses voisins du
Sud-Est asiatique sont en
nette détérioration. Des
perquisitions effectuées, fin
octobre, à Sydney et à
Perth, aux domiciles de
sympathisants présumés de la
Jemaah Islamiyah, le mouvement
intégriste indonésien soupçonné
d'avoir fomenté l'attentat du
12 octobre à Bali -
qui a provoqué la mort de
plus de 180 personnes dont de
très nombreux Australiens -
ont soulevé un vent de
protestation dans la région,
notamment en Indonésie et en
Malaisie. Les quatre familles
musulmanes dont les résidences
ont été fouillées par la
police fédérale et les
agents de l'Australian
Security Intelligence
Organisation (ASIO, les
services de renseignement
australiens) nient être
impliquées dans toute activité
terroriste. Jan Herbert, un
Indonésien de 45 ans
titulaire d'un permis de résidence
permanent, reconnaît avoir
assisté en Australie à trois
conférences présidées par
Abou Bakar Baashir (la plus récente
de ces réunions remonterait
à 1997), chef présumé de la
Jemaah Islamiyah, mais il
affirme avoir tout ignoré de
la préparation de l'attentat
de Kuta Beach. Ces
perquisitions n'ont été
suivies d'aucune arrestation. "Ces
opérations sont seulement
dirigées contre des individus
qui pourraient - savoir
quelque chose - sur la Jemaah
Islamiyah en Australie, s'est
défendu Daryl Williams,
ministre fédéral de la
justice. Elles ne visent
pas la communauté
islamique."
Messages injurieux
Les principaux leaders
musulmans en Australie
s'estiment pourtant victimes
de harcèlement depuis
quelques semaines. Le
Mouvement de la jeunesse
islamique, qui diffuse deux
fois par semaine sur Internet
un magazine en arabe, L'Appel
de l'islam, reçoit depuis
quelques jours un nombre élevé
de messages injurieux. "Les
relations raciales - dans
ce pays - n'ont jamais été
aussi mauvaises, a expliqué,
dans le quotidien The
Australian, Keysar Trad,
porte-parole de l'association
musulmane libanaise. J'ai
reçu des appels de gens me
disant : "Vous et
votre religion
m'effrayez." Lorsque vous
avez des personnes apeurées
qui n'entendent que des choses
négatives à propos de
l'islam, l'hystérie prend le
dessus et ces personnes ont
peur de tous ceux qui ont une
apparence islamique."
Cette évolution inquiète les
dirigeants des principaux pays
du Sud-Est asiatique. Lors
d'un entretien avec plusieurs
journalistes locaux, la présidente
indonésienne, Megawati
Sukarnoputri, a estimé que
Canberra devrait montrer plus
de retenue dans ses opérations
antiterroristes et s'assurer
que les ressortissants indonésiens
vivant en Australie ne soient
pas victimes de harcèlement.
Malgré plusieurs mois d'une
intense campagne de lobbying
diplomatique, l'Australie a vu
les leaders des pays membres
de l'Association des nations
de l'Asie du Sud-Est (Asean),
réunis début novembre au
Cambodge, lui refuser le
statut de partenaire de
dialogue permanent.
L'opposition farouche de la
Malaisie a, semble-t-il, fait
échouer les pourparlers. Le
premier ministre malaisien, le
Dr Mahathir Mohamad, ne cesse
de critiquer la politique
australienne en matière de
lutte contre le terrorisme. "L'Australie
est un pays particulièrement
dangereux pour les musulmans
en ce moment", a-t-il
dit. Le premier ministre
australien, John Howard, récuse
cet avis. "Je veux
dire aux Australiens de foi
musulmane : vous êtes
aussi protégés et vous êtes
un élément aussi important
pour notre pays que n'importe
qui d'autre, a-t-il déclaré,
jeudi 7 novembre. -
L'Australie - est l'un des
pays les plus sûrs au
monde."
M. Howard a affirmé que
son pays conservait des
relations "profondes
et fortes" avec ses
voisins. Certains observateurs
ne partagent pas cette
opinion. "Nombreux, en
Asie, sont ceux qui considèrent
que la décision de
l'Australie de se rapprocher
de plus en plus des Etats-Unis
montre la volonté de Canberra
de se détourner de ses plus
proches voisins, explique
un expert australien des pays
du Sud-Est asiatique. Les
membres de l'ASEAN commencent
à considérer ce pays comme
le représentant de l'Amérique
en Asie." Si cette évolution
se confirme, les Australiens
pourraient devenir une des
cibles privilégiées des
terroristes dans les mois à
venir.
haut
par SAMUEL PISAR, publié
dans le Monde du 8 novembre 2002
L'auteur est avocat
international et écrivain
Certains s'inquiètent : le
nationalisme chinois ne
finira-t-il pas par se
substituer à l'idéologie
communiste comme fondement du
pouvoir ? C'est un contresens.
La Chine est devenue le
théâtre d'un gigantesque
mouvement de réforme qui
pourrait, plus vite qu'on ne
l'imaginait, redéfinir l'équilibre
économique, politique et
culturel du monde. En
embrassant la cause de
l'Organisation mondiale du
commerce et des Jeux
olympiques de 2008, elle a
franchi un cap décisif dans
son ouverture à la communauté
des nations. Cette dynamique
s'accélère maintenant sous
nos yeux, alors que le
prochain Congrès communiste
du pays le plus peuplé de la
planète s'apprête à nommer
une nouvelle génération de
dirigeants. Je viens d'achever
une visite sur place. Ce que
j'ai vu et entendu à Pékin,
Shanghaï, Hongkong et
ailleurs, m'a convaincu de
l'ampleur du tournant qui s'y
opère. Le boom économique
est palpable, les grands
magasins présentent des
articles d'excellente qualité
et les exportations croissent
de façon exponentielle. La
Chine est sur le point de
devenir une formidable base de
production pour le monde
entier. Les grandes
entreprises multinationales
qui fabriquent à Taïwan, à
Singapour et partout en Asie
commencent à se délocaliser
vers les zones industrielles
chinoises. Il n'y a plus aucun
obstacle idéologique à ce
mouvement.
Ce que j'appelais "la
société transidéologique",
dans un livre qui préfigurait
le voyage historique de Nixon
et Kissinger à Pékin, en
1972, engendre aujourd'hui des
myriades de "joint-ventures"
entre l'Etat et des
entreprises privées, locales
ou étrangères. Toutes les
couches de la société
s'adaptent à la logique du
marché et du profit avec une
facilité stupéfiante.
Apparemment, la révolution
maoïste de 1949 n'a pas fait
perdre au peuple chinois sa
tradition marchande,
contrairement à la révolution
de 1917 en Russie. Les décideurs
chinois sont animés d'un
profond désir de se conformer
aux règles du commerce
international afin d'enraciner
le pays d'une manière
permanente dans la vie économique
de la planète. Comme l'a
montré la récente visite du
président Jiang Zemin dans le
ranch privé de George W. Bush
au Texas (leur 3e sommet
cette année), l'Amérique
accueille ce mouvement sans états
d'âme. Depuis le 11 septembre
2001, elle a grand besoin de
la Chine comme facteur de
stabilité dans le monde, et
comme allié dans la guerre
contre le terrorisme et la
prolifération des armes de
destruction massive.
Souhaitant, comme Washington,
assurer la stabilité du
continent asiatique et l'accès
sans entraves aux puits pétroliers
du golfe Persique et de
l'Indonésie, le régime de Pékin
espère que cette nouvelle
coopération lui ouvrira plus
grandes les portes de la
technologie et du marché américains.
Les échanges bilatéraux
entre les deux pays frôlent déjà
100 milliards de dollars
par an. En 2001, l'Amérique a
absorbé un quart des
exportations. Ses universités
et instituts technologiques
ont accueilli 60.000 étudiants
boursiers de Chine. Commerçants,
investisseurs et banquiers
d'autres pays se déploient également
sur le marché chinois. Pour
les fabricants sud-coréens,
thaïlandais et philippins, ce
marché devient un importateur
insatiable et une locomotive
de croissance dans toute la région.
Les grandes villes sont
envahies de voitures
japonaises et allemandes. Des
grandes marques comme L'Oréal,
Siemens et Nokia brillent avec
Motorola et Coca-Cola sur les
imposants gratte-ciel de verre
et d'acier. Mais l'Europe,
l'Australie et d'autres régions
et cultures devront amplifier
leurs efforts pour éviter que
cette course vers le marché
du siècle ne devienne une
affaire exclusivement américano-chinoise.
De ce point de vue, je
regrette que la France soit en
retard. J'y vois la même
frilosité des patrons des
grandes entreprises que j'ai
observée au moment de
l'ouverture de l'Europe de
l'Est et de la Russie.
Ce redoutable bouleversement
ne se limite pas aux flux des
produits, technologies et
capitaux. La Chine est
actuellement en pleine
mutation sociale, politique et
culturelle. L'Olympiade de
2008 lui permettra de projeter
sa riche culture sur
l'ensemble de la terre, car
les JO ne sont pas seulement
une vaste compétition
sportive. Ils comportent aussi
une importante dimension
culturelle et artistique qui
atteindra 3 milliards de
personnes par la télévision
et ne manquera pas de marquer
les esprits sur tous les
continents. Les Chinois en
sont bien conscients et se
soucient de leur exception
culturelle comme la France se
soucie de la sienne. Cette
ouverture au monde
finira-t-elle par bouleverser
la nature du régime politique ?
L'approche chinoise est bien
plus intelligente que ne l'a
été celle des Soviétiques.
Mikhail Gorbatchev avait
commencé ses réformes par la
politique de perestroïka et
de glasnost, provoquant ainsi
l'implosion instantanée de
l'ordre en place. Les Chinois,
eux, jouent d'abord la carte
de l'économie et du commerce.
Politiquement, ils tiennent le
pays avec fermeté et
s'emploient à éviter tout débordement
incontrôlable.
A terme, la marginalisation du
système communiste chinois me
semble également inévitable.
On peut même se demander si
tel n'est pas le désir secret
de ses dirigeants
pragmatiques. Ils n'hésitent
plus à recruter pour les
instances supérieures du
Parti les représentants des
nouveaux capitalistes du pays.
A l'heure du microprocesseur,
de l'ordinateur, du téléphone
portable et d'Internet, un
système totalitaire qui résiste
à l'innovation, à la
modernisation, aux réformes,
est inéluctablement condamné
à la régression.
Aujourd'hui, on ne peut pas
sérieusement participer à la
concurrence internationale
sans libre confrontation des
idées, sans circulation de
l'information, sans frontières
largement ouvertes. Cette
implacable logique provoque
l'explosion des énergies créatrices
qui invitent, à leur tour, au
respect des valeurs démocratiques.
Certains s'inquiètent :
le nationalisme chinois ne
finira-t-il pas par se
substituer à l'idéologie
communiste comme fondement du
pouvoir ? C'est un
contresens. La globalisation
diluera le nationalisme autant
que l'idéologie. On le voit
bien sur le schisme avec Taïwan
qui est en train de s'émousser
dans l'intégration économique
croissante entre les deux
rives du détroit de Formose.
Certes, il faut se garder des
illusions. La Chine est encore
loin d'être un Etat de droit.
Sa société reste complexe,
divisée, marquée par les
vestiges d'un féodalisme et
d'une bureaucratie corrompus.
On ne peut pas exclure les
spasmes sporadiques des
conservateurs qui risquent
d'accompagner son entrée dans
la mondialisation. De toute façon,
elle pèsera sur le monde par
la force de sa culture, de sa
main-d'œuvre, de son
rayonnement industriel et
commercial. Mais, tôt ou
tard, elle s'adaptera au
nouvel environnement
international. C'est son intérêt
et le nôtre. Je crois au scénario
de la convergence entre la
Chine et le monde. C'est peut-être
même autour de cette
convergence que se jouera
l'essentiel du XXI e siècle.
haut
Rwanda
: le VIH a été utilisé comme
arme biologique
par ANNE DESMAREST, publié
dans le Figaro le 18 novembre
2002
Le sida a été utilisé comme
une arme biologique au Rwanda
lors du génocide de 1994 qui
a fait au moins 500.000 morts
en quelques mois (1). Parmi
les survivants au moins
250.000 femmes ont été
victimes de viols dont 70 %
auraient contracté le virus
du sida (VIH). Cette affaire a
été révélée au cours du
procès international qui se
tient à Arusha (Tanzanie).
Pauline Niyramasuhuko,
ex-ministre de la Famille et
de la Promotion féminine,
comparaît actuellement devant
le Tribunal pénal
international pour le Rwanda
(TPIR). C'est la première
femme à être poursuivie par
une juridiction
internationale. Elle est
inculpée entre autres de
crimes contre l'humanité
(viol). L'accusée aurait
ordonné aux soldats -
dont bon nombre étaient
atteints du virus - de
maltraiter sexuellement les
femmes avant de les tuer. "Nous
savions que le gouvernement
faisait sortir des malades du
sida des hôpitaux pour former
des bataillons de
violeurs", affirmait
récemment l'actuel président
du Rwanda, Paul Kagamé.
Depuis 1863, le viol est
juridiquement considéré
comme un crime de guerre.
Associées à la propagation
du virus VIH et utilisées à
des fins d'extermination, les
agressions sexuelles sont
assimilées à des armes
biologiques. Les magistrats
d'Arusha ont établi que le
viol est un élément
principal du génocide.
Le sida est la deuxième cause
de mortalité au Rwanda après
la malaria. Selon une
organisation canadienne, 11,21
% des adultes sont touchés
par le virus en 1999 et le
nombre d'orphelins dû à la
maladie s'élève à 270.000.
Il est impossible de chiffrer
le rapport existant entre les
viols perpétrés lors du génocide
en 1994 et la propagation de
la maladie. Une chose est sûre
toutefois. C'est un génocide
à retardement qui a été
organisé au Rwanda. "La
tuerie persiste et s'éternise",
stigmatise Charles
Strozier, professeur
d'histoire au John Jay College
of Criminal Justice de New
York.
(1) New York Times,
15septembre 2002, cité par
Courrier International, du 14
au 20 novembre 2002
haut
La
vitesse du trou noir trahit son
origine
Astrophysique
- Pour la première fois, un
trou noir a pu être relié à
une supernova
par
SYLVESTRE HUET, publié dans Libération
le 25 novembre 2002
Trahi par son excès de
vitesse, le trou noir a révélé
son origine : l'implosion
d'une étoile géante. Et Félix
Mirabel, astrophysicien au
Commissariat à l'énergie
atomique (Saclay), n'est pas
peu fier de la découverte de
son équipe (1), qui a impliqué
"une traque de
plusieurs années et mobilisé
plusieurs télescopes
spatiaux". Outre le
volet spectaculaire - le
trou noir file dans l'espace
à 400 000 km/h ! -, "c'est
la première fois que l'on
dispose de la preuve
observationnelle que
l'implosion-explosion d'une étoile
massive, une supernova, peut
donner naissance à un trou
noir".
Scorpion
L'affaire du trou noir trop
rapide commence en 1995. Le télescope
spatial Compton de la Nasa, un
énorme engin qui capte les
rayons X, détecte une source
violente et compacte. Baptisée
GRO-J1655-40, elle se trouve
dans la constellation du
Scorpion. Pas très loin de
nous, à l'échelle de la
galaxie, entre 3.000 et 10.000
années-lumière dans la
direction du centre de la Voie
lactée. Les astrophysiciens
américains sont très
contents de leur découverte,
car il s'agit de la seconde
source connue de jets "superluminiques".
L'objet éjecte dans l'espace
des jets de matière à 90 %
de la vitesse de la lumière
(300.000 km/s). Du coup, la
lumière émise par les
particules de ces jets donne
l'impression d'aller plus vite
que cette vitesse limite. Un
phénomène spectaculaire, prédit
par les théoriciens, dont la
première découverte, en
1994, fit la une de la revue Nature
et figure au palmarès de... Félix
Mirabel. L'astronome français
d'origine argentine avait un
peu vexé ses collègues américains.
Il récidive. "Dès
1995, je me suis dit que cet
objet spécial méritait d'être
surveillé."
En 1996, il repère la
position exacte de l'astre
avec des images du télescope
spatial Hubble, en lumière
visible. Et, depuis, les
observations se sont multipliées,
notamment à l'aide du télescope
à rayons X Newton (Agence
spatiale européenne), par
Jean-Pierre Lasota, de
l'Institut d'astrophysique de
Paris, et Jean-Marie Haumery,
de l'Observatoire de
Strasbourg. Puis, en 2001,
Mirabel observe à nouveau
l'astre avec Hubble. Surprise
: sa position a beaucoup plus
changé que l'autorise la
vitesse habituelle des étoiles
autour du centre galactique.
L'astre file quatre fois plus
vite que la vitesse moyenne -
il parcourt plus de 3,5
milliards de kilomètres par
an - et emprunte une orbite
très ovale autour du centre
galactique. Bizarre ? Une
aubaine pour Félix Mirabel.
Un vieux couple
De toutes ces observations
surgit l'image d'un couple
bien singulier. Le trou noir
est accompagné d'une étoile
"subgéante" dont
l'enveloppe est en train de s'étendre
et qui orbite en deux jours et
demi, et à seulement 3,5
millions de kilomètres. C'est
sa matière qui, en tombant
sur le trou noir, émet les
violents rayons X captés par
les télescopes. Ce compagnon
est d'origine : le couple
s'est formé ensemble. Où ? "Si
l'on remonte en arrière la
trajectoire du couple sur un
million d'années, et que le
trou noir est à 1.000 années-lumière,
on tombe sur un amas d'étoiles
jeunes", raconte
Mirabel. C'est là que l'étoile
la plus massive des deux se
serait transformée en
supernova, il y a un million
d'années. Cette formidable
explosion a laissé une trace
sur le compagnon, des éléments
chimiques lourds. Et, surtout,
a donné un gigantesque coup
d'accélérateur, projetant
dans l'espace l'astre résiduel
de l'explosion - le trou
noir -, probablement parce
que l'explosion a été asymétrique.
Etroitement attaché par l'énorme
gravitation du trou noir, qui
fait plus de quatre masses
solaires, le compagnon a été
entraîné dans cette course
folle.
Reconstitution
Ce double lien (vitesse et éléments
chimiques lourds sur le
compagnon) établi entre une
supernova d'un million d'années
et un trou noir clairement
identifié fait tout l'intérêt
de cette jolie reconstitution
historico-cosmique. Bien que
les astrophysiciens se soient
persuadés, par le calcul et
la théorie, que les
supernovae peuvent engendrer
des trous noirs, ils n'avaient
jusqu'ici jamais pu relier un
trou noir connu à des traces
de supernova ou, à l'inverse,
repérer un trou noir là où
ils avaient observé une
supernova. C'est fait.
(1)
Félix Mirabel et al.,
Astronomy and Astrophysics,
novembre 2002
haut
La
croisade anti-Potter du révérend
Taylor
publié dans le Figaro le 15
novembre 2002
Les aventures magiques d'Harry
Potter n'amusent pas le révérend
américain Douglas Taylor qui,
depuis sa petite église
pentecôtiste du Maine, crie
au paganisme et part en
croisade contre cette
"sorcellerie camouflée".
Jeudi soir, à la veille de la
sortie sur les écrans de
"Harry Potter et la
chambre des secrets", il
a convié une centaine de ses
ouailles à une manifestation
de protestation au cours de
laquelle il a mis en pièces
des livres, faute de pouvoir
faire l'autodafé de ses rêves.
"Nous n'avons pas obtenu
la permission de brûler les
livres, à cause des émissions
toxiques, alors nous les avons
déchirés" explique-t-il
à l'AFP. "Ensuite nous
sommes allés dans un hôtel
équipé d'une salle de cinéma,
où j'ai projeté un film
intitulé :"Harry Potter,
sorcellerie déguisée sous un
autre emballage". Selon
lui, une centaine de
paroissiens en colère ont
participé à la
manifestation, du même type
que celle que le révérend
Taylor, qui dirige la
"Oneness Pentecostal
Church" de Lewiston
(nord-est des Etats-Unis),
avait déjà organisé l'an
dernier à l'occasion de la
sortie du premier film de la série.
Si des millions d'enfants (et
d'adultes) de par le monde
apprécient innocemment les
livres de l'écrivain
britannique J. K. Rowlings,
c'est parce qu'ils ne perçoivent
pas la dangerosité de
l'oeuvre, qui fait sous
couvert de divertissement
l'apologie du paganisme et de
la sorcellerie, estime le révérend
Taylor. "C'est très sérieux",
accuse-t-il. "Rowlings a
jeté un pont entre croyances
magiques et pratiques païennes.
Il s'agit d'une introduction
à la vraie sorcellerie,
inspirée par Satan".
"Que se passe-t-il si un
jeune garçon regarde le film
puis va dans son jardin pour
tenter de jeter un sort, et échoue
? A partir de là, il persévère
et va sur internet. S'il fait
une recherche avec les
mots-clef "sorcier"
ou "sorcellerie", il
va tomber sur des milliers de
sites de vraies sorciers ou de
vrais païens qui vont lui
apprendre à jeter des sorts.
C'est là que je deviens
nerveux !". Sa
destruction publique
d'exemplaires du livre l'an
dernier lui a valu une notoriété
nationale, qu'il compte mettre
au service de sa croisade
anti-Potter.
"Je suis allé dans de
nombreux endroits, j'ai parlé
à beaucoup de gens. J'ai été
invité dans des émissions de
radio, on a parlé de moi en
Nouvelle Zélande, dans le
Boston Globe et le Washington
Post. J'ai parlé à des
radios diffusant du rock ou de
la country. A une station
d'Alabama, où ils vont à l'église
avec une arme dans une main et
la Bible dans
l'autre...". Certaines
formes de sorcellerie sont,
selon lui, reconnues comme des
religions dans certains Etats
américains et des millions
d'enfants élevés dans le
culte du petit sorcier aux
lunettes rondes pourraient être
en grandissant tentés à s'y
intéresser. Le révérend
Taylor assure ne pas
coordonner son action avec
d'autres prêtres dans le pays
mais la série des "Harry
Potter" s'est attiré
depuis sa sortie aux
Etats-Unis les foudres de
certaines églises
conservatrices chrétiennes.
L'an dernier, un brasier avait
été allumé avec des livres
de J. K. Rowlings à
Alamogordo, au Nouveau Mexique
(sud-ouest), devant des fidèles
de la "Christ Community
Church" qui chantaient
des cantiques.
haut
Beyrouth,
vitrine de l'édition française
par GERARD MEUDAL, publié
dans le Monde du 15 novembre
2002
Pour sa onzième édition, le
Salon du livre "Lire en
français et en musique"
qui vient de se tenir à
Beyrouth du 1er au
10 novembre a confirmé
son rang de troisième Salon
du livre francophone au monde
après ceux de Montréal et de
Paris. Près de cent mille
visiteurs dont un quart de
scolaires ont fréquenté
cette manifestation
qu'accueillait pour la première
fois le Biel, un centre
d'exposition flambant neuf
construit spécialement pour
le Sommet de la francophonie,
qui devait s'y tenir en 2001
mais qui avait été décalé
d'un an en raison des tensions
consécutives à l'attentat du
11 septembre. Dans ce
nouveau lieu situé sur le
port de la capitale libanaise
à l'extrémité du
centre-ville en pleine
reconstruction se sont succédés
pendant dix jours conférences,
débats, signatures, une
occasion unique pour les
lecteurs libanais francophones
de rencontrer les écrivains
français. Et ils étaient
nombreux à avoir fait le
voyage : Jean Lacouture
venu présenter un ouvrage
collectif sur l'histoire du
Proche-Orient écrit en
collaboration avec Ghassan
Tueni et Gérard Khoury, Gérard
Chaliand intervenant sur
"Les stratégies du
terrorisme", des auteurs
de bande dessinée comme
Patrick Cothias, Richard Guérineau
et Pascal Rabate, des auteurs
jeunesse, Claude Carré,
Marie-Aude Murail ou
Jean-Pierre Andrevon, et bien
sûr des romanciers, Patrick
Raynal, Pierrette Fleutiaux,
Anne Wiazemsky, Sylvie
Granotier, Eric-Emmanuel
Schmitt, etc.
Vitrine de l'édition française,
le Salon de Beyrouth est avant
tout le reflet de la
production francophone et
accueillait des auteurs
tunisiens comme Fawzia Zouari,
algérien comme Ahlam
Mostheghanemi, qui vit à
Beyrouth, et bien sûr
beaucoup d'auteurs libanais,
Carole Dagher, Alexandre
Najjar, auteur d'une récente
biographie de Khalil Gibran,
ou Elias Khoury. Un des temps
forts de la manifestation fut
l'intervention de Pierre
Michon, qui est un auteur étudié
à l'université libanaise, à
propos de ses deux derniers
livres, Abbés et Corps
du roi, et les tours de
chant de Jane Birkin, qui présentait
au Liban son spectacle Arabesques
en interprétant des chansons
de Serge Gainsbourg sur des
rythmes orientaux. Une bonne
façon de vérifier que le
Liban reste un lieu privilégié
du brassage des cultures, où
l'on a remis le prix Phénix
à Joseph Chami pour Le Mémorial
du Liban et Richard Millet
pour L'Accent impur (éd.
Dar an-Nahar).
haut
Khalil
Gibran, un esthète visionnaire
"Khalil
Gibran, auteur du 'Prophète'
" d'Alexandre Najjar.
Ed. Pygmalion
par VENUS KHOURY-GHATA,
publié dans le Monde du 15 novembre
2002
La biographie qu'Alexandre
Najjar consacre à l'auteur du
"Prophète" éclaire
sur la chaîne humaine qui se
constitua pour faire du jeune
immigré libanais l'écrivain
universellement reconnu. D'une
grande rigueur, se limitant à
l'essentiel, cette nouvelle
biographie de l'auteur du Prophète
est captivante. Alexandre
Najjar creuse dans les amitiés
de Gibran, dans sa
correspondance. Des témoins
surgissent soixante-dix ans
après sa mort et le transfert
de son corps à son village
natal. Bcharré, haut perché
sur une montagne du Liban
nord, ses églises, ses
cascades, décor paradisiaque
d'une enfance heureuse, se
transforme progressivement en
lieu de tragédie lorsque la mère
et les quatre enfants émigrent
en Amérique à la suite de
l'emprisonnement du père,
accusé par le gouverneur
ottoman d'avoir mal géré les
impôts de la région. Le
jeune Khalil, qui errait des
journées entières dans la
nature, face à la vallée
creusée de cavernes peuplées
d'ermites et d'un monastère
pourvu de la première presse
d'Orient, monastère où on
enchaînait les fous, se sent
à l'étroit dans le taudis
loué dans une rue humide de
Boston. Pour survivre, le frère
aîné vend des objets
orientaux, la mère et les
deux sœurs font des travaux
de couture. Seul le jeune
Khalil fait des études. C'est
dans un collège du faubourg
de Boston que tout commence
pour lui, car il aurait végété
comme tous les émigrés si
une enseignante, Florence
Pearce, ne l'avait recommandé
au photographe connu Fred
Holland, qui acheta ses
dessins pour sa maison d'édition,
puis en fit son modèle.
Fred Holland lui fera découvrir
William Blake, qui l'éblouit,
même s'il n'était pas
capable, à son âge, de décrypter
sa pensée marquée par la
dialectique du bien et du mal,
du paradis et de l'enfer, de
la révolte contre le prince
et le prêtre. Craignant
l'influence du sulfureux
photographe, la famille le
renvoie au Liban. Il y passe
trois ans et renoue avec la
langue arabe. C'est loin des
siens qu'il apprend la mort de
son frère, puis celle de sa sœur
et de sa mère. Son esprit
pris ailleurs, dans les hauts
arcanes du sort de l'être
humain lié à celui de Dieu,
Gibran vit ces disparitions en
spectateur impuissant.
Etait-ce pour contrer l'exil,
la dure adaptation, la misère,
la tuberculose qui décima sa
famille que Gibran, sa vie
durant, s'acharna à créer et
à recréer son personnage ?
"Chez l'auteur du
Prophète, il y avait un goût
du secret qui faisait de lui
un prophète", dit
Alexandre Najjar. Elève au
collège de la Sagesse, à
Beyrouth, ses camarades ne
pouvaient qu'admirer
l'adolescent qui se disait être
né à Bombay, avoir été l'élève
de Rodin, et avoir illustré
la couverture de romans publiés
en Amérique. Gibran mythomane ?
Plutôt visionnaire. Il
pressentait ce que la vie lui
réservait, sa célébrité, Le
Prophète, le livre le
plus lu en Amérique après la
Bible, traduit en toutes les
langues, puis son retour dans
un cercueil plombé dans son
village où il est vénéré
comme un saint. La lecture de
cette nouvelle biographie
foisonnante de renseignements
met le point sur la chaîne
humaine qui s'était constituée
pour faire du jeune immigré
l'écrivain universellement
connu. Florence Pearce et Fred
Holland donnèrent la main à
d'autres pour lui faciliter
son parcours vers la gloire.
On pense surtout à Mary
Haskell, qui lui paya son
voyage à Paris, puis ses études
à l'école des Beaux-Arts, à
Barbara Young, qui veillera
sur son œuvre posthume. Des
livres paraîtront après sa
mort.
L'Errant raconte, à travers
de courtes paraboles,
l'errance d'un penseur à
travers ses regrets et se
situe dans le prolongement du
Fou et du précurseur. Un ton
désabusé, ironique, dit
Alexandre Najjar, Gibran y
aborde tous les thèmes qui
lui sont chers : l'amour,
la vérité, la nature, Dieu.
Thèmes récurrents du Prophète,
un livre qui l'habita pendant
vingt ans, écrit, réécrit.
Titre de départ : Que le
monde soit bon. Livre culte,
la grandeur du Christ opposée
à la petitesse du clergé, la
folie ressentie comme source
de vérité et de liberté.
Nietzsche, Blake ne sont pas
loin. Les pieds dans la boue,
Gibran regardait les étoiles,
maudissant l'argent qui se
dresse entre l'homme et son âme,
entre l'homme et Dieu, dit
Alexandre Najjar. Hanté sa
vie durant par le désir d'être
à la hauteur de l'image reflétée
par son œuvre ou que les
autres se faisaient de lui,
Gibran exorcisa sa hantise par
cette phrase, mise dans la
bouche d'un des personnages du
Prophète : "O
toi l'escroc, toi l'imposteur,
tu enseignes et prêches ce
que toi-même ne pratiques
pas." Phrase qui
trouve son écho dans le
malaise qui l'assaillait
lorsqu'il doutait de la
grandeur de ce qu'il prônait
et qui lui valut la désapprobation
et la haine du clergé de son
pays. Gibran mort, ce même
clergé le reprit dans son
giron. Son cercueil en cèdre
repose dans l'anfractuosité
d'un roc du monastère de
saint Sarkis. Non loin de là,
son musée avec ses centaines
de toiles et dessins, sa
chambre reconstituée,
comporte un écritoire, un lit
étroit, une chaise à bascule
qui oscille avec le vent
infiltré sous la porte. Le poète
mort s'y balance la nuit
venue, disent les villageois.
haut
Le
premier vendredi du ramadan se déroule
dans le calme à Jérusalem
paru dans l'Orient-le
Jour le 9 novembre 2002
Des
dizaines de milliers de fidèles
ont célébré hier dans le
calme le premier vendredi du
mois de jeûne musulman du
ramadan à Jérusalem, où la
police israélienne avait pris
des mesures draconiennes de sécurité.
Cependant, deux Palestiniens
ont été tués en
Cisjordanie. Quelque 135.000
personnes ont participé à la
prière de midi sur
l’esplanade des Mosquées de
Jérusalem-Est. La police
avait annoncé avoir déployé
plus de 2.000 hommes dans les
deux secteurs de la Ville
sainte pour prévenir tout
incident. Des forces antiémeutes
appuyées par des
gardes-frontières et des
policiers à cheval ont été
déployées en nombre autour
de la vieille ville survolée
constamment par un hélicoptère.
Néanmoins, un juif déguisé
en musulman a été interpellé
alors qu’il tentait de pénétrer
sur l’esplanade.
Entre-temps, dans le nord de
la Cisjordanie, deux
Palestiniens ont été tués
par des tirs de soldats israéliens
dans deux incidents séparés.
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