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PRESSE  RJLIBAN  N°78  du 24 octobre 2002  

                                       

  

Lendemains de fête

par NAGIB AOUN, publié dans l'Orient-le Jour le 21 octobre 2002

Trois jours durant, le Liban a vibré, frémi au rythme de la francophonie.
Trois jours durant, il a réussi la gageure de montrer au monde l’image d’un pays réunifié, réconcilié avec lui-même et avec les autres.
Trois jours durant, rien n’est venu ternir la fête francophone, la première en terre arabe, le Liban démontrant que ses fils et ses filles n’avaient rien à envier à ceux qui, ailleurs dans le monde, s’estiment seuls dépositaires du savoir et de la culture dans son acception la plus large.
Trois jours durant, nos hôtes européens, africains, asiatiques, arabes, canadiens n’ont pas tari d’éloges pour l’excellence de l’organisation du sommet, pour la qualité du travail accompli. "Les Libanais débordent de talent, de courage et de ressources", a noté le président Chirac. Mais, a-t-il martelé, place de l’Etoile, à l’adresse des députés, "agissez ensemble, sans laisser place aux querelles fratricides, sans laisser aucun d’entre vous au bord du chemin".
Hier, le rideau est tombé : la grande famille francophone se disperse aux quatre coins des continents, et le Liban se retrouve seul face à ses vieux démons.
"Ne laissez personne au bord du chemin." Le message du président Chirac sera-t-il entendu ?
Trois jours durant, trois nuits durant, les Libanais se sont grisés de culture, de musique, de promesses et de belles paroles.
Le réveil, aujourd’hui, risque d’être brutal.
L’unité de façade affichée au Biel et au Phoenicia, "la trêve des fêtes" à laquelle a accepté de souscrire l’opposition ("Cheese, souriez, le monde nous regarde.") peuvent, enfin, voler en éclats, les rancœurs et les haines se libérer... 
"Droits de l’homme, liberté d’expression, indépendance des peuples", des mots-clés qui figurent dans les textes fondateurs de la francophonie.
Où en est le Liban à cet égard, lui qui vient d’héberger le Sommet ? A mille lieues, au vu de ce qui s’est passé au cours des dernières semaines.
Etudiants tabassés pour avoir osé transgresser les tabous officiels, chaîne de télévision fermée pour avoir dépassé les limites d’expression tolérées, consécration de la tutelle syrienne, par le biais d’une campagne systématique, presque barbare, contre l’opposition. Laquelle ne demandait que la stricte application de l’accord de Taëf "qui doit être mené à son terme" selon les propos même de Jacques Chirac, le président français n’omettant pas de préciser que cela impliquait le retrait total des forces syriennes.
Et maintenant ?
Finie la fête, bonjour tristesse, serait-on tenté de dire. Evanouies les espérances nées des assises francophones, les Libanais risquent fort bien d’être réenvahis dans les jours qui viennent par les miasmes nauséabonds, putrides d’une politique politicienne qui n’arrête pas de miner le pays.
Et cela, alors même que les Israéliens se rappelaient à notre souvenir, envoyant leurs avions dans le ciel de Beyrouth au moment où le sommet clôturait ses travaux.
"Cheese, souriez, le monde nous regarde." Après avoir gagné son pari francophone et prouvé qu’il était capable du meilleur, pourquoi l’Etat s’évertue-t-il à démontrer qu’il est aussi capable du pire ?
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La fermeture de la MTV ne va "pas dans le bon sens", affirme le Quai d’Orsay
Le tollé s’amplifie contre la décision du tribunal des imprimés
 
paru dans l'Orient-le Jour le 23 octobre 2002

Le ministère français des Affaires étrangères a critiqué hier, par la voix de son porte-parole, François Rivasseau, la fermeture de la chaîne de télévision MTV, affirmant qu’elle n’allait "pas dans le bon sens". "La confirmation de la fermeture de MTV ne va pas dans le bon sens. Quelles qu’en soient les raisons juridiques, la fermeture d’une chaîne de télévision n’est jamais une bonne nouvelle pour une démocratie", a affirmé M. Rivasseau. "Je vous rappelle que le président de la République Jacques Chirac, devant le Parlement libanais la semaine passée, a insisté sur les valeurs de la 'tolérance, de la démocratie et des libertés sans lesquelles le Liban ne serait pas lui-même' et a émis le souhait que chacun puisse librement s’exprimer dans le pays", a noté le porte-parole du Quai d’Orsay. "Il importe donc de faire vivre ces principes essentiels", a-t-il ajouté. Par ailleurs, les milieux politiques de l’opposition ont unanimement condamné hier le verdict du tribunal des imprimés, qui a rejeté lundi, pour des raisons de forme, l’opposition présentée par les avocats de la MTV et de RML (Radio Mont-Liban) à la décision de fermeture.
Principal concerné, l’ex-PDG de la chaîne, le député Gabriel Murr, a condamné hier la décision du tribunal, à l’issue de la séance pour l’élection des commissions parlementaires, place de l’Etoile. M. Murr a rejeté la "sacralisation" de la justice, affirmant qu’ "il n’y a pas de juges sacrés". "Les juges au Liban sont des êtres humains qui font des erreurs et qui portent atteinte à l’Etat. Dès lors qu’il n’ y a plus de justice intègre, loin des immixtions politiques, l’Etat cesse d’exister", a-t-il indiqué. Tout aussi virulent, le Renouveau démocratique (RD), parti présidé par le député Nassib Lahoud, a stigmatisé les actes des "forces répressives au sein du pouvoir, qui ont repris, au lendemain de la francophonie, leurs complots visant à frapper les libertés et la démocratie". "A peine le Sommet de la francophonie terminé (...) et avant même que l’encre utilisée pour écrire les belles paroles sur le dialogue, le pluralisme, la liberté et les droits de l’homme ne sèche, la mise en application de cette campagne de répression contre la liberté de la presse et la liberté d’expression a repris, à travers la fermeture arbitraire de la MTV et de RML", a souligné le RD. "Le maintien de la fermeture de ses deux stations (...) constitue une menace sérieuse à l’image de la justice au Liban" et "à la confiance dans l’économie du pays", a estimé le RD, affirmant que "l’opinion publique internationale avait remarqué, durant la semaine dernière, le grand fossé qui existe entre le discours civilisé tonitruant du pouvoir et la répression incivile pratiquée par ses services de sécurité".
Harb : Une affaire politique
De Bkerké, où il a été reçu par le patriarche maronite, Mgr Nasrallah Sfeir; le député Boutros Harb a affirmé que "personne n’avait été surpris par le verdict du tribunal des imprimés". "Le tribunal ne pouvait prendre que cette décision, étant donné le climat dans le cadre duquel le dossier a été examiné", a-t-il indiqué. Et de poursuivre : "Ce qui m’a attiré l’attention dans la décision, c’est le fait que le tribunal rappelle les principes généraux du rôle de la justice, ce qu’il n’a normalement pas besoin de faire. Cela ne se fait dans aucun tribunal. L’affaire est politique avant tout, puis légale." "La décision est venue consacrer les propos selon lesquels il convient de rouvrir le dossier de la justice et de corriger les failles qui entravent sa bonne marche. Sinon, les Libanais risquent de perdre tout espoir d’arriver à leurs droits", a-t-il souligné. 
M. Harb a par ailleurs critiqué l’interprétation faite par le tribunal de l’article 68 de la loi électorale et a condamné le maintien de la fermeture de la MTV. "L’interpération du tribunal va à l’encontre de la volonté du législateur en ce qui concerne l’article 68. L’article visait à éviter l’utilisation de tout média audiovisuel par un candidat contre un autre (...). Mais la prise de mesures contre ce média ne devrait pas aller au-delà de la période électorale. Toute mesure émanant du tribunal des imprimés sur base de l’article 68 après la fin de la période électorale est pour moi illégale et contraire à la volonté du législateur. Par conséquent, la décision du tribunal est injuste et il est naturel que la MTV fasse appel pour rectifier l’erreur juridique qui a été commise", a-t-il ajouté. "Il convient de féliciter la justice qui a anéanti la MTV", a pour sa part affirmé ironiquement le chef du Parti national libéral (PNL), Dory Chamoun, à l’issue d’un entretien avec Mgr Sfeir. "Je ne comprends pas comment les juges se sont permis de commettre un tel crime légal. En plus du non-respect des libertés, ce qui s’est passé est digne des Mau Mau, pas du Liban. Il n’est pas permis que des verdicts de ce genre soient rendus au Liban", a-t-il estimé. Le chef du PNL a indiqué qu’il fallait "demander des comptes aux auteurs de ces actes", estimant que "les médias doivent réagir parce qu’ils sont tous concernés" et que "la décision est politique et vise à étouffer la liberté de la presse". "Nous ne pouvons pas empêcher de réagir les gens qui sont contre ce qui se passe", a-t-il ajouté.
M. Achkar fait appel à Sfeir 
L’ancien compagnon du président Béchir Gemayel, Massoud Achkar, s’est entretenu avec le patriarche maronite, qu’il a appelé à œuvrer en faveur d’une solution pour la MTV. M. Achkar a estimé que "la tenue du Sommet de la francophonie à Beyrouth avait redonné confiance aux Libanais, grâce notamment aux discours sur le dialogue, sur l’acceptation de l’autre et sur la démocratie et les libertés, en présence du président du pays le plus démocratique d’Europe". "Paradoxalement, au lendemain du sommet, nous avons été surpris par la décision dans l’affaire MTV, une décision jugée arbitraire par Mgr Sfeir. Comme si le pouvoir avait oublié la francophonie et en était revenu aux démonstrations de force contre une partie des Libanais", a indiqué M. Achkar. Il a également évoqué l’aspect humain du problème, s’interrogeant sur le sort des 453 employés de la chaîne, "qui demeure inconnu jusqu’à présent". Il a enfin appelé le pouvoir à "accepter tous les Libanais, et particulièrement ceux, nombreux, dont la MTV reflétait l’opinion". Enfin, le Bureau central de coordination nationale (BCCN) et la Fédération des ligues chrétiennes ont eux aussi stigmatisé la fermeture de la MTV et la répression des manifestations estudiantines par l’usage excessif et injustifié de la force brutale. 
L’UIJPLF condamne la fermeture de la MTV
Le président de l’UIJPLF (Union internationale des journalistes parlant le français), M. Georges Gros, a protesté hier contre la fermeture de la MTV, qualifiant la décision du tribunal des imprimés de "crime du Liban contre la liberté d’expression". "L’UIJPLF se propose de réagir vigoureusement contre une attitude qui nous paraît lâche, surtout après le Sommet de la francophonie qui vient de se terminer à Beyrouth", a affirmé M. Gros.
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Les francophones dans l'arène politique
Sommet de Beyrouth - La déclaration finale privilégie "la coopération multilatérale"
 
par JEAN-LOUIS VALIDIRE, publié dans le Figaro le 21 octobre 2002
Au bout de trois jours de délibérations, dont certaines à huis clos pour favoriser un débat plus franc, les cinquante-six pays membres de l'OIF, qui représentent 600 millions de personnes, ont adopté un texte "réaffirmant (notre) attachement à la coopération multilatérale dans la recherche de solutions aux grands problèmes internationaux". Une communion de pensée avec les thèses défendues par le président de la République française qui est apparu comme le chef d'orchestre de la réunion, à tel point qu'il était pratiquement le seul destinataire des questions des journalistes, hier, lors de la conférence de presse finale. Le ton du sommet avait été donné le premier jour par Emile Lahoud, le président libanais, dont le discours consacrait la francophonie politique puisqu'il abordait tous les problèmes de politique internationale en présentant le français comme une langue de résistance à l'unilatéralisme et l'impérialisme, un outil contre la menace américaine.
La déclaration finale s'inscrit dans le droit fil de cette offensive. Sur la situation au Proche-Orient, elle "appuie l'initiative arabe de paix adoptée à l'unanimité lors du Sommet arabe de Beyrouth les 27 et 28 mars 2002", notamment pour ce qui concerne l'échange des "territoires contre la paix". Après de difficiles discussions, un paragraphe a finalement été ajouté sur le problème irakien. Le désaccord ne portait pas tant sur le fond que sur le champ de compétence de la francophonie. L'organisation est hybride, elle n'a pas le caractère d'un regroupement régional car elle s'étend sur plusieurs continents. Elle ne devrait pas en tout cas, estiment certains, se saisir de problèmes qui ne concernent pas ses membres. Finalement le sommet a décidé d'inscrire le problème irakien dans le cadre de la défense du multilatéralisme en "défendant la primauté du droit international et le rôle primordial de l'ONU".
En revanche, les chefs d'Etat et de gouvernement n'ont pris aucune pincettes pour ce qui concerne la crise en Côte d'Ivoire en condamnant "la prise de pouvoir par la force et la remise en cause de l'ordre constitutionnel" à Abidjan. Le sommet, dans cet ordre d'idée, a montré sa volonté d'assurer la mise en oeuvre et le suivi de la déclaration de Bamako "sur le bilan des pratiques de la démocratie, des droits et des libertés". Ce sujet sensible a un peu évolué. Il ne s'agit plus vraiment d'un affrontement Nord-Sud, même si les pays asiatiques restent à la traîne. L'appui à la lutte contre le terrorisme a également fait l'objet d'une mise au point ferme dans les mots. "Nous nous engageons, affirme le texte, à adhérer dès que possible à toutes les conventions internationales antiterroristes et à le mettre en oeuvre ; nous appelons à la conclusion d'une convention générale sur le terrorisme." Un engagement qui aurait été encore plus crédible si le secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, n'avait pas été invité lors de la cérémonie d'ouverture en tant que chef religieux.
Sur le plan politique, c'est la présence d'Abdelaziz Bouteflika qui a aussi constitué l'événement du sommet. L'Algérie est le seul pays réellement francophone à ne pas faire partie de l'OIF. A Beyrouth, même si Bouteflika n'a pas promis d'adhérer, l'Algérie a été considérée comme un membre de la famille. Elle siégeait au milieu des autres délégations à son rang alphabétique et son dirigeant a prononcé un discours de politique générale en participant à la totalité des débats. Jacques Chirac a souligné "la hauteur de vue que le président algérien a prise pour évoquer le dialogue des cultures et les exigences de la paix dans cette région". Un satisfecit qui montre, si cela était nécessaire, qu'Alger peut prendre sa place dans la famille francophone quand elle le veut. C'est paradoxalement sur les problèmes de diversité culturelle que le sommet a le moins avancé et réfléchi. Peut-être parce que l'accord pour travailler avec l'Unesco sur l'adoption d'un traité international retirant les biens culturels de l'Organisation mondiale du commerce est totalement partagé par les francophones. Le volet économique n'est pas sorti des voeux pieux alors que les pays francophones, s'ils représentent un tiers des membres de l'ONU ne pèsent que pour 11 % du PNB mondial et... 1 % si l'on retire la France, le Canada, La Suisse, la Belgique et le Luxembourg !    haut
 
Les deux oublis du Sommet de la francophonie
 
par FADY NOUN, publié dans l'Orient-le Jour le 23 octobre 2002

Dans son souci de se donner une dimension politique, et non plus seulement linguistique ou culturelle, le Sommet de la francophonie a oublié deux choses : Jérusalem et le dialogue interreligieux. Bien sûr, ces deux oublis ne le sont pas vraiment. Le dialogue interreligieux est présent, en filigrane, partout où il est question du dialogue comme "instument de la paix, de la démocratie et des droits de l’homme". De son côté, Jérusalem, la ville trois fois sainte, est présente là où il est question du principe de la paix, en échange de la terre, et des résolutions 242 et 338. Pourtant il serait souhaitable que les prochains Sommets de la francophonie mentionnent explicitement le dialogue interreligieux comme instrument de paix et fassent référence nommément à Jérusalem, Ville sainte pour les trois religions monothéistes. Car au cœur du dialogue politique, il y a l’exigence de justice dans les rapports internationaux, qu’ils soient politiques, économiques ou culturels, et cette exigence est de nature éthique.
Or, dans l’espace francophone, ces éthiques sont colorées aux teintes des religions du monde, et les valeurs qu’elles mettent en avant ne se recoupent pas toujours. C’est vrai pour tout un ensemble de questions placées par l’Onu sous le signe du développement durable et qui parfois vont à l’encontre des convictions religieuses des populations assistées. Ainsi en est-il de la question de la limitation des naissances. Mais les divergences peuvent aussi se manifester dans des domaines économiques. Pour les pays en voie de développement, la globalisation, que les Occidentaux considèrent comme un progrès irréversible, est perçue comme "l’apogée de la colonisation". Là aussi, l’exigence de justice, exigence éthique, est présente. Pour les pays arabes francophones, l’exigence de justice est omniprésente dans la question de Palestine et de Jérusalem. Jérusalem est au cœur des attentes de trois peuples. Elle est physiquement liée à ces attentes, qui sont de nature eschatologique, et qui marquent profondément le judaïsme, le christianisme et l’islam.
Avec l’extension de l’espace francophone, des sous-espaces se font jour, et il n’est pas gratuit de dire qu’il existe une francophonie musulmane, au même titre qu’il en existe une chrétienne, une judaïque ou une laïque. C’est notamment le cas de la France. Il faut trouver le moyen de s’adresser à ces courants sous-jacents à la francophonie. Là aussi, là surtout, le dialogue comme instrument de paix doit s’imposer comme indispensable. Car ces courants, indépendamment de la francophonie qu’ils ont en partage, peuvent entrer en conflit sur des questions plus centrales, plus vitales que la culture : sur des valeurs identitaires comme les valeurs religieuses. Même si des penseurs comme Francis Fukuyama estiment que ces chocs culturels sont des "combats d’arrière-garde", le sort du monde, ou du moins sa physionomie, pourrait en dépendre dans les prochaines années. C’est la raison pour laquelle il faut les aborder de front.
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Le français dans nos rues et dans nos vies
 
par JEAN-PAUL CLUZEL, publié dans l'Orient-le Jour le 12 octobre 2002
L'auteur est président de Radio France internationale et de Radio-Monte-Carlo Moyen-Orient.
 

Le 23 décembre 1970, Montherlant note dans ses Carnets : "Chateaubriand écrit à Rome (à peu près) : Quelle ville pour y mourir ! Je dirai : c’est avec Chateaubriand qu’il faut mourir. Les yeux fixés tantôt sur nos Eros funèbres, qui nous rappellent que nos plaisirs, et plus encore ceux que nous donnâmes, ont été notre seule justification d’avoir vécu. Et tantôt sur une page des Mémoires pour voir une dernière fois ce que c’est d’écrire le français, qui a été dans les siècles la grande réussite de la France, et l’écrire comme personne d’autre ne l’a fait."
Chateaubriand écrivait à une époque où l’usage du français était parvenu à un tel degré d’universalité dans les chancelleries d’Europe que les diplomates, quelle que fût leur langue maternelle, ne correspondaient avec leur ministre qu’en français. Chateaubriand écrivait aussi notre langue à la perfection, aux yeux de Montherlant tout au moins. Pratique et maîtrise se distinguent.
Ceux qui ont une conception institutionnelle et diplomatique du français rappellent volontiers que l’universalité de son usage diplomatique déclina à partir du milieu du dix-neuvième siècle, amorçant un effacement qui se poursuit à notre époque. 
Les mêmes oublient que la plupart des Français contemporains de Chateaubriand étaient loin de maîtriser, voire de parler même approximativement, ce qui était officiellement leur langue depuis l’édit de Villers-Cotterêts. Ce n’est qu’après la mort de l’auteur des Mémoires d’outre-tombe que commencèrent véritablement les grands pas en avant pour ce qu’on appellera plus tard la francophonie : en premier lieu, l’extension du français en France même par l’Instruction publique obligatoire, à partir du Second Empire, qui fit du français la langue maternelle de l’ensemble de nos provinces en l’espace de trois générations ; l’expansion coloniale ensuite, qui rendit possible l’essor d’une communauté de francophones à l’échelle de la planète, même si, au Levant arabe, l’usage du français n’est pas lié à la colonisation, mais au libre choix culturel de fractions importantes de la population.
Aujourd’hui, plus de deux cents millions de personnes dans le monde ont officiellement le français en partage. C’est cette réalité quotidienne qui m’intéresse, celle des rues d’Achrafieh, de Bamako, de Port-au-Prince et de Gennevilliers, plus que celle des couloirs de l’Onu ou de la Commission européenne. Il m’importe plus que l’on parle notre langue dans nos rues que dans les ambassades, et qu’on la parle avec la correction qu’appellent son respect et son amour.
Certes, l’attention des médias va se porter principalement sur la dimension institutionnelle du mouvement francophone, qui s’exprimera dans tout son éclat au prochain sommet de Beyrouth. Cette institutionnalisation du mouvement francophone est une bonne chose en elle-même, parce qu’elle lui donne une visibilité politique. 
Les défenseurs du français commettraient néanmoins une grave erreur s’ils évaluaient l’avenir de notre langue à l’aune de ses institutions, même de celles qui, à juste titre, sont chargées de la défendre et de la faire vivre sur la scène internationale. Les lecteurs de L’Orient-Le Jour le savent mieux que quiconque : l’avenir de notre langue se joue dans nos écoles, sur nos écrans de télévision, dans nos postes de radio, sur nos panneaux publicitaires, dans nos bouches et celles de nos concitoyens.
Quitte à choquer, je trouve plus grave l’appauvrissement du français dans nos banlieues que sa disparition des couloirs des Nations unies. Selon les enquêtes, le vocabulaire de beaucoup de jeunes de nos banlieues de France est aujourd’hui réduit à trois cents mots. C’est dramatique à tous égards. J’admets en revanche que tous les documents de travail de l’Onu ne soient pas systématiquement traduits en français. M’alarme plus le peu de panneaux publicitaires en français des rues de Beyrouth que de savoir que beaucoup de textes européens sont d’abord écrits en anglais plutôt qu’en français. L’anglais est commode, il est répandu, son usage tend à devenir universel, au moins réduit aux trois cents mots communs qui sont utiles au citoyen du monde du troisième millénaire. Ce qui m’inquiète, c’est qu’une fraction croissante de nos jeunes concitoyens ne maîtrisent que trois cents mots aussi, et que ce confinement soit celui de leur langue maternelle supposée, alors qu’elle devrait les nourrir de la multiplicité des concepts et de leur mode d’expression.
C’est d’abord en France, où l’acquis de l’instruction publique de la IIIe République est remis en cause par l’incapacité de l’école du troisième millénaire à donner aux nouvelles générations d’enfants la même capacité d’expression orale et écrite que leurs parents, que le redressement doit être mené. L’appauvrissement du vocabulaire, la mauvaise connaissance de la syntaxe ne sont plus combattus aussi efficacement qu’autrefois, et reçoivent dans mon pays l’onction de certains médias et, parfois, celle de l’Etat.
Cet appauvrissement de la langue est aussi, bien évidemment, une menace en Afrique francophone, puisque les difficultés économiques persistantes ont amené l’effondrement des systèmes scolaires publics. Ceux-ci ne sont plus, dans la plupart des cas, en mesure d’enseigner les rudiments de notre langue, laissant à l’enseignement privé et à la seule pratique quotidienne cette tâche essentielle dans des pays où les langues vernaculaires sont en plein développement et mettent en danger les fragiles unités nationales. Le français, langue vivante commune de l’Afrique francophone, viendrait au contraire au secours des unités nationales et de la marche nécessaire vers l’union africaine. Si, en Afrique, le français n’est plus dans quelques années que la langue des fonctionnaires, la francophonie aura perdu les trois quarts de ses membres actifs, et notre langue sa place parmi les langues du monde.
J’ai trop de respect pour le combat des Libanais en faveur du français et je connais trop le prix payé pour dresser le moindre constat ou donner la plus infime leçon à votre pays. J’observe simplement l’inquiétude de nombre d’amis.
Au-delà de cette absolue priorité, qui est d’assurer convenablement l’enseignement de la langue à ceux dont le français est supposé devoir être la langue maternelle, il est un rappel : la pratique d’une langue ne vaut universellement que si elle est au service de la création et de la culture. Le français n’aura, littéralement, rien à dire au monde si notre langue n’est pas la matrice d’une création littéraire, artistique, humaine vivante. Quitte encore à choquer une seconde fois, la langue en usage dans les conseils d’administration d’entreprises et les revues de publications scientifiques m’importe moins. Le français aurait beau redevenir la langue des chancelleries et des affaires, s’il n’a rien de plus à rapporter que le travail et le génie des autres, il ne servirait à rien. 
Dans ce domaine aussi, le "petit" Liban a beaucoup donné et, Dieu merci, donne encore. 
Lecteurs de L’Orient-Le Jour, les hommes de bonne volonté qui ont le français en partage sont heureux que le sommet de leur langue se tienne dans votre pays.    haut

 
Irak : la voix de la francophonie
 
paru dans Ouest-France le 21 octobre 2002
La question irakienne a dominé le Sommet de la francophonie qui s'est tenu pendant quatre jours à Beyrouth. En rappelant, au coeur du Proche-Orient, "la primauté du droit international et le rôle primordial de l'Onu", les pays francophones ont conforté la position de Jacques Chirac dans la négociation avec les Etats-Unis qui présenteront une nouvelle résolution au début de la semaine aux Nations unies. Jacques Chirac a terminé, hier soir, le déplacement effectué au Proche-Orient à l'occasion du 9e sommet de la francophonie qui a réuni les chefs d'Etat et de gouvernement de 56 pays et provinces. Le président français n'a pas manqué d'utiliser cette tribune pour marteler la politique de la France à l'égard de la question irakienne. Dès jeudi à Alexandrie (Egypte), et encore hier lors de la conférence de presse finale, à Beyrouth, puis, le soir à Damas (Syrie) et Amman (Jordanie), il a affirmé qu'il était "essentiel" que l'Irak soit jugé sur la coopération que Saddam Hussein apportera ou non aux inspecteurs en désarmement de l'Onu, avant de songer à toute intervention militaire.
La position française confortée
C'est ce que rappelle la déclaration finale du sommet qui exhorte l'Irak "à respecter toutes ses obligations". Jacques Chirac a doublement engrangé au cours de ce déplacement. D'abord en montrant que la position française était largement comprise dans le monde. Ensuite parce que les différentes déclarations de Washington depuis jeudi semblent "progresser dans le bon sens", celui souhaité non seulement par Paris mais aussi par la plupart des pays européens, des pays arabes, Moscou et Pékin. Le département d'Etat américain, après avoir manifesté une certaine impatience, au milieu de la semaine, lors de la visite de Michèle Alliot-Marie, ministre française de la Défense, a indiqué ne pas être opposé à une procédure en deux temps, comme le défend la France depuis plusieurs semaines : une première résolution afin de renforcer les conditions du désarmement irakien ; une autre, en cas d'obstruction des Irakiens, sur le recours à la force. Les Américains renonceraient à toute automaticité, comme la résolution du Congrès leur en ouvre la possibilité.
Le débat devant le Conseil de sécurité de l'Onu a, en effet, montré l'isolement international de la position américaine, seulement soutenue par la Grande-Bretagne. Il a aussi fait avancer les arguments français auprès des pays arabes et de Moscou qui n'étaient pas favorables à une nouvelle résolution et préféraient s'en tenir à celles existantes. Chacun faisant un pas, le Russe Ivanov a même admis que le Conseil de sécurité puisse prendre des mesures allant "jusqu'à l'emploi de la force" contre l'Irak, en cas d'échec de la mission des inspecteurs internationaux. Il n'empêche que le texte de la résolution n'est toujours pas écrit. Colin Powell, le secrétaire d'État américain, la déposera au début de la semaine. Elle contiendra "un nouveau régime sévère d'inspections" et "recevra un large soutien du Conseil de sécurité", affirme-t-il. Mais, à Bagdad, même si Saddam Hussein a fait, au cours du week-end, deux gestes que l'on peut qualifier d'apaisement, en graciant les détenus politiques -­ à l'exception des condamnés pour espionnage ­- et en rendant au Koweït ses archives nationales enlevées lors de l'invasion de 1990, le dictateur, réélu avec 100% des voix, refuse toujours d'avoir à se soumettre à une nouvelle résolution de l'Onu.
- Moyen-Orient. La déclaration finale du Sommet appelle à la relance immédiate du processus de paix sur les bases des résolutions de l'Onu.
- Le président algérien Bouteflika a participé au Sommet de la francophonie. Sa présence pourrait préfigurer une adhésion de l'Algérie à l'organisation francophone dont sa politique d'arabisation l'a, jusqu'à présent, tenue à l'écart.    haut
 
Spéculations effrénées sur la frappe US : Beyrouth retient son souffle
 
par EMILE KHOURY, publié dans l'Orient-le Jour le 22 octobre 2002
Un clou chasse l’autre. Et après la pluie, le beau temps. Ou plutôt, l’inverse. Le calme intérieur occasionné par le Sommet pourrait se prolonger. Pour précéder une tempête extérieure historique, aux conséquences incalculables, en cas de frappe US contre l’Irak. Selon des sources diplomatiques occidentales, il est probable qu’Israël serait le seul Etat à être averti à l’avance par Washington du jour J. Pour être en mesure d’en suivre les préparatifs secrets, et de parer à toute éventualité de riposte irakienne. Ces diplomates soutiennent que la guerre est inéluctable. A leur avis, les USA ont pris définitivement la décision de déposer Saddam Hussein. Et désormais, ajoutent-ils, le compte à rebours a commencé. Il se trouve simplement rallongé par les tractations à l’Onu. Qui, selon ces pessimistes, ne peuvent en aucun cas bloquer le mouvement. Car, en réalité, Washington se soucie comme d’une guigne de la question-prétexte de l’armement irakien. Son but, bien plus relevé, serait de faire sauter le verrou irakien pour enfoncer la porte de toute la région. C’est-à-dire pour en disloquer la carte géopolitique, tracée jadis par les accords Sykes-Picot. Ainsi Mohammed Hassanein Heykal n’a pas tort de déclarer, ajoutent ces diplomates, que l’Irak ne serait qu’un simple théâtre d’opérations pour une guerre américaine dirigée en définitive contre toute la nation arabe. Guerre qui, par ricochet, devrait également permettre à Washington, selon Heykal, de dompter l’Europe, d’adresser des messages de sang et de feu à la Russie et à la Chine.
Pour le grand journaliste et essayiste égyptien, il ne s’agit donc pas d’un choc des civilisations en gestation ni d’une nouvelle croisade. Mais les vues de ces diplomates divergent, quand on en vient à évoquer les scénarios d’intervention possibles et leurs conséquences politico-économiques de fait, en Irak et dans la région. Le tableau des spéculations est si touffu qu’il en devient confus. Toujours est-il que, par recoupements d’indications, on favorise généralement l’hypothèse d’un blitzkrieg, comme le contournement allemand de la ligne Maginot en 40 ou la guerre israélienne des "Six-Jours" en 67. Une forme éclair d’autant plus nécessaire aujourd’hui, estiment les analystes, qu’il ne faut pas laisser se développer une fureur islamo-arabe, qui mettrait à bas bien des régimes, ou une grogne internationale. Le choc, ajoutent ces observateurs, doit être fulgurant pour provoquer un effet d’abasourdissement, de stupeur au sens strict du mot, au niveau des opinions. Afin de les troubler, d’en atténuer les réflexes de réaction à chaud. Ces spécialistes excluent donc une réédition de la tempête du désert au Koweït, qui avait pris un mois et demi, et a fortiori une guerre d’usure. Qui provoquerait de forts remous dans les pays avoisinants et une probable désintégration intérieure en Irak. Le tout, précisent ces sources, pouvant être exploité par Israël pour susciter la création d’une multitude de mini-Etats, confessionnels ou ethniques, afin de rester seul dominant dans la région.
Cette approche des diplomates signifie donc qu’à leur avis les Américains veulent aller vite en besogne pour garder le contrôle des événements. Et si la région devait être disloquée, ce que Washington ne semble tout de même pas souhaiter, ce serait éventuellement en base d’un plan américain. Toujours de l’avis des mêmes diplomates, plusieurs facteurs intrinsèques font obstacle au rêve israélien d’éclatement. Ainsi, les Kurdes, réalisant qu’ils sont dans l’impossibilité d’assumer un Etat indépendant, préfèrent rester autonomes dans un cadre irakien les protégeant d’une invasion turque. Mais Saddam n’est-il pas militairement assez puissant pour prolonger les rounds ? Selon les diplomates cités, les Américains pensent que son armée n’est pas prête à se battre jusqu’au bout. Et qu’il ne serait défendu que par sa garde prétorienne rapprochée, certes consistante, mais dont les capacités de résistance, face à la haute technologie US et britannique, ne dépasseraient pas les quelques jours.    haut
 
"La France au cœur du monde arabe"
 
par JEAN DANIEL, publié dans le Nouvel Observateur le 22 octobre 2002
I. La vérité sur le succès de Chirac
L'annonce du vote positif des Irlandais en faveur de l'élargissement de l'Europe a réchauffé le cœur de dix pays de l'Est libérés, il y a treize ans, par la chute du Mur de Berlin. Mais l'information selon laquelle, vendredi dernier, au Conseil de sécurité de l'ONU, " Bush a reculé devant Chirac ", est au moins aussi réconfortante pour la France et pour une cinquantaine de pays francophones. Elle est aussi rassurante pour l'avenir de la conduite des affaires dans un monde soumis à la "pax americana". Mais il faut savoir en quoi consistent réellement les concessions faites par les Etats-Unis.
Au départ, George W. Bush exigeait qu'en cas d'échec de la mission confiée aux inspecteurs de l'ONU par une première résolution du Conseil de sécurité, le président des Etats-Unis ait le droit d'agir comme bon lui semblerait. Alors que la France, la Russie, la Chine et les membres non permanents du Conseil de sécurité estimaient que toute intervention militaire devait être soumise à une deuxième décision de l'ONU. On se querellait sur la procédure lorsque l'ambassadeur de France aux Nations Unies a proposé de " muscler " (à l'américaine) la première résolution ordonnant les inspections, tout en maintenant l'obligation de soumettre l'usage de la force à une seconde décision du Conseil de sécurité. C'est alors que les Américains, qui n'ont pas spécialement confiance dans la fermeté de Hans Blix, le chef suédois de la délégation des inspecteurs, ont imaginé un autre stratagème. Ils ont demandé que figure dans la première résolution une mention indiquant que l'échec de la mission d'inspection entraînerait une riposte " par tous les moyens, y compris l'usage de la force ". Ainsi, Bush abandonnait-il la querelle sur la deuxième résolution.
Compromis sans doute positif. Mais qui revient tout de même à procurer une forme indirecte de légitimité au président des Etats-Unis au cas où il déciderit d'une guerre sans une nouvelle résolution des Nations Unies : il pourrait alors se référer à une éventualité précise envisagée par le Conseil de sécurité. Selon Jim Hoagland (" Washington Post "), le compromis a été néanmoins facilité par certaines déclarations officieuses des Français. Selon ces derniers, qui ne se feraient aucune illusion sur les possibilités d'inspection accordées par Saddam Hussein à Hans Blix, la question est de savoir comment et quand - et non pas si - une intervention militaire pour éliminer Saddam Hussein s'opèrera.
Nous nous demandions la semaine dernière ici même si, après les attentats de Bali, un éclair de lucidité ne conduirait pas George W. Bush à mettre un bémol à son obsession irakienne pour mieux mobiliser le monde contre le terrorisme. En fait, en dehors peut-être de Colin Powell et de son grand ami Tony Blair, l'entourage du président américain estime ne pas devoir faire une différence entre une guerre contre Bagdad et une autre contre le terrorisme. Dans ces conditions, il faut chercher ailleurs la raison des ménagements prodigués par George W. Bush à la France et, en tout cas, aux membres du Conseil de sécurité. En fait, ce qui semble avoir été décisif dans la nouvelle approche du problème irakien par George W. Bush, c'est l'obligation d'avoir à prendre en compte les manquements de la Corée du Nord aux accords sur la non-prolifération nucléaire. Pour un cordon sanitaire autour de la Corée du Nord, George W. Bush a besoin du Conseil de sécurité, notamment de ses membres permanents russes et chinois. George W. Bush a donc décidé de ménager ce Conseil.
On serait alors tenté de minimiser le succès français dans la mesure où l'on considèrerait que l'attitude américaine est entièrement dictée par l'immense problème posé par la Corée du Nord. Ce serait aussi peu justifié que les chants de victoire de la diplomatie française. Car la France a su cristalliser des embarras, des complexes et des inhibitions pour les transformer en un mouvement d'opposition à l'égard de la politique irakienne de George W. Bush. Et les alliés arabes des Etats-Unis ne pouvaient manquer de se dégager de leurs liens avec Washington pour suivre les positions de la France. D'autant que le Quai d'Orsay avait mis en pratique les méthodes utilisées par Hubert Védrine, celle de la " fraternisation critique ", de l'intimité hier avec Madeleine Albright, aujourd'hui avec Colin Powell : ne jamais provoquer de crise ouverte avec les Etats-Unis.
II. Une francophonie anti-américaine ?
Il est clair, en tout cas, que le grand succès du Sommet de la Francophonie à Beyrouth est dû, pour une large part, aux initiatives de la politique arabe de la France et à son nouvel aspect gaullo-tiers mondiste. On fait grand cas à juste titre de la présence non-prévue du président algérien, d'autant que M. Bouteflika sait admirablement dire ce qu'on attend de lui. Jamais sommet n'aura réuni autant de pays (cinquante-cinq), donc autant de représentants de peuples supposés parler français. Il était symboliquement important que ce sommet eût lieu à Beyrouth, c'est-à-dire au cœur du monde arabe, mais dans un Etat bi-confessionnel. Mais il était délicat pour Jacques Chirac que ce pays eût pour Premier ministre un homme - Rafic Hariri - avec lequel les relations de certains hommes politiques français ont été pour le moins ambiguës.
Comblé par son " triomphe ", Jacques Chirac, qui avait su faire oublier son passé pro-irakien par un langage d'une fermeté extrême à l'égard de Saddam Hussein, n'a même pas éprouvé le besoin, à Beyrouth, de prendre des distances à l'égard du président libanais Emile Lahoud. Il a écouté sans sourciller, comme du reste le président du Hezbollah, le président Emile Lahoud condamner non pas, comme tout le monde, le comportement de Sharon mais l'existence même d'Israël, " Etat créé par la colonisation et la conquête ", sortie qui ne pouvait qu'embarrasser les quarante-quatre pays (sur cinquante-cinq) qui ont des rapports officiels et normaux avec Israël. Sortie qui, de même, ne pouvait que gêner le nouveau secrétaire général de l'Organisation internationale de la Francophonie, lequel succède à l'Egyptien Boutros Boutros-Ghali : le Sénégalais Abdou Diouf, successeur et disciple de Léopold Sédar-Senghor et, comme lui, partisan de la paix entre deux Etats palestinien et israélien. Les outrances de M. Emile Lahoud étaient, de plus, en contradiction avec les propositions solennelles adressées à Israël depuis Beyrouth par la Ligue arabe réunie en congrès.
D'ailleurs, M. Abdou Diouf, tel que son entourage le connaît, ne pourra pas longtemps considérer comme normal que les 500.000 francophones d'Israël ne puissent être représentés aux réunions de la Francophonie - surtout si le Parti travailliste israélien rompt avec Sharon. Car si, faute de moyens procurés à la seule dimension linguistique de la francophonie, il faut recourir à sa politisation, encore conviendrait-il qu'il y eût de la clarté dans les objectifs politiques. Pour l'essentiel, cependant, les travaux de ce dernier sommet auront été largement positifs et même galvanisants. D'autant que cet hommage à la langue française, comme le soulignent depuis longtemps maints écrivains maghrébins d'expression française, célèbre une langue qui véhicule toutes les valeurs opposées à l'islamisme et à la terreur. De ce point de vue, le prestige de la France ne peut que renforcer la lutte contre le terrorisme. Depuis quelque temps, dans ses interventions, Jacques Chirac a fait un sans-faute. Son discours à Beyrouth ne fait pas exception. Peut-être, simplement, eût-il été souhaitable que la France fixât aux francophones des objectifs plus précis et en même temps plus généreux concernant la paix au Proche-Orient. Elle ne saurait choisir entre les dictatures et entre les régimes. Elle ne saurait procéder à une exclusion quelconque, sinon la francophonie aura le même destin que celui de la politique dite arabe de la France : ne se réduire trop souvent qu'à une simple hostilité à l'égard d'Israël.
III. Georges Buis, le terrorisme, Apollinaire…
Il y a une quinzaine d'années, à l'Institut des Hautes Etudes de la Défense nationale, un général d'armée se voyait amicalement reprocher de prendre quelque distance à l'égard des travaux concernant la dissuasion nucléaire, alors qu'il en avait été l'un des plus grands experts. Ce général répondit : " Peut-être ce que vous appelez mes distances traduisent-elles le doute qui m'habite sur la modernité de nos recherches. Je crains qu'une fois encore, nous ne préparions la guerre d'hier. Le grand danger n'est plus dans l'éventualité d'affronter une attaque nucléaire. Celui qui s'annonce concerne, à mon avis, un terrorisme non localisable et qui pourrait utiliser toutes les armes, y compris d'ailleurs nucléaires. "
Ce général visionnaire était Georges Buis, héros de la France libre, Compagnon de la Libération, auteur de l'un des plus beaux romans sur la guerre d'Algérie ( ), qui passa les dix dernières années de sa vie près de nous et dont nous avons, jeudi dernier, célébré la mémoire dans les locaux du " Nouvel Observateur ". Presque tous ses anciens compagnons d'armes de la Division Leclerc, ainsi que ses amis dans tous les combats qu'il a livrés en Indochine, au Liban, au Maroc, puis en Algérie, tous ceux qui ont subi l'ascendant de cet homme d'exception étaient là. Ils ont rappelé que cette intuition sur le danger terroriste était bien dans la manière de ce militaire intellectuel qui avait sur chaque sujet un point de vue naturellement marginal. Georges Buis aimait souvent s'évader de l'univers des armes pour chanter le dramaturge libanais Shéhadé ou pour lire Guillaume Apollinaire. Un ancien ambassadeur de France, Stéphane Hessel, lui a été fidèle en récitant, au beau milieu des débats et devant une assistance médusée, l'un des plus beaux poèmes de "Caligrammes", "la Jolie rousse":
"Me voici devant tous un homme plein de sens
Connaissant la vie et de la mort ce qu'un vivant peut connaître
Ayant éprouvé les douleurs et les joies de l'amour
Ayant su quelquefois imposer ses idées (…)"
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La cueillette d'olives en Cisjordanie de plus en plus périlleuse
 
par STEPHANIE LE BARS, publié dans le Monde du 22 octobre 2002
La présence de pacifistes israéliens n'y a rien changé. Selon un rituel quasi quotidien, des dizaines de colons juifs des environs de Naplouse, en Cisjordanie, ont attaqué, samedi 19 octobre, des paysans palestiniens qui tentaient de récolter leurs olives dans les champs de la commune d'Akraba. Dimanche 6 octobre, l'un de ces raids armés a coûté la vie à Hani Abdallah Bani Mania. Alors qu'il courait se mettre à l'abri des tirs dans un creux du chemin qui mène au village, ce jeune homme de 24 ans a été tué d'une balle dans le dos. Il est tombé au milieu des oliviers qui habillent le paysage aride de cette vallée agricole. Sur la colline opposée, un mirador défend les premières maisons de la colonie d'Itamar, l'une des plus radicales de la Cisjordanie, cible d'attaques palestiniennes ces derniers mois. "C'est de là qu'ils sont descendus, témoigne Fouad Wadee, le cousin de la victime, qui, avec une vingtaine d'autres cueilleurs d'olives, dont des femmes et des enfants, a assisté à l'agression mortelle. On n'a pas fait attention au bruit des colons ; c'est seulement quand ils ont commencé à tirer que l'on a réalisé ce qui se passait." Deux autres hommes ont été blessés. L'un a perdu un œil. "On a toujours eu des problèmes avec les colons d'Itamar, mais c'est la première année que l'on atteint cette violence, constate Ghaleb Mayadmeh, le maire de cette commune de 7.500 habitants. L'an dernier, ils avaient déraciné un millier de nos oliviers et empoisonné deux cents de nos moutons. Mais surtout, ils veulent par tous les moyens confisquer notre terre."
Chaque année, partout en Cisjordanie, la cueillette des olives exacerbe les tensions. Les intimidations violentes et répétées des colons obligent les agriculteurs palestiniens à laisser en friche une partie de leurs terres. "Entre ici et Naplouse, sur 20 kilomètres, les champs qui bordent la route sont abandonnés, car ils sont trop exposés aux descentes des colons", explique Zaher. Incapables de résister plus longtemps à ces actes de terreur, les villageois du hameau de Yanoun, niché en contrebas des miradors d'Itamar, ont jeté l'éponge. Samedi 19 octobre, la moitié des 150 habitants qui y vivaient encore ont abandonné leurs biens et rejoint Akraba. Seule une poignée d'entre eux, soutenus par des pacifistes israéliens de Taayouch, occupent les lieux. Commentant ce départ forcé, le premier depuis longtemps, le négociateur palestinien Saëb Erakat a accusé le gouvernement israélien de "mener une épuration ethnique avec la complicité des colons". Sinistré et isolé comme la plupart des villages de Cisjordanie depuis deux ans, Akraba dépend en grande partie de sa production d'huile d'olive. "Avant l'Intifada, 30 % des familles vivaient de l'agriculture et 50 % des hommes travaillaient en Israël, explique le maire. Aujourd'hui, ces chômeurs reviennent à la terre. Mais le commerce est au point mort. Sur les 100.000 litres produits en 2001, 20.000 sont encore stockés au village." La récolte 2002 risque de connaître le même sort.
Bastonnade en règle
Malgré la terreur que font régner les colons, beaucoup. de familles palestiniennes n'ont pas le choix et viennent aux champs la peur au ventre. "Je regarde toutes les cinq minutes la route en contrebas, pour vérifier qu'ils n'arrivent pas", témoigne un cousin de la famille Bani Mania, qui remplit des sacs d'olives. A la tâche depuis 6 heures du matin, deux femmes, perchées sur un escabeau, détachent les fruits à la main tout en surveillant de jeunes enfants. Tous espèrent achever sans problème la récolte de leurs vingt-cinq oliviers quotidiens.
Pour Inbessat Ahmad, une veuve de 45 ans, et son fils Salim, 19 ans, la cueillette de cette année a failli être fatale. La veille de la mort de Hani, les colons s'étaient livrés à une bastonnade en règle dans un autre champ d'Akraba. "Ils ont frappé Salim avec la crosse de leur fusil, puis ils ont voulu lui fracasser la tête avec une pierre." Couché sous une couette d'enfant, Salim a encore le visage tuméfié. "Dès que possible, nous retournerons aux champs. Les olives sont notre seule source de revenus, et nous ne pouvons pas laisser les Israéliens nous prendre notre terre", explique sa mère. La résistance passive, telle est la défense adoptée par les villageois, qui, malgré ces incidents répétés, n'envisagent pas de porter plainte. "La réponse n'est pas légale, elle est politique, insiste le maire. Les colons vivent sur nos terres illégalement." Après le meurtre de Hani, des colons ont été interrogés quelques heures. La police israélienne a enregistré leur déclaration attestant qu'ils avaient agi en état de légitime défense. Ce week-end, un député travailliste a accusé la police de renoncer délibérément à poursuivre les fauteurs de troubles.    haut
 
Israël connaît la pire crise économique et sociale de son histoire
 
par GILLES PARIS, publié dans le Monde du 16 octobre 2002
La Histadrout, la grande centrale syndicale israélienne, a finalement mis ses menaces à exécution. Des dizaines de milliers de fonctionnaires municipaux et gouvernementaux se sont mis en grève depuis le 13 octobre pour obtenir notamment une revalorisation de leurs salaires touchés par l'inflation. Leur mouvement a coïncidé, lundi 14 octobre, avec l'ouverture à la Knesset de la session d'hiver, qui devrait principalement être consacrée à l'examen d'un projet de budget controversé. Il rappelle au gouvernement d'Ariel Sharon que l'économie du pays, victime à la fois du ralentissement économique international et de l'Intifada palestinienne, traverse une bien mauvaise passe.
Le pays devrait en effet enregistrer pour l'année 2002 le pire résultat de son histoire, avec une chute de l'activité de 1,5 % qui s'ajoute à la contre-performance de -0,5 % en 2001. Il s'agissait alors du plus mauvais résultat depuis 1953. Compte tenu de sa forte croissance démographique, Israël aurait besoin, selon les experts, d'une croissance d'au moins 1,8 %. La traduction sociale de ces mauvais chiffres ne s'est pas fait attendre : le nombre de chômeurs enregistrés dépasse désormais 275.000, soit plus de 10,5 % de la population active. La hausse de l'inflation, qui pourrait dépasser 7 % en 2002, a également pesé sur les revenus israéliens. Selon l'Office central des statistiques, ces derniers ont baissé de 4,5 % pour les sept premiers mois de l'année. La chute a même été de 5,8 % pour le deuxième trimestre, soit le plus mauvais résultat depuis 1995. Fragilisée par ce marasme, la monnaie locale, le shekel, s'est régulièrement effritée par rapport au dollar. Sa défense a obligé la Banque centrale à hausser ses taux d'intérêt, compromettant une éventuelle reprise. La dégradation par l'agence de notation Standard and Poor, en septembre, des deux principales banques du pays (Hapoalim et Leumi) a également suscité la crainte que l'Etat lui-même connaisse un pareil sort, ce qui renchérirait encore le coût du crédit.
Réductions des allocations
Alors que la croissance était déjà sur une pente déclinante à la fin des années 90, la "bulle" technologique a été à l'origine d'un sursaut spectaculaire en 2000. Le retournement de ce marché très spéculatif a été d'autant plus brutal pour l'économie israélienne qu'il a coïncidé avec le début de l'Intifada. Cette dernière a ruiné durablement le secteur du tourisme et découragé les investisseurs étrangers. Enfin, le coût pour l'Etat de la réoccupation des territoires palestiniens dans le cadre de la lutte contre les opérations terroristes n'a cessé de croître au cours des derniers mois. Pour tenter de juguler cette crise, le gouvernement de M. Sharon s'est résigné à une stricte orthodoxie budgétaire tout en annonçant son intention de réduire le recours aux travailleurs émigrés asiatiques ou d'Europe centrale qui ont remplacé, au fil des années, les Palestiniens dans l'agriculture ou le bâtiment. Alors que le précédent budget avait déjà été l'occasion de coupes claires dans les programmes sociaux, au vif mécontentement des formations ultra-orthodoxes, le projet adopté au cours de l'été par le gouvernement repose une nouvelle fois sur des mesures d'austérité qui touchent les allocations familiales et les aides aux chômeurs.
Cette politique de rigueur a suscité de vives controverses au sein du Parti travailliste : les rivaux du responsable actuel, Benyamin Ben Eliezer, ministre de la défense, estiment en effet que ce projet qu'ils jugent inacceptable constitue une bonne opportunité pour quitter la coalition gouvernementale et précipiter des élections anticipées. Devant la Knesset, lundi, le premier ministre a plaidé une nouvelle fois en faveur d'une rigueur imposée, selon lui, par les circonstances. En dépit du marasme, la popularité de M. Sharon n'a pas été affectée jusqu'à présent par l'absence de confiance dans sa politique économique dont témoignent massivement les enquêtes d'opinion.    haut
 
"Oui, il y a une particularité à être juif et français"
Elie Barnavi et les juifs français
 
propos recueillis par CHRISTIAN MAKARIAN, publiés dans l'Express le 10 octobre 2002
Elie Barnavi est sans doute l'un des Israéliens qui connaissent le mieux la France. A 56 ans, cet historien, politologue, polyglotte, auteur de nombreux livres et, accessoirement, ambassadeur sortant d'Israël à Paris, n'a rien perdu de son dynamisme biculturel. Né à Bucarest, arrivé très jeune en Israël, il a été professeur à l'université de Tel-Aviv, à celle de Reims et à la Sorbonne, puis à l'Ecole des hautes études en sciences sociales, à Paris. En 1980, il a soutenu une thèse d'Etat consacrée au "Parti de Dieu: étude sociale et politique des chefs de la Ligue parisienne". C'est dire s'il connaît l'histoire de France en profondeur. Mais aussi, parfaitement, celle des juifs, comme il l'a prouvé en codirigeant avec Saul Friedländer le monumental ouvrage Les Juifs et le XXe siècle. Dictionnaire critique (Calmann-Lévy).
 
On a beau connaître la France par cœur, les relations entre Paris et Jérusalem ne sont pas pour autant une partie de plaisir. Elie Barnavi, témoin privilégié, prend la plume pour raconter par le menu les liens compliqués qui unissent les juifs et la France. Dans La France et Israël. Une affaire passionnelle (Perrin), livre d'entretiens avec Luc Rosenzweig, il aborde sans mâcher ses mots sa mission achevée d'ambassadeur à Paris et ses contacts au plus haut niveau de l'Etat. Et récidive dans une Lettre ouverte aux juifs de France (Stock). Deux occasions d'évoquer un certain malaise des juifs de France, sur lequel il s'explique ici.
* Vous n'êtes guère optimiste. Dans votre dernier livre, vous écrivez : "Jamais, depuis la guerre, les juifs français ne se sont sentis dans leur patrie aussi marginaux, aussi mal compris et aussi mal aimés." N'est-ce pas un peu excessif ?
J'ai voulu décrire la perception qu'ont les juifs de France, ce qui ne dépeint pas forcément une réalité objective, mais doit être vraiment pris en compte pour appréhender la vérité de la situation. Croyez-moi, j'ai beaucoup sillonné la France, rencontré des centaines de personnes, visité de nombreuses villes ou régions, et j'en retire l'impression d'un grand malaise dû au sentiment profond qu'ont les juifs d'être incompris, voire abandonnés, par la République. Face aux attaques verbales, à un certain nombre d'actes et d'agressions antisémites, la mollesse des autorités de l'Etat laisse perplexe. D'autant plus que les Français ne savent pas forcément qu'il n'est pas possible aujourd'hui d'ouvrir un débat sur la Shoah au sein des écoles, ni même d'y projeter un film ou d'y organiser une exposition sur ce sujet, sauf à essuyer le reproche de propagande pro-israélienne. Résultat, les juifs se sentent en porte à faux. Dans mon livre, j'ai voulu partir de cette perception pour essayer d'atteindre le réel et de comprendre ce qui se passe.
* Qu'en est-il donc, selon vous ?
La France est un pays très particulier en ce qu'il abrite la plus grande population musulmane d'Europe ainsi que la première communauté juive. Ajoutez à cela que les musulmans de France, contrairement à ceux de Grande-Bretagne et d'Allemagne, sont très majoritairement arabes, que le discours traditionnel de la gauche et de l'extrême gauche est anti-israélien, que le tissu associatif, très actif, issu de la gauche, est globalement défavorable à Israël - tout cela étant couronné par un incroyable manque de réaction de la part du gouvernement et des plus hautes autorités de l'Etat. Bien entendu, je n'émettrai pas le moindre soupçon d'antisémitisme, mais, quand on voit certains invoquer le risque d'islamophobie, d'autres se réfugier derrière un discours béatement apaisant, insistant sur la nécessité de ne pas dramatiser, je crois qu'on peut parler d'une espèce de fuite, de dérobade, pour ne pas dire de peur. Les gouvernants français semblent considérer que la menace antisémite fait partie d'un problème global et prennent prétexte de cela pour ne pas agir de manière énergique. Or, personnellement, je réclame un traitement spécifique de l'antisémitisme. Après la profanation de Carpentras, en mai 1990, une manifestation gigantesque a eu lieu, président de la République en tête. Les exactions antisémites qui ont eu lieu depuis le 11 septembre sont bien plus graves que cela. Pourtant, aucune réaction publique massive, fortement significative, ne s'est produite.
* Vous parlez des juifs de France, mais vous êtes ambassadeur d'Israël. Comment conciliez-vous le fait de représenter un pays étranger et votre intervention sur la scène intérieure française?
Ce serait mentir que de dire que cette position n'est pas délicate. L'ambassadeur d'Israël représente les intérêts d'une puissance étrangère et se trouve en même temps considéré par un certain nombre de citoyens français comme un acteur essentiel de la vie politique nationale. C'est une ambiguïté fondamentale contre laquelle je ne peux rien, et je comprends très bien que certains citoyens français s'en offusquent. S'il avait été réaliste de conserver ses distances, je l'aurais fait. Mais personne ne l'a voulu ainsi, ni la communauté juive, ni les médias, ni encore les "institutionnels" républicains, qu'ils soient parlementaires, maires ou préfets. Mon travail a donc consisté à essayer de respecter une ligne de partage, sachant que je me trouvais à la fois en pays ami et en pays étranger. C'est de cette façon que j'ai tenté d'apporter un peu de raison dans une situation qui, parfois, a versé dans le déraisonnable, de part et d'autre. Qu'on le veuille ou non, l'ambiguïté de l'existence juive s'impose à nous : il y a des juifs français profondément patriotes qui sont également extrêmement déterminés dans la défense d'Israël. Plutôt que de fuir cette vérité, je pense qu'il faut l'assumer et donner à cette double appartenance une valeur positive en lui faisant jouer le rôle de pont entre les deux sociétés. Il ne faut pas essayer d'échapper à cette dualité sous peine de perdre une part essentielle de sa sincérité : oui, il y a une particularité dans le fait d'être juif et français.
* Pourtant, la culture française classique est unitaire et jacobine, nationale et non communautaire. Ne craignez-vous pas que l'affirmation de cette particularité n'aboutisse à aggraver certaines pulsions antisémites, notamment parmi une minorité de beurs, et à "importer" le conflit du Moyen-Orient en France ?
Je comprends que l'on puisse être en désaccord avec cette particularité, mais je ne crois pas que l'on puisse y échapper. Vous ne pouvez pas empêcher ce débat. Le fait que les juifs soient assimilés aux Israéliens et les beurs aux Palestiniens n'est pas en soi dramatique, si l'Etat joue son rôle, en interdisant aux uns de lever la main sur les autres. C'est là le devoir de la République, et la puissance de la loi doit travailler non pas à ce qu'aucune discussion n'ait lieu entre les deux bords, mais à ce qu'aucune voie de fait, aucun manquement à la règle de vie en commun, aucune violence ne se produise. A partir de la première synagogue brûlée dans ce pays, à partir du premier cocktail Molotov lancé contre un bâtiment abritant une institution juive, un cri d'indignation nationale aurait dû s'élever. Or ça n'a pas été le cas, et c'est là que tout a dérapé. Si bien qu'on ne peut plus décemment reprocher aux juifs de France de s'identifier à Israël. Pour la même raison d'impunité, on ne peut même pas reprocher à certains beurs de s'identifier aux Palestiniens, puisqu'ils ont, d'une certaine manière, été encouragés à le faire par l'attitude très "compréhensive" des pouvoirs publics. J'estime que la loi républicaine n'a pas été respectée, et ce d'un seul côté. Vous parlez du caractère unitaire de la culture française ? Eh bien, que la loi soit une pour tous ! C'est indispensable, car le contexte du Moyen-Orient n'est pas près de s'apaiser. Si l'on veut éviter d' "importer" en France le conflit israélo-arabe, il faut que l'Etat veille fermement au respect des lois et du contrat républicain.
* "La France, vingt-troisième pays de la Ligue arabe", voilà ce que l'on peut entendre en Israël. Au fond, n'y a-t-il pas une grande ignorance réciproque entre Israël et la France ?
Sans doute. Du côté israélien, une anecdote suffira à le prouver. Lorsque Ehud Barak a décidé de me nommer ambassadeur à Paris, il m'a fait appeler d'urgence. Comme je me trouvais à Bruxelles, j'ai dû effectuer un voyage très long et très compliqué pour être à l'heure au rendez-vous, à Jérusalem. On lui avait indiqué que j'étais passionné de culture française. Je m'attendais donc à une conversation riche, étant donné le caractère hautement stratégique de ce poste. En fait, Barak m'a reçu en tout et pour tout un quart d'heure et ne m'a pas posé la moindre question. Il croyait tout savoir et m'a imposé un véritable exposé ! Tout est dit... Pour ce qui est de Paris, il y a un autre obstacle à la compréhension mutuelle : c'est la fameuse "politique arabe de la France". Vous vous souvenez du fameux mot de Michel Jobert : "De la politique arabe de la France, il reste surtout Barbès-Rochechouart !" Ce n'est plus qu'un fantasme, mais nous l'avons en commun. A Paris, on n'a pas encore enterré le concept, même s'il n'en reste presque plus rien; à Jérusalem, on surdimensionne toujours cette donnée, pourtant dépassée. Il est clair que la France parle comme si elle défendait le point de vue arabe, alors qu'en fait elle suit toujours le camp occidental. Nous, Israéliens, n'avons jamais su distinguer la part de pure rhétorique dont se nourrit la politique française. Si la France était vraiment un pays uniquement pro-arabe et anti-israélien, cela se saurait. Ce n'est évidemment pas le cas, mais souvent perçu ainsi.
* Pourquoi cette incompréhension subsiste-t-elle?
La classe politique israélienne connaît de plus en plus mal la France. Parce que celle-ci est devenue au Moyen-Orient un pays secondaire, de son propre fait. Aujourd'hui, on a coutume de dire que les Etats-Unis ont toujours soutenu Israël, mais c'est faux. Car, jusqu'en 1967, sans doute pour contrer le soutien arabe au nationalisme algérien, mais également par vraie sympathie, la capitale politiquement la plus proche de Tel-Aviv a été Paris. Au début de l'aventure sioniste, les Etats-Unis étaient très froids envers Israël; ils avaient pris fait et cause pour les Britanniques et ne pensaient qu'à maintenir leurs positions dans les pays arabes afin de sauvegarder leurs intérêts pétroliers. En 1956, après Suez, Eisenhower a imposé d'urgence le retrait israélien du Sinaï. Pendant ce temps, la France, elle, continuait d'aider Israël. C'est la volte-face de 1967 qui a tout changé. Pas seulement sur le plan politique, mais aussi aux niveaux culturel, scientifique: les crédits de coopération, la francophonie, les échanges artistiques... tout a chuté. Les Français se sont mis sur la touche de façon durable. Et leur influence, depuis, n'a cessé de décliner. Il semble toutefois que le nouveau ministre des Affaires étrangères, Dominique de Villepin, ait décidé d'inverser la tendance, dans la foulée de son prédécesseur, Hubert Védrine. Il est grand temps.
* Cela dit, Israël ne s'est pas privé de réagir. Est-il vrai que, depuis le début de la seconde Intifada, en septembre 2000, l'armée israélienne ait méthodiquement détruit les investissements français en faveur des Palestiniens ?
J'ai été convoqué à ce sujet au Quai d'Orsay. J'ai donc posé la question aux responsables militaires. Et je suis en mesure de vous répondre qu'il n'y a pas eu d'actions intentionnellement dirigées contre la France. Mais il est exact que, Tsahal ayant voulu frapper les symboles de l'autonomie palestinienne, la France s'est trouvée touchée au premier chef parce qu'elle avait particulièrement investi dans des institutions clefs. La télévision a été détruite pour contrer la propagande palestinienne. L'aéroport, les infrastructures portuaires ont été bombardés afin d'exprimer, en faisant le moins de victimes possible, notre volonté de ne plus tolérer la violence contre la population israélienne.
* Ce sont là les instruments d'une éventuelle souveraineté palestinienne, dans laquelle la France plaçait des espoirs de paix...
Oui, mais, en fait de paix, les civils israéliens n'ont cessé d'être frappés. Nous avons brisé ces instruments de souveraineté pour signifier qu'ils devaient précisément servir à la paix, non au terrorisme. A aucun moment nous n'avons pensé : "Tiens ! ce sont les Français qui ont financé ce bâtiment. On va leur montrer de quel bois on se chauffe." Jamais. Je crois que la leçon a été comprise.
* Peut-être, mais l'image d'Israël en France n'en est pas sortie grandie...
Je le sais. Nous nous en préoccupons énormément. Mais je reconnais que nous dominons mal la perception que l'on a de nous à l'extérieur. Fondamentalement, notre cause est difficile à plaider. Parce que Israël est une démocratie, que la presse y est libre et que la critique abonde. Parce que notre armée est la plus forte et que, opposée à des civils dépourvus d'armement, l'image télévisuelle produite ne peut que nous être défavorable. Résultat, depuis le début de l'Intifada, nous sommes sur la défensive. Mais, image pour image, celle des corps israéliens suppliciés après les attentats suicides traverse également le petit écran. Cela aussi, l'opinion française le voit.
* Quel regard portez-vous sur la communauté juive de France d'aujourd'hui ?
Je crois que le prototype du grand rabbin "à la française", tel que l'a incarné le grand rabbin Kaplan, juif de haute culture, assimilationniste, très respecté de toutes les autorités, a eu son heure de gloire, mais que les temps ont changé. On peut le regretter; c'est ainsi. Les juifs d'Afrique du Nord, avec leur formidable dynamisme et une culture différente, ont apporté autre chose à la France. J'ai été très frappé par l'impact du film La vérité si je mens !. C'est un film à l'américaine, communautariste, complètement dépourvu de complexes, très direct, sans complaisance et néanmoins sans dommages pour les juifs. Cela peut sembler anecdotique, mais le succès de cette comédie prouve combien ce pays a changé en profondeur. Voilà un signe de dynamisme et d'humour qui me paraît particulièrement prometteur pour la France.    haut
 
L'islam de France
 
paru dans le Monde du 23 octobre 2002
Après Pierre Joxe, Charles Pasqua et Jean-Pierre Chevènement, Nicolas Sarkozy s'essaye à son tour à organiser l'islam de France. Coincé entre les exigences d'une partie de son électorat, qui le portent à jouer sur le registre de la stigmatisation, et sa prise de conscience de la complexité du terrain, il fait intrusion dans l'Orient compliqué de l'islam de France en proposant qu'un Conseil français du culte musulman voie le jour avant la fin de l'année. Pour lui, l'émergence d'une telle instance représentative serait une réponse aux "amalgames entre islam, islamisme, fondamentalisme, extrémisme, terrorisme et totalitarisme". Le besoin d'une instance représentative est criant. Il suffit de citer le cas des aumôneries carcérales. On dénombre 460 aumôniers catholiques en prison, contre 44 musulmans, une proportion qui ne correspond nullement à la composition de la population carcérale. Or les directions régionales de l'administration pénitentiaire ont besoin d'interlocuteurs représentatifs pour pouvoir nommer des aumôniers.
Pour bien comprendre ce retard, il ne faut pas oublier la jeunesse de l'islam de France. La présence durable sur le sol français d'une forte minorité de religion musulmane ne date que d'une trentaine d'années. En l'espace de trente ans, nous sommes passés d'un islam en France à un islam de France. Mais nous avons cru un peu trop vite avoir atteint un islam français. Un chiffre suffit à illustrer cette limite : 80 % des lieux de culte musulmans sont gérés par des immigrés qui n'ont pas la nationalité française. L'islam de France est un islam d'immigration, de diaspora. C'est une mosaïque qui n'a pas été façonnée par une histoire commune, qui n'a pas encore été fondue au creuset d'un même destin. On ne peut pas lui demander de se hisser, du jour au lendemain, à la hauteur des autres cultes, qui tous se sont organisés bien avant la loi de séparation des Eglises et de l'Etat.
Les ressources manquent. A commencer par les cadres intellectuels et religieux. A part quelques figures médiatiques, que l'on compte sur les doigts d'une main, où sont les têtes pensantes de l'islam de demain, les intellectuels qui formeront à leur tour les imams dont la communauté a besoin ? L'islam de France risque de dépendre pendant longtemps encore de l'étranger. Nicolas Sarkozy a décidé de confier la présidence de la future instance représentative à la Mosquée de Paris, c'est-à-dire à l'Algérie. Les dernières déclarations de son recteur, Dalil Boubakeur, décrivant l'islam des banlieues comme "l'islam des excités", font planer quelques doutes sur la pertinence de ce choix. Les jeunes musulmans risquent d'être les grands perdants de la consultation, ces jeunes beurs qu'on ne cesse d'exalter pour mieux les reléguer à la dernière place. Ecartés au profit d'un islam piloté par les consulats ou les ambassades, ils auront beau jeu de dénoncer une organisation imposée d'en haut. Or, qu'on le veuille ou non, ces jeunes musulmans français, stigmatisés à longueur d'article, constituent l'islam de demain.    haut
 
A la rencontre d'un islam de proximité
Livre - Mosquée par mosquée, une exploration des mouvances musulmanes en France
La France des mosquées de Xavier Ternisien. Albin Michel Documents, 284 p.
 
par CATHERINE COROLLER, publié dans Libération le 17 octobre 2002
Xavier Ternisien, journaliste au Monde, est un ferme partisan de la concorde civile. Loin des Cassandre qui affirment que l'intégration des musulmans dans la société française est un échec, il considère ce processus d'un oeil bienveillant. L'ambition de son ouvrage, qui s'adresse plutôt à des Français dits de souche parfois tentés par une dangereuse islamophobie, est d'ailleurs de "conduire le lecteur à la rencontre de cet islam de proximité, de l'islam concret", explique-t-il dans son introduction.
Cet islam, Xavier Ternisien l'analyse de façon détaillée, promenant le lecteur de mosquée en mosquée, balayant les multiples mouvances de cette religion, y compris ses franges les plus radicales. Ainsi l'Union des organisations islamistes de France (UOIF), proche des Frères musulmans, qui défend "les principes les plus rigoristes" de la religion musulmane "tels que le port du foulard, au besoin en opposition avec la laïcité". Ou encore le Tabligh, mouvement missionnaire qui joue "un rôle déterminant dans la réislamisation des jeunes beurs" et qui serait "utilisé, malgré lui, comme un 'sas primitif' vers l'islam radical", des "rabatteurs" venant recruter des militants prêts à l'action violente à la sortie des mosquées.
Sur les courants les plus intégristes, et leur capacité de nuisance en France, Xavier Ternisien est moins disert. Des salafistes, qui recrutent beaucoup à la sortie des mosquées, il souligne simplement que les plus radicaux partent en Angleterre rejoindre leurs pairs, en Arabie Saoudite étudier, en Algérie "mener le jihad". Enfin, il consacre un trop court paragraphe à l'Association des projets de bienfaisance islamique en France (APBIF), "nom officiel des ahbaches en France". De ce courant "assez mystérieux", considéré par certains musulmans comme "une secte dangereuse", très rigoriste et soupçonné d'être financé par la Syrie, Xavier Ternisien ne dit pas grand-chose ... hormis, tout de même, qu'un frère de Zacarias Moussaoui, soupçonné d'être l'un des kamikazes d'Al-Qaeda, en est membre.    haut
 
Jean-Paul II dans la 25e année de son pontificat
Vatican - Le Pape a lancé hier une "année du rosaire"

par SOPHIE DE RAVINEL, publié dans le Figaro le 17 octobre 2002
Elu pape le 16 octobre 1978, Jean-Paul II est entré hier, dans la 25e année de son pontificat. A cette occasion, la traditionnelle audience du mercredi sur la place Saint-Pierre s'est transformée en chaleureuse fête de famille. 17.000 fidèles, dont plus de 4.000 Polonais, s'étaient donné rendez-vous avec un Pape dont la santé s'est améliorée depuis le printemps. Le Souverain Pontife a profité de l'événement pour proposer une Lettre apostolique sur le rosaire et pour lancer une "année du rosaire". Une manière d'inciter les catholiques à prier pour la paix dans le monde. Jean-Paul II est actuellement le cinquième sur la liste des plus longs pontificats. L'apôtre Pierre étant pour l'instant le détenteur du titre avec un pontificat évalué entre 34 et 37 ans. Vient ensuite celui de Pie IX (1846-1878), qui aura duré 31 ans, 7 mois et 21 jours. Le 1er mai prochain, le Pape pourrait monter un échelon supplémentaire et dépasser Pie VI, un pape du XVIIIe siècle. Alors que des rumeurs alarmantes et parfois alarmistes circulaient sur la santé de Jean-Paul II au printemps dernier, ce Pape âgé de 82 ans poursuit tranquillement sa route dans une forme qui, malgré sa maladie et sa fatigue, lui permet encore de chanter a cappella comme il l'a fait hier, devant des fidèles toujours enthousiastes.
Parmi la quarantaine de Lettres apostoliques publiées jusqu'à aujourd'hui par le Pape, celle d'hier intitulée "le rosaire de la Vierge Marie", a une consonance très personnelle étant donné sa propre dévotion mariale. En 1976, le futur Jean-Paul II, alors archevêque de Cracovie avait en effet été invité à venir prêcher la retraite de carême au Vatican et il avait choisi de méditer le rosaire. Deux ans plus tard, élu Pape, il choisit en s'adressant à Marie la devise "Totus Tuus", ce qui signifie "tout à toi". La principale nouveauté du document publié hier réside dans la proposition de nouveaux mystères, "les mystères lumineux", centrés sur la vie de Christ. Ils viennent s'ajouter aux "mystères glorieux", aux "mystères joyeux" et aux "mystères douloureux" déjà existants. Chacun des quatre mystères qui constituent le rosaire, prière officialisée dans l'Eglise au XVIe siècle, est composé de cinquante Je vous salue Marie. "Au début d'un millénaire, qui a commencé avec les scènes horribles de l'attentat du 11 septembre 2001 et qui enregistre chaque jour dans de nombreuses parties du monde de nouvelles situations de sang et de violence (...), on ne peut réciter le rosaire sans se sentir entraîné dans un engagement précis de service de la paix", a ainsi affirmé Jean-Paul II.    haut

Le Kilimandjaro, archiviste du temps
Climatologie. 11.000 ans de chaud et froid décryptés
 
par SYLVESTRE HUET, pubié dans Libération le 24 octobre 2002
Avant de mourir, le glacier du Kilimandjaro vient de révéler le passé climatique de l'Afrique. Et, du coup, d'une large partie des tropiques, où vivent 70 % des hommes. Ce ne sont pas moins de onze mille années de chauds et de froids, de sécheresses et de pluies abondantes qui ont fait monter et descendre les lacs et ont également pesé sur le destin des sociétés humaines, qui resurgissent grâce à quelques morceaux de glace. C'est au début de l'année 2000 que l'équipe de Lonnie Thompson, géologue à l'Ohio State University (Etats-Unis), a récupéré trois magnifiques carottes de glace, d'une cinquantaine de mètres, forées au sommet du Kilimandjaro. Le plus haut pic africain, 5.893 mètres, situé près de l'équateur, constitue le troisième exploit de ce chercheur audacieux.
Erosion
Depuis vingt-cinq ans, il s'acharne en effet à extirper des glaciers tropicaux leurs archives climatiques. D'abord au Pérou, sur le Huascaran, puis au Tibet (Libération du 24 juin 1997). Après de longs mois d'analyses physico-chimiques et nucléaires des glaces du Kilimandjaro, il a publié ses données dans la revue Science (18 octobre 2002), offrant ainsi la description des grandes évolutions du climat africain et de ses ruptures majeures. Un savoir précieux au moment où les scientifiques tentent de prévoir les conséquences climatiques de la pollution en gaz à effet de serre. Durant ces onze mille années, les glaces du Kilimandjaro ont enregistré les variations de température, des précipitations et celle des poussières qui témoignent de l'intensité de l'érosion et de la circulation atmosphérique. Lonnie Thompson a ainsi pu reconstituer une histoire continue. A l'échelle millénaire, se distingue une période un tout petit peu plus chaude et surtout plus humide que la période actuelle, qui s'étend entre moins 11.000 et moins 4.000 ans avant aujourd'hui.
Puis l'ère plus froide et plus sèche actuelle. Durant la phase plus humide - dont l'origine est liée aux modifications de l'orbite de la Terre autour du Soleil -, les précipitations étaient en moyenne plus intenses et la mousson plus marquée. Des observations en phase avec d'autres données paléoclimatiques. A cette époque, les lacs d'Afrique de l'Est étaient cent mètres plus haut qu'aujourd'hui et la forêt tropicale s'étendait vers le Sahel. Toute l'Afrique du Nord, dont le Sahara, bénéficiait d'une pluviométrie abondante. Il y a 8.000 ans, le lac Tchad s'étendait ainsi sur 400.000 km2 (25 fois plus qu'aujourd'hui), et de vastes savanes arborées recouvraient une bonne partie du désert actuel.
Migrations
A trois reprises - il y a 8.300 ans, 5.200 ans et 4.000 ans -, de brusques changements sont survenus : des sécheresses sévères, marquées par un subit apport de poussières. La dernière évolution, qui dura environ trois siècles, a ouvert la seconde période climatique, plus sèche, qui a vu les forêts tropicales reculer vers l'équateur et le Sahara devenir un immense désert. Cet assèchement provoqua des migrations humaines, comme l'occupation du Nil par les populations quittant des zones devenues trop arides et l'abandon de colonies néolithiques dans le désert central d'Arabie ou la région du Tassili au Sahara. Ces crises climatiques de grande ampleur se lisent également dans les carottes forées au Groenland, où elles correspondent à une chute brutale du taux de méthane, signe que les zones humides rétrécissent à l'échelle de toute la planète. Les glaces du Kilimandjaro ont permis de vérifier que le "Petit Age glaciaire", qui a sévi en Europe entre le XIIIe et le milieu du XIXe siècle, a aussi marqué les tropiques. Une information d'autant plus intéressante que les travaux antérieurs de Thompson dans les Andes et l'Himalaya avaient prouvé que ce coup de froid s'était étendu aux tropiques d'Amérique du Sud et d'Asie. Cela permet de clore un vieux débat sur l'extension géographique du Petit Age glaciaire, longtemps soupçonné de s'être limité aux régions bordant l'Atlantique Nord.
Disparition
La dernière information climatique léguée par le Kilimandjaro, c'est sa disparition. Depuis onze mille ans, son glacier a certes connu des hauts et des bas. Mais il est toujours parvenu à se maintenir, au moins en partie. Or, il rétrécit à grande vitesse. Au début du XXe siècle, il couvrait environ 12 km2. Son extension actuelle est limitée à 2 km2. A ce rythme, il aura totalement disparu entre 2015 et 2020. Un processus manifestement lié au réchauffement planétaire en cours, déjà repéré sur de nombreux autres glaciers tropicaux. Mauvaise nouvelle pour les agriculteurs ou les gestionnaires de barrages qui devront s'adapter à des débits saisonniers fortement différents. Quant aux climatologues, ils doivent se dépêcher d'y glaner des archives qui fondent au soleil.    haut
 
Burns confirme à Lahoud le soutien américain à la tenue de Paris II
Liban-USA - Washington engagé à obtenir un règlement pacifique du contentieux sur le Wazzani

paru dans l'Orient-le Jour le 23 octobre 2002

Quatre dossiers (dont l’Irak) ont été au centre des entretiens entre le secrétaire d’Etat adjoint chargé du Proche-Orient, William Burns, et les dirigeants libanais (auxquels il faut ajouter Staffan de Mistura). D’abord, et selon des sources officielles, l’émissaire US "a confirmé au président Lahoud le soutien américain à la tenue de la conférence de Paris II". A propos du litige israélo-libanais sur l’eau au Liban-Sud, Washington est "engagé à l’obtention d’une solution juste et pacifique sur le Wazzani, en coopération étroite avec le Liban, les Nations unies et l’Union européenne", a souligné William Burns. Sauf que Rafic Hariri, interrogé à ce sujet par la chaîne américaine CNN, a affirmé n’avoir été informé d’aucune solution concrète, déclarant que les experts doivent d’abord terminer leur travail. Sur la crise israélo-palestinienne, l’envoyé US a rappelé "la détermination du président Bush à rendre réelle la vision de deux Etats, la Palestine et Israël, vivant côte à côte". William Burns a remis au chef de l’Etat la "road map", le plan de route américain consacré à un réglement global et définitif de la guerre entre Israël et la Palestine - un plan de route qui, semble-t-il, est loin d’avoir convaincu Beyrouth. (Photo AFP)    haut

 

 

 
 
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