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Daniel
Rondeau : "La politique américaine
manque de lisibilité démocratique"
Idées
- Les leçons du IXe Sommet
de la francophonie
propos
recueillis par JOSEPH MACE-SCARON,
publiés dans le Figaro le 25
octobre 2002
Invité
personnel de Jacques Chirac tout
comme Hélène Carrère-d'Encausse,
Maurice Druon ou Denis Tillinac,
l'écrivain Daniel Rondeau a
assisté au IXe Sommet
de la francophonie. Depuis la
publication de Chronique du
Liban rebelle, l'auteur
flamboyant d' Istanbul (Nil
éditions, 265 p.) n'était pas
revenu dans ce pays.
* Quelles sont les grandes
leçons que vous tirez du sommet
de la francophonie qui s'est tenu
à Beyrouth ?
Ce sommet a eu plusieurs qualités.
Il a rappelé l'existence du Liban
au monde, apporté aux Libanais un
ballon d'oxygène et permis de
jeter les bases politiques d'un
regroupement de pays décidés à
échapper aux excès de nos amis
américains, quand ils se
focalisent sur l'axe du Mal, et à
refuser les intimidations d'un
islam dévoyé et criminel. Chirac
avait la chance avec lui. Ce
sommet tombait à point. Seuls
bruits de fond : menaces de
guerre, explosions des attentats
terroristes. Chacun savait ce dont
il ne voulait pas : ni d'une
guerre de trop ni du chantage de
la terreur. Et il arrivait au
moment où le bilan de l'histoire
récente, colonisation et décolonisation,
est en train de s'achever. Le français,
pour les peuples qui continuent de
le parler un peu partout dans le
monde, n'est plus forcément la
langue du colon, de l'impérialiste
ou de l'envahisseur, mais elle est
devenue "l'autre
langue" dont parle Salah
Stétié, une langue de dialogue,
et où continuent de vivre les idées
de Montaigne, de Camus et de
quelques autres, et qui semble
n'avoir été inventée que "pour
vaincre des séparations".
* Qu'avez-vous ressenti en
revenant pour la première fois
depuis douze ans dans un pays que
vous connaissez bien ?
Dans l'avion qui m'emmenait à
Beyrouth, je regardais les cartes.
Le Liban est toujours traité
comme une entité à part, séparée
de ses voisins par les pointillés
de la frontière, c'est déjà
rassurant. Une fois débarqué, le
plus gros choc visuel, c'est
naturellement la place des Canons,
qui témoigne de l'énergie mise
en oeuvre pour reconstruire. Cette
énergie n'est pas seulement celle
du business, de l'argent facile,
comme c'est souvent le cas après
une guerre, mais celle de tous
ceux qui luttent pour survivre en
tant que Libanais. Si une petite
minorité financière s'est fait
une nouvelle pelote en relevant
les ruines, le peuple libanais
porte toujours les stigmates d'événements
qui l'ont emmené au fond du trou,
dans l'indifférence des nations démocratiques.
Après vingt ans de guerre, de déplacements
de population et d'effondrement de
l'Etat, les classes moyennes se
sont considérablement appauvries.
Cet appauvrissement économique
s'est doublé d'une crise morale,
quasi générale. Sentiment
d'avoir été abandonné, doutes
sur la réalité du discours démocratique
occidental (puisque les démocraties
avaient donné le Liban à la
Syrie au moment de la guerre du
Golfe).
Une partie de l'élite
intellectuelle, naturellement
issue de toutes les couches
sociales, a quitté le Liban,
contribuant de fait encore plus,
et malgré elle, à son
affaissement. Pourtant, et c'est
vraiment cela qui m'a surpris, les
Libanais me semblent avoir retrouvé
une énergie politique vitale. Ils
ne pourront recouvrer leur indépendance
que le jour où les grandes
nations démocratiques le décideront.
Ils savent que ce n'est, hélas,
pas pour demain, et s'organisent
pour durer, en dépit des
circonstances, avec une incroyable
subtilité. Et cela du bas en haut
de la société, et jusqu'au sein
même du gouvernement, qui
rassemble des hommes sans foi ni
loi et d'autres de grande valeur,
et attachés à leurs convictions.
Ceux-là espèrent que le
calendrier international permettra
un jour prochain à leur pays de
reprendre sa place dans le concert
des nations. Chirac à Beryrouth
n'a pas dit autre chose et tous
les Libanais ont bien reçu son
message.
* Comment avez-vous perçu
la présence de la Syrie ?
C'est plus qu'une présence, présence
des troupes syriennes et des
hommes des services de
renseignements, c'est une véritable
entreprise de syrianisation de la
vie politique, militaire et économique.
La Syrie exerce des pressions, en
permanence, ce fut le cas à
chaque élection législative
depuis 1992. Il s'agit d'une véritable
mainmise qui encourage
naturellement les dérives
communautaristes, et notamment
celles du Hezbollah, pour empêcher
à toute force ses opposants de
parler d'une seule voix, ceux que
l'on voudrait faire passer pour
ridicules quand ils s'obstinent à
parler de liberté. Il existe
pourtant une opposition démocratique,
elle s'exprime plus chez les chrétiens
que chez les musulmans, en tout
cas de façon publique, mais elle
continue de témoigner avec force
de la vitalité d'une espérance.
* Qu'en est-il du général
Aoun ? A-t-il une place dans le
nouveau paysage politique et
intellectuel qui se dessine ?
Il est une nostalgie, le
souvenir d'une occasion manquée,
et reste une référence,
notamment chez les chrétiens. Des
étudiants aounistes ont manifesté
pendant le sommet de la
francophonie. Je voudrais quand même
rappeler que son combat avait été
plus large que celui d'une minorité
confessionnelle. Il prend même un
sens particulier au regard des événements
du 11 septembre, et pour deux
raisons. La première est que les
Libanais avaient été à cette époque
les pionniers de la lutte contre
le terrorisme. Or c'est le camp du
terroriste Assad que finalement
les Etats-Unis ont choisi de
soutenir, et tout le monde est
bien forcé de reconnaître que,
de ce point de vue, et sur le
moyen terme, surtout si l'on se
souvient qu'auparavant les
Etats-Unis avaient fait tomber le
chah d'Iran avec les conséquences
que l'on sait – Khomeyni –, la
politique américaine manque pour
le moins de lisibilité démocratique.
Deuxièmement, les Libanais, à l'époque
du printemps de Beyrouth pendant
les deux années 1988-1989, ne se
contentaient pas de s'opposer à
Assad. Ils défendaient leur pays
comme un espace de dialogue
naturel, j'allais dire natif,
entre l'islam et le christianisme.
Le Liban, parce qu'il était à la
fois chrétien et musulman, était
indispensable à l'intelligence et
à la diversité du monde arabe.
De ce strict point de vue, il
n'est pas exagéré de dire que sa
voix manque cruellement
aujourd'hui. A nous, Européens ou
Occidentaux, mais aussi à
l'islam, plus que jamais menacé
en profondeur par ses propres
fanatiques.
haut
En revenant
de Beyrouth
par CHRISTIAN RIOUX, publié
dans le Devoir le 25 octobre 2002
On ne quitte pas
une ville comme Beyrouth facilement.
Comme on n'y met pas les pieds sans
devoir accepter de subir quelques
chocs salutaires. Cela fait cinq
jours que j'ai quitté la capitale
libanaise. J'entends pourtant encore
les concerts de klaxons des jeunes
mariés filant à vive allure sur
les routes à minuit. J'ai beau
avoir retrouvé les avenues
parisiennes, je fais encore
attention de ne pas mettre les pieds
dans un trou, comme si je marchais
toujours sur les trottoirs défoncés
de Beyrouth. Lorsque je traverse la
grisaille de ce mois d'octobre, il
me semble que je perçois encore au
loin cette étrange odeur de menthe,
de cumin et de diesel, si caractéristiques
de la capitale libanaise. Je reviens
de dix jours passés à Beyrouth,
convaincu d'une seule chose. Non, je
ne vous parlerai pas du glorieux
avenir de la Francophonie et surtout
pas de notre belle langue française
menacée. En arpentant d'est en
ouest cette ville mythique, en
parlant indistinctement aux
maronites, aux chiites et aux
Palestiniens, je n'ai pas acquis de
certitude autre que celle de notre
ignorance crasse du monde arabe.
Vous en voulez un exemple ? Le
National Post vient de nous en
fournir un qui ne manque pas de
piquant. Imaginez que, lors de la cérémonie
d'ouverture du sommet de la
Francophonie, un collègue a découvert
que se cachait parmi les invités un
dangereux personnage. L'homme était
évidemment barbu et arabe. Il
s'agissait du cheikh Hassan
Nasrallah, leader du Hezbollah
libanais, une organisation chiite
pro-iranienne. Scandale ! Le
premier ministre canadien avait osé
s'asseoir à côté du chef d'un
parti classé par Washington parmi
les organisations terroristes les
plus dangereuses. Le pauvre n'avait
pas su reconnaître, parmi tous les
barbus qui l'entouraient, celui du
Hezbollah. Et la presse de pousser
des cris de vierges effarouchées.
Après la conférence de presse, où
notre pauvre premier ministre avait
eu toutes les misères du monde à
expliquer qu'il ne rédigeait pas
les cartons d'invitation à la place
de ses hôtes, je me suis rendu à
La Cigale, un petit restaurant situé
à deux pas de l'Université américaine
de Beyrouth, en plein quartier
musulman.
J'ai aussitôt demandé à mes
voisins ce qu'ils pensaient de ce
terrible Nasrallah. Dans un anglais
approximatif, et à ma plus grande
surprise, ils m'ont expliqué qu'ils
le considéraient comme l'homme
politique le plus intègre du Liban.
Tous avaient une grande admiration
pour celui qui a recueilli, il y a
deux ans, les lauriers du retrait de
l'armée israélienne du sud du
Liban. Non, je n'étais pas tombé
dans l'antre du Hezbollah. Le
Hezbollah est au Liban un parti
politique reconnu aussi
incontournable que l'ADQ à Québec
ou le NPD à Ottawa. Il est de
toutes les cérémonies officielles,
et il n'est pas question de l'en
exclure. Certes, le Hezbollah
libanais a une faction militaire qui
se considère en guerre contre Israël
et qui commet des attentats
terroristes parfaitement
condamnables. Mais, au Liban, le
Hezbollah est avant tout une
organisation politique qui a des députés
au parlement et qui contrôle des régions
entières du pays, où il organise
les écoles aussi bien que les
services sociaux. C'est pour cela
qu'il jouit d'un soutient populaire.
Après 18 ans de guerre civile, on
est mal venu de reprocher aux
Libanais de s'être organisés comme
ils pouvaient pour survivre.
Mieux, Hassan Nasrallah est considéré
comme un leader politique qui a fait
évoluer son parti. "Sous sa
houlette, le mouvement, de groupe
qui apportait un soutien logistique
aux enlèvements d'étrangers au
Liban, s'est transformé en une
organisation respectée de tous dans
le pays, même des chrétiens",
écrivait le Financial Times de
Londres. Le quotidien Le Monde
estime d'ailleurs que le sommet de
Beyrouth doit "être considéré
comme un succès", justement,
parce qu'on a pu voir "le chef
du Hezbollah Hassan Nasrallah au côté
de l'archevêque maronite Sfeir dans
le parterre des invités
officiels". Bref, si on ne veut
pas rencontrer le cheikh Hassan
Nasrallah, on n'a qu'à ne pas aller
au Liban et à ne pas y tenir le
sommet de la Francophonie !
Jean Chrétien avait donc
parfaitement raison de dire qu'il n'était
pas responsable de la liste des
invités. Pour joindre le ridicule
à la pruderie, le National Post a
en plus trouvé le moyen de se
tromper de photo, publiant, en lieu
et place de celle de Nasrallah,
celle de Grégoire III Laham,
patriarche grec catholique
d'Antioche. Le pauvre aurait
certainement avalé sa barbe s'il
avait su qu'on le confondait avec un
islamiste !
Il faut aller loin de chez soi pour
savoir d'où l'on vient. A
Beyrouth, je n'ai pas découvert
l'intégrisme islamiste. Celui-là,
on m'avait déjà dit qu'il
existait. Même qu'on m'en rebat les
oreilles depuis un an. J'y ai plutôt
découvert l'intégrisme protestant.
Celui qui nous empêche de voir les
nymphettes à moitié nues qui défilent
à deux pas des femmes voilées sur
les avenues de Beyrouth. Celui qui
transforme le premier barbu venu en
terroriste sanguinaire. Au Liban ou
ailleurs, cette insidieuse forme
d'ethnocentrisme nous empêche de
voir le monde autrement qu'en
fonction de nos propres obsessions.
haut
Les
Libanais dans le monde
par ALAIN LOUYOT, publié dans
l'Express le 24 octobre 2002
Aucun pays au monde ne compte,
comme le Liban, plus de
ressortissants hors de ses frontières
qu'à l'intérieur. On estime
ainsi à 12 millions de
personnes la diaspora libanaise,
pour une population de seulement
quelque 5,5 millions
d'habitants ! Implantée, parfois
depuis le XIXe siècle (lors
de la domination ottomane à
Beyrouth), sur tous les
continents, celle-ci, renforcée
par l'exode des quinze années de
guerre (1975-1990), est particulièrement
représentée au Brésil, aux
Etats-Unis et au Canada, en
Australie, en France, en Afrique
francophone et, bien sûr, au
Moyen-Orient. Pourtant, plus
encore que l'ampleur de leurs flux
migratoires, c'est la faculté
d'adaptation des Libanais qui
impressionne. Au pays du Cèdre,
en effet, ce n'est pas le sous-sol
qui est riche, comme dans d'autres
Etats arabes, mais c'est l'élément
humain.
"Lorsqu'un Libanais tombe à
la mer, il en ressort avec un
poisson dans la bouche", dit
un proverbe. C'est vrai que le
dynamisme, la débrouillardise, le
génie des affaires des
descendants des Phéniciens
forcent l'admiration, même s'ils
suscitent parfois aussi
l'agacement, la jalousie.
De Bamako à Dakar, de Rio à
Freetown en passant par Montréal,
les envoyés spéciaux et
correspondants de L'Express
sont allés à leur rencontre afin
de mieux connaître ces
aventuriers malgré eux et de
raconter leur odyssée.
Ainsi, ce mont Liban sur les
pentes duquel tant d'étrangers
sont venus jadis se réfugier, ces
baies ensoleillées et ces élégantes
corniches où d'autres venaient goûter
naguère la douceur de vivre -
fameuse spécialité locale - ont
vu s'éloigner pour les antipodes
leurs enfants les plus
prometteurs. Cette fuite des
cerveaux d'un pays où la matière
grise constitue sans doute la
première ressource est un drame
à l'heure de la reconstruction.
Aussi le gouvernement libanais étudie-t-il
aujourd'hui des mesures pour
tenter sinon d'inverser le courant
de l'émigration, du moins de le
freiner. L'entreprise tient de la
gageure, tant l'absence
persistante de paix dans la région,
la crise économique et les
obstacles au rétablissement de la
souveraineté de l'Etat sur
l'ensemble du territoire libanais
sont des incitations au départ.
Et pourtant la rage de vivre de ce
peuple, qui lui a si souvent
permis de pallier les carences de
l'Etat ou de ne pas disparaître,
tandis que les puissances régionales
transformaient son territoire en
champ de bataille, pourrait réserver
encore une fois des surprises.
Qu'un jour nombre de ces banquiers
prospères, chefs d'entreprise
audacieux, commerçants habiles,
universitaires émérites ou
artistes talentueux décident de
rentrer au pays, et l'on reparlera
à nouveau, sans nostalgie, du
miracle libanais du côté de la
corniche Raouché ou de la baie de
Jounieh.
haut
Le
plan d’action de Beyrouth
paru dans l'Orient-le Jour le 21
octobre 2002
Nous,
chefs d’Etat et de gouvernement
des pays ayant le français en
partage, réunis à Beyrouth du 18
au 20 octobre 2002, venons
solennellement de confirmer par une
déclaration les engagements
essentiels qui nous lient. Malgré
le report d’une année du Sommet
en raison de la situation
internationale, nous avons poursuivi
avec détermination nos activités
de coopération. La Conférence
ministérielle de la francophonie, réunie
à Paris le 11 janvier 2002, a adopté
à cette fin la programmation de la
francophonie multilatérale pour le
biennum 2002-2003. Nous nous félicitons
des orientations données par la
Conférence dans le cadre du suivi
du Sommet de Moncton et faisons nôtres
les conclusions des réunions
sectorielles thématiques tenues au
cours du biennum 2000-2001. Ces
orientations doivent continuer à
guider notre opérateur principal,
l’Agence intergouvernementale de
la francophonie, ainsi que nos opérateurs
directs, l’Agence universitaire de
la francophonie, l’Association
internationale des maires
francophones, TV5 et l’Université
Senghor, dans la mise en œuvre de
la programmation jusqu’à la fin
du biennum. Nous nous réjouissons
que cette programmation s’articule
autour de quatre grands axes
mobilisateurs, où nous estimons que
la francophonie peut et doit jouer
un rôle majeur :
• paix, démocratie, droits de
l’homme ;
• promotion de la langue française
et de la diversité culturelle et
linguistique ;
• éducation de base, formation
professionnelle et technique,
enseignement supérieur et recherche
;
• coopération économique et
sociale au service du développement
durable et de la solidarité.
Nous doterons la francophonie des
moyens nécessaires à la réalisation
de cette programmation. Nous
insistons particulièrement sur le nécessaire
approfondissement des concertations
entre les Etats et gouvernements
francophones sur les thèmes débattus
dans les enceintes internationales
et qui sont prioritaires pour la
francophonie. Nous entendons veiller
à ce que les prises de position
communes et les déclarations
officielles de la francophonie
issues de ces concertations soient
arrêtées dans le cadre de ses
instances. Nous encourageons le secrétaire
général à intensifier la
concertation avec les organisations
internationales et régionales et la
recherche de synergies avec les coopérations
bilatérales en adéquation avec les
politiques nationales de développement,
en vue de la mise en place de véritables
partenariats. Nous lui demandons également
de développer une expertise
susceptible de faciliter la
mobilisation des financements des
institutions internationales. Nous
appelons de nos vœux une
intensification des partenariats
entre nos opérateurs et soulignons
l’apport des réseaux
institutionnels, des coopérations
entre les collectivités décentralisées,
les partenaires économiques et
sociaux et les représentants de la
société civile dans
l’affirmation d’une francophonie
dynamique. A cet égard, un
symposium sur le cofinancement du développement
sera organisé. Nous invitons le
secrétaire général à poursuivre
la mise en œuvre du processus d’évaluation
des opérateurs des Sommets. Nous
approuvons les conclusions du
rapport sur le suivi de l’évaluation
de l’Agence intergouvernementale
de la francophonie. Nous sommes
convaincus que l’élaboration
d’un cadre stratégique décennal
facilitera la définition
d’objectifs à long terme pour la
francophonie. Nous décidons
l’adoption d’un rythme de
programmation quadriennal dont nous
attendons qu’il permette
d’approfondir l’effort de rénovation
de la coopération multilatérale
francophone dans le sens du
resserrement, de l’efficacité et
de la visibilité.
haut
Radiographie
d’un désastre annoncé
par
JEAN-MARIE-ROUART, publié dans
l'Orient-le Jour le 14 octobre
2002
Ce qu’il y a de
plus triste dans l’inéluctable déclin
de la francophonie, c’est que les
Français eux-mêmes y auront
participé. Mais cela fait partie de
l’idiosyncrasie de ce peuple si génial
et si sympathique de brûler ses
vaisseaux, de se tirer des balles
dans le pied et de dilapider son héritage.
Il n’y a que les Français qui ne
s’insurgent pas contre l’abâtardissement
de leur langue, contre la perte de
son influence, contre
l’affadissement de son message
alors que les francophones, eux,
s’en indignent. Car la langue française,
qu’on le veuille ou non, occupe
une place à part. D’abord par sa
construction, elle est un chef-d’œuvre
de musique et de clarté. Au même
titre que la langue grecque, elle a
été la voix par laquelle se sont
exprimés des génies d’une
exceptionnelle variété, de
Rabelais à Racine, de Voltaire à
Mallarmé. De plus, cette langue a
porté un extraordinaire message
d’universalisme et de liberté. Et
c’est peut-être ce dernier point
qui est le moins visible à l’œil
nu : parler, lire le français dans
des pays en proie à la dictature,
à l’oppression, c’était s’évader
un instant de sa prison, échapper
à ses bourreaux. Le français représentait
la langue d’une évasion. Il était
l’espoir, l’espoir de communier
avec la France qui est une idée, un
principe.
Je sens que je suis un peu lyrique
quand j’aborde ce sujet.
L’emphase me guette. Mais ce que
j’aime dans le français, c’est
qu’il est l’expression d’une
vision universaliste et qu’il déborde
de loin le cas de la France. Il
n’est pas question en
l’occurrence d’être cocardier,
chauvin, de s’enfermer dans une
ligne Maginot de mots bien de chez
nous, c’est tout le contraire, il
s’agit à travers cette langue de
défendre une ambition universelle
de beauté et de liberté.
Car cette langue a un double contenu
: esthétique et éthique. La France
n’aurait pu avoir un rayonnement
aussi profond, aussi durable, si
celui-ci n’était fondé que sur
Versailles, les châteaux de la
Loire et la tour Eiffel. La langue
et la littérature françaises sont
le territoire de la liberté. Quel
pays peut aligner autant d’auteurs
dont cette liberté est
l’incessant combat qui sous-tend
leur génie : Montaigne, Voltaire,
Diderot, Rousseau, Chateaubriand,
Hugo, Stendhal, Zola, Malraux,
Camus, Mauriac, Gary viennent
naturellement à l’esprit. Mais
tant d’autres… Même chez ce
satané Céline, chez ce vieil
atrabilaire de Léautaud, chez ce
merveilleux réactionnaire qu’est
Paul Morand, on retrouve intact ce
souffle de liberté. Le Français,
qui a suffisamment de défauts pour
qu’on lui reconnaisse une qualité
indéniable, possède un esprit qui
ne supporte pas le joug. On ne le
fait pas marcher au pas de l’oie
et, si on l’oblige à accepter la
discrimination, l’injustice, on le
contraint à se renier lui-même.
D’où la tristesse qui s’empare
de nous devant le naufrage de la
francophonie. On peut trouver à ce
désastre plusieurs causes.
D’abord la francophonie est minée
de l’intérieur. Le cafouillage
des politiques sur la langue a été
à son comble ces dernières années.
Il y a eu un véritable sabotage,
notamment à propos de la remise en
cause du genre des fonctions. Rien
n’a été plus démagogique que la
querelle sur "la"
ministre et la décision du
gouvernement Jospin de faire passer
pour un acquis du féminisme une
attaque contre la grammaire. Ce français,
on ne sait plus aujourd’hui qui en
édicte les règles, qui est juge de
son orthodoxie. Quant à l’usage
qu’on invoque si souvent pour
justifier la pollution qu’apporte
les anglicismes, les
"finaliser", les générer,
il n’est qu’un prétexte pour
valider une langue poubelle.
En introduisant l’idée d’une résurrection
des langues et des dialectes régionaux,
l’Europe n’avait certainement
pas en vue la sauvegarde du français.
Bruxelles se satisferait sans doute
très bien d’une Babel européenne
formée de régions, voire de
localités bruissantes de jargons,
de dialectes, d’idiomes, où le
français serait réduit à la
portion congrue et où régnerait
l’anglais, la langue du commerce
et de la mondialisation. L’Europe
ne veut sans doute pas consciemment
la perte du français. Nous sommes
assez grands pour aller tout seuls
à cette perte d’identité qui
suivra l’abandon de nos principes
et de notre langue. Mais la France
affirme-t-elle assez nettement
devant l’Europe cette ambition
culturelle et éthique qui devrait
être la sienne ? la France
admire-t-elle aujourd’hui ses écrivains,
est-elle fière d’eux, a-t-elle
envie de les faire connaître ?
J’en doute. Même si le propre du
Français est de ne pas se regarder
dans la glace, de s’ouvrir aux
autres et au monde, admettons quand
même que nous n’affirmons pas
notre identité culturelle. Et, dans
ce domaine, on peut renvoyer droite
et gauche dos à dos.
Rien n’est plus éloquent, en matière
d’incohérences de la politique
culturelle, que le spectacle qui
s’offre quand on parcourt les pays
d’Europe centrale ou d’Asie. Les
conseillers culturels des ambassades
sont en rivalité avec les instituts
culturels qui, eux-mêmes, ignorent
les représentants des alliances
françaises. Du moins quand ces
instituts existent. Car, dans ce
domaine, c’est la peau de chagrin.
Les Polonais, ces amoureux de la
France, sont contraints de se
tourner avec tristesse vers le
Goethe Institut. Ils abandonnent la
France qui, faute de moyens, faute
d’ambition, n’a plus rien à
leur offrir. Chaque jour meurent de
ces Français, non de nationalité
mais de cœur, d’âme, de culture,
qui, à travers leur langue,
aimaient la France en dépit
d’elle-même. Ils meurent, et avec
eux c’est un peu de nous-mêmes
qui meurt. Car la France, le Français
et le français, que deviendront-ils
le jour où ils ne seront plus
universels ? Le français ne doit
pas devenir une de ces étoiles qui
continuent d’éclairer après
avoir disparu.
haut
Attentat-suicide
dans une colonie juive en
Cisjordanie
publié dans le Monde du 27
octobre 2002
Trois personnes ont été tuées
et une trentaine d'autres blessées
dimanche dans l'explosion provoquée
par un kamikaze palestinien dans
une station d'essence située à
l'entrée de la colonie juive
d'Ariel, dans le nord de la
Cisjordanie. Selon des témoins,
le kamikaze s'est fait exploser près
d'un autobus transportant de
nombreux soldats. Un soldat a repéré
le kamikaze et a tiré dans sa
direction en le blessant. Mais le
kamikaze est parvenu à actionner
les explosifs qu'il portait sur
lui dans une ceinture, a indiqué
à la radio publique Ron Nahman,
le maire d'Ariel. La radio
publique a indiqué que la plupart
des victimes étaient des soldats.
Avi Pazner, un porte-parole du
gouvernement israélien, a affirmé
que l'Autorité palestinienne "porte
une lourde responsabilité"
dans cet attentat-suicide. "Nous
constatons avec amertume que
l'Autorité palestinienne n'a rien
fait contre le terrorisme". Et
de poursuivre : "Les
organisations terroristes ont une
nouvelle fois frappé pour tenter
de tuer le maximum d'innocents et
pour saboter l'initiative
diplomatique américaine".
"Le terrorisme est un
fléau mondial"
Ce nouvel attentat-suicide
survient alors que l'émissaire américain
William Burns a achevé, samedi,
une mission de trois jours en Israël
et dans les territoires
palestiniens, après avoir tenté
en vain de convaincre les deux
parties de soutenir un document américain
susceptible de promouvoir un plan
de paix du quartette (Etats-Unis,
Russie, Union européenne, ONU) prévoyant
la création d'un Etat palestinien
d'ici à 2005. "Les
terroristes ont sans doute été
encouragés par ce qui s'est passé
en Russie. Le terrorisme est un fléau
mondial", a poursuivi M.
Pazner, en faisant allusion à la
prise d'otages par un commando tchétchène
à Moscou qui s'est achevée
samedi dans un théâtre à
Moscou. En mars, neuf personnes
avaient été blessées dans un
attentat-suicide près d'Ariel,
une implantation de 15.000
habitants. Le kamikaze avait été
tué. Située à quelque 25 kilomètres
à l'est de Tel-Aviv, Ariel, qui
comprend une université, est
l'une des plus grosses colonies de
Cisjordanie.
haut
Une si
jolie petite guerre
par JEAN-LOUIS DUFOUR, publié
dans le Figaro le 21 octobre 2002
L'auteur
est professeur associé à l'Ecole
spéciale militaire de Saint-Cyr.
Dernier ouvrage paru, La Guerre,
la Ville et le Soldat, Odile
Jacob, 2002
Couverte du côté des élus, avec
ou sans le consentement de l'ONU,
l'Administration Bush semble résolue
à s'en prendre à l'Irak. Une
fois fini le ramadan (5 décembre)
et venu un climat plus frais, la
guerre commencera. Vu de
Washington, le temps presse. Déjà,
Al Qaida a repris l'offensive. Des
Philippines au Yémen, de l'Indonésie
au Koweït, une cinquième colonne
islamiste s'en prend aux intérêts
occidentaux. L'adversaire irakien
est modeste. Pourtant, dans le
"brouillard" propre aux
combats, trois éléments peuvent
amener l'albatros américain à trébucher.
1. Une guerre complexe.
Les Etats-Unis veulent à la fois
neutraliser l'armée de Bagdad, détruire
ses armes interdites, chasser
Saddam, démocratiser le régime.
Autant de buts, autant de plans.
Clausewitz l'avait dit : le
meilleur plan découle toujours
d'un but de guerre simple et d'une
séparation nette entre le
militaire et le politique. Ce ne
sera pas le cas en Irak. A cette
complexité, les officiers américains
sont peu préparés. La logique
militaire risque de l'emporter sur
la logique politique.
2. L'attitude des Irakiens.
La machine de guerre US entend se
déployer sans entrave, bombarder
et détruire largement. Comme on
le lit dans L'Amérique en
armes de Vincent Desportes (Economica,
2002), "cette image de la
puissance en marche, écrasant
l'ennemi sous son feu et le
submergeant de son ampleur,
constitue encore aujourd'hui
l'image de référence de l'armée
des Etats-Unis". A ce
jeu-là, on se fait peu d'amis.
Or, il ne s'agit pas pour
Washington de remporter une
bataille ordinaire. La
Maison-Blanche souhaite voir
l'Irak devenir son allié.
L'ennemi n'est pas le peuple,
seulement son chef. Dès la fin
des combats, il faudra réformer
l'Etat, une tâche impossible sans
la coopération des Irakiens. Sans
doute les Américains ont-ils en mémoire
la dénazification allemande ou
l'expérience réussie du
proconsulat de Mac Arthur au
Japon. Les circonstances ne sont
pas comparables. En particulier,
l'empereur nippon avait ordonné
à son peuple d'obéir aux
nouveaux maîtres. L'insoumission
était inimaginable. En Irak,
certaines fractions de la
population seront tentées
d'entrer en résistance quelles
que soient les objurgations du
pantin placé par Washington à la
tête du pays.
3. Un piège possible.
Imaginons-le. Saddam se cache et
refuse le combat ; il laisse même
les Anglo-Saxons entrer dans
Bagdad, Mossoul, Bassorah... Au
lieu d'offrir des cibles évidentes
à l'US Airforce, il imbrique ses
hommes dans la population, les
dissimule dans les villes, pour
mieux les lancer ensuite dans des
actions multiples de guérilla
urbaine. La tenue des villes
irakiennes par une armée
d'occupation parfaitement
ignorante du pays pourrait se révéler
une opération coûteuse. M.
Rumsfeld devrait lire Machiavel : "Que
celui qui devient maître d'une
ville étrangère et ne la détruit
pas s'attende à être défait par
elle."
Les chefs américains sont
conscients de l'urbanisation de la
guerre. Selon un rapport récent
de la Rand, 237 des 250 derniers
engagements des marines ont
comporté des opérations
urbaines. Mais les unités
manquent encore de robots pour
reconnaître une rue, explorer des
caves, tenir une position. Pour
contrôler sans pertes une ville
rebelle, il n'est pas d'autre
solution que de l'écraser sous
les bombes. Ainsi les Russes en
ont-ils usé à Grozny. Difficile
pour le président Bush d'en faire
autant ! Certes, pour reprendre Séoul
en 1950, Mac Arthur l'avait réduite
en cendres. La même méthode
avait été employée à Hué
assaillie par les Nord-Vietnamiens
en février 1968. Les temps ont
changé. La presse rendra compte
à l'opinion effarée des
bombardements sur Bagdad. Une
vilaine affaire commencera.
Certes, en 1991, Saddam Hussein
s'est révélé piètre tacticien.
Bagdad a beau préparer activement
la guerre des villes, la capacité
des soldats irakiens à privilégier
l'initiative n'est pas certaine,
tout comme leur volonté de se
battre hors leurs chaînes
habituelles de commandement. Reste
qu'à la guerre comme aux échecs,
il faut envisager toutes les
hypothèses sans sous-estimer
l'adversaire. La guerre d'Irak
peut n'être pas une promenade
militaire.
haut
Prise
d'otages à Moscou : 117 otages
morts, dont 115 à cause du gaz
publié par l'AFP le 27 octobre
2002
Cent-dix sept otages sont morts à
Moscou, dont 115 en raison de
l'absorption d'un gaz narcotique
utilisé par les forces spéciales
russes pour mettre fin à la prise
d'otages par un commando tchétchène,
selon le dernier bilan communiqué
dimanche. Sur un
total de 117 otages décédés,
deux seulement sont morts par
balle, avant l'assaut, et tous les
autres à cause d'un gaz spécial,
a indiqué le chef des services de
santé de Moscou, Andreï
Seltsovski. Il s'agit d'une
"substance narcotique"
qui est "utilisée pour
l'anesthésie générale", a
précisé de son côté le docteur
Evgueni Loujnikov, chef du service
de toxicologie de l'hôpital
Sklifasovski. Interrogé samedi
sur la nature de "moyens spéciaux"
utilisés pour libérer les
otages, le vice-ministre de l'Intérieur
Vladimir Vassiliev avait répondu
: "laissons donc le soin aux
prochains preneurs d'otages de les
découvrir". L'édition en
ligne du quotidien Moskovski
Komsomolets a présenté le témoignage
d'un "participant à
l'assaut", selon lequel
"nous avons un peu exagéré
le dosage pour être complètement
sûrs" de neutraliser les
femmes kamikazes du commando avant
qu'elles ne puissent actionner
leurs charges d'explosifs.
Quelque 800
otages étaient détenus par un
commando tchétchène de plus de
cinquante membres, dont au moins
18 femmes, depuis mercredi soir
dans le théâtre de la Doubrovka.
Le commando exigeait la fin de la
guerre en Tchétchénie, qui dure
depuis plus de trois ans. Selon la
version officielle des événements,
l'assaut a été donné car le
commando avait commencé à tuer
des otages très tôt samedi, mais
selon d'autres sources il aurait
pu commencer avant la mort des
otages. L'annonce de la libération
des premiers otages est intervenue
samedi vers 7h15 (03h15 GMT).
Dimanche, le bilan des morts s'élevait
à 117, alors que le ministère de
la Santé l'avait établi quelques
heures plus tôt à 118 personnes.
Il s'agit de 63 hommes et 54
femmes. Des otages libérés ont
retrouvé leurs proches, mais 646
autres étaient encore hospitalisés
dimanche, 150 étant en réanimation
parmi lesquels 45 dans un état
grave, selon M. Seltsovski. Des
familles se pressaient devant les
entrées des hôpitaux dimanche en
début d'après-midi pour récupérer
des parents. Les autorités
gardaient le silence sur l'identité
des victimes, et de nombreuses
personnes angoissées, ne trouvant
pas le nom d'un des leurs sur les
listes de survivants affichées
aux portes des hôpitaux,
couraient d'un établissement à
l'autre en dénonçant le manque
d'informations.
"Pardonnez-nous, nous n'avons
pas pu sauver tout le monde",
avait déclaré samedi soir le président
Vladimir Poutine à la télévision
russe, en jugeant que "chacun
de nous comprenait qu'il fallait
être prêt au pire".
L'ambassade des Etats-Unis à
Moscou a demandé, sans succès,
aux autorités russes de préciser
le type de gaz utilisé, en
expliquant avoir besoin de
l'information pour le traitement
d'une ressortissante américaine
hospitalisée. La radio Echo de
Moscou, comme le quotidien
Kommersant, se sont interrogés
dimanche sur le nombre exact de
personnes tuées, les raisons de
leur décès et le déroulement de
l'opération, sur laquelle la
population russe a porté
initialement un jugement
favorable. D'autant plus que le
commando avait installé une
quantité impressionnante
d'explosifs dans le bâtiment et
que certains de ses membres étaient
munis de ceintures explosives.
Cinquante membres du commando sont
morts, et au moins deux d'entre
eux ont été arrêtés, selon les
autorités russes. Dans son
adresse télévisée de samedi, le
président Poutine a qualifié les
preneurs d'otages d'
"ordures", tout en
jugeant que la fermeté des
autorités avait "prouvé
qu'on ne peut pas mettre la Russie
à genoux".
La présidence russe a annoncé
dimanche une journée de deuil
national pour lundi. Vladimir
Poutine a affiché une image
d'intransigeance face aux preneurs
d'otages, et pour l'instant sa
popularité en sort grandie, selon
un expert. "La catastrophe
menaçait Poutine en tant que
dirigeant, et elle n'a pas eu
lieu. Le président accumule donc
du capital politique", a
estimé le sociologue Alexeï
Levinson. Seul le sociologue Lev
Goutkov juge que les autorités se
sont conduites "de façon
cruelle et irresponsable".
Quant au politologue Vladimir
Pribylovski, il constate que
"les autorités traitent mal
notre peuple, mais c'est parce que
le peuple lui-même n'accorde pas
beaucoup de valeur à la vie,
l'important c'est l'homme
fort". Le succès relatif de
l'opération devrait conduire à
un durcissement de la position de
Moscou sur le conflit tchétchène.
Dès dimanche le ministère russe
des Affaires étrangères a menacé
de boycotter un sommet Russie-UE
en novembre à Copenhague si un
"congrès" sur la Tchétchénie
se déroule comme prévu dans la
capitale danoise lundi et mardi.
La réunion veut promouvoir une
solution politique au conflit
russo-tchétchène, selon ses
organisateurs. Le vice-ministre
russe des Affaires étrangères,
Valeri Lochinine, a accusé
"les autorités danoises d'être
solidaires des terroristes tchétchènes".
Mais le ministre danois des
Affaires étrangères Per Stig
Moeller a aussitôt rejeté la
demande de Moscou d'interdire
l'organisation de la réunion en déclarant
qu'il "ne peut, ni ne veut
l'interdire".
haut
Bali et
Moscou
publié
dans le Monde du 26 octobre 2002
Les prises d'otages sont du
terrorisme, celle de Moscou comme
les autres. Peu importe la cause,
juste ou injuste : la méthode
est ignoble, qui consiste à jouer
avec la vie d'innocents. C'est
ainsi. La condamnation ne supporte
pas de réserves. Elle ne
s'accompagne pas de circonstances.
Elle n'est pas modulable au gré
de la cause que servent, ou disent
servir, les terroristes. C'est une
condamnation de principe. Elle
s'appuie aussi sur deux
constatations historiques :
les méthodes utilisées par un
groupe en disent long sur la manière
dont il se comportera s'il arrive
au pouvoir ; nombre de
mouvements de libération
nationale ont su lutter sans avoir
jamais eu recours au terrorisme.
Voilà ce qu'il faudrait pouvoir
dire au commando tchétchène qui
s'est emparé de centaines de
malheureux dans un théâtre de
Moscou. Autre constatation :
des islamistes directement ou
indirectement liés à Al-Qaida -
des Saoudiens et des Jordaniens,
notamment - participent au
combat des indépendantistes tchétchènes
contre les forces russes.
Mais en tirer argument, comme le
fait le président Vladimir
Poutine, pour assimiler le drame
de Moscou au massacre de Bali, par
exemple, relève de l'aveuglement
ou de la manipulation de
l'opinion. C'est la vieille et
honteuse technique de l'amalgame,
une manière de terrorisme
intellectuel. Elle n'est pas
neutre. Dénoncer en l'espèce la
main du terrorisme islamiste a
pour objet de gommer, d'effacer,
de nier la situation en Tchétchénie.
C'est un déni de réalité. Ce
faisant, M. Poutine poursuit
un objectif très politique :
bénéficier de la complicité
passive des gouvernements
occidentaux à l'égard de la sale
guerre qu'il poursuit en Tchétchénie
depuis son arrivée au pouvoir. Il
a su admirablement jouer de
l'effet d'aubaine que lui ont
procuré les attentats du 11 septembre
2001 : il a plaqué une
grille de lecture religieuse -
la Russie orthodoxe solidaire de
l'Occident dans la bataille contre
l'islamisme - sur un conflit
national, séquelle de l'impérialisme
russe depuis le dix-neuvième siècle.
Car les Tchétchènes n'ont pas
attendu Al-Qaida ni M. Ben
Laden pour lutter contre
l'occupation russe au Caucase :
ils le font depuis un siècle et
demi. Le radicalisme islamiste
n'aurait pas trouvé d'espace de
mobilisation en Tchétchénie si
M. Poutine, au lieu de
relancer la guerre en 1999, avait
choisi de négocier. Il a préféré
la guerre - et pas n'importe
laquelle : une guerre
d'exactions systématiques contre
la population civile ; une
guerre où la torture est généralisée ;
une guerre où des hommes, des
femmes, mais des enfants aussi
sont enlevés contre rançon par
des paramilitaires russes, sans
que ces prises d'otages-là soient
condamnées, aussi fermement que
celle de Moscou, par les
Etats-Unis et les Européens. Deux
poids, deux mesures. La
condamnation du terrorisme perd de
sa force morale si, comme chez M. Poutine,
elle masque le refus d'une réalité
conflictuelle nationale, comme en
Tchétchénie.
haut
La
voie est libre pour une Europe à 25
A
Bruxelles, les Quinze se sont mis
d'accord sur le financement de l'élargissement
par
NATHALIE DUBOIS, JULIE MAJERCZAK et
JEAN QUATREMER, publié dans Libération
le 26 octobre 2002
L'Union européenne aura été
ponctuelle à son rendez-vous avec
l'Histoire : rien désormais ne
bloque plus l'adhésion de dix
nouveaux pays (Pologne, Hongrie, République
tchèque, Slovaquie, Slovénie,
Lituanie, Lettonie, Estonie,
Chypre et Malte) début 2004. Et
la route se dégage pour les
candidats à la traîne, la
Bulgarie, la Roumanie et la
Turquie. Réunis jeudi et vendredi
en sommet à Bruxelles, les chefs
d'Etat et de gouvernement des
Quinze ont démenti tous les
Cassandre qui prédisaient l'échec
de leur marchandage sur le
financement de la grande Europe.
"Big bang"
Après le coup de théâtre de
l'accord passé, la veille, entre
Chirac et Schröder pour plafonner
les dépenses agricoles dans
l'Union élargie, le plus dur était
fait. Comme ils s'y étaient engagés,
les Quinze ont ainsi réussi à
s'entendre sur le coût financier
de l'élargissement : les Dix se
voient offrir quelque 40 milliards
d'euros à se partager sur deux
ans. A charge pour eux de conclure
les derniers chapitres de négociation,
d'ici le Sommet de Copenhague, les
12 et 13 décembre, s'ils veulent
signer le traité d'adhésion à
Athènes en avril 2003.
Ce Sommet de Bruxelles ne confirme
pas seulement le "big
bang" d'un élargissement à
25, tel que l'avait proposé la
Commission européenne. Les chefs
d'Etat et de gouvernement ont
aussi envoyé des signaux positifs
aux trois autres pays candidats :
contrairement au projet initial de
conclusions, rédigé par le
Danemark (pays qui préside l'UE
jusqu'à la fin de l'année), la
date de 2007 est désormais
inscrite noir sur blanc pour l'adhésion
de la Roumanie et de la Bulgarie.
Quant à la Turquie, les Quinze
ont "salué" ses
progrès sur le plan politique et
économique, sans s'engager sur un
calendrier. "Une décision
définitive sera prise au Sommet
de Copenhague", a affirmé
le Premier ministre danois, Anders
Fogh Rasmussen. Londres et Berlin
plaident désormais ouvertement
pour fixer une date de début des
négociations, mais Jacques Chirac
s'est montré plus circonspect,
jugeant "insuffisants"
les progrès d'Ankara.
Les pays d'Europe centrale et
orientale, soulagés du succès du
Sommet de Bruxelles, n'auront pas
eu de divine surprise sur les
montants offerts : ils ne
toucheront au début que 25 % des
aides directes aux agriculteurs.
Quant à leur enveloppe d'aides régionales,
elle a été rognée de 2,5
milliards d'euros (tombant à 23
milliards) pour faire plaisir au
club des gros payeurs de l'Union,
à savoir l'Allemagne, les
Pays-Bas, la Suède et le
Royaume-Uni. Le "rabais
britannique", arraché par
Thatcher en 1984, tiendra jusqu'en
2006, mais Chirac a estimé "choquant"
que "la Grande-Bretagne
soit dispensée de payer les deux
tiers des dépenses dues à l'élargissement".
Mais ces bagarres sont reportées
à la négociation du prochain
exercice budgétaire de l'Union,
dans trois ans.
Purge
La renaissance du couple
franco-allemand est certainement
la deuxième grande nouvelle de ce
sommet. Romano Prodi, le président
de la Commission, a d'ailleurs
adressé un "remerciement
tout particulier à la France et
à l'Allemagne", sans qui
cette réunion était vouée à l'échec.
Ayant réussi à purger dès jeudi
le lourd contentieux agricole qui
pesait sur leur relation depuis
1999, Paris et Berlin semblent décidés
à reprendre les rênes de
l'Europe en mains. Avec bientôt,
assure Chirac, "une
position commune sur la réforme
des institutions" de
l'Europe à 25.
haut
Un
fait divers qui nous parle d'Amérique
par NATHALIE DE SENNEVILLE,
publié dans Ouest-France le 26
octobre 2002
Washington
respire. Les trois semaines de
terreur qu'a connues la capitale
américaine devraient prendre fin
après l'arrestation des deux
hommes impliqués dans la tuerie.
Retour sur un fait divers qui nous
dit beaucoup de l'Amérique, de sa
culture, de ses traditions, de ses
médias.
Une grosse envie de
pleurer
Andrew Kutt est
soulagé et épuisé. "Quand
j'ai entendu la nouvelle de
l'arrestation de ces deux hommes,
j'ai d'abord eu envie de pleurer.
Enfin !" Ce directeur
d'une petite école située à
Bethesda, dans le comté de
Montgomery, mettra du temps à se
remettre des trois semaines que
viennent de vivre Washington et sa
région. "En vingt ans de
carrière, je n'ai jamais rien
connu d'aussi difficile. Je suis
lessivé, physiquement et émotionnellement."
Depuis le 2 octobre, Andrew
Kutt a dû gérer l'angoisse des
parents, la fatigue des
enseignants, l'inquiétude des
enfants. Pendant ces trois longues
semaines, il a fallu consoler et
soutenir les premiers, conseiller
et épauler les seconds, rassurer
les derniers. Refusant de céder
à la panique générale, certains
parents déposaient leur enfant
normalement "puis revenaient
le chercher une heure après parce
qu'ils avaient regardé la télévision
ou entendu un élément nouveau
sur l'enquête à la radio".
Surtout le jour où le tueur fou a
annoncé aux policiers son
intention de s'en prendre
particulièrement aux enfants.
"Nous avons choisi de préserver
au mieux les plus jeunes mais nous
devions répondre aux questions
des grands", reprend Andrew.
Pas facile d'expliquer à un petit
garçon de 3 ans pourquoi il ne
peut plus aller en récréation,
pourquoi le football et toutes les
sorties sont annulés tandis que,
dans le même temps, les plus âgés,
très avertis de la situation,
s'interrogeaient jour après jour :
"Y a-t-il eu une nouvelle
victime ?"
"A
mon signal : sous les
tables"
Les enfants
s'adaptent à tout. Une capacité
vraiment étonnante. Dans
certaines écoles, certains ont même
inventé un nouveau jeu :
'Code rouge'. Au signal d'un
copain, on se jette sous les
tables. Une façon de 'se jouer'
de la réalité. Depuis trois
semaines, en effet, les enfants
ont vécu sous le régime du code
bleu, un ensemble de mesures de sécurité
avec les rideaux tirés aux fenêtres,
plus de récréations en extérieur
et, souvent, un policier posté à
la sortie de l'école. "Et
cela aussi, il a fallu le gérer,
raconte le directeur. Trouver de
la place pour les distraire entre
les cours, décider s'il fallait
ou non engager un agent de sécurité,
annuler toutes les sorties prévues,
les unes après les autres."
Tant
pis pour les citrouilles
Dans l'école
d'Andrew, un questionnaire a été
envoyé jeudi dernier à toutes
les familles. Acceptaient-elles ou
non que leurs petits (les 3-6 ans)
aillent ramasser des citrouilles
pour Halloween, dans une ferme
loin de Bethesda. La collecte de
citrouilles est une activité
traditionnelle des enfants américains
en octobre. Ils préparent
Halloween, le 31 du mois. Sur 20
familles, seules cinq ont dit oui :
"Je ne pouvais pas l'envoyer,
j'avais trop peur", résume
une mère de famille. Alors, les
citrouilles apportées à l'école
ont été achetées au supermarché
du coin. Plus de 200 groupes -
essentiellement scolaires - ont
annulé leurs sorties prévues à
la seule Cox farm, une ferme située
en Virginie. Même si cela est dérisoire,
il faut aussi en parler :
pour beaucoup d'agriculteurs et de
détaillants, le manque à gagner
est énorme, avec parfois 60 %
de clients en moins.
Tueur
avec bande-annonce
Les médias et
particulièrement les chaînes de
télévision ont, à un rythme de
plus en plus soutenu, diffusé des
informations sur "la chasse
à l'homme". Difficile d'y échapper,
difficile de ne pas regarder ces
bandes-annonces dignes de véritables
films policiers, avec photos et
musiques à l'appui. Le moment où
les policiers entourent la voiture
des suspects, en pleine nuit, a
ainsi été diffusé en boucle,
sur une musique quelque peu
dramatique. Le directeur d'enquête,
Chief Moose, totalement inconnu du
public jusqu'alors, est devenu une
vedette, un personnage hautement médiatique
dont on attendait les conférences.
Au début, il ne disait rien, ou
si peu, juste que le nouveau
meurtre était lié au précédent.
Et puis, au fil des jours, et des
morts, il a entamé cet étrange
dialogue avec le tueur en série.
Directement sur les ondes. Dans
l'une de ses premières
apparitions, il avait répondu à
un journaliste : "Nous
ne sommes pas dans un film."
Pourtant, il a lui-même, assez
rapidement, accepté de jouer à
ce jeu-là. D'où parfois cette étrange
impression de confusion entre réalité
et fiction. Comme un feuilleton,
mais en vrai, introduit par un
vrai générique, qui entretient
la peur. Irrationnelle.
Vingt
morts oubliés
Chacun savait
que les risques de figurer parmi
les victimes étaient minimes.
David Ropeik, l'un des directeurs
du centre d'analyses des risques
de Harvard, l'écrivait dans le Washington
Post : "Est-ce
rassurant de savoir que les
risques d'être tué par le sniper
sont très, très faibles, 1 sur
500.000 ? Faut-il alors suggérer
qu'il y a beaucoup plus de
probabilités d'être victime d'un
accident de la route ou de mourir
du tabagisme ? Cela ne sert
à rien." Dans ces cas-là,
les statistiques font pâle figure
face aux images du drap blanc étendu
sur le corps des victimes. Pendant
ces trois semaines, dix personnes
sont tombées sous les balles du
ou des deux 'snipers'. Dans le même
temps, plus du double sont décédées,
elles aussi de mort violente,
victimes de la criminalité dite
ordinaire, dans la seule région
de Washington. Un interne en médecine
a été assassiné par des voleurs
de voiture ; une jeune mère
de famille a été poignardée
dans son appartement ; un
employé de cafétéria a été tué
d'une balle de revolver. De ceux-là,
les grands réseaux de télévision
n'ont jamais parlé, tellement ces
victimes-là "font partie du
décor". D'elles, on saura
peu de choses, elles deviendront
des chiffres dans des
statistiques. "C'est
aussi cela notre société, dit
Andrew, le directeur d'école, qui
milite pour le contrôle des armes
à feu. Peut-être cette tragédie
fera-t-elle enfin bouger les
choses. Peut-être Bush
acceptera-t-il de s'interroger sur
cette question." Peut-être...
haut
Le monde
arabe face à la modernité
"Un siècle pour rien, le
Moyen-Orient arabe de l’empire
ottoman à l’empire américain",
un livre à trois voix de Jean
Lacouture, Ghassan Tuéni et Gérard
D. Khoury
par FADY NOUN, publié dans
l'Orient-le Jour le 15 octobre
2002
Fruit
d’une réflexion à trois de Jean
Lacouture, Ghassan Tuéni et Gérard
Doumit Khoury, un ouvrage intitulé "Un
siècle pour rien, le Moyen-Orient
arabe de l’Empire ottoman à l’Empire
américain", vient de paraître
chez Albin Michel. "Le grand
espoir de renaissance arabe n’a
connu qu’un élan éphémère.
L’incapacité des nouvelles
nations à relever les défis de
l’indépendance et à surmonter
les archaïsmes, le jeu hégémonique
des grandes puissances, jalouses de
leurs routes impériales et de leurs
ressources pétrolières, ainsi que
la radicalisation constante de la
politique expansionniste israélienne
vont conduire l’arabisme et la
cause palestinienne d’impasses en
échecs et favoriser tous les intégrismes".
Ce constat pessimiste figure en dos
de l’ouvrage. Encore faut-il se
demander ce qu’aurait pu, ou
qu’aurait dû faire le monde arabe
qu’il n’a pas fait en un siècle
?
De toute évidence, il est question
ici de l’entrée dans la modernité.
Mais encore ? Comment définit-on
cette modernité ? Est-ce l’avènement
du laïcisme ? L’unité arabe ?
Les idéaux de 1789 ? Le décollage
économique ? L’émancipation de
la femme ? La libéralisation des mœurs
? Dans les aspirations des
promoteurs de la Nahda, prises comme
point de départ et critères de référence,
il y a probablement tout cela, et
c’est en mesurant le chemin
parcouru vers ces idéaux que les
auteurs établissent leur constat. Récapitulatif
historique, l’ouvrage laisse
entendre que la stagnation du monde
arabe est due, en gros, à deux
types de facteurs, les uns endogènes,
en rapport avec les fondements de la
civilisation, les autres
historiques, ayant trait aux
circonstances qui ont entouré l’émergence
du monde arabe comme ensemble
politique potentiel. Le grand problème
du monde arabe, affirment Ghassan Tuéni
et Gérard Khoury, c’est
"l’accès à une libre pensée
critique sans lequel il n’existe
pas de modernité". "On
touche ici du doigt un problème de
fond", soulignent les auteurs.
L’instauration de nouveaux
rapports entre foi et raison est
donc une condition sine qua non à
l’entrée dans la modernité et,
pour ainsi dire, dans l’histoire.
Foi et raison
Il y a donc, dans la Nahda, le grand
défi du rapport entre foi et
raison. La modernité, le développement
des connaissances, de toute évidence,
exigent que raison et foi se
constituent en deux sphères
autonomes. La modernité exige donc
d’oser passer le Coran au crible
de l’exégèse historique. Elle
passe par le "renouveau des
capacités interprétatives de la
lettre du Coran", un défi que
certains intellectuels ont relevé
individuellement, mais qui n’a pas
encore été assumé, par une société
politique musulmane. Pour quelle
raison ? Peut-être à cause du
risque d’une répétition de ce
qui s’est passé en Occident : le
développement d’un clone sans âme
de la pensée chrétienne. Voilà où
le monde arabo-islamique pourrait être
réfractaire à la modernité,
comprise superficiellement. On
sait le tort infligé par les idéaux
républicains laïcs à la foi
religieuse, qui a été évacuée du
quotidien et classée au rang de
mythologie. Une telle conception de
la modernité ne peut avoir droit de
cité dans la civilisation
musulmane, qui est bien plus
sensible à la dimension éthique du
progrès et bien plus exigeante à
cet égard que la civilisation
occidentale.
Il y avait donc, peut-être, dans la
modernité défendue par la Nahda,
des idéaux incompatibles, éthiquement
parlant, avec la culture musulmane
du monde arabe, et auxquels cette
culture n’a pas trouvé
d’alternative. La stagnation du
monde arabe, l’impression qu’il
a vécu "un siècle pour
rien", s’explique aussi par
des facteurs historiques. Défis
lancés par Israël, problèmes liés
à la décolonisation, rivalités idéologiques
arabes, guerre froide entre les deux
superpuissances, ont constitué, à
divers moments, autant de blocages
à son épanouissement.
L’essentiel de l’ouvrage est
consacré à ces défis. On peut
noter, en marge de cette problématique,
que le défi qu’Israël lance à
l’islam n’est pas seulement
politique, mais culturel. C’est le
défi d’un dialogue de
civilisations qui n’existait pas
auparavant, l’acceptation comme égales
de cultures que, à l’âge d’or
de l’expansion de l’islam, ce
dernier n’acceptait que comme inférieures.
La modernité passe aussi par là,
comme le thème du Sommet de la
francophonie le confirme. "Mais
en vis-à-vis, a-t-on fait mieux
?", pourrait-on s’interroger.
Le XXe siècle, avec ses idéologies
totalitaires, ses deux guerres
mondiales, ses camps et ses goulags,
ses deux bombes nucléaires sur le
Japon, l’effroyable agonie des
empires et les atrocités de la décolonisation,
a-t-il fait mieux ? Le XXe sièce du
relativisme éthique, avec
"l’holocauste
silencieux" des vies supprimées,
l’effondrement de la famille et le
saccage écologique de la planète,
a-t-il fait mieux ?
Une énorme érudition
Il serait vain de prétendre répondre
à si vaste question, mais voilà le
type de réflexions induites à la
lecture de l’ouvrage, et qui en
fait en partie la richesse. Le livre
en impose par son énorme érudition
et la quantité d’informations
qu’il apporte. Mais il a le défaut
de toute table ronde, celui de ne
pas présenter ces informations dans
un ordre didactique. Il pose
beaucoup de questions, sans toujours
leur offrir une réponse, ce qui est
parfois frustrant. Mais l’histoire
est en développement, et parfois,
elle se répond à elle-même. Deux
chapitres entiers consacrés au
Liban de 1975 à 1990 et de 1990 à
2000, riches d’informations et de
réflexions, constituent deux
raisons supplémentaires pour lire
un ouvrage qui tente de récapituler
l’histoire de nos échecs et de
nos impuissances, dans le fol espoir
d’en trouver l’explication et
peut-être de répondre à l’énigmatique
question que tout Libanais se pose :
"Où allons-nous ?"
haut
Chrétiens -
Le siècle des persécutions
Jamais depuis l'époque des
catacombes les chrétiens n'avaient
été autant persécutés que
pendant le XXe siècle. C'est ce qu'établit
une enquête commandée par
Jean-Paul II, "Ils sont
morts pour leur foi" (éd.
Plon)
par YVES CORNU et DOMINIQUE
DUNGLAS, publié dans le Point le 24
octobre 2002
Un million, 2 millions, 10
millions : nul n'est en mesure de
comptabiliser précisément les
chrétiens persécutés de par le
monde durant le XXe siècle, mais
ce siècle-là est sans doute le
pire qu'ait connu l'Eglise depuis
l'époque des catacombes. "Au
terme du IIe millénaire, l'Eglise
est redevenue une Eglise de
martyrs", a affirmé
Jean-Paul II pour stigmatiser
l'ampleur de ces persécutions.
Dans la perspective du jubilé de
l'an 2000, le pape a donc voulu la
création d'une Commission des
nouveaux martyrs chargée de
dresser un inventaire des persécutions
des chrétiens. Un inventaire
oecuméniquement ouvert à toutes
les confessions chrétiennes, mais
riche d'un message destiné aux
catholiques. Car, en recensant et
glorifiant les martyrs, le
souverain pontife indique
clairement que l'Eglise se doit de
s'engager aux côtés des opprimés.
L'Evangile l'avait déjà dit,
mais ce ne fut pas toujours le cas
au cours du siècle dernier. Et,
dans la foulée, il enrôle les
persécutés au nom de la défense
des droits de l'homme dans la
grande famille des martyrs chrétiens.
Ce gigantesque travail de mémoire
- des centaines de milliers de témoignages
en 15 langues et portant sur un siècle
d'histoire de toute l'humanité -
fut confié à la communauté de
Sant'Egidio, congrégation laïque
indépendante du saint-siège,
mais connue pour être le bras de
la diplomatie secrète du Vatican.
Une indépendance relative, mais
qui bénéficie de la caution d'Andrea
Riccardi, fondateur et leader
charismatique de Sant'Egidio et
professeur d'histoire
contemporaine à l'université de
Rome. Ces travaux sont révélés
aujourd'hui au grand public grâce
à l'ouvrage d'Andrea Riccardi "Ils
sont morts pour leur foi",
publié en France aux éditions
Plon.
"Notre but était
d'obtenir une vision globale des
persécutions contre tous les chrétiens,
alors que jusqu'à présent les
informations n'étaient que
fragmentaires, explique don
Marco Gnavi, qui fut le secrétaire
de la commission aujourd'hui
dissoute. Mais nous n'avons
jamais prétendu à l'exhaustivité,
cela eût d'ailleurs été
impossible. Les témoignages ont
été particulièrement riches en
Allemagne, où 150 personnes
travaillaient à temps plein sur
ce projet et où les archives
nazies étaient abondantes. En
revanche, les documents
disponibles dans certains pays
d'Afrique ou d'Amérique latine étaient
d'autant plus rares que ces pays
n'ont jamais connu ni stabilité
ni véritable développement. En
outre, les martyrs ont souvent été
calomniés par leurs bourreaux et,
si leur souvenir n'a pas été
l'objet d'un culte local, leur
existence est oubliée."
Toutes les Eglises catholiques
locales et 258 congrégations et
ordres religieux répartis de par
le monde, ainsi que les hiérarchies
des autres confessions chrétiennes,
ont été mis à contribution pour
recueillir les témoignages. Après
deux ans d'enquête, la commission
avait rassemblé plus de 20.000
cas de "nouveaux
martyrs". Un premier écrémage
a ramené à 12.692 le nombre des
martyrs officiellement recensés.
Pourquoi une telle chute ? Parce
que, au-delà des cas de doublon
de martyrs signalés par plusieurs
sources, les critères d'évaluation
- être mort pour l'apologie de sa
foi, mais aussi pour les valeurs
qu'elle inspire : charité,
dialogue, paix, secours aux
faibles - sont subjectifs. Une
difficulté pour l'historien,
d'autant plus que les congrégations
ou les Eglises locales sont
parfois tentées d'embellir le
tableau dans l'espoir que la
reconnaissance d'un martyr sera le
premier pas pour une béatification
ou une canonisation qui honorera
toute la communauté.
Un voyage hallucinant
Toutefois, l'ouvrage de Riccardi
n'est pas un simple inventaire des
martyrs chrétiens. Les récits de
grands sacrifices individuels, de
persécutions de masse ou les témoignages
de vexations quotidiennes
constituent un voyage hallucinant
dans l'un des grands drames de ce
siècle. De cette cohorte de fantômes
anonymes émergent de loin en loin
quelques suppliciés emblématiques
: Maximilien Kolbe, un franciscain
déporté à Auschwitz qui fit don
de sa vie pour qu'un père de
famille soit épargné, Mgr Oscar
Romero, l'archevêque de San
Salvador, assassiné en 1983 par
les escadrons de la mort alors
qu'il célébrait la messe, le prêtre
polonais Jerzy Popieluszko, jeté
dans la Vistule l'année suivante
par des policiers, les moines
trappistes de Tibéhirine enlevés
puis éliminés par le GIA algérien,
ou don Puglisi, un curé de
Palerme assassiné par la Mafia
pour avoir voulu soustraire la
jeunesse à son emprise. Mais si
l'Amérique latine, avec
l'instabilité chronique de ses régimes,
et l'Afrique ont largement alimenté
ce martyrologe, c'est bien
l'Europe qui s'y taille la part du
lion pour avoir engendré les deux
systèmes les plus répressifs de
cette période.
Au palmarès de l'abjection, le
national-socialisme l'emporte haut
la main, mais, comme le souligne
Riccardi, "l'holocauste
juif en Allemagne et dans les
territoires contrôlés par les
nazis fut infiniment plus tragique
et radical que les persécutions
subies par les catholiques". Lesquels
ne gênaient le régime que dans
la mesure où leurs convictions
pouvaient les pousser à
s'opposer. Dans l'optique chrétienne
qui est celle de l'auteur, c'est
donc bien le système communiste
qui s'impose sans contestation
possible comme le plus nuisible.
D'un bout à l'autre du siècle et
sous toutes les latitudes, les émules
de Staline se sont dépensés sans
compter pour écraser les
obstacles sur la voie triomphale
qui mène à "l'homme
nouveau". Ils rêvaient
d'abolir Dieu, ils y ont parfois réussi,
au moins provisoirement. "Le
communisme est le système qui a
fait le plus de morts au sein de
la communauté chrétienne, mais
c'est aussi celui qui a laissé le
plus de traces écrites, reconnaît
Andrea Riccardi. Comme les
nazis avec la Shoah, les
bureaucrates soviétiques
consignaient tout, archivaient
tout." Tout, depuis la
froide arithmétique des
planificateurs jusqu'aux témoignages
des agonisants. Le président de
la Commission pour la réhabilitation
des victimes de répressions
politiques, Alexandre Iakovlev,
estime à 200.000 le nombre des
membres du clergé orthodoxe
condamnés à mort entre la révolution
d'Octobre et 1980, dont plus de la
moitié pour les seules années
1937 et 1938. Car la période de
l'entre-deux-guerre a été de
loin la plus féroce, au point de
faire des années 30 "la décennie
de la Solution finale appliquée
à toutes les religions".
Quand les chrétiens n'étaient
pas poursuivis pour leurs seules
convictions (Boukharine soutiendra
ainsi, dans son "ABC du
communisme", que "la
religion et le communisme sont
incompatibles, aussi bien en théorie
qu'en pratique"), ils l'étaient
en tant qu'ennemis de classe.
L'ouverture des archives soviétiques
à partir de 1991 a ainsi permis
de découvrir que Staline, si zélé
fût-il, n'avait rien inventé.
Dans une lettre au Politburo datée
de 1922, Lénine écrivait : "Plus
nous réussirons à fusiller de
représentants de la bourgeoisie réactionnaire
et du clergé réactionnaire, et
mieux ce sera"... Ceux
qui n'étaient pas promis au
peloton d'exécution risquaient de
connaître la mort lente des
camps. Premier îlot de l'archipel
du goulag, le sanctuaire de
Solovki, sur la mer Blanche, fut
transformé en centre de détention
et vit défiler dès le début des
années 20 des milliers de
religieux victimes d'une répression
parfaitement oecuménique. "Les
croyants appartenaient à toutes
les confessions religieuses : le
mufti de la mosquée de Moscou, le
primat de l'Eglise orthodoxe de Géorgie,
l'exarque catholique de rite
byzantin Fedorov, des métropolites
et des évêques orthodoxes."
La quête de "l'homme
nouveau"
Ironie de l'Histoire, c'est la
Seconde Guerre mondiale qui a
contribué au salut d'une Eglise
orthodoxe pratiquement anéantie.
Staline, qui avait besoin de
mobiliser toutes les énergies
pour contrer l'offensive
allemande, autorisa la réouverture
d'églises et l'élection d'un
nouveau patriarche orthodoxe. Après
guerre, le petit père des peuples
et ses successeurs se contenteront
de les neutraliser en favorisant
la création d'Eglises nationales
inféodées au pouvoir et en
poursuivant une politique de répression
ciblée contre ceux qui refusaient
de se couler dans le moule. La même
recette fut évidemment appliquée
dans les pays du pacte de
Varsovie. Certains disciples de
Staline parvinrent néanmoins à
mener à terme son projet de société
sans Dieu. Dans l'Albanie d'Enver
Hoxha et le Cambodge de Pol Pot,
notamment. Dès les premières années
d'un régime qui se caractérisera
par un autisme de plus en plus
prononcé, le pays des Aigles vit
son Eglise catholique décapitée,
ses lieux de culte transformés en
gymnases ou en cafés et ses biens
vendus à l'encan. Quand les
Albanais émergent de ce long
cauchemar, quatre décennies plus
tard, le bilan est éloquent : "Des
6 évêques et 156 prêtres avant
l'arrivée du communisme, au moins
65 moururent exécutés ou sous
les tortures, et 64 moururent dans
les camps ou les prisons. A la fin
du communisme ne survivaient
qu'une trentaine de prêtres qui
avaient tous connu la détention."
Quant au Cambodge, où les Khmers
rouges poussèrent à son
paroxysme cette quête de
"l'homme nouveau", les
chrétiens y subirent le sort de
tous ceux qui n'étaient pas
formatés selon les critères de
l'Angkar (l'Organisation), qu'ils
soient bouddhistes, musulmans,
opposants, intellectuels : en
1977, soit deux ans seulement après
l'entrée des hommes en noir dans
Phnom Penh, "il n'y
avait plus au Cambodge d'évêque,
de prêtre ni de religieux". Durant
la guerre d'Espagne, certains,
dans le camp républicain, ont déployé
la même ardeur. Le ministre
anarchiste Juan Peiro ayant décrété
que "tuer Dieu, s'il
existe, est une mesure très
naturelle et très humaine", il
se trouva quelques bonnes volontés
pour appliquer à la lettre son précepte.
Le ministre Manuel de Irujo
brossait ainsi en 1937 le tableau
de la situation dans les régions
contrôlées par les républicains
: "Tous les autels, images
et objets de culte, à quelques
rares exceptions près, ont été
détruits [...] toutes les
églises ont été fermées au
culte [...] une grande
partie des temples ont été livrés
aux flammes [...] les prêtres
et les religieux ont été arrêtés,
jetés en prison et fusillés par
milliers sans aucun procès
[...] on en est arrivé à
l'interdiction absolue de
conserver en privé toute image ou
objet de culte."
La persécution des chrétiens fut
l'une des choses les mieux partagées
du siècle écoulé, mais elle a
toujours abouti au même résultat
: le renouveau des Eglises à la
chute des régimes oppresseurs. "On
peut annihiler une Eglise, mais
pas le sentiment religieux d'un
peuple", résume Andrea
Riccardi, rappelant au passage
qu'en 1937, soit vingt ans
exactement après le début des
persécutions, un recensement révélait
que 50 % de la population russe se
déclarait croyante. Il arrive même
que ce sentiment religieux se révèle
sur le tard. Communiste bon teint
dans sa jeunesse, fossoyeur de
l'Union soviétique malgré lui,
Mikhaïl Gorbatchev a suggéré il
y a quelques mois que Lénine reçoive
des funérailles chrétiennes.
haut
Le combat
"humanitaire" des ONG
islamiques
Elles
se nourrissent des conflits qui
ensanglantent la planète
publié
dans le Figaro le 21 octobre 2002
Jihad humanitaire. Sur fond
noir, le titre de cet ouvrage -
le premier, assure l'éditeur (Jihad
humanitaire, d'Absel-Rahman
Ghandour, Flammarion) -
consacré aux ONG islamiques, ne
peut qu'attirer les regards
circonspects ou inquiets. On
suspecterait presque un
"coup" de marketing,
tant les deux mots apparaissent
antinomiques. Mais l'auteur, le
franco-libanais Abdel-Rahman
Ghandour, un ancien de Médecins
sans frontières au Soudan et dans
le Golfe, aujourd'hui en mission
pour le secrétariat général de
l'ONU dans la région des Grands
Lacs, est issu des deux cultures -
l'arabo-musulmane et l'occidentale -
et il n'a pas écrit un pamphlet.
Sa démonstration est sans doute
un peu longue, mais elle est
argumentée, limpide : les
organisations humanitaires
musulmanes font preuve au mieux de
prosélytisme religieux, au pire
elles ont partie liée avec les
moudjahidin qui combattent les
armes à la main.
Puisque la laïcité n'existe
toujours pas en terre musulmane,
il faut encore en revenir au
Coran, aux différentes lectures
qui en sont faites. Le djihad est
un effort consenti par le musulman
sur la voie de Dieu. Il peut
conduire à suivre Oussama ben
Laden, mais aussi à un engagement
pacifique en faveur des frères déshérités,
l'objectif commun étant de
contribuer au bien-être de l'umma,
la communauté des croyants. La
zakat - l'aumône rituelle -
est le troisième pilier de
l'islam, après la profession de
foi et la prière. Les musulmans
sont les victimes des conflits qui
ont dernièrement ensanglanté la
planète - Liban, Palestine,
Soudan, Afghanistan, Bosnie, Tchétchénie...
Pour les ONG islamiques, qui ont
jeté un voile opaque sur les
guerres Irak-Iran et Irak-Koweït,
comme sur les chrétiens libanais,
palestiniens ou bosniaques,
l'argumentation est des plus
simples : il est du devoir des
musulmans d'aider les "frères"
agressés par des Occidentaux
maniant le glaive, le goupillon et
le pansement.
L'histoire du djihad humanitaire débute
dans les années 70, alors que
renaissent les formations
politiques et sociales islamiques.
Il s'agit bien des deux faces du même
mouvement, du même retour vers le
futur fondamentaliste. Le
Croissant-Rouge - l'homologue
de la Croix-Rouge - et la
plupart des fondations et
organisations sociales financées
par les Etats arabes et musulmans
ont peu à peu été débordés
par ces ONG islamiques, qui ont su
habilement capter la déshérence
idéologique des masses
musulmanes. Si le rôle de l'Egypte
et la partition jouée par des
associations musulmanes installées
aux Etats-Unis ou en
Grande-Bretagne ne sont pas
neutres, trois Etats – l'Arabie
Saoudite, l'Iran, le Soudan – se
sont plus ou moins volontairement
mis au service de la puissance des
ONG islamiques.
Abdel-Rahman Ghandour décortique
les mécanismes qui ont
volontairement conduit les ONG
humanitaires musulmanes à
accompagner le djihad des
groupuscules politiques les plus
extrémistes. L'issue du 11
septembre était fatale. Comme la
condamnation, par les Etats-Unis,
d'un certain nombres d'ONG
humanitaires islamiques. Les
nombreuses organisations
musulmanes restantes, qui se sont
taillé des terrains de chasse
humanitaires dans de nombreux
pays, accepteront-elles demain,
après les avoir évincées, de
travailler avec les ONG chrétiennes
et laïques occidentales ? Tel est
manifestement le souhait de
l'auteur, qui, dans sa conclusion,
en vient, en bon diplomate, à
s'interroger : "Si
l'Occident avait subi les
croisades islamiques et sortait du
joug colonial arabo-musulman, dans
quel camp aurions-nous trouvé les
ONG occidentales confessionnelles
mais aussi laïques ?
L'humanitaire occidental serait-il
ce chantre de l'humanitaire
universel ?"
haut
Exposition
"extra-muros" au Liban
pour la Biennale de Saint-Etienne
Jacques Bonnaval : "Dans
l’objet, c’est l’idée qui
nous intéresse"
paru dans l'Orient-le Jour le 14
octobre 2002
Présent
au Liban à l’occasion de la
signature d’un protocole de coopération
entre les villes de Beyrouth et de
Saint-Etienne - pour la mise en
application d’une opération
d’urbanisme de proximité appliquée
à l’escalier de Gemmayzé -
Jacques Bonnaval, directeur de la
fameuse École des beaux-arts de
Saint-Etienne ainsi que de la
Biennale internationale de design de
cette même ville, a évoqué un
projet d’exposition extra-muros de
la sélection
"proche-orientale" de la
biennale 2002.
La biennale de design se tient
chaque deux ans, depuis 1998, en
novembre (du 16 au 24 cette année)
à Saint-Etienne, dans le Loire, en
France. Cette exposition
internationale du "tout
objet", comme la qualifie son
initiateur et directeur Jacques
Bonnaval, présente les idées
innovatrices de créateurs venant
d’une centaine de pays. "L’Ecole
des beaux-arts a décidé un jour de
remplacer les multiples petites
expositions par une manifestation
internationale. C’est de là
qu’est née la biennale, indique
M. Bonnaval. Mais à la différence
des Salons spécialisés institués
un peu partout (Salon du meuble, de
l’automobile ou du design), nous
voulions en faire un Salon du
“tout objet”. Le but de cette
biennale étant de montrer
l’innovation dans tous les
domaines, qu’il s’agisse de
transports urbains ou d’une cuillère
à café. On fait, en quelque sorte,
un état des lieux de
l’imagination créative dans le
monde, autant dans les pays
industrialisés que dans ceux aux
moyens de fabrication encore
artisanale. Parce que, ce qui nous
intéresse c’est l’idée de
l’objet plus que sa fabrication.
Et des idées magnifiques, "il
s’en trouve partout, aussi bien en
Europe qu’en Afrique ou
ailleurs", assure-t-il. Ou
encore au Liban, qui participe pour
la deuxième fois à la biennale,
par le biais de "Table
Rase". Mais cette fois, la
participation du Liban sera élargie
à celle de plusieurs pays de la région.
"J’ai demandé à Sophie Skaf
et Yasmina Skaff, les deux associées
de “Table Rase” d’assurer
cette année le commissariat pour
les pays du Proche-Orient, affirme
le directeur de la Biennale. Les
designers de certains pays comme la
Syrie ou la Palestine sont souvent
très isolés, et donc le fait de
participer à la biennale, n’est
pas seulement un moyen de rencontres
et de promotion, mais surtout une
caution de leur travail, à travers
le catalogue international et la
couverture médiatique de cette
manifestation." Il y aura donc
à cette troisième édition de la
biennale outre les Libanais, des créateurs
d’objets syriens, jordaniens,
palestiniens et irakiens. Par
ailleurs, quatre stylistes (deux
Libanais, un Syrien et une
Jordanienne) participeront aux défilés
de mode qui ont lieu dans le cadre
de la biennale. Si la création est
libre à Saint-Etienne, les
commissaires adjoints pour la
plate-forme du Proche-Orient ont
demandé aux 20 designers de la région
d’axer leurs œuvres autour de la
thématique "Food and
Design". "Il s’agit de
moderniser la table orientale, en
donnant à ses ingrédients et leurs
contenants une image plus
contemporaine et plus actuelle,
signale Sophie Skaf. Ce travail qui
met en valeur les richesses de notre
patrimoine requiert, bien entendu,
une collaboration étroite entre
designers, industriels et artisans
pour la réalisation des
prototypes."
Lesquels feront l’objet, après
Saint-Étienne, d’une exposition
"extra-muros" et itinérante
à travers le Liban, la Syrie, la
Jordanie, la Palestine et l’Irak.
Une présentation qui sera accompagnée
à Beyrouth, en avril prochain,
d’un cycle de conférences.
haut
Edition
- Beyrouth au premier plan d’une
revue québécoise
Des artistes libanais au
sommaire du numéro 108 de
"Parachute"
paru dans l'Orient-le Jour le 20
octobre 2002
Parachute,
une revue d’art contemporain québécoise,
consacre sa 108e édition à
Beyrouth. A l’occasion de son
lancement, une discussion a réuni,
à l’Espace SD, la directrice de
la revue, Chantal Pontbrian, son
coordonnateur, Stephen Wright, et
quelques-uns des auteurs et artistes
ayant collaboré au numéro : Tony
Chakar, Mahmoud Hojeij, Bilal Khbeiz,
Walid Sadek et Akram Zaatari. Fondée
en 1975 à Montréal, la revue
s’est fixé, dès ses débuts, un
programme précis pour développer
de nouvelles méthodologies dans la
critique d’art et l’élargissement
des horizons géographiques et
culturels. "Dès son
premier numéro, la revue est publiée
en français et en anglais, dans le
but de promouvoir une pensée
hybride, nourrie du croisement des
grands courants culturels
mondiaux", indique Mme
Pontbrian.
Et d’ajouter : "En 27 ans
d’existence, la revue a connu de
grands changements, répondant ainsi
à l’évolution du milieu. Cela
s’est manifesté par l’ajout de
nouvelles rubriques, les
modifications dans la présentation
graphique, l’élargissement de son
aire d’intérêt géographique. Le
numéro 100, paru en automne 2000, a
marqué l’avènement d’un
concept éditorial et d’une
formule graphique renouvelée."
Chaque numéro porte sur un sujet
inspiré des pratiques actuelles
(l’idée de la communauté,
autofictions, économies...). Le
contenu porte essentiellement sur
les arts visuels (peinture,
sculpture, installation,
performance, photographie, vidéo,
etc.) ainsi que sur les enjeux théoriques
qui s’y rattachent. Mais Parachute
accorde également une place
importante au cinéma, au théâtre,
à la danse, à la musique et à
l’architecture lorsque ces
manifestations sortent des genres
conventionnels et induisent un
questionnement théorique.
Une fois l’an, un numéro est
consacré entièrement à une
"ville d’émergence", où
se définissent de nouveaux enjeux
de l’art contemporain. Après
Mexico, c’est Beyrouth qui est
parachutée au premier plan. Bien
que les éditions Parachute aient
saisi la tenue du IXe Sommet de la
francophonie comme occasion pour
lancer ce numéro spécial Beyrouth,
il n’a pas du tout, selon sa
directrice, été inspiré par cet
événement. "Ce n’est
qu’après avoir entamé la rédaction
que j’ai su à propos du Sommet de
la francophonie". Le choix de
Beyrouth était donc uniquement basé
sur le fait que cette ville
"favorise un contexte
artistique qui permet d’articuler
une critique d’une vision
moderniste de l’histoire, note la
directrice de la revue. Dans le
contexte actuel, il nous semblait
important de nous pencher sur le
monde arabe et les nouvelles
conditions de pratiques artistiques
qui s’y manifestent. Beyrouth est
une ville charnière et emblématique,
multiculturelle,
multiconfessionnelle, aux prises
avec la guerre et la paix, avec des
problèmes de territorialité et
d’identités multiples."
Ce numéro aborde ainsi des
pratiques artistiques propres aux
artistes résidant à Beyrouth, de même
que certains autres de la diaspora.
Il s’agit de Walid Sadek, Akram
Zaatari, Mohammed Soued, Mahmoud
Houjeij, Michel Lasserre, Paola
Yacoub, Walid Raad, Bilal Khbeiz,
Rabih Mroué, Tony Chakar, Joyce
Salloum et Mona Hatoum. Plusieurs
artistes signent des textes. L’architecture
est présente en filigrane dans les
pratiques beyrouthines, mais elle
l’est ici plus spécifiquement à
travers le texte de A. Hashim Sarkis,
et le projet d’Amale Andraos. Le
numéro comporte un projet de
Gilbert Boyer, artiste montréalais
qui s’intéresse de près au
contexte de la ville de Beyrouth. De
même que certains organismes et
intellectuels, tels que la Fondation
arabe pour l’image,
l’association Ashkal Alwane, le
festival Ayloul, Elias Khoury, Hazim
Saghié et Hoda Barakat. Le
lancement officiel de Parachute numéro
108 aura lieu ce soir, 18h30, à la
galerie Agial, rue Abdel Aziz.
haut
Enquête sur
les nouveaux fronts asiatiques du
terrorisme
paru dans le Monde du 23 octobre
2002
Après les Etats-Unis et l'Europe,
d'une part, le Proche-Orient et
ses prolongements en Asie
centrale, d'autre part,
l'islamisme radical vient d'ouvrir
un nouveau front : l'Extrême-Orient,
la rive occidentale de l'océan
Pacifique. De l'attentat du 12 octobre
à Bali, en Indonésie, à ceux
qui ont eu lieu ces derniers jours
aux Philippines, est visée une
zone où règne depuis cinquante
ans une manière de pax
americana. Et les soupçons
portent, sinon directement sur
Al-Qaida, du moins sur une nébuleuse
de militants islamistes qui répondent
aux mêmes motivations - la
haine de l'Ouest , usent de la même
violence et rêvent de propager
leur vision de l'islam en Indonésie -
le plus grand pays musulman du
monde -, aux Philippines et en
Malaisie. Les combattre est
d'autant plus difficile qu'il
s'agit souvent de groupes
informels, non centralisés, sans
structure ni véritable hiérarchie,
mais très déterminés.
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