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Liban : Un pays à la dérive
Une décennie après la fin
officielle de la guerre civile,
le Liban apparaît plus que
jamais au bord du précipice
par MARC SAGHIE, publié
dans Courrier International le
31 octobre 2002
Réduction de l'espace démocratique,
incitation aux dissensions
confessionnelles, harcèlement
de l'opposition,
encouragement du Hezbollah
à provoquer Israël une
partie de la population
libanaise vous dira que la
main de l' "occupant
syrien" est derrière
cette déliquescence du pays
des Cèdres. En effet, mis
à l'index par les
Etats-Unis depuis le 11 septembre
2001, Damas a renforcé sa
mainmise sur Beyrouth, sa
dernière carte dans les
tractations qui déchirent
le Moyen-Orient. Pourtant
le Liban n'a pas lésiné
sur les moyens pour émerger
après une guerre civile de
quinze ans. Des moyens -
ou plutôt des paillettes -
pour donner l'illusion d'un
pays guéri. Un pays qui
reconstruit le plus beau
centre-ville du
Moyen-Orient, qui accueille
des sommets, arabes et
francophones, qui refait
vivre ses festivals
internationaux de musique et
de danse, qui fait appel à
ses intellectuels les plus
prestigieux sur la scène
internationale pour occuper
des postes ministériels -
Georges Corm, ex-ministre de
l'Economie, Ghassan Salamé,
ministre actuel de la
Culture et de la
Francophonie -, qui n'hésite
même plus à proposer à un
milliardaire saoudien, le
prince Al Walid ben Tallal,
le poste convoité de
Premier ministre du Liban
(poste qui semble être réservé
à un club de
milliardaires). Une première
dans l'histoire des
relations internationales !
Hémorragie
Et pourtant, rien à faire,
Beyrouth a du mal à se
placer sur la nouvelle
mappemonde et ne trouve plus
sa raison d'être. Le Liban
n'est pas le pays du
militantisme et de la
confrontation avec Israël,
quoique pensent les
fanatiques du Hezbollah. Et
ce n'est plus le pays de la
joie de vivre et des cèdres
enneigés, quoiqu'espèrent
les nostalgiques de tous les
bords. Au-delà des clivages
religieux ou communautaires,
de la faillite économique,
des crises régionales, la
malédiction qui frappe le
Liban est intrinsèquement
d'ordre politique. Les
accords de paix de Taëf
(1991), en mettant un terme
au conflit armé, ont
consacré la mainmise
syrienne sur ce pays, et du
coup intronisé une nouvelle
classe politique libanaise
issue des milieux de la
guerre et de la corruption,
pour diriger un Etat qui se
prévalait d'être la
"Suisse de
l'Orient". Il faut écouter
les déclarations du
ministre de l'Intérieur
Elias Murr, un homme haï
par les chrétiens et qui a
succédé à son père dans
cette fonction répressive,
narrant sur les écrans de télévision
les bienfaits de sa famille
dans le pays, pour
comprendre l'écart qui sépare
la fiction d'un Liban, pays
de culture et d'universités,
du Liban politique au
vocabulaire si pauvre et si
provincial. Il faut entendre
le niveau de ses arguments
publiés dans le quotidien
"As-Safir" :
"Moi je n'ai pas de
sang chrétien sur les
mains" ; ou encore :
"J'ai fait arrêter des
musulmans par villages
entiers au lendemain du 11 septembre",
pour comprendre l'hémorragie
intellectuelle que connaît
ce pays. Car ses élites ne
fuient pas uniquement le
manque de débouchés et la
peur du chômage.
Destruction méthodique
La coupure entre dirigeants
et dirigés s'est accentuée
au cours des derniers mois
avec la tenue d'élections
partielles (juin 2002)
où le même ministre
conseillait aux électeurs
de se passer de l'isoloir
pour aller voter. A cela se
sont ajoutés la fermeture
d'une chaîne de télévision
tenue par l'opposition, un
projet de découpage électoral
qui éliminerait de facto du
Parlement tout député
opposé à l'hégémonie
syrienne sur Beyrouth, et
une interdiction formelle de
manifestation publique de
l'opposition qui
"troublerait la paix
civile". Interdiction
accompagnée par un véritable
pousse-au-crime
interconfessionnel entre
musulmans et chrétiens.
Cette politique de
"destruction méthodique",
comme le souligne "An-Nahar",
amène à poser la question
suivante : que
reste-t-il du Liban ?
En vingt-six ans de présence
syrienne dans le pays, le régime
de Damas a su habilement
jouer sur toutes les
contradictions religieuses
et sociales. Afin de museler
les critiques, il a su
mettre en avant "les
conditions
exceptionnelles" que
traverse le Moyen-Orient. Il
a su agiter les menaces
externes, provoquer les Israéliens
via le Hezbollah et faire
subir au Liban les conséquences
de ses provocations. Cette
politique néfaste a fini
par donner le coup de massue
à une véritable opposition
nationale
interconfessionnelle. Le
rassemblement de Kornet
Chehwan - qui se veut la
voix de l'opposition et qui
regroupe à côté des
mouvements chrétiens
traditionnels un certain
nombre de chrétiens issus
de la défunte gauche
libanaise (laïque et
politiquement pro-musulmane)
- a prouvé jusqu'à présent
son incapacité à trouver
des partenaires représentatifs
de la rue musulmane, tant le
fossé est devenu immense
dans ce pays qui ne
fonctionne plus. Dans le
marchandage diplomatique qui
précède une attaque contre
l'Irak, et devant l'absence
de tout soutien arabe à
l'aventure américaine,
Damas espère négocier sa
bienveillance à l'égard
des troupes US contre une
reconnaissance définitive
de son pouvoir sur le Liban.
George W. Bush qui
clame son combat pour
instaurer la démocratie au
Moyen-Orient sera-t-il intéressé
par un tel Munich levantin ?
Un scénario extravagant qui
fait trembler les derniers
Libanais, sûrs que le pire
est toujours le lot des pays
déchus.
haut
Une
responsabilité écrasante
de l'Occident
Réflexions sur le conflit
israélo-palestinien
par MAURICE ALLAIS,
publié dans le Figaro le 30
octobre 2002
L'auteur
est prix Nobel de sciences
économiques - nouvel
ouvrage "Nouveaux
Combats pour l'Europe,
1995-2002" (éditions
Clément Juglar)
On ne peut que mesurer l'écrasante
responsabilité des
Etats-Unis et de l'Europe
au regard des tragédies
survenues en Cisjordanie,
à Gaza et en Israël dans
ces dix dernières années
(1) et tout particulièrement
depuis le déclenchement
de la deuxième intifada,
à la suite de la
provocation d'Ariel Sharon
le 28 septembre 2000 sur
l'esplanade des Mosquées (2).
Durant tous ces mois, les
attentats terroristes
palestiniens en Israël et
les représailles exercées
par l'armée israélienne
n'ont cessé de faire
d'innombrables victimes et
d'exaspérer les haines de
tous côtés. Toutes ces
tragédies doivent nous déterminer
à ne plus nous contenter
d'invocations lyriques des
droits de l'homme, et à
respecter et à faire
respecter nos propres
principes.
Comme il y a dix ans, au
regard de l'impossibilité
avérée d'obtenir un
accord entre Israël et
les Palestiniens, au
regard des décisions antérieures
du Conseil de sécurité
des Nations unies ayant
force de loi, et des
dispositions générales
de la charte des Nations
unies, une seule solution
apparaît possible (3)
: la renonciation totale
par les réfugiés
palestiniens au droit au
retour, compensée par des
indemnités appropriées ;
l'évacuation par Israël
de tous les territoires
occupés depuis la guerre
des Six Jours et le retour
total aux frontières de
janvier 1967 en
application de la résolution
242 du Conseil de sécurité
des Nations unies avec l'évacuation
par Israël de toutes ses
colonies ; la création
d'un Etat palestinien
incluant la Cisjordanie et
la bande de Gaza ; le
partage de Jérusalem
suivant les frontières de
janvier 1967, le libre
exercice des religions
juive, chrétienne et
musulmane, et l'établissement
d'un droit de contrôle
des Nations unies sur ce
statut ; la reconnaissance
par les Palestiniens et
tous les Etats arabes de
l'Etat d'Israël dans ses
frontières de janvier
1967 ; l'établissement
d'une force militaire
d'interposition des
Nations unies avec des
contingents des Etats-Unis,
de l'Union européenne et
de la Russie, aussi
longtemps qu'il sera nécessaire
; l'exécution immédiate
et sans réserve de ce
plan en application des
dispositions des chapitres
VI, VII, VIII et XII de la
charte des Nations unies,
en recourant, s'il était
nécessaire, à
l'utilisation de la force
armée ; la garantie
conjointe de la pleine sécurité
d'Israël et de l'Etat
palestinien par les
Nations unies et tout
particulièrement par les
Etats-Unis, l'Union européenne
et la Russie ; une aide économique
majeure accordée aux
Etats israélien et
palestinien par les
Etats-Unis, l'Union européenne
et les pays arabes pour
l'application de ce Plan.
Pour l'essentiel, ce plan
correspond aux décisions
242 du 22 novembre 1967 et
338 du 22 octobre 1973 du
Conseil de sécurité des
Nations unies, dont la nécessité
de l'application a été
soulignée par le président
Bush dans son discours
devant le Congrès américain
du 6 mars 1991. Tel est
encore pour l'essentiel le
plan proposé en mars 2002
par le prince Saoud Al-Fayçal
de l'Arabie saoudite. Ce
plan, dans son principe,
correspond également à
la décision 1397 du
Conseil de sécurité du
12 mars 2002 se fondant
sur le principe de la
coexistence de deux Etats
israélien et palestinien
et se référant aux décisions
242 de 1967 et 338 de
1973. Puis-je ajouter que
tel était là encore pour
l'essentiel le plan que
j'avais déjà suggéré
en 1991 ? Mais la
justification essentielle
de ce plan, sa nécessité,
c'est qu'il faut mettre
fin une fois pour toutes
à cinquante ans de désordres,
de guerres, et de tragédies,
au cours desquelles
Palestiniens et Israéliens
n'ont jamais cessé de
soutenir des points de vue
inconciliables. Il n'est
que trop certain
aujourd'hui qu'il faut une
fois pour toutes renoncer
aux casuistiques
hypocrites et aux
tartuferies honteuses
auxquelles il a été
constamment recouru de
tous côtés (4). Il
n'est personne qui ne
puisse condamner les
crimes commis par les
terroristes. Mais lutter
contre le terrorisme ne
saurait suffire. Il faut
lutter contre les causes
du terrorisme. Les actes
terroristes palestiniens
ne sont en fait que les
actes désespérés d'un
peuple assujetti et opprimé
depuis des dizaines d'années.
Ne faut-il pas rappeler
ici que d'après la déclaration
universelle des droits de
l'homme des Nations unies
du 10 décembre 1948 :
"Il est essentiel que
les droits de l'homme
soient protégés par un régime
de droit pour que l'homme
ne soit pas contraint, en
suprême recours, à la révolte
contre la tyrannie et
l'oppression."
En fait, puis-je rappeler
ici que, si après la
Première Guerre mondiale,
l'Irlande a pu recouvrer
presque totalement son indépendance,
c'est en raison des actes
terroristes commis pendant
et après la Première
Guerre mondiale. Avec le
recul de l'histoire on
peut aujourd'hui
valablement s'interroger
sur les responsabilités
encourues lors du
terrorisme irlandais : les
véritables terroristes étaient-ils
les terroristes qui
revendiquaient l'indépendance
de l'Irlande au nom du
droit des peuples à
disposer de leur destin,
ou les gouvernements
successifs de l'Angleterre
qui se refusaient à leur
accorder une indépendance
nécessaire ? Depuis le déclenchement
de la deuxième intifada
en septembre 2000, il est
une décision des
Etats-Unis qu'on ne
saurait trop souligner. Le
27 mars 2001, les
Etats-Unis ont opposé
leur veto à une décision
du Conseil de sécurité
prévoyant l'établissement
d'une force d'observation
des Nations unies en vue
de protéger les
populations civiles
palestiniennes en
application notamment de
la quatrième convention
de Genève du 12 mars 1949
sur la protection des
civils en temps de guerre.
Il est certain que si les
Etats-Unis n'avaient pas
opposé leur veto à cette
décision du Conseil de sécurité
le déroulement des événements
au Moyen-Orient depuis
avril 2001 aurait été
tout autre. Tout aussi
bien les attentats
terroristes des kamikazes
palestiniens que les
violentes représailles
d'Israël auraient été
impossibles (5). En l'espèce,
le président George W.
Bush est et reste
responsable de milliers de
victimes innocentes (6).
(1) Voir mes deux
articles du Figaro des 23
et 28 octobre 1991 : La
question des minorités et
la charte des Nations
unies; La question
palestinienne et le
conflit israélo-arabe.
Voir également Allais,
1991, "L'Europe face
à son avenir. Que Faire
?", Notes: 39, p.
155-158; 49, p. 161-165;
65, p. 171-174; 112, p.
198-199; et 140, p. 210
(Robert Laffont et Clément
Juglar, 1991).
(2) Je crois devoir
rappeler ici les
superficies concernées :
Israël, 20.325 km2 ;
territoires occupés par
Israël, Cisjordanie,
5.879 km2 ; Gaza, 378 km2
; Golan, 1.150 km2. De
1948 à 1950, 800.000
Palestiniens ont dû fuir
la Palestine. En 1967,
lors de la guerre des Six
Jours, 200.000
Palestiniens ont dû
prendre le chemin de
l'exil. Aujourd'hui le
nombre des Palestiniens s'élève
à 3.740.000, dont 583.000
dans la bande de Gaza,
570.000 en Jordanie,
376.000 au Liban, et
383.000 en Syrie. En
Cisjordanie, 170 colonies
juives ont été créées
où vivent 171.000 colons.
(Le Monde, 10 décembre
2001, Palestiniens: Quel
Avenir? ). La population
d'Israël s'élève à 6,6
millions, dont 19%
d'Arabes (Le Monde, 11 février
2002, Horizons Israël, p.
15-18).
(3) Ce plan comporte des
sacrifices majeurs, mais
tout à fait comparables,
des deux côtés : la
renonciation au droit de
retour des réfugiés
palestiniens, la
renonciation des Israéliens
à leurs colonies.
(4) Comment expliquer la
politique d'Israël depuis
1967 et son refus obstiné
d'appliquer la décision
242 de 1967 du Conseil de
sécurité ? Comment
expliquer que sans cesse,
même pendant tous les
pourparlers de paix, Israël
n'ait cessé de développer
ses colonies en
Cisjordanie et dans la
bande de Gaza ? Comment
expliquer qu'Israël ait
constamment refusé toute
force internationale
d'interposition ? La seule
explication possible,
c'est que l'objectif
fondamental constamment
poursuivi par Israël,
c'est sa mainmise totale
à terme sur la
Cisjordanie et la bande de
Gaza.
(5) Il est même tout à
fait possible que dans ce
nouveau contexte
l'attentat du World Trade
Center du 11 septembre
2001 n'aurait pas eu lieu.
haut
Barbara
Kingsolver, Américaine
va-t-en paix
par HERVE KEMPF, publié
dans le Monde du 31 octobre
2002
Une lectrice demande :
"Avez-vous déjà
expérimenté la perte du
désir d'écrire ?"
Barbara Kingsolver
sourit :
"Non. Je suis une mère
qui passe la plupart de
mon temps à chercher les
chaussettes, à faire la
cuisine, à raconter des
histoires à mes enfants.
Alors je rêve des heures
où les enfants sont à l'école
et où je peux m'enfermer
pour écrire." On
pourrait croire à de
l'affectation chez cet écrivain
qui compte parmi les plus
populaires des Etats-Unis - Les
yeux dans les arbres
s'est vendu à plus de
deux millions
d'exemplaires. Mais ses
filles Camille et Lily
tiennent une place énorme
dans sa vie, et les soucis
de la vie quotidienne lui
sont autant de points
d'appui pour conduire des
méditations politiques
incisives. C'est la force
de l'écriture de Barbara
Kingsolver : cette
capacité à fondre le
singulier et le général,
à partir de l'histoire
d'un bébé iranien sauvé
par un ours pour expliquer
la folie du bellicisme américain,
à conduire de
l'observation d'un oiseau
qui fait son nid à une
critique argumentée des
manipulations génétiques,
à glisser d'une scène de
rue vécue à la mise en
cause des mythes américains.
Après le 11 septembre
2001, "ce jour
effrayant qui a fait éclater
l'illusion de notre sécurité",
elle a pris des positions
considérées comme
"non
patriotiques":
"J'ai simplement posé
des questions",
expliquait-elle lors de
son passage au Festival
America de Vincennes. "Pourquoi
croyez-vous que cela est
arrivé ? Est-il
possible de mettre fin à
la violence en recourant
à la violence ?"
Les conservateurs
l'ont vilipendée, le
Wall Street Journal a
publié un commentaire
appelant au boycottage de
ses livres, les lettres
anonymes d'injure l'ont
assaillie. Le calme de
Barbara Kingsolver, son réel
intérêt pour la culture
des légumes, son goût
pour la nature, son souci
du quotidien ne
correspondent pas à
l'image de l'artiste engagée.
C'est pourtant bien ce
qu'elle est, mêlant dans
une personnalité sereine
les deux caractères des héros
de son premier roman, L'Arbre
aux haricots, Taylor,
pétulante et audacieuse,
et Lou Ann, inquiète et
faussement fragile. Les
racines de cette chimie
hasardeuse plongent dans
le Kentucky. "Nous
vivions dans une communauté
rurale, très pauvre, où
l'occupation essentielle
des gens était de lutter
pour la survie. M'imaginer
comme écrivain, dans ce
contexte, même si
j'aimais beaucoup écrire,
était tout simplement
idiot." Son père
est médecin, du genre à
ne pas faire payer le
patient démuni. La
famille séjourne assez
longuement au Congo, en
1963, et dans les Caraïbes,
en 1967. Barbara entame
des études de biologie et
d'anglais dans une
université de l'Indiana.
On est en 1973, elle y découvre
Faulkner, Marx, le féminisme
et les manifestations
contre la guerre de
Vietnam. La violence
sexuelle aussi, qu'elle évoque
avec pudeur dans Petit
miracle et autres essais :
un viol qui la laisse
"comme un point de néant
au centre de [son] lit",
dont elle ne peut émerger
que "si [elle
est] capable de
[se] lever en colère".
Cette colère, peut-être,
la conduit à 22 ans
en Europe, puis à Tucson,
dans l'Arizona. Elle va y
approfondir ses études de
biologie - elle
est un des rares écrivains
dotés d'une culture
scientifique, capable
d'expliquer les OGM avec
talent -, travailler
comme rédacteur technique
dans un institut
scientifique et s'engager
politiquement, ou plutôt,
comme on dirait
aujourd'hui, citoyennement :
elle découvre le sort des
réfugiés politiques du
Guatemala et du Salvador,
livrés alors à des
guerres civiles atroces.
"J'ai été surprise
d'apprendre que mon
gouvernement finançait la
guerre dans ces pays. C'était
une guerre secrète. Les
gens qui essayaient de
fuir étaient renvoyés
dans leur pays, où ils étaient
massacrés, dit-elle.
Je me suis impliquée dans
un mouvement qui faisait
entrer clandestinement ces
gens. C'était une
question de conscience :
parfois, vous devez
enfreindre la loi." En
1988, elle publie son
premier roman, L'Arbre
aux haricots, qui
rencontre un succès immédiat :
elle va pouvoir se livrer
à son rêve d'enfance,
vivre de son écriture.
Elle le mène avec
bonheur, réalisant des
livres engagés en faveur
de l'écologie ou dénonçant
la politique impérialiste
des Etats-Unis, mais qui
sont avant tout de bonnes
et belles histoires.
La réflexion contre le
bellicisme
Le 11 septembre a
sans doute donné à
Barbara Kingsolver une
gravité nouvelle, la
confrontant à des enjeux
politiques moins abstraits
qu'une dénonciation littéraire,
la faisant éprouver la
haine qu'elle a suscitée,
comme Susan Sontag ou
Arundathi Roy, en opposant
la réflexion au simplisme
belliqueux qui a saisi
l'Amérique. S'assumant
pleinement américaine,
revendiquant le drapeau
des Etats-Unis et les
valeurs qui les fondent,
elle a tenté d'expliquer
à ses compatriotes, dans
des textes lumineux que
l'on retrouve dans
Petit miracle et autres
essais, que, si "l'innocent
ne mérite pas d'être
violé, seul le naïf
refuse de penser aux
origines de la
violence".
"Nous sommes une
nation en guerre", rappelle-t-elle,
citant les innombrables
interventions des
Etats-Unis en Afghanistan,
au Chili, au Salvador, à
la Grenade, en Iran, en
Irak, en Libye, au Liban,
au Nicaragua, etc."Comment
pouvais-je - comment
quiconque pouvait-il -
raisonnablement espérer
que nous allions mener
notre petit bonhomme de
vie ici, au QG de la
guerre, sans jamais être
touchés par elle ?"
Car les Etats-Unis
suscitent la haine à
cause de leur "faim
insatiable", de
leur abandon à la
"tyrannie matérielle" :
"Les âmes affamées
et les mains en colère se
lèvent contre ce géant
amoral." Dès
lors, il ne sert à rien
de répondre à la
violence par la violence,
d'élever des murs
toujours plus hauts :
"Plus ils s'élèveront,
plus la chute sera
rude." Barbara
Kingsolver affirme que le
mode de vie américain
doit changer, parce que
les ressources naturelles
sont limitées et que les
Etats-Unis, en les
gaspillant, se rendent dépendants
et vulnérables.
"La question est
celle-ci, dit-elle :
sommes-nous assez sages
pour changer
volontairement, quand nous
en avons encore le temps,
ou changerons-nous quand
la crise nous l'imposera,
d'une manière qui ne sera
peut-être ni sûre ni
humaine ?" Barbara
Kingsolver s'oppose à la
guerre en Irak, et a signé
le manifeste des
pacifistes américains,
Not in our name,
"pas en notre
nom". "Je
suis optimiste, dit-elle,
je n'ai pas le choix, j'ai
des enfants." La
période ouverte par le 11 septembre
a été, pour elle comme
pour tous les Américains,
douloureuse. Qu'elle
assume par l'écriture :
"Même si j'ai
perdu beaucoup, ce qui me
reste, c'est de pouvoir
encore parler pour nommer
ce que j'aime."
Biographie : 1955
Naissance à Annapolis
(Maryland) ; 1977
Diplôme de biologie à
l'université DePauw ;
1988 Publie "The
Bean Trees" (L'Arbre
aux haricots, éd.
Rivages) ; 1998
"The Poisonwood
Bible" (Les Yeux dans
les arbres, éd. Rivages)
Un Eté prodigue,
traduction Guillemette
Belleteste (juin
2002, éd. Rivages).
haut
Irak :
un piège pour la gauche
européenne
par PETER MANDELSON,
publié dans le Monde du 31
octobre 2002
L'auteur,
ancien ministre britannique,
est député (travailliste)
de Hartlepool et préside
Policy Network, groupe de réflexion
européen
Face à la crise irakienne
actuelle, nous avons
plusieurs défis à
relever. Tout d'abord,
c'est un test capital pour
les Nations unies. Jusqu'à
présent, Saddam Hussein a
pu rester confortablement
assis et regarder l'ONU
s'emmêler les pieds, ne
sachant que faire de la
menace qu'il représente.
Depuis dix ans, il renie
en toute impunité les
engagements qu'il avait
pris en signant la fin de
la guerre du Golfe - notamment
l'élimination de toutes
les armes de destruction
massive de l'Irak. Une
question essentielle se
pose donc à l'ONU :
si l'Organisation ne veut
pas - ou ne peut
pas - imposer la mise
en œuvre de ses décisions
sur cette question, quel
espoir y a-t-il pour son
efficacité à l'avenir,
en cas de circonstances
similaires ? L'ONU
est censée être au cœur
du nouvel ordre
international de l'après-guerre
froide auquel nous, représentants
de la gauche de progrès,
aspirons. Pourtant, elle
semble encore loin d'une
telle transformation.
Mais la crise irakienne
est aussi un défi pour
l'alliance
transatlantique. Il faut
bien comprendre la tension
accrue dans les relations
entre l'Amérique et
l'Europe : nombre
d'Européens s'inquiètent
tout autant de l'attitude
de la superpuissance que
des menaces auxquelles
elle répond, pour sa sécurité
comme pour la nôtre. Néanmoins,
les discours de certaines
personnalités européennes
laissent parfois penser
qu'elles préféreraient
voir les Etats-Unis obligés
de se replier plutôt que
d'assister à une défaite
de Saddam Hussein. Il
s'agit là d'une grave
confusion des valeurs, qui
représente une profonde
division dans l'opinion
quant à l'évaluation de
la menace que font peser
les armes chimiques et
biologiques de Saddam et
le développement de ses
capacités nucléaires.
Depuis un an, la
perception de cette crise
s'est à l'évidence teintée
de négatif. Après les
attaques contre l'Amérique
du 11 septembre 2001,
la solidarité
transatlantique s'était
ravivée, et chacun
parlait de la guerre de la
communauté internationale
contre le terrorisme.
Aujourd'hui, la guerre
semble être uniquement
aux mains des Américains.
Il y a un an, chacun se
contentait apparemment de
suivre la direction prise
par les Américains.
Aujourd'hui, cette même
gestion est considérée
comme un désir d'hégémonie.
Les carences de la
diplomatie internationale
de l'Amérique et les
difficultés de ses
dirigeants à s'adresser
au monde dans le langage
internationalement codifié
y ont contribué. Mais il
s'agit d'un véritable
paradoxe : si la
majeure partie du public
est aujourd'hui bien plus
informée des menaces
diverses qui nous guettent - le
terrorisme international
et les armes de
destruction massive, qui
sont liés, et
l'enthousiasme de certains
groupes ou cellules à
attaquer des civils
occidentaux innocents -,
de plus en plus d'Européens
sont réticents à l'idée
de s'engager dans une
action sérieuse destinée
à combattre ces menaces.
Et notamment - mais
pas uniquement - à
gauche. Bien que les Européens
aient tout autant intérêt
à combattre le terrorisme
que les Etats-Unis,
l'attitude de l'Europe démontre
un grave manque de
confiance en soi et la présence
de doutes quant aux
mesures de sécurité à
prendre.
Et c'est bien là que se
trouve le troisième défi,
auquel devra répondre la
gauche de progrès. Quelle
réaction avoir face à
cette priorité politique
au niveau international ?
Oublions un instant les
arguments (ou préjugés)
des partisans du simple
antiaméricanisme. Nul
doute : si l'Amérique
était l'amie de Saddam,
les mêmes critiques de
gauche seraient les
premiers à condamner l'Amérique
et à exiger la chute de
Saddam en tant que grave
contrevenant au respect
des droits humains dans
son pays. Il existe des
arguments plus légitimes
pour questionner les
motivations de l'Amérique.
Par exemple, le fait que
la guerre contre la
terreur islamiste ne
puisse être gagnée par
la force seule : il
est nécessaire de mettre
en place toute une série
d'instruments pour
combattre ce réel danger :
politiques, diplomatiques
et économiques, à court
et à long terme. Je suis
de ceux qui pensent qu'il
faut convaincre ceux qui
tolèrent, voire
soutiennent, des groupes
de terreur islamiste du
bien-fondé global de
l'attitude de l'Occident,
et pas seulement de ses
buts. Cependant, adopter
des mesures destinées à
apporter plus de justice
et à mieux distribuer les
fruits de l'économie
mondialisée signifie
prendre une direction
unique, au niveau
international, pour toutes
ces questions. Il faut
donc activement rechercher
le soutien de l'Amérique
à ce projet. Mais dans
quelle mesure
apportera-t-elle son
soutien à la solution de
problèmes internationaux
urgents - règlement
du conflit au
Proche-Orient, combat
contre la pauvreté en
Afrique ou protection de
l'environnement mondial -
si l'on ne lui prouve pas
avec clarté que la
solution aux crises dans
le monde passe par des
actions multilatérales,
et non pas unilatérales ?
Ainsi de l'Irak et des
Nations unies : si le
Conseil de sécurité ne
fait preuve ni d'unité ni
de volonté pour désarmer
Saddam, s'il choisit de ne
pas concrétiser les résolutions
de l'ONU en la matière,
pourquoi l'Amérique
emprunterait-elle le
chemin du multilatéralisme
à l'avenir ? Je suis
de ceux qui pensent qu'il
faut faire face à l'unilatéralisme
de l'Amérique. Mais la
meilleure façon de le
vaincre, c'est sans aucun
doute de prouver que le
multilatéralisme
fonctionne. Là se trouve
le défi pour la gauche de
progrès. Allons-nous
laisser ces doutes, qui
sont pour certains du dégoût,
face à l'Amérique
prendre le dessus sur
notre souhait de voir
l'Irak désarmé ? Ou
allons-nous faire
fonctionner la machine de
l'ONU - seule façon
d'éviter la guerre en
Irak et de persuader
Saddam de choisir le désarmement -
et rendre possibles des
recours ultérieurs à la
voie internationale ?
Les semaines, les mois à
venir nous le diront.
Traduit de l'anglais
par Emmanuelle Rivière
haut
Erasmus
: un million de pionniers
Le
succès du programme d'échanges
universitaires de l'Union est
la preuve vivante du visage
humain et culturel d'une
Europe souvent décrite comme
abstraite et sans âme
par
ROMANO PRODI, président de la
Commission européenne, publié
dans Libération le 28 octobre
2002
Ces jours-ci, l'Europe tout
entière fête le grand succès
du programme Erasmus,
initiative qui permet aux
jeunes étudiants européens
de faire une partie de leurs
études dans un autre pays
du continent. C'est en effet
cette année qu'a été
enregistré le millionième
participant à ce programme
communautaire. Imaginez une
grande ville de la dimension
de Bruxelles entièrement
peuplée par les disciples
d'Erasmus : 1 million de
pionniers et d'ambassadeurs
d'une véritable citoyenneté
européenne, parmi lesquels
on compte plus de 150.000
Français - chiffre qui
semblait encore tout à fait
illusoire, lorsque les 3 000
premiers courageux ont fait
leurs valises en 1987. A
partir de cette date en
effet, le programme s'est développé
à maints égards. Les étudiants
candidats au départ ont dépassé
le nombre de 100.000 par an.
Les pays participants,
initialement au nombre de
douze, sont aujourd'hui
trente et comprennent
notamment les pays d'Europe
centrale et orientale
(anticipant ainsi au niveau
universitaire l'unification
imminente et historique de
l'Europe). Enfin, les
activités concernées se
sont multipliées : les échanges
d'enseignants, les réseaux
universitaires
transnationaux, les cycles
d'études et les programmes
intensifs élaborés avec
des partenaires européens
se sont ajoutés aux échanges
d'étudiants, touchant
ainsi, dans les universités
de toute l'Europe, plusieurs
autres millions d'étudiants.
Incorporé au programme
Socrates, qui est plus vaste
(et qui est aussi ouvert aux
écoles, aux centres de
langues et à la formation
des adultes), Erasmus s'est
développé, non seulement
quantitativement, comme en témoignent
ces chiffres
impressionnants, mais aussi
du point de vue de la qualité
des échanges d'étudiants :
l'amélioration de la préparation
linguistique, l'adoption de
nouveaux instruments pour la
reconnaissance des périodes
d'études passées à l'étranger
et le renforcement de l'intégration
dans la réalité du pays
d'accueil ont permis, au fil
du temps, de maximiser les
effets positifs de l'expérience
Erasmus, qui peuvent se résumer
en trois points. En premier
lieu, il est prouvé qu'étudier
et vivre à l'étranger
pendant plusieurs mois développe
chez l'intéressé un
sentiment de confiance en
soi et d'estime de soi,
ainsi qu'une capacité à résoudre
les problèmes et à
communiquer, au-delà bien
entendu des connaissances
linguistiques et culturelles
relatives au pays d'accueil.
Il s'agit là de qualités
et de compétences de plus
en plus indispensables pour
trouver un emploi, mais
surtout un emploi qui
corresponde aux études et
à la personnalité de
chacun. Les anciens étudiants
Erasmus tendent à trouver
un emploi correspondant à
leur niveau d'études et qui
comporte souvent une
orientation internationale.
En deuxième lieu, la
participation à un
programme tel qu'Erasmus ne
peut que renforcer le
sentiment d'appartenance à
cette communauté de valeurs
et de destins qu'est
l'Europe, véritable terreau
de la citoyenneté européenne.
Le million de jeunes concernés
directement ou indirectement
avec leur famille et
leurs amis par cette expérience
qui change la vie d'un
individu est en effet la
preuve la plus authentique
du visage humain, culturel
et visible d'une Europe trop
souvent décrite comme une
entité abstraite, lointaine
et sans âme. Erasmus a sans
aucun doute fait naître une
génération de véritables
Européens qui ont compris
la valeur inestimable de
l'Europe, sans avoir pour
autant vécu personnellement
les tragédies du siècle
passé.
Enfin, Erasmus mais aussi
Socrates ont été de
formidables instruments
d'ouverture et d'européanisation
de notre monde
universitaire. Traversées
par des flux d'étudiants et
d'enseignants, intégrées
à des réseaux et à des
partenariats transnationaux,
les universités du Vieux
Continent ont fait le pari
de l'Europe et mettent
aujourd'hui en place
ensemble une formation de
haut niveau, fondée sur la
qualité et la dimension
transnationale, la
transparence des titres, les
nouvelles technologies et
l'apprentissage tout au long
de la vie. A côté de
l'espace européen de la
recherche, lui aussi en
plein développement, ces
initiatives préfigurent une
authentique "Europe de
la connaissance", dans
laquelle les universités
jouent bien évidemment un rôle
de tout premier ordre. Sur
la base de l'expérience
Erasmus, nous avons récemment
proposé le lancement du
programme "Erasmus
World", dans le but de
rendre les universités
européennes plus
attrayantes et, plus généralement,
de mieux répondre à une nécessité
toujours plus grande de
disposer d'une recherche de
haut niveau en Europe. En
effet, pour que l'Europe
soit un véritable acteur
politique sur la scène
internationale, elle doit
aussi devenir un centre
d'excellence mondiale. Nous
devons pour cela développer
une offre véritablement
européenne, en rendant nos
universités plus
attrayantes et compétitives,
en favorisant la
connaissance réciproque et
le dialogue entre les
cultures, et en renforçant
la mobilité des étudiants
et des chercheurs dans un
monde de plus en plus interdépendant.
Notre proposition, présentée
au Parlement européen et au
Conseil des ministres,
permet à des étudiants de
troisième cycle et à des
professeurs du monde entier
de suivre des cours et
d'enseigner dans le cadre de
masters européens dans les
universités de divers Etats
membres de l'Union. Elle
permet aussi à nos étudiants
et professeurs d'effectuer
une partie de leurs études
dans des universités de
pays tiers. Les masters
européens regrouperont les
universités de toute
l'Europe et les diplômes délivrés
seront reconnus dans tous
les Etats membres.
A côté de ces succès indéniables,
les ombres ne manquent
cependant pas au tableau de
ces quinze années de mise
en oeuvre du programme
Erasmus. Elles apparaissent
surtout, cela va de soi,
dans la phase initiale du
programme : bourses jugées
insuffisantes (même si la
bourse Erasmus n'est qu'une
simple aide à la mobilité
et non une véritable bourse
d'études pour un séjour à
l'étranger), problèmes de
reconnaissance des examens,
difficultés pratiques pour
les étudiants (recherche de
logement, etc.). La
situation s'est toutefois améliorée
au fil des ans, grâce à
l'oeuvre conjointe de la
Commission européenne, des
ministères de l'Education
et de leurs agences Erasmus,
des représentants des
universités et des étudiants.
Aujourd'hui, plus de 90 %
des étudiants Erasmus
s'estiment a posteriori
satisfaits ou très
satisfaits de leur expérience
de vie et plus de 80 % sont
également satisfaits de
leur expérience
universitaire : étudier et
vivre à l'étranger dans un
cadre organisé change la
vie d'une personne et reste
une expérience qui n'a pas
de prix. Nous nous penchons
actuellement sur les moyens
d'améliorer encore le
programme Erasmus, afin de
tenir compte des principaux
besoins exprimés par les étudiants
et les universités.
La "semaine Erasmus",
célébrée dans les
universités européennes
sous l'impulsion de la
Commission et en particulier
de Mme Viviane Reding,
commissaire responsable de
l'Education, s'est voulue un
moment de fête pour ceux
qui, dans les universités
et les institutions
publiques, ont fait de ce
programme un succès grâce
à la motivation et à
l'enthousiasme qu'il a su et
sait encore susciter. Elle
devait aussi renforcer la
visibilité de cette
initiative unique, qui mériterait
peut-être à l'avenir plus
d'attention et davantage de
moyens adaptés si l'on veut
effectivement atteindre 10 %
de la population
estudiantine, comme le
souhaite le Parlement européen.
Erasmus est l'histoire d'une
réussite de l'Union, sans
aucun doute emblématique
compte tenu de sa double
valeur ajoutée : celle du
soutien de la mobilité des
étudiants en Europe et
celle du rapprochement de
l'Europe de tous les étudiants.
haut
Hommage
- Lionel Ghorra, un aventurier
sur le chemin de la culture
par
ABDO EL-KAHI, publié dans l'Orient-le
Jour le 25 octobre 2002
Dans le prolongement des
nombreuses activités
organisées à l’occasion
du Sommet de la
francophonie, le club
culturel La Pléïade et le
club social et culturel d’Adonis
organisent aujourd’hui,
vendredi, à Zouk Mosbeh,
une cérémonie en mémoire
de trois grands penseurs et
intellectuels francophones
qui ont résidé à Zouk
Mosbeh : l’écrivain
Georges Schéhadé, le
psychiatre Edouard Azouri et
Lionel Ghorra. La cérémonie
aura lieu sous le patronage
de la municipalité de Zouk
Mosbeh. Un rassemblement est
prévu à 17 heures devant
le siège du conseil
municipal, face à l’église
Notre-Dame du Rosaire. Les
personnes présentes se
dirigeront à pied vers les
domiciles respectifs de
Georges Schéhadé, Edouard
Azouri et Lionel Ghorra afin
de lever le voile sur les
plaques commémoratives placées
par la municipalité de Zouk
Mosbeh à l’entrée des
trois résidences. A
cette occasion, M. Abdo
el-Kaï, chercheur
universitaire et professeur
de sociologie à l’Université
Saint-Joseph, nous
communique un hommage à
Lionel Ghorra, qui avait
fondé au sein du ministère
du Tourisme
"L’accueil des
jeunes", un organisme
placé au service des jeunes
Libanais et étrangers
soucieux de connaître les
sites touristiques et archéologiques
du pays. Lionel Ghorra a été
également, avec Sami Karkabé,
l’un des principaux
promoteurs du club de spéléologie
du Liban. On lui doit aussi
la promotion et le développement
de la grotte de Jeïta.
Je l’ai connu comme
responsable du bureau de
tourisme des jeunes et je
l’ai retrouvé à Zouk
Mosbeh comme retraité
"mutant", comme il
se plaisait alors à se définir
; toujours aussi aventurier
sur le chemin de l’altérité
et de la culture,
s’adressant aux jeunes,
aux enfants et à tous avec
une jeunesse d’esprit qui
défie la durée et balaie
le temps. Evidemment qu’il
était francophone, avec son
accent parisien défiant les
intellectuels qui fréquentent
le Café de Flore, boulevard
Saint-Germain. Mais sa
francophonie était plus spécifiquement
culturelle, je dirais même
spirituelle, parce qu’à
travers lui, cette
francophonie en arrivait à
colorer sans déteindre les
paysages qu’elle touchait.
Elle chantait à la musique
qu’elle puisait de la
profondeur du Liban, cœur
de l’Orient et résonnant
des échos de l’Occident
sur les flancs de ses
montagnes. Elle
s’exprimait à la lumière
du siècle des Lumières, de
l’école de Vienne, du théâtre
classique à ses origines
grecques (Sophocle) et dans
ses répercussions
shakespeariennes, ainsi que
celles se réclamant de la
langue et l’art de Molière,
Racine, Corneille, ou enfin
du théâtre moderne en
s’arrêtant particulièrement
sur Ionesco. Et le
dialoguait sans faire taire,
à la recherche de nouveaux
arguments pour relancer
l’envie de la discussion
et renouer les liens entre
ceux qui y participaient.
Fils de Zahlé, un des hauts
lieux de la Békaa, il réussissait
par sa francophonie à
apaiser les gémissements de
ses origines et de ses
racines fondatrices de son
cachet culturel et de sa spécificité
identitaire de départ, en
les invitant à se mesurer
à la hauteur de la culture
à laquelle il aspirait.
Cette culture se déclinait
et se laissait construire,
et s’emmagasiner en lui et
dans son environnement sur
les chemins de son voyage,
un voyage qu’il a entamé
étant jeune et qu’il a
terminé en franchissant la
barrière de la mort. Dans
ce voyage, qu’il
effectuait à travers ciel,
mer et terre, livres,
musique et art dans toutes
ses expressions, il
emportait toujours sa
montagne, la montagne
libanaise, sans oublier la
plaine et les vagues qui
bavardent sur les rivages
qu’elles côtoient. Il
transportait son Liban pour
lui faire visiter le monde,
l’ouvrir sur les horizons
que dessinent d’autres
mers et océans, et le faire
accueillir sur tous les
rivages par ceux et celles
qui, comme lui, étaient
assoiffés de brassage de
langues et de cultures,
parce qu’ils retrouvaient
dans ce brassage, le sens de
leur recherche : l’Universel
et l’Humain.
Dans son voyage, il
apprenait aussi à son
Liban, qu’il chérissait,
à accueillir tous ceux qui
apprécient l’escalade de
ses cimes sans craindre de
faire baigner leurs pieds
dans les flots qui caressent
les flancs de ses montagnes,
transformés en falaises ou
en sable doux, pour recevoir
les voyageurs avec leurs idées
et cultures.
Devenu retraité et rêvant
de poursuivre son voyage, il
atterrit à Zouk Mosbeh. Il
y trouve son lieu, son
terroir. C’est un village
qui se transforme en ville,
en se désordonnant certes,
mais en gardant quelques
lieux cachés dans la
nature, et en préservant
des signes d’une culture
à la recherche d’elle-même.
Curieux comme il l’était,
il y trouva sa maison de prédilection.
Cette maison et le jardin
qui l’entoure sont devenus
pour lui un lieu, où la
pierre s’exprime en
histoire et où
l’architecture raconte les
récits de maçons porteurs
d’un savoir-faire et
d’une sagesse que le temps
n’a pu user, revalorisés
comme ils l’ont été par
l’esprit aiguisé et l’âme
noble de Lionel Ghorra et de
ses visiteurs et compagnons.
Lionel a tout compris, en
atterrissant dans cette
maison. Il s’y est installé
et a ouvert sa porte à tous
ceux qui sont sensibles. Il
y demeura en
l’investissant de sa
francophonie porteuse
d’humanisme, d’art, de
civisme et de sensibilité
à la nature ainsi qu’à
l’environnement. il s’y
est investi effectivement
lui-même, comme dans une
mission, auprès des
Libanais et des visiteurs étrangers.
Cette maison est devenue
ainsi un lieu d’accueil, où
l’on se regroupait,
dialoguait, pratiquait le théâtre,
la musique ou autres activités
artistiques, participait à
des campagnes pour
sauvegarder
l’environnement etc., ou
tout simplement assistait
aux représentations,
spectacles, conférences et
autres.
haut
Bientôt
la première étude sur les
fossiles végétaux du Liban
Recherche
scientifique - Un bond de
quelques millions d’années
en arrière
par
SUZANNE BAAKLINI, publié dans l'Orient-le
Jour le 25 octobre 2002
Si
les spécimens de flore et
de faune fossilisés ont été
figés dans le temps par un
concours de circonstances géologiques
bien particulier, c’est
qu’ils renferment en eux
la mémoire d’époques révolues,
témoins silencieux de l’évolution
des espèces. La diversité
et le nombre impressionnant
de fossiles au Liban ont
attiré l’attention de
collectionneurs, amateurs
avertis. Sachant que des études
ont déjà été entreprises
sur la faune fossilisée
(notamment les poissons),
les Drs Edouard Makhoul et
Magid Abi Saab, médecins de
leur état, ont pris
l’initiative, avec un
groupe de passionnés de paléontologie
dont des professeurs de l’Université
libanaise, de lancer une
action qui permette de mieux
décrypter le message des
fossiles d’espèces végétales,
beaucoup plus rares que les
autres.
Il y a trois ans, le Dr
Makhoul, propriétaire
d’une collection de
fossiles végétaux qu’il
a toujours désiré mettre
au profit de la science,
entreprend de contacter
Georges Barale, professeur
en paléobotanique à l’Université
Claude Bernard Lyon I.
L’intérêt de l’expert
français pour les fossiles
trouvés au Liban s’est
accru lors d’une visite
qu’il a effectuée au pays
l’année dernière, et au
cours de laquelle il a fait
le tour de plusieurs
gisements. Depuis, des échantillons
sont envoyés par le Dr
Makhoul au laboratoire de
l’université lyonnaise,
et la première étude
approfondie sur la paléobotanique
au Liban a été mise sur
les rails. Le Pr Barale
donnera une conférence le 8
novembre prochain aux Créneaux,
à Achrafié, à 19h30,
intitulée : "La flore
au cours des temps géologiques.
Intérêt des gisements
libanais". C’est au
cours de cette conférence
qu’il exposera les
premiers résultats de sa
recherche. Sans vouloir
anticiper les premières
conclusions de l’expert
français, le Dr Makhoul
peut cependant certifier que
"l’étude sera à même
de révéler l’existence
d’espèces inconnues
jusqu’alors et de
recueillir de nouvelles données
sur des espèces
connues".
La collection de fossiles
d’espèces végétales du
Dr Makhoul provient presque
entièrement d’un gisement
à Nammoura, sur les
hauteurs de Nahr Ibrahim (caza
de Jbeil), à 500 mètres
d’altitude. Feuilles
d’arbres, plantes
terrestres et aquatiques
s’ajoutent aux coraux, aux
coquillages, aux invertébrés,
aux dents de requins, etc.
C’est le village de
Mazraat Bani Saab (caza de Bécharré)
qui détient le record en
matière de coraux trouvés
entiers, comme l’indique
le Dr Abi Saab, originaire
de cette région riche en
fossiles de tout genre.
Parlant du gisement de
Nammoura, le Dr Makhoul
indique qu’il a dû
comporter, il y a des
millions d’années, des îlots
de terre ferme dans des étendues
d’eau, d’où le fait
qu’on y trouve des
fossiles de plantes
terrestres et aquatiques.
Les feuilles d’arbres
fossilisées prouvent
l’existence de forêts
denses à cet endroit,
notamment formées d’espèces
qui peuplent toujours notre
région, comme les conifères
par exemple.
Des blocs qui s’ouvrent
comme un livre
Ce site, comme le reste du
Liban, a une autre
particularité : il est situé
sur la frontière entre deux
formations géologiques, la
plaque arabique et la plaque
d’Eurasie. "Il
s’agit de toute évidence
d’un amalgame de ces deux
formations, explique le Dr
Makhoul. Il reste à déterminer
si les fossiles trouvés
sont ceux de plantes caractéristiques
des deux régions, ou si
cette flore est une sorte de
mélange qui serait, à ce
moment-là, très particulière."
Le gisement est également
riche en poissons - surtout
des requins -, en tortues,
en reptiles, en insectes...
"Il n’est pas facile
de tomber sur un fossile, précise
cependant ce passionné de
paléobotanique. Nous
passons des journées entières
sur le site avant de trouver
un spécimen."
D’ailleurs, il n’y a
aucun moyen de vérifier si
un bloc de pierre renferme
un fossile ou non. C’est
par tâtonnement qu’on découvre
ces petites merveilles. Il
faut casser le bloc qui
s’ouvre en deux sous
l’effet du choc, comme un
livre, d’où le fait que
les parois sont lisses.
Parfois une tache brune
attire l’attention d’un
œil exercé. Mais c’est
le hasard qui joue le plus
grand rôle dans cette drôle
de chasse.
Les fossiles sont assez
communs au Liban. Ils sont
variés et datent d’ères
géologiques différentes,
allant du jurassique (plus
de 150 millions d’années),
au crétacé (plus de 60
millions d’années), au
tertiaire (environ 40
millions d’années). Leur
formation est due à un phénomène
géologique très
particulier auquel ont été
exposés ces spécimens
animaux et végétaux à
leur mort, il y a des
millions d’années : quand
le cadavre se retrouve au
fond de l’eau, s’il est
recouvert très rapidement
de tourbe ou de sable et
donc privé d’oxygène, il
se fossilise au lieu de se décomposer.
Avec le temps, toute matière
organique disparaît, d’où
le fait que la trace visible
n’est qu’une empreinte
minérale. Fascinant.
Interrogé sur la réelle
portée de l’étude préparée
actuellement par le Pr
Barale, le Dr Abi Saab
souligne qu’elle présente
trois avantages majeurs :
une importance scientifique
pure qui permet de répertorier
les espèces ayant vécu
dans cette région du monde,
un intérêt culturel et
touristique fondé sur une
mise en valeur des richesses
naturelles du Liban, et une
occasion de mieux connaître
l’environnement et de
lutter contre les problèmes
écologiques. "Une
grande partie des régions
libanaises est riche en
fossiles, explique-t-il.
L’expansion urbaine peut
causer la perte de gisements
précieux. Nous voulons
attirer l’attention des
auteurs du futur plan
d’urbanisme national sur
la nécessité d’inclure
l’étude du sol dans les
procédures d’obtention
des permis de construction,
afin de protéger cette
richesse naturelle." Il
faut noter également que
cette étude constituera le
premier document complet sur
l’histoire de la flore et
son évolution au Liban.
haut
L'Europe
et son héritage religieux
Valéry Giscard d'Estaing, président
de la Convention, rencontre
aujourd'hui le Pape
par JOSEPH YACOUB, publié
dans le Figaro le 31 octobre
2002
L'auteur
est professeur de relations
internationales à l'université
catholique de Lyon. A publié Au
nom de Dieu. Les guerres de
religion d'aujourd'hui et de
demain (Lattès).
L'Union européenne est en
pleine discussion sur sa
future Constitution. Le président
de la Convention sur
l'avenir de l'Europe, Valéry
Giscard d'Estaing, vient de
présenter une première
"architecture".
Une question, et non des
moindres, fait problème,
celle de la dimension
spirituelle de l'Europe. VGE
sera reçu aujourd'hui par
le Pape, à Rome. On se
souvient du rejet par la
France de toute référence
à l' "héritage
religieux" dans la
charte européenne des
droits fondamentaux adoptée
à Nice. Quelle est la
situation religieuse en
Europe et quel est le statut
du fait religieux dans ses
Constitutions nationales ?
Le fait religieux en Europe
s'inscrit dans une histoire
et il est sous-tendu par une
philosophie. La laïcisation/sécularisation
de l'Etat s'est faite d'une
manière lente et dans un
contexte conflictuel, voire
dramatique. Les traces de
l'histoire inscrites partout
dans le paysage nous le
rappellent. Les conflits
entre la Réforme, la
Contre-Réforme et
l'orthodoxie sont loin d'être
terminés. La liberté
religieuse fut la première
liberté accordée. Mais vu
l'importance et la
sensibilité qui entoure
cette question, elle a
toujours soulevé des
passions et des
controverses.
On peut dire que le sécularisme
est globalement une réalité
et la laïcité une norme
commune à l'Europe. Il
s'agit fondamentalement du règne
de l'individu et de la
raison, de la séparation du
spirituel et du temporel,
des sphères publique et
privée, de la
non-discrimination et de la
non-ingérence dans les
affaires internes des
communautés religieuses. La
liberté de conscience et de
religion est reconnue, mais
ses manifestations
s'exercent dans le cadre de
systèmes de relation différents
selon les Etats, où chaque
pays définit souverainement
sa politique à l'égard des
institutions religieuses.
Par conséquent, les
pratiques administratives
peuvent varier d'un Etat à
l'autre, allant d'une laïcité
souple à une laïcité très
stricte. A ce propos, il
n'existe pas de normes européennes
communes. C'est que l'Etat séculier/laïc,
théoriquement neutre et
impartial, porte la marque
de l'histoire, des mentalités
et l'empreinte des
personnalités au pouvoir
qui conçoivent et adoptent
les lois. Cela est d'autant
plus visible avec les élargissements
successifs de l'Europe.
Ainsi l'Europe catholique,
anglicane et réformée,
voit son champ historique s'étendre
à l'orthodoxie, au judaïsme
et à l'islam est-européens.
Or les pays européens ont
connu des histoires différentes
et suivi parfois des
trajectoires séparées,
voire opposées. D'ailleurs,
dans les limites à
l'exercice de la liberté de
religion et le contrôle des
institutions juridiques ecclésiastiques,
certains Etats (la Grèce)
vont jusqu'à interdire le
prosélytisme par réflexe
de défense et par peur de
ce qui est perçu comme
envahissement.
On a ainsi une panoplie de
relations institutionnelles
et des types de rapport qui
se déclinent distinctement
entre les Etats, les Eglises
et les institutions
religieuses. Dans ce cadre,
même s'il est affirmé -
théoriquement -
qu'aucune confession n'aura
le caractère de religion d'Etat
et que chacun dans son
domaine est indépendant et
souverain, il n'en reste pas
moins que l'Europe connaît,
sous le poids de la
tradition et en raison des
particularités historiques
et sociologiques, des
Eglises d'Etat nationales et
établies, des Eglises
dominantes religieusement
majoritaires, autocéphales
ou autonomes, d'autres régies
par le système
concordataire. Certains
Etats européens participent
au financement des communautés
religieuses, qui peut
prendre des formes diverses
selon les pays, comme en
Allemagne, au Danemark, en
Espagne et en Italie.
Certaines Constitutions font
obligation au souverain d'être
membre de l'Eglise dominante
laquelle bénéficie d'un
soutien financier direct des
pouvoirs publics. D'autres
invoquent Dieu, l'autorité
divine, la Très Sainte
Trinité, consubstantielle
et indivisible, notre Divin
Seigneur Jésus-Christ, les
saintes Ecritures. Sous cet
angle, la Grèce est le pays
le plus chrétien
(orthodoxe) et le moins laïc
de l'Union européenne. Le
statut de l'Eglise orthodoxe
est fixé dans la première
partie de la Constitution
avant celui des citoyens
(deuxième partie). La foi
orthodoxe reste la religion
officielle de l'Etat grec
et, de ce fait, l'Eglise
orthodoxe bénéficie
d'importants financements de
la part de l'Etat.
Au sein d'Etats fédéraux
comme l'Allemagne et
l'Autriche, le statut des
religions varie selon les Länder
(Bavière, Brême,
Hambourg...). Au Tyrol
(Autriche), où 90 % de la
population est catholique,
le crucifix est partout. En
République d'Irlande, la
religion catholique est un référent
identitaire majeur. En
effet, la Constitution
irlandaise est adoptée et
promulguée "au nom
de la Très Sainte Trinité,
dont dérive toute puissance
et à qui il faut rapporter,
comme à notre but suprême,
toutes les actions des
hommes et des Etats". Le
peuple d'Irlande, ajoute le
préambule, reconnaît avec
humilité toutes ses
obligations envers son Divin
Seigneur Jésus-Christ, qui
a soutenu "nos pères
pendant des siècles d'épreuves,
évoquant avec gratitude
leurs luttes héroïques et
implacables pour retrouver
la juste indépendance de
notre nation (...)". Tous
les pouvoirs législatif, exécutif
et judiciaire du
gouvernement proviennent, "sous
l'autorité divine", du
peuple.
Dans les pays nordiques (Suède,
Norvège, Danemark), le lien
est étroit entre l'Eglise
et l'Etat. Ici le luthéranisme
a une position privilégiée
par rapport aux autres
confessions, malgré la
baisse très sensible des
pratiques religieuses. Dans
ces pays, les Eglises
dominantes accomplissent des
tâches publiques et
plusieurs actes de la vie
civique (enregistrement à
l'état civil et pompes funèbres
au Danemark...), et les
gouvernements soutiennent
financièrement ces Eglises.
En Norvège, conformément
à la Constitution, la
religion évangélique luthérienne
est la religion d'Etat et
les habitants qui la
professent sont tenus d'y élever
leurs enfants (art. 2). Pays
longtemps d'uniformité
religieuse, la tradition de
l'Eglise d'Etat au Danemark -
l'Eglise nationale évangélique
luthérienne - remonte
à la Réforme, à 1536. En
Grande-Bretagne, des liens
institutionnels étroits
lient l'Eglise anglicane,
qui est l'Eglise officielle,
aux autorités britanniques.
Ailleurs, les pouvoirs
publics tiennent compte des
croyances religieuses de la
société et entretiennent
des relations de coopération
avec l'Eglise nationale prédominante,
comme en Espagne et en
Italie. Il faut rappeler à
ce sujet que le Comité des
droits de l'homme de l'ONU
estime que le fait qu'une
religion soit reconnue en
tant que religion d'Etat ou
qu'elle est établie en tant
que religion officielle ou
traditionnelle, ou que ses
adeptes représentent la
majorité de la population,
n'est pas en soi en
contradiction avec les
droits de l'homme. Mais il
précise cependant que cette
donnée ne doit pas entraîner
une discrimination
quelconque contre les
adeptes d'autres religions
et minorités. Des règles
juridiques générales,
applicables à l'ensemble
des pays européens en matière
religieuse, ont été adoptées
de nature à renforcer la démocratie
et à faire progresser l'Etat
de droit. Les principes d'égalité,
de non-discrimination et de
sécularité sont affirmés.
Mais les manifestations de
la reconnaissance religieuse
et confessionnelle revêtent
des formes diverses dans les
pays européens, en raison
des contextes géographique,
historique, culturel et idéologique
différents. La laïcité se
décline donc au pluriel.
Dans cette Europe qui
poursuit son intégration,
qui s'élargit sans cesse et
qui approfondit son identité,
dans ce monde en quête de
sens et en crise d'autorité,
dans cet univers qui voit réémerger
le religieux, l'introduction
de Dieu dans le préambule
de la future Constitution
européenne et la
reconnaissance de son
patrimoine religieux,
signifierait d'abord une fidélité
à la tradition et aux
racines bimillénaires dont
les signes sont visibles
partout. En outre, cela
contribuerait à mieux
structurer la personnalité
de base européenne souvent
secouée par la culpabilité
et rongée par le doute.
L'Europe est diverse mais
elle est aussi chrétienne
comme d'autres mondes sont
musulmans, hindous,
bouddhistes, taoïstes ou
animistes. Le dire n'est en
rien préjudiciable aux
autres religions présentes
dans ce continent comme le
judaïsme et l'islam.
L'historicité d'une
religion sur un territoire
se mesure dans la durée. Le
reconnaître solennellement,
l'affirmer et l'incorporer
dans les considérants préambulaires
de la loi fondamentale, sans
effet juridique, ne porte
aucunement atteinte aux
autres croyances et
convictions. Au contraire,
cela permet de mieux se définir
dans le débat avec les
autres religions.
haut
Rencontre
- Zad Moultaka entre "mouachahates"
et "zajal"
par EDGAR DAVIDIAN, publié
dans l'Orient-le Jour le 29
octobre 2002
Passage
éclair de Paris à Beyrouth
pour Zad Moultaka. Passage
placé sous les feux de
l’actualité et des spots de
scène puisqu’il est celui
qui a ouvert le Sommet de la
francophonie au Biel, dans
notre capitale, en musique.
Eblouissant pianiste et
compositeur inspiré (Premier
prix du Conservatoire National
Supérieur de Musique de
Paris), Zad Moultaka a offert
à un aéropage de présidents,
de ministres et de personnalités
politiques et culturelles
(plus de deux mille
personnes), venus des quatre
coins de la planète, un véritable
dialogue des cultures sans
avoir recours à la langue
française ou arabe. Car la
musique est bien un langage
universel, perceptible et
compris par tous. D’autant
plus qu’au programme
figurait "les
mouachahates", revisitées
par ses soins, dont le public
a pu apprécier et mesurer
l’originalité, l’audace
et la nouveauté cet été au
Festival de Beiteddine, en
deux concerts uniques.
Patrimoine musical arabe et
prosodie occidentale où
Bartok et Schoenberg, sans nul
doute, auraient été ravis de
pareilles sonorités. Surtout
au clavier, quand Zad Moultaka
est aux commandes des touches
d’ivoire dont il est un
champion. Et c’était l’idée
(bien judicieuse) du ministre
de la Culture, Ghassan Salamé,
d’offrir ce bouquet de notes
bien de chez nous à nos hôtes
étrangers. Lumière donc sur
un évènement important et
sur les projets d’un
musicien pris toujours entre
deux avions.
A-t-il eu le trac devant un
parterre aussi exceptionnel ?
Telle est la première
question qui vient à
l’esprit. Et Moultaka
d’expliquer, avec son calme
habituel : "J’avoue
que c’était impressionnant.
Le trac, devant une telle
audience, bien sûr on l’a.
Mais c’est une autre forme
de trac. Un trac froid (éclat
de rires). J’avais
brusquement la sensation
d’un "surmoi"
multiplié…. Mais une fois
les premières mesures bien
parties, il ne reste que la
musique ! Et je crois que tout
cela a été bien reçu et
bien perçu." En effet,
et Moultaka ne pouvait si bien
le dire, puisque la ministre
de la Culture du Luxembourg,
Mme Erna Hennicot (elle-même
élève du Conservatoire de
Paris), présente sur les
lieux, l’a contacté
personnellement, non seulement
pour le féliciter mais pour
lui proposer une collaboration
future avec son pays. D’autres
impressions ? "Oui,
absolument heureux de jouer en
ce lieu (je remercie M. Salamé
de m’avoir donné cette
opportunité) et convaincu de
plus en plus qu’il faut
toujours une remise en
question de tout patrimoine
culturel pour un meilleur départ.
Mais j’ai été frappé de
voir sur les murs de la salle
où on a joué uniquement des
photos rappelant l’ancien
Beyrouth et pas de trace du présent.
Un présent qui doit pourtant
toujours nous entretenir de
l’avenir…".
A peine remis de ses émotions
et refaisant ses valises, Zad
Moultaka a toutefois le temps
de glisser ces quelques
confidences concernant ses
projets dans l’immédiat :
"Je viens de terminer la
bande musicale du film de
Bahij Hojeij, La ceinture de
feu, qui sort en début de
saison prochaine sur les écrans
de Beyrouth. Par ailleurs, une
maison d’édition
internationale veut graver sur
disque le concert donné cet
été à Beiteddine. Et
j’ai une commande pour la
Belgique, pour un concert réservé
à Selva Morale, une œuvre
monumentale de Monteverdi
qu’il écrivit à la fin de
sa vie. C’est après avoir
écouté Anachid que les
organisateurs du concert
m’ont demandé de travailler
avec dix autres compositeurs
flamands sur Monteverdi. Dans
le même registre je compose
un Stabat Mater dans la lignée
des œuvres de Pergolèse et
Dvorak mais sur un texte arabe
signé par May Menassa. Mais
en ce moment je peaufine
surtout la musique illustrant
un long poème en anglais d’Etel
Adnan, Five Senses For One
Death (Cinq sens pour une
mort). Je voudrais aussi dire
l’immense succès rencontré
par la semaine libanaise à
Cahors, où les mouachahates
ont clôturé le festival.
Personne ne pensait qu’au
Liban il y avait un tel niveau
de richesse et de diversité
culturelles. Mais mon
projet favori est celui du
"zajal" que je vais
revisiter. C’est bien sûr
de la poésie, du "polirythme"
et du rap avant
l’heure." Avec Zad
Moultaka, la surprise est
toujours de rigueur. A
revoir donc probablement l’été
prochain dans une joute
oratoire où la musique aurait
aussi son mot à dire.
haut
Paris
II permettrait d’économiser
automatiquement 1.000
milliards de livres
Freddy
Baz : "La croissance réelle
de la dette est estimée à 1
% au troisième
trimestre"
propos
recueillis par SIBYLLE RIZK,
publiés dans l'Orient-le
Jour le 31 octobre 2002
Si
elle réussit à remplir les
objectifs affichés, la conférence
de Paris II, convoquée pour
la fin novembre, devrait avoir
des "effets positifs mécaniques"
sur les finances publiques,
sans compter un "effet
multiplicateur" sur
l’ensemble de l’économie,
estime Freddie Baz, conseiller
du président de la Banque
Audi. Il intervenait hier à
l’occasion de la publication
des résultats trimestriels du
groupe. Dans l’hypothèse où
les bailleurs de fonds
apporteront une aide de trois
milliards de dollars, qu’il
s’agisse d’une aide
directe ou de garanties pour
un emprunt à de meilleures
conditions, le gouvernement
pourra économiser au moins
"1.000 milliards de
livres sur le service de la
dette, ce qui représente 11 %
des dépenses budgétaires et
4 % du PIB", a-t-il dit.
Ce scénario suppose, selon
Freddie Baz, que les trois
milliards de dollars sur
lesquels le Liban pourrait
obtenir de meilleures
conditions de financement
serviront à rembourser les
bons du Trésor détenus par
la Banque centrale et les échanger
contre des emprunts en
devises. Le différentiel
d’intérêt serait
d’environ 10 %, ce qui représente
une économie d’environ 300
milliards de livres, explique
M. Baz. Parallèlement, si le
rachat du portefeuille de bons
du Trésor de la Banque
centrale se fait en dollars,
les réserves en devises de la
BDL seront augmentées
d’autant ce qui devrait
conduire le gouverneur à décider
d’une baisse des taux
d’intérêt sur la livre.
"L’ampleur de cette
baisse serait d’au moins 2,5
%, ce qui permettrait de
conserver une marge importante
entre les taux versés sur le
dollar et ceux versés sur la
livre, tout en entraînant une
économie supplémentaire sur
le service de la dette de 700
milliards de livres." Les
deux effets combinés représentent
une économie de 1.000
milliards de livres. Pour le
responsable de la
planification stratégique au
sein de la Banque Audi, ceci
aura pour conséquence
essentielle "de, au
choix, renforcer l’immunité
ou diminuer la vulnérabilité"
financière du Liban. En soi,
cela ne signifie pas qu’on
aura résolu les problèmes du
pays, mais le gouvernement
aura un an et demi à deux ans
de répit pour prendre les
mesures nécessaires,
ajoute-t-il. "Il
faut profiter de la dynamique
positive enregistrée au cours
du troisième trimestre",
déclare Freddie Baz. Cette
dynamique a conduit, selon les
estimations de la banque, à
une croissance réelle de 1 %
fin septembre.
Plusieurs améliorations notées
au troisième trimestre dans
l’économie réelle
(production d’électricité,
livraisons de ciment, dérivés
pétroliers, etc.) se sont
traduites par un renversement
de tendance à divers niveaux.
En ce qui concerne, par
exemple la balance des
paiements, le déficit cumulé
de 752 millions de dollars
enregistré au second semestre
a été réduit à un déficit
de 236 millions de dollars à
la fin du troisième
trimestre. Le portefeuille de
bons du Trésor détenu par la
Banque centrale (qui traduit
le phénomène de monétisation
de la dette) est tombé à
7.900 milliards de livres fin
septembre, après avoir
atteint un pic de 9.345
milliards de livres en mai. Il
reste toutefois supérieur aux
7.328 milliards de livres
comptabilisés fin 2001. De même,
la Banque centrale a racheté
des dollars sur le marché des
changes pour l’équivalent
de 920 millions de dollars
entre mai et septembre. Enfin,
autre indicateur du
"climat positif",
les capitaux qui sont entrés
au Liban au cours des trois
mois d’été sont supérieurs
de 92 % par rapport à ceux
entrés pendant la période
correspondante de l’année
dernière. Ceci est un
"excellent préalable"
à Paris II, estime Freddie
Baz, selon qui la véritable
mesure de l’efficacité de
la politique économique du
gouvernement sera sa capacité
à mobiliser les ressources
productives du secteur privé.
"Selon les estimations du
FMI, le taux d’utilisation
des capacités ne dépasse pas
les 55 %", explique-t-il.
Et de conclure : "En
pourcentage, les efforts
demandés semblent importants,
mais en valeur absolue, les
chiffres sont assez faibles,
car le Liban est un petit pays
et il ne suffit pas de
grand-chose pour relancer l’économie." A
condition, bien entendu,
d’utiliser le délai fourni,
le cas échéant, par Paris II
pour adopter des politiques
efficaces.
haut.
Les
Indes sanglantes
En
1523, le dominicain castillan
Bartolomé de Las Casas
entreprend de raconter les
atrocités qu'il a vues lors
de la conquête des Amériques.
Première traduction d'une
oeuvre monumentale.
par PHILIPPE LANÇON,
publié dans Libération le 31
octobre 2002
Bartolomé
de Las Casas - Histoire des
Indes. Traduit de l'espagnol
par Jean-Pierre Clément et
Jean-Marie Saint-Lu. Préface
et chronologies d'André
Saint-Lu. Seuil, trois tomes
En 1514, un clerc
trentenaire installé à
Cuba, Bartolomé de Las
Casas, comprend soudain que
le génocide des Indiens mène
l'Espagne et ses aventuriers
à la ruine et à "l'enfer".
Il suit alors le capitaine
Panfilo de Narvaez. Ce tueur
et conquérant redoutable
recherche à Cuba des indigènes
en fuite. Dans Histoire
des Indes, écrite par
la suite, entre 1523 et
1560, c'est à cet instant
que Las Casas devient véritablement
acteur de son livre : le
moment littéraire où
l'aventurier, le mémorialiste
et le théologien pamphlétaire
se confondent ; le moment
moral où la crise de
conscience d'un homme
anticipe celle d'un pays. Il
débute page 153, livre
troisième, de cette oeuvre
pour la première fois
traduite (1). Jusque-là,
l'auteur ne s'est présenté
que brièvement au livre
premier, pour préciser
qu'il avait célébré la
première messe des Indes en
1510 à Saint-Domingue.
Cette fois, écrit-il, le
gouverneur de Cuba Diego
Velazquez vante "un
clerc, nommé le licencié
Bartolomé de Las Casas,
originaire de Séville, un
des anciens de l'île
Espagnole (Saint-Domingue),
prédicateur, que Diego
Velazquez aimait et qui, de
l'avis de ce dernier,
faisait beaucoup de choses
bonnes, surtout par ses
sermons." Le
gouverneur "ordonna
au clerc Bartolomé de Las
Casas d'accompagner (Narvaez),
et je crois qu'il le lui
demanda personnellement par
lettre".
Devenu plus tard frère
dominicain (le grand ordre
inquisiteur), théologien
reconnu et proche de Charles
Quint, Las Casas aurait
voulu être le chroniqueur
officiel de l'histoire de la
conquête des Indes
occidentales : il dénonce
souvent les Histoires de ses
concurrents mémorialistes,
parce qu'elles furent écrites
soit par des hommes à la
solde de tel ou tel conquérant,
soit par des "secondes
mains" qui,
contrairement à lui, n'ont
pas vécu l'aventure et
ignorent trop de ceux qu'ils
décrivent. La mise en scène
par lui-même sur le
terrain du premier grand
défenseur des Indiens est
donc essentielle, car elle légitime
son travail de chroniqueur-témoin.
Il s'évoque à la troisième
personne pour objectiver son
travail : comme si l'ancien
Las Casas, acteur, était un
autre, l'un des colons dont
il a recueilli le témoignage
ou la confidence
approximative ("et
je crois"), mais
aussi un homme touché par
l'expérience directe.
Quatre siècles plus tard,
Roland Barthes analyse ce dédoublement,
si surprenant dans une
oeuvre écrite si tôt (mais
il est vrai qu'en ces temps
inquisitoriaux, chacun se
regardait volontiers agir et
penser comme s'il était un
autre) : "Parler de
soi en disant "il"
peut vouloir dire : je parle
de moi comme d'un peu mort,
pris dans une légère brume
d'emphase paranoïaque ; ou
encore : je parle de moi à
la façon de l'acteur
brechtien qui doit distancer
son personnage ; le
"montrer", non
l'incarner, et donner à son
débit comme une chiquenaude
dont l'effet est de décoller
le pronom de son nom,
l'image de son support,
l'imaginaire de son
miroir." L'épopée
magique et sanglante d'Histoire
des Indes suit
intimement l'existence de
Las Casas. Elle débute par
la vie et les voyages de
Christophe Colomb ; raconte
la conquête progressive des
Antilles, de l'Amérique
centrale, du Venezuela, de
la Floride ; relate les préparatifs
ambigus et les débuts de
l'expédition mexicaine de
Cortès, ce "malin",
ce "rusé",
dont il apprécie peu le réalisme
politique ; et s'achève
vers 1520, au moment où Las
Casas, nommé responsable
d'une tentative de
colonisation pacifique, échoue
à réformer les moeurs
espagnoles à
Saint-Domingue. Trois autres
livres devaient suivre : il
n'eut pas le temps de les écrire.
Colomb ce "héros"
Las Casas a été témoin
direct ou indirect de ce
qu'il raconte. Aucun des
protagonistes ne lui est
inconnu : le monde de la
conquête est petit. En
1493, à 9 ans, il assiste
à l'entrée dans Séville
de Christophe Colomb, retour
de son premier voyage. C'est
un magicien qui débarque.
Sept Indiens ayant survécu
à la traversée
accompagnent le futur "Amiral"
: «Je les vis moi-même,
ils demeuraient près de
l'arc aux statues, à San
Nicolas." Colomb
apporte également "des
perroquets verts, très
beaux et aux couleurs éclatantes,
et des guaizas, qui
sont des masques de perles
de coquillages, semblables
à des masques d'or emperlé,
et des ceintures de la même
matière, le tout fabriqué
avec un art admirable, avec
une grande quantité d'échantillons
d'or de grande finesse, et
de nombreuses autres choses,
jamais vues jusque-là en
Espagne, et dont nul n'avait
ouï parler". Dans
le premier livre d'Histoire
des Indes, Las Casas
raconte d'autant mieux et
plus précisément l'épopée
colombienne qu'il a récupéré
le premier tome de ses
journaux et sans doute fait
main basse sur d'autres
textes du navigateur.
Le père de l'écrivain, un
marchand sévillan, a en
effet suivi le Génois dans
son second voyage de découverte
(1493-1496) : les deux
familles étaient liées.
Cela explique peut-être le
portrait trop flatteur que
Las Casas fait de Colomb,
aventurier sans scrupule et
affamé d'or dont il fait un
héros providentiel. Il y a
là une contradiction avec
ce que l'auteur va ensuite dénoncer
: si la conquête a tourné
aussi dramatiquement, c'est
aussi parce que Colomb ne
comprit pas, ou ne voulut
pas comprendre, la valeur
humaine de ce qu'il découvrait.
Sa cupidité annonce celle
des autres qui, lorsqu'ils
n'accablent pas les Indiens,
se trahissent et
s'entre-tuent volontiers. Le
père de Las Casas avait
offert à son fils, âgé de
10 ans, un esclave indien.
En 1504, quand le jeune
clerc s'installe à
Saint-Domingue, il y bénéficie
comme tout Espagnol d'une
terre coloniale et d'un lot
d'Indiens (encomienda)
qu'il envoie, comme il se
doit, travailler et mourir
dans les mines d'or. En
vingt ans, les indigènes de
Saint-Domingue ont presque
disparu. Las Casas quitte l'île
en 1512 et s'installe avec
un ami à Cuba, terre encore
presque vierge. Les
Espagnols, écrit-il, "ne
sortaient d'un endroit que
lorsqu'ils l'avaient détruit
et en avaient tué les
Indiens, et quand ils
voyaient qu'ils ne
s'enrichissaient pas, parce
que Dieu, comme je l'ai dit,
ne voulait pas qu'ils prospérassent
grâce à tout ce qu'ils
avaient volé et à tous
leurs massacres, ils
partaient voler et massacrer
les gens un peu plus
loin."
Le style courant sur les
2.000 pages est là tout
entier. La longue phrase
espagnole méandreuse, comme
chargée de fraises et
d'armures, revient sans
cesse, de manière
circulaire, sur ses
affirmations pour les
reprendre, les rabâcher,
les étoffer, et surtout les
commenter. Le ton général
est à la verve indignée
et, implicitement, au
repentir. On y sent
l'haleine du prophète et le
remords du pécheur. Dieu
surplombe tout. L'avenir est
sombre. A Cuba, nul ne se préoccupe
du sort des Indiens : c'est "à
chacun selon sa soif d'or et
la souplesse de sa
conscience", qui
semble grande. "Le père,
écrit-il rétrospectivement
de lui-même, commença
à faire du profit et à
envoyer certains de ses
Indiens dans les mines, se
souciant bien davantage de
ces dernières que
d'enseigner les premiers,
alors que cela aurait dû être
son activité principale ;
mais à cette époque, le
bon père était aussi
aveugle en cette matière
que les laïcs qu'il avait
pour fils, bien qu'il ait
toujours traité les Indiens
de façon humaine,
charitable et miséricordieuse,
étant d'un naturel
compatissant, et aussi à
cause de la connaissance de
la loi de Dieu."
Las Casas accorde des
circonstances atténuantes
à celui qu'il fut : il
s'accuse d'homicide
involontaire.
C'est en suivant Panfilo de
Narvaez qu'il semble soudain
ne plus supporter le génocide.
Les Espagnols vont alors de
village en village, comme
des prospecteurs, armés d'épées,
de mousquetons, de chiens de
guerre, et de ce terrifiant
animal : le cheval. En face,
les Indiens n'opposent que
l'angoisse, leurs corps nus
et "des armes
d'enfants." Ils
comprennent vite quel destin
d'esclaves les attend. Ils
se pendent par familles ou
villages entiers. Un
esclavagiste malin dit à
certains qu'il veut se
pendre avec eux : ils décident
de ne pas se tuer, craignant
de le retrouver dans
l'au-delà. Et pendant ce
temps, le jeune clerc
baptise avec bonté les
condamnés.
Dans un marais, près de
Camaguey, ces Indiens ont
sauvé quelques années plus
tôt quatre conquistadors :
l'un d'eux leur a laissé
une image de la Vierge Marie
qu'ils vénèrent. Las Casas
a décrit au livre deux
l'aventure de ces hommes.
Après avoir traversé 120
kilomètres de marécages,
assoiffés et affamés, un
quarteron de survivants débouche
dans un paradis rempli de
milliers de poissons, de
tortues, d'oiseaux : "Ils
trouvèrent tant de pitié
et un accueil si plein de
compassion chez ces Indiens
qu'aucun d'eux n'en aurait
pu trouver un meilleur chez
ses propres parents."
Le mouvement rhétorique de
l'écrivain est toujours le
même : les Amériques étaient
le paradis terrestre ; les
Indiens, de nouveaux Adam
dont les moeurs évoquent
les vertus des anciens, des
primitifs, et qu'il ne
s'agit que de convertir. Les
Espagnols ont tout saccagé
par aveuglement et cupidité.
Histoire des Indes conte
un génocide réel, mais le
fait en blanchissant le
blanc et en noircissant le
noir. Les maladies importées
par les Espagnols provoquèrent
largement le désastre
indien : il en est fait à
peine mention, peut-être
par ignorance. La conquête
devient finalement une
seconde Genèse : une
illustration de la dégradation
du paradis par le chrétien
et une image de sa
perdition. L'Indien est
l'homme avant la chute ;
l'Espagnol, ce qu'il en
reste après.
Le droit des Indiens
Les descriptions de la
nature et des êtres ont une
formidable puissance naïve
: un véritable eden
narratif accompagne celui
des hommes. L'arrivée des
conquistadors dans un lieu
vierge rappelle les
Aventures du capitaine Wyatt,
ce merveilleux film avec
Gary Cooper qui se déroule
en Floride. Plus la
description est enchantée,
plus terrible est la suite.
Las Casas défendra les
Indiens sa vie entière,
jusqu'à sa mort en 1566, à
82 ans. Mais, au fond, il se
préoccupe peu de leur
culture ; il les voit en
catholique ; c'est au salut
qu'il pense. Il décrit
rarement leurs modes de vie
; il souligne plutôt leurs
vertus chrétiennes ou les
vices qu'ils n'ont pas. Il
doit prouver qu'ils sont de
futurs bons chrétiens.
Ainsi écrit-il de longs
paragraphes pour démontrer
qu'on les accuse à tort d'être
sodomites, péché majeur.
Las Casas est sans doute
comme on l'a dit, avec les
ambiguïtés qu'implique la
fréquentation assidue des
Grands, l'un des premiers "militants
des droits de l'homme".
Il est aussi le père d'une
lignée d'écrivains à la
plume adamique : on trouve
des échos de son chant au
paradis perdu chez Rousseau,
Bernardin de Saint-Pierre,
Le Clézio, ou même Lévi-Strauss
(qui, cependant, critique sa
vision béate et
ethnocentriste des Indiens).
Certains écologistes
pourraient faire un bréviaire
de ses descriptions enchantées.
Quand Narvaez et lui
parviennent au village des
marais, ils découvrent une
église couverte de belles
cotonnades. Le cacique a fui
dans la forêt avec l'image
de la Vierge qu'on lui avait
naguère donnée, de peur
qu'on ne la lui reprenne. On
le retrouve, le séduit, le
convainc de revenir. Ces
Indiens réjouissent Las
Casas : "La dévotion
qu'ils avaient tous,
seigneur et sujets, pour
Sainte-Marie, et son image
était merveilleuse. Ils
avaient composé des sortes
de motets en couplets et des
paroles à la louange de
Notre-Dame, qu'ils
chantaient pendant leurs
danses, qu'ils appelaient areitos,
et qui étaient doux et agréables
à l'oreille."
Tout ce que les Taïnos
touchent devient or ; tout
ce que les Espagnols
touchent devient sang.
Quelques jours plus tard,
sans raison apparente, les
hommes de Narvaez sortent
leurs épées et massacrent
soudain des centaines
d'habitants paisiblement
assis autour de leurs cases.
Las Casas court d'un
moribond à l'autre pour
confesser les morceaux
tandis que les Espagnols
continuent d'éventrer, décapiter,
livrer aux chiens "ces
brebis et ces agneaux",
"hommes et femmes,
enfants et vieillards".
Quand Narvaez aperçoit le
clerc au milieu des
cadavres, il lui dit : "Que
pense votre grâce de nos
Espagnols et de ce qu'ils
viennent de faire ?"
Las Casas écrit : "Le
clerc répondit, voyant
devant lui tant de corps et
de morceaux, et pour
l'occasion cruel et plein de
trouble : "Que je
vous envoie tous au diable,
eux et vous !"
Narvaez avait négligemment
observé ce massacre d'un
bout à l'autre, sans bouger
davantage que s'il eût été
de marbre",
paisiblement assis sur son
cheval. Le prêtre décrit
cette scène comme une
hallucination trop précise,
une sorte d'orgie macabre.
Pour la première fois peut-être,
on lit le détail d'un génocide.
L'avoir vécu ne lui suffit
pourtant pas. Ces scènes
sont alors fréquentes. Puis
c'est un prêtre et un
intellectuel : il évolue
par l'autorité et par les
textes. Un père dominicain
indigné lui refuse peu après
la confession. Il commence "à
considérer la misère et la
servitude dont souffraient
ces gens." Il lit
alors, écrit-il, un passage
de l'Ecclésiastique
: "Celui qui offre
un sacrifice de la substance
des pauvres est comme celui
qui égorge le fils aux yeux
du père. Un peu de pain est
la vie des pauvres ; celui
qui le leur ôte est un
homme de sang." (2)
Peu après, il abandonne ses
Indiens et ses terres, prêche
aux conquérants leur
indignité, puis retourne en
Espagne afin d'expliquer au
roi comment se comportent
ses sujets outre-mer. Son
argument est double : agir
comme le font les Espagnols
est indigne d'un chrétien ;
et comment convertir des
hommes que l'on tue si vite
et qui n'ont qu'une dernière
envie : ne pas rejoindre le
ciel inventé par leurs
assassins ? Les manoeuvres
pour approcher du roi
moribond, puis du cardinal-régent
Cisneros, sont décrites
avec une amertume comique.
Elles indiquent à quel
point Las Casas, lorsqu'il
écrira son Histoire,
connaît "la
carte", comme
disait Saint-Simon, et les
complexes jeux d'ambitions
castillans. Quand il
parvient à parler au
puissant évêque de Burgos,
grand soutien de la conquête,
celui-ci s'exclame : "Voyez
ce plaisant niais !"
Histoire des Indes
est plein de ces grandes
petites scènes de comédie
noire. Partout, en Castille,
le discours colonial est déjà
en place : si l'on exploite
les Indiens, c'est pour leur
bien. Ils sont un peuple
mineur, incapable de vivre
librement. Las Casas est
horrifié par l'hypocrisie
qui s'en dégage et sait le
communiquer. Mais, devenu
lui-même homme de pouvoir,
il veut aussi montrer que
les monarques sont des
hommes de bon coeur trompés
par un entourage lié aux
conquistadors. Les règnes
de Charles Quint et de
Philippe II infirment cette
belle démonstration.
L'Espagne du Siècle d'or
n'est guère prête, au nom
des droits de l'homme,
fussent-ils contresignés
par Dieu, à renoncer à un
système qui provisoirement
l'enrichit.
Le manuscrit de l'Histoire
sera mis à l'écart pendant
trois siècles, pour des
raisons politiques puis littéraires
(trop bavard, trop
digressif). Il n'est pour la
première fois publié qu'en
1875. Cependant, à la suite
des premiers Dominicains de
Saint-Domingue, et malgré
son manichéisme répétitif,
Las Casas a fissuré la
bonne conscience espagnole.
En 1524, le conseil des
Indes est créé. Le
Dominicain, lui, ne sera
jamais heureux sur le
"terrain" : aussi
bien à Saint-Domingue que
plus tard au Chiapas, dont
il sera évêque, il échouera
à réformer les moeurs
locales. Les Indiens se révolteront.
Les Espagnols voudront le
tuer. C'est un homme de
lettres, de cour et de débat
: l'antithèse de Hernàn
Cortès, dont la concubine
est indienne et l'empirisme,
imprégné de l'idée du métissage.
Les quarante dernières années
de la vie du dominicain sont
vouées à la défense écrite
des Indiens. Aux
controverses, mémoires,
pamphlets, et à cette Histoire
des Indes, grand-oeuvre
inachevé : livre total,
imparfait, apologétique, répétitif,
politique, intime,
contradictoire, où se mêlent
l'anthropologie naissante,
le récit biblique, la thèse
théologique, le roman
d'aventure, les rêves de
pureté, l'autofiction, le
duel intellectuel, et le
travail sur lui-même d'un
homme emporté par
l'Histoire et ses cadavres.
(1) De Las Casas, on
connaissait en français son
texte le plus fameux, la Très
Brève Relation de la
destruction des Indes, récit
de toutes les atrocités
commises par les Espagnols
écrit en 1542.
(2) Les textes cités en
latin par Las Casas n'ont
pas été traduits en français
dans l'édition. Quand il
les paraphrase, c'est sans
importance. Dans ce cas précis,
c'est regrettable.
haut
Pollutions
atmosphériques en Méditerranée
En été, la région reçoit
les polluants émis en Europe,
en Asie et en Amérique
par YVES MISEREY, publié
dans le Figaro le 25 octobre
2002
En plein coeur de l'été,
la région méditerranéenne
est l'une des zones du monde
où la pollution atmosphérique
est la plus forte. C'est ce
que révèle une étude réalisée
par une équipe scientifique
internationale (1).
L'ampleur de cette pollution
peut surprendre alors même
que la Grèce, la
Yougoslavie, les pays du
Moyen-Orient et d'Afrique du
Nord ne sont pas de gros émetteurs.
Elle est due en fait à la
circulation des masses d'air
qui, en cette période de
l'année, transforme le
Grande Bleue en carrefour de
toutes les pollutions. Dans
les couches basses de
l'atmosphère (jusqu'à 4
km), affluent une bonne
partie de polluants émis
par les pays d'Europe de
l'Ouest et de l'Est. Plus près
du sol, ce sont surtout les
aérosols charriés par les
masses d'air qui descendent
régulièrement du nord en
cette période de l'année.
Entre 4 km et 8 km
d'altitude, on trouve des
gaz polluants venus d'Amérique
du Nord et d'Asie. Au-dessus
de 8 km d'altitude, c'est la
pollution d'Asie du Sud qui
est transportée dans l'est
du bassin par les orages de
la mousson. C'est donc un véritable
cocktail de polluants qui
plane au-dessus de la région.
Principal point noir :
l'ozone. Avec plus de 110
microgrammes/m3,
les concentrations sur
l'ensemble du bassin méditerranéen
sont nettement supérieures
aux normes européennes.
Mais les polluants n'ont pas
seulement des incidences sur
la santé, ils modifient
aussi le climat et le cycle
de l'eau dans l'ensemble de
la région. C'est le point
fort de cette étude basée
sur un grand nombre de
mesures effectuées à
partir d'une station au sol
en Crète et par deux avions
au cours du mois d'août
2001. La présence d'aérosols
issus de l'activité humaine
(combustion de fuels
fossiles) refroidit
l'ensemble du bassin méditerranéen.
A cet endroit et pendant l'été,
les gaz à effet de serre
provoquent un réchauffement
équivalent à 3 watts par m2
alors que les aérosols
produisent un
refroidissement de près de
20 watts par m2
au niveau du sol, soit près
de 10 % en tout.
Ce déficit a pour
principale conséquence de réduire
l'évaporation au sol et,
par voie de conséquence,
les précipitations. On sait
aussi aujourd'hui que les aérosols
soufrés réduisent la
taille des gouttes d'eau
dans les nuages. Sur la
carte on voit que ce sont
principalement les régions
désertiques qui subissent
l'impact de ces pollutions
ainsi que l'ouest de la Méditerranée.
"Les aérosols de
pollution étaient plus
abondants dans les années
1970 qu'aujourd'hui", relève
Jean Sciare, du laboratoire
des sciences du climat et de
l'environnement (CEA-CNRS),
qui a participé à cette étude.
"Le pic est derrière
nous." On ne peut
que s'en réjouir. On
s'interroge, en effet,
actuellement pour savoir si
la sécheresse qui a sévi
au Sahel dans les années
1980 n'a pas été en partie
provoquée par la pollution
qui était alors beaucoup
plus importante en Europe.
La leçon de cette étude en
tous est claire : la
pollution n'a pas seulement
une incidence sur la santé,
elle a aussi un impact
climatique conséquent.
(1) Science, 25
octobre 2002.
haut
publié dans le Monde du
29 octobre 2002
Rien n'a donc changé à
Moscou. Confrontées à
l'ignominie d'une prise
d'otages, les autorités
russes ont réagi "à
la soviétique".
L'assaut lancé, samedi
matin 26 octobre,
contre le théâtre
moscovite où une
cinquantaine de terroristes
tchétchènes retenaient
quelque 800 personnes,
a tourné au carnage. Lundi,
on comptait 117 morts
parmi les otages, outre la
quasi-totalité du commando
tchétchène. Seuls deux des
otages ont été tués par
balles. Les autres ont
succombé aux effets du gaz
utilisé par les forces spéciales
russes. Près de 400 rescapés
étaient hospitalisés, dont
plusieurs dizaines, sinon
plusieurs centaines, dans un
état grave - gazés
eux aussi. Tout dans cette
affaire rappelle l'ère soviétique.
L'objectif, d'abord. La
priorité pour Vladimir
Poutine n'est pas la vie des
otages. Le président russe
veut avant tout rétablir
"l'ordre" : c'est
le pouvoir du Kremlin qui
est défié, et rien ne
compte plus que de le rétablir.
La manière, ensuite.
L'emploi brutal de la force :
les forces spéciales ont
reconnu avoir "surdosé"
les quantités de gaz utilisées
pour saturer le théâtre.
Le secret aussi :
quarante-huit heures après
le drame, les autorités se
refusaient toujours à dire
quel type de gaz elles
avaient employé. Nombre de
médecins se sont plaints - se
plaignent encore - de
ne pouvoir soigner les
rescapés faute de connaître
la nature de la substance
qu'ils ont ingérée. Toutes
les hypothèses courent,
toutes vraisemblables, et
notamment celle d'un gaz
interdit par la convention
sur les armes chimiques.
Questions terribles encore :
Pourquoi interdit-on aux
familles de venir voir les
blessés ? Pourquoi se
refuse-t-on à la moindre précision
sur les séquelles possibles
de l'inhalation de ce gaz ?
Opacité, obsession du
secret militaire, mensonges
d'Etat, manipulation de
l'opinion, mépris absolu de
la vie humaine : la
marque du soviétisme est là.
Pour un moment peut-être,
M. Poutine verra son
image renforcée dans
l'opinion russe. Ailleurs,
le président ne sort pas
grandi de cet épisode
sinistre : il confirme
son profil d'autocrate sans
scrupule. Si elles se
comportent ainsi à Moscou,
on imagine la manière dont
usent les forces spéciales
russes en Tchétchénie...
Certains dirigeants
occidentaux ne se sont pas
grandis non plus, qui ont
jugé devoir féliciter M. Poutine.
Il faut que ceux-là
comprennent qu'il y a une
opinion internationale
informée. Elle sait les nécessités
de la lutte contre
l'islamisme radical. Mais il
ne sert à rien - sinon
à galvauder les mots et
leur sens - d'insulter
son intelligence en
continuant à lui servir la
soupe rhétorique indigeste
que l'on paraît tant apprécier
à la Maison Blanche et au
Kremlin : le combat
contre le terrorisme
justifierait tout, les
amalgames et le refus de
traiter les conflits régionaux - au
Cachemire, au Proche-Orient,
en Tchétchénie. Cette
opinion sait que, si Saddam
Hussein est coupable de
crimes contre l'humanité
contre ses Kurdes, alors
Vladimir Poutine l'est aussi
pour le traitement infligé
à la Tchétchénie. Ce qui
est en jeu, c'est la crédibilité
de la lutte antiterroriste.
haut
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