Accueil
Revue de presse
Communiqués
Interviews
Reportages
Bibliographie
Arts-spectacles
Portraits
Tourisme  
Archéologie  
Religion
Emigration
Météo
 

Liste résumée       Liste détaillée       Numéro suivant       Numéro précédent       Format impression

PRESSE  RJLIBAN  N°79  du 27 octobre 2002  

                                       

  
Daniel Rondeau : "La politique américaine manque de lisibilité démocratique"

Idées - Les leçons du IXe Sommet de la francophonie

 

propos recueillis par JOSEPH MACE-SCARON, publiés dans le Figaro le 25 octobre 2002

Invité personnel de Jacques Chirac tout comme Hélène Carrère-d'Encausse, Maurice Druon ou Denis Tillinac, l'écrivain Daniel Rondeau a assisté au IXe Sommet de la francophonie. Depuis la publication de Chronique du Liban rebelle, l'auteur flamboyant d' Istanbul (Nil éditions, 265 p.) n'était pas revenu dans ce pays.
* Quelles sont les grandes leçons que vous tirez du sommet de la francophonie qui s'est tenu à Beyrouth ?
Ce sommet a eu plusieurs qualités. Il a rappelé l'existence du Liban au monde, apporté aux Libanais un ballon d'oxygène et permis de jeter les bases politiques d'un regroupement de pays décidés à échapper aux excès de nos amis américains, quand ils se focalisent sur l'axe du Mal, et à refuser les intimidations d'un islam dévoyé et criminel. Chirac avait la chance avec lui. Ce sommet tombait à point. Seuls bruits de fond : menaces de guerre, explosions des attentats terroristes. Chacun savait ce dont il ne voulait pas : ni d'une guerre de trop ni du chantage de la terreur. Et il arrivait au moment où le bilan de l'histoire récente, colonisation et décolonisation, est en train de s'achever. Le français, pour les peuples qui continuent de le parler un peu partout dans le monde, n'est plus forcément la langue du colon, de l'impérialiste ou de l'envahisseur, mais elle est devenue "l'autre langue" dont parle Salah Stétié, une langue de dialogue, et où continuent de vivre les idées de Montaigne, de Camus et de quelques autres, et qui semble n'avoir été inventée que "pour vaincre des séparations".
* Qu'avez-vous ressenti en revenant pour la première fois depuis douze ans dans un pays que vous connaissez bien ?
Dans l'avion qui m'emmenait à Beyrouth, je regardais les cartes. Le Liban est toujours traité comme une entité à part, séparée de ses voisins par les pointillés de la frontière, c'est déjà rassurant. Une fois débarqué, le plus gros choc visuel, c'est naturellement la place des Canons, qui témoigne de l'énergie mise en oeuvre pour reconstruire. Cette énergie n'est pas seulement celle du business, de l'argent facile, comme c'est souvent le cas après une guerre, mais celle de tous ceux qui luttent pour survivre en tant que Libanais. Si une petite minorité financière s'est fait une nouvelle pelote en relevant les ruines, le peuple libanais porte toujours les stigmates d'événements qui l'ont emmené au fond du trou, dans l'indifférence des nations démocratiques. Après vingt ans de guerre, de déplacements de population et d'effondrement de l'Etat, les classes moyennes se sont considérablement appauvries. Cet appauvrissement économique s'est doublé d'une crise morale, quasi générale. Sentiment d'avoir été abandonné, doutes sur la réalité du discours démocratique occidental (puisque les démocraties avaient donné le Liban à la Syrie au moment de la guerre du Golfe).
Une partie de l'élite intellectuelle, naturellement issue de toutes les couches sociales, a quitté le Liban, contribuant de fait encore plus, et malgré elle, à son affaissement. Pourtant, et c'est vraiment cela qui m'a surpris, les Libanais me semblent avoir retrouvé une énergie politique vitale. Ils ne pourront recouvrer leur indépendance que le jour où les grandes nations démocratiques le décideront. Ils savent que ce n'est, hélas, pas pour demain, et s'organisent pour durer, en dépit des circonstances, avec une incroyable subtilité. Et cela du bas en haut de la société, et jusqu'au sein même du gouvernement, qui rassemble des hommes sans foi ni loi et d'autres de grande valeur, et attachés à leurs convictions. Ceux-là espèrent que le calendrier international permettra un jour prochain à leur pays de reprendre sa place dans le concert des nations. Chirac à Beryrouth n'a pas dit autre chose et tous les Libanais ont bien reçu son message.
* Comment avez-vous perçu la présence de la Syrie ?
C'est plus qu'une présence, présence des troupes syriennes et des hommes des services de renseignements, c'est une véritable entreprise de syrianisation de la vie politique, militaire et économique. La Syrie exerce des pressions, en permanence, ce fut le cas à chaque élection législative depuis 1992. Il s'agit d'une véritable mainmise qui encourage naturellement les dérives communautaristes, et notamment celles du Hezbollah, pour empêcher à toute force ses opposants de parler d'une seule voix, ceux que l'on voudrait faire passer pour ridicules quand ils s'obstinent à parler de liberté. Il existe pourtant une opposition démocratique, elle s'exprime plus chez les chrétiens que chez les musulmans, en tout cas de façon publique, mais elle continue de témoigner avec force de la vitalité d'une espérance.
* Qu'en est-il du général Aoun ? A-t-il une place dans le nouveau paysage politique et intellectuel qui se dessine ?
Il est une nostalgie, le souvenir d'une occasion manquée, et reste une référence, notamment chez les chrétiens. Des étudiants aounistes ont manifesté pendant le sommet de la francophonie. Je voudrais quand même rappeler que son combat avait été plus large que celui d'une minorité confessionnelle. Il prend même un sens particulier au regard des événements du 11 septembre, et pour deux raisons. La première est que les Libanais avaient été à cette époque les pionniers de la lutte contre le terrorisme. Or c'est le camp du terroriste Assad que finalement les Etats-Unis ont choisi de soutenir, et tout le monde est bien forcé de reconnaître que, de ce point de vue, et sur le moyen terme, surtout si l'on se souvient qu'auparavant les Etats-Unis avaient fait tomber le chah d'Iran avec les conséquences que l'on sait – Khomeyni –, la politique américaine manque pour le moins de lisibilité démocratique. Deuxièmement, les Libanais, à l'époque du printemps de Beyrouth pendant les deux années 1988-1989, ne se contentaient pas de s'opposer à Assad. Ils défendaient leur pays comme un espace de dialogue naturel, j'allais dire natif, entre l'islam et le christianisme.
Le Liban, parce qu'il était à la fois chrétien et musulman, était indispensable à l'intelligence et à la diversité du monde arabe. De ce strict point de vue, il n'est pas exagéré de dire que sa voix manque cruellement aujourd'hui. A nous, Européens ou Occidentaux, mais aussi à l'islam, plus que jamais menacé en profondeur par ses propres fanatiques.    haut
 
En revenant de Beyrouth

 

par CHRISTIAN RIOUX, publié dans le Devoir le 25 octobre 2002

On ne quitte pas une ville comme Beyrouth facilement. Comme on n'y met pas les pieds sans devoir accepter de subir quelques chocs salutaires. Cela fait cinq jours que j'ai quitté la capitale libanaise. J'entends pourtant encore les concerts de klaxons des jeunes mariés filant à vive allure sur les routes à minuit. J'ai beau avoir retrouvé les avenues parisiennes, je fais encore attention de ne pas mettre les pieds dans un trou, comme si je marchais toujours sur les trottoirs défoncés de Beyrouth. Lorsque je traverse la grisaille de ce mois d'octobre, il me semble que je perçois encore au loin cette étrange odeur de menthe, de cumin et de diesel, si caractéristiques de la capitale libanaise. Je reviens de dix jours passés à Beyrouth, convaincu d'une seule chose. Non, je ne vous parlerai pas du glorieux avenir de la Francophonie et surtout pas de notre belle langue française menacée. En arpentant d'est en ouest cette ville mythique, en parlant indistinctement aux maronites, aux chiites et aux Palestiniens, je n'ai pas acquis de certitude autre que celle de notre ignorance crasse du monde arabe.
Vous en voulez un exemple ? Le National Post vient de nous en fournir un qui ne manque pas de piquant. Imaginez que, lors de la cérémonie d'ouverture du sommet de la Francophonie, un collègue a découvert que se cachait parmi les invités un dangereux personnage. L'homme était évidemment barbu et arabe. Il s'agissait du cheikh Hassan Nasrallah, leader du Hezbollah libanais, une organisation chiite pro-iranienne. Scandale ! Le premier ministre canadien avait osé s'asseoir à côté du chef d'un parti classé par Washington parmi les organisations terroristes les plus dangereuses. Le pauvre n'avait pas su reconnaître, parmi tous les barbus qui l'entouraient, celui du Hezbollah. Et la presse de pousser des cris de vierges effarouchées. Après la conférence de presse, où notre pauvre premier ministre avait eu toutes les misères du monde à expliquer qu'il ne rédigeait pas les cartons d'invitation à la place de ses hôtes, je me suis rendu à La Cigale, un petit restaurant situé à deux pas de l'Université américaine de Beyrouth, en plein quartier musulman.
J'ai aussitôt demandé à mes voisins ce qu'ils pensaient de ce terrible Nasrallah. Dans un anglais approximatif, et à ma plus grande surprise, ils m'ont expliqué qu'ils le considéraient comme l'homme politique le plus intègre du Liban. Tous avaient une grande admiration pour celui qui a recueilli, il y a deux ans, les lauriers du retrait de l'armée israélienne du sud du Liban. Non, je n'étais pas tombé dans l'antre du Hezbollah. Le Hezbollah est au Liban un parti politique reconnu aussi incontournable que l'ADQ à Québec ou le NPD à Ottawa. Il est de toutes les cérémonies officielles, et il n'est pas question de l'en exclure. Certes, le Hezbollah libanais a une faction militaire qui se considère en guerre contre Israël et qui commet des attentats terroristes parfaitement condamnables. Mais, au Liban, le Hezbollah est avant tout une organisation politique qui a des députés au parlement et qui contrôle des régions entières du pays, où il organise les écoles aussi bien que les services sociaux. C'est pour cela qu'il jouit d'un soutient populaire. Après 18 ans de guerre civile, on est mal venu de reprocher aux Libanais de s'être organisés comme ils pouvaient pour survivre.
Mieux, Hassan Nasrallah est considéré comme un leader politique qui a fait évoluer son parti. "Sous sa houlette, le mouvement, de groupe qui apportait un soutien logistique aux enlèvements d'étrangers au Liban, s'est transformé en une organisation respectée de tous dans le pays, même des chrétiens", écrivait le Financial Times de Londres. Le quotidien Le Monde estime d'ailleurs que le sommet de Beyrouth doit "être considéré comme un succès", justement, parce qu'on a pu voir "le chef du Hezbollah Hassan Nasrallah au côté de l'archevêque maronite Sfeir dans le parterre des invités officiels". Bref, si on ne veut pas rencontrer le cheikh Hassan Nasrallah, on n'a qu'à ne pas aller au Liban et à ne pas y tenir le sommet de la Francophonie ! Jean Chrétien avait donc parfaitement raison de dire qu'il n'était pas responsable de la liste des invités. Pour joindre le ridicule à la pruderie, le National Post a en plus trouvé le moyen de se tromper de photo, publiant, en lieu et place de celle de Nasrallah, celle de Grégoire III Laham, patriarche grec catholique d'Antioche. Le pauvre aurait certainement avalé sa barbe s'il avait su qu'on le confondait avec un islamiste ! 
Il faut aller loin de chez soi pour savoir d'où l'on vient. A Beyrouth, je n'ai pas découvert l'intégrisme islamiste. Celui-là, on m'avait déjà dit qu'il existait. Même qu'on m'en rebat les oreilles depuis un an. J'y ai plutôt découvert l'intégrisme protestant. Celui qui nous empêche de voir les nymphettes à moitié nues qui défilent à deux pas des femmes voilées sur les avenues de Beyrouth. Celui qui transforme le premier barbu venu en terroriste sanguinaire. Au Liban ou ailleurs, cette insidieuse forme d'ethnocentrisme nous empêche de voir le monde autrement qu'en fonction de nos propres obsessions.    haut

 
Les Libanais dans le monde
 
par ALAIN LOUYOT, publié dans l'Express le 24 octobre 2002
Aucun pays au monde ne compte, comme le Liban, plus de ressortissants hors de ses frontières qu'à l'intérieur. On estime ainsi à 12 millions de personnes la diaspora libanaise, pour une population de seulement quelque 5,5 millions d'habitants ! Implantée, parfois depuis le XIXe siècle (lors de la domination ottomane à Beyrouth), sur tous les continents, celle-ci, renforcée par l'exode des quinze années de guerre (1975-1990), est particulièrement représentée au Brésil, aux Etats-Unis et au Canada, en Australie, en France, en Afrique francophone et, bien sûr, au Moyen-Orient. Pourtant, plus encore que l'ampleur de leurs flux migratoires, c'est la faculté d'adaptation des Libanais qui impressionne. Au pays du Cèdre, en effet, ce n'est pas le sous-sol qui est riche, comme dans d'autres Etats arabes, mais c'est l'élément humain.
"Lorsqu'un Libanais tombe à la mer, il en ressort avec un poisson dans la bouche", dit un proverbe. C'est vrai que le dynamisme, la débrouillardise, le génie des affaires des descendants des Phéniciens forcent l'admiration, même s'ils suscitent parfois aussi l'agacement, la jalousie.
De Bamako à Dakar, de Rio à Freetown en passant par Montréal, les envoyés spéciaux et correspondants de L'Express sont allés à leur rencontre afin de mieux connaître ces aventuriers malgré eux et de raconter leur odyssée.
Ainsi, ce mont Liban sur les pentes duquel tant d'étrangers sont venus jadis se réfugier, ces baies ensoleillées et ces élégantes corniches où d'autres venaient goûter naguère la douceur de vivre - fameuse spécialité locale - ont vu s'éloigner pour les antipodes leurs enfants les plus prometteurs. Cette fuite des cerveaux d'un pays où la matière grise constitue sans doute la première ressource est un drame à l'heure de la reconstruction. Aussi le gouvernement libanais étudie-t-il aujourd'hui des mesures pour tenter sinon d'inverser le courant de l'émigration, du moins de le freiner. L'entreprise tient de la gageure, tant l'absence persistante de paix dans la région, la crise économique et les obstacles au rétablissement de la souveraineté de l'Etat sur l'ensemble du territoire libanais sont des incitations au départ. Et pourtant la rage de vivre de ce peuple, qui lui a si souvent permis de pallier les carences de l'Etat ou de ne pas disparaître, tandis que les puissances régionales transformaient son territoire en champ de bataille, pourrait réserver encore une fois des surprises. Qu'un jour nombre de ces banquiers prospères, chefs d'entreprise audacieux, commerçants habiles, universitaires émérites ou artistes talentueux décident de rentrer au pays, et l'on reparlera à nouveau, sans nostalgie, du miracle libanais du côté de la corniche Raouché ou de la baie de Jounieh.    haut
 
Le plan d’action de Beyrouth
 
paru dans l'Orient-le Jour le 21 octobre 2002

Nous, chefs d’Etat et de gouvernement des pays ayant le français en partage, réunis à Beyrouth du 18 au 20 octobre 2002, venons solennellement de confirmer par une déclaration les engagements essentiels qui nous lient. Malgré le report d’une année du Sommet en raison de la situation internationale, nous avons poursuivi avec détermination nos activités de coopération. La Conférence ministérielle de la francophonie, réunie à Paris le 11 janvier 2002, a adopté à cette fin la programmation de la francophonie multilatérale pour le biennum 2002-2003. Nous nous félicitons des orientations données par la Conférence dans le cadre du suivi du Sommet de Moncton et faisons nôtres les conclusions des réunions sectorielles thématiques tenues au cours du biennum 2000-2001. Ces orientations doivent continuer à guider notre opérateur principal, l’Agence intergouvernementale de la francophonie, ainsi que nos opérateurs directs, l’Agence universitaire de la francophonie, l’Association internationale des maires francophones, TV5 et l’Université Senghor, dans la mise en œuvre de la programmation jusqu’à la fin du biennum. Nous nous réjouissons que cette programmation s’articule autour de quatre grands axes mobilisateurs, où nous estimons que la francophonie peut et doit jouer un rôle majeur :
• paix, démocratie, droits de l’homme ;
• promotion de la langue française et de la diversité culturelle et linguistique ;
• éducation de base, formation professionnelle et technique, enseignement supérieur et recherche ;
• coopération économique et sociale au service du développement durable et de la solidarité.
Nous doterons la francophonie des moyens nécessaires à la réalisation de cette programmation. Nous insistons particulièrement sur le nécessaire approfondissement des concertations entre les Etats et gouvernements francophones sur les thèmes débattus dans les enceintes internationales et qui sont prioritaires pour la francophonie. Nous entendons veiller à ce que les prises de position communes et les déclarations officielles de la francophonie issues de ces concertations soient arrêtées dans le cadre de ses instances. Nous encourageons le secrétaire général à intensifier la concertation avec les organisations internationales et régionales et la recherche de synergies avec les coopérations bilatérales en adéquation avec les politiques nationales de développement, en vue de la mise en place de véritables partenariats. Nous lui demandons également de développer une expertise susceptible de faciliter la mobilisation des financements des institutions internationales. Nous appelons de nos vœux une intensification des partenariats entre nos opérateurs et soulignons l’apport des réseaux institutionnels, des coopérations entre les collectivités décentralisées, les partenaires économiques et sociaux et les représentants de la société civile dans l’affirmation d’une francophonie dynamique. A cet égard, un symposium sur le cofinancement du développement sera organisé. Nous invitons le secrétaire général à poursuivre la mise en œuvre du processus d’évaluation des opérateurs des Sommets. Nous approuvons les conclusions du rapport sur le suivi de l’évaluation de l’Agence intergouvernementale de la francophonie. Nous sommes convaincus que l’élaboration d’un cadre stratégique décennal facilitera la définition d’objectifs à long terme pour la francophonie. Nous décidons l’adoption d’un rythme de programmation quadriennal dont nous attendons qu’il permette d’approfondir l’effort de rénovation de la coopération multilatérale francophone dans le sens du resserrement, de l’efficacité et de la visibilité.    haut

 
Radiographie d’un désastre annoncé
 

par JEAN-MARIE-ROUART, publié dans l'Orient-le Jour le 14 octobre 2002

Ce qu’il y a de plus triste dans l’inéluctable déclin de la francophonie, c’est que les Français eux-mêmes y auront participé. Mais cela fait partie de l’idiosyncrasie de ce peuple si génial et si sympathique de brûler ses vaisseaux, de se tirer des balles dans le pied et de dilapider son héritage. Il n’y a que les Français qui ne s’insurgent pas contre l’abâtardissement de leur langue, contre la perte de son influence, contre l’affadissement de son message alors que les francophones, eux, s’en indignent. Car la langue française, qu’on le veuille ou non, occupe une place à part. D’abord par sa construction, elle est un chef-d’œuvre de musique et de clarté. Au même titre que la langue grecque, elle a été la voix par laquelle se sont exprimés des génies d’une exceptionnelle variété, de Rabelais à Racine, de Voltaire à Mallarmé. De plus, cette langue a porté un extraordinaire message d’universalisme et de liberté. Et c’est peut-être ce dernier point qui est le moins visible à l’œil nu : parler, lire le français dans des pays en proie à la dictature, à l’oppression, c’était s’évader un instant de sa prison, échapper à ses bourreaux. Le français représentait la langue d’une évasion. Il était l’espoir, l’espoir de communier avec la France qui est une idée, un principe. 
Je sens que je suis un peu lyrique quand j’aborde ce sujet. L’emphase me guette. Mais ce que j’aime dans le français, c’est qu’il est l’expression d’une vision universaliste et qu’il déborde de loin le cas de la France. Il n’est pas question en l’occurrence d’être cocardier, chauvin, de s’enfermer dans une ligne Maginot de mots bien de chez nous, c’est tout le contraire, il s’agit à travers cette langue de défendre une ambition universelle de beauté et de liberté.
Car cette langue a un double contenu : esthétique et éthique. La France n’aurait pu avoir un rayonnement aussi profond, aussi durable, si celui-ci n’était fondé que sur Versailles, les châteaux de la Loire et la tour Eiffel. La langue et la littérature françaises sont le territoire de la liberté. Quel pays peut aligner autant d’auteurs dont cette liberté est l’incessant combat qui sous-tend leur génie : Montaigne, Voltaire, Diderot, Rousseau, Chateaubriand, Hugo, Stendhal, Zola, Malraux, Camus, Mauriac, Gary viennent naturellement à l’esprit. Mais tant d’autres… Même chez ce satané Céline, chez ce vieil atrabilaire de Léautaud, chez ce merveilleux réactionnaire qu’est Paul Morand, on retrouve intact ce souffle de liberté. Le Français, qui a suffisamment de défauts pour qu’on lui reconnaisse une qualité indéniable, possède un esprit qui ne supporte pas le joug. On ne le fait pas marcher au pas de l’oie et, si on l’oblige à accepter la discrimination, l’injustice, on le contraint à se renier lui-même.
D’où la tristesse qui s’empare de nous devant le naufrage de la francophonie. On peut trouver à ce désastre plusieurs causes.
D’abord la francophonie est minée de l’intérieur. Le cafouillage des politiques sur la langue a été à son comble ces dernières années. Il y a eu un véritable sabotage, notamment à propos de la remise en cause du genre des fonctions. Rien n’a été plus démagogique que la querelle sur "la" ministre et la décision du gouvernement Jospin de faire passer pour un acquis du féminisme une attaque contre la grammaire. Ce français, on ne sait plus aujourd’hui qui en édicte les règles, qui est juge de son orthodoxie. Quant à l’usage qu’on invoque si souvent pour justifier la pollution qu’apporte les anglicismes, les "finaliser", les générer, il n’est qu’un prétexte pour valider une langue poubelle.
En introduisant l’idée d’une résurrection des langues et des dialectes régionaux, l’Europe n’avait certainement pas en vue la sauvegarde du français. Bruxelles se satisferait sans doute très bien d’une Babel européenne formée de régions, voire de localités bruissantes de jargons, de dialectes, d’idiomes, où le français serait réduit à la portion congrue et où régnerait l’anglais, la langue du commerce et de la mondialisation. L’Europe ne veut sans doute pas consciemment la perte du français. Nous sommes assez grands pour aller tout seuls à cette perte d’identité qui suivra l’abandon de nos principes et de notre langue. Mais la France affirme-t-elle assez nettement devant l’Europe cette ambition culturelle et éthique qui devrait être la sienne ? la France admire-t-elle aujourd’hui ses écrivains, est-elle fière d’eux, a-t-elle envie de les faire connaître ? J’en doute. Même si le propre du Français est de ne pas se regarder dans la glace, de s’ouvrir aux autres et au monde, admettons quand même que nous n’affirmons pas notre identité culturelle. Et, dans ce domaine, on peut renvoyer droite et gauche dos à dos.
Rien n’est plus éloquent, en matière d’incohérences de la politique culturelle, que le spectacle qui s’offre quand on parcourt les pays d’Europe centrale ou d’Asie. Les conseillers culturels des ambassades sont en rivalité avec les instituts culturels qui, eux-mêmes, ignorent les représentants des alliances françaises. Du moins quand ces instituts existent. Car, dans ce domaine, c’est la peau de chagrin. Les Polonais, ces amoureux de la France, sont contraints de se tourner avec tristesse vers le Goethe Institut. Ils abandonnent la France qui, faute de moyens, faute d’ambition, n’a plus rien à leur offrir. Chaque jour meurent de ces Français, non de nationalité mais de cœur, d’âme, de culture, qui, à travers leur langue, aimaient la France en dépit d’elle-même. Ils meurent, et avec eux c’est un peu de nous-mêmes qui meurt. Car la France, le Français et le français, que deviendront-ils le jour où ils ne seront plus universels ? Le français ne doit pas devenir une de ces étoiles qui continuent d’éclairer après avoir disparu.    haut

 
Attentat-suicide dans une colonie juive en Cisjordanie
 
publié dans le Monde du 27 octobre 2002
Trois personnes ont été tuées et une trentaine d'autres blessées dimanche dans l'explosion provoquée par un kamikaze palestinien dans une station d'essence située à l'entrée de la colonie juive d'Ariel, dans le nord de la Cisjordanie. Selon des témoins, le kamikaze s'est fait exploser près d'un autobus transportant de nombreux soldats. Un soldat a repéré le kamikaze et a tiré dans sa direction en le blessant. Mais le kamikaze est parvenu à actionner les explosifs qu'il portait sur lui dans une ceinture, a indiqué à la radio publique Ron Nahman, le maire d'Ariel. La radio publique a indiqué que la plupart des victimes étaient des soldats. Avi Pazner, un porte-parole du gouvernement israélien, a affirmé que l'Autorité palestinienne "porte une lourde responsabilité" dans cet attentat-suicide. "Nous constatons avec amertume que l'Autorité palestinienne n'a rien fait contre le terrorisme". Et de poursuivre : "Les organisations terroristes ont une nouvelle fois frappé pour tenter de tuer le maximum d'innocents et pour saboter l'initiative diplomatique américaine".
"Le terrorisme est un fléau mondial"
Ce nouvel attentat-suicide survient alors que l'émissaire américain William Burns a achevé, samedi, une mission de trois jours en Israël et dans les territoires palestiniens, après avoir tenté en vain de convaincre les deux parties de soutenir un document américain susceptible de promouvoir un plan de paix du quartette (Etats-Unis, Russie, Union européenne, ONU) prévoyant la création d'un Etat palestinien d'ici à 2005. "Les terroristes ont sans doute été encouragés par ce qui s'est passé en Russie. Le terrorisme est un fléau mondial", a poursuivi M. Pazner, en faisant allusion à la prise d'otages par un commando tchétchène à Moscou qui s'est achevée samedi dans un théâtre à Moscou. En mars, neuf personnes avaient été blessées dans un attentat-suicide près d'Ariel, une implantation de 15.000 habitants. Le kamikaze avait été tué. Située à quelque 25 kilomètres à l'est de Tel-Aviv, Ariel, qui comprend une université, est l'une des plus grosses colonies de Cisjordanie.    haut
 
Une si jolie petite guerre
 
par JEAN-LOUIS DUFOUR, publié dans le Figaro le 21 octobre 2002
L'auteur est professeur associé à l'Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr. Dernier ouvrage paru, La Guerre, la Ville et le Soldat, Odile Jacob, 2002
Couverte du côté des élus, avec ou sans le consentement de l'ONU, l'Administration Bush semble résolue à s'en prendre à l'Irak. Une fois fini le ramadan (5 décembre) et venu un climat plus frais, la guerre commencera. Vu de Washington, le temps presse. Déjà, Al Qaida a repris l'offensive. Des Philippines au Yémen, de l'Indonésie au Koweït, une cinquième colonne islamiste s'en prend aux intérêts occidentaux. L'adversaire irakien est modeste. Pourtant, dans le "brouillard" propre aux combats, trois éléments peuvent amener l'albatros américain à trébucher.
1. Une guerre complexe. Les Etats-Unis veulent à la fois neutraliser l'armée de Bagdad, détruire ses armes interdites, chasser Saddam, démocratiser le régime. Autant de buts, autant de plans. Clausewitz l'avait dit : le meilleur plan découle toujours d'un but de guerre simple et d'une séparation nette entre le militaire et le politique. Ce ne sera pas le cas en Irak. A cette complexité, les officiers américains sont peu préparés. La logique militaire risque de l'emporter sur la logique politique.
2. L'attitude des Irakiens. La machine de guerre US entend se déployer sans entrave, bombarder et détruire largement. Comme on le lit dans L'Amérique en armes de Vincent Desportes (Economica, 2002), "cette image de la puissance en marche, écrasant l'ennemi sous son feu et le submergeant de son ampleur, constitue encore aujourd'hui l'image de référence de l'armée des Etats-Unis". A ce jeu-là, on se fait peu d'amis. Or, il ne s'agit pas pour Washington de remporter une bataille ordinaire. La Maison-Blanche souhaite voir l'Irak devenir son allié. L'ennemi n'est pas le peuple, seulement son chef. Dès la fin des combats, il faudra réformer l'Etat, une tâche impossible sans la coopération des Irakiens. Sans doute les Américains ont-ils en mémoire la dénazification allemande ou l'expérience réussie du proconsulat de Mac Arthur au Japon. Les circonstances ne sont pas comparables. En particulier, l'empereur nippon avait ordonné à son peuple d'obéir aux nouveaux maîtres. L'insoumission était inimaginable. En Irak, certaines fractions de la population seront tentées d'entrer en résistance quelles que soient les objurgations du pantin placé par Washington à la tête du pays.
3. Un piège possible. Imaginons-le. Saddam se cache et refuse le combat ; il laisse même les Anglo-Saxons entrer dans Bagdad, Mossoul, Bassorah... Au lieu d'offrir des cibles évidentes à l'US Airforce, il imbrique ses hommes dans la population, les dissimule dans les villes, pour mieux les lancer ensuite dans des actions multiples de guérilla urbaine. La tenue des villes irakiennes par une armée d'occupation parfaitement ignorante du pays pourrait se révéler une opération coûteuse. M. Rumsfeld devrait lire Machiavel : "Que celui qui devient maître d'une ville étrangère et ne la détruit pas s'attende à être défait par elle."
Les chefs américains sont conscients de l'urbanisation de la guerre. Selon un rapport récent de la Rand, 237 des 250 derniers engagements des marines ont comporté des opérations urbaines. Mais les unités manquent encore de robots pour reconnaître une rue, explorer des caves, tenir une position. Pour contrôler sans pertes une ville rebelle, il n'est pas d'autre solution que de l'écraser sous les bombes. Ainsi les Russes en ont-ils usé à Grozny. Difficile pour le président Bush d'en faire autant ! Certes, pour reprendre Séoul en 1950, Mac Arthur l'avait réduite en cendres. La même méthode avait été employée à Hué assaillie par les Nord-Vietnamiens en février 1968. Les temps ont changé. La presse rendra compte à l'opinion effarée des bombardements sur Bagdad. Une vilaine affaire commencera.
Certes, en 1991, Saddam Hussein s'est révélé piètre tacticien. Bagdad a beau préparer activement la guerre des villes, la capacité des soldats irakiens à privilégier l'initiative n'est pas certaine, tout comme leur volonté de se battre hors leurs chaînes habituelles de commandement. Reste qu'à la guerre comme aux échecs, il faut envisager toutes les hypothèses sans sous-estimer l'adversaire. La guerre d'Irak peut n'être pas une promenade militaire.    haut
 
Prise d'otages à Moscou : 117 otages morts, dont 115 à cause du gaz
 
publié par l'AFP le 27 octobre 2002
Cent-dix sept otages sont morts à Moscou, dont 115 en raison de l'absorption d'un gaz narcotique utilisé par les forces spéciales russes pour mettre fin à la prise d'otages par un commando tchétchène, selon le dernier bilan communiqué dimanche. Sur un total de 117 otages décédés, deux seulement sont morts par balle, avant l'assaut, et tous les autres à cause d'un gaz spécial, a indiqué le chef des services de santé de Moscou, Andreï Seltsovski. Il s'agit d'une "substance narcotique" qui est "utilisée pour l'anesthésie générale", a précisé de son côté le docteur Evgueni Loujnikov, chef du service de toxicologie de l'hôpital Sklifasovski. Interrogé samedi sur la nature de "moyens spéciaux" utilisés pour libérer les otages, le vice-ministre de l'Intérieur Vladimir Vassiliev avait répondu : "laissons donc le soin aux prochains preneurs d'otages de les découvrir". L'édition en ligne du quotidien Moskovski Komsomolets a présenté le témoignage d'un "participant à l'assaut", selon lequel "nous avons un peu exagéré le dosage pour être complètement sûrs" de neutraliser les femmes kamikazes du commando avant qu'elles ne puissent actionner leurs charges d'explosifs.
Quelque 800 otages étaient détenus par un commando tchétchène de plus de cinquante membres, dont au moins 18 femmes, depuis mercredi soir dans le théâtre de la Doubrovka. Le commando exigeait la fin de la guerre en Tchétchénie, qui dure depuis plus de trois ans. Selon la version officielle des événements, l'assaut a été donné car le commando avait commencé à tuer des otages très tôt samedi, mais selon d'autres sources il aurait pu commencer avant la mort des otages. L'annonce de la libération des premiers otages est intervenue samedi vers 7h15 (03h15 GMT). Dimanche, le bilan des morts s'élevait à 117, alors que le ministère de la Santé l'avait établi quelques heures plus tôt à 118 personnes. Il s'agit de 63 hommes et 54 femmes. Des otages libérés ont retrouvé leurs proches, mais 646 autres étaient encore hospitalisés dimanche, 150 étant en réanimation parmi lesquels 45 dans un état grave, selon M. Seltsovski. Des familles se pressaient devant les entrées des hôpitaux dimanche en début d'après-midi pour récupérer des parents. Les autorités gardaient le silence sur l'identité des victimes, et de nombreuses personnes angoissées, ne trouvant pas le nom d'un des leurs sur les listes de survivants affichées aux portes des hôpitaux, couraient d'un établissement à l'autre en dénonçant le manque d'informations.
"Pardonnez-nous, nous n'avons pas pu sauver tout le monde", avait déclaré samedi soir le président Vladimir Poutine à la télévision russe, en jugeant que "chacun de nous comprenait qu'il fallait être prêt au pire". L'ambassade des Etats-Unis à Moscou a demandé, sans succès, aux autorités russes de préciser le type de gaz utilisé, en expliquant avoir besoin de l'information pour le traitement d'une ressortissante américaine hospitalisée. La radio Echo de Moscou, comme le quotidien Kommersant, se sont interrogés dimanche sur le nombre exact de personnes tuées, les raisons de leur décès et le déroulement de l'opération, sur laquelle la population russe a porté initialement un jugement favorable. D'autant plus que le commando avait installé une quantité impressionnante d'explosifs dans le bâtiment et que certains de ses membres étaient munis de ceintures explosives. Cinquante membres du commando sont morts, et au moins deux d'entre eux ont été arrêtés, selon les autorités russes. Dans son adresse télévisée de samedi, le président Poutine a qualifié les preneurs d'otages d' "ordures", tout en jugeant que la fermeté des autorités avait "prouvé qu'on ne peut pas mettre la Russie à genoux".
La présidence russe a annoncé dimanche une journée de deuil national pour lundi. Vladimir Poutine a affiché une image d'intransigeance face aux preneurs d'otages, et pour l'instant sa popularité en sort grandie, selon un expert. "La catastrophe menaçait Poutine en tant que dirigeant, et elle n'a pas eu lieu. Le président accumule donc du capital politique", a estimé le sociologue Alexeï Levinson. Seul le sociologue Lev Goutkov juge que les autorités se sont conduites "de façon cruelle et irresponsable". Quant au politologue Vladimir Pribylovski, il constate que "les autorités traitent mal notre peuple, mais c'est parce que le peuple lui-même n'accorde pas beaucoup de valeur à la vie, l'important c'est l'homme fort". Le succès relatif de l'opération devrait conduire à un durcissement de la position de Moscou sur le conflit tchétchène. Dès dimanche le ministère russe des Affaires étrangères a menacé de boycotter un sommet Russie-UE en novembre à Copenhague si un "congrès" sur la Tchétchénie se déroule comme prévu dans la capitale danoise lundi et mardi. La réunion veut promouvoir une solution politique au conflit russo-tchétchène, selon ses organisateurs. Le vice-ministre russe des Affaires étrangères, Valeri Lochinine, a accusé "les autorités danoises d'être solidaires des terroristes tchétchènes". Mais le ministre danois des Affaires étrangères Per Stig Moeller a aussitôt rejeté la demande de Moscou d'interdire l'organisation de la réunion en déclarant qu'il "ne peut, ni ne veut l'interdire".    haut


Bali et Moscou

publié dans le Monde du 26 octobre 2002

Les prises d'otages sont du terrorisme, celle de Moscou comme les autres. Peu importe la cause, juste ou injuste : la méthode est ignoble, qui consiste à jouer avec la vie d'innocents. C'est ainsi. La condamnation ne supporte pas de réserves. Elle ne s'accompagne pas de circonstances. Elle n'est pas modulable au gré de la cause que servent, ou disent servir, les terroristes. C'est une condamnation de principe. Elle s'appuie aussi sur deux constatations historiques : les méthodes utilisées par un groupe en disent long sur la manière dont il se comportera s'il arrive au pouvoir ; nombre de mouvements de libération nationale ont su lutter sans avoir jamais eu recours au terrorisme. Voilà ce qu'il faudrait pouvoir dire au commando tchétchène qui s'est emparé de centaines de malheureux dans un théâtre de Moscou. Autre constatation : des islamistes directement ou indirectement liés à Al-Qaida - des Saoudiens et des Jordaniens, notamment - participent au combat des indépendantistes tchétchènes contre les forces russes.
Mais en tirer argument, comme le fait le président Vladimir Poutine, pour assimiler le drame de Moscou au massacre de Bali, par exemple, relève de l'aveuglement ou de la manipulation de l'opinion. C'est la vieille et honteuse technique de l'amalgame, une manière de terrorisme intellectuel. Elle n'est pas neutre. Dénoncer en l'espèce la main du terrorisme islamiste a pour objet de gommer, d'effacer, de nier la situation en Tchétchénie. C'est un déni de réalité. Ce faisant, M. Poutine poursuit un objectif très politique : bénéficier de la complicité passive des gouvernements occidentaux à l'égard de la sale guerre qu'il poursuit en Tchétchénie depuis son arrivée au pouvoir. Il a su admirablement jouer de l'effet d'aubaine que lui ont procuré les attentats du 11 septembre 2001 : il a plaqué une grille de lecture religieuse - la Russie orthodoxe solidaire de l'Occident dans la bataille contre l'islamisme - sur un conflit national, séquelle de l'impérialisme russe depuis le dix-neuvième siècle.
Car les Tchétchènes n'ont pas attendu Al-Qaida ni M. Ben Laden pour lutter contre l'occupation russe au Caucase : ils le font depuis un siècle et demi. Le radicalisme islamiste n'aurait pas trouvé d'espace de mobilisation en Tchétchénie si M. Poutine, au lieu de relancer la guerre en 1999, avait choisi de négocier. Il a préféré la guerre - et pas n'importe laquelle : une guerre d'exactions systématiques contre la population civile ; une guerre où la torture est généralisée ; une guerre où des hommes, des femmes, mais des enfants aussi sont enlevés contre rançon par des paramilitaires russes, sans que ces prises d'otages-là soient condamnées, aussi fermement que celle de Moscou, par les Etats-Unis et les Européens. Deux poids, deux mesures. La condamnation du terrorisme perd de sa force morale si, comme chez M. Poutine, elle masque le refus d'une réalité conflictuelle nationale, comme en Tchétchénie.    haut
 
La voie est libre pour une Europe à 25
A Bruxelles, les Quinze se sont mis d'accord sur le financement de l'élargissement
 
par NATHALIE DUBOIS, JULIE MAJERCZAK et JEAN QUATREMER, publié dans Libération le 26 octobre 2002
L'Union européenne aura été ponctuelle à son rendez-vous avec l'Histoire : rien désormais ne bloque plus l'adhésion de dix nouveaux pays (Pologne, Hongrie, République tchèque, Slovaquie, Slovénie, Lituanie, Lettonie, Estonie, Chypre et Malte) début 2004. Et la route se dégage pour les candidats à la traîne, la Bulgarie, la Roumanie et la Turquie. Réunis jeudi et vendredi en sommet à Bruxelles, les chefs d'Etat et de gouvernement des Quinze ont démenti tous les Cassandre qui prédisaient l'échec de leur marchandage sur le financement de la grande Europe.
"Big bang"
Après le coup de théâtre de l'accord passé, la veille, entre Chirac et Schröder pour plafonner les dépenses agricoles dans l'Union élargie, le plus dur était fait. Comme ils s'y étaient engagés, les Quinze ont ainsi réussi à s'entendre sur le coût financier de l'élargissement : les Dix se voient offrir quelque 40 milliards d'euros à se partager sur deux ans. A charge pour eux de conclure les derniers chapitres de négociation, d'ici le Sommet de Copenhague, les 12 et 13 décembre, s'ils veulent signer le traité d'adhésion à Athènes en avril 2003.
Ce Sommet de Bruxelles ne confirme pas seulement le "big bang" d'un élargissement à 25, tel que l'avait proposé la Commission européenne. Les chefs d'Etat et de gouvernement ont aussi envoyé des signaux positifs aux trois autres pays candidats : contrairement au projet initial de conclusions, rédigé par le Danemark (pays qui préside l'UE jusqu'à la fin de l'année), la date de 2007 est désormais inscrite noir sur blanc pour l'adhésion de la Roumanie et de la Bulgarie. Quant à la Turquie, les Quinze ont "salué" ses progrès sur le plan politique et économique, sans s'engager sur un calendrier. "Une décision définitive sera prise au Sommet de Copenhague", a affirmé le Premier ministre danois, Anders Fogh Rasmussen. Londres et Berlin plaident désormais ouvertement pour fixer une date de début des négociations, mais Jacques Chirac s'est montré plus circonspect, jugeant "insuffisants" les progrès d'Ankara.
Les pays d'Europe centrale et orientale, soulagés du succès du Sommet de Bruxelles, n'auront pas eu de divine surprise sur les montants offerts : ils ne toucheront au début que 25 % des aides directes aux agriculteurs. Quant à leur enveloppe d'aides régionales, elle a été rognée de 2,5 milliards d'euros (tombant à 23 milliards) pour faire plaisir au club des gros payeurs de l'Union, à savoir l'Allemagne, les Pays-Bas, la Suède et le Royaume-Uni. Le "rabais britannique", arraché par Thatcher en 1984, tiendra jusqu'en 2006, mais Chirac a estimé "choquant" que "la Grande-Bretagne soit dispensée de payer les deux tiers des dépenses dues à l'élargissement". Mais ces bagarres sont reportées à la négociation du prochain exercice budgétaire de l'Union, dans trois ans.
Purge
La renaissance du couple franco-allemand est certainement la deuxième grande nouvelle de ce sommet. Romano Prodi, le président de la Commission, a d'ailleurs adressé un "remerciement tout particulier à la France et à l'Allemagne", sans qui cette réunion était vouée à l'échec. Ayant réussi à purger dès jeudi le lourd contentieux agricole qui pesait sur leur relation depuis 1999, Paris et Berlin semblent décidés à reprendre les rênes de l'Europe en mains. Avec bientôt, assure Chirac, "une position commune sur la réforme des institutions" de l'Europe à 25.    haut
 
Un fait divers qui nous parle d'Amérique
 
par NATHALIE DE SENNEVILLE, publié dans Ouest-France le 26 octobre 2002
Washington respire. Les trois semaines de terreur qu'a connues la capitale américaine devraient prendre fin après l'arrestation des deux hommes impliqués dans la tuerie. Retour sur un fait divers qui nous dit beaucoup de l'Amérique, de sa culture, de ses traditions, de ses médias.
Une grosse envie de pleurer
Andrew Kutt est soulagé et épuisé. "Quand j'ai entendu la nouvelle de l'arrestation de ces deux hommes, j'ai d'abord eu envie de pleurer. Enfin !" Ce directeur d'une petite école située à Bethesda, dans le comté de Montgomery, mettra du temps à se remettre des trois semaines que viennent de vivre Washington et sa région. "En vingt ans de carrière, je n'ai jamais rien connu d'aussi difficile. Je suis lessivé, physiquement et émotionnellement." Depuis le 2 octobre, Andrew Kutt a dû gérer l'angoisse des parents, la fatigue des enseignants, l'inquiétude des enfants. Pendant ces trois longues semaines, il a fallu consoler et soutenir les premiers, conseiller et épauler les seconds, rassurer les derniers. Refusant de céder à la panique générale, certains parents déposaient leur enfant normalement "puis revenaient le chercher une heure après parce qu'ils avaient regardé la télévision ou entendu un élément nouveau sur l'enquête à la radio". Surtout le jour où le tueur fou a annoncé aux policiers son intention de s'en prendre particulièrement aux enfants. "Nous avons choisi de préserver au mieux les plus jeunes mais nous devions répondre aux questions des grands", reprend Andrew. Pas facile d'expliquer à un petit garçon de 3 ans pourquoi il ne peut plus aller en récréation, pourquoi le football et toutes les sorties sont annulés tandis que, dans le même temps, les plus âgés, très avertis de la situation, s'interrogeaient jour après jour : "Y a-t-il eu une nouvelle victime ?"
"A mon signal : sous les tables"
Les enfants s'adaptent à tout. Une capacité vraiment étonnante. Dans certaines écoles, certains ont même inventé un nouveau jeu : 'Code rouge'. Au signal d'un copain, on se jette sous les tables. Une façon de 'se jouer' de la réalité. Depuis trois semaines, en effet, les enfants ont vécu sous le régime du code bleu, un ensemble de mesures de sécurité avec les rideaux tirés aux fenêtres, plus de récréations en extérieur et, souvent, un policier posté à la sortie de l'école. "Et cela aussi, il a fallu le gérer, raconte le directeur. Trouver de la place pour les distraire entre les cours, décider s'il fallait ou non engager un agent de sécurité, annuler toutes les sorties prévues, les unes après les autres."
Tant pis pour les citrouilles
Dans l'école d'Andrew, un questionnaire a été envoyé jeudi dernier à toutes les familles. Acceptaient-elles ou non que leurs petits (les 3-6 ans) aillent ramasser des citrouilles pour Halloween, dans une ferme loin de Bethesda. La collecte de citrouilles est une activité traditionnelle des enfants américains en octobre. Ils préparent Halloween, le 31 du mois. Sur 20 familles, seules cinq ont dit oui : "Je ne pouvais pas l'envoyer, j'avais trop peur", résume une mère de famille. Alors, les citrouilles apportées à l'école ont été achetées au supermarché du coin. Plus de 200 groupes -­ essentiellement scolaires -­ ont annulé leurs sorties prévues à la seule Cox farm, une ferme située en Virginie. Même si cela est dérisoire, il faut aussi en parler : pour beaucoup d'agriculteurs et de détaillants, le manque à gagner est énorme, avec parfois 60 % de clients en moins.
Tueur avec bande-annonce
Les médias et particulièrement les chaînes de télévision ont, à un rythme de plus en plus soutenu, diffusé des informations sur "la chasse à l'homme". Difficile d'y échapper, difficile de ne pas regarder ces bandes-annonces dignes de véritables films policiers, avec photos et musiques à l'appui. Le moment où les policiers entourent la voiture des suspects, en pleine nuit, a ainsi été diffusé en boucle, sur une musique quelque peu dramatique. Le directeur d'enquête, Chief Moose, totalement inconnu du public jusqu'alors, est devenu une vedette, un personnage hautement médiatique dont on attendait les conférences. Au début, il ne disait rien, ou si peu, juste que le nouveau meurtre était lié au précédent. Et puis, au fil des jours, et des morts, il a entamé cet étrange dialogue avec le tueur en série. Directement sur les ondes. Dans l'une de ses premières apparitions, il avait répondu à un journaliste : "Nous ne sommes pas dans un film." Pourtant, il a lui-même, assez rapidement, accepté de jouer à ce jeu-là. D'où parfois cette étrange impression de confusion entre réalité et fiction. Comme un feuilleton, mais en vrai, introduit par un vrai générique, qui entretient la peur. Irrationnelle.
Vingt morts oubliés
Chacun savait que les risques de figurer parmi les victimes étaient minimes. David Ropeik, l'un des directeurs du centre d'analyses des risques de Harvard, l'écrivait dans le Washington Post : "Est-ce rassurant de savoir que les risques d'être tué par le sniper sont très, très faibles, 1 sur 500.000 ? Faut-il alors suggérer qu'il y a beaucoup plus de probabilités d'être victime d'un accident de la route ou de mourir du tabagisme ? Cela ne sert à rien." Dans ces cas-là, les statistiques font pâle figure face aux images du drap blanc étendu sur le corps des victimes. Pendant ces trois semaines, dix personnes sont tombées sous les balles du ou des deux 'snipers'. Dans le même temps, plus du double sont décédées, elles aussi de mort violente, victimes de la criminalité dite ordinaire, dans la seule région de Washington. Un interne en médecine a été assassiné par des voleurs de voiture ; une jeune mère de famille a été poignardée dans son appartement ; un employé de cafétéria a été tué d'une balle de revolver. De ceux-là, les grands réseaux de télévision n'ont jamais parlé, tellement ces victimes-là "font partie du décor". D'elles, on saura peu de choses, elles deviendront des chiffres dans des statistiques. "C'est aussi cela notre société, dit Andrew, le directeur d'école, qui milite pour le contrôle des armes à feu. Peut-être cette tragédie fera-t-elle enfin bouger les choses. Peut-être Bush acceptera-t-il de s'interroger sur cette question." Peut-être...    haut
 
Le monde arabe face à la modernité
"Un siècle pour rien, le Moyen-Orient arabe de l’empire ottoman à l’empire américain", un livre à trois voix de Jean Lacouture, Ghassan Tuéni et Gérard D. Khoury
 
par FADY NOUN, publié dans l'Orient-le Jour le 15 octobre 2002

Fruit d’une réflexion à trois de Jean Lacouture, Ghassan Tuéni et Gérard Doumit Khoury, un ouvrage intitulé "Un siècle pour rien, le Moyen-Orient arabe de l’Empire ottoman à l’Empire américain", vient de paraître chez Albin Michel. "Le grand espoir de renaissance arabe n’a connu qu’un élan éphémère. L’incapacité des nouvelles nations à relever les défis de l’indépendance et à surmonter les archaïsmes, le jeu hégémonique des grandes puissances, jalouses de leurs routes impériales et de leurs ressources pétrolières, ainsi que la radicalisation constante de la politique expansionniste israélienne vont conduire l’arabisme et la cause palestinienne d’impasses en échecs et favoriser tous les intégrismes". Ce constat pessimiste figure en dos de l’ouvrage. Encore faut-il se demander ce qu’aurait pu, ou qu’aurait dû faire le monde arabe qu’il n’a pas fait en un siècle ? 
De toute évidence, il est question ici de l’entrée dans la modernité. Mais encore ? Comment définit-on cette modernité ? Est-ce l’avènement du laïcisme ? L’unité arabe ? Les idéaux de 1789 ? Le décollage économique ? L’émancipation de la femme ? La libéralisation des mœurs ? Dans les aspirations des promoteurs de la Nahda, prises comme point de départ et critères de référence, il y a probablement tout cela, et c’est en mesurant le chemin parcouru vers ces idéaux que les auteurs établissent leur constat. Récapitulatif historique, l’ouvrage laisse entendre que la stagnation du monde arabe est due, en gros, à deux types de facteurs, les uns endogènes, en rapport avec les fondements de la civilisation, les autres historiques, ayant trait aux circonstances qui ont entouré l’émergence du monde arabe comme ensemble politique potentiel. Le grand problème du monde arabe, affirment Ghassan Tuéni et Gérard Khoury, c’est "l’accès à une libre pensée critique sans lequel il n’existe pas de modernité". "On touche ici du doigt un problème de fond", soulignent les auteurs. L’instauration de nouveaux rapports entre foi et raison est donc une condition sine qua non à l’entrée dans la modernité et, pour ainsi dire, dans l’histoire.
Foi et raison
Il y a donc, dans la Nahda, le grand défi du rapport entre foi et raison. La modernité, le développement des connaissances, de toute évidence, exigent que raison et foi se constituent en deux sphères autonomes. La modernité exige donc d’oser passer le Coran au crible de l’exégèse historique. Elle passe par le "renouveau des capacités interprétatives de la lettre du Coran", un défi que certains intellectuels ont relevé individuellement, mais qui n’a pas encore été assumé, par une société politique musulmane. Pour quelle raison ? Peut-être à cause du risque d’une répétition de ce qui s’est passé en Occident : le développement d’un clone sans âme de la pensée chrétienne. Voilà où le monde arabo-islamique pourrait être réfractaire à la modernité, comprise superficiellement. On sait le tort infligé par les idéaux républicains laïcs à la foi religieuse, qui a été évacuée du quotidien et classée au rang de mythologie. Une telle conception de la modernité ne peut avoir droit de cité dans la civilisation musulmane, qui est bien plus sensible à la dimension éthique du progrès et bien plus exigeante à cet égard que la civilisation occidentale.
Il y avait donc, peut-être, dans la modernité défendue par la Nahda, des idéaux incompatibles, éthiquement parlant, avec la culture musulmane du monde arabe, et auxquels cette culture n’a pas trouvé d’alternative. La stagnation du monde arabe, l’impression qu’il a vécu "un siècle pour rien", s’explique aussi par des facteurs historiques. Défis lancés par Israël, problèmes liés à la décolonisation, rivalités idéologiques arabes, guerre froide entre les deux superpuissances, ont constitué, à divers moments, autant de blocages à son épanouissement. L’essentiel de l’ouvrage est consacré à ces défis. On peut noter, en marge de cette problématique, que le défi qu’Israël lance à l’islam n’est pas seulement politique, mais culturel. C’est le défi d’un dialogue de civilisations qui n’existait pas auparavant, l’acceptation comme égales de cultures que, à l’âge d’or de l’expansion de l’islam, ce dernier n’acceptait que comme inférieures. La modernité passe aussi par là, comme le thème du Sommet de la francophonie le confirme. "Mais en vis-à-vis, a-t-on fait mieux ?", pourrait-on s’interroger. Le XXe siècle, avec ses idéologies totalitaires, ses deux guerres mondiales, ses camps et ses goulags, ses deux bombes nucléaires sur le Japon, l’effroyable agonie des empires et les atrocités de la décolonisation, a-t-il fait mieux ? Le XXe sièce du relativisme éthique, avec "l’holocauste silencieux" des vies supprimées, l’effondrement de la famille et le saccage écologique de la planète, a-t-il fait mieux ?
Une énorme érudition
Il serait vain de prétendre répondre à si vaste question, mais voilà le type de réflexions induites à la lecture de l’ouvrage, et qui en fait en partie la richesse. Le livre en impose par son énorme érudition et la quantité d’informations qu’il apporte. Mais il a le défaut de toute table ronde, celui de ne pas présenter ces informations dans un ordre didactique. Il pose beaucoup de questions, sans toujours leur offrir une réponse, ce qui est parfois frustrant. Mais l’histoire est en développement, et parfois, elle se répond à elle-même. Deux chapitres entiers consacrés au Liban de 1975 à 1990 et de 1990 à 2000, riches d’informations et de réflexions, constituent deux raisons supplémentaires pour lire un ouvrage qui tente de récapituler l’histoire de nos échecs et de nos impuissances, dans le fol espoir d’en trouver l’explication et peut-être de répondre à l’énigmatique question que tout Libanais se pose : "Où allons-nous ?"    haut

 
Chrétiens - Le siècle des persécutions
Jamais depuis l'époque des catacombes les chrétiens n'avaient été autant persécutés que pendant le XXe siècle. C'est ce qu'établit une enquête commandée par Jean-Paul II, "Ils sont morts pour leur foi" (éd. Plon)
 
par YVES CORNU et DOMINIQUE DUNGLAS, publié dans le Point le 24 octobre 2002
Un million, 2 millions, 10 millions : nul n'est en mesure de comptabiliser précisément les chrétiens persécutés de par le monde durant le XXe siècle, mais ce siècle-là est sans doute le pire qu'ait connu l'Eglise depuis l'époque des catacombes. "Au terme du IIe millénaire, l'Eglise est redevenue une Eglise de martyrs", a affirmé Jean-Paul II pour stigmatiser l'ampleur de ces persécutions. Dans la perspective du jubilé de l'an 2000, le pape a donc voulu la création d'une Commission des nouveaux martyrs chargée de dresser un inventaire des persécutions des chrétiens. Un inventaire oecuméniquement ouvert à toutes les confessions chrétiennes, mais riche d'un message destiné aux catholiques. Car, en recensant et glorifiant les martyrs, le souverain pontife indique clairement que l'Eglise se doit de s'engager aux côtés des opprimés. L'Evangile l'avait déjà dit, mais ce ne fut pas toujours le cas au cours du siècle dernier. Et, dans la foulée, il enrôle les persécutés au nom de la défense des droits de l'homme dans la grande famille des martyrs chrétiens.
Ce gigantesque travail de mémoire - des centaines de milliers de témoignages en 15 langues et portant sur un siècle d'histoire de toute l'humanité - fut confié à la communauté de Sant'Egidio, congrégation laïque indépendante du saint-siège, mais connue pour être le bras de la diplomatie secrète du Vatican. Une indépendance relative, mais qui bénéficie de la caution d'Andrea Riccardi, fondateur et leader charismatique de Sant'Egidio et professeur d'histoire contemporaine à l'université de Rome. Ces travaux sont révélés aujourd'hui au grand public grâce à l'ouvrage d'Andrea Riccardi "Ils sont morts pour leur foi", publié en France aux éditions Plon.
"Notre but était d'obtenir une vision globale des persécutions contre tous les chrétiens, alors que jusqu'à présent les informations n'étaient que fragmentaires, explique don Marco Gnavi, qui fut le secrétaire de la commission aujourd'hui dissoute. Mais nous n'avons jamais prétendu à l'exhaustivité, cela eût d'ailleurs été impossible. Les témoignages ont été particulièrement riches en Allemagne, où 150 personnes travaillaient à temps plein sur ce projet et où les archives nazies étaient abondantes. En revanche, les documents disponibles dans certains pays d'Afrique ou d'Amérique latine étaient d'autant plus rares que ces pays n'ont jamais connu ni stabilité ni véritable développement. En outre, les martyrs ont souvent été calomniés par leurs bourreaux et, si leur souvenir n'a pas été l'objet d'un culte local, leur existence est oubliée."
Toutes les Eglises catholiques locales et 258 congrégations et ordres religieux répartis de par le monde, ainsi que les hiérarchies des autres confessions chrétiennes, ont été mis à contribution pour recueillir les témoignages. Après deux ans d'enquête, la commission avait rassemblé plus de 20.000 cas de "nouveaux martyrs". Un premier écrémage a ramené à 12.692 le nombre des martyrs officiellement recensés. Pourquoi une telle chute ? Parce que, au-delà des cas de doublon de martyrs signalés par plusieurs sources, les critères d'évaluation - être mort pour l'apologie de sa foi, mais aussi pour les valeurs qu'elle inspire : charité, dialogue, paix, secours aux faibles - sont subjectifs. Une difficulté pour l'historien, d'autant plus que les congrégations ou les Eglises locales sont parfois tentées d'embellir le tableau dans l'espoir que la reconnaissance d'un martyr sera le premier pas pour une béatification ou une canonisation qui honorera toute la communauté.
Un voyage hallucinant
Toutefois, l'ouvrage de Riccardi n'est pas un simple inventaire des martyrs chrétiens. Les récits de grands sacrifices individuels, de persécutions de masse ou les témoignages de vexations quotidiennes constituent un voyage hallucinant dans l'un des grands drames de ce siècle. De cette cohorte de fantômes anonymes émergent de loin en loin quelques suppliciés emblématiques : Maximilien Kolbe, un franciscain déporté à Auschwitz qui fit don de sa vie pour qu'un père de famille soit épargné, Mgr Oscar Romero, l'archevêque de San Salvador, assassiné en 1983 par les escadrons de la mort alors qu'il célébrait la messe, le prêtre polonais Jerzy Popieluszko, jeté dans la Vistule l'année suivante par des policiers, les moines trappistes de Tibéhirine enlevés puis éliminés par le GIA algérien, ou don Puglisi, un curé de Palerme assassiné par la Mafia pour avoir voulu soustraire la jeunesse à son emprise. Mais si l'Amérique latine, avec l'instabilité chronique de ses régimes, et l'Afrique ont largement alimenté ce martyrologe, c'est bien l'Europe qui s'y taille la part du lion pour avoir engendré les deux systèmes les plus répressifs de cette période.
Au palmarès de l'abjection, le national-socialisme l'emporte haut la main, mais, comme le souligne Riccardi, "l'holocauste juif en Allemagne et dans les territoires contrôlés par les nazis fut infiniment plus tragique et radical que les persécutions subies par les catholiques". Lesquels ne gênaient le régime que dans la mesure où leurs convictions pouvaient les pousser à s'opposer. Dans l'optique chrétienne qui est celle de l'auteur, c'est donc bien le système communiste qui s'impose sans contestation possible comme le plus nuisible. D'un bout à l'autre du siècle et sous toutes les latitudes, les émules de Staline se sont dépensés sans compter pour écraser les obstacles sur la voie triomphale qui mène à "l'homme nouveau". Ils rêvaient d'abolir Dieu, ils y ont parfois réussi, au moins provisoirement. "Le communisme est le système qui a fait le plus de morts au sein de la communauté chrétienne, mais c'est aussi celui qui a laissé le plus de traces écrites, reconnaît Andrea Riccardi. Comme les nazis avec la Shoah, les bureaucrates soviétiques consignaient tout, archivaient tout." Tout, depuis la froide arithmétique des planificateurs jusqu'aux témoignages des agonisants. Le président de la Commission pour la réhabilitation des victimes de répressions politiques, Alexandre Iakovlev, estime à 200.000 le nombre des membres du clergé orthodoxe condamnés à mort entre la révolution d'Octobre et 1980, dont plus de la moitié pour les seules années 1937 et 1938. Car la période de l'entre-deux-guerre a été de loin la plus féroce, au point de faire des années 30 "la décennie de la Solution finale appliquée à toutes les religions".
Quand les chrétiens n'étaient pas poursuivis pour leurs seules convictions (Boukharine soutiendra ainsi, dans son "ABC du communisme", que "la religion et le communisme sont incompatibles, aussi bien en théorie qu'en pratique"), ils l'étaient en tant qu'ennemis de classe. L'ouverture des archives soviétiques à partir de 1991 a ainsi permis de découvrir que Staline, si zélé fût-il, n'avait rien inventé. Dans une lettre au Politburo datée de 1922, Lénine écrivait : "Plus nous réussirons à fusiller de représentants de la bourgeoisie réactionnaire et du clergé réactionnaire, et mieux ce sera"... Ceux qui n'étaient pas promis au peloton d'exécution risquaient de connaître la mort lente des camps. Premier îlot de l'archipel du goulag, le sanctuaire de Solovki, sur la mer Blanche, fut transformé en centre de détention et vit défiler dès le début des années 20 des milliers de religieux victimes d'une répression parfaitement oecuménique. "Les croyants appartenaient à toutes les confessions religieuses : le mufti de la mosquée de Moscou, le primat de l'Eglise orthodoxe de Géorgie, l'exarque catholique de rite byzantin Fedorov, des métropolites et des évêques orthodoxes."
La quête de "l'homme nouveau"
Ironie de l'Histoire, c'est la Seconde Guerre mondiale qui a contribué au salut d'une Eglise orthodoxe pratiquement anéantie. Staline, qui avait besoin de mobiliser toutes les énergies pour contrer l'offensive allemande, autorisa la réouverture d'églises et l'élection d'un nouveau patriarche orthodoxe. Après guerre, le petit père des peuples et ses successeurs se contenteront de les neutraliser en favorisant la création d'Eglises nationales inféodées au pouvoir et en poursuivant une politique de répression ciblée contre ceux qui refusaient de se couler dans le moule. La même recette fut évidemment appliquée dans les pays du pacte de Varsovie. Certains disciples de Staline parvinrent néanmoins à mener à terme son projet de société sans Dieu. Dans l'Albanie d'Enver Hoxha et le Cambodge de Pol Pot, notamment. Dès les premières années d'un régime qui se caractérisera par un autisme de plus en plus prononcé, le pays des Aigles vit son Eglise catholique décapitée, ses lieux de culte transformés en gymnases ou en cafés et ses biens vendus à l'encan. Quand les Albanais émergent de ce long cauchemar, quatre décennies plus tard, le bilan est éloquent : "Des 6 évêques et 156 prêtres avant l'arrivée du communisme, au moins 65 moururent exécutés ou sous les tortures, et 64 moururent dans les camps ou les prisons. A la fin du communisme ne survivaient qu'une trentaine de prêtres qui avaient tous connu la détention."
Quant au Cambodge, où les Khmers rouges poussèrent à son paroxysme cette quête de "l'homme nouveau", les chrétiens y subirent le sort de tous ceux qui n'étaient pas formatés selon les critères de l'Angkar (l'Organisation), qu'ils soient bouddhistes, musulmans, opposants, intellectuels : en 1977, soit deux ans seulement après l'entrée des hommes en noir dans Phnom Penh, "il n'y avait plus au Cambodge d'évêque, de prêtre ni de religieux". Durant la guerre d'Espagne, certains, dans le camp républicain, ont déployé la même ardeur. Le ministre anarchiste Juan Peiro ayant décrété que "tuer Dieu, s'il existe, est une mesure très naturelle et très humaine", il se trouva quelques bonnes volontés pour appliquer à la lettre son précepte. Le ministre Manuel de Irujo brossait ainsi en 1937 le tableau de la situation dans les régions contrôlées par les républicains : "Tous les autels, images et objets de culte, à quelques rares exceptions près, ont été détruits [...] toutes les églises ont été fermées au culte [...] une grande partie des temples ont été livrés aux flammes [...] les prêtres et les religieux ont été arrêtés, jetés en prison et fusillés par milliers sans aucun procès [...] on en est arrivé à l'interdiction absolue de conserver en privé toute image ou objet de culte."
La persécution des chrétiens fut l'une des choses les mieux partagées du siècle écoulé, mais elle a toujours abouti au même résultat : le renouveau des Eglises à la chute des régimes oppresseurs. "On peut annihiler une Eglise, mais pas le sentiment religieux d'un peuple", résume Andrea Riccardi, rappelant au passage qu'en 1937, soit vingt ans exactement après le début des persécutions, un recensement révélait que 50 % de la population russe se déclarait croyante. Il arrive même que ce sentiment religieux se révèle sur le tard. Communiste bon teint dans sa jeunesse, fossoyeur de l'Union soviétique malgré lui, Mikhaïl Gorbatchev a suggéré il y a quelques mois que Lénine reçoive des funérailles chrétiennes.    haut
 
Le combat "humanitaire" des ONG islamiques
Elles se nourrissent des conflits qui ensanglantent la planète
 
publié dans le Figaro le 21 octobre 2002
Jihad humanitaire. Sur fond noir, le titre de cet ouvrage - le premier, assure l'éditeur (Jihad humanitaire, d'Absel-Rahman Ghandour, Flammarion) - consacré aux ONG islamiques, ne peut qu'attirer les regards circonspects ou inquiets. On suspecterait presque un "coup" de marketing, tant les deux mots apparaissent antinomiques. Mais l'auteur, le franco-libanais Abdel-Rahman Ghandour, un ancien de Médecins sans frontières au Soudan et dans le Golfe, aujourd'hui en mission pour le secrétariat général de l'ONU dans la région des Grands Lacs, est issu des deux cultures - l'arabo-musulmane et l'occidentale - et il n'a pas écrit un pamphlet. Sa démonstration est sans doute un peu longue, mais elle est argumentée, limpide : les organisations humanitaires musulmanes font preuve au mieux de prosélytisme religieux, au pire elles ont partie liée avec les moudjahidin qui combattent les armes à la main.
Puisque la laïcité n'existe toujours pas en terre musulmane, il faut encore en revenir au Coran, aux différentes lectures qui en sont faites. Le djihad est un effort consenti par le musulman sur la voie de Dieu. Il peut conduire à suivre Oussama ben Laden, mais aussi à un engagement pacifique en faveur des frères déshérités, l'objectif commun étant de contribuer au bien-être de l'umma, la communauté des croyants. La zakat - l'aumône rituelle - est le troisième pilier de l'islam, après la profession de foi et la prière. Les musulmans sont les victimes des conflits qui ont dernièrement ensanglanté la planète - Liban, Palestine, Soudan, Afghanistan, Bosnie, Tchétchénie... Pour les ONG islamiques, qui ont jeté un voile opaque sur les guerres Irak-Iran et Irak-Koweït, comme sur les chrétiens libanais, palestiniens ou bosniaques, l'argumentation est des plus simples : il est du devoir des musulmans d'aider les "frères" agressés par des Occidentaux maniant le glaive, le goupillon et le pansement.
L'histoire du djihad humanitaire débute dans les années 70, alors que renaissent les formations politiques et sociales islamiques. Il s'agit bien des deux faces du même mouvement, du même retour vers le futur fondamentaliste. Le Croissant-Rouge - l'homologue de la Croix-Rouge - et la plupart des fondations et organisations sociales financées par les Etats arabes et musulmans ont peu à peu été débordés par ces ONG islamiques, qui ont su habilement capter la déshérence idéologique des masses musulmanes. Si le rôle de l'Egypte et la partition jouée par des associations musulmanes installées aux Etats-Unis ou en Grande-Bretagne ne sont pas neutres, trois Etats – l'Arabie Saoudite, l'Iran, le Soudan – se sont plus ou moins volontairement mis au service de la puissance des ONG islamiques.
Abdel-Rahman Ghandour décortique les mécanismes qui ont volontairement conduit les ONG humanitaires musulmanes à accompagner le djihad des groupuscules politiques les plus extrémistes. L'issue du 11 septembre était fatale. Comme la condamnation, par les Etats-Unis, d'un certain nombres d'ONG humanitaires islamiques. Les nombreuses organisations musulmanes restantes, qui se sont taillé des terrains de chasse humanitaires dans de nombreux pays, accepteront-elles demain, après les avoir évincées, de travailler avec les ONG chrétiennes et laïques occidentales ? Tel est manifestement le souhait de l'auteur, qui, dans sa conclusion, en vient, en bon diplomate, à s'interroger : "Si l'Occident avait subi les croisades islamiques et sortait du joug colonial arabo-musulman, dans quel camp aurions-nous trouvé les ONG occidentales confessionnelles mais aussi laïques ? L'humanitaire occidental serait-il ce chantre de l'humanitaire universel ?"    haut
 
Exposition "extra-muros" au Liban pour la Biennale de Saint-Etienne
Jacques Bonnaval : "Dans l’objet, c’est l’idée qui nous intéresse"
 
paru dans l'Orient-le Jour le 14 octobre 2002  

Présent au Liban à l’occasion de la signature d’un protocole de coopération entre les villes de Beyrouth et de Saint-Etienne - pour la mise en application d’une opération d’urbanisme de proximité appliquée à l’escalier de Gemmayzé - Jacques Bonnaval, directeur de la fameuse École des beaux-arts de Saint-Etienne ainsi que de la Biennale internationale de design de cette même ville, a évoqué un projet d’exposition extra-muros de la sélection "proche-orientale" de la biennale 2002. 
La biennale de design se tient chaque deux ans, depuis 1998, en novembre (du 16 au 24 cette année) à Saint-Etienne, dans le Loire, en France. Cette exposition internationale du "tout objet", comme la qualifie son initiateur et directeur Jacques Bonnaval, présente les idées innovatrices de créateurs venant d’une centaine de pays. "L’Ecole des beaux-arts a décidé un jour de remplacer les multiples petites expositions par une manifestation internationale. C’est de là qu’est née la biennale, indique M. Bonnaval. Mais à la différence des Salons spécialisés institués un peu partout (Salon du meuble, de l’automobile ou du design), nous voulions en faire un Salon du “tout objet”. Le but de cette biennale étant de montrer l’innovation dans tous les domaines, qu’il s’agisse de transports urbains ou d’une cuillère à café. On fait, en quelque sorte, un état des lieux de l’imagination créative dans le monde, autant dans les pays industrialisés que dans ceux aux moyens de fabrication encore artisanale. Parce que, ce qui nous intéresse c’est l’idée de l’objet plus que sa fabrication. Et des idées magnifiques, "il s’en trouve partout, aussi bien en Europe qu’en Afrique ou ailleurs", assure-t-il. Ou encore au Liban, qui participe pour la deuxième fois à la biennale, par le biais de "Table Rase". Mais cette fois, la participation du Liban sera élargie à celle de plusieurs pays de la région. 
"J’ai demandé à Sophie Skaf et Yasmina Skaff, les deux associées de “Table Rase” d’assurer cette année le commissariat pour les pays du Proche-Orient, affirme le directeur de la Biennale. Les designers de certains pays comme la Syrie ou la Palestine sont souvent très isolés, et donc le fait de participer à la biennale, n’est pas seulement un moyen de rencontres et de promotion, mais surtout une caution de leur travail, à travers le catalogue international et la couverture médiatique de cette manifestation." Il y aura donc à cette troisième édition de la biennale outre les Libanais, des créateurs d’objets syriens, jordaniens, palestiniens et irakiens. Par ailleurs, quatre stylistes (deux Libanais, un Syrien et une Jordanienne) participeront aux défilés de mode qui ont lieu dans le cadre de la biennale. Si la création est libre à Saint-Etienne, les commissaires adjoints pour la plate-forme du Proche-Orient ont demandé aux 20 designers de la région d’axer leurs œuvres autour de la thématique "Food and Design". "Il s’agit de moderniser la table orientale, en donnant à ses ingrédients et leurs contenants une image plus contemporaine et plus actuelle, signale Sophie Skaf. Ce travail qui met en valeur les richesses de notre patrimoine requiert, bien entendu, une collaboration étroite entre designers, industriels et artisans pour la réalisation des prototypes."
Lesquels feront l’objet, après Saint-Étienne, d’une exposition "extra-muros" et itinérante à travers le Liban, la Syrie, la Jordanie, la Palestine et l’Irak. Une présentation qui sera accompagnée à Beyrouth, en avril prochain, d’un cycle de conférences.    haut

 
Edition - Beyrouth au premier plan d’une revue québécoise 
Des artistes libanais au sommaire du numéro 108 de "Parachute"
 
paru dans l'Orient-le Jour le 20 octobre 2002    

Parachute, une revue d’art contemporain québécoise, consacre sa 108e édition à Beyrouth. A l’occasion de son lancement, une discussion a réuni, à l’Espace SD, la directrice de la revue, Chantal Pontbrian, son coordonnateur, Stephen Wright, et quelques-uns des auteurs et artistes ayant collaboré au numéro : Tony Chakar, Mahmoud Hojeij, Bilal Khbeiz, Walid Sadek et Akram Zaatari. Fondée en 1975 à Montréal, la revue s’est fixé, dès ses débuts, un programme précis pour développer de nouvelles méthodologies dans la critique d’art et l’élargissement des horizons géographiques et culturels. "Dès son premier numéro, la revue est publiée en français et en anglais, dans le but de promouvoir une pensée hybride, nourrie du croisement des grands courants culturels mondiaux", indique Mme Pontbrian. 
Et d’ajouter : "En 27 ans d’existence, la revue a connu de grands changements, répondant ainsi à l’évolution du milieu. Cela s’est manifesté par l’ajout de nouvelles rubriques, les modifications dans la présentation graphique, l’élargissement de son aire d’intérêt géographique. Le numéro 100, paru en automne 2000, a marqué l’avènement d’un concept éditorial et d’une formule graphique renouvelée." Chaque numéro porte sur un sujet inspiré des pratiques actuelles (l’idée de la communauté, autofictions, économies...). Le contenu porte essentiellement sur les arts visuels (peinture, sculpture, installation, performance, photographie, vidéo, etc.) ainsi que sur les enjeux théoriques qui s’y rattachent. Mais Parachute accorde également une place importante au cinéma, au théâtre, à la danse, à la musique et à l’architecture lorsque ces manifestations sortent des genres conventionnels et induisent un questionnement théorique. 
Une fois l’an, un numéro est consacré entièrement à une "ville d’émergence", où se définissent de nouveaux enjeux de l’art contemporain. Après Mexico, c’est Beyrouth qui est parachutée au premier plan. Bien que les éditions Parachute aient saisi la tenue du IXe Sommet de la francophonie comme occasion pour lancer ce numéro spécial Beyrouth, il n’a pas du tout, selon sa directrice, été inspiré par cet événement. "Ce n’est qu’après avoir entamé la rédaction que j’ai su à propos du Sommet de la francophonie". Le choix de Beyrouth était donc uniquement basé sur le fait que cette ville "favorise un contexte artistique qui permet d’articuler une critique d’une vision moderniste de l’histoire, note la directrice de la revue. Dans le contexte actuel, il nous semblait important de nous pencher sur le monde arabe et les nouvelles conditions de pratiques artistiques qui s’y manifestent. Beyrouth est une ville charnière et emblématique, multiculturelle, multiconfessionnelle, aux prises avec la guerre et la paix, avec des problèmes de territorialité et d’identités multiples."
Ce numéro aborde ainsi des pratiques artistiques propres aux artistes résidant à Beyrouth, de même que certains autres de la diaspora. Il s’agit de Walid Sadek, Akram Zaatari, Mohammed Soued, Mahmoud Houjeij, Michel Lasserre, Paola Yacoub, Walid Raad, Bilal Khbeiz, Rabih Mroué, Tony Chakar, Joyce Salloum et Mona Hatoum. Plusieurs artistes signent des textes. L’architecture est présente en filigrane dans les pratiques beyrouthines, mais elle l’est ici plus spécifiquement à travers le texte de A. Hashim Sarkis, et le projet d’Amale Andraos. Le numéro comporte un projet de Gilbert Boyer, artiste montréalais qui s’intéresse de près au contexte de la ville de Beyrouth. De même que certains organismes et intellectuels, tels que la Fondation arabe pour l’image, l’association Ashkal Alwane, le festival Ayloul, Elias Khoury, Hazim Saghié et Hoda Barakat. Le lancement officiel de Parachute numéro 108 aura lieu ce soir, 18h30, à la galerie Agial, rue Abdel Aziz.    haut

 
Enquête sur les nouveaux fronts asiatiques du terrorisme
 
paru dans le Monde du 23 octobre 2002
Après les Etats-Unis et l'Europe, d'une part, le Proche-Orient et ses prolongements en Asie centrale, d'autre part, l'islamisme radical vient d'ouvrir un nouveau front : l'Extrême-Orient, la rive occidentale de l'océan Pacifique. De l'attentat du 12 octobre à Bali, en Indonésie, à ceux qui ont eu lieu ces derniers jours aux Philippines, est visée une zone où règne depuis cinquante ans une manière de pax americana. Et les soupçons portent, sinon directement sur Al-Qaida, du moins sur une nébuleuse de militants islamistes qui répondent aux mêmes motivations - la haine de l'Ouest , usent de la même violence et rêvent de propager leur vision de l'islam en Indonésie - le plus grand pays musulman du monde -, aux Philippines et en Malaisie. Les combattre est d'autant plus difficile qu'il s'agit souvent de groupes informels, non centralisés, sans structure ni véritable hiérarchie, mais très déterminés.    haut
 
 
 
 
 
Copyright 2002 RJLiban