Accueil
Revue de presse
Communiqués
Interviews
Reportages
Bibliographie
Arts-spectacles
Portraits
Tourisme  
Archéologie  
Religion
Emigration
Météo
 

Liste résumée       Liste détaillée       Numéro suivant       Numéro précédent       Format impression

PRESSE  RJLIBAN  N°83 - sélection d'octobre 2002  

                                       

  
Liban : Un pays à la dérive

Une décennie après la fin officielle de la guerre civile, le Liban apparaît plus que jamais au bord du précipice

par MARC SAGHIE, publié dans Courrier International le 31 octobre 2002

Réduction de l'espace démocratique, incitation aux dissensions confessionnelles, harcèlement de l'opposition, encouragement du Hezbollah à provoquer Israël ­ une partie de la population libanaise vous dira que la main de l' "occupant syrien" est derrière cette déliquescence du pays des Cèdres. En effet, mis à l'index par les Etats-Unis depuis le 11 septembre 2001, Damas a renforcé sa mainmise sur Beyrouth, sa dernière carte dans les tractations qui déchirent le Moyen-Orient. Pourtant le Liban n'a pas lésiné sur les moyens pour émerger après une guerre civile de quinze ans. Des moyens ­- ou plutôt des paillettes - pour donner l'illusion d'un pays guéri. Un pays qui reconstruit le plus beau centre-ville du Moyen-Orient, qui accueille des sommets, arabes et francophones, qui refait vivre ses festivals internationaux de musique et de danse, qui fait appel à ses intellectuels les plus prestigieux sur la scène internationale pour occuper des postes ministériels -­ Georges Corm, ex-ministre de l'Economie, Ghassan Salamé, ministre actuel de la Culture et de la Francophonie -­, qui n'hésite même plus à proposer à un milliardaire saoudien, le prince Al Walid ben Tallal, le poste convoité de Premier ministre du Liban (poste qui semble être réservé à un club de milliardaires). Une première dans l'histoire des relations internationales !
Hémorragie
Et pourtant, rien à faire, Beyrouth a du mal à se placer sur la nouvelle mappemonde et ne trouve plus sa raison d'être. Le Liban n'est pas le pays du militantisme et de la confrontation avec Israël, quoique pensent les fanatiques du Hezbollah. Et ce n'est plus le pays de la joie de vivre et des cèdres enneigés, quoiqu'espèrent les nostalgiques de tous les bords. Au-delà des clivages religieux ou communautaires, de la faillite économique, des crises régionales, la malédiction qui frappe le Liban est intrinsèquement d'ordre politique. Les accords de paix de Taëf (1991), en mettant un terme au conflit armé, ont consacré la mainmise syrienne sur ce pays, et du coup intronisé une nouvelle classe politique libanaise issue des milieux de la guerre et de la corruption, pour diriger un Etat qui se prévalait d'être la "Suisse de l'Orient". Il faut écouter les déclarations du ministre de l'Intérieur Elias Murr, un homme haï par les chrétiens et qui a succédé à son père dans cette fonction répressive, narrant sur les écrans de télévision les bienfaits de sa famille dans le pays, pour comprendre l'écart qui sépare la fiction d'un Liban, pays de culture et d'universités, du Liban politique au vocabulaire si pauvre et si provincial. Il faut entendre le niveau de ses arguments publiés dans le quotidien "As-Safir" : "Moi je n'ai pas de sang chrétien sur les mains" ; ou encore : "J'ai fait arrêter des musulmans par villages entiers au lendemain du 11 septembre", pour comprendre l'hémorragie intellectuelle que connaît ce pays. Car ses élites ne fuient pas uniquement le manque de débouchés et la peur du chômage.
Destruction méthodique
La coupure entre dirigeants et dirigés s'est accentuée au cours des derniers mois avec la tenue d'élections partielles (juin 2002) où le même ministre conseillait aux électeurs de se passer de l'isoloir pour aller voter. A cela se sont ajoutés la fermeture d'une chaîne de télévision tenue par l'opposition, un projet de découpage électoral qui éliminerait de facto du Parlement tout député opposé à l'hégémonie syrienne sur Beyrouth, et une interdiction formelle de manifestation publique de l'opposition qui "troublerait la paix civile". Interdiction accompagnée par un véritable pousse-au-crime interconfessionnel entre musulmans et chrétiens. Cette politique de "destruction méthodique", comme le souligne "An-Nahar", amène à poser la question suivante : que reste-t-il du Liban ?
En vingt-six ans de présence syrienne dans le pays, le régime de Damas a su habilement jouer sur toutes les contradictions religieuses et sociales. Afin de museler les critiques, il a su mettre en avant "les conditions exceptionnelles" que traverse le Moyen-Orient. Il a su agiter les menaces externes, provoquer les Israéliens via le Hezbollah et faire subir au Liban les conséquences de ses provocations. Cette politique néfaste a fini par donner le coup de massue à une véritable opposition nationale interconfessionnelle. Le rassemblement de Kornet Chehwan -­ qui se veut la voix de l'opposition et qui regroupe à côté des mouvements chrétiens traditionnels un certain nombre de chrétiens issus de la défunte gauche libanaise (laïque et politiquement pro-musulmane) -­ a prouvé jusqu'à présent son incapacité à trouver des partenaires représentatifs de la rue musulmane, tant le fossé est devenu immense dans ce pays qui ne fonctionne plus. Dans le marchandage diplomatique qui précède une attaque contre l'Irak, et devant l'absence de tout soutien arabe à l'aventure américaine, Damas espère négocier sa bienveillance à l'égard des troupes US contre une reconnaissance définitive de son pouvoir sur le Liban. George W. Bush qui clame son combat pour instaurer la démocratie au Moyen-Orient sera-t-il intéressé par un tel Munich levantin ? Un scénario extravagant qui fait trembler les derniers Libanais, sûrs que le pire est toujours le lot des pays déchus.    haut
 
Une responsabilité écrasante de l'Occident
Réflexions sur le conflit israélo-palestinien
 
par MAURICE ALLAIS, publié dans le Figaro le 30 octobre 2002
L'auteur est prix Nobel de sciences économiques - nouvel ouvrage "Nouveaux Combats pour l'Europe, 1995-2002" (éditions Clément Juglar)
On ne peut que mesurer l'écrasante responsabilité des Etats-Unis et de l'Europe au regard des tragédies survenues en Cisjordanie, à Gaza et en Israël dans ces dix dernières années (1) et tout particulièrement depuis le déclenchement de la deuxième intifada, à la suite de la provocation d'Ariel Sharon le 28 septembre 2000 sur l'esplanade des Mosquées (2). Durant tous ces mois, les attentats terroristes palestiniens en Israël et les représailles exercées par l'armée israélienne n'ont cessé de faire d'innombrables victimes et d'exaspérer les haines de tous côtés. Toutes ces tragédies doivent nous déterminer à ne plus nous contenter d'invocations lyriques des droits de l'homme, et à respecter et à faire respecter nos propres principes.
Comme il y a dix ans, au regard de l'impossibilité avérée d'obtenir un accord entre Israël et les Palestiniens, au regard des décisions antérieures du Conseil de sécurité des Nations unies ayant force de loi, et des dispositions générales de la charte des Nations unies, une seule solution apparaît possible (3) : la renonciation totale par les réfugiés palestiniens au droit au retour, compensée par des indemnités appropriées ; l'évacuation par Israël de tous les territoires occupés depuis la guerre des Six Jours et le retour total aux frontières de janvier 1967 en application de la résolution 242 du Conseil de sécurité des Nations unies avec l'évacuation par Israël de toutes ses colonies ; la création d'un Etat palestinien incluant la Cisjordanie et la bande de Gaza ; le partage de Jérusalem suivant les frontières de janvier 1967, le libre exercice des religions juive, chrétienne et musulmane, et l'établissement d'un droit de contrôle des Nations unies sur ce statut ; la reconnaissance par les Palestiniens et tous les Etats arabes de l'Etat d'Israël dans ses frontières de janvier 1967 ; l'établissement d'une force militaire d'interposition des Nations unies avec des contingents des Etats-Unis, de l'Union européenne et de la Russie, aussi longtemps qu'il sera nécessaire ; l'exécution immédiate et sans réserve de ce plan en application des dispositions des chapitres VI, VII, VIII et XII de la charte des Nations unies, en recourant, s'il était nécessaire, à l'utilisation de la force armée ; la garantie conjointe de la pleine sécurité d'Israël et de l'Etat palestinien par les Nations unies et tout particulièrement par les Etats-Unis, l'Union européenne et la Russie ; une aide économique majeure accordée aux Etats israélien et palestinien par les Etats-Unis, l'Union européenne et les pays arabes pour l'application de ce Plan.
Pour l'essentiel, ce plan correspond aux décisions 242 du 22 novembre 1967 et 338 du 22 octobre 1973 du Conseil de sécurité des Nations unies, dont la nécessité de l'application a été soulignée par le président Bush dans son discours devant le Congrès américain du 6 mars 1991. Tel est encore pour l'essentiel le plan proposé en mars 2002 par le prince Saoud Al-Fayçal de l'Arabie saoudite. Ce plan, dans son principe, correspond également à la décision 1397 du Conseil de sécurité du 12 mars 2002 se fondant sur le principe de la coexistence de deux Etats israélien et palestinien et se référant aux décisions 242 de 1967 et 338 de 1973. Puis-je ajouter que tel était là encore pour l'essentiel le plan que j'avais déjà suggéré en 1991 ? Mais la justification essentielle de ce plan, sa nécessité, c'est qu'il faut mettre fin une fois pour toutes à cinquante ans de désordres, de guerres, et de tragédies, au cours desquelles Palestiniens et Israéliens n'ont jamais cessé de soutenir des points de vue inconciliables. Il n'est que trop certain aujourd'hui qu'il faut une fois pour toutes renoncer aux casuistiques hypocrites et aux tartuferies honteuses auxquelles il a été constamment recouru de tous côtés (4). Il n'est personne qui ne puisse condamner les crimes commis par les terroristes. Mais lutter contre le terrorisme ne saurait suffire. Il faut lutter contre les causes du terrorisme. Les actes terroristes palestiniens ne sont en fait que les actes désespérés d'un peuple assujetti et opprimé depuis des dizaines d'années. Ne faut-il pas rappeler ici que d'après la déclaration universelle des droits de l'homme des Nations unies du 10 décembre 1948 : "Il est essentiel que les droits de l'homme soient protégés par un régime de droit pour que l'homme ne soit pas contraint, en suprême recours, à la révolte contre la tyrannie et l'oppression."
En fait, puis-je rappeler ici que, si après la Première Guerre mondiale, l'Irlande a pu recouvrer presque totalement son indépendance, c'est en raison des actes terroristes commis pendant et après la Première Guerre mondiale. Avec le recul de l'histoire on peut aujourd'hui valablement s'interroger sur les responsabilités encourues lors du terrorisme irlandais : les véritables terroristes étaient-ils les terroristes qui revendiquaient l'indépendance de l'Irlande au nom du droit des peuples à disposer de leur destin, ou les gouvernements successifs de l'Angleterre qui se refusaient à leur accorder une indépendance nécessaire ? Depuis le déclenchement de la deuxième intifada en septembre 2000, il est une décision des Etats-Unis qu'on ne saurait trop souligner. Le 27 mars 2001, les Etats-Unis ont opposé leur veto à une décision du Conseil de sécurité prévoyant l'établissement d'une force d'observation des Nations unies en vue de protéger les populations civiles palestiniennes en application notamment de la quatrième convention de Genève du 12 mars 1949 sur la protection des civils en temps de guerre. Il est certain que si les Etats-Unis n'avaient pas opposé leur veto à cette décision du Conseil de sécurité le déroulement des événements au Moyen-Orient depuis avril 2001 aurait été tout autre. Tout aussi bien les attentats terroristes des kamikazes palestiniens que les violentes représailles d'Israël auraient été impossibles (5). En l'espèce, le président George W. Bush est et reste responsable de milliers de victimes innocentes (6).

(1) Voir mes deux articles du Figaro des 23 et 28 octobre 1991 : La question des minorités et la charte des Nations unies; La question palestinienne et le conflit israélo-arabe. Voir également Allais, 1991, "L'Europe face à son avenir. Que Faire ?", Notes: 39, p. 155-158; 49, p. 161-165; 65, p. 171-174; 112, p. 198-199; et 140, p. 210 (Robert Laffont et Clément Juglar, 1991).
(2) Je crois devoir rappeler ici les superficies concernées : Israël, 20.325 km2 ; territoires occupés par Israël, Cisjordanie, 5.879 km2 ; Gaza, 378 km2 ; Golan, 1.150 km2. De 1948 à 1950, 800.000 Palestiniens ont dû fuir la Palestine. En 1967, lors de la guerre des Six Jours, 200.000 Palestiniens ont dû prendre le chemin de l'exil. Aujourd'hui le nombre des Palestiniens s'élève à 3.740.000, dont 583.000 dans la bande de Gaza, 570.000 en Jordanie, 376.000 au Liban, et 383.000 en Syrie. En Cisjordanie, 170 colonies juives ont été créées où vivent 171.000 colons. (Le Monde, 10 décembre 2001, Palestiniens: Quel Avenir? ). La population d'Israël s'élève à 6,6 millions, dont 19% d'Arabes (Le Monde, 11 février 2002, Horizons Israël, p. 15-18).
(3) Ce plan comporte des sacrifices majeurs, mais tout à fait comparables, des deux côtés : la renonciation au droit de retour des réfugiés palestiniens, la renonciation des Israéliens à leurs colonies.
(4) Comment expliquer la politique d'Israël depuis 1967 et son refus obstiné d'appliquer la décision 242 de 1967 du Conseil de sécurité ? Comment expliquer que sans cesse, même pendant tous les pourparlers de paix, Israël n'ait cessé de développer ses colonies en Cisjordanie et dans la bande de Gaza ? Comment expliquer qu'Israël ait constamment refusé toute force internationale d'interposition ? La seule explication possible, c'est que l'objectif fondamental constamment poursuivi par Israël, c'est sa mainmise totale à terme sur la Cisjordanie et la bande de Gaza.
(5) Il est même tout à fait possible que dans ce nouveau contexte l'attentat du World Trade Center du 11 septembre 2001 n'aurait pas eu lieu.
    haut
 
Barbara Kingsolver, Américaine va-t-en paix
 
par HERVE KEMPF, publié dans le Monde du 31 octobre 2002
Une lectrice demande : "Avez-vous déjà expérimenté la perte du désir d'écrire ?" Barbara Kingsolver sourit : "Non. Je suis une mère qui passe la plupart de mon temps à chercher les chaussettes, à faire la cuisine, à raconter des histoires à mes enfants. Alors je rêve des heures où les enfants sont à l'école et où je peux m'enfermer pour écrire." On pourrait croire à de l'affectation chez cet écrivain qui compte parmi les plus populaires des Etats-Unis - Les yeux dans les arbres s'est vendu à plus de deux millions d'exemplaires. Mais ses filles Camille et Lily tiennent une place énorme dans sa vie, et les soucis de la vie quotidienne lui sont autant de points d'appui pour conduire des méditations politiques incisives. C'est la force de l'écriture de Barbara Kingsolver : cette capacité à fondre le singulier et le général, à partir de l'histoire d'un bébé iranien sauvé par un ours pour expliquer la folie du bellicisme américain, à conduire de l'observation d'un oiseau qui fait son nid à une critique argumentée des manipulations génétiques, à glisser d'une scène de rue vécue à la mise en cause des mythes américains.
Après le 11 septembre 2001, "ce jour effrayant qui a fait éclater l'illusion de notre sécurité", elle a pris des positions considérées comme "non patriotiques": "J'ai simplement posé des questions", expliquait-elle lors de son passage au Festival America de Vincennes. "Pourquoi croyez-vous que cela est arrivé ? Est-il possible de mettre fin à la violence en recourant à la violence ?" Les conservateurs l'ont vilipendée, le Wall Street Journal a publié un commentaire appelant au boycottage de ses livres, les lettres anonymes d'injure l'ont assaillie. Le calme de Barbara Kingsolver, son réel intérêt pour la culture des légumes, son goût pour la nature, son souci du quotidien ne correspondent pas à l'image de l'artiste engagée. C'est pourtant bien ce qu'elle est, mêlant dans une personnalité sereine les deux caractères des héros de son premier roman, L'Arbre aux haricots, Taylor, pétulante et audacieuse, et Lou Ann, inquiète et faussement fragile. Les racines de cette chimie hasardeuse plongent dans le Kentucky. "Nous vivions dans une communauté rurale, très pauvre, où l'occupation essentielle des gens était de lutter pour la survie. M'imaginer comme écrivain, dans ce contexte, même si j'aimais beaucoup écrire, était tout simplement idiot." Son père est médecin, du genre à ne pas faire payer le patient démuni. La famille séjourne assez longuement au Congo, en 1963, et dans les Caraïbes, en 1967. Barbara entame des études de biologie et d'anglais dans une université de l'Indiana. On est en 1973, elle y découvre Faulkner, Marx, le féminisme et les manifestations contre la guerre de Vietnam. La violence sexuelle aussi, qu'elle évoque avec pudeur dans Petit miracle et autres essais : un viol qui la laisse "comme un point de néant au centre de [son] lit", dont elle ne peut émerger que "si [elle est] capable de [se] lever en colère".
Cette colère, peut-être, la conduit à 22 ans en Europe, puis à Tucson, dans l'Arizona. Elle va y approfondir ses études de biologie - elle est un des rares écrivains dotés d'une culture scientifique, capable d'expliquer les OGM avec talent -, travailler comme rédacteur technique dans un institut scientifique et s'engager politiquement, ou plutôt, comme on dirait aujourd'hui, citoyennement : elle découvre le sort des réfugiés politiques du Guatemala et du Salvador, livrés alors à des guerres civiles atroces. "J'ai été surprise d'apprendre que mon gouvernement finançait la guerre dans ces pays. C'était une guerre secrète. Les gens qui essayaient de fuir étaient renvoyés dans leur pays, où ils étaient massacrés, dit-elle. Je me suis impliquée dans un mouvement qui faisait entrer clandestinement ces gens. C'était une question de conscience : parfois, vous devez enfreindre la loi." En 1988, elle publie son premier roman, L'Arbre aux haricots, qui rencontre un succès immédiat : elle va pouvoir se livrer à son rêve d'enfance, vivre de son écriture. Elle le mène avec bonheur, réalisant des livres engagés en faveur de l'écologie ou dénonçant la politique impérialiste des Etats-Unis, mais qui sont avant tout de bonnes et belles histoires.
La réflexion contre le bellicisme
Le 11 septembre a sans doute donné à Barbara Kingsolver une gravité nouvelle, la confrontant à des enjeux politiques moins abstraits qu'une dénonciation littéraire, la faisant éprouver la haine qu'elle a suscitée, comme Susan Sontag ou Arundathi Roy, en opposant la réflexion au simplisme belliqueux qui a saisi l'Amérique. S'assumant pleinement américaine, revendiquant le drapeau des Etats-Unis et les valeurs qui les fondent, elle a tenté d'expliquer à ses compatriotes, dans des textes lumineux que l'on retrouve dans Petit miracle et autres essais, que, si "l'innocent ne mérite pas d'être violé, seul le naïf refuse de penser aux origines de la violence".
"Nous sommes une nation en guerre", rappelle-t-elle, citant les innombrables interventions des Etats-Unis en Afghanistan, au Chili, au Salvador, à la Grenade, en Iran, en Irak, en Libye, au Liban, au Nicaragua, etc."Comment pouvais-je - comment quiconque pouvait-il - raisonnablement espérer que nous allions mener notre petit bonhomme de vie ici, au QG de la guerre, sans jamais être touchés par elle ?" Car les Etats-Unis suscitent la haine à cause de leur "faim insatiable", de leur abandon à la "tyrannie matérielle" : "Les âmes affamées et les mains en colère se lèvent contre ce géant amoral." Dès lors, il ne sert à rien de répondre à la violence par la violence, d'élever des murs toujours plus hauts : "Plus ils s'élèveront, plus la chute sera rude." Barbara Kingsolver affirme que le mode de vie américain doit changer, parce que les ressources naturelles sont limitées et que les Etats-Unis, en les gaspillant, se rendent dépendants et vulnérables. "La question est celle-ci, dit-elle : sommes-nous assez sages pour changer volontairement, quand nous en avons encore le temps, ou changerons-nous quand la crise nous l'imposera, d'une manière qui ne sera peut-être ni sûre ni humaine ?" Barbara Kingsolver s'oppose à la guerre en Irak, et a signé le manifeste des pacifistes américains, Not in our name, "pas en notre nom". "Je suis optimiste, dit-elle, je n'ai pas le choix, j'ai des enfants." La période ouverte par le 11 septembre a été, pour elle comme pour tous les Américains, douloureuse. Qu'elle assume par l'écriture : "Même si j'ai perdu beaucoup, ce qui me reste, c'est de pouvoir encore parler pour nommer ce que j'aime."
Biographie : 1955  Naissance à Annapolis (Maryland) ; 1977  Diplôme de biologie à l'université DePauw ; 1988  Publie "The Bean Trees" (L'Arbre aux haricots, éd. Rivages) ; 1998  "The Poisonwood Bible" (Les Yeux dans les arbres, éd. Rivages)
Un Eté prodigue, traduction Guillemette Belleteste (juin 2002, éd. Rivages).    haut
 
Irak : un piège pour la gauche européenne
 
par PETER MANDELSON, publié dans le Monde du 31 octobre 2002
L'auteur, ancien ministre britannique, est député (travailliste) de Hartlepool et préside Policy Network, groupe de réflexion européen
Face à la crise irakienne actuelle, nous avons plusieurs défis à relever. Tout d'abord, c'est un test capital pour les Nations unies. Jusqu'à présent, Saddam Hussein a pu rester confortablement assis et regarder l'ONU s'emmêler les pieds, ne sachant que faire de la menace qu'il représente. Depuis dix ans, il renie en toute impunité les engagements qu'il avait pris en signant la fin de la guerre du Golfe - notamment l'élimination de toutes les armes de destruction massive de l'Irak. Une question essentielle se pose donc à l'ONU : si l'Organisation ne veut pas - ou ne peut pas - imposer la mise en œuvre de ses décisions sur cette question, quel espoir y a-t-il pour son efficacité à l'avenir, en cas de circonstances similaires ? L'ONU est censée être au cœur du nouvel ordre international de l'après-guerre froide auquel nous, représentants de la gauche de progrès, aspirons. Pourtant, elle semble encore loin d'une telle transformation.
Mais la crise irakienne est aussi un défi pour l'alliance transatlantique. Il faut bien comprendre la tension accrue dans les relations entre l'Amérique et l'Europe : nombre d'Européens s'inquiètent tout autant de l'attitude de la superpuissance que des menaces auxquelles elle répond, pour sa sécurité comme pour la nôtre. Néanmoins, les discours de certaines personnalités européennes laissent parfois penser qu'elles préféreraient voir les Etats-Unis obligés de se replier plutôt que d'assister à une défaite de Saddam Hussein. Il s'agit là d'une grave confusion des valeurs, qui représente une profonde division dans l'opinion quant à l'évaluation de la menace que font peser les armes chimiques et biologiques de Saddam et le développement de ses capacités nucléaires.
Depuis un an, la perception de cette crise s'est à l'évidence teintée de négatif. Après les attaques contre l'Amérique du 11 septembre 2001, la solidarité transatlantique s'était ravivée, et chacun parlait de la guerre de la communauté internationale contre le terrorisme. Aujourd'hui, la guerre semble être uniquement aux mains des Américains. Il y a un an, chacun se contentait apparemment de suivre la direction prise par les Américains. Aujourd'hui, cette même gestion est considérée comme un désir d'hégémonie. Les carences de la diplomatie internationale de l'Amérique et les difficultés de ses dirigeants à s'adresser au monde dans le langage internationalement codifié y ont contribué. Mais il s'agit d'un véritable paradoxe : si la majeure partie du public est aujourd'hui bien plus informée des menaces diverses qui nous guettent - le terrorisme international et les armes de destruction massive, qui sont liés, et l'enthousiasme de certains groupes ou cellules à attaquer des civils occidentaux innocents -, de plus en plus d'Européens sont réticents à l'idée de s'engager dans une action sérieuse destinée à combattre ces menaces. Et notamment - mais pas uniquement - à gauche. Bien que les Européens aient tout autant intérêt à combattre le terrorisme que les Etats-Unis, l'attitude de l'Europe démontre un grave manque de confiance en soi et la présence de doutes quant aux mesures de sécurité à prendre.
Et c'est bien là que se trouve le troisième défi, auquel devra répondre la gauche de progrès. Quelle réaction avoir face à cette priorité politique au niveau international ? Oublions un instant les arguments (ou préjugés) des partisans du simple antiaméricanisme. Nul doute : si l'Amérique était l'amie de Saddam, les mêmes critiques de gauche seraient les premiers à condamner l'Amérique et à exiger la chute de Saddam en tant que grave contrevenant au respect des droits humains dans son pays. Il existe des arguments plus légitimes pour questionner les motivations de l'Amérique. Par exemple, le fait que la guerre contre la terreur islamiste ne puisse être gagnée par la force seule : il est nécessaire de mettre en place toute une série d'instruments pour combattre ce réel danger : politiques, diplomatiques et économiques, à court et à long terme. Je suis de ceux qui pensent qu'il faut convaincre ceux qui tolèrent, voire soutiennent, des groupes de terreur islamiste du bien-fondé global de l'attitude de l'Occident, et pas seulement de ses buts. Cependant, adopter des mesures destinées à apporter plus de justice et à mieux distribuer les fruits de l'économie mondialisée signifie prendre une direction unique, au niveau international, pour toutes ces questions. Il faut donc activement rechercher le soutien de l'Amérique à ce projet. Mais dans quelle mesure apportera-t-elle son soutien à la solution de problèmes internationaux urgents - règlement du conflit au Proche-Orient, combat contre la pauvreté en Afrique ou protection de l'environnement mondial - si l'on ne lui prouve pas avec clarté que la solution aux crises dans le monde passe par des actions multilatérales, et non pas unilatérales ?
Ainsi de l'Irak et des Nations unies : si le Conseil de sécurité ne fait preuve ni d'unité ni de volonté pour désarmer Saddam, s'il choisit de ne pas concrétiser les résolutions de l'ONU en la matière, pourquoi l'Amérique emprunterait-elle le chemin du multilatéralisme à l'avenir ? Je suis de ceux qui pensent qu'il faut faire face à l'unilatéralisme de l'Amérique. Mais la meilleure façon de le vaincre, c'est sans aucun doute de prouver que le multilatéralisme fonctionne. Là se trouve le défi pour la gauche de progrès. Allons-nous laisser ces doutes, qui sont pour certains du dégoût, face à l'Amérique prendre le dessus sur notre souhait de voir l'Irak désarmé ? Ou allons-nous faire fonctionner la machine de l'ONU - seule façon d'éviter la guerre en Irak et de persuader Saddam de choisir le désarmement - et rendre possibles des recours ultérieurs à la voie internationale ? Les semaines, les mois à venir nous le diront.
Traduit de l'anglais par Emmanuelle Rivière    haut
 
Erasmus : un million de pionniers
Le succès du programme d'échanges universitaires de l'Union est la preuve vivante du visage humain et culturel d'une Europe souvent décrite comme abstraite et sans âme
 
par ROMANO PRODI, président de la Commission européenne, publié dans Libération le 28 octobre 2002
Ces jours-ci, l'Europe tout entière fête le grand succès du programme Erasmus, initiative qui permet aux jeunes étudiants européens de faire une partie de leurs études dans un autre pays du continent. C'est en effet cette année qu'a été enregistré le millionième participant à ce programme communautaire. Imaginez une grande ville de la dimension de Bruxelles entièrement peuplée par les disciples d'Erasmus : 1 million de pionniers et d'ambassadeurs d'une véritable citoyenneté européenne, parmi lesquels on compte plus de 150.000 Français -­ chiffre qui semblait encore tout à fait illusoire, lorsque les 3 000 premiers courageux ont fait leurs valises en 1987. A partir de cette date en effet, le programme s'est développé à maints égards. Les étudiants candidats au départ ont dépassé le nombre de 100.000 par an. Les pays participants, initialement au nombre de douze, sont aujourd'hui trente et comprennent notamment les pays d'Europe centrale et orientale (anticipant ainsi au niveau universitaire l'unification imminente et historique de l'Europe). Enfin, les activités concernées se sont multipliées : les échanges d'enseignants, les réseaux universitaires transnationaux, les cycles d'études et les programmes intensifs élaborés avec des partenaires européens se sont ajoutés aux échanges d'étudiants, touchant ainsi, dans les universités de toute l'Europe, plusieurs autres millions d'étudiants.
Incorporé au programme Socrates, qui est plus vaste (et qui est aussi ouvert aux écoles, aux centres de langues et à la formation des adultes), Erasmus s'est développé, non seulement quantitativement, comme en témoignent ces chiffres impressionnants, mais aussi du point de vue de la qualité des échanges d'étudiants : l'amélioration de la préparation linguistique, l'adoption de nouveaux instruments pour la reconnaissance des périodes d'études passées à l'étranger et le renforcement de l'intégration dans la réalité du pays d'accueil ont permis, au fil du temps, de maximiser les effets positifs de l'expérience Erasmus, qui peuvent se résumer en trois points. En premier lieu, il est prouvé qu'étudier et vivre à l'étranger pendant plusieurs mois développe chez l'intéressé un sentiment de confiance en soi et d'estime de soi, ainsi qu'une capacité à résoudre les problèmes et à communiquer, au-delà bien entendu des connaissances linguistiques et culturelles relatives au pays d'accueil. Il s'agit là de qualités et de compétences de plus en plus indispensables pour trouver un emploi, mais surtout un emploi qui corresponde aux études et à la personnalité de chacun. Les anciens étudiants Erasmus tendent à trouver un emploi correspondant à leur niveau d'études et qui comporte souvent une orientation internationale.
En deuxième lieu, la participation à un programme tel qu'Erasmus ne peut que renforcer le sentiment d'appartenance à cette communauté de valeurs et de destins qu'est l'Europe, véritable terreau de la citoyenneté européenne. Le million de jeunes concernés directement ou indirectement ­ avec leur famille et leurs amis ­ par cette expérience qui change la vie d'un individu est en effet la preuve la plus authentique du visage humain, culturel et visible d'une Europe trop souvent décrite comme une entité abstraite, lointaine et sans âme. Erasmus a sans aucun doute fait naître une génération de véritables Européens qui ont compris la valeur inestimable de l'Europe, sans avoir pour autant vécu personnellement les tragédies du siècle passé.
Enfin, Erasmus mais aussi Socrates ont été de formidables instruments d'ouverture et d'européanisation de notre monde universitaire. Traversées par des flux d'étudiants et d'enseignants, intégrées à des réseaux et à des partenariats transnationaux, les universités du Vieux Continent ont fait le pari de l'Europe et mettent aujourd'hui en place ensemble une formation de haut niveau, fondée sur la qualité et la dimension transnationale, la transparence des titres, les nouvelles technologies et l'apprentissage tout au long de la vie. A côté de l'espace européen de la recherche, lui aussi en plein développement, ces initiatives préfigurent une authentique "Europe de la connaissance", dans laquelle les universités jouent bien évidemment un rôle de tout premier ordre. Sur la base de l'expérience Erasmus, nous avons récemment proposé le lancement du programme "Erasmus World", dans le but de rendre les universités européennes plus attrayantes et, plus généralement, de mieux répondre à une nécessité toujours plus grande de disposer d'une recherche de haut niveau en Europe. En effet, pour que l'Europe soit un véritable acteur politique sur la scène internationale, elle doit aussi devenir un centre d'excellence mondiale. Nous devons pour cela développer une offre véritablement européenne, en rendant nos universités plus attrayantes et compétitives, en favorisant la connaissance réciproque et le dialogue entre les cultures, et en renforçant la mobilité des étudiants et des chercheurs dans un monde de plus en plus interdépendant.
Notre proposition, présentée au Parlement européen et au Conseil des ministres, permet à des étudiants de troisième cycle et à des professeurs du monde entier de suivre des cours et d'enseigner dans le cadre de masters européens dans les universités de divers Etats membres de l'Union. Elle permet aussi à nos étudiants et professeurs d'effectuer une partie de leurs études dans des universités de pays tiers. Les masters européens regrouperont les universités de toute l'Europe et les diplômes délivrés seront reconnus dans tous les Etats membres.
A côté de ces succès indéniables, les ombres ne manquent cependant pas au tableau de ces quinze années de mise en oeuvre du programme Erasmus. Elles apparaissent surtout, cela va de soi, dans la phase initiale du programme : bourses jugées insuffisantes (même si la bourse Erasmus n'est qu'une simple aide à la mobilité et non une véritable bourse d'études pour un séjour à l'étranger), problèmes de reconnaissance des examens, difficultés pratiques pour les étudiants (recherche de logement, etc.). La situation s'est toutefois améliorée au fil des ans, grâce à l'oeuvre conjointe de la Commission européenne, des ministères de l'Education et de leurs agences Erasmus, des représentants des universités et des étudiants. Aujourd'hui, plus de 90 % des étudiants Erasmus s'estiment a posteriori satisfaits ou très satisfaits de leur expérience de vie et plus de 80 % sont également satisfaits de leur expérience universitaire : étudier et vivre à l'étranger dans un cadre organisé change la vie d'une personne et reste une expérience qui n'a pas de prix. Nous nous penchons actuellement sur les moyens d'améliorer encore le programme Erasmus, afin de tenir compte des principaux besoins exprimés par les étudiants et les universités.
La "semaine Erasmus", célébrée dans les universités européennes sous l'impulsion de la Commission et en particulier de Mme Viviane Reding, commissaire responsable de l'Education, s'est voulue un moment de fête pour ceux qui, dans les universités et les institutions publiques, ont fait de ce programme un succès grâce à la motivation et à l'enthousiasme qu'il a su et sait encore susciter. Elle devait aussi renforcer la visibilité de cette initiative unique, qui mériterait peut-être à l'avenir plus d'attention et davantage de moyens adaptés si l'on veut effectivement atteindre 10 % de la population estudiantine, comme le souhaite le Parlement européen. Erasmus est l'histoire d'une réussite de l'Union, sans aucun doute emblématique compte tenu de sa double valeur ajoutée : celle du soutien de la mobilité des étudiants en Europe et celle du rapprochement de l'Europe de tous les étudiants.    haut
 

Hommage - Lionel Ghorra, un aventurier sur le chemin de la culture

par ABDO EL-KAHI, publié dans l'Orient-le Jour le 25 octobre 2002

Dans le prolongement des nombreuses activités organisées à l’occasion du Sommet de la francophonie, le club culturel La Pléïade et le club social et culturel d’Adonis organisent aujourd’hui, vendredi, à Zouk Mosbeh, une cérémonie en mémoire de trois grands penseurs et intellectuels francophones qui ont résidé à Zouk Mosbeh : l’écrivain Georges Schéhadé, le psychiatre Edouard Azouri et Lionel Ghorra. La cérémonie aura lieu sous le patronage de la municipalité de Zouk Mosbeh. Un rassemblement est prévu à 17 heures devant le siège du conseil municipal, face à l’église Notre-Dame du Rosaire. Les personnes présentes se dirigeront à pied vers les domiciles respectifs de Georges Schéhadé, Edouard Azouri et Lionel Ghorra afin de lever le voile sur les plaques commémoratives placées par la municipalité de Zouk Mosbeh à l’entrée des trois résidences. A cette occasion, M. Abdo el-Kaï, chercheur universitaire et professeur de sociologie à l’Université Saint-Joseph, nous communique un hommage à Lionel Ghorra, qui avait fondé au sein du ministère du Tourisme "L’accueil des jeunes", un organisme placé au service des jeunes Libanais et étrangers soucieux de connaître les sites touristiques et archéologiques du pays. Lionel Ghorra a été également, avec Sami Karkabé, l’un des principaux promoteurs du club de spéléologie du Liban. On lui doit aussi la promotion et le développement de la grotte de Jeïta. 
Je l’ai connu comme responsable du bureau de tourisme des jeunes et je l’ai retrouvé à Zouk Mosbeh comme retraité "mutant", comme il se plaisait alors à se définir ; toujours aussi aventurier sur le chemin de l’altérité et de la culture, s’adressant aux jeunes, aux enfants et à tous avec une jeunesse d’esprit qui défie la durée et balaie le temps. Evidemment qu’il était francophone, avec son accent parisien défiant les intellectuels qui fréquentent le Café de Flore, boulevard Saint-Germain. Mais sa francophonie était plus spécifiquement culturelle, je dirais même spirituelle, parce qu’à travers lui, cette francophonie en arrivait à colorer sans déteindre les paysages qu’elle touchait. Elle chantait à la musique qu’elle puisait de la profondeur du Liban, cœur de l’Orient et résonnant des échos de l’Occident sur les flancs de ses montagnes. Elle s’exprimait à la lumière du siècle des Lumières, de l’école de Vienne, du théâtre classique à ses origines grecques (Sophocle) et dans ses répercussions shakespeariennes, ainsi que celles se réclamant de la langue et l’art de Molière, Racine, Corneille, ou enfin du théâtre moderne en s’arrêtant particulièrement sur Ionesco. Et le dialoguait sans faire taire, à la recherche de nouveaux arguments pour relancer l’envie de la discussion et renouer les liens entre ceux qui y participaient. 
Fils de Zahlé, un des hauts lieux de la Békaa, il réussissait par sa francophonie à apaiser les gémissements de ses origines et de ses racines fondatrices de son cachet culturel et de sa spécificité identitaire de départ, en les invitant à se mesurer à la hauteur de la culture à laquelle il aspirait. Cette culture se déclinait et se laissait construire, et s’emmagasiner en lui et dans son environnement sur les chemins de son voyage, un voyage qu’il a entamé étant jeune et qu’il a terminé en franchissant la barrière de la mort. Dans ce voyage, qu’il effectuait à travers ciel, mer et terre, livres, musique et art dans toutes ses expressions, il emportait toujours sa montagne, la montagne libanaise, sans oublier la plaine et les vagues qui bavardent sur les rivages qu’elles côtoient. Il transportait son Liban pour lui faire visiter le monde, l’ouvrir sur les horizons que dessinent d’autres mers et océans, et le faire accueillir sur tous les rivages par ceux et celles qui, comme lui, étaient assoiffés de brassage de langues et de cultures, parce qu’ils retrouvaient dans ce brassage, le sens de leur recherche : l’Universel et l’Humain.
Dans son voyage, il apprenait aussi à son Liban, qu’il chérissait, à accueillir tous ceux qui apprécient l’escalade de ses cimes sans craindre de faire baigner leurs pieds dans les flots qui caressent les flancs de ses montagnes, transformés en falaises ou en sable doux, pour recevoir les voyageurs avec leurs idées et cultures.
Devenu retraité et rêvant de poursuivre son voyage, il atterrit à Zouk Mosbeh. Il y trouve son lieu, son terroir. C’est un village qui se transforme en ville, en se désordonnant certes, mais en gardant quelques lieux cachés dans la nature, et en préservant des signes d’une culture à la recherche d’elle-même. Curieux comme il l’était, il y trouva sa maison de prédilection. Cette maison et le jardin qui l’entoure sont devenus pour lui un lieu, où la pierre s’exprime en histoire et où l’architecture raconte les récits de maçons porteurs d’un savoir-faire et d’une sagesse que le temps n’a pu user, revalorisés comme ils l’ont été par l’esprit aiguisé et l’âme noble de Lionel Ghorra et de ses visiteurs et compagnons. Lionel a tout compris, en atterrissant dans cette maison. Il s’y est installé et a ouvert sa porte à tous ceux qui sont sensibles. Il y demeura en l’investissant de sa francophonie porteuse d’humanisme, d’art, de civisme et de sensibilité à la nature ainsi qu’à l’environnement. il s’y est investi effectivement lui-même, comme dans une mission, auprès des Libanais et des visiteurs étrangers. Cette maison est devenue ainsi un lieu d’accueil, où l’on se regroupait, dialoguait, pratiquait le théâtre, la musique ou autres activités artistiques, participait à des campagnes pour sauvegarder l’environnement etc., ou tout simplement assistait aux représentations, spectacles, conférences et autres.    haut
 
Bientôt la première étude sur les fossiles végétaux du Liban
Recherche scientifique - Un bond de quelques millions d’années en arrière
 
par SUZANNE BAAKLINI, publié dans l'Orient-le Jour le 25 octobre 2002
Si les spécimens de flore et de faune fossilisés ont été figés dans le temps par un concours de circonstances géologiques bien particulier, c’est qu’ils renferment en eux la mémoire d’époques révolues, témoins silencieux de l’évolution des espèces. La diversité et le nombre impressionnant de fossiles au Liban ont attiré l’attention de collectionneurs, amateurs avertis. Sachant que des études ont déjà été entreprises sur la faune fossilisée (notamment les poissons), les Drs Edouard Makhoul et Magid Abi Saab, médecins de leur état, ont pris l’initiative, avec un groupe de passionnés de paléontologie dont des professeurs de l’Université libanaise, de lancer une action qui permette de mieux décrypter le message des fossiles d’espèces végétales, beaucoup plus rares que les autres. 
Il y a trois ans, le Dr Makhoul, propriétaire d’une collection de fossiles végétaux qu’il a toujours désiré mettre au profit de la science, entreprend de contacter Georges Barale, professeur en paléobotanique à l’Université Claude Bernard Lyon I. L’intérêt de l’expert français pour les fossiles trouvés au Liban s’est accru lors d’une visite qu’il a effectuée au pays l’année dernière, et au cours de laquelle il a fait le tour de plusieurs gisements. Depuis, des échantillons sont envoyés par le Dr Makhoul au laboratoire de l’université lyonnaise, et la première étude approfondie sur la paléobotanique au Liban a été mise sur les rails. Le Pr Barale donnera une conférence le 8 novembre prochain aux Créneaux, à Achrafié, à 19h30, intitulée : "La flore au cours des temps géologiques. Intérêt des gisements libanais". C’est au cours de cette conférence qu’il exposera les premiers résultats de sa recherche. Sans vouloir anticiper les premières conclusions de l’expert français, le Dr Makhoul peut cependant certifier que "l’étude sera à même de révéler l’existence d’espèces inconnues jusqu’alors et de recueillir de nouvelles données sur des espèces connues". 
La collection de fossiles d’espèces végétales du Dr Makhoul provient presque entièrement d’un gisement à Nammoura, sur les hauteurs de Nahr Ibrahim (caza de Jbeil), à 500 mètres d’altitude. Feuilles d’arbres, plantes terrestres et aquatiques s’ajoutent aux coraux, aux coquillages, aux invertébrés, aux dents de requins, etc. C’est le village de Mazraat Bani Saab (caza de Bécharré) qui détient le record en matière de coraux trouvés entiers, comme l’indique le Dr Abi Saab, originaire de cette région riche en fossiles de tout genre. Parlant du gisement de Nammoura, le Dr Makhoul indique qu’il a dû comporter, il y a des millions d’années, des îlots de terre ferme dans des étendues d’eau, d’où le fait qu’on y trouve des fossiles de plantes terrestres et aquatiques. Les feuilles d’arbres fossilisées prouvent l’existence de forêts denses à cet endroit, notamment formées d’espèces qui peuplent toujours notre région, comme les conifères par exemple.
Des blocs qui s’ouvrent comme un livre
Ce site, comme le reste du Liban, a une autre particularité : il est situé sur la frontière entre deux formations géologiques, la plaque arabique et la plaque d’Eurasie. "Il s’agit de toute évidence d’un amalgame de ces deux formations, explique le Dr Makhoul. Il reste à déterminer si les fossiles trouvés sont ceux de plantes caractéristiques des deux régions, ou si cette flore est une sorte de mélange qui serait, à ce moment-là, très particulière." Le gisement est également riche en poissons - surtout des requins -, en tortues, en reptiles, en insectes... "Il n’est pas facile de tomber sur un fossile, précise cependant ce passionné de paléobotanique. Nous passons des journées entières sur le site avant de trouver un spécimen." D’ailleurs, il n’y a aucun moyen de vérifier si un bloc de pierre renferme un fossile ou non. C’est par tâtonnement qu’on découvre ces petites merveilles. Il faut casser le bloc qui s’ouvre en deux sous l’effet du choc, comme un livre, d’où le fait que les parois sont lisses. Parfois une tache brune attire l’attention d’un œil exercé. Mais c’est le hasard qui joue le plus grand rôle dans cette drôle de chasse. 
Les fossiles sont assez communs au Liban. Ils sont variés et datent d’ères géologiques différentes, allant du jurassique (plus de 150 millions d’années), au crétacé (plus de 60 millions d’années), au tertiaire (environ 40 millions d’années). Leur formation est due à un phénomène géologique très particulier auquel ont été exposés ces spécimens animaux et végétaux à leur mort, il y a des millions d’années : quand le cadavre se retrouve au fond de l’eau, s’il est recouvert très rapidement de tourbe ou de sable et donc privé d’oxygène, il se fossilise au lieu de se décomposer. Avec le temps, toute matière organique disparaît, d’où le fait que la trace visible n’est qu’une empreinte minérale. Fascinant. Interrogé sur la réelle portée de l’étude préparée actuellement par le Pr Barale, le Dr Abi Saab souligne qu’elle présente trois avantages majeurs : une importance scientifique pure qui permet de répertorier les espèces ayant vécu dans cette région du monde, un intérêt culturel et touristique fondé sur une mise en valeur des richesses naturelles du Liban, et une occasion de mieux connaître l’environnement et de lutter contre les problèmes écologiques. "Une grande partie des régions libanaises est riche en fossiles, explique-t-il. L’expansion urbaine peut causer la perte de gisements précieux. Nous voulons attirer l’attention des auteurs du futur plan d’urbanisme national sur la nécessité d’inclure l’étude du sol dans les procédures d’obtention des permis de construction, afin de protéger cette richesse naturelle." Il faut noter également que cette étude constituera le premier document complet sur l’histoire de la flore et son évolution au Liban.    haut
 
L'Europe et son héritage religieux
Valéry Giscard d'Estaing, président de la Convention, rencontre aujourd'hui le Pape
 
par JOSEPH YACOUB, publié dans le Figaro le 31 octobre 2002
L'auteur est professeur de relations internationales à l'université catholique de Lyon. A publié Au nom de Dieu. Les guerres de religion d'aujourd'hui et de demain (Lattès).
L'Union européenne est en pleine discussion sur sa future Constitution. Le président de la Convention sur l'avenir de l'Europe, Valéry Giscard d'Estaing, vient de présenter une première "architecture". Une question, et non des moindres, fait problème, celle de la dimension spirituelle de l'Europe. VGE sera reçu aujourd'hui par le Pape, à Rome. On se souvient du rejet par la France de toute référence à l' "héritage religieux" dans la charte européenne des droits fondamentaux adoptée à Nice. Quelle est la situation religieuse en Europe et quel est le statut du fait religieux dans ses Constitutions nationales ? Le fait religieux en Europe s'inscrit dans une histoire et il est sous-tendu par une philosophie. La laïcisation/sécularisation de l'Etat s'est faite d'une manière lente et dans un contexte conflictuel, voire dramatique. Les traces de l'histoire inscrites partout dans le paysage nous le rappellent. Les conflits entre la Réforme, la Contre-Réforme et l'orthodoxie sont loin d'être terminés. La liberté religieuse fut la première liberté accordée. Mais vu l'importance et la sensibilité qui entoure cette question, elle a toujours soulevé des passions et des controverses.
On peut dire que le sécularisme est globalement une réalité et la laïcité une norme commune à l'Europe. Il s'agit fondamentalement du règne de l'individu et de la raison, de la séparation du spirituel et du temporel, des sphères publique et privée, de la non-discrimination et de la non-ingérence dans les affaires internes des communautés religieuses. La liberté de conscience et de religion est reconnue, mais ses manifestations s'exercent dans le cadre de systèmes de relation différents selon les Etats, où chaque pays définit souverainement sa politique à l'égard des institutions religieuses. Par conséquent, les pratiques administratives peuvent varier d'un Etat à l'autre, allant d'une laïcité souple à une laïcité très stricte. A ce propos, il n'existe pas de normes européennes communes. C'est que l'Etat séculier/laïc, théoriquement neutre et impartial, porte la marque de l'histoire, des mentalités et l'empreinte des personnalités au pouvoir qui conçoivent et adoptent les lois. Cela est d'autant plus visible avec les élargissements successifs de l'Europe. Ainsi l'Europe catholique, anglicane et réformée, voit son champ historique s'étendre à l'orthodoxie, au judaïsme et à l'islam est-européens. Or les pays européens ont connu des histoires différentes et suivi parfois des trajectoires séparées, voire opposées. D'ailleurs, dans les limites à l'exercice de la liberté de religion et le contrôle des institutions juridiques ecclésiastiques, certains Etats (la Grèce) vont jusqu'à interdire le prosélytisme par réflexe de défense et par peur de ce qui est perçu comme envahissement.
On a ainsi une panoplie de relations institutionnelles et des types de rapport qui se déclinent distinctement entre les Etats, les Eglises et les institutions religieuses. Dans ce cadre, même s'il est affirmé - théoriquement - qu'aucune confession n'aura le caractère de religion d'Etat et que chacun dans son domaine est indépendant et souverain, il n'en reste pas moins que l'Europe connaît, sous le poids de la tradition et en raison des particularités historiques et sociologiques, des Eglises d'Etat nationales et établies, des Eglises dominantes religieusement majoritaires, autocéphales ou autonomes, d'autres régies par le système concordataire. Certains Etats européens participent au financement des communautés religieuses, qui peut prendre des formes diverses selon les pays, comme en Allemagne, au Danemark, en Espagne et en Italie. Certaines Constitutions font obligation au souverain d'être membre de l'Eglise dominante laquelle bénéficie d'un soutien financier direct des pouvoirs publics. D'autres invoquent Dieu, l'autorité divine, la Très Sainte Trinité, consubstantielle et indivisible, notre Divin Seigneur Jésus-Christ, les saintes Ecritures. Sous cet angle, la Grèce est le pays le plus chrétien (orthodoxe) et le moins laïc de l'Union européenne. Le statut de l'Eglise orthodoxe est fixé dans la première partie de la Constitution avant celui des citoyens (deuxième partie). La foi orthodoxe reste la religion officielle de l'Etat grec et, de ce fait, l'Eglise orthodoxe bénéficie d'importants financements de la part de l'Etat.
Au sein d'Etats fédéraux comme l'Allemagne et l'Autriche, le statut des religions varie selon les Länder (Bavière, Brême, Hambourg...). Au Tyrol (Autriche), où 90 % de la population est catholique, le crucifix est partout. En République d'Irlande, la religion catholique est un référent identitaire majeur. En effet, la Constitution irlandaise est adoptée et promulguée "au nom de la Très Sainte Trinité, dont dérive toute puissance et à qui il faut rapporter, comme à notre but suprême, toutes les actions des hommes et des Etats". Le peuple d'Irlande, ajoute le préambule, reconnaît avec humilité toutes ses obligations envers son Divin Seigneur Jésus-Christ, qui a soutenu "nos pères pendant des siècles d'épreuves, évoquant avec gratitude leurs luttes héroïques et implacables pour retrouver la juste indépendance de notre nation (...)". Tous les pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire du gouvernement proviennent, "sous l'autorité divine", du peuple.
Dans les pays nordiques (Suède, Norvège, Danemark), le lien est étroit entre l'Eglise et l'Etat. Ici le luthéranisme a une position privilégiée par rapport aux autres confessions, malgré la baisse très sensible des pratiques religieuses. Dans ces pays, les Eglises dominantes accomplissent des tâches publiques et plusieurs actes de la vie civique (enregistrement à l'état civil et pompes funèbres au Danemark...), et les gouvernements soutiennent financièrement ces Eglises. En Norvège, conformément à la Constitution, la religion évangélique luthérienne est la religion d'Etat et les habitants qui la professent sont tenus d'y élever leurs enfants (art. 2). Pays longtemps d'uniformité religieuse, la tradition de l'Eglise d'Etat au Danemark - l'Eglise nationale évangélique luthérienne - remonte à la Réforme, à 1536. En Grande-Bretagne, des liens institutionnels étroits lient l'Eglise anglicane, qui est l'Eglise officielle, aux autorités britanniques.
Ailleurs, les pouvoirs publics tiennent compte des croyances religieuses de la société et entretiennent des relations de coopération avec l'Eglise nationale prédominante, comme en Espagne et en Italie. Il faut rappeler à ce sujet que le Comité des droits de l'homme de l'ONU estime que le fait qu'une religion soit reconnue en tant que religion d'Etat ou qu'elle est établie en tant que religion officielle ou traditionnelle, ou que ses adeptes représentent la majorité de la population, n'est pas en soi en contradiction avec les droits de l'homme. Mais il précise cependant que cette donnée ne doit pas entraîner une discrimination quelconque contre les adeptes d'autres religions et minorités. Des règles juridiques générales, applicables à l'ensemble des pays européens en matière religieuse, ont été adoptées de nature à renforcer la démocratie et à faire progresser l'Etat de droit. Les principes d'égalité, de non-discrimination et de sécularité sont affirmés. Mais les manifestations de la reconnaissance religieuse et confessionnelle revêtent des formes diverses dans les pays européens, en raison des contextes géographique, historique, culturel et idéologique différents. La laïcité se décline donc au pluriel.
Dans cette Europe qui poursuit son intégration, qui s'élargit sans cesse et qui approfondit son identité, dans ce monde en quête de sens et en crise d'autorité, dans cet univers qui voit réémerger le religieux, l'introduction de Dieu dans le préambule de la future Constitution européenne et la reconnaissance de son patrimoine religieux, signifierait d'abord une fidélité à la tradition et aux racines bimillénaires dont les signes sont visibles partout. En outre, cela contribuerait à mieux structurer la personnalité de base européenne souvent secouée par la culpabilité et rongée par le doute. L'Europe est diverse mais elle est aussi chrétienne comme d'autres mondes sont musulmans, hindous, bouddhistes, taoïstes ou animistes. Le dire n'est en rien préjudiciable aux autres religions présentes dans ce continent comme le judaïsme et l'islam. L'historicité d'une religion sur un territoire se mesure dans la durée. Le reconnaître solennellement, l'affirmer et l'incorporer dans les considérants préambulaires de la loi fondamentale, sans effet juridique, ne porte aucunement atteinte aux autres croyances et convictions. Au contraire, cela permet de mieux se définir dans le débat avec les autres religions.    haut
 
Rencontre - Zad Moultaka entre "mouachahates" et "zajal"
 
par EDGAR DAVIDIAN, publié dans l'Orient-le Jour le 29 octobre 2002 

Passage éclair de Paris à Beyrouth pour Zad Moultaka. Passage placé sous les feux de l’actualité et des spots de scène puisqu’il est celui qui a ouvert le Sommet de la francophonie au Biel, dans notre capitale, en musique. Eblouissant pianiste et compositeur inspiré (Premier prix du Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris), Zad Moultaka a offert à un aéropage de présidents, de ministres et de personnalités politiques et culturelles (plus de deux mille personnes), venus des quatre coins de la planète, un véritable dialogue des cultures sans avoir recours à la langue française ou arabe. Car la musique est bien un langage universel, perceptible et compris par tous. D’autant plus qu’au programme figurait "les mouachahates", revisitées par ses soins, dont le public a pu apprécier et mesurer l’originalité, l’audace et la nouveauté cet été au Festival de Beiteddine, en deux concerts uniques. Patrimoine musical arabe et prosodie occidentale où Bartok et Schoenberg, sans nul doute, auraient été ravis de pareilles sonorités. Surtout au clavier, quand Zad Moultaka est aux commandes des touches d’ivoire dont il est un champion. Et c’était l’idée (bien judicieuse) du ministre de la Culture, Ghassan Salamé, d’offrir ce bouquet de notes bien de chez nous à nos hôtes étrangers. Lumière donc sur un évènement important et sur les projets d’un musicien pris toujours entre deux avions. 
A-t-il eu le trac devant un parterre aussi exceptionnel ? Telle est la première question qui vient à l’esprit. Et Moultaka d’expliquer, avec son calme habituel : "J’avoue que c’était impressionnant. Le trac, devant une telle audience, bien sûr on l’a. Mais c’est une autre forme de trac. Un trac froid (éclat de rires). J’avais brusquement la sensation d’un "surmoi" multiplié…. Mais une fois les premières mesures bien parties, il ne reste que la musique ! Et je crois que tout cela a été bien reçu et bien perçu." En effet, et Moultaka ne pouvait si bien le dire, puisque la ministre de la Culture du Luxembourg, Mme Erna Hennicot (elle-même élève du Conservatoire de Paris), présente sur les lieux, l’a contacté personnellement, non seulement pour le féliciter mais pour lui proposer une collaboration future avec son pays. D’autres impressions ? "Oui, absolument heureux de jouer en ce lieu (je remercie M. Salamé de m’avoir donné cette opportunité) et convaincu de plus en plus qu’il faut toujours une remise en question de tout patrimoine culturel pour un meilleur départ. Mais j’ai été frappé de voir sur les murs de la salle où on a joué uniquement des photos rappelant l’ancien Beyrouth et pas de trace du présent. Un présent qui doit pourtant toujours nous entretenir de l’avenir…".
A peine remis de ses émotions et refaisant ses valises, Zad Moultaka a toutefois le temps de glisser ces quelques confidences concernant ses projets dans l’immédiat : "Je viens de terminer la bande musicale du film de Bahij Hojeij, La ceinture de feu, qui sort en début de saison prochaine sur les écrans de Beyrouth. Par ailleurs, une maison d’édition internationale veut graver sur disque le concert donné cet été à Beiteddine. Et j’ai une commande pour la Belgique, pour un concert réservé à Selva Morale, une œuvre monumentale de Monteverdi qu’il écrivit à la fin de sa vie. C’est après avoir écouté Anachid que les organisateurs du concert m’ont demandé de travailler avec dix autres compositeurs flamands sur Monteverdi. Dans le même registre je compose un Stabat Mater dans la lignée des œuvres de Pergolèse et Dvorak mais sur un texte arabe signé par May Menassa. Mais en ce moment je peaufine surtout la musique illustrant un long poème en anglais d’Etel Adnan, Five Senses For One Death (Cinq sens pour une mort). Je voudrais aussi dire l’immense succès rencontré par la semaine libanaise à Cahors, où les mouachahates ont clôturé le festival. Personne ne pensait qu’au Liban il y avait un tel niveau de richesse et de diversité culturelles. Mais mon projet favori est celui du "zajal" que je vais revisiter. C’est bien sûr de la poésie, du "polirythme" et du rap avant l’heure." Avec Zad Moultaka, la surprise est toujours de rigueur. A revoir donc probablement l’été prochain dans une joute oratoire où la musique aurait aussi son mot à dire.    haut

 
Paris II permettrait d’économiser automatiquement 1.000 milliards de livres
Freddy Baz : "La croissance réelle de la dette est estimée à 1 % au troisième trimestre"
 
propos recueillis par SIBYLLE RIZK, publiés dans l'Orient-le Jour le 31 octobre 2002

Si elle réussit à remplir les objectifs affichés, la conférence de Paris II, convoquée pour la fin novembre, devrait avoir des "effets positifs mécaniques" sur les finances publiques, sans compter un "effet multiplicateur" sur l’ensemble de l’économie, estime Freddie Baz, conseiller du président de la Banque Audi. Il intervenait hier à l’occasion de la publication des résultats trimestriels du groupe. Dans l’hypothèse où les bailleurs de fonds apporteront une aide de trois milliards de dollars, qu’il s’agisse d’une aide directe ou de garanties pour un emprunt à de meilleures conditions, le gouvernement pourra économiser au moins "1.000 milliards de livres sur le service de la dette, ce qui représente 11 % des dépenses budgétaires et 4 % du PIB", a-t-il dit.
Ce scénario suppose, selon Freddie Baz, que les trois milliards de dollars sur lesquels le Liban pourrait obtenir de meilleures conditions de financement serviront à rembourser les bons du Trésor détenus par la Banque centrale et les échanger contre des emprunts en devises. Le différentiel d’intérêt serait d’environ 10 %, ce qui représente une économie d’environ 300 milliards de livres, explique M. Baz. Parallèlement, si le rachat du portefeuille de bons du Trésor de la Banque centrale se fait en dollars, les réserves en devises de la BDL seront augmentées d’autant ce qui devrait conduire le gouverneur à décider d’une baisse des taux d’intérêt sur la livre. "L’ampleur de cette baisse serait d’au moins 2,5 %, ce qui permettrait de conserver une marge importante entre les taux versés sur le dollar et ceux versés sur la livre, tout en entraînant une économie supplémentaire sur le service de la dette de 700 milliards de livres." Les deux effets combinés représentent une économie de 1.000 milliards de livres. Pour le responsable de la planification stratégique au sein de la Banque Audi, ceci aura pour conséquence essentielle "de, au choix, renforcer l’immunité ou diminuer la vulnérabilité" financière du Liban. En soi, cela ne signifie pas qu’on aura résolu les problèmes du pays, mais le gouvernement aura un an et demi à deux ans de répit pour prendre les mesures nécessaires, ajoute-t-il. "Il faut profiter de la dynamique positive enregistrée au cours du troisième trimestre", déclare Freddie Baz. Cette dynamique a conduit, selon les estimations de la banque, à une croissance réelle de 1 % fin septembre. 
Plusieurs améliorations notées au troisième trimestre dans l’économie réelle (production d’électricité, livraisons de ciment, dérivés pétroliers, etc.) se sont traduites par un renversement de tendance à divers niveaux. En ce qui concerne, par exemple la balance des paiements, le déficit cumulé de 752 millions de dollars enregistré au second semestre a été réduit à un déficit de 236 millions de dollars à la fin du troisième trimestre. Le portefeuille de bons du Trésor détenu par la Banque centrale (qui traduit le phénomène de monétisation de la dette) est tombé à 7.900 milliards de livres fin septembre, après avoir atteint un pic de 9.345 milliards de livres en mai. Il reste toutefois supérieur aux 7.328 milliards de livres comptabilisés fin 2001. De même, la Banque centrale a racheté des dollars sur le marché des changes pour l’équivalent de 920 millions de dollars entre mai et septembre. Enfin, autre indicateur du "climat positif", les capitaux qui sont entrés au Liban au cours des trois mois d’été sont supérieurs de 92 % par rapport à ceux entrés pendant la période correspondante de l’année dernière. Ceci est un "excellent préalable" à Paris II, estime Freddie Baz, selon qui la véritable mesure de l’efficacité de la politique économique du gouvernement sera sa capacité à mobiliser les ressources productives du secteur privé. "Selon les estimations du FMI, le taux d’utilisation des capacités ne dépasse pas les 55 %", explique-t-il. Et de conclure : "En pourcentage, les efforts demandés semblent importants, mais en valeur absolue, les chiffres sont assez faibles, car le Liban est un petit pays et il ne suffit pas de grand-chose pour relancer l’économie." A condition, bien entendu, d’utiliser le délai fourni, le cas échéant, par Paris II pour adopter des politiques efficaces.    haut.

 
Les Indes sanglantes
En 1523, le dominicain castillan Bartolomé de Las Casas entreprend de raconter les atrocités qu'il a vues lors de la conquête des Amériques. Première traduction d'une oeuvre monumentale.
 
par PHILIPPE LANÇON, publié dans Libération le 31 octobre 2002
Bartolomé de Las Casas - Histoire des Indes. Traduit de l'espagnol par Jean-Pierre Clément et Jean-Marie Saint-Lu. Préface et chronologies d'André Saint-Lu. Seuil, trois tomes
En 1514, un clerc trentenaire installé à Cuba, Bartolomé de Las Casas, comprend soudain que le génocide des Indiens mène l'Espagne et ses aventuriers à la ruine et à "l'enfer". Il suit alors le capitaine Panfilo de Narvaez. Ce tueur et conquérant redoutable recherche à Cuba des indigènes en fuite. Dans Histoire des Indes, écrite par la suite, entre 1523 et 1560, c'est à cet instant que Las Casas devient véritablement acteur de son livre : le moment littéraire où l'aventurier, le mémorialiste et le théologien pamphlétaire se confondent ; le moment moral où la crise de conscience d'un homme anticipe celle d'un pays. Il débute page 153, livre troisième, de cette oeuvre pour la première fois traduite (1). Jusque-là, l'auteur ne s'est présenté que brièvement au livre premier, pour préciser qu'il avait célébré la première messe des Indes en 1510 à Saint-Domingue. Cette fois, écrit-il, le gouverneur de Cuba Diego Velazquez vante "un clerc, nommé le licencié Bartolomé de Las Casas, originaire de Séville, un des anciens de l'île Espagnole (Saint-Domingue), prédicateur, que Diego Velazquez aimait et qui, de l'avis de ce dernier, faisait beaucoup de choses bonnes, surtout par ses sermons." Le gouverneur "ordonna au clerc Bartolomé de Las Casas d'accompagner (Narvaez), et je crois qu'il le lui demanda personnellement par lettre".
Devenu plus tard frère dominicain (le grand ordre inquisiteur), théologien reconnu et proche de Charles Quint, Las Casas aurait voulu être le chroniqueur officiel de l'histoire de la conquête des Indes occidentales : il dénonce souvent les Histoires de ses concurrents mémorialistes, parce qu'elles furent écrites soit par des hommes à la solde de tel ou tel conquérant, soit par des "secondes mains" qui, contrairement à lui, n'ont pas vécu l'aventure et ignorent trop de ceux qu'ils décrivent. La mise en scène par lui-même sur le terrain du premier grand défenseur des Indiens est donc essentielle, car elle légitime son travail de chroniqueur-témoin. Il s'évoque à la troisième personne pour objectiver son travail : comme si l'ancien Las Casas, acteur, était un autre, l'un des colons dont il a recueilli le témoignage ou la confidence approximative ("et je crois"), mais aussi un homme touché par l'expérience directe.
Quatre siècles plus tard, Roland Barthes analyse ce dédoublement, si surprenant dans une oeuvre écrite si tôt (mais il est vrai qu'en ces temps inquisitoriaux, chacun se regardait volontiers agir et penser comme s'il était un autre) : "Parler de soi en disant "il" peut vouloir dire : je parle de moi comme d'un peu mort, pris dans une légère brume d'emphase paranoïaque ; ou encore : je parle de moi à la façon de l'acteur brechtien qui doit distancer son personnage ; le "montrer", non l'incarner, et donner à son débit comme une chiquenaude dont l'effet est de décoller le pronom de son nom, l'image de son support, l'imaginaire de son miroir." L'épopée magique et sanglante d'Histoire des Indes suit intimement l'existence de Las Casas. Elle débute par la vie et les voyages de Christophe Colomb ; raconte la conquête progressive des Antilles, de l'Amérique centrale, du Venezuela, de la Floride ; relate les préparatifs ambigus et les débuts de l'expédition mexicaine de Cortès, ce "malin", ce "rusé", dont il apprécie peu le réalisme politique ; et s'achève vers 1520, au moment où Las Casas, nommé responsable d'une tentative de colonisation pacifique, échoue à réformer les moeurs espagnoles à Saint-Domingue. Trois autres livres devaient suivre : il n'eut pas le temps de les écrire.
Colomb ce "héros"
Las Casas a été témoin direct ou indirect de ce qu'il raconte. Aucun des protagonistes ne lui est inconnu : le monde de la conquête est petit. En 1493, à 9 ans, il assiste à l'entrée dans Séville de Christophe Colomb, retour de son premier voyage. C'est un magicien qui débarque. Sept Indiens ayant survécu à la traversée accompagnent le futur "Amiral" : «Je les vis moi-même, ils demeuraient près de l'arc aux statues, à San Nicolas." Colomb apporte également "des perroquets verts, très beaux et aux couleurs éclatantes, et des guaizas, qui sont des masques de perles de coquillages, semblables à des masques d'or emperlé, et des ceintures de la même matière, le tout fabriqué avec un art admirable, avec une grande quantité d'échantillons d'or de grande finesse, et de nombreuses autres choses, jamais vues jusque-là en Espagne, et dont nul n'avait ouï parler". Dans le premier livre d'Histoire des Indes, Las Casas raconte d'autant mieux et plus précisément l'épopée colombienne qu'il a récupéré le premier tome de ses journaux et sans doute fait main basse sur d'autres textes du navigateur.
Le père de l'écrivain, un marchand sévillan, a en effet suivi le Génois dans son second voyage de découverte (1493-1496) : les deux familles étaient liées. Cela explique peut-être le portrait trop flatteur que Las Casas fait de Colomb, aventurier sans scrupule et affamé d'or dont il fait un héros providentiel. Il y a là une contradiction avec ce que l'auteur va ensuite dénoncer : si la conquête a tourné aussi dramatiquement, c'est aussi parce que Colomb ne comprit pas, ou ne voulut pas comprendre, la valeur humaine de ce qu'il découvrait. Sa cupidité annonce celle des autres qui, lorsqu'ils n'accablent pas les Indiens, se trahissent et s'entre-tuent volontiers. Le père de Las Casas avait offert à son fils, âgé de 10 ans, un esclave indien. En 1504, quand le jeune clerc s'installe à Saint-Domingue, il y bénéficie comme tout Espagnol d'une terre coloniale et d'un lot d'Indiens (encomienda) qu'il envoie, comme il se doit, travailler et mourir dans les mines d'or. En vingt ans, les indigènes de Saint-Domingue ont presque disparu. Las Casas quitte l'île en 1512 et s'installe avec un ami à Cuba, terre encore presque vierge. Les Espagnols, écrit-il, "ne sortaient d'un endroit que lorsqu'ils l'avaient détruit et en avaient tué les Indiens, et quand ils voyaient qu'ils ne s'enrichissaient pas, parce que Dieu, comme je l'ai dit, ne voulait pas qu'ils prospérassent grâce à tout ce qu'ils avaient volé et à tous leurs massacres, ils partaient voler et massacrer les gens un peu plus loin."
Le style courant sur les 2.000 pages est là tout entier. La longue phrase espagnole méandreuse, comme chargée de fraises et d'armures, revient sans cesse, de manière circulaire, sur ses affirmations pour les reprendre, les rabâcher, les étoffer, et surtout les commenter. Le ton général est à la verve indignée et, implicitement, au repentir. On y sent l'haleine du prophète et le remords du pécheur. Dieu surplombe tout. L'avenir est sombre. A Cuba, nul ne se préoccupe du sort des Indiens : c'est "à chacun selon sa soif d'or et la souplesse de sa conscience", qui semble grande. "Le père, écrit-il rétrospectivement de lui-même, commença à faire du profit et à envoyer certains de ses Indiens dans les mines, se souciant bien davantage de ces dernières que d'enseigner les premiers, alors que cela aurait dû être son activité principale ; mais à cette époque, le bon père était aussi aveugle en cette matière que les laïcs qu'il avait pour fils, bien qu'il ait toujours traité les Indiens de façon humaine, charitable et miséricordieuse, étant d'un naturel compatissant, et aussi à cause de la connaissance de la loi de Dieu." Las Casas accorde des circonstances atténuantes à celui qu'il fut : il s'accuse d'homicide involontaire.
C'est en suivant Panfilo de Narvaez qu'il semble soudain ne plus supporter le génocide. Les Espagnols vont alors de village en village, comme des prospecteurs, armés d'épées, de mousquetons, de chiens de guerre, et de ce terrifiant animal : le cheval. En face, les Indiens n'opposent que l'angoisse, leurs corps nus et "des armes d'enfants." Ils comprennent vite quel destin d'esclaves les attend. Ils se pendent par familles ou villages entiers. Un esclavagiste malin dit à certains qu'il veut se pendre avec eux : ils décident de ne pas se tuer, craignant de le retrouver dans l'au-delà. Et pendant ce temps, le jeune clerc baptise avec bonté les condamnés.
Dans un marais, près de Camaguey, ces Indiens ont sauvé quelques années plus tôt quatre conquistadors : l'un d'eux leur a laissé une image de la Vierge Marie qu'ils vénèrent. Las Casas a décrit au livre deux l'aventure de ces hommes. Après avoir traversé 120 kilomètres de marécages, assoiffés et affamés, un quarteron de survivants débouche dans un paradis rempli de milliers de poissons, de tortues, d'oiseaux : "Ils trouvèrent tant de pitié et un accueil si plein de compassion chez ces Indiens qu'aucun d'eux n'en aurait pu trouver un meilleur chez ses propres parents." Le mouvement rhétorique de l'écrivain est toujours le même : les Amériques étaient le paradis terrestre ; les Indiens, de nouveaux Adam dont les moeurs évoquent les vertus des anciens, des primitifs, et qu'il ne s'agit que de convertir. Les Espagnols ont tout saccagé par aveuglement et cupidité. Histoire des Indes conte un génocide réel, mais le fait en blanchissant le blanc et en noircissant le noir. Les maladies importées par les Espagnols provoquèrent largement le désastre indien : il en est fait à peine mention, peut-être par ignorance. La conquête devient finalement une seconde Genèse : une illustration de la dégradation du paradis par le chrétien et une image de sa perdition. L'Indien est l'homme avant la chute ; l'Espagnol, ce qu'il en reste après.
Le droit des Indiens
Les descriptions de la nature et des êtres ont une formidable puissance naïve : un véritable eden narratif accompagne celui des hommes. L'arrivée des conquistadors dans un lieu vierge rappelle les Aventures du capitaine Wyatt, ce merveilleux film avec Gary Cooper qui se déroule en Floride. Plus la description est enchantée, plus terrible est la suite. Las Casas défendra les Indiens sa vie entière, jusqu'à sa mort en 1566, à 82 ans. Mais, au fond, il se préoccupe peu de leur culture ; il les voit en catholique ; c'est au salut qu'il pense. Il décrit rarement leurs modes de vie ; il souligne plutôt leurs vertus chrétiennes ou les vices qu'ils n'ont pas. Il doit prouver qu'ils sont de futurs bons chrétiens. Ainsi écrit-il de longs paragraphes pour démontrer qu'on les accuse à tort d'être sodomites, péché majeur.
Las Casas est sans doute comme on l'a dit, avec les ambiguïtés qu'implique la fréquentation assidue des Grands, l'un des premiers "militants des droits de l'homme". Il est aussi le père d'une lignée d'écrivains à la plume adamique : on trouve des échos de son chant au paradis perdu chez Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre, Le Clézio, ou même Lévi-Strauss (qui, cependant, critique sa vision béate et ethnocentriste des Indiens). Certains écologistes pourraient faire un bréviaire de ses descriptions enchantées. Quand Narvaez et lui parviennent au village des marais, ils découvrent une église couverte de belles cotonnades. Le cacique a fui dans la forêt avec l'image de la Vierge qu'on lui avait naguère donnée, de peur qu'on ne la lui reprenne. On le retrouve, le séduit, le convainc de revenir. Ces Indiens réjouissent Las Casas : "La dévotion qu'ils avaient tous, seigneur et sujets, pour Sainte-Marie, et son image était merveilleuse. Ils avaient composé des sortes de motets en couplets et des paroles à la louange de Notre-Dame, qu'ils chantaient pendant leurs danses, qu'ils appelaient areitos, et qui étaient doux et agréables à l'oreille." Tout ce que les Taïnos touchent devient or ; tout ce que les Espagnols touchent devient sang.
Quelques jours plus tard, sans raison apparente, les hommes de Narvaez sortent leurs épées et massacrent soudain des centaines d'habitants paisiblement assis autour de leurs cases. Las Casas court d'un moribond à l'autre pour confesser les morceaux tandis que les Espagnols continuent d'éventrer, décapiter, livrer aux chiens "ces brebis et ces agneaux", "hommes et femmes, enfants et vieillards". Quand Narvaez aperçoit le clerc au milieu des cadavres, il lui dit : "Que pense votre grâce de nos Espagnols et de ce qu'ils viennent de faire ?" Las Casas écrit : "Le clerc répondit, voyant devant lui tant de corps et de morceaux, et pour l'occasion cruel et plein de trouble : "Que je vous envoie tous au diable, eux et vous !" Narvaez avait négligemment observé ce massacre d'un bout à l'autre, sans bouger davantage que s'il eût été de marbre", paisiblement assis sur son cheval. Le prêtre décrit cette scène comme une hallucination trop précise, une sorte d'orgie macabre. Pour la première fois peut-être, on lit le détail d'un génocide. L'avoir vécu ne lui suffit pourtant pas. Ces scènes sont alors fréquentes. Puis c'est un prêtre et un intellectuel : il évolue par l'autorité et par les textes. Un père dominicain indigné lui refuse peu après la confession. Il commence "à considérer la misère et la servitude dont souffraient ces gens." Il lit alors, écrit-il, un passage de l'Ecclésiastique : "Celui qui offre un sacrifice de la substance des pauvres est comme celui qui égorge le fils aux yeux du père. Un peu de pain est la vie des pauvres ; celui qui le leur ôte est un homme de sang." (2)
Peu après, il abandonne ses Indiens et ses terres, prêche aux conquérants leur indignité, puis retourne en Espagne afin d'expliquer au roi comment se comportent ses sujets outre-mer. Son argument est double : agir comme le font les Espagnols est indigne d'un chrétien ; et comment convertir des hommes que l'on tue si vite et qui n'ont qu'une dernière envie : ne pas rejoindre le ciel inventé par leurs assassins ? Les manoeuvres pour approcher du roi moribond, puis du cardinal-régent Cisneros, sont décrites avec une amertume comique. Elles indiquent à quel point Las Casas, lorsqu'il écrira son Histoire, connaît "la carte", comme disait Saint-Simon, et les complexes jeux d'ambitions castillans. Quand il parvient à parler au puissant évêque de Burgos, grand soutien de la conquête, celui-ci s'exclame : "Voyez ce plaisant niais !" Histoire des Indes est plein de ces grandes petites scènes de comédie noire. Partout, en Castille, le discours colonial est déjà en place : si l'on exploite les Indiens, c'est pour leur bien. Ils sont un peuple mineur, incapable de vivre librement. Las Casas est horrifié par l'hypocrisie qui s'en dégage et sait le communiquer. Mais, devenu lui-même homme de pouvoir, il veut aussi montrer que les monarques sont des hommes de bon coeur trompés par un entourage lié aux conquistadors. Les règnes de Charles Quint et de Philippe II infirment cette belle démonstration. L'Espagne du Siècle d'or n'est guère prête, au nom des droits de l'homme, fussent-ils contresignés par Dieu, à renoncer à un système qui provisoirement l'enrichit.
Le manuscrit de l'Histoire sera mis à l'écart pendant trois siècles, pour des raisons politiques puis littéraires (trop bavard, trop digressif). Il n'est pour la première fois publié qu'en 1875. Cependant, à la suite des premiers Dominicains de Saint-Domingue, et malgré son manichéisme répétitif, Las Casas a fissuré la bonne conscience espagnole. En 1524, le conseil des Indes est créé. Le Dominicain, lui, ne sera jamais heureux sur le "terrain" : aussi bien à Saint-Domingue que plus tard au Chiapas, dont il sera évêque, il échouera à réformer les moeurs locales. Les Indiens se révolteront. Les Espagnols voudront le tuer. C'est un homme de lettres, de cour et de débat : l'antithèse de Hernàn Cortès, dont la concubine est indienne et l'empirisme, imprégné de l'idée du métissage. Les quarante dernières années de la vie du dominicain sont vouées à la défense écrite des Indiens. Aux controverses, mémoires, pamphlets, et à cette Histoire des Indes, grand-oeuvre inachevé : livre total, imparfait, apologétique, répétitif, politique, intime, contradictoire, où se mêlent l'anthropologie naissante, le récit biblique, la thèse théologique, le roman d'aventure, les rêves de pureté, l'autofiction, le duel intellectuel, et le travail sur lui-même d'un homme emporté par l'Histoire et ses cadavres.
 
(1) De Las Casas, on connaissait en français son texte le plus fameux, la Très Brève Relation de la destruction des Indes, récit de toutes les atrocités commises par les Espagnols écrit en 1542.
(2) Les textes cités en latin par Las Casas n'ont pas été traduits en français dans l'édition. Quand il les paraphrase, c'est sans importance. Dans ce cas précis, c'est regrettable.    haut
 
Pollutions atmosphériques en Méditerranée
En été, la région reçoit les polluants émis en Europe, en Asie et en Amérique
 
par YVES MISEREY, publié dans le Figaro le 25 octobre 2002
En plein coeur de l'été, la région méditerranéenne est l'une des zones du monde où la pollution atmosphérique est la plus forte. C'est ce que révèle une étude réalisée par une équipe scientifique internationale (1). L'ampleur de cette pollution peut surprendre alors même que la Grèce, la Yougoslavie, les pays du Moyen-Orient et d'Afrique du Nord ne sont pas de gros émetteurs. Elle est due en fait à la circulation des masses d'air qui, en cette période de l'année, transforme le Grande Bleue en carrefour de toutes les pollutions. Dans les couches basses de l'atmosphère (jusqu'à 4 km), affluent une bonne partie de polluants émis par les pays d'Europe de l'Ouest et de l'Est. Plus près du sol, ce sont surtout les aérosols charriés par les masses d'air qui descendent régulièrement du nord en cette période de l'année. Entre 4 km et 8 km d'altitude, on trouve des gaz polluants venus d'Amérique du Nord et d'Asie. Au-dessus de 8 km d'altitude, c'est la pollution d'Asie du Sud qui est transportée dans l'est du bassin par les orages de la mousson. C'est donc un véritable cocktail de polluants qui plane au-dessus de la région.
Principal point noir : l'ozone. Avec plus de 110 microgrammes/m3, les concentrations sur l'ensemble du bassin méditerranéen sont nettement supérieures aux normes européennes. Mais les polluants n'ont pas seulement des incidences sur la santé, ils modifient aussi le climat et le cycle de l'eau dans l'ensemble de la région. C'est le point fort de cette étude basée sur un grand nombre de mesures effectuées à partir d'une station au sol en Crète et par deux avions au cours du mois d'août 2001. La présence d'aérosols issus de l'activité humaine (combustion de fuels fossiles) refroidit l'ensemble du bassin méditerranéen. A cet endroit et pendant l'été, les gaz à effet de serre provoquent un réchauffement équivalent à 3 watts par m2 alors que les aérosols produisent un refroidissement de près de 20 watts par m2 au niveau du sol, soit près de 10 % en tout.
Ce déficit a pour principale conséquence de réduire l'évaporation au sol et, par voie de conséquence, les précipitations. On sait aussi aujourd'hui que les aérosols soufrés réduisent la taille des gouttes d'eau dans les nuages. Sur la carte on voit que ce sont principalement les régions désertiques qui subissent l'impact de ces pollutions ainsi que l'ouest de la Méditerranée. "Les aérosols de pollution étaient plus abondants dans les années 1970 qu'aujourd'hui", relève Jean Sciare, du laboratoire des sciences du climat et de l'environnement (CEA-CNRS), qui a participé à cette étude. "Le pic est derrière nous." On ne peut que s'en réjouir. On s'interroge, en effet, actuellement pour savoir si la sécheresse qui a sévi au Sahel dans les années 1980 n'a pas été en partie provoquée par la pollution qui était alors beaucoup plus importante en Europe. La leçon de cette étude en tous est claire : la pollution n'a pas seulement une incidence sur la santé, elle a aussi un impact climatique conséquent.
(1) Science, 25 octobre 2002.    haut
 
A la soviétique
 
publié dans le Monde du 29 octobre 2002
Rien n'a donc changé à Moscou. Confrontées à l'ignominie d'une prise d'otages, les autorités russes ont réagi "à la soviétique". L'assaut lancé, samedi matin 26 octobre, contre le théâtre moscovite où une cinquantaine de terroristes tchétchènes retenaient quelque 800 personnes, a tourné au carnage. Lundi, on comptait 117 morts parmi les otages, outre la quasi-totalité du commando tchétchène. Seuls deux des otages ont été tués par balles. Les autres ont succombé aux effets du gaz utilisé par les forces spéciales russes. Près de 400 rescapés étaient hospitalisés, dont plusieurs dizaines, sinon plusieurs centaines, dans un état grave - gazés eux aussi. Tout dans cette affaire rappelle l'ère soviétique. L'objectif, d'abord. La priorité pour Vladimir Poutine n'est pas la vie des otages. Le président russe veut avant tout rétablir "l'ordre" : c'est le pouvoir du Kremlin qui est défié, et rien ne compte plus que de le rétablir. La manière, ensuite. L'emploi brutal de la force : les forces spéciales ont reconnu avoir "surdosé" les quantités de gaz utilisées pour saturer le théâtre. Le secret aussi : quarante-huit heures après le drame, les autorités se refusaient toujours à dire quel type de gaz elles avaient employé. Nombre de médecins se sont plaints - se plaignent encore - de ne pouvoir soigner les rescapés faute de connaître la nature de la substance qu'ils ont ingérée. Toutes les hypothèses courent, toutes vraisemblables, et notamment celle d'un gaz interdit par la convention sur les armes chimiques. Questions terribles encore : Pourquoi interdit-on aux familles de venir voir les blessés ? Pourquoi se refuse-t-on à la moindre précision sur les séquelles possibles de l'inhalation de ce gaz ?
Opacité, obsession du secret militaire, mensonges d'Etat, manipulation de l'opinion, mépris absolu de la vie humaine : la marque du soviétisme est là. Pour un moment peut-être, M. Poutine verra son image renforcée dans l'opinion russe. Ailleurs, le président ne sort pas grandi de cet épisode sinistre : il confirme son profil d'autocrate sans scrupule. Si elles se comportent ainsi à Moscou, on imagine la manière dont usent les forces spéciales russes en Tchétchénie... Certains dirigeants occidentaux ne se sont pas grandis non plus, qui ont jugé devoir féliciter M. Poutine. Il faut que ceux-là comprennent qu'il y a une opinion internationale informée. Elle sait les nécessités de la lutte contre l'islamisme radical. Mais il ne sert à rien - sinon à galvauder les mots et leur sens - d'insulter son intelligence en continuant à lui servir la soupe rhétorique indigeste que l'on paraît tant apprécier à la Maison Blanche et au Kremlin : le combat contre le terrorisme justifierait tout, les amalgames et le refus de traiter les conflits régionaux - au Cachemire, au Proche-Orient, en Tchétchénie. Cette opinion sait que, si Saddam Hussein est coupable de crimes contre l'humanité contre ses Kurdes, alors Vladimir Poutine l'est aussi pour le traitement infligé à la Tchétchénie. Ce qui est en jeu, c'est la crédibilité de la lutte antiterroriste.    haut
 
 
 
 
 
Copyright 2002 RJLiban