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PRESSE  RJLIBAN  N°73  du 9 octobre 2002  

                                       

  

Tribune - Libérez la justice !

 
par ALEXANDRE NAJJAR, publié dans l'Orient-le Jour le 8 octobre 2002
L'auteur est avocat à la cour, écrivain
Le spectacle auquel nous assistons aujourd’hui au Liban est affligeant : nos dirigeants semblent avoir oublié que la justice, quand elle est sélective, n’est plus la justice ; que la justice, quand elle devient instrument de vengeance, est la négation même de la justice. Alors, ils embastillent, ils musellent une chaîne de télévision qui employait des centaines de personnes et constituait l’un des fleurons de notre paysage audiovisuel, ils exhument des dossiers poussiéreux, fabriqués de toutes pièces, comme à l’ère du stalinisme où, pour noyer un opposant, on l’accusait de la rage... A quoi riment ces mesures ? Elles ne conduiront qu’à affaiblir davantage la cohésion interne, à aggraver le sentiment de frustration chez une grande partie de la population, à hâter l’exode de ces jeunes qu’on tabasse parce qu’ils ont l’outrecuidance de s’exprimer, à rendre impopulaire le régime lui-même, dont les promesses ne concordent pas avec la triste réalité que nous vivons, à ternir l’image du Liban à l’heure où nous accueillons une cinquantaine de chefs d’Etat francophones (la francophonie est d’abord communauté de valeurs !), à l’heure aussi où nous espérons une alliance avec l’Union européenne - qui ne badine pas avec les libertés publiques et qui a récemment exigé (et obtenu !) l’abolition de la peine de mort en Turquie. Certains jettent la pierre aux magistrats. Mais il ne faut pas se tromper de cible. Comme l’affirmait le pamphlétaire Zo d’Axa, à la fin du XIXe siècle : "Les commissaires et les substituts n’ont, il faut le reconnaître, qu’une responsabilité relative. Tous les abus de pouvoir leur sont indiqués par le faux-noble préposé aux vengeances du gouvernement..."
Il est temps, il est grand temps, de mettre fin à ce cycle de Terreur et de honte. De ne plus prendre la justice en otage, de ne plus l’embarquer dans des querelles politiques mesquines qui ne la concernent pas, au risque de la discréditer aux yeux de l’opinion publique qui, à en croire un sondage récemment publié par le quotidien an-Nahar, ne lui accorde plus sa confiance... Nous avons encore, Dieu merci, d’excellents magistrats, des juges à la probité exemplaire, qui souffrent de voir la justice malmenée et accusée de la sorte. Pour eux, pour que le Liban devienne enfin un véritable Etat de droit, une seule exigence : libérer la justice !    haut
              
Washington ne veut pas d’eau trouble du côté du Wazzani
Les petits ruisseaux font les grandes rivières
 
par PHILIPPE ABI-AKL, publié dans l'Orient-le Jour le 8 octobre 2002
Le Potomac est plus grand que le Wazzani. Et plus important que son déversoir, le Jourdain, quand il s’agit de viser l’Euphrate (et le Tigre) de Saddam. Cette affaire de casus belli évoquée par Sharon a souverainement déplu aux Américains. Et ils l’ont proprement convoqué, comme un vulgaire sous-fifre, pour le sommer de cesser ses gesticulations aquatiques. Alors qu’ils n’avaient pas été aussi loin dans l’humiliation de leur cher allié, même durant la crise du siège de la Moukataa qui les avait également irrités. Pourquoi cette différence de comportement ? Tout simplement parce que le conflit israélo-palestinien, endémique, n’interfère pas directement avec les visées belliqueuses des States concernant l’Irak. Tandis que l’embrasement éventuel d’un nouveau front au Liban-Sud, impliquant potentiellement la Syrie et sans doute l’Iran, rendrait leur guerre contre Saddam plus difficile à déclencher dans les délais rapprochés qu’ils semblent s’être fixés. Il faudrait alors traiter d’urgence la nouvelle guerre israélo-syrienne. En sachant que la neutralité, plus ou moins voilée, qu’ils essayent d’arracher aux Arabes concernant leurs plans irakiens, serait définitivement compromise.
A Beyrouth, cependant, on ne semble pas trop réaliser que l’interdiction de faire des vagues (c’est le mot) concerne aussi la partie libanaise. Ainsi les dirigeants locaux répètent qu’ils sont déterminés à pomper les eaux du Wazzani, une fois les travaux terminés, pour alimenter une vingtaine de villages. Ajoutant qu’en ce faisant, le Liban reste en deçà des quotas de prélèvement que le droit international lui reconnaît. A ce propos (technique), il convient de rappeler que le rapport Johnston établi dans les années cinquante fixe à 35 % du débit annuel la part du Liban. C’est donc dans une petite semaine, le 16, que l’inauguration va avoir lieu en grande pompe (c’est également le mot), puisque le chef de l’Etat compte parrainer l’événement en s’y faisant représenter par le premier des représentants du peuple, Nabih Berry. Une date choisie avec soin, puisqu’elle intervient à la veille du Sommet de la francophonie. Dont les délégations sont du reste invitées à la cérémonie. Ce qui doit un peu les effrayer. Car les loyalistes du cru ne cachent pas que cette présence internationale est prévue pour servir de couverture et rendre improbable un raid israélien sur l’heure. On ne sait cependant pas si ce rôle de bouclier physique qu’on veut leur faire assumer plaît beaucoup aux étrangers invités. Et il faudra voir combien d’entre eux vont trouver moyen de se défiler. D’ailleurs, à supposer que le premier jour se passe bien, rien ne dit que les installations fluviales ne seront pas détruites par la suite, comme ce fut le cas en 1965. En fait, la meilleure protection réside dans les interdits américains. Mais, répétons-le, ces semonces ne s’adressent pas qu’aux Israéliens. Et il faudra voir, aussi, comment le gouvernement libanais, qui devrait se faire sous peu rappeler à l’ordre à son tour par Washington, va lui aussi trouver moyen de se défiler, de contourner l’interdiction. Ou de se dédire. Puis d’inventer des explications à l’adresse des Sudistes concernés, comme de l’ensemble des Libanais, frappés d’admiration jusque-là devant la fermeté, la détermination patriotiques du pouvoir.
L’enjeu est important, mais les chiffres le relativisent : cette phase du 16 octobre ne coûte que 100.000 dollars et l’ensemble des projets d’exploitation agricoles ultérieurs ne dépasse pas un devis de 7 millions de dollars. Pour le moment, les Américains "conseillent" aux Libanais de patienter. Au moins, disent-ils, jusqu’à ce que l’Onu ait pu étudier le rapport justificatif circonstancié que Hariri lui prépare, avec le concours d’une commission de juristes et d’hydrologues. Une procédure de communication et d’examen qui peut prendre plusieurs mois. En tout cas, des sources diplomatiques informées indiquent que l’Administration Bush a prié David Satterfield de traiter personnellement le dossier comme étant une sous-priorité urgente. Le secrétaire d’Etat adjoint, ancien ambassadeur ici et qui a récemment visité la contrée (pour contrer notamment le Syria Accountability Act et montrer patte blanche à Damas), sait mieux que personne combien la situation est explosive au Sud. Des frappes israéliennes contre les installations sur le Wazzani, disent ces diplomates, libéreraient en quelque sorte le Hezbollah qui n’attend qu’une occasion pour sortir de la réserve où le tiennent les sollicitations combinées de l’Iran et de la Syrie. Le parti fondamentaliste pourrait pilonner des installations en Galilée et ce serait un cycle de guerre irrépressible, menaçant d’impliquer la Syrie. Le péril est d’autant plus grand que, jusqu’à plus ample informé, Sharon passe outre aux injonctions US et redit qu’il ne permettra en aucune manière le pompage libanais des eaux du Wazzani.    haut 
 
Nos langues et nous
 
par AMIN MAALOUF, publié dans l'Orient-le Jour le 7 octobre 2002
L'auteur est écrivain libano-français, a reçu le prix Goncourt en 1993 pour "Le Rocher de Tanios"

Je suis né, comme beaucoup de Libanais, avec trois langues dans la bouche : l’arabe, le français, l’anglais. Dans ma jeunesse, la chose paraissait si naturelle qu’il me fallut du temps, et de nombreux voyages, pour comprendre à quel point elle était rare. Non pas le multilinguisme en soi, que l’on retrouve dans divers pays, sous toutes les latitudes, et qui est d’ailleurs presque toujours un facteur d’enrichissement humain, ainsi qu’une école de civilité. Je fais plus précisément allusion à "l’exception levantine" en vertu de laquelle la langue emblématique du monde arabo-musulman cohabite, dans le même esprit, avec des langues occidentales librement choisies, et apprises avec soif.
Car il s’agit, faut-il le rappeler, de deux mondes qui ne s’écoutent pas. Ils se côtoient depuis des siècles, et ne se comprennent pas. Il m’arrive même de penser qu’il est illusoire et présomptueux de chercher à les rapprocher, et qu’il vaut mieux consacrer sa vie à une tâche moins ingrate. Mais il se fait que nous, Libanais, avons reçu en héritage, avec ladite "exception levantine", ce sentiment d’avoir pour mission de promouvoir la conciliation, de dissiper les malentendus, de "construire des ponts" entre ces deux mondes. Bien entendu, personne ne nous a confié une telle mission, qui est au-dessus de nos moyens, et qui est sans doute inatteignable - pour notre génération, à tout le moins. Notre maigre consolation est qu’il existe encore, de part et d’autre de cette faille profonde, une minorité qui croit en autre chose que l’affrontement ; en Occident, une minorité qui refuse d’adhérer aux préjugés désormais solidement installés dans les esprits concernant l’islam ; et, en Orient, une minorité qui ose penser que les malheurs du monde arabe ne viennent pas seulement de ses ennemis, mais de lui-même, de son incapacité à se moderniser, de son incapacité à libérer les forces vives qui sont en lui.
La tentation est grande de céder au découragement. A vrai dire, il faut chaque jour s’armer de patience et déployer des trésors d’autopersuasion, pour garder espoir. Fort heureusement, mes pères m’ont légué une sorte d’étrange sérénité, qui s’apparente plus à la naïveté qu’à la sagesse, et qui, aux pires moments, instille dans mon sang retourné un antidote salutaire. S’agissant de "mes" trois langues, cet héritage de sérénité m’a conduit, depuis l’enfance, à considérer chacune d’elles comme une arme précieuse dans le rude combat de la vie. Je ne les regardais donc pas comme antagonistes, même s’il y avait, entre l’une et l’autre, une indéniable compétition : entre le français et l’arabe, les échos d’une rivalité qui remontait à l’époque du Mandat, et qui se manifestait, chez certains de mes camarades d’école, par le fait que, dans leur milieu, on parlait mal l’arabe, chose qui me paraissait forcément incongrue, moi qui vient d’une famille où l’on s’est toujours vanté de ses lointaines origines sud-arabiques ; et entre le français et l’anglais, les échos d’une autre rivalité, planétaire celle-là, puisqu’il s’agissait de déterminer laquelle des deux allait pouvoir s’imposer comme la langue internationale prédominante.
Aujourd’hui, avec le passage des ans, on connaît les résultats des deux compétitions. Au plan libanais, il est clair que le français n’a pas pu se maintenir en tant que seconde langue officielle, ou semi-officielle, aux côtés de l’arabe ; et au plan global, il est tout aussi clair que c’est l’anglais qui est devenu la langue des échanges internationaux. Ce qui a amené certains à considérer, parfois avec tristesse et parfois avec un sourire en coin, que la langue française n’était plus qu’une étoile ternie, une mode passée, dont la connaissance pouvait, certes, rehausser le prestige d’une personne cultivée, mais dont il ne faudrait vraiment pas attendre davantage, ni pour soi-même ni pour son pays. Pour ma part, je suis tenté de penser très exactement le contraire. Je suis persuadé que les attaches du Liban et du monde arabe avec le monde francophone sont, aujourd’hui, infiniment plus importantes qu’hier, et que demain elles le seront encore plus. Non pas "en dépit" des revers subis par la langue française, mais, paradoxalement, "en raison" de ces revers. Il est vrai que je ne peux apparaître ici comme un observateur impartial, puisque j’ai choisi de vivre en France et de m’exprimer dans sa langue. Cependant, je suis de ceux qui vénèrent au plus haut point la rigueur intellectuelle, la liberté d’esprit, ainsi que le bon sens, ce qui me guidera, je l’espère, sur les chemins ardus de l’objectivité.
Pour moi, donc, ce double revers de la langue française a eu le mérite de la recentrer sur son rôle véritable, son rôle d’avenir, en l’éloignant de certaines tentations héritées du passé. Ainsi, il est établi à présent que le français n’a nullement pour vocation de se substituer aux langues nationales. La chose peut se justifier lorsqu’il existe, dans un pays, une grande diversité de langues locales et que le français se trouve être l’unique dénominateur commun, comme au Gabon ou en Côte d’ivoire. Mais il suffit de contempler l’Algérie pour se rendre compte des effets désastreux d’une politique de viol linguistique et culturel. Imposer une langue à un peuple aux dépens de sa langue propre est toujours une agression aux conséquences tragiques. Au Liban, nous n’avons pas eu à souffrir d’une telle dérive, ce qui nous a permis de garder, sur cette question, une attitude moins passionnelle. La place du français en tant que langue de culture est, d’ailleurs, bien mieux acceptée, dans tous les milieux et dans toutes les communautés, dès lors qu’il n’y a plus aucun soupçon de rivalité avec la langue nationale. D’autre part, et à un autre niveau, il est désormais acquis que le français ne deviendra pas la langue mondiale prédominante. La chose n’est toujours pas facile à admettre pour ceux qui ont rêvé pour lui d’un destin impérial. Mais la nostalgie est mauvaise conseillère. Je suis persuadé que l’avenir du français apparaîtra bien plus resplendissant à partir du moment où cette autre tentation sera définitivement écartée.
Car le grand combat qu’il convient de mener aujourd’hui n’est pas pour la prééminence, mais pour la diversité. L’ambition noble du français ne peut pas être de remplacer l’anglais dans le rôle de bulldozer linguistique universel. La véritable attitude civilisatrice, la véritable contribution à une gestion pacifique du monde inquiétant où nous vivons, c’est de consolider et d’organiser harmonieusement la diversité culturelle et linguistique des hommes, pour que nul ne se sente bafoué, marginalisé, exclu, incompris, méprisé, et que nul ne soit tenté par le langage de la violence. Cela suppose que l’on s’emploie à conforter la place de toutes les expressions culturelles et à faire en sorte que chaque personne puisse accéder à la modernité dans sa propre langue. Entre les locuteurs de l’arabe, du français, de l’espagnol, du portugais, la poursuite des mesquines rivalités d’antan ne mène nulle part. Leur combat commun est contre la marginalisation, contre l’uniformisation réductrice, et pour la diversité, qui est le sel de l’humanité.
Ce combat n’est pas non plus contre la langue anglaise. Cela, les Libanais le savent, spontanément, avec le cœur et avec la tête, mieux que d’autres. Beyrouth, en tant que métropole régionale et internationale, s’est d’abord bâti autour de l’Université américaine - un peu comme Paris s’est bâti autour de la Sorbonne -, et c’est là un atout précieux qu’il serait absurde de gaspiller, sous n’importe quel prétexte. Le Liban a vocation à être simultanément le foyer le plus dynamique de la culture arabe, le principal pôle de la culture latine en Orient et aussi un vecteur irremplaçable du savoir véhiculé par la langue anglaise. Toutes ces dimensions sont significatives, aucune ne doit être négligée, aucune ne doit être minimisée. Ici encore, je ne parle pas du passé, mais, résolument, de l’avenir. Je n’énonce pas de vénérables convictions pluralistes, j’essaie d’imaginer à quoi pourrait ressembler le monde vers lequel nous allons et quelle pourrait y être la place du Liban.
Dans cette perspective d’avenir, la première exigence, c’est que le monde arabe puisse se moderniser dans sa propre langue, comme le Japon a su le faire, hier, et comme la Chine le fait aujourd’hui. C’est ainsi, et seulement ainsi, qu’il fera prospérer sa culture et qu’il la fera respecter. Or, pour "piloter" cette nouvelle renaissance, cette véritable révolution, sans doute l’une des plus essentielles pour l’avenir de la planète, nul n’est mieux placé que le Liban, en raison à la fois de son enracinement dans la culture arabe et en raison de son lien organique avec les cultures de l’Occident. Une autre exigence, c’est que les divers pays du monde, dont le Liban, ne soient pas enfermés, demain, dans un tête-à-tête extrêmement déséquilibré avec une puissance planétaire arrogante et méprisante. Et qu’ils ne soient pas, non plus, les otages d’une réalité régionale étouffante, débilitante et stérile. Si l’on garde quelque espoir en l’avenir, on a l’obligation d’imaginer un monde qui fonctionnerait autrement. Un monde où se tisseraient, chaque jour un peu plus, des "amitiés transversales" - j’entends par là des relations privilégiées qui s’établiraient entre des pays riches ou pauvres, appartenant à tous les continents et à diverses traditions religieuses ; des regroupements qui ne seraient régis ni par les pesanteurs géographiques ni par les rapports de force nus, et au sein desquels un participant habile pourrait obtenir d’innombrables avantages politiques, économiques et autres.
C’est dans cette voie que devrait aller le monde dans les années et les décennies à venir, s’il ne sombre pas dans la folie du tribalisme planétaire. Or les meilleures "amitiés transversales" vont se tisser, justement, au sein de ces "clubs linguistiques" qui commencent à fleurir - telle la francophonie. De mon point de vue, l’appartenance à un tel regroupement a d’abord cette utilité-là. Le "club" francophone ne joue pas, comme l’Union européenne, le rôle d’un "ascenseur automatique" vers la prospérité. Il n’est pas, non plus, un facteur décisif de démocratie et de liberté, comme on le dit parfois ; il suffit de regarder les participants pour constater qu’ils ne constituent pas l’assemblée la plus démocratique sur terre ; il me semble même que le Commonwealth fait preuve, dans ce domaine, d’une plus grande rigueur. Mais ce sont ces amitiés transversales qui peuvent donner à un petit pays une dimension planétaire - ce qui est, depuis toujours, la vocation du Liban, son espoir, son génie, sa chance de survie et une puissante raison d’être.    haut

 
Abdou Diouf, pour une francophonie à la voix plus forte
 
par KIBILI TOURE, publié dans l'Orient-le Jour le 9 octobre 2002
L'auteur est coprésident du Comité international des jeunes francophones (Cijf), diplômé de l’Institut supérieur européen de gestion de Paris, diplômé de la faculté des sciences sociales et économiques de Lille II
En octobre, à Beyrouth, capitale d’un Liban longtemps meurtri par la guerre, la grande famille francophone se choisira un nouveau secrétaire général de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF). Celui-ci succédera à Boutros Boutros-Ghali, prédécesseur de Kofi Annan à la tête des Nations unies. Conformément au profil type développé à Hanoi, "le secrétaire général de l’OIF doit être d’envergure". L’envergure exigée du secrétaire général de la Francophonie suppose au propre comme au figuré dans l’esprit des institutions comme dans la vision populaire une personnalité dotée d’une expérience institutionnelle et internationale solide. Une personnalité qui soit fortement imprégnée, à travers son parcours et ses actes passés, par l’ensemble des valeurs constitutives du projet communautaire francophone. Boutros Boutros-Ghali, professionnel de la diplomatie, qui participa aux accords de Camp David aux côtés de Anouar Sadate, fut un secrétaire général d’envergure. Indiscutablement, le successeur de Boutros-Ghali ne saurait manquer de cette indispensable envergure qu’il faut au porte-parole de l’Organisation internationale de la francophonie. Voilà pourquoi, nombreux sont parmi les citoyens francophones à plébisciter sa candidature au secrétariat général de la Francophonie.
Abdou Diouf a l’ambition de poursuivre l’œuvre entamée par Boutros-Ghali à la tête de l’OIF. D’autres candidatures pourraient en toute légitimité revendiquer les mêmes ambitions. Reste à savoir avec quel degré de légitimité et de crédibilité. Le choix du successeur de Boutros-Ghali ne saurait être dissocié du débat portant sur les ambitions de la francophonie. Si Beyrouth 2002 doit confirmer les ambitions politiques et internationalistes de la francophonie, Abdou Diouf ancien président du Sénégal, est le bon candidat. Si Beyrouth 2002 doit marquer une révision des ambitions politiques et internationalistes francophones, l’on pourrait retenir une autre candidature moins exigeante. Reste à expliquer en quoi tient l’envergure de Abdou Diouf. Les ambitions politiques de la francophonie sont claires : la pacification et la démocratisation de l’ère francophone, la défense de la diversité linguistique et par là même le rejet de toutes les formes d’hégémonie culturelle et politique, la promotion d’une mondialisation éprise de démocratie, de solidarité, et de diversité, l’action en faveur d’un développement économique et social équilibré de notre planète. Cela qui sous-entend une division internationale du travail. Ces ambitions sont internationalistes, universelles, parce qu’elles plaident en faveur de tous les peuples et de toutes les nations. Partant, l’on recherche les moyens d’action propices à la réalisation de nos ambitions francophones. La profession de foi politique se nourrit de l’action de coopération. L’action de coopération s’inspire du discours politique. L’interdépendance entre les deux devient évidente, et la cohérence qui en découle met tout le monde d’accord. Boutros-Ghali a défendu cette vision de la francophonie. 
C’est avec raison que le IXe Sommet de Beyrouth devrait confirmer l’axe d’une francophonie à la voix plus forte sur la scène mondiale, promotrice d’une mondialisation plus équilibrée. Une francophonie clairement engagée sur le front de la paix, de la démocratie et des droits de l’homme. Une francophonie œuvrant à l’amplification des échanges économiques entre ses membres, qui sont représentatifs de 10 % de la richesse mondiale avec 3.200 milliards de dollars US de PNB. Une francophonie plus ouverte sur sa citoyenneté, avec des programmes articulés autour des attentes de ceux-ci. Une francophonie actrice d’une meilleure hiérarchisation des institutions internationales, fondamentalement engagée dans une division internationale du travail, et dans la préservation de l’identité de toutes les cultures. En gros, une francophonie qui soit partie prenante au concept de développement durable et paisible de notre planète en partage. Reste alors à trouver à la francophonie un secrétaire général adapté à ses ambitions. Dire que Diouf a l’envergure du futur secrétaire général de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) ne dispense pas d’une argumentation objective et méthodique. L’aptitude de Abdou Diouf à diriger l’OIF repose sur sa forte expérience institutionnelle et internationale, sur ses actes équilibrés de chef d’Etat durant son mandat à la tête du Sénégal, notamment ses convictions en matière de démocratie et de défense des droits de l’homme, enfin sur sa capacité à orchestrer les nécessaires synergies institutionnelles entre action politique et action de coopération, en parfaite intelligence avec tous les Etats membres de la francophonie.
Francophone convaincu et humaniste clairvoyant, Abdou Diouf n’a cessé, sous sa présidence, d’ouvrir les portes de son pays aux nombreuses cultures du monde ainsi qu’à tous les peuples en souffrance. Son pays, le Sénégal, est aussi celui du regretté poéte-président Léopold Sédar Senghor, artisan de la construction francophone aux côtés de Habib Bourguiba et de Hamani Diori. Senghor l’initia patiemment à l’art de l’Etat et du gouvernement, avant de faciliter son accession à la présidence de la République. Digne successeur du chantre de la négritude à la tête d’une nation métisse et francophone, Abdou Diouf, aujourd’hui âgé de 67 ans, a quitté la magistrature suprême du Sénégal en 2000. Il aura poursuivi le parcours démocratique de la jeune nation sénégalaise, après Senghor. Usant de méthodologie, de lucidité et de patience, jusqu’à ce qu’advienne l’alternance démocratique du 19 mars 2000. Son successeur, Abdoulaye Wade, est à l’origine de sa candidature à l’OIF. L’échec de celle-ci sera aussi celui du président Wade et de la diplomatie sénégalaise résolument mobilisée pour cette élection. C’est dire que la candidature de Abdou Diouf est une aubaine politique pour la communauté francophone, engagée sur la voie de la diversité, de la quête démocratique et de la promotion des droits de l’homme. L’ancien président sénégalais est allé au bout du jeu démocratique. Son travail a été remarquable, en matière d’approfondissement de la démocratie, de consolidation de l’Etat de droit et des libertés fondamentales au Sénégal.    haut
 
14 Palestiniens tués lors d'une incursion israélienne à Khan Younès
 
publié par l'AFP le 7 octobre 2002
14 Palestiniens ont été tués et une centaine blessés lundi lors d'une incursion de l'armée israélienne dans le camp de réfugiés de Khan Younès, dans le sud de la bande de Gaza, une des plus meurtrières depuis le début de l'Intifada. L'armée israélienne a affirmé que cette opération menée dans le quartier d'Amal, avait pour but de "détruire des infrastructures terroristes" du Hamas. Le mouvement islamiste palestinien a, lui, appelé à intensifier les attentats suicide en Israël, en représailles à ce "massacre". Cette nouvelle flambée de violence survient alors que le chef de la diplomatie européenne Javier Solana effectue une visite au Proche-Orient. Des chars israéliens, appuyés par des hélicoptères d'assaut, sont entrés dans la nuit dans le camp de réfugiés, avant de regagner à l'aube leur base dans la colonie de Gané Tal. Selon des sources hospitalières palestiniennes, huit des Palestiniens morts ont été tués par une roquette tirée par un hélicoptère de combat. Une centaine de Palestiniens ont été blessés lors de l'incursion, dont huit par des tirs de l'armée israélienne contre un hôpital du camp, a-t-on appris de source médicale. Ces morts portent à 2.561 le nombre de personnes tuées depuis le début de l'Intifada fin septembre 2000, dont 1.895 côté palestinien et 615 côté israélien.
Des milliers de Palestiniens participaient à la mi-journée dans le camp de Khan Younés aux funérailles de victimes de l'incursion israélienne. Entre-temps, à Gaza, le chef de la police palestinienne anti-émeutes Rajed Abou Lehya, 55 ans, a été abattu dans la matinée par balles par des inconnus masqués, alors qu'il circulait dans sa voiture, ont rapporté des sources policières et des témoins. La police palestinienne a accusé le Hamas de l'avoir tué. A propos de son incursion à Khan Younés, l'armée israélienne a indiqué que le quartier d'Amal était "connu comme place forte du Hamas". "Durant les perquisitions, l'armée a découvert un sac contenant des mortiers et des engins piégés qu'elle a fait exploser. Un Palestinien recherché pour ses activités terroristes a en outre été arrêté alors qu'il cachait un engin explosif artisanal sous son manteau", a affirmé l'armée dans un communiqué. Interrogé à la radio publique israélienne, le général Israël Ziv, commandant du secteur de Gaza, a déclaré : "Nous avons pris en compte qu'il pourrait y avoir des victimes civiles, mais la plupart des tués étaient des hommes armés qui ont attaqué nos soldats à l'arme automatique et à la grenade avant d'être abattus". "Ces derniers mois, il y a eu de très nombreux tirs d'obus de mortier et de missiles à partir du quartier de Amal contre les implantations (juives) de Gouch Katif" (sud de la bande de Gaza), a-t-il indiqué.
De son côté, le Hamas a appelé toutes les organisations armées palestiniennes à frapper Israël. "Nous demandons à tous les groupes armés palestiniens (...) d'intensifier leurs opérations et de frapper partout en Israël", a affirmé à l'AFP Abdel Aziz Rantissi, un haut responsable du Hamas. L'un des principaux négociateurs palestiniens Saëb Erakat a "rejeté sur Israël l'entière responsabilité de ce massacre odieux", et affirmé qu'il s'agissait "d'un prélude à une réoccupation israélienne de la bande de Gaza". Un des principaux conseillers du président de l'Autorité palestinienne Yasser Arafat, Nabil Abou Roudeina, a appelé l'ONU à envoyer une force de protection internationale dans les territoires palestiniens. "Nous demandons également aux dirigeants arabes de se réunir de manière urgente pour évaluer la situation et en particulier les massacres sans fin commis par le gouvernement israélien contre le peuple palestinien", a-t-il déclaré. Le chef de la diplomatie européenne Javier Solana doit s'entretenir en fin de journée avec le Premier ministre israélien Ariel Sharon, et doit également rencontrer M. Arafat à Ramallah.    haut
 
Un pétrolier français explose au Yémen
 
paru dans Ouest-France le 7 octobre 2002
Deux ans après une attaque contre une frégate américaine, au mouillage devant le port yéménite d'Aden, une explosion a détruit un pétrolier français qui s'apprêtait à pénétrer dans le terminal offshore d'Al-Dhaba, sur la côte sud-est du Yémen. Un des 25 membres d'équipage est porté disparu. Depuis dimanche matin, un immense panache de fumée noire masque l'épave du pétrolier français Limburg. Hier, vers 8 h (heure française), une explosion a secoué les 300.000 t du Limburg qui a pris feu à trois milles du terminal pétrolier d'Al-Dhaba, sur la côte sud-est du Yémen. Dans un premier temps, les autorités yéménites ont privilégié la thèse de l'accident, mais des sources consulaires françaises ont rapidement suggéré qu'un attentat aurait pu viser le bateau. "Il semble qu'il s'agit d'un attentat dans le style de l'USS Cole", a expliqué Marcel Goncalves, le vice-consul de France à Sanaa. Le pétrolier a été percuté par une petite barge remplie d'explosifs." Cette hypothèse est soutenue par des responsables de la société Euronav. Cette société basée à Saint-Herblain, près de Nantes, est propriétaire du navire. "Pour nous, c'est un acte volontaire, estimait Jacques Moizan, le directeur d'Euronav. Car, pour transpercer la première coque de ce pétrolier double coque, en très bon état et âgé seulement de deux ans, il faut une énergie très, très forte." Le commandant du Limburg, que les responsables d'Euronav ont pu joindre par téléphone, a confirmé qu'une barge s'était approchée du pétrolier. Peu après, une explosion éventrait le flanc du bateau que son équipage a évacué trois heures après le drame.
A Paris, le gouvernement, qui a décidé, hier soir, d'envoyer des enquêteurs sur place, se refuse à parler d'attentat. "Tout commentaire sur la cause de cet incendie serait prématuré", a précisé un porte-parole des Affaires étrangères. Gilles de Robien, le ministre des Transports, a toutefois déclaré que, s'il s'agissait d'un attentat, "ce serait gravissime". Si 24 des 25 membres d'équipage ont pu être recueillis par les sauveteurs, un ressortissant bulgare est porté disparu. Douze marins ont également été blessés ; ils pourraient être évacués vers une base française de Djibouti. Par ailleurs, les autorités locales craignent une importante pollution. Les cuves du bateau, qui dérive vers la ville de Al-Moukallah, contenaient 397.000 barils de brut (56..000 t). Une cellule de crise a donc été mise en place et un navire de lutte contre la pollution a quitté Aden.
Deux ans après l'USS Cole
Alain Ferré, le directeur administratif d'Euronav, estime que "a priori, ni les intérêts français, ni les intérêts américains, ne sont visés par cet hypothétique attentat (...) On veut sans doute plutôt dissuader les pétroliers d'aller charger dans le golfe Persique". Cette attaque fait suite à une récente mise en garde des Etats-Unis. Le 10 septembre dernier, la marine américaine a averti que des informations non confirmées indiquaient que des hommes du réseau terroriste Al-Qaida projetteraient d'attaquer des pétroliers circulant dans le golfe Persique et autour de la Corne de l'Afrique. Les américains estimaient que cette menace devait être prise au sérieux. L'attentat à la barge piégée contre le pétrolier français intervient presque deux ans, jour pour jour, après une attaque lancée contre une frégate américaine au mouillage devant le port yéménite. Cet attentat avait fait 17 morts parmi les marins et les deux kamikazes avaient également péri.    haut
 
Le couple franco-britannique existe aussi !
Jack Straw inaugure aujourd'hui l'exposition Constable à Paris
 
par JOHN HOLMES, publié dans le Figaro le 7 octobre 2002
L'auteur est ambassadeur de Grande-Bretagne en France
John Constable est à l'honneur au Grand Palais à partir d'aujourd'hui. L'admirable paysagiste britannique n'a jamais mis les pieds en France, et pourtant cette exposition est pour lui une façon de boucler la boucle : deux de ses tableaux les plus connus - La Meule à foin et Vue sur la Stour - ont été présentés pour la première fois à Paris, au Salon de 1824, à une époque où, paradoxalement, il était plus apprécié en France que dans sa Grande-Bretagne natale. Peut-être a-t-il été un peu négligé ici depuis, mais là-bas sa renommée est grande. Cette nouvelle rétrospective est l'occasion de retrouver la puissance et la modernité de son art - extraordinaire pour ceux qui n'en connaissent que des reproductions médiocres - auxquelles le public français ne peut qu'être sensible. Cette manifestation culturelle amène aussi à s'interroger sur la qualité et sur l'intensité des rapports entre la France et la Grande-Bretagne. On porte à juste titre beaucoup d'attention à la réconciliation franco-allemande, sur laquelle s'est bâtie l'Europe. On devrait à mon sens réfléchir davantage à la manière dont la France et la Grande-Bretagne -ces deux pays voisins qui ont une histoire commune, les mêmes aspirations et qui partagent une même vocation mondiale - ont su dépasser leurs rivalités du passé pour nouer des rapports forts et dynamiques dans pratiquement tous les domaines et à tous les niveaux. Vous me direz que c'est de la langue de bois diplomatique, et que les ambassadeurs sont payés pour ça. Rien n'est pourtant plus essentiel à l'intégration de l'Europe - et à la montée en puissance d'une Europe qui sache parler haut et fort sur la scène mondiale - que le couple franco-britannique.
Les observateurs extérieurs mesurent mal, par exemple, l'envergure de notre coopération en matière de politique étrangère et sur le front de la défense. La presse, de part et d'autre de la Manche, est bien plus prompte à s'emparer des petits différends tactiques qui peuvent surgir entre nous ici ou là. Les journalistes forcent le trait jusqu'à la caricature plutôt que d'ouvrir les yeux sur la réalité du dialogue que nous entretenons dans les faits, sur l'ampleur de nos échanges et sur la profondeur des valeurs dont nos deux pays sont porteurs. En Afrique, nous faisons de plus en plus cause commune en prodiguant une aide constante à ces pays, et en y faisant un effort croissant pour favoriser la bonne gouvernance et promouvoir la croissance. Dans les Balkans, c'est à la coopération entre la France et la Grande-Bretagne que l'on doit les progrès politiques stupéfiants de ces dernières années. Au Moyen-Orient, nous donnons expression à la vive inquiétude que nous inspire l'impasse du processus de paix, et à la volonté qui nous anime de voir l'Europe prendre davantage fait et cause pour sortir les protagonistes de l'enlisement, en menant notre action diplomatique au coude-à-coude. A propos de l'Irak, nos deux pays cherchent l'un comme l'autre à priver Saddam Hussein de ses armes de destruction massive et, si possible, à y parvenir via l'action des Nations unies.
C'est de tous ces dossiers que s'entretiendront aujourd'hui le ministre britannique des Affaires étrangères, Jack Straw, et son homologue français, Dominique de Villepin, à l'issue de l'inauguration de l'exposition Constable au Grand Palais. Le caractère intemporel de l'art se marie là parfaitement avec les problèmes au jour le jour de la diplomatie, qui présentent une réelle gravité, pour éphémères qu'ils soient. Cette rencontre intervient à un moment où les deux problèmes épineux qui empoisonnaient les relations franco-britanniques sont en bonne voie de se résoudre : le gouvernement français vient de lever l'embargo sur le boeuf britannique, et les efforts conjoints menés pour tarir les flux de clandestins qui essaient de gagner l'Angleterre depuis Calais sont en passe de porter leurs fruits. Nous pouvons tant faire ensemble pour ramener un peu d'ordre et de stabilité dans notre monde actuel, qui en a bien besoin ! Or, nous n'y parviendrons qu'en tournant le dos aux stéréotypes éculés que les observateurs se plaisent à ressasser. A savoir :
– qu'à choisir la Grande-Bretagne préférera toujours les Etats-Unis à l'Europe, alors qu'elle est européenne de tout coeur et qu'elle ne voit d'ailleurs pas la nécessité de faire un choix ;
– que la Grande-Bretagne est le pays de la précarité du travail - voire de l'esclavage - et de l'exploitation d'une main-d'oeuvre qui se trouve en outre en butte à la paralysie des transports en commun - même si nous reconnaissons qu'il était grand temps d'investir dans les services publics ;
– ou encore, ce qui est encore plus hasardeux et fallacieux, qu'elle s'est montrée complaisante vis-à-vis du terrorisme islamique pour avoir la paix sur son territoire. Depuis quand, en effet, les gouvernements britanniques ont-ils transigé avec les terroristes de tout poil ? En Grande-Bretagne, les caricatures sur la France ne manquent également pas. La réalité est tout autre : c'est par centaines de milliers que les Britanniques viennent s'établir en France et que les jeunes Français élisent domicile à Londres. L'inter dé pendance économique et commerciale entre nos deux pays est un fait patent : la France est aujourd'hui le premier investisseur outre-Manche. La kyrielle de liens qui nous unissent est, au contraire, faite de l'estime réciproque que nous nous portons - comme du malin plaisir que nous prenons à constater nos différences de vues et à alimenter nos rivalités, à l'occasion. C'est d'un même oeil que nos deux pays - qui se placent au premier rang de l'effort de défense sur le Vieux Continent - voient l'avenir de l'Europe, et le poids qu'elle pourra un jour exercer sur la scène mondiale. Jack Straw aura décidément beaucoup à dire à Dominique de Villepin à sa sortie du Grand Palais.    haut
 
Europe, Etats-Unis, deux planètes
 
par PATRICK ARTUS, publié dans Libération le 7 octobre 2002
L'auteur est directeur des études à la Caisse des dépôts et consignations
A première vue, il existe beaucoup de similitudes entre les évolutions économiques en Europe (continentale) et aux Etats-Unis : ralentissement de la croissance, chute des Bourses, pertes d'emplois, report des épargnants vers des actifs financiers moins risqués, recul de l'investissement des entreprises. Cependant, un examen attentif montre de considérables écarts qui révèlent les différences structurelles entre les deux régions. Ces écarts concernent l'attitude des consommateurs, les réactions des politiques économiques, le comportement des entreprises. Ce qui concerne les consommateurs est connu : les ménages américains ont un appétit de dépense et un optimisme étonnants. Même si les reculs des indices de confiance sont similaires, on n'a pas vu aux Etats-Unis de remontée de l'épargne, de freinage de l'endettement ; la baisse des taux d'intérêt sert à financer des achats de voitures, à acquérir des maisons plus grandes sans accroître le service de la dette. En Europe au contraire, surtout en Allemagne et en Italie, l'effondrement de la demande des ménages est impressionnant.
Le débat de politique économique est très important. Faut-il, comme aux Etats-Unis, une réaction violente, à la fois des politiques budgétaire et monétaire, pour éviter à tout prix une récession, ou vaut-il mieux maintenir, comme dans la zone euro, une politique économique plus prudente ? De 2000 à 2002, l'administration américaine a transformé un excédent budgétaire de 2 points de PIB en un déficit de plus de 1 point ; les pays de la zone euro ont accru le déficit de 1 point sur la même période, soit 4 fois moins. Le taux d'intérêt réel à court terme aux Etats-Unis en 2002 (proche de 0) est bien inférieur au taux de croissance (2 %) ; dans la zone euro, il est supérieur : 1 % contre moins de 1 %. La politique menée aux Etats-Unis porte ses fruits, en soutenant la demande, le crédit, la solvabilité ; celle menée en Europe est à peu près neutre. Le débat porte essentiellement sur le degré de préférence pour le présent : l'administration américaine veut éviter une récession. Les Européens (BCE, gouvernements) prennent le risque de laisser se développer une situation de rationnement du crédit, un processus cumulatif de freinage de l'activité.
La réaction des entreprises au choc est encore plus asymétrique. Aux Etats-Unis, dès le milieu de l'année 2001, on voit une nette remontée des gains de productivité, une compression impressionnante des stocks, un fort recul des investissements productifs. Les coûts salariaux freinent rapidement et la profitabilité s'améliore. Dans la zone euro, au contraire, on n'a pas encore vu de réduction significative de l'emploi, les gains de productivité sont pratiquement nuls, le recul de l'investissement reste faible, et les profits continuent à décliner. C'est probablement d'une part le fonctionnement du marché du travail (avec des coûts de licenciement élevés en Europe), d'autre part la pression des marchés financiers qui expliquent ces différences. Comme dans le cas des politiques économiques, il n'y a pas de bon ou de mauvais modèle. La réaction des entreprises américaines soutient la rentabilité, permet de réduire la dette et rapproche le moment où l'investissement pourra repartir ; celle des entreprises européennes évite, pour l'instant, une dégradation forte du marché du travail. Si l'activité reste faible, elles auront alors à se restructurer avec plus d'un an de retard sur les entreprises américaines. Le "pari" des entreprises américaines est inverse : le coût en capital humain d'une restructuration accélérée est insensé si la crise est courte.    haut
 
Astronomie - Un télescope grand comme la Terre
 
par GUILLAUME DUVEAU, publié dans le Figaro le 7 octobre 2002
L'union fait la force : des astronomes de plusieurs continents viennent d'en faire la démonstration en mettant en réseau leurs télescopes à ondes radio. Résultat : sur l'image obtenue en combinant les différents faisceaux des radiotélescopes on peut distinguer des objets 3.000 fois plus petits que ceux observables depuis l'espace par Hubble. Après avoir scruté des galaxies très éloignées, le "télescope virtuel" devrait être pointé sur le centre de la Voie lactée afin d'en percer ses mystères. "La résolution atteinte par ce télescope est équivalente au fait de pouvoir observer de New York les creux et les bosses d'une balle de golf à Los Angeles", explique l'astronome Sheperd Doeleman, de l'Observatoire Haystack du MIT aux Etats-Unis. Performance record obtenue en combinant les faisceaux de radiotélescopes situés dans l'Arizona (Etats-Unis), au Chili, en Espagne et en Finlande, avec la collaboration française de l'Institut de radioastronomie millimétrique (Iram).
Le principe ? Les ondes radio qui viennent d'une source dans l'espace n'atteignent pas les observatoires terrestres exactement au même moment car la distance à parcourir varie. Leurs temps d'arrivée sont mesurés très précisément (au moyen d'horloges atomiques). Le déphasage résultant entre les différents signaux permet de construire une image de la région observée. La précision atteinte est la même que si on avait un télescope monolithique dont le diamètre serait celui qui sépare les deux télescopes réels. Voilà quelques années que les scientifiques utilisent cette technique, à des longueurs d'onde de l'ordre du millimètre (dix fois plus courtes que celles des téléphones portables). En 1994, l'Iram avait réussi pour la première fois à relier le télescope du plateau de Bure, dans les Hautes-Alpes, à la station située au Pico Veleta en Espagne, à 1.150 km de là. Aujourd'hui, la distance a été multipliée par dix. Ce dernier a été mis en réseau avec des installations situées de l'autre côté de l'Atlantique. Grâce à ce télescope "virtuel" d'une taille voisine du diamètre de la Terre, les objets célestes les plus denses de l'Univers vont peut-être livrer leurs secrets.
Déjà les astronomes ont capturé des images de galaxies éloignées de trois milliards d'années-lumière (1 al = 9.461 milliards de km) de la Terre. Leur but est d'élucider un des mystères de la recherche astronomique actuelle : certaines galaxies - appelées actives - émettent plus d'énergie que l'ensemble de leurs étoiles. L'excès d'énergie provient de courants extrêmement rapides de particules qui sont éjectées à des distances de l'ordre de 300.000 années-lumière, soit dix fois le rayon de notre galaxie. Ce nouveau télescope devrait permettre d'observer le point d'origine de ces jets, ce qui "représente la quête du Graal dans notre discipline", selon M. Doeleman. La prochaine étape va consister à regarder dans notre galaxie la Voie lactée, où de telles sources d'énergie ont été détectées. Notamment en son centre, à 28.000 années-lumière de la Terre vers la constellation du Sagittaire, où "il devrait y avoir un énorme trou noir, d'une masse équivalente à deux millions de fois celle du Soleil", explique Albert Greve, de l'Iram, à Grenoble. Ces jets de très haute énergie seraient la dernière trace de la matière avant d'être dévorée par le trou noir. Pour l'astronome Françoise Combes, de l'Observatoire de Paris, "il pourrait s'agir de la transformation de l'énergie gravitationnelle directement en énergie de rayonnement autour d'un trou noir".    haut
 
Ecrire l'histoire de l'Europe
 
par GAETANE DE LANSALUT, publié dans le Monde du 8 octobre 2002
Si l'Europe a une mémoire, il n'est pas simple de la restituer. Alors qu'un rapport sur l'élargissement de l'Union doit être publié, mercredi 9 octobre, par la Commission, des questions sur la définition du concept d'Europe, son passé et son enseignement demeurent. La toute jeune Académie d'histoire européenne, créée en Italie en 2001, au sein de l'Institut universitaire européen (IUE), s'est fixée pour objectif de les explorer. Comment utiliser le terme d'Europe dans les lycées ou à l'Université ? Comment l'Europe doit-elle être présentée par les médias ? Quels sont les lieux de mémoire européens ? Pour sa première université d'été à Florence, du 28 juin au 6 juillet, sur le thème des "Images de l'Europe, de l'Antiquité à aujourd'hui", journalistes et historiens avaient été invités à débattre. Pour les fondateurs de l'Académie, historiens à l'IUE, le Grec Anthony Molho, le Portugais Diogo Ramada Curto et le Suédois Bo Stråth, l'enjeu est clair : résoudre la tension entre l'érudition historiographique sur l'Europe et la transmission de ce savoir. Journalistes et historiens ont tenté de croiser leurs approches. Sur les questions d'immigration et d'intégration, par exemple. Pour les journalistes, il existe une impuissance à resituer dans son large contexte européen l'immigration, trop souvent pensée en termes nationaux. Pour Inge Eriksson, historien suédois, une meilleure connaissance de l'histoire européenne doit permettre aux médias européens d'être plus vigilants sur l'utilisation du mot "immigrant".
Autre sujet, l'Empire romain : peut-il être perçu comme le terreau d'une identité européenne ? Pour le professeur Aldo Schiavone, de l'université de Florence, "l'Empire romain a intégré vainqueurs et vaincus, et assimilé toutes les couches sociales en assignant à chacun la place qu'il lui fallait, en faisant de chacun un citoyen universel". Mais "l'empire n'était-il pas totalisant ?", se sont demandés les historiens. "Qu'enseigner à nos élèves de cette période ? Faut-il insister sur les mécanismes d'inclusion de l'empire ou sur les formes d'opposition à celui-ci ?" Et in fine : "Peut-on comparer les stratégies romaines d'intégration à celle de l'Europe d'aujourd'hui ?" Difficile de trancher pour les historiens, car travailler sur l'histoire de l'Europe, c'est prendre le risque d'un usage idéologique et politique de son passé. Une certitude, toutefois : aujourd'hui, c'est bien les Etats-Unis qui peuvent être comparés à la civilisation romaine, avec leur capacité d'intégration et de mobilité, et l'Europe comparée à la Grèce. La tâche de façonner un passé européen de l'Europe se révèle difficile pour les historiens : ils doivent tenir compte de l'influence croissance de la Communauté européenne et de l'histoire des différents Etats-nations. Mais il semble nécessaire, d'un point de vue historiographique, de construire les outils d'une vision de l'Europe. "Je suis né avant la deuxième guerre mondiale. Le risque de ne pas penser aujourd'hui à l'Europe est là, estime le professeur Molho, qui caresse l'idée d'une Europe unie. Je me demande d'ailleurs quelle est l'alternative européenne aujourd'hui aux propositions américaines…" Du regard sur le passé dépend toujours celui sur l'avenir.    haut
 
Unesco - Création d'un réseau international de journalistes
Reconnaissance du rôle des médias dans la sauvegarde du patrimoine
 
par NICOLE PONS, publié dans le Devoir (Québec) le 5 octobre 2002
Dans le cadre du colloque international Médias et patrimoine, Sonia Ramzi, assistante du sous-directeur général à la culture de l'Unesco, présentera son projet d'un réseau de journalistes sensibilisateurs et défenseurs du patrimoine. Actuellement, et peut-être plus que jamais, la communauté internationale est soucieuse de la protection et de la mise en valeur du patrimoine tangible et intangible - monuments et sites d'une part; culture, langue, musique, danse, folklore, savoir-faire d'autre part. Ainsi, en réponse à la destruction en mars 2001 des bouddhas de Bamiyan en Afghanistan par les talibans, l'année 2002 a été proclamée Année des Nations unies pour le patrimoine culturel. Et l'Unesco étudie l'avant-projet de sa 5e convention qui concernera le patrimoine intangible.
Réseau
Dans ce contexte, et avec la conscience que les médias sont des partenaires très puissants permettant de véhiculer les informations à travers le monde entier, Sonia Ramzi, assistante du sous-directeur général à la culture de l'Unesco, viendra proposer au colloque Médias et patrimoine un projet qui lui tient fort à coeur. "L'idée de créer un réseau de journalistes vigilants envers les problèmes du patrimoine remonte au séminaire international du Forum Unesco-Universités et patrimoine de Byblos (Liban), en 2000. Chaque fois que se tient un congrès, un colloque, on parle des médias. A Byblos, nous avons fait un panel de sept journalistes de la presse nationale libanaise intéressés par le patrimoine. Ils ont parlé de leur expérience et soulevé un tas de problèmes", explique-t-elle.
Il n'est pas toujours évident de véhiculer l'information le plus honnêtement possible. Des pressions peuvent s'exercer sur la presse quand elle dénonce des irrégularités en matière de patrimoine. Parfois certains experts ne sont pas d'accord entre eux à propos d'un site. Lors de la reconstruction de Beyrouth après la guerre, il y a eu un bras de fer entre des promoteurs qui, faisant fi de découvertes archéologiques, voulaient poursuivre leurs travaux au détriment de la partie historique de la ville, et les défenseurs du patrimoine. Les émissions de télévision, les articles écrits à ce moment-là auraient eu un autre retentissement "si les journalistes du Liban avaient eu un relais avec la presse internationale", souligne Mme Ramzi. Le réseau international de journalistes sera un soutien pour les journalistes qui défendent le patrimoine de leur pays. "Il n'est pas question de faire un réseau à n'importe quel prix. Il devra être objectif, efficace, intègre. Nous voulons qu'il soit ouvert, dans un premier temps, à des journalistes confirmés dans le domaine du patrimoine. Notre priorité va à la qualité, pas à la quantité. Nous allons chercher un noyau fondateur qui sera le moteur. L'Unesco va sélectionner un certain nombre de journalistes spécialisés pour leur proposer le projet."
Collaboration avec les universités
Ce réseau fonctionnera en étroite synergie avec le Forum Unesco-Universités et patrimoine, un ensemble de réseaux interuniversitaires mondial informel, créé en 1996 à l'initiative de Mme Ramzi, dans un but d'échanges et d'entraide entre les universités (architecture, archéologie, histoire de l'art, beaux-arts, informatique, urbanisme) et qui en compte aujourd'hui environ 300, dont l'Université Laval, cofondatrice. "Il ne faut pas oublier que l'université dans certains pays, c'est ce qu'il y a de plus stable." Les journalistes qui feront partie du réseau pourront puiser et vérifier des informations sûres auprès des universités de ce Forum, utiliser leurs ressources humaines, techniques et scientifiques. Inversement, ils pourront ouvrir leurs rubriques à des articles d'enseignants ou de spécialistes du patrimoine.
Comme le Forum Unesco-Universités et patrimoine, le réseau devrait fonctionner avec une structure horizontale dans laquelle tous les participants ont les mêmes droits et obligations, et aussi s'autofinancer. "L'Unesco n'est pas une agence de financement et n'a pas de gros moyens. Nous voulons mobiliser les différents acteurs capables d'intervenir dans le domaine du patrimoine. Pour le Forum Universités, l'Unesco n'a jamais attribué un dollar et pourtant ça fonctionne depuis 1996. En plus des réunions, des séminaires, il y a une cinquantaine de projets opérationnels. L'engagement des recteurs a été déterminant. Elaboré il y a trois ans, le Pacte des recteurs a permis de donner des moyens aux professeurs de ces universités pour se déplacer, travailler, organiser un événement. Là, ça pourrait être des patrons de presse ou les journaliste eux-mêmes", poursuit Mme Ramzi. Les questions concernant le fonctionnement, l'éventualité d'un statut ou d'un protocole d'accord, seront soulevées au colloque Médias et patrimoine. Il pourrait y avoir des "points focaux" comme pour le Forum Universités, avec notamment deux universités très actives dans ce forum : Laval et Valencia (en Espagne), ou "une locomotive". Pourquoi pas aussi des ateliers ou la participation d'universités en journalisme ? Tout ça sera étudié de très près.
Créer une autorité morale
Le but de l'Unesco est d'obtenir le soutien de certains journalistes en tant que défenseurs du patrimoine, qu'ils soient attentifs, qu'ils aient un rôle de sensibilisation, sans perdre de vue les deux objectifs majeurs de l'Unesco : renforcer le rôle du patrimoine créateur d'une dynamique de développement économique par le tourisme culturel, la revalorisation des arts et des techniques traditionnelles ; renforcer le rôle fédérateur du patrimoine, celui de ciment entre les différents pays et les différentes communautés, "car le patrimoine, ça appartient à tout le monde". "Mais attention, nous ne sommes pas en train de créer des journalistes sur mesure qui travaillent pour le compte de l'organisation. Nous disons : nous avons besoin de vous. Est-ce que vous pouvez nous aider dans notre tâche ? En étant vigilants pour le patrimoine, en devenant une autorité morale et objective vis-à-vis de ces chefs d'oeuvre de l'humanité ?", précise Mme Ramzi. Il y aura toujours un lien avec l'Unesco, comme pour le Forum Universités où les projets sont mis en oeuvre en étroite collaboration. Et l'Unesco alimentera le réseau de toutes les informations en sa possession sur le patrimoine. Sonia Ramzi, qui coopère régulièrement avec le Canada depuis 1982 dans le cadre de ses activités à l'Unesco, notamment avec l'Université Laval en tant que chaire Unesco au sein de l'Institut sur le patrimoine culturel, est confiante : "J'ai bon espoir que le Canada, comme il nous a toujours habitués, sera porteur de ce projet." A suivre de près, donc.    haut
 
Au Manitoba, une communauté francophone qui a enfin le droit d’exister
 
par SCARLETT HADDAD, publié dans l'Orient-le Jour le 2 octobre 2002 

Pour des étrangers, le Manitoba serait un héros de bande dessinée, une sorte de gentil robot, mais pour les Canadiens, c’est le nom de la province la plus centrale du pays, celle qui abrite aussi cent mille lacs. Avec un territoire vaste comme la France, elle a une population d’un million trois cent mille habitants, dont près de 5% sont francophones. Que viennent faire des francophones au cœur de l’Ouest canadien si marqué par la proximité géographique, économique et culturelle des Etats-Unis? C’est là toute l’histoire du Canada et surtout l’expression d’une confiance inébranlable dans la culture francophone. Vingt neuf degrés à Winnipeg, fin septembre, c’est presque un miracle. Dans les larges avenues bordées de constructions basses à la manière des villes nord-américaines, les habitants ne cachent pas leur joie. Ils se promènent en shorts et débardeurs, et l’on se croirait dans une petite ville côtière de vacances. Pourtant, la ville est bien loin de la mer. Comme à Ottawa, un fleuve, "la rivière rouge" (mais pas de sang, tient à préciser notre guide Albert), sépare le quartier français, Saint-Boniface, de l’immense quartier anglais. A Saint-Boniface, les pancartes sont bilingues et l’on pourrait presque y vivre totalement en français, si ce n’étaient les exigences économiques qui font que l’anglais reste la langue la plus utile.
Comme tous les francophones, les habitants de Saint-Boniface sont bien plus exubérants que les canadiens anglophones. Ils sont intarissables sur leurs conditions de vie et sur l’histoire de leur lutte, qui les a finalement menés aux acquis dont ils bénéficient aujourd’hui. Car tout n’a pas toujours été rose pour eux. Les francophones du Manitoba évoquent volontiers les "années noires", lorsque, à partir de 1890 - c’est-à-dire près de 20 ans après l’adhésion du Manitoba à la fédération canadienne - l’anglais est devenu la seule langue officielle de la province. L’enseignement du français a alors été interdit et la communauté a vaillamment résisté, entrant quasiment dans la clandestinité.
Une situation pas toujours enviable
En 1969, avec l’adoption de la loi fédérale sur les langues officielles, la communauté a voulu obtenir le droit à l’enseignement du français mais cela a provoqué une grave crise dans la province. Jusqu’en 1983, la situation des francophones n’était nullement enviable. Mais, petit à petit et grâce à un effort réel de la part des gouvernements fédéral et provincial, ainsi que grâce surtout au dynamisme de la communauté, les francophones ont réussi à obtenir le droit d’enseigner le français dans leurs écoles et d’avoir accès aux services médicaux en français. Curieusement, la grave crise des années soixante-dix n’a pas poussé les franco-manitobains à l’exode, vers le Québec par exemple. Au contraire, ils se sont accrochés à leur terre et à leur culture, et, aujourd’hui, ils ont le sentiment d’avoir gagné une grande partie de la bataille. Leur existence est désormais reconnue et acceptée, et de plus en plus d’anglophones se rendent compte que la présence d’une communauté francophone au Manitoba peut constituer un atout pour attirer de nouveaux touristes du Québec et d’ailleurs, à la recherche "d’un brin d’exotisme" ou d’un circuit différent en plein cœur de l’Amérique du Nord.
Les franco-manitobains (au total 50.000 personnes) sont d’autant plus fiers de leurs acquis que les Québecois ont souvent dédaigné leur lutte, considérant qu’il s’agit d’une cause perdue et qu’il vaudrait mieux par conséquent regrouper les francophones dans une seule province puissante et solidaire, au lieu de les voir dispersés et faibles, dans un environnement majoritairement anglophone. Les franco-manitobains ont donc lutté quasiment seuls, dopés par leur grande confiance dans la justesse de leur cause. Et, finalement, ils ont obtenu une reconnaissance quasi officielle, qui n’est toutefois pas encore consacrée dans les textes, mais les franco-manitobains ne veulent pas brusquer les choses.
De plus en plus de jeunes attirés par le bilinguisme
Aujourd’hui, leurs relations avec les anglophones se sont nettement améliorées. Sûrs de leur nombre, ceux-ci ne craignent plus un renversement de la situation et acceptent l’existence de cette communauté. Mieux, de plus en plus d’anglophones souhaitent apprendre le français, conscients que dans un pays officiellement bilingue, cela leur ouvre plus de possibilités dans la fonction publique. C’est pourquoi 20.000 Manitobains ont appris le français dans les écoles d’immersion, lancées par le gouvernement. Et, avec les 5.000 diplômés des écoles françaises du Manitoba, cela fait chaque année 25.000 jeunes francophones, ou bilingues, bénéficiant des avantages des deux cultures. Lorsqu’on demande aux franco-manitobains ce que serait leur présence sans l’aide massive du gouvernement (qui distille ses subventions aux écoles, aux centres médicaux, dont l’hôpital Saint-Boniface, au quotidien La Liberté et au Cercle Molière, la troupe de théâtre du couple Mahé, qui lutte bon an, mal an pour préserver la tradition théâtrale française au Manitoba), ils s’énervent un peu. Pour eux, le gouvernement a fait le choix du bilinguisme en adoptant la loi sur les langues officielles. Il doit assumer ses responsabilités. Mais si la communauté franco-manitobaine n’était pas aussi dynamique et déterminée, le gouvernement ne se serait pas senti aussi motivé pour aider la minorité francophone.
Des moyens pour exister dans la durée
L’idéal, pour les franco-manitobains, ce serait d’encourager un tourisme francophone vers la province, qui, dans tout l’ouest nord-américain, représente le seul îlot important parlant français. Car, contrairement à ceux du Manitoba, les francophones de Sasketchaouan et de la Colombie-Britannique sont très dispersés et bien peu nombreux. En fait, après avoir obtenu une reconnaissance de la légitimité de leur existence et tous les acquis qui vont avec, les franco-manitobains cherchent désormais à se doter de moyens de subsistance qui leur permettraient de travailler aussi en français, pour que cette langue ne soit pas seulement celle qu’on utilise chez soi ou entre amis. C’est là qu’intervient le Cedem, une fédération de seize municipalités francophones, qui cherche à monter des entreprises dans l’espace francophone, pour permettre aux habitants de travailler en français. En six ans d’existence, le Cedem a multiplié les activités, pour trouver de nouvelles idées touristiques, aider à trouver des projets viables, dans le cadre du développement rural spécifique.
C’est ainsi qu’au village de La broquerie, situé dans une région où on ne consomme pas d’alcool, un hôtel doté d’un bar bien achalandé a été construit et attire toute la clientèle de la région, désireuse de boire un verre. Selon le Cedem, l’essentiel est de trouver le bon créneau, pour bâtir une entreprise rentable. Le Cedem attache ainsi beaucoup d’importance au jumelage entre le Manitoba et la région du Bas-Rhin en France, qui permettrait de nouveaux échanges commerciaux et peut-être un tourisme francophone. Les franco-manitobains sont aussi assez heureux de voir leurs représentants faire partie de la délégation officielle canadienne au sommet de Beyrouth. C’est, pour eux, la reconnaissance officielle de leur existence en tant que communauté francophone dynamique et exemplaire. Ils espèrent beaucoup profiter de cette grande réunion francophone pour trouver de nouveaux contacts et faire connaître leur culture, leur identité, forgée non sans mal, au fil des crises. Et, lorsqu’on leur demande si une langue vaut bien un tel combat et s’il ne serait pas plus facile pour eux de s’intégrer au monde anglophone, ils en restent bouche bée. "Ce n’est pas simplement une langue, c’est une culture et une identité. Abandonner le français, c’est trahir nos ancêtres…", disent-ils fermement, avec un rien de compassion pour leurs compatriotes anglophones qui cherchent désespérément à se démarquer des voisins américains. Au moins, pour eux, les différences sont claires et elles ne demandent qu’à s’affirmer pour concrétiser la diversité multiculturelle, ferment de l’unité canadienne.    haut

 
L'Hexagone, l'islam, l'Afrique...
La représentation des musulmans de France en question
 
par EL-HADJI MOUSSA TOURE, AHMED BABA MISKE et ASANI FASSASSI, publié dans le Figaro le 7 octobre 2002
Les auteurs sont président de la Fédération française des associations islamiques d'Afrique, des Comores et des Antilles (Ffaiaca) et délégués de la Ffaiaca à la Consultation
Africains ou Français ? Islam d'Afrique ou islam de France ? Islam modéré, islam violent ? A ces questions, à toutes les questions nous répondons clairement. Nous n'avons rien à cacher. La vérité est la première valeur en islam et la transparence la première vertu. Africains ou Français ? Les deux, sans hésitation. Nous sommes africains d'origine, de fierté, de tradition culturelle fondamentale. Nous sommes français de nationalité, de résidence et, dans tous les cas, de coeur et de raison. Nous ne ressentons aucune incompatibilité, aucun déchirement, aucune nécessité de choix. La France et l'Afrique ont été unies par l'Histoire, unies par le destin (nous, nous disons par Dieu) et il est trop tard pour les séparer. Il est trop tard aussi pour une autre raison : nos enfants sont français. N'est-ce pas l'essentiel ? Notre avenir est donc français. Islam français, africain ? Les deux, bien sûr, là aussi. Pourquoi voudrait-on nous obliger à disséquer notre âme, les éléments les plus profonds de notre être spirituel, moral, affectif, intellectuel ? D'autant plus que l'islam est une religion universelle, une religion de l'universel... spirituel qui ignore toute discrimination entre les hommes basée sur les différences d'ethnies, de nations, de couleurs, de cultures...
Mais justement, de ce fait, l'islam s'adapte partout, accepte la culture de chaque peuple, ses coutumes, tout en gardant l'essentiel de sa substance spirituelle. C'est pourquoi cela ne nous gêne pas que l'on parle d' "islam de France" ou même d' "islam français". La délégation de la Ffaiaca à la Consultation ("Istichara") initiée en 1998 par M. Chevènement n'a-t-elle pas été la première à proposer qu'on adopte le titre de "Conseil français de culte musulman" ? D'ailleurs notre propre organisation, fondée en 1989, s'appelait déjà Fédération française des associations islamiques d'Afrique, des Comores et des Antilles. Quant à la propagande qui veut faire de l'islam une religion de la violence, c'est... de la propagande. Sur ce sujet si sensible, disons d'abord, pour lever toute ambiguïté, que nous condamnons toutes les formes de terrorisme et toute violence utilisée sans nécessité absolue de caractère défensif. Cela étant dit, l'islam est une religion de paix, d'amour, de fraternité, de générosité. Certains commentateurs mal intentionnés aboutissent à des conclusions inverses en utilisant abusivement certains versets hors de leur contexte, et en oubliant la grande majorité des textes sacrés. Certains fanatiques utilisent des procédés comparables pour justifier l'injustifiable, faisant autant de mal à l'islam que ses pires ennemis.
Toutes les grandes religions se rejoignent sur les grandes valeurs morales et éthiques. Mais laquelle d'entre elles n'a pas connu dans son histoire des périodes obscures, parfois très longues, où ces valeurs ont été gravement violées ? Les musulmans ne prétendent pas faire exception à la règle. Deux remarques cependant :
1°) C'est dans le monde musulman - à l'époque où celui-ci abritait la civilisation phare de l'humanité, avant de passer le relais à l'Occident chrétien - que fut réellement pratiqué un humanisme de la tolérance, du pluralisme spi rituel, intellectuel, du dialogue interreligieux. Dialogue fécond entre intelligentsias mu sulmane, juive et chrétienne à Bagdad dès le IXe siècle, puis plus tard en Andalousie notamment. Avec plusieurs siècles d'avance sur l'Occident.
2°) Les tragédies les plus terribles de l'histoire de l'humanité n'ont pas été le fait de musulmans. Pour ne parler que de l'histoire récente : des génocides des peuples amérindiens et des peuples noirs victimes de la traite négrière transatlantique jusqu'à celui des juifs en plein XXe siècle, jusqu'au martyre des Tutsis rwandais, des Bosniaques et des Kosovars, des Tchétchènes et des Palestiniens, les musulmans ne sont pas en cause si ce n'est, très souvent, du côté des victimes (notamment durant la longue nuit coloniale). Certes, l'islam aussi a ses déviants, ses criminels, ses extrémistes exaltés parfois sincères, parfois manipulés. Quelles que soient leurs motivations, leurs actes sont contraires à l'esprit de l'islam et à son vécu tel que le vivent et le conçoivent les musulmans dans leur immense majorité. C'est pourquoi les "théories" et les amalgames utilisés par des contempteurs de l'islam pour le mettre en accusation à propos de la violence sont plus que malhonnêtes : criminels et dangereux. En quoi, en effet, cela sert-il la cause de la paix et de la coopération entre les hommes, entre les nations, de créer les conditions d'un "choc des civilisations" totalement étranger à la réalité du monde d'aujourd'hui, et bien éloigné, en tout cas, des besoins et des aspirations des peuples, notamment musulmans ?
Pour leur part, les musulmans de France n'aspirent qu'à vivre en paix et en harmonie avec tous les habitants de ce pays, dans la diversité de leurs origines et de leurs choix spirituels et philosophiques. Ils ont placé beaucoup d'espoir dans la Consultation organisée pour doter le culte musulman d'une instance représentative. Les membres de la Ffaiaca furent parmi les plus enthousiastes et les plus déterminés à promouvoir des solutions équilibrées, sans surenchère, sans exigences particularistes. Rôle tout à la fois dynamique et modérateur rendu crédible par l'absence de tout soupçon d'hégémonisme. Après avoir ainsi coopéré loyalement avec l'initiateur de la Consultation, Jean-Pierre Chevènement, puis avec son successeur Daniel Vaillant dans la même veine, nous avons été très agréablement surpris de voir le nouveau ministre de l'Intérieur démentir très vite les mauvais augures qui prédisaient avec assurance l'abandon de l'Istichara par la droite. Nicolas Sarkozy a montré que dans ce domaine, aussi, la continuité de l'Etat républicain n'est pas un vain mot. Nous sommes tout à fait en accord avec la manière dont il a posé le problème, à partir de principes très simples : on reprend la Consultation en gardant tout ce qui faisait l'objet d'un consensus, et qui n'est pas sérieusement remis en question par les participants. Et le ministre joue son rôle de facilitateur et témoin de bonne foi, en aidant à la recherche de solutions équilibrées pour les points objets de divergence de fond.
Le culte musulman n'est ni de droite ni de gauche. Les musulmans, à titre individuel, s'inscrivent librement là où ils veulent. En tant que communauté spirituelle, en tant que composante de la nation, ils ne peuvent qu'être sensibles à la manière dont les dirigeants politiques traitent leurs problèmes spécifiques et les affaires qui leur tiennent à coeur. C'est pourquoi il nous paraît légitime de dire à quel point nous avons été sensibles à l'attention que le président Chirac accorde au monde de l'islam sur des questions chères au coeur de tous les musulmans. En France même, ces derniers mois ont été l'occasion de plusieurs gestes forts, de la visite historique - la première depuis 1926 - du chef d'Etat à la "communauté musulmane" dans son lieu le plus symbolique, la Mosquée de Paris, jusqu'à la reprise de la Consultation, en passant par la nomination de deux membres du gouvernement issus de cette "communauté". Notre souhait le plus cher est que tous ces efforts soient productifs, que la réussite de la Consultation, celle surtout de l'intégration (économique, sociale, culturelle, politique), aboutisse bientôt à une normalisation, pour ne pas dire une "banalisation" de tout ce qui concerne les musulmans ; au point que, par exemple, l'apparition d'un nom à consonance "islamique" aux plus hautes fonctions publiques ou privées cesse d'attirer l'attention et d'être un sujet d'étonnement ou d'émerveillement.    haut
 
Eglise - Le temps des laïcs
 
par FADY NOUN, publié dans l'Orient-le Jour le 8 octobre 2002 

La canonisation, dimanche, de Jose Maria Escriva de Balaguer (1902-1975), fondateur de l’Opus Dei (Œuvre de Dieu), un mouvement chrétien devenu "diocèse sans territoire" est, à sa manière, la confirmation d’une des grandes vérités ecclésiales du XXe siècle : dans la vie de l’Eglise, c’est "le temps des laïcs". C’était l’intuition première de cet ardent missionnaire. Faire vivre la sainteté "hic et nunc", ici et maintenant, à des hommes et des femmes plongés dans le quotidien touffu, incapables de se dégager de leur milieu professionnel et social pour prendre le chemin classique de la perfection. Pas besoin de le faire, le défi lancé par le monde moderne au commandement du Christ demandant aux fidèles d’être "saints comme leur Père est saint", peut être relevé d’une autre façon, avait compris Jose Maria Escriva. Le fondateur de l’Opus Dei allait devenir, dès 1928, le pionnier d’une nouvelle voie vers la sainteté très proche de celle que, dans une intuition géniale, Thérèse de Lisieux avait pressentie à la fin du XIXe siècle. Une "petite voie" accessible à tout venant, non moins héroïque que la première, mais pour laquelle on prendrait désormais les "petits moyens".
Cette forme de sainteté aller s’annoncer prophétique, et le Concile Vatican II, l’événement ecclésial majeur du XXe siècle, selon Jean-Paul II, confirmera la vérité de ces intuitions, en bouleversant les points de vue et mettant l’accent sur la nature de l’Eglise, peuple de Dieu. C’est-à-dire en associant les laïcs au gouvernement de l’Eglise, non pour se substituer à la hiérarchie religieuse, mais pour être son partenaire à part entière, dans la complémentarité des charismes et des institutions. La floraison extraordinaire des mouvements d’apostolat laïcs dans la période postconciliaire, préfigurés après la Seconde Guerre mondiale par des mouvements comme le Cursillo, les Focolari, l’Arche de Jean Vanier et le mouvement Foi et lumière, et suivis dès la fin des années 60 par le Renouveau charismatique, le mouvement Néo-cathécuménal, la communauté Sant’Egidio et en général tous les mouvements d’apostolat de laïcs "communautés nouvelles" et allait confirmer cette orientation. Cette floraison deviendra le ferment de ce que Jean-Paul II appellera la "nouvelle évangélisation", c’est-à-dire l’évangélisation des baptisés, l’évangélisation d’un peuple nominalement chrétien, corrodé plus ou moins profondément par le relativisme éthique si caractéristique de notre temps.
Cette floraison, ou disons ce bourgeonnement avant-coureur de ce que Jean-Paul II espère être un nouveau printemps de l’Eglise, le pape y verra une des "surprises de l’Esprit". Dans sa lettre apostolique A l’Aube du nouveau millénaire, le pape affirmera que l’Eglise est à la recherche de "nouveaux modèles de sainteté", ceux d’adolescents, de mères de famille, de responsables politiques qui ont vécu leurs vertus héroïques dans la vie de tous les jours. Voilà de quoi comprendre et situer l’Opus Dei, un mouvement qui compte aujourd’hui des milliers de laïcs et de prêtres à la fois plongés dans la vie quotidienne et fervents chrétiens. L’exigence chrétienne est la même, l’engagement tout aussi radical, mais le décor est différent. C’est aux laïcs aujourd’hui d’évangéliser le monde. Le concept de "mission" au sens traditionnel du terme est désormais double et concerne, d’une part, l’annonce de l’Evangile à ceux qui ne l’ont encore jamais entendu, d’autre part aux millions de chrétiens "baptisés mais non évangélisés", qui vivent dans un monde souvent pétri de valeurs chrétiennes, mais coupé de ses racines et de toute référence personnelle au Christ.    haut

 
Liban-UE : A propos de l'existence d'Israël
 
paru dans l'Orient-le Jour le 8 octobre 2002 
M. François Harfouche, chercheur en histoire universelle, a adressé une lettre à M. Patrick Renauld, chef de délégation de la Commission européenne au Liban, en réponse à "une demande par l’Union européenne à l’Iran de reconnaître l’existence d’Israël aux côtés d’un futur Etat palestinien". Dans sa lettre, M. Harfouche a affirmé qu’ "Israël, en tant qu’entité autonome sur un territoire quelconque, n’a jamais existé". Pour lui, "Israël est un terme flottant" qui, dans la Bible, désigne "tantôt un personnage religieux, tantôt un lieu ou une tribu". "Insister sur l’existence d’Israël et, à partir de là, l’imposer aux pays qui ne l’ont pas jusqu’ici reconnu en tant qu’Etat de droit, équivaudrait à un terrorisme intellectuel, énormément plus grave que tout autre forme de terrorisme", a-t-il conclu.    haut
 
Evasion - Al-Jord : Un bout de paradis sur les hauteurs du Hermel et du Akkar
Vivre en nomade le temps d'un week-end
 
par SUZANNE BAAKLINI, publié dans l'Orient-le Jour le 5 octobre 2002 
Un projet d’écotourisme couvrant une superficie de 400.000 mètres carrés et baptisé al-Jord (en référence au jurd, en d’autres termes la haute montagne) s’est niché sur les hauteurs des trois cazas du Hermel, du Akkar et de Denniyé, offrant depuis peu la possibilité aux amoureux de la nature de vivre un week-end en nomades, loin de tout. Des nuitées dans des tentes bien équipées, des randonnées, des repas traditionnels... mais, surtout, un dépaysement total. L’intérêt d’al-Jord ne se limite pas aux services qu’il offre aux écotouristes à la recherche d’un contact avec la nature. Le projet a été conçu pour être écologique sous divers aspects, montrant un exemple de développement touristique respectueux de la nature, ou, si l’on préfère, un exemple de développement durable susceptible de préserver les ressources naturelles : système thermique solaire, compostage et recyclage de déchets, épuration et réutilisation des eaux usées, etc. Le tout en partenariat avec la population locale.
Peut-on encore envisager un vrai dépaysement au Liban ? Des étendues montagneuses sans aucune habitation en vue, un bol d’air frais à plus de 2.000 mètres d’altitude, des soirées amicales au feu de bois, des nuitées passées dans des tentes aussi rustiques que confortables, des repas traditionnels faits maison... Vous pensez qu’un tel bout de paradis se trouve loin de chez vous ? Vous n’avez pas tout à fait tort. Il faut faire quelque trois heures et demie de route à partir de Beyrouth (avec une demi-heure hors-piste) pour atteindre le projet écotouristique al-Jord, sur les hauteurs du Hermel, du Akkar et de Denniyé. Mais le moins qu’on puisse dire, c’est que le jeu en vaut la chandelle ! Pour atteindre ce projet hors du commun, il faut dépasser le Hermel et abandonner sa voiture individuelle ou son taxi au niveau d’une localité appelée Marchahine. C’est là que les écotouristes en puissance ont rendez-vous avec les véhicules de la société al-Jord, chargés de les conduire jusqu’au camp (les autres voitures sont interdites dans les limites du projet pour préserver au maximum la propreté de l’environnement). A partir de là, c’est destination dépaysement. Un signe ne trompe pas : le signal du téléphone cellulaire disparaît, comme pour mieux consommer la rupture avec les contingences de la vie quotidienne. Une demi-heure plus tard apparaissent les tentes en peau de chèvre et en coton, éparpillées sur une colline à 2.100 mètres d’altitude. 
Savamment conçu, le projet, situé sur un site de 400.000 mètres carrés, donne l’impression d’un camp simplement rustique, sans aucun lien avec la modernité, un aspect qui renforce le sentiment de dépaysement auprès de citadins assoiffés de nature. Ce n’est pourtant pas tout à fait exact : les concepteurs du projet ont prévu plusieurs éléments de confort, comme les douches d’eau chaude, les sanitaires, les lavabos, etc. Toutefois, non seulement ces éléments de confort ne tranchent pas dans le paysage, mais ils sont également conformes à des règles et à des méthodes écologiques strictes, puisées autant dans la technologie moderne que dans la tradition la plus pure. Ainsi, la température de l’eau est réglée grâce à un système thermique solaire, mais les tentes, elles, sont chauffées à l’aide de poêles à charbon. Nadim Zakhia, l’un des membres du conseil d’administration de la société al-Jord, décrit les facteurs qui font de ce camp un projet écotouristique complet. "Les constructions - peu d’entre elles sont en dur - ont été entièrement réalisées avec des matériaux de la région, raconte-t-il. Nous avons eu recours à un maximum de produits existants, comme, par exemple, des pierres appartenant à des maisons en ruines. Le bois provient aussi souvent que possible de poutres d’anciennes habitations détruites, ce qui nous a permis d’éviter l’utilisation de bois résultant de l’abattage d’arbres. Même les produits alimentaires sont entièrement achetés auprès d’agriculteurs et de commerçants locaux."
Et ce n’est pas tout : les propriétaires ont opté pour certaines techniques modernes pour s’assurer que l’activité humaine, à cet endroit préservé et privilégié par la nature, soit aussi respectueuse que possible envers l’environnement. Une fosse septique a été construite avec possibilité de recycler les eaux usées en vue d’une réutilisation dans l’agriculture. Le système thermique solaire a été installé avec l’aide de l’Ademe (Association française de promotion de l’énergie renouvelable), alors qu’un système de production d’électricité (également basé sur l’énergie solaire) est en cours de préparation. La gestion des déchets n’a pas été négligée: compostage pour les ordures organiques et recyclage pour un maximum de déchets d’une autre nature. Au-delà de cet aménagement innovateur dans le contexte libanais actuel, toute une série de comportements écologiques sont mis en valeur. "Nous avons beaucoup travaillé à la sensibilisation des travailleurs, afin de les encourager à ne pas jeter d’ordures par terre, par exemple", explique M. Zakhia. La sensibilisation touche aussi, inévitablement, les clients du projet qui se retrouvent en contact avec une matérialisation de divers concepts écologiques. Afin de parfaire le caractère "vert" du projet, il était indispensable de mettre un terme à la chasse sans contrôle dans l’enceinte du territoire du camp. Comme l’indique M. Zakhia, cela n’a pas été facile. Il a fallu convaincre les familles de la région du bien-fondé de la décision, et leur laisser le soin de veiller à ce qu’elle soit appliquée. Sur une superficie de 25 kilomètres carrés, les oiseaux vivent dorénavant dans une paix relative, berçant les touristes de leurs chants mélodieux au réveil.
200 km2 pour les randonneurs
Toutes ces installations laissent très peu de traces visibles. Rien ne se place entre l’oeil et les beautés qui s’offrent à lui, la nature sauvage du jurd avec ses arbres centenaires, et le spectacle de la chaîne de montagnes qui, au Nord, se prolonge jusqu’à Kornet el-Saouda, le plus haut sommet du Liban. Les écotouristes qui ont choisi de vivre une vie de nomade pour un jour ou deux ont le choix entre plusieurs activités. Les randonnées peuvent s’étaler sur plusieurs heures (le domaine qui leur est réservé est de 200 kilomètres carrés) avec des itinéraires très différents et toujours intéressants. La diversité des paysages est garantie dans ce coin magnifique, doté de cours d’eau, ainsi que d’une forêt de chênes et de cèdres à environ une heure et demie du camp. Les visiteurs ont également la possibilité de faire de la bicyclette, des promenades à dos d’âne, des parties de cerfs-volants... Ils peuvent aussi se reposer tout simplement en profitant du grand air et des soirées agréables près du poêle ou d’un feu de camp. D’autres activités devront être instaurées dans l’avenir, comme l’observation des oiseaux, par exemple. Les amoureux de la bonne chère peuvent compter sur la cuisine qui est excellente, traditionnelle et variée. Il va de soi que les trois repas sont servis dans le cadre du projet, plus exactement dans la grande tente qui sert de cafétéria, pour un prix de 18 dollars par jour et par personne. Les prix du séjour sont par ailleurs raisonnables. La nuitée varie entre 12 et 14 dollars, selon les tentes (certaines, en peau de chèvre, contiennent des lits hauts avec leur literie et sont dotées de murs en pierre sur les côtés, d’autres, en peau de chèvre ou en coton, ont des matelas à même le sol, sans literie).
Le projet n’est opérationnel que depuis quelques semaines, et déjà l’affluence est importante. Les visiteurs rencontrés sur le site sont invariablement enchantés de se retrouver dans une atmopshère si exotique et si authentique à la fois, des caractéristiques qui se perdent souvent ailleurs, selon eux. Ils se promettent généralement de revenir, essayant le plus possible de ne pas penser au retour en ville, avec les bruits et le trafic, et de jouir du calme souverain de la montagne, rompu de temps en temps par le chant d’un oiseau ou le bêlement lointain d’une chèvre. Le projet peut accueillir une cinquantaine de visiteurs à la fois. C’est un week-end idéal pour des groupes d’amis, des couples ou des familles, à condition de ne pas oublier les vêtements chauds et les chaussures de marche. Il faut préciser que la saison 2002 est presque terminée, puisque le camp fermera ses portes fin octobre ou début novembre en raison des conditions climatiques. Les amateurs n’ont donc plus que quelques semaines pour jouir de ce paradis niché dans le jurd, sinon ils devront attendre mai prochain. Pour plus d’informations, il faudrait se référer au site de la société - www.aljord.com , ou appeler l’un des numéros suivants: 03/648963, ou 03/235303, préférablement en cours de semaine. 
Rentabilité économique grâce à la préservation des ressources naturelles
L’importance du projet écotouristique al-Jord, qui occupe une parcelle de terrain de 400.000 mètres carrés dans les hauteurs des trois cazas du Hermel, du Akkar et de Denniyé, c’est qu’il prouve de façon vivante la rentabilité économique de la préservation écologique. Dans un pays où la destruction paraît plus rentable à court terme que l’option d’un développement durable, une telle expérience doit donner à réfléchir aux responsables des domaines du tourisme et de l’environnement ainsi qu’aux investisseurs, notamment en raison du partenariat qui rapproche désormais les jeunes promoteurs de la population locale, aujourd’hui consciente de l’intérêt de la préservation de sa région. Le lancement d’un tel projet a été, dès le début, une aventure. L’idée, folle à l’époque, est née un jour de septembre 1999, quand un groupe de jeunes personnes, qui avaient décidé de vivre l’expérience de l’éclipse partielle du soleil parmi les nomades du jurd, sont tombés amoureux d’une terre et se sont jurés de préserver sa beauté sauvage. Quelque temps plus tard, Nadim Zakhia, Jean-Pierre Zahar et Hiba Hajj se sont associés à Ali et Hussein Mounjed Allaw, propriétaires du terrain. Auparavant, ils s’étaient intégrés à la population locale, pour bien en saisir la complexe structure sociale, tribale et familiale. C’est ainsi qu’ils ont réussi à amener les habitants à accepter l’idée d’un projet de développement écotouristique dans la région, à laquelle, il faut dire, ils étaient seuls à y croire jusqu’au jour où, il y a quelques semaines, les touristes sont arrivés. 
Pour concrétiser les efforts de préservation, il fallait donner naissance à un cycle économique qui assure la durabilité du mouvement. "L’écotourisme était l’option la plus évidente, raconte M. Zakhia. Or pour lancer un tel projet, il fallait fonder une société qui se chargerait de veiller à une amélioration de la situation économique de la région. Notre choix était d’adopter un système de financement privé, ce qui, à l’époque, nous a évité de frapper aux portes pour mieux nous consacrer au travail sur le terrain." Parallèlement à la fondation de la société al-Jord, une ONG écologique baptisée Mada a été créée, avec pour objectif, à long terme, de surveiller l’activité de la première et de veiller à ce que le caractère strictement écologique des activités touristiques soit conservé. Durant une première étape, les membres de al-Jord et de Mada étaient pratiquement les mêmes. Comment, dans ces conditions, la seconde pourra-t-elle effectuer une surveillance efficace de la première? «L’association sera totalement indépendante de la société avec le temps, du point de vue des membres comme d’un point de vue financier, explique M. Zakhia. Financièrement, Mada possède 15% des actions de al-Jord, ce qui lui assurera sa durabilité et lui permettra de garder l’œil sur la société, quels que soient les membres du conseil d’administration de cette dernière. Mada devra d’ailleurs recruter de nouveaux membres bientôt, alors qu’une partie des actions de al-Jord sera mise en vente pour encourager les Libanais à faire des investissements dans l’écotourisme."
L’une des premières activités de Mada a été d’organiser des camps d’été pour les enfants du jurd. Quant au projet de al-Jord, il a introduit dans la collectivité la conscience de l’environnement comme source d’activité économique. "Le changement d’attitude au sein de la population locale est impressionnant, souligne M. Zakhia. Au début, les habitants nous observaient de loin, quelque peu méfiants. Depuis le lancement du projet et l’arrivée des touristes, ils croient en la possibilité de nouvelles activités économiques et viennent nous proposer des projets. Un groupe d’hommes nous a rendu visite dernièrement pour nous demander de l’aider à instaurer un élevage de truites. Comme il y en a déjà un dans la région, nous lui avons suggéré de penser ensemble à une autre solution." Le groupe de jeunes gérants du projet est fier du fait que la présence du camp contribue à inverser l’exode rural : une dizaine de familles sont revenues passer l’été au jurd depuis que la possibilité d’y travailler existe, alors qu’elles avaient cessé de le faire il y a longtemps. En tout, une trentaine de familles profitent actuellement de l’activité économique générée par le camp (guides, pourvoyeurs de produits alimentaires...). "L’élément innovateur de notre projet consiste dans le fait de prouver le bien-fondé de la préservation écologique, explique M. Zakhia. Nous sommes partis de deux constatations. D’une part, la protection de l’environnement par des décrets et des lois a indubitablement échoué au Liban. D’autre part, c’est la pauvreté qui constitue la menace la plus grave sur les ressources naturelles."
Nombreux projets et financements passés et futurs
Le projet al-Jord devra connaître une expansion future, avec de nombreux projets en perspective et de financements espérés ou déjà obtenus :
– le Comité catholique contre la faim et pour le développement (CCFD, une ONG française) finance actuellement un projet de réhabilitation de plusieurs points d’eau dans la région exécuté en collaboration avec Mada ;
– l’ambassade de France finance un programme agricole et un centre de fabrication d’aliments à caractère traditionnel ("mouné"), le Food Production Unit, qui sera réalisé l’année prochaine ;
– le ministère de l’Environnement a apporté son soutien au niveau de la formation technique, alors que le ministère du Tourisme a contribué à la promotion du projet et de la région ;
– l’Ademe a aidé au financement d’installations à base d’énergie solaire et a apporté un soutien technique ;
– un plan de développement étalé sur trois ans et portant sur sept secteurs (notamment l’agriculture, la santé, la préservation des forêts, la création de possibilités économiques, la formation...) est actuellement envisagé. Les promoteurs attendent l’approbation d’un cofinancement du Programme des Nations unies pour le développement (Pnud) et du ministère français des Affaires étrangères ; 
– un programme éducatif à l’intention des enfants de la région a été financé par l’ONG allemande Heinrich Böll ; 
– le Mouvement social a apporté une aide logistique au groupe.    haut
 

 

 
 
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