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PRESSE  RJLIBAN  N°76  du 20 octobre 2002  

                                       

TITRES
  
La diversité culturelle célébrée à Beyrouth
Le IXe Sommet de la francophonie veut définir les moyens d'une action politique plus affirmée
 
par JEAN-LOUIS VALIDIRE, publié dans le Figaro le 19 octobre 2002
La francophonie est-elle le rassemblement de pays parlant la même langue ou l'union de ceux qui partagent les mêmes valeurs ? Le sommet de Beyrouth penche nettement pour la deuxième branche de l'alternative. La plupart des intervenants de la cérémonie d'ouverture ont plaidé vendredi pour une action et une organisation plus politique de l'Organisation internationale de la francophonie (OIF), qui regroupe aujourd'hui 55 pays représentant 600 millions de personnes dont un petit tiers manie réellement le français. La francophonie, ce serait, à écouter vendredi Ion Ilescu, le président roumain, la volonté de renforcer les "grands axes prioritaires, ceux des 5 D majuscules, à savoir Démocratie, Droits de l'Homme, Développement durable, Désarmement, Diversité culturelle". Un très beau et vaste programme qui était déjà celui défendu avec plus ou moins de bonheur par le mouvement des "non-alignés".
Ce nouveau souffle puise sa vigueur dans l'effondrement du bloc communiste et le rouleau compresseur de la mondialisation ressentie par la quasi-totalité des pays francophones, du moins les plus pauvres d'entre eux, comme un instrument de paupérisation et de domination de la grande puissance anglo-saxonne, les Etats-Unis d'Amérique. Une première fois reporté en raison des événements du 11 septembre, ce sommet est l'occasion pour le gouvernement français d'apparaître comme le point d'équilibre et le dirigeant naturel d'un groupe de pression. Vendredi, le président libanais, Emile Lahoud, lors de la cérémonie d'ouverture, a prononcé un discours très offensif en évoquant les problèmes de la région. "A l'aube du XXIe siècle où les nations civilisées tentent légitimement d'éradiquer le terrorisme, s'est-il exclamé, l'occupation israélienne le perpétue sous sa forme la plus perverse : celle du terrorisme d'Etat." Dans une péroraison que n'aurait pas reniée le puisant voisin syrien, il a poursuivi : "Ce terrorisme est pervers parce que pour justifier un expansionnisme et une colonisation qu'on croyait d'un autre âge, il se travestit en ce qui est précisément son contraire."
Elargissant son propos au problème irakien, Emile Lahoud a précisé que son pays se conformait à "la décision unanime du sommet arabe de Beyrouth en mars dernier qui condamne dans son principe toute action militaire étrangère contre un pays arabe, notamment l'Irak". Une douche que le premier ministre canadien, Jean Chrétien, a subie sans sourciller pour défendre, son tour venu, une conception du rôle "politique" de la francophonie quelque peu différente puisqu'il n'a abordé ni la question irakienne ni celle du Proche Orient. Pour le Canada, la "vocation politique" de la francophonie doit plutôt se renforcer, dans le droit-fil du code de conduite adopté à Bamako dans une action plus décidée "l'autorisant à réagir aux situations de crise de la démocratie ou de violations graves des droits de la personne". Ce qui a le don d'irriter de nombreux pays francophones, car, comme l'a fait remarquer hier la Fédération internationale des droits de l'homme, "deux ans après l'adoption de la déclaration de Bamako, force est de constater qu'en francophonie il y a loin de la parole à l'acte".
Entre les deux positons extrêmes, Jacques Chirac est apparu comme le rassembleur du troupeau. Dans un discours très équilibré il a plaidé pour la diversité culturelle en demandant aux francophones de "rassembler les Etats conscients de cette exigence pour soutenir à l'Unesco une convention sur la diversité culturelle". Mais, a-t-il ajouté, il est temps de mettre en œuvre la déclaration de Bamako : "Nous irons plus vite si nous allons ensemble et nul ne peut prétendre appartenir à notre famille s'il récuse ce fondement de notre héritage commun." Sur un plan plus général, le président de la République française a rappelé la position de Paris qui fédère le sommet : "A Beyrouth, réaffirmons ce credo fondamental: dans le monde moderne, le recours à la force ne saurait être qu'un ultime recours. Il ne saurait être admis qu'en cas de légitime défense ou de décision des instances internationales compétentes." Une position opportune dans le contexte actuel. Le tout est de savoir si elle peut servir d'une façon plus durable de base politique au groupe francophone.    haut
 
Le sommet de la francophonie réaffirme à Beyrouth le principe d' "exception culturelle"
 
par CLAIRE TREAN, publié dans le Monde du 19 octobre 2002
Précédant d'une journée l'ouverture du sommet de la francophonie à Beyrouth, Jacques Chirac a été reçu, jeudi 17 octobre, en visite d'Etat dans la capitale libanaise, quasiment en état de siège. Les autorités n'ont pas lésiné sur la sécurité, à la veille d'accueillir quelques centaines de chefs d'Etat et de gouvernement, ministres et autres personnalités. Jacques Chirac a insisté jeudi sur la symbolique du choix de Beyrouth comme théâtre d'un sommet consacré au "dialogue entre les cultures". "La ville carrefour redevient la ville du dialogue",a-t-il déclaré dans un discours au Parlement. Le compliment est légèrement outré et M. Chirac en est un peu convenu, en appelant les Libanais à mettre de l'ordre dans leurs querelles internes et à se garder envers Israël de "provocations" qui pourraient remettre le feu aux poudres. Le fait que, pour la première fois, le sommet des pays "ayant le français en partage" - formule officielle - se tienne en terre arabe, dans la région la plus affectée par les crises internationales du moment, est propice à l'affirmation de la dimension politique de la francophonie. C'est pour faire en sorte que ce groupe de pays disparates pèse dans certaines affaires internationales que l'Organisation internationale de la francophonie (OIF) avait été dotée, il y a cinq ans, à l'initiative de Paris, d'un poste de secrétaire général confié à l'Egyptien Boutros Boutros-Ghali.
Le bilan est mitigé, alors que M. Boutros-Ghali arrive à la fin de son mandat, mais les conditions semblent réunies pour une relance à Beyrouth. Une grande partie de la journée de samedi sera réservée à un débat à huis clos entre les chefs d'Etat et de gouvernement sur les questions internationales du moment, singulièrement le conflit israélo-palestinien et la menace d'intervention américaine en Irak. Cet échange ne donnera lieu à aucune communication publique, mais on peut imaginer que, sur l'Irak au moins, le consensus se fera sur la position que défend la France au Conseil de sécurité de l'ONU, la francophonie s'affirmant ainsi comme un forum critique contre la pensée unique américaine. Le thème officiel du sommet, "le dialogue des cultures et la diversité culturelle", prêtera aussi à l'expression de ce consensus critique. C'est le principal cheval de bataille de l'Organisation depuis le sommet de l'île Maurice, en 1993, qui avait vigoureusement plaidé en faveur de ce qu'on appelait alors "l'exception culturelle". A Beyrouth, Jacques Chirac demandera que les pays francophones appuient à l'Unesco l'élaboration d'une convention internationale qui définirait la notion de diversité culturelle, affirmerait le droit des Etats à mener des politiques culturelles et éviterait que les échanges culturels soient totalement livrés aux règles du marché et à celles de l'Organisation mondiale du commerce. Un groupe de pays (pas tous francophones) réfléchit à ce projet dans le cadre de l'Unesco. L'OIF est invitée à se constituer en groupe de pression à l'Unesco.
Dans le domaine de la coopération, l'OIF, dotée d'un budget très modeste (200 millions d'euros au total, financés aux deux tiers par la France et un peu moins d'un tiers par le Canada), dont 20 % environ sont affectés au développement économique, ne peut pas être une agence de développement. Elle s'efforce en revanche d'aider les pays membres à constituer leurs dossiers pour les bailleurs de fonds et les invite à s'unir pour essayer de peser plus lourd auprès des grandes institutions financières. L'un des objectifs de la France est de recentrer l'OIF sur l'Afrique, qui, au fil des élargissements de l'Organisation, notamment vers les pays de l'Est, "se sent un peu oubliée". C'est la raison pour laquelle Paris souhaite que le choix du successeur de M. Boutros-Ghali se porte sur "une candidature africaine de consensus", dit-on à l'Elysée. L'ancien président sénégalais Abdou Diouf et l'ancien premier ministre congolais Henri Lopez seront candidats. Les préférences de Paris vont au premier.
Il est deux domaines où M. Boutros-Ghali n'a pas convaincu. Il voulait faire de l'OIF une instance de médiation dans le règlement des conflits. Les démarches qu'il a menées dans ce sens n'ont guère remporté de succès, sinon dans le conflit des Comores. Paris récuse aujourd'hui cette ligne d'action : "L'action de la francophonie ne doit pas concurrencer celle des organisations régionales", indiquait la porte-parole de l'Elysée, Catherine Colonna. L'autre domaine où la francophonie est sommée, par les ONG cette fois, de faire mieux est celui des droits de l'homme. A Bamako, en novembre 2000, les pays membres avaient décidé de doter l'Organisation d'un mécanisme de surveillance prévoyant des mesures en cas de violations graves des droits de l'homme ou de rupture de la démocratie. Ce mécanisme n'a jamais été mis en œuvre. Le secrétariat général a pourtant été saisi de plaintes, notamment de la part de la Fédération internationale des droits de l'homme, contre la Tunisie, la Côte d'Ivoire, la République démocratique du Congo, Haïti, le Vietnam, auxquelles il n'a jamais été donné suite. La FIDH se dit préoccupée, pour ce qui est du Liban, par "les discriminations dont continuent d'être victimes les réfugiés palestiniens, le sort tragique réservé aux demandeurs d'asile non palestiniens, le dossier des disparus qui reste au point mort". Comme de nombreuses autres ONG internationales et libanaises, elle s'élève contre la fermeture autoritaire de la principale chaîne de télévision francophone locale, MTV.
Abdelaziz Bouteflika participe à la rencontre
Pour la première fois, un président algérien participera au sommet de la francophonie qui se tient du 18 au 20 octobre à Beyrouth. Le statut de la langue française restant une question éminemment sensible et toujours pas réglée dans le débat intérieur algérien, Abdelaziz Bouteflika n'annoncera pas l'adhésion de son pays - le plus grand pays francophone hors la France - à l'OIF. Mais sa venue à Beyrouth, en réponse à l'invitation du président libanais est malgré tout le signe que la francophonie n'est pas exclusivement perçue au sein du pouvoir algérien comme l'un des oripeaux du colonialisme, ni comme l'un des habits de l'Occident ennemi. Le changement de comportement du Hezbollah libanais témoigne d'une évolution analogue. Si M. Bouteflika participe au sommet, c'est cependant essentiellement parce que ce dernier sera l'occasion d'un échange sur les questions internationales du moment, obsédantes dans la région méditerranéenne.    haut
 
Caserne d’automne
 
par GABY NASR, publié dans l'Orient-le Jour le 18 octobre 2002
Cette manie de transformer la capitale en caserne à chaque fois que nous recevons du monde ! Routes coupées, la fine fleur de nos hôtels transformée en camps retranchés, et des patibulaires armés jusqu’aux gencives s’agitant entre nos pattes. Chaque chef d’Etat étranger aura ainsi la douce et timide impression d’avoir un viseur collé sur la nuque. Nous voilà parés pour le "dialogue des cultures"... Déjà que durant les jours précédents, il a fallu se taper toutes les singeries de nos Bruce Willis maison, maquillés en ramoneurs et sautillant d’un toit à l’autre en poussant des cris gutturaux. Encore heureux qu’ils n’aient pas cultivé l’hospitalité jusqu’à les glapir en français. Mais, faut les comprendre. Traquant le Ben Laden jusque dans les latrines du Phoenicia, les spadassins de la République sont remontés à bloc. Une fois les chefs d’Etat et leurs larbins sécurisés, sur qui crois-tu qu’ils vont jeter leur dévolu ? Bingo ! Sur toi et ta smalla, vieux débris, si des fois l’idée vous titillait d’aller rôder autour du "saint des saints" pour vérifier si nos trois présidents parlent vraiment français.
D’ailleurs, parlons-en : épaulé par le Salami de la Culture, Emile Ier pourra se tirer d’affaire ; Bouboule un peu moins sans doute ; mais le troisième, faudra vite le cacher avant que Double-Boutros ne le repère. Il serait tenté de lui faire réciter le Discours de la Méthode. Un qui ne s’est pas foulé la rate, en tout cas, c’est le ministre des Travaux publics. En octobre de l’année dernière, il avait passé des jours entiers, à quatre pattes sur le macadam, à peindre au pinceau des lignes blanches pour le vernissage du Sommet de la francophonie. Manque de pot, le Sommet avait avorté. Nagib-la-Mikette a aussitôt voulu amortir ses chefs-d’œuvre linéaires pour le Sommet arabe de mars. Peine perdue, les invités regardaient ailleurs. Alors du coup, il s’est vexé, n’a plus rien fichu et nos routes sont restées glabres. Dommage, il dessinait bien pourtant. Même si c’était en anglais...
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Chronologie et liste des membres de la francophonie
 
paru dans le Monde du 19 octobre 2002
1880 : Le géographe français Onésime Reclus invente le terme de "francophonie"
1960 : Des personnalités, (L. S. Senghor, H. Bourguiba et H. Diori...) proposent de regrouper les pays nouvellement indépendants désireux de garder un lien avec la France.
1970 : Naissance du premier organe multilatéral de la francophonie, l'Agence de coopération culturelle et technique (ACCT).
1986 : Premier Sommet de la francophonie à Paris, avec 42 membres.
1987 : Sommet de Québec. La cadence bisannuelle est adoptée.
1989 : Sommet de Dakar (Sénégal).
1991 : Sommet de Chaillot (Paris). Création du Conseil permanent de la francophonie.
1993 : Sommet de Maurice. Une résolution commune sur l'exception culturelle est approuvée.
1995 : Sommet de Cotonou (Bénin).
1996 : Adoption de la Charte de la francophonie.
1997 : Sommet de Hanoi (Vietnam). Naissance de l'Organisation internationale de la francophonie (OIF). Election de Boutros Boutros-Ghali au poste de secrétaire général.
1998 : L'Assemblée générale des Nations Unies donne à l'OIF le statut d'observateur.
1999 : Sommet de Moncton (Canada).
2002 : Neuvième Sommet francophone à Beyrouth (Liban).
51 Etats et gouvernements membres à part entière : Albanie, Belgique, Bénin, Bulgarie, Burkina Faso, Burundi, Cambodge, Cameroun, Canada, Nouveau Brunswick, Québec, Cap-Vert, Centrafrique, Communauté française de Belgique, Comores, Congo-Brazzaville, Côte d'Ivoire, Djibouti, Dominique, Egypte, France, Gabon, Guinée, Guinée-Bissau, Guinée-Equatoriale, Haïti, Laos, Liban, Luxembourg, Macédoine, Madagascar, Mali, Maroc, Maurice, Mauritanie, Moldavie, Monaco, Niger, République démocratique du Congo, Roumanie, Rwanda, Sainte-Lucie, Sao Tomé et Principe, Sénégal, Seychelles, Suisse, Tchad, Togo, Tunisie, Vanuatu, Vietnam.
Quatre pays au statut d'observateur : Lituanie, Pologne, République tchèque et Slovénie. La Slovaquie postule pour un statut d'observateur au Sommet de Beyrouth.    haut
 
Opinion - La francophonie politiquement correcte
 
par Dr ELIE ABOUAOUN, publié dans l'Orient-le Jour le 19 octobre 2002
L'auteur est membre du comité directeur (Paris) de Nouveaux droits de l’homme-International, chargé de mission au Liban
Alors que se tient le Sommet officiel de la francophonie, et en plein programme culturel "Franco bis 2002", il serait courageux de se poser la question suivante : quelle est la portée des valeurs francophones ? Force est de constater que la grande majorité des pays francophones souffre encore de problèmes structurels en termes de pratiques démocratiques et de respect des droits de l’homme. Par conséquent, les sociétés civiles de ces pays fonctionnent dans des cadres limités et font état continuellement de leurs capacités restreintes et de contraintes politiques, financières, judiciaires. etc. A la lumière de ces deux données, comment évaluer le contenu et la portée des valeurs francophones ?
A cet effet, il ne suffit pas d’identifier les valeurs véhiculées par la seule utilisation de la langue française, mais de savoir quelles sont, de ces valeurs, celles qui sont retenues et vécues par les sociétés des pays francophones. Est-ce que ces valeurs ne relèvent pas, par hasard, d’une "illusion intellectuelle" établie intentionnellement pour servir les intérêts politiques et économiques d’un groupe de pays peu démocratiques, à quelques exceptions près ? Sinon, comment expliquer le silence du monde francophone et des Etats francophones politiquement développés, face aux violations massives et graves dans les autres pays francophones moins développés politiquement, dont le Liban, hôte du IXe Sommet de la francophonie ?    haut
 
Ouvrons les fenêtres !
 
par MARC LAMBRON, publié dans l'Orient-le Jour le 10 octobre 2002
L'auteur est écrivain, lauréat du prix Fémina, chroniqueur littéraire au "Point" et conseiller d’Etat
On pourrait commencer avec une petite utopie historique. Dans la langue savante, cela s’appelle une uchronie. Imaginons que Louis XIV ou Louis XV, qui régnaient sur la France quand l’Europe parlait français, aient eu l’inspiration de jeter toutes leurs forces dans la conquête de l’Amérique du Nord. Dès 1720, les futurs USA auraient été un vaste Québec, une grande Louisiane. Autour de 1792, profitant des troubles révolutionnaires en France, la colonie américaine aurait pris son indépendance, rédigé sa Constitution en français et commencé sa marche vers la puissance. Les chariots de la conquête de l’Ouest n’auraient pas été peuplés d’Irlandais, mais de Bourguignons. Il n’y aurait pas eu des cow-boys, mais des garçons vachers. Ils n’auraient pas chanté My Darling Clementine, mais Clémentine ma mie. Edgar Poe n’aurait pas eu besoin de Baudelaire pour être traduit en français, puisqu’il aurait écrit directement dans notre langue. Pendant la guerre de Sécession, les pires insultes auraient volé de tranchée à tranchée dans un ton digne du boulevard des Batignolles. Au XXe siècle, Franklin D. Roosevelt aurait déclaré la guerre au Japon en français, John Wayne aurait tourné ses westerns dans la langue de Voltaire, Elvis Presley aurait chanté Aime-moi tendrement plutôt que Love Me Tender. En 2002, on n’achèterait pas des systèmes Microsoft mais des logiciels Microdoux, Sharon Stone s’appellerait Sharon Pierre, le président des Etats-Unis Georges Buisson le Jeune (George Bush Jr) converserait avec Jacques Chirac sans traducteur. La puissance américaine étant ce qu’elle est, toute la planète communiquerait en français.
On sait que les choses ont tourné autrement. Vous ne lirez jamais dans la presse anglo-saxonne des lamentos angoissés sur le devenir de l’ "anglophonie", et pour cause : l’anglais étant devenu la langue véhiculaire mondiale, tout individu ayant accès à la modernité parle au moins deux langues, la sienne et l’anglais. On pourrait objecter qu’au IIIe siècle de notre ère, toute la Méditerranée comprenait le latin, qui est aujourd’hui une langue morte. Il n’en reste pas moins que le francophone ombrageux se rembrunit. Une posture répandue consiste à entonner l’air du déclin, à se barricader dans la citadelle gauloise, à vitupérer la mondialisation. Une autre attitude est pourtant possible. Pour ma part, je suis mondialisé au quotidien depuis une trentaine d’années : je mange des sushis, je peux lire Cervantès ou Borges dans le texte, j’achète des disques des Rolling Stones, j’aime les films de Fellini ou de Wim Wenders. Je suis donc à l’occasion japonais, espagnol, anglais, italien, allemand, etc. Cela ne m’a jamais empêché de lire Chateaubriand, de voir des films de Jean-Luc Godard ou d’écouter Pelléas et Mélisande. Tenir avec un Américain une conversation en anglais ne m’a jamais paru être une abdication, mais plutôt une autre façon de traverser l’expérience de la langue, qui ne m’empêche pas d’aimer la mienne. Pour tout avouer, je prends plus de plaisir à lire Norman Mailer ou Philip Roth que tel obscur poète morvandiau. A la corde unique de l’arc, on peut préférer les cordes multiples de la lyre. Puisque le XXIe siècle sera inéluctablement pluriel, il faut encourager ce pluriel chez les autres : ce sera l’occasion de leur inoculer un peu de civilisation française. Plus l’éventail sera ouvert, plus la francophonie y aura sa place. 
La domination anglo-saxonne n’empêche pas Milan Kundera ou Umberto Eco d’être traduits à New York. Rien n’interdit à des écrivains francophones de faire de même. A une France qui deviendrait une sorte de Cuba linguistique, une Corée du Nord de la grammaire, il faut opposer la séduction de la langue et l’énergie du lendemain. Après tout, c’est un Français, Tocqueville, qui a le premier expliqué l’Amérique aux Américains. Après tout, Luc Besson est considéré à Hollywood, Carlos Ghosn est adulé au Japon, Manu Chao triomphe à Londres, les tailleurs de Christian Lacroix sont portés à Dallas. L’omnium américain est plus perméable qu’on ne le croit : tout empire à son apogée devient vulnérable aux charmes de sa périphérie. "Il faut inscrire l’Hexagone dans la sphère", disait déjà Paul Morand. Puisque ces lignes sont écrites pour un grand journal libanais, qu’il me soit permis de dire qu’un bref séjour au Liban, il y a bientôt dix ans, m’a laissé le souvenir d’un laboratoire de cette francophonie d’un nouveau type. Le cosmopolitisme vécu, les familles circulant entre la France et le Canada, l’Afrique et le Proche-Orient, les disques de Fairouz côtoyant ceux de Billy Joel, l’estime profonde pour les poètes, la beauté de notre langue natale lorsqu’elle éveille un sourire sur le visage d’une femme, le plaisir d’être à Byblos et le plaisir d’être à Paris, les films de Tom Cruise et ceux de Jean Reno, la virtuosité polyglotte qui n’abdique rien des mots de l’enfance, tout cela m’avait paru périmer le discours des bigots de la francophonie fondamentaliste. "Etre français, écrivait Gombrowicz, c’est précisément prendre en considération autre chose que la France." On pourrait le paraphraser en disant qu’être francophone, c’est précisément prendre en considération autre chose que la francophonie. Ne soyons pas sourds si nous voulons être entendus. Ouvrons les fenêtres pour que d’autres aient envie de pousser la porte. On peut gager que la beauté de la langue française saura faire le reste.    haut
 
Eaux lourdes entre le Liban et Israël
Les Israéliens menacent de bombarder une nouvelle station de pompage libanaise
 
par CHRISTOPHE AYAD et JOELLE TOUMA, publié dans Libération le 17 octobre 2002
Le Wazzani est une petite rivière qui prend sa source au Liban, coule ensuite sur 3 kilomètres avant de se jeter dans le Hasbani, de franchir la frontière israélienne puis de rejoindre le Jourdain qui alimente le lac de Tibériade, dans le Golan. Un explosif mouchoir de poche : côté libanais, le Wazzani coule en effet dans une enclave contrôlée par le Hezbollah et surplombée par trois positions militaires israéliennes.
Menace
Hier, c'est devant 7.000 personnes et en présence du chef de l'Etat libanais, Emile Lahoud, que le président du Parlement, Nabih Berri, a inauguré la station de pompage destinée à alimenter vingt villages du sud du Liban. Un casus belli, selon le mot du Premier ministre israélien, Ariel Sharon, qui a menacé de bombarder ce projet portant atteinte à la sécurité hydraulique d'Israël. Une menace réitérée par le chef de la diplomatie, Shimon Pérès, qui a déclaré hier : "Nous ne tolérons pas et ne tolérerons pas de mesures unilatérales et Israël se réserve le droit de défendre ses ressources en eau, conformément au droit international." Au Liban, le Wazzani est devenu une cause sacrée, l'un des rares sujets sur lesquels le pays déchiré retrouve son unité. Même le Hezbollah et Amal ­- dirigé par Nabih Berri, promoteur du projet -­, les deux partis chiites rivaux, ont fait taire leurs récurrentes divergences. Pendant les travaux, entamés le 22 août, des cheikhs sunnites et chiites sont venus prier sur le site. "La semaine dernière, il y avait aussi des chrétiens et des Druzes", assure Ali Wehbé, entrepreneur chargé du projet.
Aucun incident majeur n'est venu troubler les travaux de construction, mais la tension était palpable. Les nouvelles pompes libanaises sont situées à quelques mètres d'une vieille pompe israélienne, installée durant l'occupation du sud de 1982 à 2000, qui alimente le village syrien de Ghajar, occupé par Israël. "Nous n'avons pas touché à la pompe israélienne, parce qu'ils attendent le moindre prétexte pour démolir les nôtres", explique Ali Wehbé en désignant deux Jeep de Tsahal postées à 200 mètres, derrière les barbelés de la frontière. "Des mines antipersonnel [laissées par l'armée israélienne après son retrait] ont explosé alors que les ouvriers travaillaient près du village israélien de Metula. Sans parler des hélicoptères Apache qui survolaient constamment le chantier", raconte Ali Wehbé. Une partie des dix kilomètres de tuyaux installés passe près de la porte de Fatima, un poste israélien sur la frontière, à trois mètres de la ligne bleue tracée par l'ONU pour délimiter la frontière entre le Liban et Israël. Ali Wehbé a donc fait travailler 18 bulldozers pour finir en trois jours afin d'éviter les accrochages. Mais des deux côtés de la ligne bleue, on ne s'est pas privé de se narguer : "Les soldats israéliens ont braqué leurs fusils sur moi et m'ont dit : 'Sharon va détruire le Liban encore une fois.' Je leur ai répondu : 'Qu'il détruise, on reconstruira.' "
Risques
Les équipes ont dû accélérer les travaux pour inaugurer les pompes deux jours avant l'ouverture du Sommet de la francophonie et l'arrivée de Jacques Chirac à Beyrouth. La mise en service de la station de pompage a en effet été opportunément programmée par le gouvernement libanais pour l'avant-veille du sommet. Le risque de dérapage est d'autant plus important que le Hezbollah a assuré qu'il riposterait à toute attaque israélienne par des tirs sur le nord d'Israël. Les diplomates français, qui ont moyennement apprécié que le sommet soit utilisé comme un bouclier par Beyrouth, n'ont pas ménagé leurs efforts, en coordination avec les Etats-Unis, la Russie et l'Union européenne, pour éviter toute escalade. Jacques Chirac a reçu, la semaine dernière à Paris, Shimon Pérès et Nabih Berri. Les experts se sont succédé, à la recherche d'une solution satisfaisante pour tout le monde, mais Beyrouth a décidé de ne pas attendre pour lancer le pompage. "Les Américains nous ont demandé de reporter le projet pour négocier, mais nous refusons de négocier directement avec Israël. Nous appliquerons les décisions de l'ONU", affirme Nabih Berri. Les Nations unies, qui se sont saisies du contentieux, ont organisé la visite d'experts américains et européens en hydrologie et d'un diplomate russe. De son côté, Israël se dit prêt à respecter le droit international. Le problème c'est que le dossier est d'une complexité rare, selon une source diplomatique française.
Répartition
En août 1955, le plan Johnston de répartition des eaux entre Israël, le Liban, la Syrie et la Jordanie, élaboré par un émissaire américain, allouait au Liban 35 millions de mètres cubes d'eau par an. Jusqu'à ce jour, le Liban n'en pompait que 7, et, malgré ces nouvelles pompes, il va rester en dessous du volume accordé par le plan Johnston. "Même si les pompes travaillent jour et nuit, elles ne peuvent capter que 4 millions de mètres cubes par an", explique Ali Wehbé. Soucieux de ne pas entériner ce qu'ils estiment être une action unilatérale de la part du Liban, l'ambassade américaine n'a pas envoyé de représentant à la cérémonie d'inauguration d'hier et l'Union européenne a annoncé lundi un plan global de développement du sud du Liban, censé contribuer à apaiser la tension et prévoir des solutions pour l'avenir. "La Commission européenne a pensé qu'il fallait travailler sur le long terme. En effet, même si Israël devait finalement accepter que le Liban, comme il l'a annoncé, porte à quelque 11 millions de m3 son prélèvement dans le Wazzani, il faut bien voir que le problème risque de resurgir plus tard", souligne Patrick Renauld, le représentant des Quinze à Beyrouth.     haut
 
L'Asie dans la spirale du terrorisme

par JOSEPH LIMAGNE, publié dans Ouest-France le 18 octobre 2002

Quatre jours après l'attentat de Bali (186 morts), deux bombes ont explosé dans un centre commercial de Zamboanga (Philippines), tuant six personnes et en blessant 150. A ces attentats à répétition, s'est ajoutée, hier, la reconnaissance d'un programme nucléaire militaire poursuivi par la Corée du Nord, alors que l'Onu poursuit son débat sur la question irakienne. D'Aden à Pyongyang, l'Asie tout entière semble emportée dans la spirale de la terreur. Les attentats contre des soldats américains au Koweït, puis contre le pétrolier Limburg, au large du Yémen, l'effroyable massacre de Bali, les explosions meurtrières au sud des Philippines se sont succédé en quelques jours. Cette série noire frappe d'autant plus l'imagination qu'elle s'est produite dans la foulée de la commémoration du 11 septembre 2001. Elle a été ponctuée de menaces et de revendications attribuées à Al-Qaida, voire à Oussama ben Laden lui-même. Comme si cela ne suffisait pas, voilà que la Corée du Nord admet benoîtement chercher à se procurer la bombe atomique, en violation de l'accord signé, en 1994, avec les Etats-Unis. Alors que George W. Bush vient de se faire donner, par le Congrès, le pouvoir d'attaquer l'Irak, y compris sans feu vert de l'Onu, c'est à l'autre extrémité de "l'Axe du mal" que s'affirme un danger aussi grave.
Pour le président des Etats-Unis, lutte contre le cancer terroriste et lutte contre la prolifération des armes de destruction massive font partie du même et unique combat. Mais les maux et les problèmes posés sont si divers qu'il ne peut y avoir de solution ni simple ni préfabriquée. La question du risque nucléaire, qui implique des Etats, passe, à l'évidence, par des pressions internationales. De ce point de vue, on comprend mal pourquoi les Etats-Unis penchent pour la solution de force à l'égard de Bagdad et privilégient le dialogue vis-à-vis de Pyongyang. Quant au terrorisme, il n'est pas nouveau en Asie du Sud-Est. Depuis de nombreuses années, le groupe Abou Sayyaf procède à des enlèvements, parfois meurtriers, à Mindanao et dans l'archipel de Sulu. De même, des groupes paramilitaires islamiques indonésiens ont-ils semé la mort dans la province d'Aceh ou dans l'archipel des Moluques.
On savait déjà que certains de ces militants étaient des vétérans d'Afghanistan. On dit que le commandant opérationnel de la Jamaah Islamiyah indonésienne, soupçonnée d'avoir commis l'attentat de Bali, appartient aussi à Al-Qaida. Cette convergence des terrorismes inquiète les gouvernements asiatiques. A commencer par celui de la présidente indonésienne, Megawati Sukarnoputri. Ces pouvoirs asiatiques sont pris en tenaille entre la nécessité ­ impérative ­ de lutter contre un terrorisme international qui les déstabilise et le risque de nourrir le radicalisme en s'alignant sur Washington. Le Premier ministre malaisien, Mahathir Mohamed, n'est pas le seul à prédire qu'une attaque contre l'Irak creuserait davantage le fossé entre l'Occident et le monde musulman. Pour contenir le terrorisme en Asie, l'aide policière et sécuritaire des pays développés est indispensable. Elle n'est pas suffisante.    haut
 
Alexandrie retrouve sa bibliothèque
1.600 ans après la destruction de son aïeule, elle ouvre ses portes
 
par CLAUDE GUIBAL, publié dans Libération le 17 octobre 2002
La cité de Cléopâtre s'est sentie frissonner : ce n'est pas tous les jours qu'on assiste à la (re)naissance d'une légende. Dans le rôle des bonnes fées, un aréopage de grands de ce monde, du raïs égyptien Hosni Moubarak à Jacques Chirac, en passant par les reines d'Espagne et de Jordanie, ou les Nobel de littérature Naguib Mahfouz et Wole Soyinka. Dans le rôle de la légende, un monumental disque de granit et de verre, posé en bord de mer : la Bibliotheca Alexandrina, deuxième du nom. Mille six cents ans après la disparition dans les flammes de son illustre ancêtre, la nouvelle bibliothèque d'Alexandrie a ouvert ses portes hier. Non sans mal. Quinze années de retards, annulations, budgets explosés et polémiques ont rythmé la construction de ce complexe culturel ambitieux, doté d'une bibliothèque, mais aussi d'un planétarium, de trois musées, de laboratoires de recherches, de galeries d'art et d'un centre de conférences.
Controverses
L'Egypte veut que l'Alexandrina soit "une fenêtre sur le monde", un lieu d'échange et de débat. Sur ce dernier point, la bibliothèque n'a pour l'instant pas déçu, tant sa genèse a généré de controverses. L'emplacement même du bâtiment a suscité la fureur des archéologues qui pensent que se dressait là un palais des Ptolémées. Six mois de fouilles in extremis ont permis de sauver des tracto-pelles de splendides mosaïques, conservées depuis au musée gréco-romain de la ville. Et tant pis pour le reste. "Pas le choix : ici, dès qu'on creuse, on trouve", commente, fataliste, un Alexandrin. Aujourd'hui se dresse donc au bord de l'eau cette étrange ellipse grise et brillante. Conçu par le cabinet d'architecture norvégien Snohetta, le complexe ouvre une parenthèse futuriste sur la corniche d'Alexandrie. On peut tout de même regretter que la mer ne soit jamais visible de l'intérieur du bâtiment. L'immense salle de lecture (38.000 m2), étagée en bois blond et béton, paraît un peu démesurée en regard du nombre encore modeste d'ouvrages disponibles : 240.000, un chiffre "honorable", souligne Jean-Marie Compte, conseiller délégué par la France auprès de la bibliothèque. "Il reste beaucoup à faire, mais on s'est assuré que les lecteurs aient accès dans chaque domaine à tous les ouvrages de base et à des monographies complètes." Il y a peu, le visiteur pouvait s'interroger sur la politique d'acquisition des livres, en tombant sur des manuels de bricolage ou des cartes routières du Yucatan dans ce lieu présenté comme un centre d'excellence sur les savoirs méditerranéens. La bibliothèque s'est depuis attelée au problème.
Web
Avec des centaines d'ordinateurs à la disposition du public, l'Alexandrina a également pour vocation d'être à la pointe du numérique. L'impressionnant système Internet Archive permet de se replonger dans la mémoire du Web en compilant plus de dix milliards de pages créées depuis 1996. Autre innovation : Touch and Turn, un logiciel qui permettra à tous d'accéder à l'ensemble des manuscrits anciens de la Bibliotheca. D'ordinaire réservés, par souci de préservation, à quelques érudits, les 6.700 manuscrits de la bibliothèque seront numérisés. Les utilisateurs n'auront qu'à effleurer l'écran de leur ordinateur d'un doigt pour en tourner les pages. Un clic suffit pour convertir une page de calligraphie, illisible pour le profane, en arabe simplifié, ou pour avoir instantanément sa traduction en français ou en anglais. Un beau cadeau offert par la Suède à Alexandrie. Au total, une trentaine d'Etats ont apporté leur écot à ce temple de la culture. Principalement sous forme de dons en livres ou matériel, mais aussi de chèques. A commencer par l'Irak dont les 21 millions de dollars sont opportunément arrivés une semaine avant l'invasion du Koweït. De son côté, la France a offert un musée d'histoire des sciences, prêté le système d'information, formé du personnel. Le directeur de la bibliothèque, Ismaïl Serageldine, l'expliquait à Libération (23 avril 2002) : "On retrouve l'enthousiasme de toutes les nationalités autour de ce grand projet culturel. L'esprit de la bibliothèque mythique s'incarne dans cet effort commun."
Statut spécial. Les critiques peuvent pleuvoir sur l'opportunité d'un tel investissement (220 millions de dollars, dont 120 pris en charge par l'Egypte), son directeur réplique : "La bibliothèque d'Alexandrie a représenté le summum de la liberté, de la rationalité, de la tolérance. On en a bien besoin aujourd'hui dans ce monde épris de guerre et de haine." Et face à ceux qui s'interrogent sur sa raison d'être dans un pays qui censure les livres à tout-va, Ismaïl Serageldine rappelle que l'Alexandrina bénéficie d'un statut spécial voté par le Parlement égyptien. "Cela fera partie de sa fonction de ranimer un débat national autour des idées, de l'esprit d'ouverture vers l'autre." Les étagères de l'Alexandrina hébergeront donc des versions non expurgées des Mille et Une Nuits et autres livres interdits ailleurs dans le pays. Quant aux débats, ils ne devraient pas manquer lors du prochain colloque prévu sur la bioéthique. L'Alexandrina veut marcher sur les pas de son aïeule. Et même s'il peine encore à convaincre, le pari ne manque pas de panache.
Tout le savoir du monde
Fondée au début du IIIe siècle av. J.-C. par Ptolémée Ier Sôter, roi d'Egypte, la bibliothèque d'Alexandrie fut pendant plus de six cents ans le symbole du rayonnement d'Alexandrie. Son âge d'or est étroitement lié au règne de la dynastie macédonienne ptolémaïque, qui s'étend de la mort d'Alexandre le Grand (323 av. J.-C.) à celle de Cléopâtre (30 av. J.-C.), date à laquelle l'Egypte devint province romaine. On estime qu'elle abritait sous Ptolémée II 500.000 parchemins, quasi-totalité des oeuvres écrites de l'Antiquité. L'ambition de la bibliothèque était de recueillir le savoir du monde. La légende raconte que les Alexandrins arraisonnaient tous les bateaux pour s'emparer du moindre parchemin. Mais la bibliothèque avait aussi une vocation humaniste. Elle accueillit les plus grands hommes de lettres, philosophes, géographes, astronomes, mathématiciens et médecins de l'époque, grecs, byzantins ou romains. Endommagée par des incendies, notamment pendant la guerre civile entre Jules César et Pompée en 48 av. J.-C., la bibliothèque aurait disparu dans les flammes au IVe siècle. Mais la date de la destruction n'a jamais été établie, ni sa localisation.
Au Caire, un fonds pour les érudits du monde arabe
Fondée en 1950, la bibliothèque des dominicains du Caire (Ideo) fait autorité dans le monde de la recherche sur l'islam. Sa réouverture samedi prochain, après d'importants travaux de modernisation et d'aménagement, est certes éclipsée par le monumental battage alexandrin. Son intérêt n'en est pas moins grand. Revues d'islamologie japonaises ou éditions complètes de textes arabes anciens, "ce qui compte ici, c'est la cohérence du fonds", contrairement à l'Alexandrina, explique le dominicain Jean Druel. On peut s'étonner de trouver des religieux catholiques à l'origine de cette bibliothèque de référence. "Notre principe de base est que l'islam soit connu et apprécié dans l'Eglise en tant que religion, qu'il ne soit pas étudié que sous l'angle d'un phénomène socioculturel", précise-t-il. Les 1.800 abonnés de l'Ideo sont des chercheurs ou étudiants en théologie musulmane, souvent venus de la voisine et respectée université religieuse Al-Azhar. Sa propre bibliothèque reste en effet quasi impossible d'accès pour celui qui ne sait où chercher des renseignements sur des thèmes tels que le sacrifice dans le Coran et la Bible. Pour trouver sa voie parmi ses 600 revues sur l'islam et le monde arabe ou les 90.000 livres (dont la moitié en arabe) dont elle dispose, l'Ideo a développé son propre logiciel. Une nécessité pour résoudre les problèmes liés à la transcription des noms arabes. Jusqu'à 28 champs sont disponibles pour retrouver un auteur par nom, origine ou surnom.    haut
 
Les territoires de la spiritualité
 
paru dans le Figaro le 7 octobre 2002
Comment cartographier la spiritualité ? Suivant quels critères et en se fondant sur quelles sources ? Ce défi, Brigitte Dumortier, géographe à Paris-IV et au CNRS vient de le relever en publiant le premier Atlas des religions (1), un petit volume très attrayant d'une soixantaine de pages à peine, mais qui condense l'essentiel des représentations cartographiques, définitions et notices historiques nécessaires à la compréhension des territoires de la croyance. La difficulté majeure, explique-t-elle, a été la diversité des critères. Qui doit-on prendre en compte pour le catholicisme : les baptisés ou les pratiquants, réguliers ou occasionnels ? Pour les juifs, faut-il considérer les croyants ou ceux qui ne se définissent qu'en tant que peuple ? Brigitte Dumortier a finalement choisi, comme un moindre mal, de se fonder sur les chiffres officiels des cultes. Ce qui a été "très facile pour la religion catholique administrative et centralisée", mais moins pour l'Islam "où la religion se confond avec la nationalité, même dans les Emirats ou au Koweït, dont la majorité de la population est composée d'immigrés philippins (catholiques) ou indiens (hindouistes)".
Avec le protestantisme, elle s'est heurtée à un autre écueil, celui de la définition même de la religion. "Aux Etats-Unis, les adventistes reconnaissent les mormons et les Témoins de Jéhovah comme leurs. En France, ils conviennent qu'il s'agit de sectes, mais avec réticence, comme si la mémoire de leurs persécutions les culpabilisait d'exclure qui que ce soit." Dans l'éventail des méthodes de cartographie, la plus spectaculaire est l'anamorphose. Elle révèle notamment l'écrasante majorité de deux religions des plus discrètes, l'hindouisme et le shintoïsme, et rappelle que le plus "grand" pays musulman est aussi celui qui passe le plus inaperçu sur les cartes : l'Indonésie. Enfin, des dossiers, thématiques sur l'Irlande, le Liban, les pèlerinages, Jérusalem ou l'impact différencié de l'agnosticisme en Europe achèvent de faire de ce plus petit des atlas un grand ouvrage de référence.
(1) Atlas des religions, de Brigitte Dumortier. Editions Autrement-La Vie    haut
 
Le retour à Dieu de Régis Debray et Max Gallo
 
par ARIANE CHEMIN, publié dans le Monde du 20 octobre 2002
C'est une parabole à clés. Comme une partie de cette génération qui, ayant vibré avec les années 1960, le communisme ou le tiers-monde, peine encore à raconter son histoire, Max Gallo a maquillé les noms des protagonistes du texte qui ouvre Les Chrétiens, sa saga en trois tomes qui vient de paraître chez Fayard. Derrière les "Gisèle" et autres "Sami" qui peuplent le récit intime des retrouvailles de l'écrivain avec Dieu, des observateurs, pourtant, ont su reconnaître quelques figures de l'intelligentsia parisienne de gauche devenues proches de Jean-Pierre Chevènement. Et surtout, sous le surnom de "Rémi", la figure de Régis Debray.
Le 20 octobre 2001, en milieu d'après-midi, Max Gallo se rend à l'église Saint-Sulpice, dans le 6e arrondissement de Paris, pour assister au baptême du fils d'un ami. Avant d'officier, le Père V. prend l'écrivain à succès par le bras. Il l'enjoint de raconter dans un roman saint Martin de Tours, Clovis et Bernard de Clairvaux. Deux heures plus tard, le dominicain a parlé si juste que Max Gallo pleure, s'agenouille et, dans une geste quasi claudélienne, se met à prier. Le Figaro et l'hebdomadaire catholique La Vie ont confessé le biographe de Robespierre et de Rosa Luxemburg sur cette soudaine conversion. Mais seuls les amis militants ont reconnu, parmi les invités de la cérémonie religieuse, l'avocate féministe "Gisèle" Halimi ou le député européen du Pôle républicain "Sami" Naïr. Seuls les soixante-huitards initiés ont compris que, derrière l'absence de "Nikos", "Pierre" et "Louis", Max Gallo pleurait Poulantzas, Goldman ou Althusser. Seuls enfin les happy few du baptême savent que le père du bébé, "Rémi", n'est autre que l'ancien partisan de Che Guevara et de Fidel Castro, Régis Debray. Lequel s'apprêtait alors à publier Dieu, un itinéraire (Odile Jacob) et à se voir confier par Jack Lang un rapport sur "l'enseignement du fait religieux".
"Au fond, Régis et Max n'acceptent pas de vivre sans un dieu", décrypte un des témoins de la cérémonie, immortalisée par l'animateur de la campagne présidentielle chevènementiste. Pour Max Gallo comme pour le Père V., le baptême du petit Antoine Debray revêt "une signification particulière": "Vous connaissez comme moi l'itinéraire de Rémi. Qu'il ait décidé de cet acte, cela va compter pour notre pays, assure l'ecclésiastique. Antoine est un prénom qui évoque la soif d'absolu, celle qui animait l'un des tout premiers moines, retiré au désert pour nouer un rapport mystique avec Dieu. C'est peut-être l'indication que nous sommes à la veille d'une nouvelle envolée de la foi."    haut
 
Comment fonctionne la machine Soleil qui nous fait vivre ?
 
par PIERRE BARTHELEMY, publié dans le Monde du 15 octobre 2002
De centre de l'Univers et de divinité, le Soleil est devenu, grâce aux avancées de la connaissance astronomique, une simple, une banale étoile parmi les centaines de milliards qu'abrite la Voie lactée. S'agit-il pour autant d'une déchéance ? Si la découverte progressive par les chercheurs des mécanismes intimes de l'astre du jour lui a fait perdre progressivement tout mystère aux yeux des hommes, ceux-ci n'ont pour autant pas perdu de vue que sans Soleil la vie fragile s'éteindrait comme une chandelle que l'on mouche. Cependant, qui maîtrise ces mécanismes, qui sait répondre à la question que le physicien Alain Bouquet pose en titre de son récent ouvrage, Pourquoi le Soleil brille-t-il ? (éditions Le Pommier, collection "Les petites pommes du savoir"). Etoile d'un type commun, le Soleil constitue un astre énorme à l'échelle de la Terre : un rayon de 696.000 kilomètres pour une masse de 2 milliards de milliards de milliards de tonnes, soit 333.000 fois plus que notre petite planète. A lui tout seul, Phoebus représente 99,8 % de la masse du système solaire... Et c'est précisément grâce à cela que le Soleil a pu allumer en son sein le feu nucléaire. Sous l'effet de sa propre masse, l'étoile se contracte et la température en son cœur monte. Si le Soleil avait été dix fois moins gros, cette température n'aurait jamais pu atteindre les quelques millions de degrés indispensables pour que démarre la réaction de fusion. Il serait demeuré une naine brune, un avorton d'étoile destiné à ne jamais briller. Lorsque feu thermonucléaire il y a, la contraction s'arrête : la pression interne des protons, animés d'une grande vitesse, va contrebalancer l'effondrement gravitationnel de l'astre qui finira par trouver un équilibre.
L'équation E = mc2
Mais que se passe-t-il donc dans les entrailles du Soleil ? Quel est le combustible du foyer ? Alain Bouquet résume très simplement le mécanisme en écrivant que "le Soleil brille parce qu'il est chaud, il est chaud parce qu'il convertit une fraction de sa masse en énergie, et il effectue cette conversion grâce à la fusion en hélium de l'hydrogène dont il est constitué". La fameuse équation d'Albert Einstein E = mc2 prend toute sa lumière, qui ne fait que traduire en termes mathématiques l'équivalence entre énergie et masse. La fusion s'effectue en plusieurs étapes impliquant des protons, qui ne sont ni plus ni moins que les noyaux des atomes d'hydrogène. Au cours de ces fusions successives, on passe de l'hydrogène au deutérium, du deutérium au noyau d'hélium 3 (constitué de deux protons et d'un neutron) et enfin de l'hélium 3 à l'hélium 4, dont le noyau compte deux protons et deux neutrons. Or, fait remarquer Alain Bouquet, "le noyau résultant est plus léger que la somme des masses de ses constituants : il lui manque l'énergie libérée dans la fusion. C'est ainsi que la fusion de l'hydrogène en hélium libère une énergie égale à 0,7 % de la masse initiale. Cela semble peu, mais cela signifie quand même que chaque transformation de 1 kilogramme d'hydrogène en hélium libère l'équivalent en énergie de 7 grammes de matière, soit 180 millions de kilowattheures, cinq jours de production d'une centrale nucléaire. Le Soleil convertit en hélium 600 millions de tonnes d'hydrogène par seconde, et 4 millions de ces tonnes disparaissent ainsi en lumière." Le chiffre paraît gigantesque. On pourrait s'affoler et croire qu'à ce rythme fou, notre étoile va se consumer rapidement. Pourtant, étant donné la masse prodigieuse du Soleil, un rapide calcul montre que, depuis sa formation il y a environ 4,6 milliards d'années, il n'a perdu que quelques centièmes de pour cent de sa masse initiale...
Une fois émise, l'énergie ne sort pas instantanément du Soleil, contrairement à l'ampoule qui s'allume dès que l'on presse l'interrupteur. Ainsi que l'explique Alain Bouquet, le plasma de gaz ionisés présent dans le four solaire "est opaque au rayonnement : celui-ci est absorbé en quelques fractions de millimètre. Les photons, les particules qui composent le rayonnement, sont absorbés sitôt émis au cœur du Soleil, puis réémis, réabsorbés, réémis des milliards de milliards de fois, et leur forte énergie initiale finit par être peu à peu transférée à des millions de photons de plus basse énergie (...). Et ce processus prend des centaines de milliers d'années !" Le photon produit au cœur du Soleil a ainsi été comparé à un ivrogne qui, effectuant cent trajets d'un mètre, se retrouverait au final, épuisé, à une dizaine de mètres seulement de son point de départ... L'énergie dégagée lors de la fusion suit ce laborieux mode de transport, dit radiatif, jusqu'à environ 500.000 kilomètres du centre de notre étoile. Là, des mouvements de convection prennent le relais et montent le gaz chaud vers la surface, dont la température n'est plus que de 5.500° C. La lumière qui sort alors de notre étoile est essentiellement émise dans le spectre visible. Les jolis rayons que représentent tous les enfants sur leurs dessins du Soleil mettent ensuite 8 minutes à nous arriver, mais il faut garder présent à l'esprit que l'énergie qu'ils transportent a été fabriquée bien avant l'apparition d'Homo sapiens sapiens sur la Terre...    haut
 
Le Sommet francophone vu par la presse libanaise
Au-delà de la langue, c'est d'une vision politique du monde que la France se veut porteuse
 
paru dans le Monde du 19 octobre 2002
Parmi la cinquantaine de chefs de délégation, Jacques Chirac est indéniablement la vedette du 9e Sommet de la francophonie, qui vient de s'ouvrir à Beyrouth. Dans un entretien exclusif accordé à L'Orient-Le Jour, le président français a confirmé "la tradition d'amitié de la France avec le Liban". Pour le quotidien beyrouthin, Jacques Chirac "aime le Liban et les Libanais, qui, dans leur très grande majorité, le lui rendent bien". Dans cet entretien, le président français souligne que son "objectif doit être, sans aucun doute, d'affirmer clairement que les francophones, au-delà de leur diversité, ont une vocation commune à être porteurs d'une vision politique du monde, qui est une vision de dialogue et non pas de confrontation". "On se dirige tout droit vers une heureuse et salvatrice politisation de l'institution francophone", se félicite L'Orient-Le Jour. Non sans problèmes. Si, lors des huit derniers sommets, les déclarations finales étaient préparées dans les moindres détails, il n'en va pas de même pour la déclaration de Beyrouth. "Certains points ont provoqué d'âpres polémiques entre les participants. C'est le cas pour la définition de la diversité culturelle. Certaines délégations y ont vu un droit à l'ingérence culturelle. L'autre point concerne la déclaration de Bamako, où s'était tenu la dernière réunion, en 2000. Ce texte insistait sur le respect de la démocratie, des droits de l'homme et des libertés publiques au sein des pays membres. Là encore, certains pays y ont vu un prétexte à de l'ingérence politique pure et simple dans les affaires internes d'un pays tiers."
Pour An Nahar, "la francophonie, c'est important. Mais le plus important, c'est la France". Le quotidien arabophone "invite les responsables libanais à accorder la plus grande attention à la France et à son président, qui a consacré au Liban une visite officielle en arrivant un jour avant l'ouverture du sommet". Au-delà de la langue, la francophonie est "aussi l'expression de liens économiques et d'une vision politique", poursuit le journal. Son confrère arabophone As Safir n'est pas en reste et consacre plusieurs pages au sommet. Ce quotidien beyrouthin, proche de la Syrie, relève que le président français a déclaré : "Je n'ai pas l'intention de m'ingérer dans les relations entre le Liban et la Syrie. Cette question concerne essentiellement les deux pays." Le Daily Star, anglophone, s'arrête sur la réunion tenue par l'Association internationale des maires francophones (AIMF) et sur l'allocution de Jean-Paul L'Allier, qui a dirigé la session en l'absence de Bertrand Delanoë, président de l'AIMF : "L'Allier a rendu hommage au Liban, qui selon lui constitue, en tant que communauté multiethnique, multilingue et multiconfessionnelle, une référence en matière de diversité culturelle, au cœur même de notre philosophie politique." Néanmoins, c'est dans L'Orient-Le Jour que l'on trouvera la meilleure couverture du sommet. Pendant plus d'une semaine, le journal a publié des textes écrits par des personnalités comme Kofi Annan et Boutros Boutros-Ghali, ou par des écrivains francophones comme Tahar Ben Jelloun, Amin Maalouf, ou encore par des plumes françaises comme Marc Lambron et Jean-Marie Rouart. Au quotidien, le journal rend compte du programme des réunions et des activités. Le président de la République, le général Emile Lahoud, l'a bien dit : "Le sommet de la francophonie de Beyrouth constitue un grand défi que l'ensemble des Libanais a décidé de relever."    haut
 
"L’armorial de la francophonie" de Maurice Saliba : 16.000 notices bibliographiques sur le Liban
Un ouvrage unique en son genre, destiné au sommet de Beyrouth
 
paru dans l'Orient-le Jour le 8 octobre 2002

"Dès l’annonce, en 1997 au Vietnam, de la décision d’organiser le IXe Sommet de la francophonie à Beyrouth, j’ai résolu, en tant que citoyen libanais vivant en France, de contribuer à faire connaître la francophonie du Liban", déclare d’emblée Maurice Saliba. Il se lance alors dans l’élaboration de cet armorial de la francophonie dans lequel il a réuni plus de 16.000 notices bibliographiques ayant trait directement ou indirectement au pays du cèdre. D’une part, cela concerne les publications des Libanais en langue française toutes disciplines confondues. Et, d’autre part, les écrits en français sur le Liban depuis 1515 jusqu’à fin 2001. L’auteur ne prétend pas que son travail soit exhaustif. "En effet, certains ouvrages publiés à compte d’auteur, à tirage réduit, ne figurent pas toujours dans les catalogues des bibliothèques ou centres de documentation. Autre raison: un bon nombre de thèses ou de mémoires n’ont pu être identifiés." Maurice Saliba est spécialiste en sociologie de l’éducation et du développement, consultant libre auprès des organisations des Nations unies. Il enseigne actuellement en France. A son actif, notamment, l’Index Libanicus I, œuvre bibliographique répertoriant quelque 5.000 publications parues en langues européennes touchant directement ou indirectement le Liban (histoire, géographie, archéologie, politique, économie, droit, sciences, arts, etc.) et L’Index Libanicus II, un inventaire de touts les thèses et mémoires soutenus dans les universités du Liban de 1900 à 1980. Il a traduit de nombreux ouvrages dont la fameuse étude du professeur Théodore Hamf, Liban, coexistence en temps de guerre (en arabe, aux éditions Dar an-Nahar).
L’armorial de la francophonie est un dictionnaire dont les notices bibliographiques sont classées par ordre alphabétique selon les noms des auteurs et dans l’ordre chronologique de leur parution. L’auteur donne des informations sur chaque type de document (ouvrage, article dans une revue littéraire ou scientifique, thèse, ou littérature grise, etc.). L’ouvrage est complété par deux index : le premier est thématique et géographique, le second est onomastique (pour signaler les coauteurs, les traducteurs, les préfaciers et les illustrateurs). Pour parvenir à son objectif, l’auteur a lancé des initiatives de recherche avec des proches, des amis, d’anciens collègues universitaires, des bibliothécaires et des pigistes. Près de 40 personnes dans sept pays (France, Canada, Belgique, Suisse, Italie, Espagne et Liban) y ont contribué. Chose étonnante: des centaines de Libanais ont soutenu leurs thèses en français dans des pays non francophones, comme l’Espagne, l’Italie, l’Allemagne, la Russie ou la Pologne. Homme de chiffres, Saliba affirme que plus de "50 ouvrages et collections de références ont été dépouillés; 48 catalogues consultés; 43 bibliothèques, instituts de recherche et centres de documentation visités ; 192 revues compulsées et plus de 40 sites Internet interrogés." La somme de cette recherche constitue un répertoire de 16027 notices bibliographiques. 
A qui s’adresse cet ouvrage? L’auteur souhaite qu’il soit distribué à tous les délégués qui participeront au sommet ainsi qu’à toutes les bibliothèques francophones dans le monde pour que la vraie participation libanaise à la francophonie soit identifiée et bien connue. Maurice Saliba espère que "les Libanais connaîtront mieux leur patrimoine culturel francophone, qui est un vrai facteur d’enrichissement et d’ouverture. Ce patrimoine leur permet de cultiver les échanges de tout genre avec le monde entier mais aussi de promouvoir sainement le dialogue des cultures et des civilisations, affinités constantes de leur histoire et de leur destin." Comme le souhaite Camille Aboussouan dans l’avant-propos : "Peut-être que l’analyse détaillée de cet ouvrage et de ses thèmes permettra de dire que l’observation attentive de l’histoire, de l’écriture et du langage devait un jour mener aux rigueurs d’une exceptionnelle et harmonieuse exigence." Le sociologue dédie cet ouvrage à la mémoire de quatre Libanais : "Le président Charles Hélou, père de la francophonie, Boutros Dib, le père Étienne Sakr et l’éminent homme de sciences Rammal Rammal." Maurice Saliba conclut sur cette réflexion : "Aurons-nous un jour la chance d’avoir une bibliothèque nationale qui réunirait toutes les publications des Libanais dans toutes les langues?" Reste à souligner que cet ouvrage est disponible en librairie. Les Messageries du Moyen-Orient assurent sa distribution au Liban et la librairie orientaliste Geuthner en France.    haut 

 
Tribune - Le miracle de la langue française
 
par PASCAL MONIN, publié dans l'Orient-le Jour le 16 octobre 2002
L'auteur est professeur à l’Université Saint-Joseph à Beyrouth, membre du Comité scientifique de l’Observatoire du français et des langues nationales dans le monde

"Ma patrie, c’est la langue française", disait Semprun. C’est donc en langue française que de nombreux écrivains, poètes, penseurs ou artistes ont pu concevoir leur rôle de créateur et de médiateur. C’est "le fruité" de cette langue qui la distingue des autres. "Un fruité profond et simple, un diamant brillant de toutes ses facettes... c’est le miracle de la langue française", selon Salah Stétié. Et c’est grâce à cette langue que nous avons vu naître, se développer et s’épanouir la communauté francophone, autour de valeurs universelles de fraternité, de solidarité, de partage, de pluralité, de démocratie et de paix.
Le Liban représente ainsi à lui seul cette admirable synthèse culturelle, cette terre de brassage et d’interaction. Toute l’histoire de ce pays au confluent des civilisations est placée sous le signe du dialogue des cultures. Propagateur de l’alphabet phénicien et centre de l’édition du monde arabe, le pays du Cèdre a porté à l’Occident la sensibilité et la spiritualité orientales et a transmis à l’Orient arabe les hautes valeurs de la civilisation occidentale. Ce rôle de médiateur, le Liban l’assume toujours grâce à son pluriculturalisme, son ouverture aux autres civilisations, son multilinguisme, son économie libérale et sa liberté d’expression, malgré les tentatives d’y porter atteinte. Quel formidable exemple de tolérance et d’ouverture face aux idéologies qui s’estompent, aux intégrismes qui guettent et à la vision simpliste d’un monde unilatéral. La francophonie dans ce pays n’est pas née à la faveur d’une quelconque période coloniale ou du Mandat. Elle est le fruit d’une longue tradition d’échanges entre les deux bords de la Méditerranée. 
La langue française s’appuie sur un vaste réseau d’enseignement francophone dont l’implantation remonte loin dans l’histoire. Aujourd’hui, le français demeure la première langue étrangère en usage au Liban, malgré de nombreuses difficultés. Selon une récente enquête que j’ai menée avec l’institut Ipsos, 45 % de la population libanaise est francophone. Les anglophones représentent près de 30 % de la population. On assiste à un début de rééquilibrage entre les principales communautés libanaises en ce qui concerne l’apprentissage du français. Le Liban regroupe l’un des plus vastes réseaux d’institutions d’enseignement francophone au monde. Cependant, le gouvernement libanais devra de toute urgence mettre un terme à la prolifération quasi anarchique des institutions universitaires. Quant à la presse en langues étrangères, elle constitue une donnée permanente qui atteste de sa diversité culturelle. La presse francophone a su garder au Liban un grand nombre de lecteurs fidèles et son audience enregistre une progression constante : de 19,5 % en 1996 à 26,5 % en 2000. Mais le français est sérieusement affaibli au niveau de la télévision, radio et cinéma, médias de masse par excellence, et au niveau de la communication publicitaire. La langue française, selon mes recherches, n’est ainsi présente que dans 8 % du temps d’antenne. Pourtant, il semble qu’une grande partie des Libanais soit demandeur de programmes en langue française. Une étude récente que j’ai menée a montré que dans 75 % des cas, la chaîne Euronews est proposée par les centres de distributions collectifs en langue française. Ainsi, le véritable danger que rencontre le français au Liban, comme partout dans le monde, réside dans le peu de place qui lui est laissé dans le cadre de la globalisation des nouvelles technologies de la communication.
Dans ces conditions, quelles pourraient être les perspectives possibles pour la francophonie libanaise ? En soutien à la francophonie classique, d’autres vecteurs se sont développés, d’autres chemins sont empruntés pour favoriser l’essor de la culture française au Liban. En voici quelques-uns :
– La médecine, son enseignement et sa pratique par la mixité qui les nourrit, dans l’espace et le temps, fournit le terreau d’un échange pragmatique et productif.
– La reconstruction des infrastructures, axes routiers, téléphones, distribution d’eau et d’électricité, la création de réseaux d’assainissement, l’amélioration des communications sont aussi des domaines où le génie français peut exercer son talent et par là démontrer la validité de la culture qui alimente sa technique. 
– Paris et Beyrouth apparaissent comme deux foyers d’une diaspora qui se matérialise principalement depuis un siècle, voire plus en Afrique francophone, et depuis peu, dans des pays anglo-saxons : Etats-Unis, Australie et Canada, et où la culture française des émigrés libanais leur confère un avantage professionnel et leur permet d’acquérir une position enviée d’intermédiaire et de médiateur enrichis par leur dextérité à agir dans un contexte de brassage culturel.
A côté de ses capacités descriptives, la langue française est aussi une langue d’action, de construction et d’aspiration au progrès humain. C’est la langue de la création, de l’esprit, du dialogue, de la paix et de la tolérance. La culture francophone est un rempart contre les excès de la mondialisation, cette nouvelle forme d’hégémonie. Elle est la garantie de la rendre plus humaine et accessible. Chaque francophone libanais est, peu ou prou, la pointe d’un triangle dont les sommets de la base sont la France et le Liban, où qu’il soit. Cette appartenance culturelle, cette francophonie muette n’est pas rampante, elle est l’armature invisible la plus solide sur laquelle se déploient les autres aspects de la présence culturelle française. Je ne pense pas que la meilleure voie pour la francophonie libanaise soit de se contempler à l’ombre des critères français, voire parisiens, mais bien au contraire, ancrée dans sa robuste réalité et la nourrissant plus de ses actes que de sa nostalgie, de créer un nouveau foyer de diffusion en faisant proliférer la langue et la culture française au Moyen-Orient, voire au-delà. Pour Nadia Tuéni : "A l’égal de l’arabe, le français nous est langue “naturelle” ; l’adopter librement ne veut nullement dire rejeter notre identité libanaise, moyen-orientale et arabe, mais bien au contraire, la consacrer, la magnifier, la rendre plus agissante, en lui offrant vers d’autres mondes, vers tous ceux que lie l’amour des mêmes mots, le moyen de se faire connaître, de prendre et de donner, but profond de toute culture...".
Ainsi, au Liban, la langue française est acceptée et respectée car elle met en valeur la langue arabe dans une sorte d’équilibre et de coexistence qui prennent le pas sur le phénomène de concurrence. Cette imbrication de la francophonie et de l’arabophonie telle qu’elle est vécue au Liban, au niveau de la pratique linguistique et de la créativité culturelle, cette "arabofrancophonie", ce "miracle de la langue française", devraient conférer à ce pays un rôle de promoteur de cette synthèse culturelle. Le Liban pourrait alors redevenir le pivot de ce dialogue des cultures et essaimer à Damas, Amman, Le Caire ou ailleurs, et refaire de ce pays une terre de rayonnement francophone par excellence.    haut

 
Irak, Proche-Orient, Côte d'Ivoire : les francophones s'engagent
Francophonie - La séance à huis clos accaparée par les querelles africaines

publié par l'AFP le 20 octobre 2002 

Les dirigeants francophones se sont prononcés dimanche à Beyrouth contre l'automaticité d'une attaque contre l'Irak et ont appelé à une solution négociée en Côte d'Ivoire et au Proche-Orient, lors du 9e Sommet de la Francophonie, qualifié de "tournant historique" par le Liban. La rencontre de Beyrouth a été en rupture avec les sommets précédents par la participation record de chefs d'Etat et de gouvernement et le caractère non institutionnel de leurs débats sur les crises internationales actuelles. Les responsables de 55 pays et provinces des cinq continents - seule manquait à l'appel la petite île antillaise de la Dominique - adhérents à l'OIF ont inclus dans leur déclaration finale un passage sur l'Irak qui défend "la primauté du droit international et le rôle primordial de l'ONU" et appelle Bagdad "à respecter pleinement toutes ses obligations". "Nous relevons avec satisfaction que l'Irak a accepté officiellement la reprise des visites des inspecteurs des Nations unies", peut-on aussi lire dans ce texte. Ils ont ainsi apporté leur soutien à la position défendue par des acteurs majeurs de la Francophonie comme la France et le Canada.
Les pays francophones ont condamné "énergiquement" le terrorisme, tout en insistant sur la nécessité de lutter contre ce "fléau" dans le respect des droits de l'Homme. Ils ont donné également leur appui au dernier plan arabe de paix, qui constitue, selon eux, "le cadre le plus approprié pour arriver à une solution juste, durable et globale dans la région" du Proche-Orient. Le sommet arabe, qui s'est tenu en mars à Beyrouth, avait adopté un plan de paix présenté par le prince héritier saoudien Abdallah Ben Abdel Aziz, proposant une normalisation des relations avec Israël en échange d'un retrait total israélien des territoires arabes occupés depuis 1967 et d'un règlement de la question palestinienne. Par ailleurs les responsables francophones ont rejeté "la tentative de prise de pouvoir par la force et la remise en cause de l'ordre constitutionnel en Côte d'Ivoire", qui a contraint le président Laurent Gbagbo à annuler sa participation au sommet. Appelant les Ivoirien à "faire preuve de retenue", les participants ont fixé la tenue du prochain sommet francophone à l'automne 2004 à Ouagadougou et exprimé leur soutien aux efforts engagés par les pays d'Afrique de l'ouest (CEDEAO) "pour favoriser le dialogue, seule voie de réconciliation durable".
Le sommet a aussi été marqué par un net rapprochement de l'Algérie avec la famille francophone mondiale, quarante ans après son indépendance gagnée contre l'occupant français. La présence du président algérien Abdelaziz Bouteflika et ses déclarations sans ambiguïté sur la francophonie, "atout" de son pays pour l'ouverture sur le monde, ont d'ores et déjà suscité des critiques des milieux islamo-conservateurs de son pays. Le président libanais Emile Lahoud s'est félicité de ce que la francophonie ait accueilli "pour la première fois l'Algérie" lors de ce premier sommet en terre arabe. L'ancien président sénégalais Abdou Diouf a été élu dimanche secrétaire général de l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF). M. Lahoud a constaté que la participation à ce neuvième sommet avait été la plus grande jamais enregistrée. Quarante et un chefs d'Etat et de gouvernement, deux princes et douze ministres et secrétaires d'état ont fait le déplacement de Beyrouth, sans compter M. Bouteflika.    haut
 

 

 
 
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