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Lendemains
de fête
par NAGIB
AOUN, publié dans l'Orient-le Jour
le 21 octobre 2002
Trois
jours durant, le Liban a vibré,
frémi au rythme de la
francophonie.
Trois jours durant, il a réussi
la gageure de montrer au monde
l’image d’un pays réunifié,
réconcilié avec lui-même et
avec les autres.
Trois jours durant, rien n’est
venu ternir la fête francophone,
la première en terre arabe, le
Liban démontrant que ses fils et
ses filles n’avaient rien à
envier à ceux qui, ailleurs dans
le monde, s’estiment seuls dépositaires
du savoir et de la culture dans
son acception la plus large.
Trois jours durant, nos hôtes
européens, africains, asiatiques,
arabes, canadiens n’ont pas tari
d’éloges pour l’excellence de
l’organisation du sommet, pour
la qualité du travail accompli.
"Les Libanais débordent de
talent, de courage et de
ressources", a noté le président
Chirac. Mais, a-t-il martelé,
place de l’Etoile, à
l’adresse des députés,
"agissez ensemble, sans
laisser place aux querelles
fratricides, sans laisser aucun
d’entre vous au bord du
chemin".
Hier, le rideau est tombé : la
grande famille francophone se
disperse aux quatre coins des
continents, et le Liban se
retrouve seul face à ses vieux démons.
"Ne laissez personne au bord
du chemin." Le message du président
Chirac sera-t-il entendu ?
Trois jours durant, trois nuits
durant, les Libanais se sont grisés
de culture, de musique, de
promesses et de belles paroles.
Le réveil, aujourd’hui, risque
d’être brutal.
L’unité de façade affichée au
Biel et au Phoenicia, "la trêve
des fêtes" à laquelle a
accepté de souscrire
l’opposition ("Cheese,
souriez, le monde nous
regarde.") peuvent, enfin,
voler en éclats, les rancœurs et
les haines se libérer...
"Droits de l’homme, liberté
d’expression, indépendance des
peuples", des mots-clés qui
figurent dans les textes
fondateurs de la francophonie.
Où en est le Liban à cet égard,
lui qui vient d’héberger le
Sommet ? A mille lieues, au
vu de ce qui s’est passé au
cours des dernières semaines.
Etudiants tabassés pour avoir osé
transgresser les tabous officiels,
chaîne de télévision fermée
pour avoir dépassé les limites
d’expression tolérées, consécration
de la tutelle syrienne, par le
biais d’une campagne systématique,
presque barbare, contre
l’opposition. Laquelle ne
demandait que la stricte
application de l’accord de Taëf
"qui doit être mené à son
terme" selon les propos même
de Jacques Chirac, le président
français n’omettant pas de préciser
que cela impliquait le retrait
total des forces syriennes.
Et maintenant ?
Finie la fête, bonjour tristesse,
serait-on tenté de dire.
Evanouies les espérances nées
des assises francophones, les
Libanais risquent fort bien d’être
réenvahis dans les jours qui
viennent par les miasmes nauséabonds,
putrides d’une politique
politicienne qui n’arrête pas
de miner le pays.
Et cela, alors même que les Israéliens
se rappelaient à notre souvenir,
envoyant leurs avions dans le ciel
de Beyrouth au moment où le
sommet clôturait ses travaux.
"Cheese, souriez, le monde
nous regarde." Après avoir
gagné son pari francophone et
prouvé qu’il était capable du
meilleur, pourquoi l’Etat s’évertue-t-il
à démontrer qu’il est aussi
capable du pire ?
haut
La
fermeture de la MTV ne va
"pas dans le bon sens",
affirme le Quai d’Orsay
Le
tollé s’amplifie contre la décision
du tribunal des imprimés
paru dans l'Orient-le Jour le 23
octobre 2002
Le
ministère français des Affaires
étrangères a critiqué hier, par
la voix de son porte-parole, François
Rivasseau, la fermeture de la chaîne
de télévision MTV, affirmant
qu’elle n’allait "pas
dans le bon sens". "La
confirmation de la fermeture de
MTV ne va pas dans le bon sens.
Quelles qu’en soient les raisons
juridiques, la fermeture d’une
chaîne de télévision n’est
jamais une bonne nouvelle pour une
démocratie", a affirmé M.
Rivasseau. "Je vous rappelle
que le président de la République
Jacques Chirac, devant le
Parlement libanais la semaine passée,
a insisté sur les valeurs de la
'tolérance, de la démocratie et
des libertés sans lesquelles le
Liban ne serait pas lui-même' et
a émis le souhait que chacun
puisse librement s’exprimer dans
le pays", a noté le
porte-parole du Quai d’Orsay. "Il
importe donc de faire vivre ces
principes essentiels", a-t-il
ajouté. Par ailleurs, les milieux
politiques de l’opposition ont
unanimement condamné hier le
verdict du tribunal des imprimés,
qui a rejeté lundi, pour des
raisons de forme, l’opposition
présentée par les avocats de la
MTV et de RML (Radio Mont-Liban)
à la décision de fermeture.
Principal concerné, l’ex-PDG de
la chaîne, le député Gabriel
Murr, a condamné hier la décision
du tribunal, à l’issue de la séance
pour l’élection des commissions
parlementaires, place de l’Etoile.
M. Murr a rejeté la
"sacralisation" de la
justice, affirmant qu’ "il
n’y a pas de juges sacrés".
"Les juges au Liban sont des
êtres humains qui font des
erreurs et qui portent atteinte à
l’Etat. Dès lors qu’il n’ y
a plus de justice intègre, loin
des immixtions politiques, l’Etat
cesse d’exister", a-t-il
indiqué. Tout aussi virulent, le
Renouveau démocratique (RD),
parti présidé par le député
Nassib Lahoud, a stigmatisé les
actes des "forces répressives
au sein du pouvoir, qui ont
repris, au lendemain de la
francophonie, leurs complots
visant à frapper les libertés et
la démocratie". "A
peine le Sommet de la francophonie
terminé (...) et avant même que
l’encre utilisée pour écrire
les belles paroles sur le
dialogue, le pluralisme, la liberté
et les droits de l’homme ne sèche,
la mise en application de cette
campagne de répression contre la
liberté de la presse et la liberté
d’expression a repris, à
travers la fermeture arbitraire de
la MTV et de RML", a souligné
le RD. "Le maintien de
la fermeture de ses deux stations
(...) constitue une menace sérieuse
à l’image de la justice au
Liban" et "à la
confiance dans l’économie du
pays", a estimé le RD,
affirmant que "l’opinion
publique internationale avait
remarqué, durant la semaine dernière,
le grand fossé qui existe entre
le discours civilisé tonitruant
du pouvoir et la répression
incivile pratiquée par ses
services de sécurité".
Harb : Une affaire politique
De Bkerké, où il a été reçu
par le patriarche maronite, Mgr
Nasrallah Sfeir; le député
Boutros Harb a affirmé que
"personne n’avait été
surpris par le verdict du tribunal
des imprimés". "Le
tribunal ne pouvait prendre que
cette décision, étant donné le
climat dans le cadre duquel le
dossier a été examiné",
a-t-il indiqué. Et de poursuivre
: "Ce qui m’a attiré
l’attention dans la décision,
c’est le fait que le tribunal
rappelle les principes généraux
du rôle de la justice, ce qu’il
n’a normalement pas besoin de
faire. Cela ne se fait dans aucun
tribunal. L’affaire est
politique avant tout, puis légale."
"La décision est venue
consacrer les propos selon
lesquels il convient de rouvrir le
dossier de la justice et de
corriger les failles qui entravent
sa bonne marche. Sinon, les
Libanais risquent de perdre tout
espoir d’arriver à leurs
droits", a-t-il souligné.
M. Harb a par ailleurs critiqué
l’interprétation faite par le
tribunal de l’article 68 de la
loi électorale et a condamné le
maintien de la fermeture de la MTV.
"L’interpération du
tribunal va à l’encontre de la
volonté du législateur en ce qui
concerne l’article 68.
L’article visait à éviter
l’utilisation de tout média
audiovisuel par un candidat contre
un autre (...). Mais la prise de
mesures contre ce média ne
devrait pas aller au-delà de la période
électorale. Toute mesure émanant
du tribunal des imprimés sur base
de l’article 68 après la fin de
la période électorale est pour
moi illégale et contraire à la
volonté du législateur. Par conséquent,
la décision du tribunal est
injuste et il est naturel que la
MTV fasse appel pour rectifier
l’erreur juridique qui a été
commise", a-t-il ajouté. "Il
convient de féliciter la justice
qui a anéanti la MTV", a
pour sa part affirmé ironiquement
le chef du Parti national libéral
(PNL), Dory Chamoun, à l’issue
d’un entretien avec Mgr Sfeir. "Je
ne comprends pas comment les juges
se sont permis de commettre un tel
crime légal. En plus du
non-respect des libertés, ce qui
s’est passé est digne des Mau
Mau, pas du Liban. Il n’est pas
permis que des verdicts de ce
genre soient rendus au
Liban", a-t-il estimé. Le
chef du PNL a indiqué qu’il
fallait "demander des comptes
aux auteurs de ces actes",
estimant que "les médias
doivent réagir parce qu’ils
sont tous concernés" et que "la
décision est politique et vise à
étouffer la liberté de la
presse". "Nous ne
pouvons pas empêcher de réagir
les gens qui sont contre ce qui se
passe", a-t-il ajouté.
M. Achkar fait appel à Sfeir
L’ancien compagnon du président
Béchir Gemayel, Massoud Achkar,
s’est entretenu avec le
patriarche maronite, qu’il a
appelé à œuvrer en faveur
d’une solution pour la MTV. M.
Achkar a estimé que "la
tenue du Sommet de la francophonie
à Beyrouth avait redonné
confiance aux Libanais, grâce
notamment aux discours sur le
dialogue, sur l’acceptation de
l’autre et sur la démocratie et
les libertés, en présence du président
du pays le plus démocratique d’Europe". "Paradoxalement,
au lendemain du sommet, nous avons
été surpris par la décision
dans l’affaire MTV, une décision
jugée arbitraire par Mgr Sfeir.
Comme si le pouvoir avait oublié
la francophonie et en était
revenu aux démonstrations de
force contre une partie des
Libanais", a indiqué M.
Achkar. Il a également évoqué
l’aspect humain du problème,
s’interrogeant sur le sort des
453 employés de la chaîne,
"qui demeure inconnu jusqu’à
présent". Il a enfin
appelé le pouvoir à
"accepter tous les Libanais,
et particulièrement ceux,
nombreux, dont la MTV reflétait
l’opinion". Enfin, le
Bureau central de coordination
nationale (BCCN) et la Fédération
des ligues chrétiennes ont eux
aussi stigmatisé la fermeture de
la MTV et la répression des
manifestations estudiantines par
l’usage excessif et injustifié
de la force brutale.
L’UIJPLF condamne la
fermeture de la MTV
Le président de l’UIJPLF (Union
internationale des journalistes
parlant le français), M. Georges
Gros, a protesté hier contre la
fermeture de la MTV, qualifiant la
décision du tribunal des imprimés
de "crime du Liban contre la
liberté d’expression".
"L’UIJPLF se propose de réagir
vigoureusement contre une attitude
qui nous paraît lâche, surtout
après le Sommet de la
francophonie qui vient de se
terminer à Beyrouth", a
affirmé M. Gros.
haut
Les
francophones dans l'arène
politique
Sommet
de Beyrouth - La déclaration
finale privilégie "la coopération
multilatérale"
par
JEAN-LOUIS VALIDIRE, publié dans
le Figaro le 21 octobre 2002
Au bout de trois jours de délibérations,
dont certaines à huis clos pour
favoriser un débat plus franc,
les cinquante-six pays membres
de l'OIF, qui représentent 600
millions de personnes, ont adopté
un texte "réaffirmant (notre)
attachement à la coopération
multilatérale dans la recherche
de solutions aux grands problèmes
internationaux". Une
communion de pensée avec les thèses
défendues par le président de
la République française qui
est apparu comme le chef
d'orchestre de la réunion, à
tel point qu'il était
pratiquement le seul
destinataire des questions des
journalistes, hier, lors de la
conférence de presse finale. Le
ton du sommet avait été donné
le premier jour par Emile Lahoud,
le président libanais, dont le
discours consacrait la
francophonie politique puisqu'il
abordait tous les problèmes de
politique internationale en présentant
le français comme une langue de
résistance à l'unilatéralisme
et l'impérialisme, un outil
contre la menace américaine.
La déclaration finale s'inscrit
dans le droit fil de cette
offensive. Sur la situation au
Proche-Orient, elle "appuie
l'initiative arabe de paix adoptée
à l'unanimité lors du Sommet
arabe de Beyrouth les 27 et 28
mars 2002", notamment
pour ce qui concerne l'échange
des "territoires
contre la paix". Après
de difficiles discussions, un
paragraphe a finalement été
ajouté sur le problème
irakien. Le désaccord ne
portait pas tant sur le fond que
sur le champ de compétence de
la francophonie. L'organisation
est hybride, elle n'a pas le
caractère d'un regroupement régional
car elle s'étend sur plusieurs
continents. Elle ne devrait pas
en tout cas, estiment certains,
se saisir de problèmes qui ne
concernent pas ses membres.
Finalement le sommet a décidé
d'inscrire le problème irakien
dans le cadre de la défense du
multilatéralisme en "défendant
la primauté du droit
international et le rôle
primordial de l'ONU".
En revanche, les chefs d'Etat et
de gouvernement n'ont pris
aucune pincettes pour ce qui
concerne la crise en Côte
d'Ivoire en condamnant "la
prise de pouvoir par la force et
la remise en cause de l'ordre
constitutionnel" à
Abidjan. Le sommet, dans cet
ordre d'idée, a montré sa
volonté d'assurer la mise en
oeuvre et le suivi de la déclaration
de Bamako "sur le bilan
des pratiques de la démocratie,
des droits et des libertés".
Ce sujet sensible a un peu
évolué. Il ne s'agit plus
vraiment d'un affrontement
Nord-Sud, même si les pays
asiatiques restent à la traîne.
L'appui à la lutte contre le
terrorisme a également fait
l'objet d'une mise au point
ferme dans les mots. "Nous
nous engageons, affirme le
texte, à adhérer dès que
possible à toutes les
conventions internationales
antiterroristes et à le mettre
en oeuvre ; nous appelons à la
conclusion d'une convention générale
sur le terrorisme." Un
engagement qui aurait été
encore plus crédible si le secrétaire
général du Hezbollah, Hassan
Nasrallah, n'avait pas été
invité lors de la cérémonie
d'ouverture en tant que chef
religieux.
Sur le plan politique, c'est la
présence d'Abdelaziz Bouteflika
qui a aussi constitué l'événement
du sommet. L'Algérie est le
seul pays réellement
francophone à ne pas faire
partie de l'OIF. A Beyrouth, même
si Bouteflika n'a pas promis
d'adhérer, l'Algérie a été
considérée comme un membre de
la famille. Elle siégeait au
milieu des autres délégations
à son rang alphabétique et son
dirigeant a prononcé un
discours de politique générale
en participant à la totalité
des débats. Jacques Chirac a
souligné "la hauteur de
vue que le président algérien
a prise pour évoquer le
dialogue des cultures et les
exigences de la paix dans cette
région". Un satisfecit
qui montre, si cela était nécessaire,
qu'Alger peut prendre sa place
dans la famille francophone
quand elle le veut. C'est
paradoxalement sur les problèmes
de diversité culturelle que le
sommet a le moins avancé et réfléchi.
Peut-être parce que l'accord
pour travailler avec l'Unesco
sur l'adoption d'un traité
international retirant les biens
culturels de l'Organisation
mondiale du commerce est
totalement partagé par les
francophones. Le volet économique
n'est pas sorti des voeux pieux
alors que les pays francophones,
s'ils représentent un tiers des
membres de l'ONU ne pèsent que
pour 11 % du PNB mondial et... 1
% si l'on retire la France, le
Canada, La Suisse, la Belgique
et le Luxembourg !
haut
Les
deux oublis du Sommet de la
francophonie
par FADY NOUN, publié dans
l'Orient-le Jour le 23
octobre 2002
Dans
son souci de se donner une
dimension politique, et non plus
seulement linguistique ou
culturelle, le Sommet de la
francophonie a oublié deux
choses : Jérusalem et le
dialogue interreligieux. Bien sûr,
ces deux oublis ne le sont pas
vraiment. Le dialogue
interreligieux est présent, en
filigrane, partout où il est
question du dialogue comme "instument
de la paix, de la démocratie et
des droits de l’homme".
De son côté, Jérusalem, la
ville trois fois sainte, est présente
là où il est question du
principe de la paix, en échange
de la terre, et des résolutions
242 et 338. Pourtant il serait
souhaitable que les prochains
Sommets de la francophonie
mentionnent explicitement le
dialogue interreligieux comme
instrument de paix et fassent référence
nommément à Jérusalem, Ville
sainte pour les trois religions
monothéistes. Car au cœur du
dialogue politique, il y a
l’exigence de justice dans les
rapports internationaux,
qu’ils soient politiques, économiques
ou culturels, et cette exigence
est de nature éthique.
Or, dans l’espace francophone,
ces éthiques sont colorées aux
teintes des religions du monde,
et les valeurs qu’elles
mettent en avant ne se recoupent
pas toujours. C’est vrai pour
tout un ensemble de questions
placées par l’Onu sous le
signe du développement durable
et qui parfois vont à
l’encontre des convictions
religieuses des populations
assistées. Ainsi en est-il de
la question de la limitation des
naissances. Mais les divergences
peuvent aussi se manifester dans
des domaines économiques. Pour
les pays en voie de développement,
la globalisation, que les
Occidentaux considèrent comme
un progrès irréversible, est
perçue comme "l’apogée
de la colonisation". Là
aussi, l’exigence de justice,
exigence éthique, est présente.
Pour les pays arabes
francophones, l’exigence de
justice est omniprésente dans
la question de Palestine et de Jérusalem.
Jérusalem est au cœur des
attentes de trois peuples. Elle
est physiquement liée à ces
attentes, qui sont de nature
eschatologique, et qui marquent
profondément le judaïsme, le
christianisme et l’islam.
Avec l’extension de l’espace
francophone, des sous-espaces se
font jour, et il n’est pas
gratuit de dire qu’il existe
une francophonie musulmane, au même
titre qu’il en existe une chrétienne,
une judaïque ou une laïque.
C’est notamment le cas de la
France. Il faut trouver le moyen
de s’adresser à ces courants
sous-jacents à la francophonie.
Là aussi, là surtout, le
dialogue comme instrument de
paix doit s’imposer comme
indispensable. Car ces courants,
indépendamment de la
francophonie qu’ils ont en
partage, peuvent entrer en
conflit sur des questions plus
centrales, plus vitales que la
culture : sur des valeurs
identitaires comme les valeurs
religieuses. Même si des
penseurs comme Francis Fukuyama
estiment que ces chocs culturels
sont des "combats d’arrière-garde",
le sort du monde, ou du moins sa
physionomie, pourrait en dépendre
dans les prochaines années.
C’est la raison pour laquelle
il faut les aborder de front.
haut
Le
français dans nos rues et dans
nos vies
par JEAN-PAUL CLUZEL, publié
dans l'Orient-le Jour le 12
octobre 2002
L'auteur est président de Radio
France internationale et de
Radio-Monte-Carlo Moyen-Orient.
Le
23 décembre 1970, Montherlant
note dans ses Carnets :
"Chateaubriand écrit à Rome
(à peu près) : Quelle ville pour
y mourir ! Je dirai : c’est avec
Chateaubriand qu’il faut mourir.
Les yeux fixés tantôt sur nos
Eros funèbres, qui nous
rappellent que nos plaisirs, et
plus encore ceux que nous donnâmes,
ont été notre seule
justification d’avoir vécu. Et
tantôt sur une page des Mémoires
pour voir une dernière fois ce
que c’est d’écrire le français,
qui a été dans les siècles la
grande réussite de la France, et
l’écrire comme personne
d’autre ne l’a fait."
Chateaubriand écrivait à une époque
où l’usage du français était
parvenu à un tel degré
d’universalité dans les
chancelleries d’Europe que les
diplomates, quelle que fût leur
langue maternelle, ne
correspondaient avec leur ministre
qu’en français. Chateaubriand
écrivait aussi notre langue à la
perfection, aux yeux de
Montherlant tout au moins.
Pratique et maîtrise se
distinguent.
Ceux qui ont une conception
institutionnelle et diplomatique
du français rappellent volontiers
que l’universalité de son usage
diplomatique déclina à partir du
milieu du dix-neuvième siècle,
amorçant un effacement qui se
poursuit à notre époque.
Les mêmes oublient que la plupart
des Français contemporains de
Chateaubriand étaient loin de maîtriser,
voire de parler même
approximativement, ce qui était
officiellement leur langue depuis
l’édit de Villers-Cotterêts.
Ce n’est qu’après la mort de
l’auteur des Mémoires
d’outre-tombe que commencèrent
véritablement les grands pas en
avant pour ce qu’on appellera
plus tard la francophonie : en
premier lieu, l’extension du
français en France même par l’Instruction
publique obligatoire, à partir du
Second Empire, qui fit du français
la langue maternelle de
l’ensemble de nos provinces en
l’espace de trois générations
; l’expansion coloniale ensuite,
qui rendit possible l’essor
d’une communauté de
francophones à l’échelle de la
planète, même si, au Levant
arabe, l’usage du français
n’est pas lié à la
colonisation, mais au libre choix
culturel de fractions importantes
de la population.
Aujourd’hui, plus de deux cents
millions de personnes dans le
monde ont officiellement le français
en partage. C’est cette réalité
quotidienne qui m’intéresse,
celle des rues d’Achrafieh, de
Bamako, de Port-au-Prince et de
Gennevilliers, plus que celle des
couloirs de l’Onu ou de la
Commission européenne. Il
m’importe plus que l’on parle
notre langue dans nos rues que
dans les ambassades, et qu’on la
parle avec la correction
qu’appellent son respect et son
amour.
Certes, l’attention des médias
va se porter principalement sur la
dimension institutionnelle du
mouvement francophone, qui
s’exprimera dans tout son éclat
au prochain sommet de Beyrouth.
Cette institutionnalisation du
mouvement francophone est une
bonne chose en elle-même, parce
qu’elle lui donne une visibilité
politique.
Les défenseurs du français
commettraient néanmoins une grave
erreur s’ils évaluaient
l’avenir de notre langue à
l’aune de ses institutions, même
de celles qui, à juste titre,
sont chargées de la défendre et
de la faire vivre sur la scène
internationale. Les lecteurs de
L’Orient-Le Jour le savent mieux
que quiconque : l’avenir de
notre langue se joue dans nos écoles,
sur nos écrans de télévision,
dans nos postes de radio, sur nos
panneaux publicitaires, dans nos
bouches et celles de nos
concitoyens.
Quitte à choquer, je trouve plus
grave l’appauvrissement du français
dans nos banlieues que sa
disparition des couloirs des
Nations unies. Selon les enquêtes,
le vocabulaire de beaucoup de
jeunes de nos banlieues de France
est aujourd’hui réduit à trois
cents mots. C’est dramatique à
tous égards. J’admets en
revanche que tous les documents de
travail de l’Onu ne soient pas
systématiquement traduits en français.
M’alarme plus le peu de panneaux
publicitaires en français des
rues de Beyrouth que de savoir que
beaucoup de textes européens sont
d’abord écrits en anglais plutôt
qu’en français. L’anglais est
commode, il est répandu, son
usage tend à devenir universel,
au moins réduit aux trois cents
mots communs qui sont utiles au
citoyen du monde du troisième
millénaire. Ce qui m’inquiète,
c’est qu’une fraction
croissante de nos jeunes
concitoyens ne maîtrisent que
trois cents mots aussi, et que ce
confinement soit celui de leur
langue maternelle supposée, alors
qu’elle devrait les nourrir de
la multiplicité des concepts et
de leur mode d’expression.
C’est d’abord en France, où
l’acquis de l’instruction
publique de la IIIe République
est remis en cause par
l’incapacité de l’école du
troisième millénaire à donner
aux nouvelles générations
d’enfants la même capacité
d’expression orale et écrite
que leurs parents, que le
redressement doit être mené.
L’appauvrissement du
vocabulaire, la mauvaise
connaissance de la syntaxe ne sont
plus combattus aussi efficacement
qu’autrefois, et reçoivent dans
mon pays l’onction de certains médias
et, parfois, celle de l’Etat.
Cet appauvrissement de la langue
est aussi, bien évidemment, une
menace en Afrique francophone,
puisque les difficultés économiques
persistantes ont amené
l’effondrement des systèmes
scolaires publics. Ceux-ci ne sont
plus, dans la plupart des cas, en
mesure d’enseigner les rudiments
de notre langue, laissant à
l’enseignement privé et à la
seule pratique quotidienne cette tâche
essentielle dans des pays où les
langues vernaculaires sont en
plein développement et mettent en
danger les fragiles unités
nationales. Le français, langue
vivante commune de l’Afrique
francophone, viendrait au
contraire au secours des unités
nationales et de la marche nécessaire
vers l’union africaine. Si, en
Afrique, le français n’est plus
dans quelques années que la
langue des fonctionnaires, la
francophonie aura perdu les trois
quarts de ses membres actifs, et
notre langue sa place parmi les
langues du monde.
J’ai trop de respect pour le
combat des Libanais en faveur du
français et je connais trop le
prix payé pour dresser le moindre
constat ou donner la plus infime
leçon à votre pays. J’observe
simplement l’inquiétude de
nombre d’amis.
Au-delà de cette absolue priorité,
qui est d’assurer convenablement
l’enseignement de la langue à
ceux dont le français est supposé
devoir être la langue maternelle,
il est un rappel : la pratique
d’une langue ne vaut
universellement que si elle est au
service de la création et de la
culture. Le français n’aura,
littéralement, rien à dire au
monde si notre langue n’est pas
la matrice d’une création littéraire,
artistique, humaine vivante.
Quitte encore à choquer une
seconde fois, la langue en usage
dans les conseils
d’administration d’entreprises
et les revues de publications
scientifiques m’importe moins.
Le français aurait beau redevenir
la langue des chancelleries et des
affaires, s’il n’a rien de
plus à rapporter que le travail
et le génie des autres, il ne
servirait à rien.
Dans ce domaine aussi, le
"petit" Liban a beaucoup
donné et, Dieu merci, donne
encore.
Lecteurs de L’Orient-Le Jour,
les hommes de bonne volonté qui
ont le français en partage sont
heureux que le sommet de leur
langue se tienne dans votre pays.
haut
Irak :
la voix de la francophonie
paru dans Ouest-France le
21 octobre 2002
La question
irakienne a dominé le Sommet de
la francophonie qui s'est tenu
pendant quatre jours à
Beyrouth. En rappelant, au coeur
du Proche-Orient, "la
primauté du droit international et
le rôle primordial de
l'Onu", les pays
francophones ont conforté la
position de Jacques Chirac dans
la négociation avec les
Etats-Unis qui présenteront une
nouvelle résolution au début
de la semaine aux Nations unies.
Jacques
Chirac a terminé, hier soir, le
déplacement effectué au
Proche-Orient à l'occasion du 9e
sommet de la francophonie
qui a réuni les chefs d'Etat et
de gouvernement de 56 pays et
provinces. Le président français
n'a pas manqué d'utiliser cette
tribune pour marteler la
politique de la France à l'égard
de la question irakienne. Dès
jeudi à Alexandrie (Egypte), et
encore hier lors de la conférence
de presse finale, à Beyrouth,
puis, le soir à Damas (Syrie)
et Amman (Jordanie), il a affirmé
qu'il était
"essentiel" que l'Irak
soit jugé sur la coopération
que Saddam Hussein apportera ou
non aux inspecteurs en désarmement
de l'Onu, avant de songer à
toute intervention militaire.
La
position française confortée
C'est ce que
rappelle la déclaration finale
du sommet qui exhorte l'Irak
"à respecter toutes ses
obligations". Jacques
Chirac a doublement engrangé au
cours de ce déplacement.
D'abord en montrant que la
position française était
largement comprise dans le
monde. Ensuite parce que les
différentes déclarations de
Washington depuis jeudi semblent
"progresser dans le bon
sens", celui souhaité non
seulement par Paris mais aussi
par la plupart des pays européens,
des pays arabes, Moscou et Pékin.
Le département d'Etat américain,
après avoir manifesté une
certaine impatience, au milieu
de la semaine, lors de la visite
de Michèle Alliot-Marie,
ministre française de la Défense,
a indiqué ne pas être opposé
à une procédure en deux temps,
comme le défend la France
depuis plusieurs semaines :
une première résolution afin
de renforcer les conditions du désarmement
irakien ; une autre, en cas
d'obstruction des Irakiens, sur
le recours à la force. Les Américains
renonceraient à toute
automaticité, comme la résolution
du Congrès leur en ouvre la
possibilité.
Le débat
devant le Conseil de sécurité
de l'Onu a, en effet, montré
l'isolement international de la
position américaine, seulement
soutenue par la Grande-Bretagne.
Il a aussi fait avancer les
arguments français auprès des
pays arabes et de Moscou qui n'étaient
pas favorables à une nouvelle résolution
et préféraient s'en tenir à
celles existantes. Chacun
faisant un pas, le Russe Ivanov
a même admis que le Conseil de
sécurité puisse prendre des
mesures allant "jusqu'à
l'emploi de la force"
contre l'Irak, en cas d'échec
de la mission des inspecteurs
internationaux. Il n'empêche
que le texte de la résolution
n'est toujours pas écrit. Colin
Powell, le secrétaire d'État
américain, la déposera au début
de la semaine. Elle contiendra
"un nouveau régime sévère
d'inspections" et
"recevra un large soutien
du Conseil de sécurité",
affirme-t-il. Mais, à Bagdad, même
si Saddam Hussein a fait, au
cours du week-end, deux gestes
que l'on peut qualifier
d'apaisement, en graciant les détenus
politiques - à
l'exception des condamnés pour
espionnage - et en
rendant au Koweït ses archives
nationales enlevées lors de
l'invasion de 1990, le
dictateur, réélu avec 100% des
voix, refuse toujours d'avoir à
se soumettre à une nouvelle résolution
de l'Onu.
-
Moyen-Orient. La déclaration
finale du Sommet appelle à la
relance immédiate du processus
de paix sur les bases des résolutions
de l'Onu.
- Le président
algérien Bouteflika a participé
au Sommet de la francophonie. Sa
présence pourrait préfigurer
une adhésion de l'Algérie à
l'organisation francophone dont
sa politique d'arabisation l'a,
jusqu'à présent, tenue à l'écart.
haut
Spéculations
effrénées sur la frappe US :
Beyrouth retient son souffle
par EMILE KHOURY, publié dans
l'Orient-le Jour le 22
octobre 2002
Un clou
chasse l’autre. Et après la
pluie, le beau temps. Ou plutôt,
l’inverse. Le calme intérieur
occasionné par le Sommet
pourrait se prolonger. Pour précéder
une tempête extérieure
historique, aux conséquences
incalculables, en cas de frappe
US contre l’Irak. Selon des
sources diplomatiques
occidentales, il est probable
qu’Israël serait le seul Etat
à être averti à l’avance
par Washington du jour J. Pour
être en mesure d’en suivre
les préparatifs secrets, et de
parer à toute éventualité de
riposte irakienne. Ces
diplomates soutiennent que la
guerre est inéluctable. A
leur avis, les USA ont pris définitivement
la décision de déposer Saddam
Hussein. Et désormais,
ajoutent-ils, le compte à
rebours a commencé. Il se
trouve simplement rallongé par
les tractations à l’Onu. Qui,
selon ces pessimistes, ne
peuvent en aucun cas bloquer le
mouvement. Car, en réalité,
Washington se soucie comme
d’une guigne de la question-prétexte
de l’armement irakien. Son
but, bien plus relevé, serait
de faire sauter le verrou
irakien pour enfoncer la porte
de toute la région. C’est-à-dire
pour en disloquer la carte géopolitique,
tracée jadis par les accords
Sykes-Picot. Ainsi Mohammed
Hassanein Heykal n’a pas tort
de déclarer, ajoutent ces
diplomates, que l’Irak ne
serait qu’un simple théâtre
d’opérations pour une guerre
américaine dirigée en définitive
contre toute la nation arabe.
Guerre qui, par ricochet,
devrait également permettre à
Washington, selon Heykal, de
dompter l’Europe, d’adresser
des messages de sang et de feu
à la Russie et à la Chine.
Pour le grand
journaliste et essayiste égyptien,
il ne s’agit donc pas d’un
choc des civilisations en
gestation ni d’une nouvelle
croisade. Mais les vues de ces
diplomates divergent, quand on
en vient à évoquer les scénarios
d’intervention possibles et
leurs conséquences politico-économiques
de fait, en Irak et dans la région.
Le tableau des spéculations est
si touffu qu’il en devient
confus. Toujours est-il que, par
recoupements d’indications, on
favorise généralement
l’hypothèse d’un
blitzkrieg, comme le
contournement allemand de la
ligne Maginot en 40 ou la guerre
israélienne des "Six-Jours"
en 67. Une forme éclair
d’autant plus nécessaire
aujourd’hui, estiment les
analystes, qu’il ne faut pas
laisser se développer une
fureur islamo-arabe, qui
mettrait à bas bien des régimes,
ou une grogne internationale. Le
choc, ajoutent ces observateurs,
doit être fulgurant pour
provoquer un effet
d’abasourdissement, de stupeur
au sens strict du mot, au niveau
des opinions. Afin de les
troubler, d’en atténuer les réflexes
de réaction à chaud. Ces spécialistes
excluent donc une réédition de
la tempête du désert au Koweït,
qui avait pris un mois et demi,
et a fortiori une guerre
d’usure. Qui provoquerait de
forts remous dans les pays
avoisinants et une probable désintégration
intérieure en Irak. Le tout, précisent
ces sources, pouvant être
exploité par Israël pour
susciter la création d’une
multitude de mini-Etats,
confessionnels ou ethniques,
afin de rester seul dominant
dans la région.
Cette
approche des diplomates signifie
donc qu’à leur avis les Américains
veulent aller vite en besogne
pour garder le contrôle des événements.
Et si la région devait être
disloquée, ce que Washington ne
semble tout de même pas
souhaiter, ce serait éventuellement
en base d’un plan américain.
Toujours de l’avis des mêmes
diplomates, plusieurs facteurs
intrinsèques font obstacle au rêve
israélien d’éclatement.
Ainsi, les Kurdes, réalisant
qu’ils sont dans
l’impossibilité d’assumer
un Etat indépendant, préfèrent
rester autonomes dans un cadre
irakien les protégeant d’une
invasion turque. Mais Saddam
n’est-il pas militairement
assez puissant pour prolonger
les rounds ? Selon les
diplomates cités, les Américains
pensent que son armée n’est
pas prête à se battre
jusqu’au bout. Et qu’il ne
serait défendu que par sa garde
prétorienne rapprochée, certes
consistante, mais dont les
capacités de résistance, face
à la haute technologie US et
britannique, ne dépasseraient
pas les quelques jours.
haut
"La
France au cœur du monde
arabe"
par JEAN DANIEL, publié dans
le Nouvel Observateur le 22
octobre 2002
I. La vérité sur le succès
de Chirac
L'annonce du vote positif des
Irlandais en faveur de l'élargissement
de l'Europe a réchauffé le cœur
de dix pays de l'Est libérés,
il y a treize ans, par la chute
du Mur de Berlin. Mais
l'information selon laquelle,
vendredi dernier, au Conseil de
sécurité de l'ONU, " Bush
a reculé devant Chirac ",
est au moins aussi réconfortante
pour la France et pour une
cinquantaine de pays
francophones. Elle est aussi
rassurante pour l'avenir de la
conduite des affaires dans un
monde soumis à la "pax
americana". Mais il faut
savoir en quoi consistent réellement
les concessions faites par les
Etats-Unis.
Au départ, George W. Bush
exigeait qu'en cas d'échec de
la mission confiée aux
inspecteurs de l'ONU par une
première résolution du Conseil
de sécurité, le président des
Etats-Unis ait le droit d'agir
comme bon lui semblerait. Alors
que la France, la Russie, la
Chine et les membres non
permanents du Conseil de sécurité
estimaient que toute
intervention militaire devait être
soumise à une deuxième décision
de l'ONU. On se querellait sur
la procédure lorsque
l'ambassadeur de France aux
Nations Unies a proposé de
" muscler " (à l'américaine)
la première résolution
ordonnant les inspections, tout
en maintenant l'obligation de
soumettre l'usage de la force à
une seconde décision du Conseil
de sécurité. C'est alors que
les Américains, qui n'ont pas
spécialement confiance dans la
fermeté de Hans Blix, le chef
suédois de la délégation des
inspecteurs, ont imaginé un
autre stratagème. Ils ont
demandé que figure dans la
première résolution une
mention indiquant que l'échec
de la mission d'inspection entraînerait
une riposte " par tous les
moyens, y compris l'usage de la
force ". Ainsi, Bush
abandonnait-il la querelle sur
la deuxième résolution.
Compromis sans doute positif.
Mais qui revient tout de même
à procurer une forme indirecte
de légitimité au président
des Etats-Unis au cas où il déciderit
d'une guerre sans une nouvelle résolution
des Nations Unies : il pourrait
alors se référer à une éventualité
précise envisagée par le
Conseil de sécurité. Selon Jim
Hoagland (" Washington Post
"), le compromis a été néanmoins
facilité par certaines déclarations
officieuses des Français. Selon
ces derniers, qui ne se feraient
aucune illusion sur les
possibilités d'inspection
accordées par Saddam Hussein à
Hans Blix, la question est de
savoir comment et quand - et non
pas si - une intervention
militaire pour éliminer Saddam
Hussein s'opèrera.
Nous nous demandions la semaine
dernière ici même si, après
les attentats de Bali, un éclair
de lucidité ne conduirait pas
George W. Bush à mettre un bémol
à son obsession irakienne pour
mieux mobiliser le monde contre
le terrorisme. En fait, en
dehors peut-être de Colin
Powell et de son grand ami Tony
Blair, l'entourage du président
américain estime ne pas devoir
faire une différence entre une
guerre contre Bagdad et une
autre contre le terrorisme. Dans
ces conditions, il faut chercher
ailleurs la raison des ménagements
prodigués par George W. Bush à
la France et, en tout cas, aux
membres du Conseil de sécurité.
En fait, ce qui semble avoir été
décisif dans la nouvelle
approche du problème irakien
par George W. Bush, c'est
l'obligation d'avoir à prendre
en compte les manquements de la
Corée du Nord aux accords sur
la non-prolifération nucléaire.
Pour un cordon sanitaire autour
de la Corée du Nord, George W.
Bush a besoin du Conseil de sécurité,
notamment de ses membres
permanents russes et chinois.
George W. Bush a donc décidé
de ménager ce Conseil.
On serait alors tenté de
minimiser le succès français
dans la mesure où l'on considèrerait
que l'attitude américaine est
entièrement dictée par
l'immense problème posé par la
Corée du Nord. Ce serait aussi
peu justifié que les chants de
victoire de la diplomatie française.
Car la France a su cristalliser
des embarras, des complexes et
des inhibitions pour les
transformer en un mouvement
d'opposition à l'égard de la
politique irakienne de George W.
Bush. Et les alliés arabes des
Etats-Unis ne pouvaient manquer
de se dégager de leurs liens
avec Washington pour suivre les
positions de la France. D'autant
que le Quai d'Orsay avait mis en
pratique les méthodes utilisées
par Hubert Védrine, celle de la
" fraternisation critique
", de l'intimité hier avec
Madeleine Albright, aujourd'hui
avec Colin Powell : ne jamais
provoquer de crise ouverte avec
les Etats-Unis.
II. Une francophonie anti-américaine
?
Il est clair, en tout cas, que
le grand succès du Sommet de la
Francophonie à Beyrouth est dû,
pour une large part, aux
initiatives de la politique
arabe de la France et à son
nouvel aspect gaullo-tiers
mondiste. On fait grand cas à
juste titre de la présence
non-prévue du président algérien,
d'autant que M. Bouteflika sait
admirablement dire ce qu'on
attend de lui. Jamais sommet
n'aura réuni autant de pays
(cinquante-cinq), donc autant de
représentants de peuples supposés
parler français. Il était
symboliquement important que ce
sommet eût lieu à Beyrouth,
c'est-à-dire au cœur du monde
arabe, mais dans un Etat
bi-confessionnel. Mais il était
délicat pour Jacques Chirac que
ce pays eût pour Premier
ministre un homme - Rafic Hariri - avec lequel les
relations de certains hommes
politiques français ont été
pour le moins ambiguës.
Comblé par son " triomphe
", Jacques Chirac, qui
avait su faire oublier son passé
pro-irakien par un langage d'une
fermeté extrême à l'égard de
Saddam Hussein, n'a même pas éprouvé
le besoin, à Beyrouth, de
prendre des distances à l'égard
du président libanais Emile
Lahoud. Il a écouté sans
sourciller, comme du reste le président
du Hezbollah, le président
Emile Lahoud condamner non pas,
comme tout le monde, le
comportement de Sharon mais
l'existence même d'Israël,
" Etat créé par la
colonisation et la conquête
", sortie qui ne pouvait
qu'embarrasser les
quarante-quatre pays (sur
cinquante-cinq) qui ont des
rapports officiels et normaux
avec Israël. Sortie qui, de même,
ne pouvait que gêner le nouveau
secrétaire général de
l'Organisation internationale de
la Francophonie, lequel succède
à l'Egyptien Boutros
Boutros-Ghali : le Sénégalais
Abdou Diouf, successeur et
disciple de Léopold Sédar-Senghor
et, comme lui, partisan de la
paix entre deux Etats
palestinien et israélien. Les
outrances de M. Emile Lahoud étaient,
de plus, en contradiction avec
les propositions solennelles
adressées à Israël depuis
Beyrouth par la Ligue arabe réunie
en congrès.
D'ailleurs, M. Abdou Diouf, tel
que son entourage le connaît,
ne pourra pas longtemps considérer
comme normal que les 500.000
francophones d'Israël ne
puissent être représentés aux
réunions de la Francophonie -
surtout si le Parti travailliste
israélien rompt avec Sharon.
Car si, faute de moyens procurés
à la seule dimension
linguistique de la francophonie,
il faut recourir à sa
politisation, encore
conviendrait-il qu'il y eût de
la clarté dans les objectifs
politiques. Pour l'essentiel,
cependant, les travaux de ce
dernier sommet auront été
largement positifs et même
galvanisants. D'autant que cet
hommage à la langue française,
comme le soulignent depuis
longtemps maints écrivains
maghrébins d'expression française,
célèbre une langue qui véhicule
toutes les valeurs opposées à
l'islamisme et à la terreur. De
ce point de vue, le prestige de
la France ne peut que renforcer
la lutte contre le terrorisme.
Depuis quelque temps, dans ses
interventions, Jacques Chirac a
fait un sans-faute. Son discours
à Beyrouth ne fait pas
exception. Peut-être,
simplement, eût-il été
souhaitable que la France fixât
aux francophones des objectifs
plus précis et en même temps
plus généreux concernant la
paix au Proche-Orient. Elle ne
saurait choisir entre les
dictatures et entre les régimes.
Elle ne saurait procéder à une
exclusion quelconque, sinon la
francophonie aura le même
destin que celui de la politique
dite arabe de la France : ne se
réduire trop souvent qu'à une
simple hostilité à l'égard
d'Israël.
III. Georges Buis, le
terrorisme, Apollinaire…
Il y a une quinzaine d'années,
à l'Institut des Hautes Etudes
de la Défense nationale, un général
d'armée se voyait amicalement
reprocher de prendre quelque
distance à l'égard des travaux
concernant la dissuasion nucléaire,
alors qu'il en avait été l'un
des plus grands experts. Ce général
répondit : " Peut-être ce
que vous appelez mes distances
traduisent-elles le doute qui
m'habite sur la modernité de
nos recherches. Je crains qu'une
fois encore, nous ne préparions
la guerre d'hier. Le grand
danger n'est plus dans l'éventualité
d'affronter une attaque nucléaire.
Celui qui s'annonce concerne, à
mon avis, un terrorisme non
localisable et qui pourrait
utiliser toutes les armes, y
compris d'ailleurs nucléaires.
"
Ce général visionnaire était
Georges Buis, héros de la
France libre, Compagnon de la
Libération, auteur de l'un des
plus beaux romans sur la guerre
d'Algérie ( ), qui passa les
dix dernières années de sa vie
près de nous et dont nous
avons, jeudi dernier, célébré
la mémoire dans les locaux du
" Nouvel Observateur
". Presque tous ses anciens
compagnons d'armes de la
Division Leclerc, ainsi que ses
amis dans tous les combats qu'il
a livrés en Indochine, au
Liban, au Maroc, puis en Algérie,
tous ceux qui ont subi
l'ascendant de cet homme
d'exception étaient là. Ils
ont rappelé que cette intuition
sur le danger terroriste était
bien dans la manière de ce
militaire intellectuel qui avait
sur chaque sujet un point de vue
naturellement marginal. Georges
Buis aimait souvent s'évader de
l'univers des armes pour chanter
le dramaturge libanais Shéhadé
ou pour lire Guillaume
Apollinaire. Un ancien
ambassadeur de France, Stéphane
Hessel, lui a été fidèle en récitant,
au beau milieu des débats et
devant une assistance médusée,
l'un des plus beaux poèmes de
"Caligrammes",
"la Jolie rousse":
"Me voici devant tous un
homme plein de sens
Connaissant la vie et de la mort
ce qu'un vivant peut connaître
Ayant éprouvé les douleurs et
les joies de l'amour
Ayant su quelquefois imposer ses
idées (…)"
haut
La cueillette
d'olives en Cisjordanie de plus en
plus périlleuse
par STEPHANIE LE BARS, publié
dans le Monde du 22 octobre 2002
La présence de pacifistes israéliens
n'y a rien changé. Selon un
rituel quasi quotidien, des
dizaines de colons juifs des
environs de Naplouse, en
Cisjordanie, ont attaqué,
samedi 19 octobre, des
paysans palestiniens qui
tentaient de récolter leurs
olives dans les champs de la
commune d'Akraba. Dimanche 6 octobre,
l'un de ces raids armés a coûté
la vie à Hani Abdallah Bani
Mania. Alors qu'il courait se
mettre à l'abri des tirs dans
un creux du chemin qui mène au
village, ce jeune homme de 24 ans
a été tué d'une balle dans le
dos. Il est tombé au milieu des
oliviers qui habillent le
paysage aride de cette vallée
agricole. Sur la colline opposée,
un mirador défend les premières
maisons de la colonie d'Itamar,
l'une des plus radicales de la
Cisjordanie, cible d'attaques
palestiniennes ces derniers
mois. "C'est de là
qu'ils sont descendus, témoigne
Fouad Wadee, le cousin de la
victime, qui, avec une vingtaine
d'autres cueilleurs d'olives,
dont des femmes et des enfants,
a assisté à l'agression
mortelle. On n'a pas fait
attention au bruit des colons ;
c'est seulement quand ils ont
commencé à tirer que l'on a réalisé
ce qui se passait."
Deux autres hommes ont été
blessés. L'un a perdu un œil. "On
a toujours eu des problèmes
avec les colons d'Itamar, mais
c'est la première année que
l'on atteint cette violence, constate
Ghaleb Mayadmeh, le maire de
cette commune de 7.500
habitants. L'an dernier, ils
avaient déraciné un millier de
nos oliviers et empoisonné deux
cents de nos moutons. Mais
surtout, ils veulent par tous
les moyens confisquer notre
terre."
Chaque année, partout en
Cisjordanie, la cueillette des
olives exacerbe les tensions.
Les intimidations violentes et répétées
des colons obligent les
agriculteurs palestiniens à
laisser en friche une partie de
leurs terres. "Entre ici
et Naplouse, sur 20 kilomètres,
les champs qui bordent la route
sont abandonnés, car ils sont
trop exposés aux descentes des
colons", explique Zaher.
Incapables de résister plus
longtemps à ces actes de
terreur, les villageois du
hameau de Yanoun, niché en
contrebas des miradors d'Itamar,
ont jeté l'éponge. Samedi 19
octobre, la moitié des 150 habitants
qui y vivaient encore ont
abandonné leurs biens et
rejoint Akraba. Seule une poignée
d'entre eux, soutenus par des
pacifistes israéliens de
Taayouch, occupent les lieux.
Commentant ce départ forcé, le
premier depuis longtemps, le négociateur
palestinien Saëb Erakat a accusé
le gouvernement israélien de "mener
une épuration ethnique avec la
complicité des colons". Sinistré
et isolé comme la plupart des
villages de Cisjordanie depuis
deux ans, Akraba dépend en
grande partie de sa production
d'huile d'olive. "Avant
l'Intifada, 30 % des
familles vivaient de
l'agriculture et 50 % des
hommes travaillaient en Israël,
explique le maire. Aujourd'hui,
ces chômeurs reviennent à la
terre. Mais le commerce est au
point mort. Sur les 100.000
litres produits en 2001, 20.000
sont encore stockés au
village." La récolte
2002 risque de connaître le même
sort.
Bastonnade en règle
Malgré la terreur que font régner
les colons, beaucoup. de
familles palestiniennes n'ont
pas le choix et viennent aux
champs la peur au ventre. "Je
regarde toutes les cinq minutes
la route en contrebas, pour vérifier
qu'ils n'arrivent pas",
témoigne un cousin de la
famille Bani Mania, qui remplit
des sacs d'olives. A la tâche
depuis 6 heures du matin,
deux femmes, perchées sur un
escabeau, détachent les fruits
à la main tout en surveillant
de jeunes enfants. Tous espèrent
achever sans problème la récolte
de leurs vingt-cinq oliviers
quotidiens.
Pour Inbessat Ahmad, une veuve
de 45 ans, et son fils
Salim, 19 ans, la cueillette de
cette année a failli être
fatale. La veille de la mort de
Hani, les colons s'étaient livrés
à une bastonnade en règle dans
un autre champ d'Akraba. "Ils
ont frappé Salim avec la crosse
de leur fusil, puis ils ont
voulu lui fracasser la tête
avec une pierre." Couché
sous une couette d'enfant, Salim
a encore le visage tuméfié. "Dès
que possible, nous retournerons
aux champs. Les olives sont
notre seule source de revenus,
et nous ne pouvons pas laisser
les Israéliens nous prendre
notre terre", explique
sa mère. La résistance
passive, telle est la défense
adoptée par les villageois,
qui, malgré ces incidents répétés,
n'envisagent pas de porter
plainte. "La réponse
n'est pas légale, elle est
politique, insiste le maire.
Les colons vivent sur nos
terres illégalement." Après
le meurtre de Hani, des colons
ont été interrogés quelques
heures. La police israélienne a
enregistré leur déclaration
attestant qu'ils avaient agi en
état de légitime défense. Ce
week-end, un député
travailliste a accusé la police
de renoncer délibérément à
poursuivre les fauteurs de
troubles.
haut
Israël connaît
la pire crise économique et
sociale de son histoire
par GILLES PARIS, publié dans
le Monde du 16 octobre 2002
La Histadrout, la grande
centrale syndicale israélienne,
a finalement mis ses menaces à
exécution. Des dizaines de
milliers de fonctionnaires
municipaux et gouvernementaux se
sont mis en grève depuis le 13 octobre
pour obtenir notamment une
revalorisation de leurs salaires
touchés par l'inflation. Leur
mouvement a coïncidé, lundi 14 octobre,
avec l'ouverture à la Knesset
de la session d'hiver, qui
devrait principalement être
consacrée à l'examen d'un
projet de budget controversé.
Il rappelle au gouvernement
d'Ariel Sharon que l'économie
du pays, victime à la fois du
ralentissement économique
international et de l'Intifada
palestinienne, traverse une bien
mauvaise passe.
Le pays devrait en effet
enregistrer pour l'année 2002
le pire résultat de son
histoire, avec une chute de
l'activité de 1,5 % qui
s'ajoute à la
contre-performance de -0,5 %
en 2001. Il s'agissait alors du
plus mauvais résultat depuis
1953. Compte tenu de sa forte
croissance démographique, Israël
aurait besoin, selon les
experts, d'une croissance d'au
moins 1,8 %. La traduction
sociale de ces mauvais chiffres
ne s'est pas fait attendre :
le nombre de chômeurs enregistrés
dépasse désormais 275.000,
soit plus de 10,5 % de la
population active. La hausse de
l'inflation, qui pourrait dépasser
7 % en 2002, a également
pesé sur les revenus israéliens.
Selon l'Office central des
statistiques, ces derniers ont
baissé de 4,5 % pour les
sept premiers mois de l'année.
La chute a même été de 5,8 %
pour le deuxième trimestre,
soit le plus mauvais résultat
depuis 1995. Fragilisée par ce
marasme, la monnaie locale, le
shekel, s'est régulièrement
effritée par rapport au dollar.
Sa défense a obligé la Banque
centrale à hausser ses taux
d'intérêt, compromettant une
éventuelle reprise. La dégradation
par l'agence de notation
Standard and Poor, en septembre,
des deux principales banques du
pays (Hapoalim et Leumi) a également
suscité la crainte que l'Etat
lui-même connaisse un pareil
sort, ce qui renchérirait
encore le coût du crédit.
Réductions des allocations
Alors que la croissance était déjà
sur une pente déclinante à la
fin des années 90, la
"bulle" technologique
a été à l'origine d'un
sursaut spectaculaire en 2000.
Le retournement de ce marché très
spéculatif a été d'autant
plus brutal pour l'économie
israélienne qu'il a coïncidé
avec le début de l'Intifada.
Cette dernière a ruiné
durablement le secteur du
tourisme et découragé les
investisseurs étrangers. Enfin,
le coût pour l'Etat de la réoccupation
des territoires palestiniens
dans le cadre de la lutte contre
les opérations terroristes n'a
cessé de croître au cours des
derniers mois. Pour tenter de
juguler cette crise, le
gouvernement de M. Sharon
s'est résigné à une stricte
orthodoxie budgétaire tout en
annonçant son intention de réduire
le recours aux travailleurs émigrés
asiatiques ou d'Europe centrale
qui ont remplacé, au fil des
années, les Palestiniens dans
l'agriculture ou le bâtiment.
Alors que le précédent budget
avait déjà été l'occasion de
coupes claires dans les
programmes sociaux, au vif mécontentement
des formations ultra-orthodoxes,
le projet adopté au cours de l'été
par le gouvernement repose une
nouvelle fois sur des mesures
d'austérité qui touchent les
allocations familiales et les
aides aux chômeurs.
Cette politique de rigueur a
suscité de vives controverses
au sein du Parti travailliste : les
rivaux du responsable actuel,
Benyamin Ben Eliezer, ministre
de la défense, estiment en
effet que ce projet qu'ils
jugent inacceptable constitue
une bonne opportunité pour
quitter la coalition
gouvernementale et précipiter
des élections anticipées.
Devant la Knesset, lundi, le
premier ministre a plaidé une
nouvelle fois en faveur d'une
rigueur imposée, selon lui, par
les circonstances. En dépit du
marasme, la popularité de M. Sharon
n'a pas été affectée jusqu'à
présent par l'absence de
confiance dans sa politique économique
dont témoignent massivement les
enquêtes d'opinion.
haut
"Oui,
il y a une particularité à être
juif et français"
Elie Barnavi et les juifs français
propos recueillis par
CHRISTIAN MAKARIAN, publiés dans
l'Express le 10 octobre 2002
Elie
Barnavi est sans doute l'un des
Israéliens qui connaissent le
mieux la France. A 56 ans, cet
historien, politologue,
polyglotte, auteur de nombreux
livres et, accessoirement,
ambassadeur sortant d'Israël à
Paris, n'a rien perdu de son
dynamisme biculturel. Né à
Bucarest, arrivé très jeune en
Israël, il a été professeur
à l'université de Tel-Aviv, à
celle de Reims et à la
Sorbonne, puis à l'Ecole des
hautes études en sciences
sociales, à Paris. En 1980, il
a soutenu une thèse d'Etat
consacrée au "Parti de
Dieu: étude sociale et
politique des chefs de la Ligue
parisienne". C'est dire
s'il connaît l'histoire de
France en profondeur. Mais
aussi, parfaitement, celle des
juifs, comme il l'a prouvé en
codirigeant avec Saul Friedländer
le monumental ouvrage Les
Juifs et le XXe siècle.
Dictionnaire critique (Calmann-Lévy).
On a beau connaître la France
par cœur, les relations entre
Paris et Jérusalem ne sont pas
pour autant une partie de
plaisir. Elie Barnavi, témoin
privilégié, prend la plume
pour raconter par le menu les
liens compliqués qui unissent
les juifs et la France. Dans La
France et Israël. Une affaire
passionnelle (Perrin),
livre d'entretiens avec Luc
Rosenzweig, il aborde sans mâcher
ses mots sa mission achevée
d'ambassadeur à Paris et ses
contacts au plus haut niveau de
l'Etat. Et récidive dans une
Lettre
ouverte aux juifs de France
(Stock). Deux occasions d'évoquer
un certain malaise des juifs de
France, sur lequel il s'explique
ici.
*
Vous n'êtes guère optimiste.
Dans votre dernier livre, vous
écrivez : "Jamais, depuis
la guerre, les juifs français
ne se sont sentis dans leur
patrie aussi marginaux, aussi
mal compris et aussi mal aimés."
N'est-ce pas un peu excessif ?
J'ai voulu décrire la
perception qu'ont les juifs de
France, ce qui ne dépeint pas
forcément une réalité
objective, mais doit être
vraiment pris en compte pour
appréhender la vérité de la
situation. Croyez-moi, j'ai
beaucoup sillonné la France,
rencontré des centaines de
personnes, visité de nombreuses
villes ou régions, et j'en
retire l'impression d'un grand
malaise dû au sentiment profond
qu'ont les juifs d'être
incompris, voire abandonnés,
par la République. Face aux
attaques verbales, à un certain
nombre d'actes et d'agressions
antisémites, la mollesse des
autorités de l'Etat laisse
perplexe. D'autant plus que les
Français ne savent pas forcément
qu'il n'est pas possible
aujourd'hui d'ouvrir un débat
sur la Shoah au sein des écoles,
ni même d'y projeter un film ou
d'y organiser une exposition sur
ce sujet, sauf à essuyer le
reproche de propagande pro-israélienne.
Résultat, les juifs se sentent
en porte à faux. Dans mon
livre, j'ai voulu partir de
cette perception pour essayer
d'atteindre le réel et de
comprendre ce qui se passe.
*
Qu'en est-il donc, selon vous ?
La France est un pays très
particulier en ce qu'il abrite
la plus grande population
musulmane d'Europe ainsi que la
première communauté juive.
Ajoutez à cela que les
musulmans de France,
contrairement à ceux de
Grande-Bretagne et d'Allemagne,
sont très majoritairement
arabes, que le discours
traditionnel de la gauche et de
l'extrême gauche est anti-israélien,
que le tissu associatif, très
actif, issu de la gauche, est
globalement défavorable à Israël
- tout cela étant couronné par
un incroyable manque de réaction
de la part du gouvernement et
des plus hautes autorités de l'Etat.
Bien entendu, je n'émettrai pas
le moindre soupçon d'antisémitisme,
mais, quand on voit certains
invoquer le risque d'islamophobie,
d'autres se réfugier derrière
un discours béatement apaisant,
insistant sur la nécessité de
ne pas dramatiser, je crois
qu'on peut parler d'une espèce
de fuite, de dérobade, pour ne
pas dire de peur. Les
gouvernants français semblent
considérer que la menace antisémite
fait partie d'un problème
global et prennent prétexte de
cela pour ne pas agir de manière
énergique. Or, personnellement,
je réclame un traitement spécifique
de l'antisémitisme. Après la
profanation de Carpentras, en
mai 1990, une manifestation
gigantesque a eu lieu, président
de la République en tête. Les
exactions antisémites qui ont
eu lieu depuis le 11 septembre
sont bien plus graves que cela.
Pourtant, aucune réaction
publique massive, fortement
significative, ne s'est
produite.
*
Vous parlez des juifs de France,
mais vous êtes ambassadeur
d'Israël. Comment
conciliez-vous le fait de représenter
un pays étranger et votre
intervention sur la scène intérieure
française?
Ce serait mentir que de dire que
cette position n'est pas délicate.
L'ambassadeur d'Israël représente
les intérêts d'une puissance
étrangère et se trouve en même
temps considéré par un certain
nombre de citoyens français
comme un acteur essentiel de la
vie politique nationale. C'est
une ambiguïté fondamentale
contre laquelle je ne peux rien,
et je comprends très bien que
certains citoyens français s'en
offusquent. S'il avait été réaliste
de conserver ses distances, je
l'aurais fait. Mais personne ne
l'a voulu ainsi, ni la communauté
juive, ni les médias, ni encore
les "institutionnels"
républicains, qu'ils soient
parlementaires, maires ou préfets.
Mon travail a donc consisté à
essayer de respecter une ligne
de partage, sachant que je me
trouvais à la fois en pays ami
et en pays étranger. C'est de
cette façon que j'ai tenté
d'apporter un peu de raison dans
une situation qui, parfois, a
versé dans le déraisonnable,
de part et d'autre. Qu'on le
veuille ou non, l'ambiguïté de
l'existence juive s'impose à
nous : il y a des juifs français
profondément patriotes qui sont
également extrêmement déterminés
dans la défense d'Israël. Plutôt
que de fuir cette vérité, je
pense qu'il faut l'assumer et
donner à cette double
appartenance une valeur positive
en lui faisant jouer le rôle de
pont entre les deux sociétés.
Il ne faut pas essayer d'échapper
à cette dualité sous peine de
perdre une part essentielle de
sa sincérité : oui, il y a une
particularité dans le fait d'être
juif et français.
*
Pourtant, la culture française
classique est unitaire et
jacobine, nationale et non
communautaire. Ne craignez-vous
pas que l'affirmation de cette
particularité n'aboutisse à
aggraver certaines pulsions
antisémites, notamment parmi
une minorité de beurs, et à
"importer" le conflit
du Moyen-Orient en France ?
Je comprends que l'on puisse être
en désaccord avec cette
particularité, mais je ne crois
pas que l'on puisse y échapper.
Vous ne pouvez pas empêcher ce
débat. Le fait que les juifs
soient assimilés aux Israéliens
et les beurs aux Palestiniens
n'est pas en soi dramatique, si
l'Etat joue son rôle, en
interdisant aux uns de lever la
main sur les autres. C'est là
le devoir de la République, et
la puissance de la loi doit
travailler non pas à ce
qu'aucune discussion n'ait lieu
entre les deux bords, mais à ce
qu'aucune voie de fait, aucun
manquement à la règle de vie
en commun, aucune violence ne se
produise. A partir de la première
synagogue brûlée dans ce pays,
à partir du premier cocktail
Molotov lancé contre un bâtiment
abritant une institution juive,
un cri d'indignation nationale
aurait dû s'élever. Or ça n'a
pas été le cas, et c'est là
que tout a dérapé. Si bien
qu'on ne peut plus décemment
reprocher aux juifs de France de
s'identifier à Israël. Pour la
même raison d'impunité, on ne
peut même pas reprocher à
certains beurs de s'identifier
aux Palestiniens, puisqu'ils
ont, d'une certaine manière, été
encouragés à le faire par
l'attitude très "compréhensive"
des pouvoirs publics. J'estime
que la loi républicaine n'a pas
été respectée, et ce d'un
seul côté. Vous parlez du
caractère unitaire de la
culture française ? Eh bien,
que la loi soit une pour tous !
C'est indispensable, car le
contexte du Moyen-Orient n'est
pas près de s'apaiser. Si l'on
veut éviter d'
"importer" en France
le conflit israélo-arabe, il
faut que l'Etat veille fermement
au respect des lois et du
contrat républicain.
*
"La France, vingt-troisième
pays de la Ligue arabe",
voilà ce que l'on peut entendre
en Israël. Au fond, n'y a-t-il
pas une grande ignorance réciproque
entre Israël et la France ?
Sans doute. Du côté israélien,
une anecdote suffira à le
prouver. Lorsque Ehud Barak a décidé
de me nommer ambassadeur à
Paris, il m'a fait appeler
d'urgence. Comme je me trouvais
à Bruxelles, j'ai dû effectuer
un voyage très long et très
compliqué pour être à l'heure
au rendez-vous, à Jérusalem.
On lui avait indiqué que j'étais
passionné de culture française.
Je m'attendais donc à une
conversation riche, étant donné
le caractère hautement stratégique
de ce poste. En fait, Barak m'a
reçu en tout et pour tout un
quart d'heure et ne m'a pas posé
la moindre question. Il croyait
tout savoir et m'a imposé un véritable
exposé ! Tout est dit... Pour
ce qui est de Paris, il y a un
autre obstacle à la compréhension
mutuelle : c'est la fameuse
"politique arabe de la
France". Vous vous souvenez
du fameux mot de Michel Jobert :
"De la politique arabe de
la France, il reste surtout Barbès-Rochechouart
!" Ce n'est plus qu'un
fantasme, mais nous l'avons en
commun. A Paris, on n'a pas
encore enterré le concept, même
s'il n'en reste presque plus
rien; à Jérusalem, on
surdimensionne toujours cette
donnée, pourtant dépassée. Il
est clair que la France parle
comme si elle défendait le
point de vue arabe, alors qu'en
fait elle suit toujours le camp
occidental. Nous, Israéliens,
n'avons jamais su distinguer la
part de pure rhétorique dont se
nourrit la politique française.
Si la France était vraiment un
pays uniquement pro-arabe et
anti-israélien, cela se
saurait. Ce n'est évidemment
pas le cas, mais souvent perçu
ainsi.
*
Pourquoi cette incompréhension
subsiste-t-elle?
La classe politique israélienne
connaît de plus en plus mal la
France. Parce que celle-ci est
devenue au Moyen-Orient un pays
secondaire, de son propre fait.
Aujourd'hui, on a coutume de
dire que les Etats-Unis ont
toujours soutenu Israël, mais
c'est faux. Car, jusqu'en 1967,
sans doute pour contrer le
soutien arabe au nationalisme
algérien, mais également par
vraie sympathie, la capitale
politiquement la plus proche de
Tel-Aviv a été Paris. Au début
de l'aventure sioniste, les
Etats-Unis étaient très froids
envers Israël; ils avaient pris
fait et cause pour les
Britanniques et ne pensaient qu'à
maintenir leurs positions dans
les pays arabes afin de
sauvegarder leurs intérêts pétroliers.
En 1956, après Suez, Eisenhower
a imposé d'urgence le retrait
israélien du Sinaï. Pendant ce
temps, la France, elle,
continuait d'aider Israël.
C'est la volte-face de 1967 qui
a tout changé. Pas seulement
sur le plan politique, mais
aussi aux niveaux culturel,
scientifique: les crédits de
coopération, la francophonie,
les échanges artistiques...
tout a chuté. Les Français se
sont mis sur la touche de façon
durable. Et leur influence,
depuis, n'a cessé de décliner.
Il semble toutefois que le
nouveau ministre des Affaires étrangères,
Dominique de Villepin, ait décidé
d'inverser la tendance, dans la
foulée de son prédécesseur,
Hubert Védrine. Il est grand
temps.
*
Cela dit, Israël ne s'est pas
privé de réagir. Est-il vrai
que, depuis le début de la
seconde Intifada, en septembre
2000, l'armée israélienne ait
méthodiquement détruit les
investissements français en
faveur des Palestiniens ?
J'ai été convoqué à ce sujet
au Quai d'Orsay. J'ai donc posé
la question aux responsables
militaires. Et je suis en mesure
de vous répondre qu'il n'y a
pas eu d'actions
intentionnellement dirigées
contre la France. Mais il est
exact que, Tsahal ayant voulu
frapper les symboles de
l'autonomie palestinienne, la
France s'est trouvée touchée
au premier chef parce qu'elle
avait particulièrement investi
dans des institutions clefs. La
télévision a été détruite
pour contrer la propagande
palestinienne. L'aéroport, les
infrastructures portuaires ont
été bombardés afin
d'exprimer, en faisant le moins
de victimes possible, notre
volonté de ne plus tolérer la
violence contre la population
israélienne.
*
Ce sont là les instruments
d'une éventuelle souveraineté
palestinienne, dans laquelle la
France plaçait des espoirs de
paix...
Oui, mais, en fait de paix, les
civils israéliens n'ont cessé
d'être frappés. Nous avons
brisé ces instruments de
souveraineté pour signifier
qu'ils devaient précisément
servir à la paix, non au
terrorisme. A aucun moment nous
n'avons pensé : "Tiens !
ce sont les Français qui ont
financé ce bâtiment. On va
leur montrer de quel bois on se
chauffe." Jamais. Je crois
que la leçon a été comprise.
*
Peut-être, mais l'image d'Israël
en France n'en est pas sortie
grandie...
Je le sais. Nous nous en préoccupons
énormément. Mais je reconnais
que nous dominons mal la
perception que l'on a de nous à
l'extérieur. Fondamentalement,
notre cause est difficile à
plaider. Parce que Israël est
une démocratie, que la presse y
est libre et que la critique
abonde. Parce que notre armée
est la plus forte et que, opposée
à des civils dépourvus
d'armement, l'image télévisuelle
produite ne peut que nous être
défavorable. Résultat, depuis
le début de l'Intifada, nous
sommes sur la défensive. Mais,
image pour image, celle des
corps israéliens suppliciés
après les attentats suicides
traverse également le petit écran.
Cela aussi, l'opinion française
le voit.
*
Quel regard portez-vous sur la
communauté juive de France
d'aujourd'hui ?
Je crois que le prototype du
grand rabbin "à la française",
tel que l'a incarné le grand
rabbin Kaplan, juif de haute
culture, assimilationniste, très
respecté de toutes les autorités,
a eu son heure de gloire, mais
que les temps ont changé. On
peut le regretter; c'est ainsi.
Les juifs d'Afrique du Nord,
avec leur formidable dynamisme
et une culture différente, ont
apporté autre chose à la
France. J'ai été très frappé
par l'impact du film La
vérité si je mens !. C'est
un film à l'américaine,
communautariste, complètement dépourvu
de complexes, très direct, sans
complaisance et néanmoins sans
dommages pour les juifs. Cela
peut sembler anecdotique, mais
le succès de cette comédie
prouve combien ce pays a changé
en profondeur. Voilà un signe
de dynamisme et d'humour qui me
paraît particulièrement
prometteur pour la France.
haut
paru dans le Monde du 23
octobre 2002
Après Pierre Joxe, Charles
Pasqua et Jean-Pierre Chevènement,
Nicolas Sarkozy s'essaye à son
tour à organiser l'islam de
France. Coincé entre les
exigences d'une partie de son électorat,
qui le portent à jouer sur le
registre de la stigmatisation,
et sa prise de conscience de la
complexité du terrain, il fait
intrusion dans l'Orient compliqué
de l'islam de France en
proposant qu'un Conseil français
du culte musulman voie le jour
avant la fin de l'année. Pour
lui, l'émergence d'une telle
instance représentative serait
une réponse aux "amalgames
entre islam, islamisme,
fondamentalisme, extrémisme,
terrorisme et
totalitarisme". Le besoin
d'une instance représentative
est criant. Il suffit de citer
le cas des aumôneries carcérales.
On dénombre 460 aumôniers
catholiques en prison, contre 44
musulmans, une proportion qui ne
correspond nullement à la
composition de la population
carcérale. Or les directions régionales
de l'administration pénitentiaire
ont besoin d'interlocuteurs représentatifs
pour pouvoir nommer des aumôniers.
Pour bien comprendre ce retard,
il ne faut pas oublier la
jeunesse de l'islam de France.
La présence durable sur le sol
français d'une forte minorité
de religion musulmane ne date
que d'une trentaine d'années.
En l'espace de trente ans, nous
sommes passés d'un islam en
France à un islam de France.
Mais nous avons cru un peu trop
vite avoir atteint un islam français.
Un chiffre suffit à illustrer
cette limite : 80 %
des lieux de culte musulmans
sont gérés par des immigrés
qui n'ont pas la nationalité
française. L'islam de France
est un islam d'immigration, de
diaspora. C'est une mosaïque
qui n'a pas été façonnée par
une histoire commune, qui n'a
pas encore été fondue au
creuset d'un même destin. On ne
peut pas lui demander de se
hisser, du jour au lendemain, à
la hauteur des autres cultes,
qui tous se sont organisés bien
avant la loi de séparation des
Eglises et de l'Etat.
Les ressources manquent. A
commencer par les cadres
intellectuels et religieux. A
part quelques figures médiatiques,
que l'on compte sur les doigts
d'une main, où sont les têtes
pensantes de l'islam de demain,
les intellectuels qui formeront
à leur tour les imams dont la
communauté a besoin ?
L'islam de France risque de dépendre
pendant longtemps encore de l'étranger.
Nicolas Sarkozy a décidé de
confier la présidence de la
future instance représentative
à la Mosquée de Paris, c'est-à-dire
à l'Algérie. Les dernières déclarations
de son recteur, Dalil Boubakeur,
décrivant l'islam des banlieues
comme "l'islam des excités",
font planer quelques doutes sur
la pertinence de ce choix. Les
jeunes musulmans risquent d'être
les grands perdants de la
consultation, ces jeunes beurs
qu'on ne cesse d'exalter pour
mieux les reléguer à la dernière
place. Ecartés au profit d'un
islam piloté par les consulats
ou les ambassades, ils auront
beau jeu de dénoncer une
organisation imposée d'en haut.
Or, qu'on le veuille ou non, ces
jeunes musulmans français,
stigmatisés à longueur
d'article, constituent l'islam
de demain.
haut
A
la rencontre d'un islam de
proximité
Livre
- Mosquée par mosquée, une
exploration des mouvances
musulmanes en France
La
France des mosquées de
Xavier Ternisien. Albin Michel
Documents, 284 p.
par CATHERINE COROLLER, publié
dans Libération le 17 octobre
2002
Xavier Ternisien, journaliste au
Monde, est un ferme
partisan de la concorde civile.
Loin des Cassandre qui affirment
que l'intégration des musulmans
dans la société française est
un échec, il considère ce
processus d'un oeil
bienveillant. L'ambition de son
ouvrage, qui s'adresse plutôt
à des Français dits de souche
parfois tentés par une
dangereuse islamophobie, est
d'ailleurs de "conduire
le lecteur à la rencontre de
cet islam de proximité, de
l'islam concret",
explique-t-il dans son
introduction.
Cet islam, Xavier Ternisien
l'analyse de façon détaillée,
promenant le lecteur de mosquée
en mosquée, balayant les
multiples mouvances de cette
religion, y compris ses franges
les plus radicales. Ainsi
l'Union des organisations
islamistes de France (UOIF),
proche des Frères musulmans,
qui défend "les
principes les plus
rigoristes" de la
religion musulmane "tels
que le port du foulard, au
besoin en opposition avec la laïcité".
Ou encore le Tabligh, mouvement
missionnaire qui joue "un
rôle déterminant dans la réislamisation
des jeunes beurs" et
qui serait "utilisé,
malgré lui, comme un 'sas
primitif' vers l'islam
radical", des
"rabatteurs" venant
recruter des militants prêts à
l'action violente à la sortie
des mosquées.
Sur les courants les plus intégristes,
et leur capacité de nuisance en
France, Xavier Ternisien est
moins disert. Des salafistes,
qui recrutent beaucoup à la
sortie des mosquées, il
souligne simplement que les plus
radicaux partent en Angleterre
rejoindre leurs pairs, en Arabie
Saoudite étudier, en Algérie "mener
le jihad". Enfin, il
consacre un trop court
paragraphe à l'Association des
projets de bienfaisance
islamique en France (APBIF), "nom
officiel des ahbaches en
France". De ce courant "assez
mystérieux", considéré
par certains musulmans comme "une
secte dangereuse", très
rigoriste et soupçonné d'être
financé par la Syrie, Xavier
Ternisien ne dit pas grand-chose
... hormis, tout de même, qu'un
frère de Zacarias Moussaoui,
soupçonné d'être l'un des
kamikazes d'Al-Qaeda, en est
membre.
haut
Jean-Paul
II dans la 25e année de son
pontificat
Vatican
- Le Pape a lancé hier une
"année du rosaire"
par SOPHIE DE RAVINEL, publié
dans le Figaro le 17 octobre 2002
Elu pape le 16 octobre
1978, Jean-Paul II est entré
hier, dans la 25e année de
son pontificat. A cette
occasion, la traditionnelle
audience du mercredi sur la
place Saint-Pierre s'est
transformée en chaleureuse fête
de famille. 17.000 fidèles,
dont plus de 4.000 Polonais,
s'étaient donné rendez-vous
avec un Pape dont la santé
s'est améliorée depuis le
printemps. Le Souverain Pontife
a profité de l'événement pour
proposer une Lettre apostolique
sur le rosaire et pour lancer
une "année du
rosaire". Une manière
d'inciter les catholiques à
prier pour la paix dans le
monde. Jean-Paul II est
actuellement le cinquième sur
la liste des plus longs
pontificats. L'apôtre Pierre étant
pour l'instant le détenteur du
titre avec un pontificat évalué
entre 34 et 37 ans. Vient
ensuite celui de Pie IX
(1846-1878), qui aura duré 31 ans,
7 mois et 21 jours. Le
1er mai prochain, le Pape
pourrait monter un échelon
supplémentaire et dépasser Pie VI,
un pape du XVIIIe siècle.
Alors que des rumeurs alarmantes
et parfois alarmistes
circulaient sur la santé de
Jean-Paul II au printemps
dernier, ce Pape âgé de 82 ans
poursuit tranquillement sa route
dans une forme qui, malgré sa
maladie et sa fatigue, lui
permet encore de chanter a
cappella comme il l'a fait hier,
devant des fidèles toujours
enthousiastes.
Parmi la quarantaine de Lettres
apostoliques publiées jusqu'à
aujourd'hui par le Pape, celle
d'hier intitulée "le
rosaire de la Vierge
Marie", a une consonance très
personnelle étant donné sa
propre dévotion mariale. En
1976, le futur Jean-Paul II,
alors archevêque de Cracovie
avait en effet été invité à
venir prêcher la retraite de
carême au Vatican et il avait
choisi de méditer le rosaire.
Deux ans plus tard, élu Pape,
il choisit en s'adressant à
Marie la devise "Totus Tuus",
ce qui signifie "tout à
toi". La principale
nouveauté du document publié
hier réside dans la proposition
de nouveaux mystères, "les
mystères lumineux", centrés
sur la vie de Christ. Ils
viennent s'ajouter aux
"mystères glorieux",
aux "mystères joyeux"
et aux "mystères
douloureux" déjà
existants. Chacun des quatre
mystères qui constituent le
rosaire, prière officialisée
dans l'Eglise au XVIe siècle,
est composé de cinquante Je
vous salue Marie. "Au
début d'un millénaire, qui a
commencé avec les scènes
horribles de l'attentat du 11 septembre
2001 et qui enregistre chaque
jour dans de nombreuses parties
du monde de nouvelles situations
de sang et de violence (...),
on ne peut réciter le rosaire
sans se sentir entraîné dans
un engagement précis de service
de la paix", a ainsi affirmé
Jean-Paul II.
haut
Le
Kilimandjaro, archiviste du temps
Climatologie.
11.000 ans de chaud et froid décryptés
par SYLVESTRE HUET, pubié
dans Libération le 24 octobre
2002
Avant de mourir, le glacier du
Kilimandjaro vient de révéler
le passé climatique de
l'Afrique. Et, du coup, d'une
large partie des tropiques, où
vivent 70 % des hommes. Ce ne
sont pas moins de onze mille années
de chauds et de froids, de sécheresses
et de pluies abondantes qui ont
fait monter et descendre les
lacs et ont également pesé sur
le destin des sociétés
humaines, qui resurgissent grâce
à quelques morceaux de glace.
C'est au début de l'année 2000
que l'équipe de Lonnie
Thompson, géologue à l'Ohio
State University (Etats-Unis), a
récupéré trois magnifiques
carottes de glace, d'une
cinquantaine de mètres, forées
au sommet du Kilimandjaro. Le
plus haut pic africain, 5.893 mètres,
situé près de l'équateur,
constitue le troisième exploit
de ce chercheur audacieux.
Erosion
Depuis vingt-cinq ans, il
s'acharne en effet à extirper
des glaciers tropicaux leurs
archives climatiques. D'abord au
Pérou, sur le Huascaran, puis
au Tibet (Libération du
24 juin 1997). Après de longs
mois d'analyses
physico-chimiques et nucléaires
des glaces du Kilimandjaro, il a
publié ses données dans la
revue Science (18 octobre
2002), offrant ainsi la
description des grandes évolutions
du climat africain et de ses
ruptures majeures. Un savoir précieux
au moment où les scientifiques
tentent de prévoir les conséquences
climatiques de la pollution en
gaz à effet de serre. Durant
ces onze mille années, les
glaces du Kilimandjaro ont
enregistré les variations de
température, des précipitations
et celle des poussières qui témoignent
de l'intensité de l'érosion et
de la circulation atmosphérique.
Lonnie Thompson a ainsi pu
reconstituer une histoire
continue. A l'échelle millénaire,
se distingue une période un
tout petit peu plus chaude et
surtout plus humide que la période
actuelle, qui s'étend entre
moins 11.000 et moins 4.000 ans
avant aujourd'hui.
Puis l'ère plus froide et plus
sèche actuelle. Durant la phase
plus humide - dont l'origine est
liée aux modifications de
l'orbite de la Terre autour du
Soleil -, les précipitations étaient
en moyenne plus intenses et la
mousson plus marquée. Des
observations en phase avec
d'autres données paléoclimatiques.
A cette époque, les lacs
d'Afrique de l'Est étaient cent
mètres plus haut qu'aujourd'hui
et la forêt tropicale s'étendait
vers le Sahel. Toute l'Afrique
du Nord, dont le Sahara, bénéficiait
d'une pluviométrie abondante.
Il y a 8.000 ans, le lac Tchad
s'étendait ainsi sur 400.000
km2 (25 fois plus
qu'aujourd'hui), et de vastes
savanes arborées recouvraient
une bonne partie du désert
actuel.
Migrations
A trois reprises - il y a 8.300
ans, 5.200 ans et 4.000 ans -,
de brusques changements sont
survenus : des sécheresses sévères,
marquées par un subit apport de
poussières. La dernière évolution,
qui dura environ trois siècles,
a ouvert la seconde période
climatique, plus sèche, qui a
vu les forêts tropicales
reculer vers l'équateur et le
Sahara devenir un immense désert.
Cet assèchement provoqua des
migrations humaines, comme
l'occupation du Nil par les
populations quittant des zones
devenues trop arides et
l'abandon de colonies néolithiques
dans le désert central d'Arabie
ou la région du Tassili au
Sahara. Ces crises climatiques
de grande ampleur se lisent également
dans les carottes forées au
Groenland, où elles
correspondent à une chute
brutale du taux de méthane,
signe que les zones humides rétrécissent
à l'échelle de toute la planète.
Les glaces du Kilimandjaro ont
permis de vérifier que le
"Petit Age glaciaire",
qui a sévi en Europe entre le
XIIIe et le milieu du XIXe siècle,
a aussi marqué les tropiques.
Une information d'autant plus
intéressante que les travaux
antérieurs de Thompson dans les
Andes et l'Himalaya avaient
prouvé que ce coup de froid s'était
étendu aux tropiques d'Amérique
du Sud et d'Asie. Cela permet de
clore un vieux débat sur
l'extension géographique du
Petit Age glaciaire, longtemps
soupçonné de s'être limité
aux régions bordant
l'Atlantique Nord.
Disparition
La dernière information
climatique léguée par le
Kilimandjaro, c'est sa
disparition. Depuis onze mille
ans, son glacier a certes connu
des hauts et des bas. Mais il
est toujours parvenu à se
maintenir, au moins en partie.
Or, il rétrécit à grande
vitesse. Au début du XXe siècle,
il couvrait environ 12 km2. Son
extension actuelle est limitée
à 2 km2. A ce rythme, il aura
totalement disparu entre 2015 et
2020. Un processus manifestement
lié au réchauffement planétaire
en cours, déjà repéré sur de
nombreux autres glaciers
tropicaux. Mauvaise nouvelle
pour les agriculteurs ou les
gestionnaires de barrages qui
devront s'adapter à des débits
saisonniers fortement différents.
Quant aux climatologues, ils
doivent se dépêcher d'y glaner
des archives qui fondent au
soleil.
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Burns
confirme à Lahoud le soutien américain
à la tenue de Paris II
Liban-USA - Washington engagé à
obtenir un règlement pacifique du
contentieux sur le Wazzani
paru
dans l'Orient-le Jour le 23
octobre 2002
Quatre
dossiers (dont l’Irak) ont été
au centre des entretiens entre
le secrétaire d’Etat adjoint
chargé du Proche-Orient,
William Burns, et les dirigeants
libanais (auxquels il faut
ajouter Staffan de Mistura).
D’abord, et selon des sources
officielles, l’émissaire US
"a confirmé au président
Lahoud le soutien américain à
la tenue de la conférence de
Paris II". A propos du
litige israélo-libanais sur
l’eau au Liban-Sud, Washington
est "engagé à
l’obtention d’une solution
juste et pacifique sur le
Wazzani, en coopération étroite
avec le Liban, les Nations unies
et l’Union européenne",
a souligné William Burns. Sauf
que Rafic Hariri, interrogé à
ce sujet par la chaîne américaine
CNN, a affirmé n’avoir été
informé d’aucune solution
concrète, déclarant que les
experts doivent d’abord
terminer leur travail. Sur la
crise israélo-palestinienne,
l’envoyé US a rappelé
"la détermination du président
Bush à rendre réelle la vision
de deux Etats, la Palestine et
Israël, vivant côte à côte".
William Burns a remis au chef de
l’Etat la "road map",
le plan de route américain
consacré à un réglement
global et définitif de la
guerre entre Israël et la
Palestine - un plan de
route qui, semble-t-il, est loin
d’avoir convaincu Beyrouth. (Photo
AFP)
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