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PRESSE  RJLIBAN  N°75  du 16 octobre 2002  

                                       

TITRES
  

Chirac à "L’Orient-Le Jour" : Les réformes et le budget Hariri, indispensables pour le succès de Paris II

propos recueillis par ISSA GORAIEB, publiés dans l'Orient-le Jour le 16 octobre 2002 

* Ce IXe Sommet s’ouvre sous le signe du dialogue des cultures. Mais Beyrouth peut-il être une étape vers une francophonie politique, c’est-à-dire un regroupement international, sinon un bloc, capable de se prononcer sur des problèmes internationaux ?
D’abord, ce Sommet est une étape supplémentaire dans la reprise par Beyrouth de sa place historique de grande cité internationale. Il y a aujourd’hui le Sommet de la francophonie, le premier Sommet de la francophonie en terre arabe. Et je crois que Beyrouth est un lieu privilégié, par son histoire, pour permettre le dialogue des cultures, le dialogue des civilisations. Beyrouth est chargé d’une très vieille histoire, d’une longue et prestigieuse histoire marquée par le dialogue des cultures. Donc, je me réjouis de ce sommet, que j’avais beaucoup souhaité et qui avait été obtenu à l’initiative, à l’époque, de M. Hariri quand il était le président du Conseil des ministres.
Alors, l’objectif de ce Sommet doit être, sans aucun doute, d’affirmer clairement que les francophones, au-delà de leur diversité, ont une vocation commune à être porteurs d’une vision politique du monde, qui est une vision de dialogue et non pas de confrontation. De dialogue politique, de dialogue de culture. Et, à ce titre, la francophonie a, c’est vrai, une vocation à apporter une réflexion dans les crises, permanentes ou circonstancielles, que connaît notre planète, qu’il s’agisse des grands problèmes liés au développement durable, liés à la lutte contre la pauvreté, liés à la nécessité d’imposer le respect de l’autre, et d’avoir une certaine idée des droits de l’homme et de la défense de ces droits. Nous aurons à Beyrouth l’occasion de développer notre vision, qui a déjà été exprimée dans la Déclaration de Bamako. Et puis, la francophonie a une vocation à intervenir comme médiateur dans certaines crises, pas partout, mais là où elle peut être désirée ou souhaitée, qu’il s’agisse notamment des crises du Moyen-Orient ou en Afrique. Elle doit pouvoir apporter, si on lui demande ou de sa propre initiative, en quelque sorte, la voix de la raison, la voix du dialogue. De ce point de vue, le Sommet de Beyrouth sera très important.
* Plus égoïstement, les Libanais sont-ils en droit, selon vous, d’attendre beaucoup de ce sommet, notamment pour ce qui est d’un retour aux traditions démocratiques du Liban, malmenées ces derniers temps avec des rafles, des arrestations, des tabassages de jeunes manifestants et la fermeture d’une station de télévision ?
Je le souhaite vivement. De ce point de vue, je souhaite que le Liban, qui, par ailleurs, a souscrit à la Déclaration de Bamako, en tire, bien entendu, toutes les conséquences. C’est-à-dire affirme, bien clairement, qu’il n’y a pas de dignité sans le respect de l’autre et qu’il n’y a pas de paix et de sécurité sans un dialogue tranquille entre les différents groupes, les différents intérêts, les différentes traditions. Le Liban, très longtemps, a trouvé sa force dans le respect de ces valeurs. Sa force nationale, sa force internationale. Il est certain qu’à la suite des drames que le Liban a connus, de la guerre, des affrontements, ces valeurs ont été, je dirais, hélas, et naturellement, maltraitées. Je souhaite beaucoup que tous les Libanais, à quelque communauté qu’ils appartiennent, réalisent qu’il n’y a pas de paix possible, qu’il n’y a pas de développement possible, qu’il n’y a pas de grandeur possible pour le Liban, sans que chacun respecte l’autre avec ses droits, avec ses traditions, avec sa personnalité. Et c’est cette voie qu’il faut emprunter. Il n’en existe pas d’autre. Je crois comprendre que cette vérité est de plus en plus comprise par un certain nombre de responsables au Liban et, je dirais, exigée par les jeunes du Liban. Si le Liban veut garder sa jeunesse, ce qui est essentiel, il faut que celle-ci soit sûre que les querelles du passé et les excès qui ont pu être commis sont tout à fait dépassés.
* Le courant passe-t-il bien désormais avec le président Lahoud ? On a dit qu’au Sommet de Moncton, votre premier contact était un peu froid.

Je ne sais pas pourquoi on a dit cela. Au Sommet de Moncton, j’ai eu un entretien très agréable avec le président Lahoud. Les contacts et les relations que j’ai pu avoir avec lui, jusqu’ici, ont toujours été marqués par la sérénité et la compréhension. Le président Lahoud assume les fonctions qui sont les siennes et il a conscience qu’il doit les assumer dans le seul intérêt du Liban et des Libanais.
* Partagez-vous l’optimisme du Premier ministre Hariri quant à la Conférence de Paris II ?

Plus qu’un optimisme, c’est une nécessité. Le Premier ministre Rafic Hariri est un homme moderne et conscient des exigences d’une économie moderne, et conscient aussi des exigences que nous évoquions tout à l’heure et qui sont celles du respect de l’autre et de la solidarité. Il est certain que le Liban, qui porte un passé lourd de drames et de difficultés, connaît aujourd’hui une situation économique difficile. Et il est légitime que la communauté internationale l’aide à sortir de cette situation. C’est la raison pour laquelle, en accord avec le président Hariri, et d’ailleurs en accord avec l’approbation des représentants des grandes institutions internationales et des grands pays concernés, j’ai demandé à M. Michel Camdessus, gouverneur honoraire de la Banque de France et ancien directeur général du Fonds monétaire international, d’organiser à Paris la réunion dite "Paris II" pour permettre de prendre les décisions nécessaires pour soutenir l’action du gouvernement libanais, l’action de redressement menée par le gouvernement libanais. Une action qui sera porteuse de fruits, à condition qu’elle soit encouragée.
Mais cela suppose, naturellement, que chacun fasse sa part d’efforts. La France qui, au nom de sa tradition d’amitié avec le Liban, doit, en quelque sorte, donner l’exemple et doit rassembler les bonnes volontés pour aider le Liban. Cela suppose aussi que le Liban fasse sa part d’efforts à lui. Et cette part d’efforts suppose une politique de réformes, réformes qui sont aujourd’hui nécessaires. C’est très exactement cette politique qui est traduite par le projet de budget qui vient d’être présenté par le gouvernement au Parlement libanais. Comme tous les budgets de réforme, il est forcément critiquable ou critiqué. Mais j’appelle tous les Libanais à se rendre compte que, si cette politique de réformes, si ce budget ne sont pas adoptés et soutenus par l’ensemble des responsables libanais, alors il ne peut pas y avoir accord des institutions financières internationales. Et, par conséquent, l’aide internationale sera tout à fait insuffisante ou limitée. Il y a donc un double effort à faire : prise de conscience de la part de toutes les autorités libanaises que l’on doit sortir de la polémique politique pour entrer dans un effort cohérent et national de réformes et de redressement, et prise de conscience par les institutions financières internationales et par les grands pays amis du Liban - qu’il s’agisse de l’Union européenne, qu’il s’agisse des pays arabes, qu’il s’agisse des Etats-Unis ou du Japon, où le président Hariri vient de faire un voyage extrêmement positif d’après les échos que j’en ai eus de la part du Premier ministre japonais - des efforts faits pour permettre le redressement de la situation du Liban. Je suis optimiste.
* Monsieur le Président, peut-on parler de l’Etat des libertés au Liban sans penser aussitôt au problème de la présence syrienne au Liban ? Et êtes-vous toujours confiant qu’il est possible avec le régime de Bachar el-Assad, que vous allez d’ailleurs rencontrer bientôt, d’aller vers une libéralisation graduelle en Syrie ?

D’abord, je dirais que je le souhaite, naturellement. Vous savez, la relation entre le Liban et la Syrie relève, d’abord, et je dirai uniquement, d’un rapport entre les deux pays et je n’ai pas l’intention de faire de l’ingérence dans ce domaine. Mais ce rapport doit être organisé à partir de l’accord de Taëf. Et cet accord de Taëf doit être respecté et poursuivi jusqu’à son terme. En tous les cas, je ne vois pas de solution conforme aux intérêts du Liban et de la Syrie, aux intérêts à la fois politiques et économiques du Liban et de la Syrie, sans un respect intégral et sans aller jusqu’au terme de l’application de l’accord de Taëf.
* Parmi les efforts exigés de Beyrouth, faut-il mentionner l’extension de l’autorité de l’Etat au Liban-Sud ? Le fait que le Hezbollah continue de faire la loi au Liban-Sud, et puis cette cérémonie pour le pompage pour les eaux du Wazzani survenant à la veille du sommet peuvent-ils être des obstacles pour Paris II ?

Je répète que je n’ai pas l’intention de faire de l’ingérence dans les affaires intérieures libanaises. Et dès le retrait des forces israéliennes du Liban-Sud, la communauté internationale, et notamment la France, a exprimé très fortement son souhait de voir l’armée libanaise et l’Administration libanaise exercer leurs fonctions sur l’ensemble du territoire libanais. Je crois que c’était une nécessité internationalement reconnue, et qui est toujours aussi vraie aujourd’hui.
* Vous avez reçu tour à tour MM. Shimon Peres et Nabih Berry et vous avez évoqué avec eux l’affaire du Wazzani. Avez-vous quelque chose à dire à ce propos, notamment sur une possibilité de médiation de la France dans ce litige ?
La France est toujours disposée à faire entendre la voix de la raison. Je pense qu’il y a dans le domaine du partage de l’eau des règles internationales. Nous en avons parlé avec nos amis américains. Des experts européens et français vont se rendre sur place, à la demande des autorités libanaises. Je crois que, dans une affaire de ce genre, il faut chercher, là encore, la solution dans le dialogue et dans le respect des règles internationales et se garder en tous les cas, de part et d’autre, de tout geste qui serait de nature à envenimer les choses.
* Souhaitez-vous adresser un message aux Libanais et plus particulièrement aux lecteurs de L’Orient-Le Jour, aux francophones du Liban ?

Je voudrais d’abord adresser un message aux lecteurs de L’Orient-Le Jour qui sera, vous le comprenez, un message d’amitié d’autant plus sincère que, par définition, ils sont francophones, et donc plus proches encore que les autres du cœur des Français et du mien. Donc, un message d’estime et d’amitié à tous vos lecteurs. Et un message également à tous les Libanais pour leur dire que je crois, depuis toujours, à la vocation du Liban d’être une grande nation, forte de son histoire et de sa culture au service de la paix, au service de la sérénité dans le monde. Je crois à sa capacité d’être un lien essentiel entre l’Orient et l’Occident. Tout cela supposant, naturellement, que chacun au Liban ait conscience qu’il doit respecter l’autre. Et enfin, je dirai simplement un mot, et c’est peut-être plus important encore, aux jeunes libanais. J’ai beaucoup de relations avec des jeunes libanais, et suis toujours frappé à la fois par leur qualité mais aussi parfois par un certain manque de confiance dans l’avenir du Liban. Et la première responsabilité de tous les Libanais, et notamment des responsables politiques ou économiques libanais, est de redonner confiance aux jeunes. Ils ont la chance d’avoir des jeunes qui sont extraordinaires, qui sont prêts à se mobiliser pour le service de leur pays, qui se détachent de plus en plus de vieilles querelles, qui sont attachés à l’exigence de la démocratie moderne et qui sont l’avenir et le futur du Liban et qui doivent être encouragés à rester chez eux et à mettre leurs forces et leur intelligence, leur cœur au service du Liban et non pas se laisser tenter, parce qu’ils auraient été découragés, à s’expatrier.
* Merci beaucoup, Monsieur le Président. Je suis sûr que les Libanais seront très sensibles à ce message d’amitié.

Je le leur dis avec le cœur autant qu’avec la tête.
* Croyez-vous que Yasser Arafat, comme le pensent notamment les Américains, a raté une chance historique lors du sommet de Camp David ?

Permettez-moi en premier lieu, sur ce sujet, de dire ma consternation face à l’évolution de la situation. La perpétuation des violences et de l’occupation, la poursuite du terrorisme, l’aggravation inacceptable des conditions de vie des Palestiniens, nous ne devons pas nous résigner face à cela. Nous avons un véritable devoir d’action envers les populations, qui souffrent de part et d’autre. J’ajoute que la question irakienne constitue à mes yeux une raison supplémentaire d’avancer résolument vers une solution au conflit du Proche-Orient. Cette solution ne peut être que politique, fondée sur le dialogue et la négociation entre les parties, assistées par la communauté internationale. S’agissant du sommet de Camp David, il n’a malheureusement pas conduit à l’accord de paix que le monde entier souhaitait. La responsabilité ne peut évidemment pas en être imputée à une seule personne. Peut-être a-t-on voulu obtenir trop, trop vite ! J’en retiens pour ma part les progrès que cette négociation et celle de Taba ont permis d’accomplir vers la définition des paramètres d’une solution acceptable par les deux parties, fondée sur la coexistence de deux Etats. Ces paramètres font aujourd’hui l’objet d’un consensus international reflété dans les résolutions du Conseil de sécurité et les déclarations de l’Union européenne, des autorités américaines et du quartette. Cet héritage essentiel ne doit pas être perdu.
* Et que fait de concret la France pour contrer la ligne extrémiste d’Ariel Sharon ?

Le problème ne se pose pas en ces termes. Le terrorisme, que la France condamne, qui est toujours inacceptable, fait peser sur la population israélienne une angoisse intolérable. Nul ne peut contester le droit d’Israël à se défendre contre le terrorisme. Ce qu’on peut contester en revanche, c’est la méthode utilisée par Israël pour combattre ce fléau : la France l’a fait lorsqu’elle le jugeait nécessaire, tout dernièrement encore par son action au Conseil de sécurité, qui a permis l’adoption de la résolution 1435. Mais le terrorisme doit cesser. Les Palestiniens ne concrétiseront pas leur légitime projet national par la violence, pas plus qu’Israël n’assurera sa sécurité par la seule force armée. Une solution politique doit prévaloir, sur la base des paramètres que je viens d’évoquer. Pour cela, le dialogue doit reprendre. Le quartette a tracé la voie à suivre dans sa déclaration du 17 septembre.
* Les accords d’Oslo sont-ils vraiment morts et enterrés, et l’Europe a-t-elle des idées susceptibles de mettre fin à l’impasse actuelle ?

Oslo reste, pour la communauté internationale dans son ensemble, une référence incontestable. C’est un processus qui a conduit à des accords internationaux, pour certains sous les auspices du président des Etats-Unis. Leur validité est incontestable. Ces accords n’ont certes pas abouti au résultat espéré, mais ils ont permis des avancées décisives en terme de reconnaissance mutuelle des parties et de définition des paramètres du règlement définitif. Au moment où les négociations politiques reprendront, les acquis d’Oslo, tout autant que ceux de Madrid ("la terre contre la paix"), et les avancées des négociations, de Camp David à Taba, contribueront à la définition d’une solution politique.
S’agissant du rôle de l’Union européenne dans une sortie de l’impasse actuelle, il est important et doit s’intensifier encore. Les Etats membres de l’Union siégeant au Conseil de sécurité ont joué un rôle décisif dans l’adoption de la résolution 1435, qui a permis, grâce au soutien américain que nous avons obtenu, de sortir de la nouvelle crise créée par le siège des locaux de M. Arafat. L’Union européenne a aussi largement contribué à l’élaboration de la feuille de route esquissée par le quartette le 17 septembre dernier, sur la base de propositions de la présidence danoise. M. Peres m’a fait part tout récemment de l’acceptation par Israël de cette feuille de route. Il faut maintenant avancer vers sa mise en œuvre, ce que le quartette devrait faire en se réunissant à nouveau à Paris demain. Enfin, l’Union européenne apporte une contribution décisive aux réformes palestiniennes, dans le respect absolu du droit des Palestiniens à choisir leurs dirigeants et leurs institutions. N’oubliez pas non plus l’effort d’aide de l’Europe à l’égard des Palestiniens, qui est considérable.
* Quelle est votre conception de l’Etat palestinien et quelle solution pratique verriez-vous éventuellement pour Jérusalem et la question des réfugiés ?

La paix, pour être durable, nécessite la création, à côté d’Israël, d’un Etat palestinien viable, démocratique et pacifique, sur la base des frontières de 1967. C’est une idée en faveur de laquelle la France œuvre depuis des décennies et qui est désormais partagée par le monde entier ! Le Conseil européen de Séville, en juin dernier, a énoncé solennellement les paramètres de cet Etat. Le président Bush en a fait de même dans ses discours. Ce n’est pas le moindre paradoxe de la situation actuelle de voir un si large consensus international sur les données de la solution, alors que les conditions sur le terrain n’ont jamais été aussi graves. Faire coïncider cette vision partagée avec la réalité du terrain, c’est là notre devoir, celui des parties, c’est le but que se fixe l’action de la France dans la région.
* D’aucuns ont reproché dans le passé à la France de ménager Saddam Hussein pour des considérations commerciales. Croyez-vous à votre tour que la nouvelle guerre du Golfe pourrait être largement motivée par des intérêts pétroliers ?

Nul n’ignore que le Moyen-Orient constitue une zone majeure de réserves et de production d’hydrocarbures. Il représente aujourd’hui 65 % des réserves mondiales, et cette proportion est en hausse du fait du tarissement prévisible des réserves hors Golfe. L’Irak, pour sa part, détient aujourd’hui environ 10 % des réserves mondiales. Pour autant, le problème aujourd’hui posé par l’Irak à la communauté internationale n’est pas celui de ses capacités pétrolières. Il s’agit en effet de répondre à la menace potentielle que représente l’Irak, avec le risque de prolifération des armes de destruction massive. Le régime de Bagdad a utilisé de telles armes par le passé. Aujourd’hui un certain nombre d’indices peuvent laisser penser que, depuis près de quatre ans, en l’absence des inspecteurs internationaux, ce pays a poursuivi des programmes d’armement. La prolifération des armes de destruction massive constitue une menace pour l’ensemble de la planète. Notre sécurité dépend de notre capacité à traiter collectivement ce risque majeur. Sur ce dossier, pas plus que sur les autres, notre politique n’est pas de ménager l’Irak : nous avons toujours demandé la stricte application des résolutions des Nations unies.
Je tiens à souligner que de nombreux pays commercent avec l’Irak, y compris d’ailleurs les Etats-Unis. Le commerce franco-irakien se déroule dans le cadre strict des résolutions du Conseil de sécurité, et nous sommes particulièrement vigilants quant au respect de ce dispositif juridique. L’Irak n’occupe au demeurant qu’une place modeste dans notre commerce extérieur. En 2001, l’Irak n’a été que le 53e client et le 39e fournisseur de la France, représentant 0,2 % de nos exportations et 0,3 % de nos importations.
* Que suggéreriez-vous pour renforcer l’efficacité et donc la crédibilité des inspections onusiennes en Irak ?

L’accès immédiat des inspecteurs à l’ensemble des sites, sans condition et sans restriction, constitue la garantie indispensable de l’efficacité et de la crédibilité des inspections de l’Onu. Cette exigence figure d’ailleurs dans toutes les résolutions existantes. L’Irak a dit accepter tous les droits des inspecteurs sans condition, et les arrangements pratiques de la reprise des inspections ont été clarifiés à Vienne. Si MM. Blix et el-Baradei estiment toutefois qu’un certain nombre de questions doivent être encore précisées, que des garanties supplémentaires doivent être obtenues sur certains points, nous sommes tout à fait disposés à examiner leurs demandes et à prendre en compte leur avis, dans le cadre du Conseil de sécurité, qui est le seul cadre légitime pour traiter du problème irakien.
* Quelles répercussions aurait une guerre internationale contre l’Irak ?
Notre responsabilité est de veiller à la stabilité au Moyen-Orient. Avec la crise irakienne, c’est la région tout entière qui est menacée. Le Moyen-Orient est au cœur de l’arc de crise qui s’étend de la Méditerranée orientale à l’Asie du Sud-Ouest : zone dans laquelle les fractures politiques, économiques et sociales sont multiples. Nous avons tous en mémoire les multiples conflits, internes et internationaux, qui ont ébranlé cette région depuis plus de cinquante ans. Au moment où l’impasse du conflit israélo-palestinien alimente les sentiments de frustration et d’injustice parmi les peuples de la région, et où nous sommes engagés dans une lutte de longue haleine contre le terrorisme, nous devons être vigilants et mettre tout en œuvre pour que soit gagné le pari de la sécurité dans la paix.
* Existe-t-il, selon vous, un lien direct entre l’affaire irakienne et le dossier du terrorisme, c’est-à-dire la filière Ben Laden ?

À ma connaissance, aucune preuve n’a été trouvée, ou en tous les cas rendue officielle, d’un lien entre l’Irak et el-Qaëda. Même si certains terroristes ont pu trouver refuge en Irak, il ne faut pas mélanger les sujets. L’objectif prioritaire de l’action de la communauté internationale, s’agissant de l’Irak, doit être le désarmement. En revanche, on ne peut exclure que des groupes terroristes n’utilisent l’affaire irakienne comme prétexte à de nouvelles actions et comme argument de propagande.    haut
 
Jacques Chirac à Alexandrie, 1ère étape de sa tournée au Proche-Orient
 
publié par Reuters le 16 octobre 2002
Jacques Chirac est arrivé mercredi dans la ville égyptienne d'Alexandrie, première étape d'une tournée de cinq jours au Proche-Orient qui le mènera également au Liban, en Syrie et en Jordanie. Le président français, qui est accompagné de son épouse et d'une importante délégation, devait s'entretenir avec Hosni Moubarak au palais de Montaza avant de participer aux côtés du raïs à l'inauguration de la nouvelle bibliothèque d'Alexandrie, la "Biblioteca Alexandrina". Cet édifice futuriste au coût pharaonique (212 millions de dollars) ressuscite la bibilothèque construite entre 295 et 290 avant l'ère chrétienne sous la dynastie des Ptolémées pour "rassembler les livres de tous les peuples de la Terre". Projet né à la fin des années 70 à l'université d'Alexandrie, la "Biblioteca Alexandrina" dispose d'une salle de lecture de 38.000 m2, la plus grande au monde, et compte abriter à terme cinq millions d'ouvrages. La première pierre en fut posée en juin 1988 par Hosni Moubarak. Sa construction, parrainée par l'Unesco, a duré de 1995 à 2001. Son inauguration, prévue initialement en avril dernier, avait été reportée par le président égyptien en raison des tensions au Proche-Orient. Avec la "Biblioteca Alexandrina", les autorités égyptiennes espèrent raviver le phare intellectuel de la Méditerranée que fut Alexandrie, cité fondée en -332 par Alexandre le Grand et aujourd'hui premier port d'Egypte avec cinq millions d'habitants.    haut
 
Aram Ier demande la reconnaissance du génocide arménien par tous les pays francophones

paru dans l'Orient-le Jour le 14 octobre 2002 

Sous le titre "La francophonie, un engagement pour les droits de l’homme", le catholicos Aram Ier publie une déclaration saluant le Sommet de la francophonie et invitant ses membres à reconnaître, comme la France l’a fait, la réalité du génocide arménien. Affirmant que, pour lui, la francophonie n’est pas simplement "une structure de nature politique ou économique", mais "une mission (...) une vocation (...) et un engagement pour la justice, la paix,la réconciliation entre les peuples, les nations et les Etats", Aram Ier souligne justement que "le génocide n’est pas une question d’ordre politique, mais une question humaine et morale". 
De ce fait, le catholicos demande la reconnaissance, par l’ensemble des pays francophones, de la réalité du génocide arménien, affirmant : "L’indifférence et le silence encouragent la continuation de ces crimes contre l’humanité. L’immunité des génocides pave la voie à de nouvelles atrocités, à de nouveaux génocides. La condamnation, ou la reconnaissance, des génocides n’est pas un acte politique, mais un acte essentiellement humain basé sur les principes de morale et de droit international. La vie est un don de Dieu ; nul ne peut attenter à la vie de son semblable ; nulle nation ne peut ignorer la vie et la dignité d’une autre nation. Dans ce monde mondialisé, la sécurité, la justice, la paix au sein d’une nation ou même d’une région appartiennent à tout le monde ; par conséquent, elles sont la responsabilité de la communauté internationale. Oui, la francophonie est aussi un engagement pour les droits de l’homme. La France en a donné l’exemple, comme l’ont fait le Liban et bien d’autres pays. Il faut espérer que les autres membres de la francophonie feront de même."    haut

 
La richesse des différences
 
par CARLOS GHOSN, publié dans l'Orient-le Jour le 9 octobre 2002 
L'auteur est président-directeur général de Nissan Motor Co Limited
Le XXIe siècle sera le siècle des brassages : brassage des cultures et des idées, brassage des expériences, des technologies et des systèmes pour davantage de création de valeur. C’est un siècle marqué par la globalisation, la multiplication des échanges, l’explosion des moyens et des capacités de communication, la constitution de nouveaux groupes d’intérêts, la disparition de frontières, mais toujours le rattachement des hommes à travers leur langue comme support d’identification. Ces brassages sont déjà une réalité pour nombre d’entre nous, et ici au Liban tout particulièrement. Ils conduisent à la coexistence des langues et des approches, entre des femmes et des hommes issus de cultures, d’histoires ou de sensibilités différentes. C’est une richesse qui se construit ainsi, et pourtant il n’est pas toujours aisé de trouver le moyen de vivre et de travailler ensemble, ou encore d’entreprendre dans des contextes mixtes, métissés et donc complexes. Il est plus facile de vivre avec des gens qui sont pareils que vous que de côtoyer des personnes différentes.
Dans les entreprises, nous observons que celles et ceux qui sont amenés à travailler dans un de ces ensembles qu’on appelle fusion, alliance ou qui participent à des collaborations ponctuelles, acquièrent un savoir-faire très précieux dans le management et l’organisation et sur le plan culturel. Ces compétences particulières seront de plus en plus sollicitées, dans l’avenir. Nous allons vers un monde professionnel où les gens prêts à travailler dans un milieu métissé, et capables de s’adapter et d’exploiter les différences, seront plus à même de faire face à la complexité des situations auxquelles ils seront confrontés. Dans ce contexte, la culture française, portée par la langue française qui est parlée dans plus de 55 pays francophones, a une place à part. Sa particularité est d’être à la fois une culture très forte, structurée, riche d’une longue histoire, et en même temps c’est une culture qui est ouverte et perméable aux influences extérieures et qui s’en nourrit. La confrontation à l’étrange ou l’étranger est toujours une expérience qui conduit à des remises en cause. C’est en cela qu’elle peut être vécue comme un danger, mais qu’elle est aussi source de développement et d’apprentissage. 
La grande richesse de la France et, au-delà, de la francophonie est de réussir à préserver un équilibre délicat entre une identité affirmée et singulière, défendue comme un atout par ceux qui s’en réclament, d’une part, et d’autre part, une adaptabilité et une grande capacité à intégrer dans ses pratiques et ses réflexions des apports étrangers. Certaines cultures se diluent dans le contact avec l’extérieur, voire même disparaissent ; d’autres se défendent des influences extérieures et s’en protègent avec plus ou moins de succès. La culture française, quant à elle, a la capacité d’absorber les différences et de les intégrer à sa culture. Elle a la modestie d’apprendre de l’extérieur, sans perdre pour autant son identité. La France sait conserver une culture que le monde lui envie, tout en continuant à la renforcer par son ouverture aux apports d’autres cultures. C’est ce que nous avons eu la chance d’expérimenter dans le cadre de l’alliance Renault-Nissan. C’est probablement un des facteurs qui expliquent les bons résultats de cette alliance dans un monde industriel où les rapprochements de ce type sont nombreux, mais pas toujours couronnés de succès. Dans notre alliance avec Renault, nous sommes deux constructeurs automobiles partenaires avec des identités de marques bien définies et très différentes, l’une française et l’autre japonaise.
Nous n’avons jamais eu l’intention de modifier ces identités, mais au contraire de tirer parti du meilleur de chacune, tout en nous efforçant d’y ajouter une culture de l’alliance. Nous voulons éviter à tout prix les identités floues. Bien au contraire, nous insistons pour qu’elles soient respectées et que dans chacune des deux entreprises, tous nos collaborateurs se sentent réellement chez eux. Ainsi l’identité de chaque marque est volontairement mise en avant, car elle est un des actifs majeurs de chaque entreprise. Elle est aussi à la base du sentiment d’appartenance à une entreprise. Elle est à la source de la motivation. En même temps, il est clair depuis le début, en 1999, que nous travaillons ensemble, pour créer des synergies et mettre en commun certaines activités non visibles par le client, avec un seul et même but : renforcer la performance. Jouer sur les identités différentes et en même temps parier sur la collaboration sont un facteur d’enrichissement supérieur à tout autre. C’est un défi. Le relever, sera probablement l’une des meilleures contributions que l’alliance entre ces deux constructeurs automobiles apportera à l’économie.
Certes, la coexistence est plus délicate à appréhender et plus subtile à manager, mais lorsque ça marche, ça marche très bien ! Le métissage, lorsqu’il fonctionne, représente un potentiel d’enrichissement culturel et économique extrêmement important à condition qu’il continue à être innovant. Une des conditions pour que ce métissage fonctionne c’est de ne pas penser et agir en termes de rapport de force. L’expérience a prouvé qu’il est beaucoup plus efficace de parler de partenariat, de synergie, de respect des identités. Cependant, il faut reconnaître que dans l’entreprise, la conception des relations repose presque exclusivement sur la notion de rapports de force. Et pourtant toute l’histoire nous enseigne qu’on crée de la richesse dans le respect des hommes, de leurs langues et de leurs cultures, que ce soit les cultures des pays ou les cultures des entreprises, et non en écrasant ou en dominant, en éliminant les identités des gens. En ramenant année après année de meilleures performances, nous démontrerons au sein de l’alliance qu’un système qui respecte les identités, les langues et vise au développement des synergies est vraiment l’un des seuls systèmes qui soit compatible avec le monde tel qu’il s’engage aujourd’hui : un monde de globalisation dans le respect des identités.    haut
 

Médias - La TV du Hezbollah lance un bulletin d’informations en français

paru dans l'Orient-le Jour le 14 octobre 2002 

La chaîne de télévision satellitaire du Hezbollah, al-Manar TV, a lancé au cours du week-end son premier bulletin d’informations en français, saluant à sa façon la tenue prochaine à Beyrouth du Sommet de la francophonie. Le bulletin quotidien est diffusé à 0h30, une heure choisie pour toucher, grâce au décalage horaire, la nombreuse communauté libanaise de l’Afrique francophone, en majorité de confession chiite. "Nous avons saisi l’occasion du sommet pour lancer ce bulletin. C’est une tentative de communiquer avec des gens qui n’ont pas accès à notre point de vue en arabe", a déclaré à l’AFP le directeur de l’information d’al-Manar, M. Hassan Fadlallah. "Outre ses émissions en arabe, al-Manar diffusait déjà des bulletins en anglais et projette des programmes en hébreu", a-t-il expliqué, soulignant que "les langues ne sont qu’un vecteur de communication et ne sont pas liées aux relations avec les Etats". Toutefois, a poursuivi M. Fadlallah, "nous avons toujours souhaité que la francophonie et la France jouent un rôle qui contrebalancent la politique américaine".
Le rédacteur en chef de ce bulletin francophone, Mohammed Nasser Fadel, lui-même né à Abidjan, souligne que "les Libanais de la diaspora ont un problème d’identité". "L’espoir, c’est que la perception par le public de notre information en langue française sera correcte", a-t-il poursuivi. Selon M. Fadlallah, le bulletin est conçu de manière à toucher aussi les publics francophones de France et d’Afrique du Nord, sans entrer dans des considérations de politique intérieure des pays concernés. Sur les grandes questions politiques dans le monde arabe, al-Manar rivalise en termes d’audience avec la chaîne privée qatarienne al-Jazira, a-t-il estimé. "En ce qui concerne notre relation à la langue française, elle n’est pas considérée comme un héritage du passé colonial" de la France au Liban, a indiqué M. Fadlallah, soulignant que sa chaîne allait couvrir en direct le Sommet de la francophonie du 18 au 20 octobre.    haut

 
Avantage au Liban dans ses conflits avec Israël, selon un officiel local
 
par EMILE KHOURY, publié dans l'Orient-le Jour le 15 octobre 2002 
En marge, et en complément, de l’affaire du Wazzani, un officiel avance qu’Israël s’est toujours trompé dans ses calculs par rapport au Liban. Qui, par contre, aurait selon lui toujours fait les choix qu’il faut. Suit un rappel du refus opposé pendant de longues années par l’occupant israélien à l’application de la 425. Résolution qu’il conseillait aux délégués libanais, pendant les sessions de négociations, d’oublier. En liant le retrait à une période probatoire durant laquelle les autorités libanaises devaient démontrer leurs capacités à maintenir l’ordre et le calme le long de la frontière. Le Liban rejetait évidemment de telles conditions et s’accrochait à la 425. Quand la résistance active a pris corps, portant des coups sévères à l’occupant, ce dernier a réagi durement, pendant des années. Le Sud, la Békaa-Ouest ont beaucoup souffert et consenti d’énormes sacrifices pour la cause de la libération. Mais finalement, les Israéliens n’ont plus pu supporter les pertes, en vies humaines ou en matériel, et ils ont envisagé de se retirer.
En se mettant toutefois en quête d’un scénario qui garantirait la sécurité de la Galilée. Il y a eu des divisions au sein d’Israël, où certains continuaient à affirmer qu’il ne fallait pas paraître se soumettre à la pression de la Résistance libanaise. Par crainte que cela ne constituât un précédent pour d’autres territoires arabes occupés et n’encourageât les Palestiniens à se soulever. Mais finalement, la nécessité d’un retrait s’est imposée. Israël a tenté de sauver la face en faisant soudain mine de se conformer à la légalité internationale en appliquant la 425. Et en rajoutant que le Liban était tenu de faire de même, c’est-à-dire de contrôler sa bordure frontalière, en faisant cesser les activités d’un mouvement de résistance qui n’avait plus lieu d’être. Mais le Liban a refusé de déployer son armée sur la ligne bleue et de neutraliser la Résistance tant qu’une portion de son territoire, à savoir Chebaa, restait sous occupation. Le Liban a encore été plus loin en proclamant que le calme frontalier ne serait garanti de son côté qu’après la conclusion d’une paix régionale globale équitable. Israël s’est donc retiré sans avoir obtenu les assurances de sécurité qu’il voulait. La Résistance libanaise a poursuivi ses opérations, à des degrés d’intensité variant suivant les circonstances.
Cet officiel affirme ensuite que le timing choisi par le pouvoir pour s’intéresser au Wazzani est tout à fait opportun. Car, estime-t-il, Israël a les pieds et les poings liés actuellement par les Américains. Qui lui interdisent toute réaction pouvant mener à la guerre tant qu’eux-mêmes n’en ont pas fini avec Saddam Hussein. C’est ainsi, ajoute ce responsable local, que Washington a obligé les Israéliens a lever le siège de la Moukataa de Arafat. De même, les Etats-Unis ne veulent pas que les Israéliens frappent les installations de pompage libanaises sur le Wazzani parce que la Résistance libanaise riposterait, sans doute en frappant en profondeur à l’intérieur du territoire israélien. Et l’on entrerait dans un cycle d’escalade explosif.
Il reste que la retenue est également requise du Liban. Cette source le reconnaît, en soutenant que Washington a pu, grâce à ses experts, s’assurer du bien-fondé de la position libanaise, mais n’en a pas moins prié Beyrouth de se contenter des travaux déjà effectués et de suspendre le reste du programme. Cependant, selon cet officiel, le Liban est résolu à ne pas transiger sur ses droits. Car il sait que les Américains ne permettront pas à Israël de bombarder les installations comme en 1965. Cependant, puisque l’on parle de calculs et de timings justes ou faux, il faut savoir si Israël n’attendra pas que les Américains en aient fini avec l’Irak pour frapper le Wazzani. Et pour rééditer la fable du loup et de l’agneau qui, justement, se passait au bord d’une rivière.    haut
 
Nouvelle spirale

par MICHEL SCHIFRES, publié dans le Figaro le 14 octobre 2002
Pour qui a accepté l'idée d'une guerre sans fin et sans scrupule menée par le terrorisme, le carnage de Bali n'est pas une surprise. Tout au plus peut-on noter qu'un nouveau symbole s'ajoute à la longue liste des assassins : l'Occident est désormais frappé partout, y compris en un endroit qu'il considérait comme un paradis et qu'il tenait pour une destination privilégiée de vacances. De la même manière, on ne peut qu'enregistrer l'entrée par le sang de l'Asie dans ce conflit. Cette région du monde, zone d'expansion de l'islam, comme l'Afrique, mêlant plus qu'ailleurs la modernité et l'archaïsme, est maintenant un lieu d'affrontement international comme un autre. Que Bali soit à majorité hindoue dans une Indonésie, qui est le premier pays musulman de la planète, ne change rien au constat : nulle part il n'y a de sanctuaire pour se protéger du terrorisme. Ces considérations nourriront, comme les fois précédentes, le procès-verbal dressé après chaque attentat. Elles témoignent surtout du sentiment d'impuissance face à la volonté d'agir par le crime émanant d'individus, de groupes ou d'une internationale terroriste.
Après tout, si la guerre d'Afghanistan a mis fin à un régime détestable, elle n'a pas décapité le réseau Al Qaida. Que les Américains aient prévenu de la longueur de l'épreuve n'atténue pas l'impression d'un demi-échec. De même, finalement, il importe peu de savoir si les assassins de Bali appartiennent directement à Al Qaida, sont inspirés par Ben Laden ou fascinés par les méthodes et l' "efficacité" de ce nouveau terrorisme. Le fait est là : l'incertitude et la dangerosité du monde s'accroissent chaque jour. Ce n'est évidemment pas une raison pour baisser les bras. Au contraire. Après la boucherie de Bali, ceux qui combattent le terrorisme doivent affirmer, plus que jamais, leur détermination. Le problème est que les questions touchant au terrorisme sont volontairement emmêlées par les principaux acteurs afin de renforcer leur démonstration.
Ainsi le terrorisme a-t-il tout intérêt à sataniser l'Occident pour trouver de nouveaux adeptes. Et, aussi détestable que soit le parallèle, l'Administration Bush va puiser dans la tuerie indonésienne de nouveaux arguments pour justifier sa croisade et tenter d'obtenir la pleine adhésion de ses alliés dans son combat contre le terrorisme, et donc, suivant sa logique, contre l'Irak. Il y a là une spirale où les règles et les principes des relations internationales risquent d'être emportés. Et où les réserves de certains, comme la France, seront plus délicates à exprimer. Elles paraissent pourtant d'autant plus pertinentes lorsqu'on apprend certaines hypothèses inquiétantes de l'équipe Bush. Ainsi, en cas de renversement de Saddam Hussein, les Etats-Unis envisageraient de demeurer plusieurs années en Irak et d'administrer directement le pays. C'est-à-dire, pour être clair, de se conduire en armée d'occupation et de réinventer la colonie. Peut-être ne s'agit-il là que d'un ballon d'essai destiné à tester un tel plan sur l'opinion américaine et internationale. En tout cas, on espère que Washington s'en tiendra là.    haut
 
L'autre Amérique
 
paru dans le Monde du 13 octobre 2002
La leçon s'adresse, peut-être involontairement, aux anti-Américains. Elle vise ceux d'entre eux qui "démonisent" en réduisant, en simplifiant, en gommant la pluralité et la diversité d'un pays comme les Etats-Unis. Car, en distinguant Jimmy Carter, vendredi 11 octobre, ce sont bien les Etats-Unis que le comité Nobel a décidé d'honorer. L'homme que le jury d'Oslo a choisi pour le Nobel de la paix 2002 incarne autant l'Amérique que George W. Bush. Il symbolise à merveille l'une des facettes de l'Amérique : l'engagement militant, la générosité, l'optimisme humaniste, l'ouverture à l'Autre - le contraire d'un hyper-patriotisme un tantinet paranoïaque, dont certains des tenants disent leur fierté de ne pas posséder de passeport et ignorent superbement une scène internationale à laquelle, jurent-ils, les Etats-Unis n'auraient pas à rendre de comptes. Le jugement que l'Histoire portera sur le mandat de Jimmy Carter à la Maison Blanche (1976-1980) peut être divers. Pour certains, il est l'homme dont les hésitations ont conduit à l'humiliation de l'Amérique en Iran ; celui dont la préoccupation pour les droits de l'homme a laissé le champ libre à l'expansionnisme soviétique ; le président qui a donné du pays une image de faiblesse, qu'il reviendra au flamboyant Ronald Reagan de corriger. Pour d'autres, il restera le bâtisseur de la paix israélo-égyptienne - qui a changé la face du Proche-Orient ; celui qui, réglant l'épineuse question du canal de Panama, a contribué à des relations plus confiantes avec le sud du continent. Ce n'est pas rien ; c'est même beaucoup.
Mais son action politique ne s'est pas arrêtée à sa sortie de la Maison Blanche. L'homme ne sera pas l'un de ses ex-présidents courant le cachet sur les circuits des conférences (façon George Bush père et Bill Clinton). Il va se battre pour la paix et le développement ; il va montrer l'importance que peut prendre une ONG dans la vie publique ; il va tenter de promouvoir une éthique du règlement des conflits par la négociation. Exaspérant d'angélisme et de bonne conscience ? Peut-être. Mais l'Amérique est bien là, aussi, dans cette part de rêve d'un monde moins cruel, dans la conviction que les problèmes ont des solutions, dans l'utopie entretenue que le meilleur de l'homme peut, parfois, prendre le dessus. Jimmy Carter ou le progressisme version baptiste. Il n'est pas indifférent que l'attribution du Nobel attire l'attention sur son opposition à la politique irakienne de George W. Bush. Mais elle manifeste aussi la pluralité d'une Amérique trop souvent caricaturée en Europe, et particulièrement en France. Parce que Jimmy Carter est très "américain", ce Nobel brouille l'image d'une Amérique en proie à une crise aiguë d'unilatéralisme belliqueux. Les Etats-Unis sont un lieu de pouvoirs - et de contre-pouvoirs ; un pays qui cultive institutionnellement la contradiction ; une nation qui hésite, débat et doute, irréductible à une administration ou à une politique. Jimmy Carter incarne une autre Amérique que l'officielle. Et cette Amérique-là méritait le Nobel de la paix.    haut
 
Etats-Unis : le péril vient de l'intérieur
Plutôt que d'attaquer l'Irak, Bush devrait prendre en compte le danger du terrorisme autochtone
 
par MICHAEL LIND, publié dans Libération le 15 octobre 2002
L'auteur est essayiste américain, chroniqueur de l'agence d'informations en ligne "The Globalist" [Traduit de l'anglais par Bérangère Erouart]
Selon l'administration Bush, le fait que des Etats-voyous tels que l'Irak, l'Iran et la Corée du Nord possèdent peut-être l'arme nucléaire, chimique et biologique, est le plus grand danger auquel l'humanité ait à faire face. Malheureusement, la réalité est tout autre. Ce sont en effet les guerres conventionnelles (qu'il s'agisse de guerres civiles ou de conflits internationaux) qui pèsent toujours le plus lourdement sur la scène politique mondiale. Ce n'est pas grâce aux armes de destruction massive que les Etats -­ y compris tyranniques ou expansionnistes ­- atteignent leurs objectifs militaires ou diplomatiques. Le vrai danger vient d'individus ou de petits groupes enflammés par une idéologie ou une religion : ceux-là, plus que n'importe quel dictateur, sont véritablement susceptibles d'utiliser des armes nucléaires ou bactériologiques à l'encontre d'un grand nombre de civils innocents. Plutôt que de se focaliser sur Saddam Hussein, dont le principal souci est de conserver le pouvoir, il serait plus censé de parer à l'éventuelle explosion d'une bombe atomique dans le métro new-yorkais, ou à la diffusion meurtrière d'un quelconque agent pathogène. Des individus comme Ted Kaczynski ­- surnommé Unabomber -­ et Timothy McVeigh (1), ou encore le tueur qui, à l'automne 2001, envoyait des lettres piégées à l'anthrax aux Etats-Unis (lequel n'a toujours pas été identifié), constituent une menace autrement plus redoutable.
Pour l'Amérique, le péril vient de l'intérieur, et non de l'étranger. En dehors d'Al-Qaeda, les Etats-unis doivent surtout se prémunir contre ces petits groupes autochtones comparables à la secte japonaise Aum Shinrikyo -­ celle-là même qui avait propagé du gaz sarin dans le métro de Tokyo. Les terroristes intérieurs, tel Kaczynski, sont tous des individus très éduqués. A l'instar de McVeigh et (comme on peut le supposer) du tueur à l'anthrax, ils ont généralement servi dans l'armée, ou dans le complexe militaro-industriel. En effet, les soldats, les scientifiques et les bureaucrates qui travaillent pour le compte des Etats-Unis, de la Russie ou de tout autre pays possédant des armes de destruction massive, ont nettement plus de chance d'avoir accès à cet arsenal que des terroristes issus de pays pauvres. Pour preuve, souvenez-vous simplement de l'échec essuyé par l'organisation d'Al-Qaeda cherchant à se procurer l'arme nucléaire, et de sa sinistre expérimentation artisanale sur un chien, empoisonné au gaz.
Jusqu'à présent, Al-Qaeda est la seule organisation terroriste internationale qui s'apparente en surface aux "petits" groupes terroristes locaux. Mais, en vérité, ainsi que l'ont souligné des analystes comme Peter Bergen, Al-Qaeda n'a rien d'une organisation terroriste classique. La majorité des mouvements militants qui font aujourd'hui du terrorisme leur arme de guerre, sont en effet des nationalistes qui revendiquent leurs propres Etats indépendants. Il se trouve que beaucoup d'entre eux (Palestiniens, Tchétchènes, Cashemiris, Ouïghours de Chine, et Moros des Philippines) sont musulmans. Pourtant, une chose est sûre : ces terroristes musulmans ne sont nullement comparables à ceux d'Al-Qaeda. Dans la plupart des cas, ce sont d'ailleurs les sécessionnistes ethniques ­- des mouvements nationalistes non musulmans (tels que les militants irlandais, basques, ou encore les Tamouls du Sri Lanka) -­ qui possèdent des factions terroristes. Il faut savoir distinguer les militants. Pourquoi cette distinction est-elle si importante ? Les mouvements indépendantistes nationaux cherchent en quelque sorte à effrayer ou à démoraliser les nations qui tiennent sous le joug tout ou partie de leur population. C'est vrai pour Israël, la Russie, l'Inde, la Chine, les Philippines, mais aussi pour la Grande-Bretagne et l'Espagne. Dans le même temps, la plupart de ces mouvements souhaitent que la communauté internationale accède à leur désir d'indépendance, et réclament une reconnaissance de l'ONU.
Certes, les terroristes qui opèrent à la lisière de ces mouvements nationalistes commettent parfois des crimes de masse. Mais il y a peu de chance pour que le leadership basque répande un jour une épidémie de variole mortelle en Espagne. Comme l'on voit mal les dirigeants de l'IRA encourager le lancement d'une bombe atomique sur Londres. La communauté internationale, dont ils quêtent la reconnaissance avec tant de ferveur, se retournerait alors contre eux. Par contraste, Al-Qaeda, n'a rien d'un mouvement nationaliste indépendant. C'est une alliance terroriste entre différentes nations musulmanes à laquelle adhèrent des musulmans de souche ou convertis, issus de pays tels que les Etats-Unis ou l'Angleterre. Ses objectifs dépassent largement la reconnaissance par l'ONU de tel ou tel Etat-nation. Al-Qaeda est engagée dans une guerre sainte. Et c'est parce qu'elle s'estime investie d'une mission divine qu'elle se montre aussi indifférente au sort des martyres kamikazes issus de ses propres rangs qu'à la mort de ceux qu'elle considère comme des infidèles.
Suite aux attaques du 11 septembre 2001 perpétrées par Al-Qaeda aux Etats-Unis, l'administration Bush a décidé de qualifier la menace terroriste acte de guerre. Ainsi, c'est en toute légitimité que le gouvernement américain a pu renverser le régime taliban en Afghanistan, qui servait de base stable à Al-Qaeda. Mais requalifier la guerre contre l'Irak ou d'autres Etats, de guerre contre le terrorisme, comme le font d'une façon si déterminée les stratèges de l'administration Bush, est une grave erreur. Si jamais l'Irak, la Syrie ou l'Iran devaient détenir des armes de destruction massive, ils ne seraient pas plus disposés à les vendre, que ne le sont par exemple la Chine, l'Inde ou le Pakistan. Et ne seraient pas davantage enclins à diriger cette force de frappe -­ ouvertement ou en sous-main -­ contre l'Amérique et ses alliés. Le fait d'envahir et d'occuper l'Irak, l'Iran, la Syrie ou tout "Etat- voyou", ne servirait donc pas à arrêter de futurs McVeigh, Kaczynski ou autres tueurs à l'anthrax. Pour se préserver de la menace terroriste qui guette le peuple américain, il ne suffit pas d'envoyer des bombes B2 sur tel ou tel pays lointain. Après tout, les réserves d'armes nucléaires, chimiques, ou d'agents pathogènes le plus à la portée d'un maniaque isolé ou d'une secte terroriste ne se trouvent pas à l'étranger.
Le fait que l'administration Bush n'accepte de débattre des menaces que sous le seul angle militaire, nous ramène au vieil adage selon lequel "quand on n'a qu'un marteau, tout ressemble à un clou". Le marteau du géant américain, ce sont ses usines d'armement, ses instituts de recherche scientifique, civils et militaires. C'est aussi l'influence considérable du milieu privé des affaires sur les industries spécialisées dans l'énergie nucléaire et la biotechnologie. Or, la vraie priorité n'est pas d'aller larguer des bombes sur tel ou tel pays du Moyen-Orient, mais de surveiller au plus près ces secteurs de pointe (et quiconque se trouve de près ou de loin en rapport avec eux), tant aux Etats-Unis qu'en Europe, en Russie, au Japon, en Chine, en Inde, ou dans toute autre nation disposant d'une technologie similaire. Généralement, l'hystérie de la guerre conduit les chefs d'Etat et les politiciens à exagérer les menaces émanant de leurs propres territoires. Aux Etats-Unis, le "combat contre la terreur" produit exactement l'effet inverse. D'une part, les dirigeants américains amplifient la menace extérieure ; d'autre part, ils continuent à ignorer les risques posés par le terrorisme national. Renverser Saddam Hussein pourrait ou pourrait ne pas être une bonne idée. Mais ce n'est en aucun cas une solution pour déjouer la prochaine attaque terroriste sur le sol américain.
(1) Theodore Kaczynski envoyait des colis piégés. En dix-huit ans, il a fait 3 morts et 18 blessés avant d'être dénoncé par son propre frère en 1996. Timothy Mc Veigh est l'auteur de l'attentat d'Oklahoma City, qui avait fait 168 morts en 1995.    haut 
 
Le "non" des Eglises à la guerre en Irak
 
par HENRI TINCQ, publié dans le Monde du 15 octobre 2002
Avant et pendant la guerre du Golfe, les Eglises avaient déjà exprimé leur répugnance pour ce conflit armé, en multipliant les déclarations, les veillées de prière, les jours de jeûne, les messages à George Bush père et à Saddam Hussein. Du premier jour de l'invasion irakienne du Koweït, en août 1990, jusqu'aux attaques de missiles sur Bagdad, en janvier 1991, le pape s'était prononcé à une cinquantaine de reprises contre l'usage de la force militaire. A la surprise des dirigeants américains et européens, il s'était désolidarisé de la coalition occidentale contre Bagdad. Les Eglises protestantes des Etats-Unis avaient fait pression sur leur administration pour qu'elle use de tous les moyens disponibles - sanctions économiques, pressions diplomatiques - afin de faire céder l'Irak et d'éviter le recours aux armes.
Onze ans après, presque toutes les Eglises des Etats-Unis, de Grande-Bretagne, d'Europe et du Proche-Orient, toutes confessions confondues, font à nouveau bloc contre la politique de Washington. Elles multiplient les avertissements quant aux conséquences matérielles et humaines, par avance jugées catastrophiques, d'une intervention militaire en Irak. Si elles n'ont jamais eu le moindre élan de sympathie pour le régime de Saddam Hussein (à l'exception de minorités chrétiennes contrôlées et manipulées au Proche-Orient), elles ont lutté avec constance contre l'embargo qui isole et martyrise des populations civiles. Aujourd'hui, elles estiment que les critères de la "guerre juste" ne sont pas réunis, que le concept de guerre préventive développé par George W. Bush est un coup porté au droit international et que les pertes qui suivraient une intervention américaine préluderaient à une déflagration, aux conséquences imprévisibles, entre le monde occidental, à large majorité chrétienne, et toute l'aire arabo-musulmane.
Depuis le XIIIe siècle, notamment depuis Thomas d'Aquin, qui l'a formalisé, le concept de "guerre juste" est défendu par toute la tradition chrétienne. Le recours aux armes n'est légitime que s'il est une réponse à une agression, un moyen de rétablir un ordre international violé, et s'il y a "proportionnalité" entre les forces engagées, les dommages prévisibles et les injustices à réparer. La guerre en Afghanistan, suivant les attentats du 11 septembre sur le sol américain, avait soulevé des oppositions, mais, pour le Vatican comme pour la grande majorité des Eglises protestantes, anglicane et orthodoxes à travers le monde, elle répondait largement aux critères de la "guerre juste".
L'actuelle menace de guerre en Irak n'obéit pas du tout aux mêmes critères. La guerre contre l' "axe du mal" est loin d'avoir convaincu des Eglises qui fondent la sécurité internationale d'abord sur le respect des procédures, de la justice économique, des droits des populations, de la dignité humaine. Le Conseil national des Eglises aux Etats-Unis - qui réunit une cinquantaine de dénominations, méthodiste, presbytérienne, luthérienne, baptiste, etc. - a écrit à plusieurs reprises à M. Bush pour dire que "l'usage préventif et unilatéral de la force militaire n'a aucune légitimité morale". Et qu'une intervention militaire en Irak, même sous le couvert de l'ONU, offrirait au monde "un modèle d'agression susceptible d'encourager d'autres nations à attaquer des voisins qui les menacent".
Un antécédent périlleux
Le Conseil œcuménique des Eglises (Genève), la Communion anglicane (Londres), le Vatican déclinent les mêmes arguments. Pasquale Borgomeo, l'une des voix les plus autorisées dans l'entourage du pape, a déclaré le 1er octobre que "la doctrine de l'attaque préventive" est "non seulement une blessure portée au droit international, un coup donné à la crédibilité des Etats-Unis, mais aussi, si elle est mise en application, un antécédent périlleux pour de futurs imitateurs". Autrement dit, renchérissent les dirigeants religieux américains, des relations pacifiques entre les peuples ne peuvent se construire que par des prises de décision "multilatérales", jamais par "les actions unilatérales d'une seule nation". Si les Eglises campent sur cette position, c'est aussi parce que, un an après le 11 septembre, la crainte d'un affrontement planétaire entre l'Occident et les pays d'islam ne leur est jamais apparue aussi manifeste. Une intervention en Irak provoquerait, selon elles, la "déstabilisation" de toute une région soumise depuis longtemps aux pires convulsions. Il s'ensuivrait, vient de déclarer le Conseil national des Eglises américaines, une aggravation du sentiment antiaméricain et antioccidental dans tout le Proche-Orient et le golfe Arabo-Persique.
Le désarroi des minorités chrétiennes dans les pays d'islam n'a jamais été aussi grand, au Pakistan, où des ONG d'obédience chrétienne sont prises pour cibles par des groupes terroristes, aussi bien que dans les territoires occupés de Palestine. Le cycle des attentats suicides et des représailles n'a fait qu'aggraver la montée des fondamentalismes et des fanatismes religieux dans toute la région. Dans les minorités chrétiennes les plus exposées comme dans les Eglises occidentales, monte la conviction que la guerre n'est pas la réponse la mieux adaptée au terrorisme. Il ne s'agit pas de transformer les Eglises en une "agence d'éthique internationale qui délivrerait des brevets à tel ou tel gouvernement", disait pendant la guerre en Afghanistan le cardinal Carlo-Maria Martini, alors archevêque de Milan. La mission de l'Eglise est de se placer sur un plan plus élevé, d' "aller aux sources des misères et des injustices internationales, qui constituent toujours les racines de la violence terroriste".    haut
 
"Oussama ben Laden est vivant et actif"
 
par JOSEPH LIMAGNE, publié dans Ouest-France le 15 octobre 2002

Antoine Basbous dirige, à Paris, l'Observatoire des pays arabes. Ce spécialiste du monde méditerranéen et du golfe Persique, qui vient de publier un livre sur l'Arabie saoudite (1), est persuadé que ben Laden est vivant et continue d'animer la mouvance d'Al-Qaida.

* Oussama ben Laden, qui se serait félicité des attentats commis au Yémen et au Koweït, est-il toujours en vie ?
J'en ai l'intime conviction. Lorsqu'il s'est exprimé à la télévision qatarie Al-Jazira, le 6 octobre, j'ai reconnu son souffle, son intonation, son discours. Jusqu'à preuve du contraire, il est non seulement vivant mais actif. Il inflige des pertes à ses adversaires.
* Pourquoi ne se montre-t-il pas ?
D'une part, il attend l'occasion de revendiquer une opération majeure. D'autre part, il ne tient pas à prendre le risque de l'image. S'il est blessé, un peu handicapé, comme on l'a dit, peut-être préfère-t-il être définitivement guéri avant de se montrer. Je n'ai pas d'information sur sa cachette. Mais cet homme connaît si bien les montagnes afghanes que c'est là qu'il se sent le plus en sécurité. Malgré les 25 millions de dollars qui ont été placés sur sa tête par les Américains, ses amis pachtounes de la frontière afghano-pakistanaise ne l'ont jamais trahi. Dans une ville, il serait facilement repérable et pourrait être dénoncé.
* Peut-on attribuer les divers attentats récents à la seule Al-Qaida ?
Ce n'est pas une organisation pyramidale et structurée, surtout depuis la destruction de son sanctuaire afghan. Il faut y voir des filiales, qui se rattachent doctrinalement à Al-Qaida, qui peuvent s'inspirer d'une apparition ou d'un communiqué de ben Laden pour passer à l'acte. C'est ainsi que l'attentat du Koweït est intervenu quelques jours après l'intervention télévisée de ben Laden et de l'Egyptien Ayman Al-Zawahri.
* La Jemaah Islamiah indonésienne est-elle une de ces filiales ?
Elle fait partie de la même mouvance, qui s'inspire de la matrice wahhabite (Islam saoudien), qui déteste l'Occident, qui est passée par l'Afghanistan et les camps de ben Laden, qui reçoit ­ ou a reçu ­ un financement public ou privé saoudien. Pour ces groupes, les touristes, qui sont une cible facile, mènent une vie dissolue. Ils écoutent de la musique, dansent, consomment de l'alcool, se dévêtent sur la plage, dans la mixité, tout cela étant contraire aux enseignements du wahhabisme.
* Faut-il s'attendre à une généralisation du risque terroriste n'importe où dans le monde ?
La globalisation de la menace est déjà une réalité. Il est aujourd'hui plus difficile de toucher les territoires américain et européen à cause du renforcement des mesures de sécurité. C'est pourquoi sont privilégiées des cibles plus faciles à atteindre, comme un pétrolier ou des touristes à Bali. Les cibles futures seront déterminées par ce même critère de facilité.
* Quel est le but de ces attentats ?
Ben Laden a une vision binaire : le bien et le mal, l'Occident et l'Islam. Il veut devenir le chef des musulmans, le calife, pour mobiliser tout le potentiel islamique contre l'Occident impie, mené par les Etats-Unis. Les gouvernements des pays musulmans qui n'appliquent pas la loi islamique sont considérés comme des hérétiques, des agents de l'Occident. La semaine dernière, ben Laden a appelé les Pakistanais à éliminer le président Pervez Musharraf et à soutenir les mouvements islamistes.
* La volonté américaine d'en finir avec l'Irak est-elle compatible avec l'efficacité de la lutte antiterroriste ?
Washington a compris que le mal vient de l'Arabie saoudite. Elle s'est servie de sa richesse pétrolière pour exporter le wahhabisme. Mais avant d'engager le divorce, il faut s'assurer d'autres sources d'approvisionnement en énergie. L'Amérique donc saisit l'occasion du 11 septembre pour tenter de chasser Saddam Hussein, d'installer un gouvernement ami à Bagdad et d'exploiter le potentiel pétrolier irakien. Ensuite seulement, Washington se retournera contre l'Arabie saoudite, qui est la matrice de l'islamisme international. Dans la logique américaine, cela s'inscrit dans une continuité.
(1) L'Arabie saoudite en question, Editions Perrin    haut
 
Liban-Syrie - Changement dans la continuité, du côté des officiers traitants
Spéculations fébriles sur la portée de la décision syrienne
 
par PHILIPPE ABI-AKL, publié dans l'Orient-le Jour le 15 octobre 2002
Titulaire d’un doctorat, le colonel Rustom Ghazalé a pris samedi en charge ses fonctions de chef des services de renseignements syriens au Liban. Un label synonyme d’officier traitant, sur place même, du dossier libanais, notamment dans son volet politique. Le colonel remplace, comme on sait, le général Ghazi Kanaan. Qui, au bout de vingt ans à ce poste de haute confiance, a été promu chef du département de la sûreté politique syrienne. Cette instance, qui est l’un des quatre piliers de la sécurité syrienne entendue à son sens large, s’occupe d’affaires sensibles. Comme les relations avec la Turquie. La sûreté politique (dont Kanaan était du reste l’un des consultants), avait réussi à désamorcer il y a quatre ans la crise articulée autour des reproches d’Ankara sur un présumé soutien syrien à Öçalan, le rebelle kurde, et à son PKK. Aujourd’hui, au Liban, un question fleurit sur toutes les lèvres : faut-il voir, dans l’initiative syrienne, un changement de ligne, ou une simple mesure de double promotion personnelle méritée ? Des sources informées répondent en privilégiant la deuxième hypothèse. D’autant, font-elles valoir, que la Syrie est depuis quelque temps déjà le théâtre d’un vaste mouvement de nominations ou de permutations, notamment au niveau des postes-clés. Ce qui s’explique largement par le fait que l’ancienne garde, qui a servi pratiquement depuis l’avènement du Baas dans les années soixante, ou au moins depuis l’arrivée au pouvoir de Hafez el-Assad au début des années soixante-dix, aspire à faire valoir ses droits à la retraite. Parallèlement, il faut bien activer le tableau d’avancement et récompenser par une promotion les cadres qui, comme Kanaan, ont loyalement servi à un même poste pendant vingt ans ou plus.
Mais ces mêmes sources avouent, implicitement, qu’à Damas, on avait à l’origine sa petite idée derrière la tête. C’est-à-dire qu’au départ on avait songé, et on l’aurait même nommée sur une ordonnance, à une personnalité militaire de haut rang, venant de la capitale syrienne, sans liens antérieurs avec le dossier libanais. Les événements s’étant précipités dans la région comme localement, on se serait ravisé, pour garder ce dossier en mains sûres, dûment expérimentées. Le choix ne pouvait donc tomber que sur le colonel Ghazalé, qui était jusqu’alors le premier assistant, en tant que chef du team d’observateurs syriens, du général Kanaan. Il reste que, selon des professionnels du cru, le plus intéressant dans cet épisode c’est peut-être son timing. Ces sources veulent y voir en effet un signe en rapport avec l’évolution du climat intérieur. Considéré bien évidemment sous l’angle crucial d’une situation régionalo-mondiale, marquée par les menaces de frappe US en Irak, par la recrudescence de l’activisme islamiste dit terroriste dans le Golfe ou à Bali, et par les développements de la guerre israélo-palestinienne. Mais ces mêmes politiciens se hâtent de rappeler que cela fait plusieurs mois qu’on évoque le départ du général Kanaan. On s’en était même lassé. Au point qu’un ministre, interrogé il y a à peine deux semaines à ce propos par un député, lui avait soufflé : "Ce sont des bruits anciens, que l’opposition fait courir, pour continuer à se bercer de rêves et d’illusions. J’ai la certitude que le général Kanaan reste jusqu’à la fin de l’année, et peut-être même jusqu’à la fin du mandat du président Lahoud." Cet extralucide n’a pas eu la chance des astrologues de fin décembre, qui ont un peu de temps devant eux avant que les faits ne les démentent après les fêtes. Presque au moment où il rendait son brillant verdict, l’on apprenait le changement à la tête des SR syriens au Liban. Un remplacement opéré dans une parfaite discrétion technique : pas plus que les autorités locales, le malheureux ministre cité, qui se pousse volontiers du col dans les salons en raison des ses excellentes relations syriennes, n’en avait été prévenu.
Cependant, ce ministre semble avoir raison sur un point précis : l’opposition ne peut pas trop rêver. En effet, quand un premier adjoint succède à un titulaire, il y a fort à parier que la même ligne continuera à être suivie. De plus, un politicien du cru affirme à qui veut l’entendre que le général Kanaan lui a confié qu’à Damas il continuera à s’intéresser au dossier libanais, auquel d’ailleurs son nouveau poste ne peut pas être totalement étranger. Selon ce politicien, ce serait d’ailleurs là le vœu du président Bachar el-Assad. Et d’ajouter que la Syrie continue à estimer que c’est l’Est qui lui porte de l’hostilité et non l’inverse. Donc qu’elle n’est pas disposée à modifier ses positions, ou ses options de base au Liban. Du moins pour le moment, dans la phase d’attentisme qui précède une éventuelle frappe US en Irak. Cela étant, le même professionnel pense que la Syrie, trop occupée ailleurs, va moins se soucier des détails de la scène libanaise, et va réduire ses quotas d’arbitrage dans les conflits intérieurs. D’où sans doute une mise en relief accentuée du rôle d’orientation générale qui semble de nouveau dévolu au vice-président syrien, M. Abdel Halim Khaddam. Cependant, certains loyalistes du Rassemblement parlementaire de concertation estiment que les tensions vont s’apaiser. A leur avis, la Syrie a voulu faire un geste symbolique de changement vers l’ouverture et le dialogue avec tous, à la veille du Sommet de la francophonie que le Liban accueille.    haut
 
Le Liban a la présidence du G24
Institutions - Beyrouth souhaite renforcer le rôle du groupe
 
par SIBYLLE RIZK, publié dans l'Orient-le Jour le 4 octobre 2002
Le Liban a pris la semaine dernière la présidence du G24, à l’occasion de la réunion biannuelle du groupe qui s’est tenue à Washington, en marge des réunions du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale. Le G24, une organisation qui regroupe 24 pays en voie de développement, est une émanation du G77, rassemblement des pays non alignés à l’époque de la guerre froide. Son objectif est de contrebalancer les positions du G7 qui réunit les sept pays les plus industrialisés de la planète et de présenter des propositions au nom des pays du Sud. Le G24 représente huit pays de chacun des trois continents suivants : Afrique, Asie, Amérique latine. Il s’agit des Philippines, de l’Inde, du Pakistan, du Sri Lanka, de la Syrie, du Liban, de l’Arabie saoudite, de l’Iran, de l’Egypte, de la Côte d’Ivoire, du Gabon, de l’Afrique du Sud, du Congo, du Nigeria, de l’Algérie, du Maroc, de Trinidad et Tobago, du Venezuela, du Brésil, de l’Argentine, de la Colombie, du Mexique, du Pérou et du Chili.
Les membres du G24 se réunissent au niveau ministériel deux fois par an juste avant les sessions semestrielles de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international. Le Liban a pris la présidence du groupe pour un an. Il succède au Nigeria. La passation des pouvoirs a eu lieu en présence du ministre des Finances, Fouad Siniora, et du directeur général du ministère, Alain Bifani. A cette occasion, Fouad Siniora a déclaré qu’il souhaitait mettre à profit la présidence libanaise pour développer le rôle du G24. La voix de cette instance est rarement entendue sur la scène internationale et elle fait en tout cas rarement le poids face au G7 qui regroupe les pays les plus industrialisés. Cela s’explique par la disparité des pays représentés et la variété des revendications de ses membres. Certains ont surtout des problèmes urgents de santé publique comme le sida, d’autres souffrent de la famine, tandis que les troisièmes réclament un allègement de leur dette publique.
Le communiqué final
Le communiqué final qui a clôturé les travaux du G24 sur les affaires monétaires internationales et le développement reflète la variété des revendications des pays en voie de développement. Mais il montre aussi clairement comment la position du G24 diffère de celle des grandes institutions dominées par les pays industrialisés et correspond davantage aux préoccupations des pays du Sud. Les ministres y déclarent par exemple leur inquiétude concernant la détérioration de l’économie mondiale et les risques encourus en matière de disponibilité des crédits. Ils se disent particulièrement préoccupés par "le raidissement des conditions de financement pour les marchés émergents qui ont contribué à détériorer la situation économique, en particulier dans plusieurs pays d’Amérique latine". Le communiqué final de la réunion ministérielle du G24 souligne que les difficultés des pays en développement sont accentuées par la "persistance de pratiques protectionnistes dans les pays industrialisés dans des secteurs tels que le textile, l’acier, l’agriculture (y compris les subventions à l’élevage) et le recours intensif aux mesures antidumping face à des concurrents plus compétitifs". 
Autre exemple, en matière de commerce, le G24 réaffirme son engagement en faveur de la libéralisation des échanges, mais il ajoute une condition : que ce processus soit graduel et qu’il s’intègre dans un programme plus global de développement. Malgré les difficultés, le G24 pourrait faire entendre sa voix davantage. C’est en tout cas ce que pense la partie libanaise, qui espère œuvrer dans cette direction pendant l’année au cours de laquelle elle assure la présidence du groupe. "Il est important de se rendre compte que notre groupe peut jouer un rôle plus important", a notamment déclaré Alain Bifani lors des réunions de Washington. Le G24 est en effet le seul forum regroupant des pays en voie de développement qui a un contact avec le FMI et la Banque mondiale. "Ces deux institutions ne demandent pas mieux que de renforcer leurs relations avec nous", précise-t-il. Une première piste de travail proposée consiste à nouer des liens avec les directeurs exécutifs représentants les Etats membres du FMI. Ces derniers peuvent servir de relais aux pays en développement au sein du Fonds monétaire international. 
Une deuxième piste de travail, proposée par le Liban, porte sur une meilleur utilisation du programme de recherches dont dispose le G24. Les travaux de ce programme ont été présentés à Beyrouth en mars dernier, à l’occasion d’une conférence du groupe technique du G24. L’objectif est d’optimiser les études réalisées en choisissant des sujets qui intéressent les pays en développement et en utilisant leurs conclusions afin, par exemple, qu’elles servent de fondements aux propositions formulées par le G24 sur la scène internationale. En tant que président en exercice du G24, le Liban sera chargé d’organiser les deux prochaines réunions semestrielles du groupe. Elles se tiendront probablement à Washington, en marge de celles du FMI et de la Banque mondiale. Mais si l’idée de ces deux institutions de se réunir à Dubaï en avril prochain se concrétise, le G24 pourrait être accueilli à Beyrouth.    haut
 
Forum - A la Maison de l’Onu, rencontre entre Boutros-Ghali et des jeunes
Le dialogue francophone se transforme en débat sur la situation des libertés au Liban

par PATRICIA KHODER, publié dans l'Orient-le Jour le 14 octobre 2002 

La liberté et la démocratie se portent mal au Liban. Et les jeunes des écoles des Saints-Cœurs l’ont crié haut et fort hier devant le secrétaire général de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF), Boutros Boutros-Ghali. C’est sur le thème "Les jeunes ont la parole", initiative prise par l’association des anciens des Saints-Cœurs et soutenue par l’Agence intergouvernementale de la francophonie (AIF), qu’un débat a rassemblé à la Maison des Nations unies, place Riad el-Solh, des jeunes âgés de 15 à 19 ans et des responsables francophones libanais et étrangers. Officiellement, les jeunes étaient au nombre de 128, le même chiffre que celui de nos parlementaires siégeant place de l’Etoile, mais officieusement ils étaient beaucoup plus nombreux, venus avec leurs professeurs et leurs supérieurs des 17 collèges des Saints-Cœurs présents sur tout le territoire libanais. Et ils s’étaient bien préparés pour poser dix questions relatives à la francophonie et donner sept propositions aux francophones qui les écoutaient.
Des questions et des propositions basées sur une enquête effectuée auprès des jeunes élèves des collèges des Saints-Cœurs. Une enquête qui montre que 24,6 % des jeunes interrogés attendent de la francophonie "un appui politique pour la liberté et l’indépendance". Cette requête occupe la première place d’une liste de dix-sept propositions. C’est dire que le ton avait déjà été donné. Hormis les jeunes, en majorité des filles coiffées, maquillées et habillées pour l’occasion, qui se sont relayés pour poser des questions et présenter des propositions, on comptait, à la tribune, M. Boutros-Ghali, les ministres Marwan Hamadé et Ghassan Salamé, représentant respectivement le président de la République et le chef du gouvernement, M. Roger Dehaybe, administrateur général de l’Agence intergouvernementale de la francophonie (AIF), M. Denis Gervais, délégué général du Québec en France, M. Eric Pinon, du ministère français des Affaires étrangères, et M. Paul Ismaël Ouedraogo, ancien ministre burkinabé et secrétaire général de la Commission de la francophonie pour la préparation du prochain sommet qui se tiendra à Ouagadougou.
Mme Mervat Tallawy, secrétaire générale adjointe des Nations unies et secrétaire exécutive de l’Escwa, le sociologue Abdo Kahi, l’économiste Kamal Hamdane et le PDG d’an-Nahar, Gebrane Tuéni, étaient également présents à la tribune. La psychanalyste et ethnologue Viviane Germanos Ghazali, qui avait préparé, décrypté et commenté l’enquête effectuée auprès des adolescents, a merveilleusement rempli son rôle de modérateur. Prenant la parole, Mme Tallawy a souhaité la bienvenue à M. Boutros-Ghali, "l’homme qui était un jour maître des lieux (des Nations unies) et qui, pour essayer d’établir une paix dans toutes les perspectives politiques, économiques et sociales, a lancé deux visions clefs dans l’histoire moderne des nations : l’Agenda pour la paix (1992) et l’Agenda pour le développement (1994)". Elle a souhaité que "le Sommet de la francophonie puisse pousser le monde vers la promotion de la paix, qui est devenue un besoin urgent pour tous les pays du monde et particulièrement pour les peuples de notre région".
S’adressant aux jeunes, M. Boutros-Ghali a relevé que "toutes les conférences, tous les programmes, tous les slogans resteront vains si la francophonie n’a pas l’assurance qu’elle est, d’ores et déjà, portée par les jeunes générations ; c’est vous qui incarnez l’avenir de la francophonie". "La francophonie n’est pas seulement l’affaire des gouvernements, des diplomates et des experts, elle est aussi et surtout l’affaire de ceux qui la vivent au quotidien, sur le terrain, l’affaire des citoyens que vous vous apprêtez à devenir", a-t-il dit. Et le secrétaire général de l’OIF de poursuivre : "La francophonie incarne une volonté : celle de ne jamais abdiquer, ne jamais abdiquer devant l’accroissement de la misère et des inégalités dans le monde et devant le long et difficile chemin qui conduit à la démocratie, à l’Etat de droit, aux droits de l’homme, au nom de la liberté." Dix élèves du collège des Saints-Cœurs se sont ensuite relayés à la tribune pour poser leurs questions. Que fait la francophonie pour contrer la mondialisation, pour sauvegarder le patrimoine et l’identité francophone, pour faire face à la progression de la langue anglaise ?
Quel est le rôle de l’OIF dans le règlement des conflits mondiaux, dans la promotion de la femme, dans l’échange entre jeunes de la planète francophone ? Ce sont les hôtes du Liban qui ont expliqué aux élèves venus des 17 collèges des Sacrés-Cœurs le rôle joué par la planète francophone dans ces divers domaines. Soulignant que l’OIF intervient politiquement depuis le sommet de Hanoi (1997) dans plusieurs zones du monde, M. Boutros-Ghali a relevé que l’organisation a déjà surveillé le bon déroulement des élections dans divers pays de la planète francophone. Les jeunes ont également demandé quel rôle le Liban devrait jouer dans l’OIF, comment sa société pluraliste peut contribuer au dialogue des cultures. M. Salamé a pris la parole pour indiquer que bien avant le 11 septembre, le Liban avait été critiqué pour le choix du thème du sommet. Il a évoqué les événements du Liban, notant que le pays avait payé un lourd tribut quand le dialogue avait été rompu. Une rupture qui a coûté 130.000 vies.
"Vivre dans un pays privé d’autonomie"
Et puis, les jeunes se sont penchés sur les valeurs francophones, celles qui portent en elles la justice, l’Etat de droit, la démocratie, les droits de l’homme. Il a été question des rapports d’Amnesty international et de Human Rights Watch sur le Liban, la rafle du 7 août 2001 et d’autres exactions encore. Et ce sont les Libanais à la tribune, certes plus versés dans le sujet relatif aux atteintes aux libertés et à la démocratie, plutôt que MM. Boutros-Ghali, Dehaybe, Gervais et Pinon, qui ont pris la parole. M. Tuéni a souligné la nuance entre indépendance et souveraineté, M. Hamadé, représentant le président la République, a relevé que malgré tout, le Liban reste plus libre et plus démocratique que les autres pays de la région. Ensuite sept propositions pour le Liban ont été présentées à la tribune. Elles sont relatives notamment à un partenariat entre les écoles francophones, aux aides que la planète francophone devrait accorder aux étudiants, à la sauvegarde du patrimoine, au développement des régions ainsi qu’à la subvention et à la création d’une chaîne de télévision francophone.
Avant de présenter l’une des propositions, une jeune fille s’est adressée à l’assistance pour rappeler l’histoire récente du Liban "quand les francophones ont été traités d’isolationnistes et mis au ban de la société alors que la France les a délaissés au profit d’autres priorités. Actuellement, ce sont ces mêmes francophones qui voient leurs pouvoirs politique, économique et social réduits", a-t-elle dit, confondant probablement les francophones avec la communauté chrétienne qui parle français grâce aux écoles missionnaires depuis plus de 150 ans, bien avant le Mandat français (1920-1943). C’est devant l’insistance des élèves présents hier qu’un débat a été institué, les questions-réponses et les propositions ayant pris plus de temps que prévu. Grâce au concours de M. Boutros-Ghali, dix minutes supplémentaires ont été accordées aux jeunes, qui ont tout simplement voulu présenter aux délégués francophones les problèmes internes du Liban, "un pays, selon eux, privé d’autonomie".
Des jeunes aux horizons bouchés, qui ont peur d’être "confrontés dans quelques années au chômage" et qui veulent quitter le Liban, "non seulement pour chercher un emploi, mais pour trouver un pays où leurs droits seront respectés et où ils vivront librement". Agés de 15 à 19 ans, ils "ne sentent plus que le pays leur appartient" et ils le crient haut et fort. Ils contestent les propos des officiels libanais présents. "Ce n’est pas la rupture du dialogue entre Libanais qui nous a coûté 130.000 vies car le Liban n’a pas connu de guerre civile, c’était la guerre des autres sur notre territoire", lance par exemple une jeune fille répondant à l’intervention de M. Salamé. Tentant de nouer le dialogue avec un jeune qui affirmait avoir baissé les bras, M. Tuéni brandit le thème du sommet (dialogue des cultures) et s’exprime en langue arabe pour lui demander : "Le pays t’appartient ou non ?" La réponse vient toute simple : "Non !"
En aînés, le représentant du président de la République et le PDG d’an-Nahar décident alors de s’adresser aux jeunes. Ils parlent de leur propre fougue, il y a des d’années, disent qu’ils comprennent les jeunes, les accusent de ne pas connaître l’histoire ou encore les us et coutumes du pays. Ils citent en exemple les manifestations des années soixante ou encore la tradition de l’émigration chez les Libanais qui cherchent depuis toujours d’autres horizons pour faire leur vie. Dans la foulée, M. Hamadé indique qu’il est pour le vote des émigrés et relève encore que, de tout temps, au Liban, il y a eu "des excès, des poussées de fièvre des services de sécurité et de renseignements". C’est en chercheur que l’économiste Hamdane s’adresse à l’assistance. Il donne les résultats d’une étude récente : "85 % des jeunes diplômés au Liban sont confrontés au chômage." "Uniquement 600 000.Libanais ont quitté définitivement le pays entre 1975 et 2000", indique-t-il encore sans pour autant préciser, aux étrangers présents, que le Liban compte seulement trois millions et demi d’habitants.
Faut-il en vouloir aux jeunes d’avoir transformé un débat sur la francophonie en discussion sur les problèmes internes du Liban ? Faut-il leur en vouloir parce qu’ils appellent à la liberté d’expression et au respect des droits de l’homme dans un pays qui perd, de jour en jour, un peu plus de ce qui faisait sa particularité au Moyen-Orient ? Faut-il les blâmer s’ils ont remis sur le tapis la rafle du 7 août 2001 quand plus de 250 militants de l’opposition avaient été emprisonnés, s’ils sont passés à tabac à chaque manifestation estudiantine revendiquant le retrait syrien, la libération des prisonniers politiques, ou encore la réouverture d’une chaîne de télévision ? Le Liban, multiculturel et pluriconfessionnel, reçoit le IXe Sommet de la francophonie sur le thème "dialogue des cultures". Oui, le Liban avec ses chrétiens et ses musulmans, ses francophones, ses anglophones et ses arabophones, ses Beyrouthins et ses provinciaux peut donner l’exemple. Dommage, avant de recevoir les délégations étrangères, le pouvoir a peut-être sous-estimé l’impact de certains de ses actes. Et il est de ces erreurs impardonnables...    haut
 
Terreur à Bali, craintes en Europe
 
paru dans le Monde du 15 octobre 2002 

Au lendemain de l'attentat de Bali, le plus meurtrier depuis les attaques du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis, nombre de gouvernements disaient voir leurs craintes confirmées d'un regain d'activisme islamiste dans cette partie de l'Asie. Si le gouvernement indonésien ne pouvait encore, lundi 14 octobre, mettre une signature sur le carnage perpétré, samedi soir, dans l'île de Bali, l'hypothèse islamiste paraissait la plus probable. Plusieurs gouvernements voisins - à Singapour, aux Philippines, en Malaise, en Australie - pointaient dès dimanche une organisation islamiste locale, la Jemaah Islamiyah. Celle-ci aurait des liens avec la mouvance Al-Qaida du dissident saoudien Oussama Ben Laden. C'est aussi dans cette direction que se tournaient les Etats-Unis. Depuis plusieurs mois déjà, ils considèrent l'Indonésie et les Philippines comme le champ d'affrontement le plus probable avec Al-Qaida. L'explosion de la voiture piégée, samedi 12 octobre, vers 23 heures, près d'une boîte de nuit très fréquentée, dans la localité de Kuta, sur l'île de Bali, a fait, selon un bilan encore provisoire, 190 morts, quelque 300 blessés et des dizaines de disparus. Nombre des victimes sont des touristes, notamment australiens. L'attentat n'a pas été revendiqué. Venant après l'attaque contre un pétrolier français au large du Yémen et la mort d' un soldat américain au Koweït, il confirme la réalité de la menace terroriste. Les services antiterroristes européens sont sur leurs gardes. Ils redoutent notamment des attentats en France, en Belgique et en Allemagne.    haut

 

 

 
 
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