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PRESSE  RJLIBAN  N°105 - sélection de l'automne 2004  

                                     

 

L'avenir de l'Europe est en Méditerranée !
Le processus de Barcelone, entamé en 1995, peut-il trouver un second souffle ?

 

par HERVE DE CHARETTE, publié dans le Figaro le 12 décembre 2004

L'auteur est ancien ministre des affaires étrangères

Oui ! Dans un contexte international marqué par l'incertitude et la crispation des identités, il est essentiel pour l'Europe de se tourner vers ses voisins de la Méditerranée. L'actualité ne cesse de le montrer, le destin de l'Europe est désormais inséparable de celui de ses voisins du Sud. La coopération euroméditerranéenne est pour l'Europe un projet porteur d'une vision politique à long terme, faisant primer la solidarité sur le repli, la méfiance ou la confrontation. Dans ce domaine, nous ne partons pas de zéro. Le Partenariat euroméditerranéen, signé à Barcelone en 1995, par 25 ministres des Affaires étrangères de la région, Israël compris, fixe un cadre toujours valable pour la coopération en Méditerranée. Il définit une politique ambitieuse mais fondamentalement cohérente, s'appuyant sur l'intensité des liens économiques, politiques, historiques et culturels, afin de faire avancer un projet commun de développement et de coopération.

En 1995, au lendemain des accords d'Oslo, l'heure était à l'optimisme. L'ensemble de la Méditerranée semblait alors s'orienter durablement vers la paix et la coopération. Mais depuis dix ans le contexte méditerranéen a bien changé. Le processus de paix au Proche-Orient a fait long feu. Le 11 septembre a fait apparaître avec une acuité tragique combien la menace hyperterroriste transcende désormais les frontières du Nord et du Sud. Par ailleurs, l'initiative militaire des Américains en Irak est venue compliquer encore un peu la donne. Enfin, l'élargissement de l'Union européenne est souvent perçu par les pays arabes comme une marque de désintérêt de l'Europe envers la Méditerranée.

Malgré ces difficultés indéniables, le Partenariat euroméditerranéen n'a pas succombé. C'est dire sa valeur et son intérêt. Au contraire, des avancées notables ont été faites. Les outils de coopération se sont multipliés : Fondation Anna Lindh pour le dialogue des cultures, Assemblée parlementaire euroméditerranéenne, Facilité euroméditerranéenne d'investissement et de partenariat, Politique de nouveau voisinage... Les fonds d'aides de l'Union européenne (Meda) n'ont cessé de croître. De nouveaux sujets se sont imposés à la discussion : immigration, éducation et formation, lutte contre le terrorisme, coopération militaire... Enfin, et c'est essentiel, le processus de Barcelone s'est élargi à la société civile, sur les thèmes les plus divers : économie, eau, environnement, culture, droit des femmes...

Du coup, un vent de libéralisation et de réforme commence à souffler au Sud de la Méditerranée, dans des domaines aussi divers que l'audiovisuel, le statut des femmes, les droits de l'homme. Cette évolution est encouragée par l'Union européenne dans le cadre des Accords d'association qu'elle a signés avec la plupart des pays du Sud. La coopération régionale entre les pays du Sud eux-mêmes s'intensifie, comme en témoigne la signature des accords de libre-échange d'Agadir entre le Maroc, la Tunisie, l'Egypte et la Jordanie.

Tout cela est très encourageant et montre combien les pays du Sud sont en demande d'Europe. Il est essentiel de ne pas les décevoir : il nous faut donc passer la vitesse supérieure ! Le partenariat doit servir de catalyseur aux réformes. C'est pourquoi il mérite mieux que des déclarations de principes suivies d'une gestion bureaucratique ! En un mot, il convient de consacrer à la réussite de la coopération euroméditerranéenne autant d'énergie que celle déployée lors de l'élargissement de l'Union à l'Est.

Je saisis donc le 10e anniversaire de la conférence de Barcelone pour relancer le Partenariat euroméditerranéen et proposer cinq pistes de travail :

1. Les partenaires de l'euroméditérranée doivent se donner pour objectifs d'en finir avec les conflits qui empoisonnent les relations dans la région : en Palestine, comme à Chypre et au Sahara occidental, sans oublier l'Irak. C'est le moment d'agir, et, pour l'UE, de s'imposer comme un médiateur déterminé. Au passage, cela signifie aussi qu'il faut en finir avec les aigreurs franco-américaines. Je vois bien les difficultés, mais si l'Europe veut s'imposer au Sud, il lui faut se fixer des objectifs politiques clairs.

2. Je propose la négociation d'un traité de coopération euroméditerranéenne qui aurait pour objet la création d'institutions chargées de relancer la coopération économique, sociale et culturelle. Un Conseil des ministres euroméditerranéen serait institué. Les décisions pourraient y être prises à la majorité qualifiée. Un secrétariat général du Partenariat aurait la charge de les mettre en oeuvre.

3. Il faut relever le défi de la croissance démographique, laquelle porte en germe, si rien n'est fait, la déstabilisation du Sud et la montée de très graves périls. Dans cette perspective, l'Europe devrait marquer son attachement à deux priorités évidentes : la formation des élites méditerranéennes et la modernisation du statut de la femme (accès à l'éducation, droits politiques, droits civils...).

4. Favoriser l'intégration de la zone par de grands projets régionaux, dans des domaines aussi divers que l'eau, les transports, les télécommunications... C'est le meilleur moyen de favoriser le développement et d'échanger des compétences. La création de la zone de libre-échange à l'horizon 2010 doit rester un projet majeur, afin de garantir un environnement stable aux échanges et à l'investissement. A ce titre, l'Europe devra faire preuve de compromis dans certains domaines, comme l'agriculture... Telle est en effet la voie de la croissance, pour l'Europe comme pour ses partenaires !

5. Renouer le dialogue stratégique avec les Américains au sujet de nos actions respectives en Méditerranée. Le Forum de l'avenir, organisé à Rabat le 11 décembre à l'initiative du Maroc et des Etats-Unis peut en fournir l'occasion. Le sujet est trop crucial pour ne pas s'entendre !

Telles sont les pistes de réflexion que nous nous sommes données dans le cadre de l'Institut euroméditerranéen que je préside, à l'occasion du symposium international d'aujourd'hui et demain, intitulé «Pour un nouveau partenariat euroméditerranéen». Réunissant de hautes personnalités du monde méditerranéen, cette manifestation souhaite nourrir la réflexion collective sur l'avenir de la région, médiatiser les enjeux de la coopération euroméditerranéenne, et avancer des propositions concrètes. Car il est temps d'agir !    haut


 

Cinquantenaire de la mort de Michel Chiha, père de la Constitution libanaise
Ghassan Tuéni, Joseph Maïla, Wagih Kawtharani et Nabil Khalifé mettent l’accent sur la "grammaire perdue" de notre système politique

paru dans l'Orient-le Jour le 29 octobre 2004

C’est plus qu’un hommage rendu à Michel Chiha, l’homme qui a milité en faveur de la démocratie, de la coexistence intercommunautaire et du pacte national. En évoquant le souvenir du théoricien de la formule libanaise et l’un des principaux auteurs de cette Constitution qui nous régit jusqu’à ce jour dans ses dispositions essentielles, MM. Joseph Maïla, Wagih Kawtharani, Nabil Khalifé et Ghassan Tuéni, qui a présidé la table ronde au Salon du livre francophone à Beyrouth, ont tous mis l’accent sur le visionnaire du problème palestinien, le chantre d’un Liban pluriel, le "penseur" et le politologue qui a traité en profondeur une multitude de registres pour définir la voie dans laquelle il souhaitait voir le pays s’engager, compte tenu de sa position géographique, de ses composantes humaines et culturelles, de son évolution historique et de sa personnalité. Le critique et l’éditorialiste, fondateur du quotidien Le Jour, qui a dénoncé sans complaisance les errements et les abus des dirigeants qui institutionnalisent la dépendance, l’arbitraire, l’iniquité et qui "ne s’inspirent que des platitudes, des peurs et des lâchetés". Percutants et prémonitoires, ses écrits n’ont rien perdu de leur acuité, comme pour dire qu’il nous faut des hommes "pas des esclaves et des pachas", assénant que "le Liban se détruira dans la mesure où il attentera à ses libertés". Que dans le corps du monde arabe "nous jouons le rôle des poumons et ce n’est l’intérêt de personne de nous voir asphyxiés et asservis". 

Ghassan Tuéni, qui a dirigé la table ronde, a tout d’abord mis l’accent sur la sacro-sainte question de la Constitution dont "Michel Chiha était le père et qu’il nous faudrait sauver dans son esprit et ses textes pour préserver l’indépendance". Il a rappelé la croisade politique et morale menée, en 1948, par ce grand homme contre l’amendement de la Constitution. Désapprouvant l’idée d’une révision constitutionnelle afin de rendre possible le renouvellement du mandat de cheikh Béchara el-Khoury, malgré la parenté et la solide amitié qui reliait les deux hommes, Chiha avait écrit : "Ce qui peut s’imposer à son heure en faveur d’un homme que ses mérites recommandent peut devenir redoutable pour un autre." 

Prenant à son tour la parole, Joseph Maïla, recteur de l’Institut catholique de Paris, a esquissé le portrait de ce grand homme, déclarant que Michel Chiha n’a été ni un intellectuel semblable à ceux de son époque, ni un idéologue, ni un homme de la démesure. Chiha était "le penseur de la diversité, dans le respect de l’équilibre et de la tolérance". C’était également un juriste qui préconisait "l’équilibre entre des forces contraires et la mise en avant de principes régulateurs (la régulation par les institutions). Michel Chiha pensait qu’on devait faire passer l’esprit des institutions avant les accords historiques qui pouvaient venir en modifier le contenu. On sait que l’expérience de Taëf a peut-être un peu inversé la problématique de cette approche, puisqu’elle a considéré que les compromis pouvaient modifier l’esprit des institutions et changer l’esprit de la Constitution", a dit l’intervenant. Par ailleurs, Michel Chiha a su combiner la passion de la politique (comme passion du bien commun) et la passion de l’absolu. "Michel Chiha a été croyant et cette expérience croyante est présente dans tous ses écrits. Il savait que l’absolu pouvait s’adorer autrement que sous la forme des idoles. C’est ce qui lui a permis de faire la critique et de se mettre à distance de l’événement", a ajouté Joseph Maïla, avant de poser la question suivante : "Pourquoi aurait-on besoin aujourd’hui de Michel Chiha ? Pour trois raisons", a-t-il dit.

Tout d’abord, "parce qu’il était un intellectuel et comme tout intellectuel, il savait que la pensée avait une fonction. Que la fonction de la pensée était de se mettre à distance de l’événement et donc d’introduire, entre l’événement et la représentation, une distance critique. Or cette distance critique, nous l’avons perdue. Pour des raisons multiples, elle est aujourd’hui difficilement exercée". Ensuite, "parce Michel Chiha a pensé le Liban des familles spirituelles, des communautés qui devaient concourir à l’esprit de la nation et au bien commun. Or, c’est cette notion que nous devons retrouver", a souligné le recteur de l’Institut catholique de Paris, ajoutant que pour Michel Chiha, le sens de l’engagement était toujours "un sens de pilote, de vigile", et que la fonction de l’intellectuel était de manifester une alerte. "L’on sait combien la pensée de Michel Chiha fut prémonitoire quand il s’est agi de mesurer la turbulence qu’allait générer la création de l’Etat d’Israël. Il pensait essentiellement que c’était la coexistence des familles spirituelles du Liban qui était en danger (...) Il pensait qu’il n’y avait pas d’équilibre interne si on ne pouvait pas, soit se mettre à distance par consensus de l’équilibre ou du déséquilibre externe, soit pouvoir s’adapter en prenant garde à ne pas perdre notre âme dans un environnement qui change. Michel Chiha avait vu de manière prémonitoire que le Liban démocratique ne pouvait vivre sans un environnement démocratique. Il avait mis en garde les Libanais contre les passions du suivisme et de l’opportunisme."

Et M. Maïla de conclure que Michel Chiha n’est pas un idéologue mais un "grammairien". "Un homme qui a compris la grammaire du système politique libanais. Comprendre Michel Chiha c’est comprendre le fonctionnement d’une institution harmonieuse qui doit réguler des passions diverses ; qui doit recycler les ambitions diverses et qui ne doit céder à aucune passion et à aucun projet en particulier. Donc le redécouvrir pour nous aujourd’hui, c’est retrouver le principe de fonctionnement de nos institutions que nous avons perdu parce que, pour les uns comme pour les autres, nous avons pensé que nous pouvions substituer au Liban qu’il nous avait laissé un Liban plaqué sur des idéaux datant d’avant la création du Liban et qui ne tiennent pas compte de la géographie et de l’histoire de notre pays tel qu’il fut mis en place en 1920. Continuer à caresser des projets d’histoire parallèle ou des trajectoires qui sortent du consensus libanais, c’est s’exposer à l’aventure, à aller vers une configuration de l’impossible. A disparaître soit comme communautés, soit comme nation. Le pari de Chiha était que le Liban était une nation possible parce que tous les autres projets devenaient impossibles."

Prenant à son tour la parole, Wagih Kawtharani, historien, professeur à l’UL, devait dire que Michel Chiha est essentiellement un penseur qui a posé le jalon de la formule libanaise et de celle de la coexistence. Il considérait le Liban comme le pays des "communautés associées" et visait à améliorer le niveau de la représentation parlementaire dont il disait qu’elle était "la pierre angulaire de l’édifice constitutionnel et de l’action du gouvernement". Pour sa part, Nabil Khalifé a planché sur la question suivante : Que reste-t-il de la pensée de Michel Chiha ? "Ses écrits les plus percutants, les plus prémonitoires, gardent intact leur caractère d’actualité. Sur quoi n’a-t-il pas réfléchi, sur quoi n’a-t-il pas parlé. De la liberté, de la politique intérieure, des relations extérieures, de l’économie, de la question sociale, de la Palestine dont il a été un des premiers à alerter l’opinion libanaise, arabe et internationale sur la gravité du danger sioniste en territoire occupé et sur les inévitables explosions qu’il entraînerait. Michel Chiha qui a traité en profondeur des sujets essentiels est le fondateur du Liban moderne. Il résume en lui-même l’histoire d’un peuple et d’une patrie et reste jusqu’à nos jours la référence de la République libanaise dans ses dimensions démographiques et géographiques telle qu’il l’a voulue et souhaitée : un Etat fondé sur la dialectique de la pensée et de la réalité", a-t-il conclu.    haut


 
Irritée par la France, la Syrie a-t-elle décidé de jouer un jeu trouble ?

par MICHEL BOLE-RICHARD, publié dans le Monde du 5 octobre 2004

La Syrie a-t-elle tenté de court-circuiter la diplomatie française en favorisant l'initiative privée du député Didier Julia ? Quel a été le jeu véritable de Damas dans ce qui s'est révélé être une mascarade ? Telles sont les questions qui se posent après l'entrée en scène de Damas dans les tractations pour libérer les journalistes français enlevés en Irak. Il apparaît en tout cas que le régime de Bachar Al-Assad a tiré les ficelles de cette rocambolesque affaire. S'agissait-il de démontrer à la France - avec laquelle les relations se sont dégradées depuis l'adoption, le 2 septembre, de la résolution 1559 des Nations unies - que Damas reste un acteur important sur la scène proche-orientale ? Cette résolution, votée à l'initiative de Paris et de Washington, exige le respect de la souveraineté et de la Constitution libanaises, la non-ingérence dans les affaires intérieures de ce pays et le départ des troupes étrangères de son territoire, sans mentionner expressément la Syrie. Mais la condamnation est implicite puisqu'il reste toujours 15.000 soldats syriens au pays du Cèdre après l'achèvement du retrait, le 29 septembre, de 3.000 hommes. Il s'agissait du cinquième redéploiement qui a réduit le contingent syrien de 35.000-40.000 hommes à la fin de la guerre à son niveau actuel.

En recevant le premier ministre libanais, Rafic Hariri, le 30 septembre, Jacques Chirac a redit "la volonté de la France de voir appliquer la résolution 1559 et son attachement à l'indépendance, à l'intégrité territoriale et à la souveraineté du Liban". Le chef de l'Etat n'a guère apprécié la modification de la Constitution qui va permettre au président Emile Lahoud, allié de Damas, de prolonger son mandat de trois ans alors que cet ancien chef de l'armée n'était pas rééligible. Pour corser le tout, le secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan a, le 1er octobre, rappelé Damas à l'ordre, dans un rapport où il est précisé : "Il est temps pour les parties concernées, quatorze ans après la fin des hostilités et quatre ans après le retrait d'Israël du Liban, de se débarrasser des derniers vestiges du passé. Le retrait des forces étrangères, le démantèlement et le désarmement des milices mettraient fin à ce triste chapitre de l'histoire du Liban". M. Annan fait remarquer que les seules forces présentes au Liban au 30 septembre 2004, à part celle de la Finul (Force intérimaire des Nations unies au Liban), sont "syriennes". Pour le moment, Damas n'a fourni aucun plan de retrait de ses troupes, ni manifesté l'intention de réduire plus avant son contingent. L'argument est toujours le même : les forces syriennes sont au Liban "à l'invitation du gouvernement libanais". "Le gouvernement m'a informé qu'il ne pouvait fournir ni de calendrier, ni de chiffres", note M. Annan.

Vive protestation

Le jour même de la publication de ce rapport, Marouan Hamadé, ancien ministre de l'économie et député druze, échappe de peu à un attentat. Son garde du corps est tué et son chauffeur blessé par l'explosion d'une voiture piégée à proximité de son domicile alors qu'il venait de monter dans sa propre voiture. Proche de Walid Joumblatt, chef du Parti socialiste progressiste (PSP), M. Hamadé, 65 ans, est l'un des trois ministres du bloc parlementaire de M. Joumblatt qui avaient démissionné du gouvernement, le 6 septembre, pour protester contre l'amendement constitutionnel qui, sous la pression de Damas, va permettre à M. Lahoud de prolonger son mandat présidentiel. Cet attentat contre M. Hamadé, une personnalité modérée et respectée, a provoqué une forte émotion dans les milieux diplomatiques occidentaux à Beyrouth. La France a élevé une vive protestation. Le vice-président syrien, Abdel Halim Khaddam, qui a rendu visite à l'ancien ministre, légèrement blessé, à été conspué à son arrivée à l'hôpital. Pour les Libanais, le message des auteurs de l'attentat est clair : si la Syrie s'en va, ce sera le chaos.

La pression sur Damas, maître du jeu au Liban, s'accroît. Et le régime de Bachar Al-Assad, déjà soumis à des sanctions américaines en raison de son soutien au Hezbollah et aux organisations radicales palestiniennes, n'a guère apprécié que Paris se joigne à Washington pour accroître cette pression. Ce n'est un secret pour personne que Paris a été "déçu" par Bachar Al-Assad, dans lequel beaucoup d'espoirs avaient été placés lorsqu'il a succédé à son père, en juin 2000. Il avait été chaleureusement reçu à Paris en juin 2001. Depuis, le président Chirac estime que le changement tant attendu ne s'est pas produit. Même si Damas manifeste aujourd'hui quelques signes de bonne volonté, notamment en acceptant de renforcer les contrôles à la frontière irakienne, comme l'a annoncé le département d'Etat américain le 29 septembre, Washington ne ménage pas ses critiques à l'encontre du régime baasiste de Damas. Le fait d'avoir trouvé un allié en la personne de la France n'a guère été du goût des autorités syriennes. De là à dire que ce pays a joué un rôle moteur dans cette pantalonnade, rien ne le prouve. Mais ce qui est sûr, désormais, c'est que Damas est devenu un acteur central dans ce dossier au détriment d'Amman.    haut


 
Le "négationnisme" d'Ariel Sharon
 
par FREDDY RAPHAEL, publié dans le Monde du 27 septembre 2004
L'auteur est sociologue

La trêve de l'été a quelque peu estompé les réactions des juifs de France à l'invitation pressante d'Ariel Sharon leur intimant de quitter "immédiatement" ce pays qu'ils avaient considéré indûment comme le leur, afin d'échapper à un "antisémitisme déchaîné". Ces propos, qui n'hésitaient pas à mettre en cause, dans sa globalité, la composante musulmane de la nation française, suscitèrent dans l'ensemble une forte réprobation, mais aussi une condamnation embarrassée, hésitante, de certaines institutions dirigeantes juives. Il nous semble nécessaire de reprendre l'analyse des implications de cet appel à déserter. Par sa condamnation sans appel de la France, qui enferme celle-ci dans une essence antisémite, le jour même de la célébration du 70e anniversaire du Vél' d'Hiv, Ariel Sharon s'est employé délibérément à nier l'aventure spécifique du franco-judaïsme et le destin singulier des juifs de ce pays durant la seconde guerre mondiale.

Il n'est pas possible de résumer en quelques lignes les grands traits significatifs de l'évolution des rapports des juifs de France à la nation et à la Terre sainte. Pour la communauté alsacienne et lorraine, qui en fut longtemps la composante majoritaire, Jérusalem, qu'elle évoquait plusieurs fois dans ses prières quotidiennes, était avant tout la Cité que Dieu habite, le lieu mystique d'une nostalgie jamais assouvie. Mais, en même temps, elle vouait un culte à la France qui, la première au monde, avait restitué aux juifs leur dignité et fait d'eux des acteurs à part entière dans l'histoire.

Ceux-ci virent dans les valeurs de la République l'accomplissement des impératifs prophétiques de la Bible. Cependant, l'affaire Dreyfus, l'antisémitisme de Drumont et celui des années 1930, et surtout l'expérience de la déréliction extrême de la seconde guerre mondiale ont partiellement remis en question la construction, toujours fragile, du franco-judaïsme. L'indifférence, la passivité, l'abandon d'une partie de la nation, ainsi que la collaboration active du gouvernement de Vichy qui livra les juifs aux nazis, ont laissé chez les survivants des cicatrices toujours vives. Mais, en même temps, des milliers d'hommes et de femmes ont pris de grands risques et ont mis leur vie en jeu pour arracher des juifs à une mort atroce.

C'est cette mémoire qu'Ariel Sharon cherche à travestir et à éradiquer lorsqu'il reprend à son compte les accusations formulées dès janvier 2002 par Michael Melchior, son vice-ministre des affaires étrangères, faisant de la France "le pire des pays en matière d'antisémitisme". Quelques jours à peine avant cette condamnation radicale, Jacques Chirac avait tenu à s'exprimer depuis les communes de Haute-Loire et d'Ardèche où des centaines de juifs traqués furent accueillis et cachés. Il en appelait au sursaut de chaque citoyen face à la recrudescence de l'antisémitisme et dénonçait tous ceux qui prennent leur parti de la violence raciste.

Le 18 juillet, Ariel Sharon poursuivait son entreprise négationniste en s'employant à recouvrir la voix du ministre français délégué aux anciens combattants, Hamlaoui Mekachera. Ce dernier avait évoqué la rafle des 16 et 17 juillet 1942, où 4.500 fonctionnaires de police français arrêtèrent 12.884 juifs et parquèrent plus de 8.000 d'entre eux dans le Vel'd'Hiv, six jours durant, dans les pires conditions. Le ministre avait rappelé le discours tenu le 16 juillet 1995 par le président Chirac, reconnaissant la responsabilité de l'Etat français dans la déportation de milliers de juifs. Le ministre mentionna ces "visages qui nous hantent", ces "yeux qui nous interrogent", et demanda à ses concitoyens de tout faire pour que "d'autres innocents ne se retrouvent pas seuls, abandonnés à la lâcheté, à la folie et à la haine".

L'appel pressant d'Ariel Sharon récuse, de fait, le modèle de la nation moderne fondé sur le principe de la citoyenneté. Dans son étude consacrée à "La communauté des citoyens", Dominique Schnapper a élaboré l'idéal-type d'une société politique qui entend dépasser les enracinements concrets et les fidélités particulières de ses membres. "Les individus, quelles que soient leurs origines historiques ou ethnico-religieuses, quelles que soient leurs diversités et leurs inégalités, sont également des citoyens." Au cœur de la nation démocratique s'échafaude, difficilement certes et malgré des revers, une communauté formée d'individus civilement, juridiquement, politiquement libres et égaux. Il en résulte pour les groupes confessionnels l'obligation de se conformer au principe de la séparation du politique et du religieux, afin que le dépassement des engagements singuliers permette de construire une nation où vivent ensemble, en respect mutuel, des populations qui ne partagent ni les mêmes convictions ni les mêmes pratiques.

C'est ce principe qui fonde la légitimité politique de la France en tant que nation démocratique moderne qu'Ariel Sharon remet en question. Il enferme les juifs dans une identité ethnico-religieuse séparée de l'utopie créatrice qui constitue la société des citoyens. Leur émancipation en 1791, qui les réintroduisit dans l'histoire en tant qu'acteurs à part entière, les amena à choisir deux options, dont Dominique Schnapper accuse volontairement les divergences. D'une part, une "réinterprétation métaphysique" de la tradition religieuse, s'affirmant dorénavant dans le privé, ou encore "la volonté de s'inscrire dans le destin collectif" du pays d'accueil, tout en revendiquant, face à l'antisémitisme et aussi par solidarité, une identité singulière. D'autre part, une "réinterprétation historique" qui privilégie l'appartenance à un peuple juif, à un destin spécifique et à une relation forte à l'Etat d'Israël.

La première orientation valorise la citoyenneté que la société française, malgré des revers significatifs, s'efforce de construire ; la seconde tend à accentuer la rupture entre la fidélité à la tradition historique et culturelle des juifs et la citoyenneté française. C'est ce fossé qu'Ariel Sharon s'emploie à élargir et qu'il rend infranchissable. La condamnation sans appel de la France qu'il a formulée enferme celle-ci dans une essence antisémite, en même temps qu'elle attribue à la communauté musulmane tout entière un racisme qui lui serait consubstantiel. Ce réquisitoire implacable, lesté d'une forte charge symbolique, oblige chaque juif de France à redéfinir son rapport au sionisme. Il s'agit là d'une démarche qui comporte, nécessairement liées, une dimension individuelle et une dimension collective. Il nous semble que, au-delà des réticences antérieures face à la création d'une entité étatique, un large consensus s'était progressivement affirmé avec la prise de conscience de la tragédie sans nom que représente la Shoah.

Il fallait pour la "lie de la terre", pour ces "personnes déplacées" qui étaient les survivants un lieu où revivre. Pour ces témoins gênants de l'effondrement de la civilisation, qui étaient de trop, Israël a été plus qu'un havre d'accueil : la terre de la dignité et de l'humanité recouvrées. D'autant plus que la charte de la nation, l'utopie sioniste, exprimait une aspiration à construire une société plus juste, plus fraternelle, qui refuse la hiérarchie entre l'activité manuelle et l'activité intellectuelle. C'était un défi insensé, qui prenait le message biblique assez au sérieux pour faire coucher la métaphysique dans le lit du politique. Cet impératif catégorique a sous-tendu le travail acharné des premières générations de bâtisseurs, parmi lesquels les juifs originaires de France ont assumé une tâche significative. Le pays a su accueillir des juifs exilés, fuyant la haine, l'expropriation, voire l'assassinat. Mais ce projet a été partiellement trahi par ceux qui, sourds aux injonctions des Prophètes, ont affirmé que la fin justifiait les moyens.

Aujourd'hui, face à la violence aveugle de groupes terroristes arabes que rien ne saurait justifier, il importe que soient encore plus nombreux ceux qui refusent d'admettre qu'on ne peut construire la Maison d'Israël sur la non-reconnaissance de l'Autre, la violation de ses droits et le refus d'admettre son égale dignité. Une grande partie des juifs de France entendent rester des habitants de la "double demeure". Ils témoignent d'une fidélité sans faille envers l'aventure créatrice d'une France républicaine, engagée dans un combat toujours recommencé pour que les principes des droits de l'homme s'inscrivent véritablement dans l'ordre social et politique. En même temps, ils sont solidaires de la lutte de ceux qui, en Israël, assumant la tension du politique et les exigences du prophétisme, s'efforcent de construire une société plus juste, plus fraternelle, qui reconnaît les droits imprescriptibles de l'autre.    haut


 
Bush de canon
 
par GABY NASR, publié dans l'Orient-le Jour le 12 novembre 2004
Requinqué par un mandat tout neuf aux vapeurs d’encens et d’eau bénite, le Dobelyou texan a retrouvé cette semaine son dada favori : apprendre le B.A.-Boum de la démocratie aux gueux de Falloujah en leur injectant des doses massives de vitamine B-52. Parallèlement, et sans trop d’états d’âme, les spadassins du Middle West rafalent tout ce qui bouge et raflent ce qui reste. L’équation est d’ailleurs simplissime : de la même manière qu’il n’y a pas de fumée sans feu, il n’y a pas de barbe sans islamiste. Et à Falloujah, des barbes, y a qu’à se baisser pour en ramasser. Sauf que quand le bon George rase gratis à Falloujah, les poils repoussent à Ramadi, où, à peine ressortis de leur boîte de pandore, les agités du turban lui promettent un chien de leur chienne. Faut dire que les Irakiens ne sont pas ingrats. Les Américains les ont débarrassés de Saddam, il est normal qu’ils veuillent les débarrasser de Bush.

Pauvre Saddam ! Fallait voir sa gueule quand il a appris qu’il n’avait pas d’armes de destruction massive. En fait, la CIA s’était seulement trompée sur l’existence d’ADM… mais pas sur le pétrole ! Pourtant, Doublevé a un job à finir en Irak : il rêve d’une Mésopotamie pacifiée, reconstruite et affublée d’une tour de Babel où l’on ne parlerait qu’anglais. Il y aurait du boulot pour tout le monde, sauf évidemment pour les sosies chômeurs de Saddam Hussein, dont le job n’est pas recyclable. Et puis, datte sur les baklavas, on remplacerait les déclarations sans images d’Oussama Ben Laden par des discours avec chewing-gum de Donald Rumsfeld. Ce qui est quand même plus enrichissant que de palabrer avec un vague uléma dont le contact perd régulièrement le contact avec le contact des encagoulés décapiteurs d’otages. Lesquels soit dit en passant, le jour venu face à la justice, vont sans doute jurer qu’au moment de leur geste funeste, c’étaient eux qui avaient perdu la tête…    haut

 
Ralph Nader, la bête noire des démocrates

 

par ISABELLE DURIEZ, publié dans Ouest-France le 2 novembre 2004

Ce candidat indépendant (dont la famille est originaire du Mont-Liban, voir notre Reportage N°5 du 19 novembre 2000 ) avait déjà joué les perturbateurs dans la précédente élection présidentielle. Voulant éviter le même scénario, la gauche américaine a tenté de l'exclure du scrutin. Mais Ralph Nader est candidat dans 34 Etats, grâce notamment à un coup de pouce républicain. Ralph Nader accuse le coup. Il ne pourra pas se présenter mardi prochain, jour de l'élection présidentielle, dans l'Ohio et la Pennsylvanie. Les Cours suprêmes de ces deux États clés ont rejeté sa candidature pour fraude. Après des mois d'efforts pour l'exclure du scrutin, les démocrates viennent de gagner leurs deux dernières batailles judiciaires contre lui. En quatre élections présidentielles, le candidat indépendant n'a pourtant jamais recueilli plus de 2,7 % des voix. Mais, cette année, il est devenu la bête noire de la gauche américaine.

Le défenseur infatigable des consommateurs et pourfendeur du pouvoir des grandes entreprises est en effet accusé d'avoir "volé" la victoire d'Al Gore, il y a quatre ans. Sous l'étiquette des Verts, il avait remporté 2,8 millions de votes sur 105 millions. C'est peu mais quand même assez pour rendre l'élection présidentielle encore plus serrée, en particulier dans le New Hampshire et en Floride. Ce qui lui vaut aujourd'hui le surnom de "spoiler", gâcheur d'élection. Malgré les appels à se retirer venant des écologistes ou d'anciens supporters comme le réalisateur Michael Moore, Ralph Nader persiste. "Nul n'est propriétaire des votes", répète-t-il. Et il a finalement réussi à se faire inscrire sur les bulletins dans 34 Etats. Notamment grâce à un coup de main des républicains qui ont tout à gagner à diviser le vote de gauche. Avec ses promesses d'assurance santé universelle, de taxes sur les grandes entreprises et de retrait immédiat des troupes d'Irak, Ralph Nader marche en effet sur les plates-bandes de John Kerry.

Un coup de main des républicains

"Les électeurs ne devraient pas avoir à choisir le moins pire des candidats", lance l'homme de la troisième voix qui dénonce, depuis 1992, le système américain des deux partis "soumis aux intérêts financiers". Le "harcèlement" dont il a fait l'objet de la part des démocrates montre, selon lui, que John Kerry et George Bush "bâillonnent les voix du peuple". Face aux publicités de groupes démocrates implorant "Ralph, ne nous refait pas ce coup là", une partie des électeurs qui penchaient vers lui cet été ont cependant décidé de voter utile en se tournant vers John Kerry. Selon certains sondages, les 1,5 % au niveau national qui prévoient encore de l'élire sont des fidèles, des opposants à la guerre en Irak qui ne sont prêts à voter ni pour le sénateur ni pour le Président.

"Nader est moins une menace pour nous aujourd'hui qu'en 2000, que l'été dernier et même qu'il y a quelques semaines", se félicite Leslie Dach, conseillère au Parti démocrate. Reste que dans des Etats clés comme la Floride, le Wisconsin ou l'Iowa, si le scrutin se joue à quelques centaines de votes, le "facteur Nader" pourrait avoir un impact considérable. "Ses électeurs auront une nouvelle fois l'élection de George Bush sur la conscience."    haut


 
Le monde arabe face à ses défis

A Marrakech, plus de deux cents intellectuels ont réfléchi à la façon de sortir le monde arabe de l'impasse

par JEAN-CHRISTOPHE PLOQUIN, publié dans le Figaro le 11 novembre 2004

Un nouveau document émanant de l’ONU devrait créer, dans les prochaines semaines, un électrochoc dans le monde arabe. Etabli par le Programme des Nations unies pour le développement (Pnud), il devrait en effet dresser un bilan sans complaisance de l’état des libertés dans cette aire géographique et culturelle. Elections fictives, républiques héréditaires, procès inéquitables, inexistence de l’Etat de droit… Une version provisoire du rapport circule déjà sous le manteau.

Depuis deux ans, le Pnud a déjà publié deux autres rapports qui reflètent "une image très moche" du monde arabe, selon l’universitaire jordanien Chaker Al Naboulsi. Le premier, paru en 2002, dressait un état général des sociétés arabes, plaçant le monde arabe parmi les régions les plus sous-développées du monde. Le second, publié un an plus tard, mettait en exergue la faillite des systèmes d’enseignement et d’éducation.

Entre constat amer et interrogation

Les documents ont provoqué un profond abattement, et parfois des réactions de rejet, dans le monde arabe. Et ils étaient dans tous les esprits lors d’une conférence sur "Les Arabes, entre la culture du changement et le changement de culture", qui s’est tenue la semaine dernière à Marrakech, à l’instigation de la Fondation de la pensée arabe, créée et présidée par le prince Khaled el Faiçal, un des frères du roi Fahd d’Arabie saoudite. Pendant quatre jours, plus de deux cents intellectuels et chercheurs du monde arabe ont navigué entre constat amer et interrogation sur l’ampleur du changement à accomplir. "Nous avons perdu le nord dans le monde arabe", a constaté l’un des participants. "Nous nous sentons moindres, inférieurs" au reste du monde, a avoué un autre. Le débat, parfois stérile ou répétitif, a fait apparaître une opposition entre conservateurs et libéraux, les premiers affirmant que la culture musulmane et arabe recelait les qualités nécessaires pour s’adapter, les autres jugeant l’isolationnisme suicidaire et appelant à ouvrir grand les portes dans un monde marqué par la mondialisation.

La question du rôle de l’étranger dans le changement affleurait en permanence. Pour les uns, le monde arabe fait face à une attaque de l’Occident ou des Etats-Unis, et il serait impossible, dans un contexte marqué par la guerre en Irak et le conflit israélo-arabe, de se faire le relais d’une culture dominatrice et impérialiste. Pour les autres, le désir de réformes au sein du monde arabe n’a pas attendu les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis, et encore moins le projet de démocratisation du Moyen-Orient concocté cette année par l’administration Bush.

"Le temps presse"

"La culture de l’Occident est devenue universelle, elle est au cœur de la culture mondiale", a affirmé Massoud Daher, professeur d’histoire moderne à l’université libanaise. Figurant parmi les très rares intervenants occidentaux, l’ambassadeur de Grande-Bretagne en Arabie saoudite, Sherard Cowper-Coles, a résumé le défi : "Les Arabes ne doivent pas adopter de modèles stéréotypés, mais le temps presse." Dans leur grande majorité, les réformateurs, parmi lesquels de nombreux Marocains, ont pointé quatre grands chantiers : le développement économique et social, les libertés politiques, l’éducation et les droits des femmes - "le Maroc croit en l’égalité des sexes", a par exemple déclaré le premier ministre de ce pays, Driss Jettou.

Ancien ambassadeur des Etats-Unis en Egypte et secrétaire d’Etat adjoint au temps de Bill Clinton, Robert Pelletreau a égrené une longue liste d’obstacles à surmonter : l’absence de dirigeants élus, l’occupation des Territoires palestiniens par Israël, un système d’enseignement fondé sur la mémorisation, la mise à l’écart des femmes dans la vie économique et politique, le lien étroit entre l’Etat et la religion, la mauvaise qualité de l’enseignement religieux, la difficulté de la langue arabe à se moderniser, la priorité donnée à la communauté sur l’individu, l’attachement trop grand à un passé glorieux…

"L'autocritique, arme la plus efficace contre l'autodestruction"

«Toutes les sociétés aujourd’hui essaient de gérer les changements massifs et extrêmement rapides provoqués par la mondialisation, mais c’est peut-être plus dur pour le monde arabe. Pourquoi ?", a-t-il questionné. Ancien représentant de la Ligue arabe auprès des Nations unies, Clovis Maksoud, de son côté, ne se laisse pas abattre. Membre du groupe, largement constitué de hauts fonctionnaires arabes, qui a été à l’origine des rapports du Pnud, il explique que "l’autocritique est l’arme la plus efficace contre l’autodestruction". La petite avant-garde dont il fait partie croit en "une renaissance arabe" maîtrisée. Mais elle nécessitera, selon lui, une transformation de très grande ampleur, fondée sur une percée réformatrice, une approche globale ("holistique") du développement et la création d’un marché commun arabe.

Une telle dynamique ne peut être créée que si les dirigeants politiques arabes assument leurs responsabilités, ce qui ne paraît pas gagné. "Tout le monde veut le changement, mais le problème est politique. Ce sont les dirigeants qu’il faut convaincre", résumait en aparté un des organisateurs de la conférence de Marrakech.

Le monde arabe redoute son repli ou son "américanisation"

En creux, les débats ont par ailleurs été marqués par une grande absence, celle de l’islam. La controverse sur le changement s’est faite au nom de la culture arabe, dans laquelle la religion musulmane est, certes, étroitement imbriquée, mais jamais celle-ci n’a été présentée comme conditionnant les réformes envisagées. Les très rares intervenants qui ont cité des versets du Coran étaient les modernisateurs. A la lumière de la conférence de Marrakech, dont les débats ont été largement relayés par la presse de la péninsule arabique, le monde arabe semble sur la défensive, redoutant son repli ou son "américanisation", mais espérant encore un "partenariat" ou une "interaction" avec l’Occident.

L’Arabie saoudite ne veut pas perdre son influence sur ses petits voisins

L’Arabie saoudite a critiqué dimanche 5 décembre ses voisins du Conseil de coopération du Golfe (CCG) pour avoir conclu des accords de coopération sécuritaire et économique avec des pays étrangers, les accusant d’affaiblir la solidarité régionale. "Il est préoccupant de voir que certains membres du CCG ont préféré conclure séparément des accords bilatéraux avec des puissances internationales dans les domaines économique et sécuritaire, au lieu d’agir de manière collective dans le cadre du Conseil de coopération du Golfe, a déclaré le ministre des affaires étrangères, Saoud Al Fayçal. Ces arrangements […] réduisent la puissance de marchandage collective et affaiblissent, à long et moyen terme, non seulement la solidarité au sein du CCG en tant que groupement, mais aussi chacun de ses membres."

Le CCG, qui regroupe l’Arabie saoudite, le Koweït, Bahreïn, le Qatar, Oman et les Emirats arabes unis, a lancé un projet d’union douanière en 2003 et doit tenir un sommet à Manama (capitale de Bahreïn) avant la fin de cette année. L’Arabie saoudite, poids lourd de cette instance régionale, en est aussi le seul pays à ne pas être membre de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Par ailleurs, en septembre, Bahreïn a signé un accord de libre-échange avec les Etats-Unis.    haut


 
Maxime Rodinson, l'islam en religion

Documentaire. Portrait d'un des plus fins connaisseurs de l'islam, du judaïsme et du christianisme, mort le 23 mai 2004 à Marseille à l'âge de 89 ans

 

par NIDAM ABDI, publié dans Libération le 29 septembre 2004


TV5, 18 h 30. "Maxime Rodinson, l'athée des dieux", de Safaa Fathy

Les enfants de l'islam des banlieues ne connaissent pas Maxime Rodinson. Et pour cause. Alors qu'eux passent leur vie à courir les librairies islamiques de la rive droite et de la périphérie parisienne, celui qu'on présente comme "un des plus grands orientalistes du XXe siècle", spécialiste de la religion musulmane et du monde arabe, a toujours fréquenté uniquement les librairies de la rive gauche. Le film de l'Egyptienne Safaa Fathy est un témoignage exceptionnel. A l'instant des interrogations sur la présence de l'islam en terre voltairienne, son documentaire sauve de justesse la mémoire, en images, d'un des intellectuels français les plus originaux, mort en mai dernier à Marseille. Ancienne étudiante à la Sorbonne, la réalisatrice a laissé longuement la parole à l'ex-professeur et bibliothécaire au Liban et en Syrie. En humaniste modeste mais aussi parfois moqueur sur lui-même, Maxime Rodinson sait se raconter.

On comprend alors le parcours de ce fils de juifs ayant fui les pogroms de la Russie des tsars vers Paris puis déportés à Auschwitz, et qui allait devenir un des plus fins connaisseurs de l'islam, du judaïsme et du christianisme, sans verser dans aucune ferveur religieuse. Et aussi comment l'autodidacte vendeur du journal l'Humanité et fils d'un communiste confectionneur dans le XIXe arrondissement d'avant-guerre, allait apprendre une trentaine de langues et offrir au monde musulman la plus célèbre des biographies du Prophète (Mahomet, au Seuil).    haut


 
Europe : L'émergence d'un "club antichrétien" ?

Après l'éviction de Rocco Buttiglione de la Commission de Bruxelles

 

par PAUL-MARIE COUTEAUX, publié dans le Figaro le 9 novembre 2004

L'auteur est eurodéputé ; directeur de "L'Indépendance"

Dénouée au soir du 4 novembre par l'éviction de Rocco Buttiglione, ainsi que celle de Mme Udre, la crise ouverte par la première composition de la commission Barroso est riche d'enseignements.

1) Elle a d'abord un aspect institutionnel puisqu'elle montre que les Etats sont en train de perdre la dernière prérogative dont ils jouissaient vis-à-vis de la Commission, celle de désigner ses membres. Une étape de plus sur la voie d'une supranationalité déjà fort avancée. Rien de nouveau.

2) L'éviction de Mme Udre, laquelle avait eu le malheur de se montrer critique sur certains aspects de la "construction européenne", confirme aussi ce que nous savions, à savoir que seuls les inconditionnels du fédéralisme sont admis dans le cénacle - on pourrait en dire autant de la mise à l'écart de M. Tremonti qui avait osé critiquer le pacte de stabilité.

3) Le fait important, capital, est l'éviction de M. Buttiglione auquel il est reproché en somme d'être un catholique déclaré, et même, horribile visu, un proche du Vatican. Comment les choses se sont-elles passées, en effet ? De son audition par le Parlement européen, la presse et donc le bon peuple n'ont retenu qu'une chose : que le pauvre homme s'était laissé à dire que l'homosexualité était un péché, que le mariage est fait pour qu'un homme protège une femme, et autres préceptes bibliques assez peu au goût du jour. Nul n'a écrit que cette audition était un piège. Connaissant l'engagement catholique de M. Buttiglione, une poignée de députés, verts pour la plupart, l'attendait au tournant. Après que le brave homme a développé son programme, les questions fusent immédiatement :

– "Vous êtes catholique ?"

– "Oui", répond benoîtement M. Buttiglione.

– "Vous êtes donc d'accord avec ce qui est écrit dans la Bible ?"

– "Oui", poursuit l'autre qui n'a pas l'air de flairer le piège.

– "Vous estimez donc que l'homosexualité est un péché ?"

– "Oui", lâche-t-il, découvrant tout à coup qu'il est fait comme un rat.

Et tout à l'avenant. Sans doute M. Buttiglione n'aurait-il pas dû accepter d'entrer dans des considérations plus ou moins doctrinales, ce qui n'était pas le lieu ; sans doute aurait-il dû rappeler que le terme de "péché" n'avait aucune conséquence politique, la réglementation des interdits sexuels n'entrant pas (encore) dans les attributions de l'Union ; ou encore que ses convictions intimes, pas davantage que ses goûts culinaires par exemple, ne sauraient entrer en ligne de compte. Mais ce sont ses accusateurs qui, au mépris du principe de laïcité sans cesse affiché, ont choisi ce terrain transformant l'audition en une sorte "d'inquisition laïque" selon les mots bien sentis d'un communiqué outré mais impuissant du Vatican. Exit M. Buttiglione.

4) Cette affaire montre la puissance de cette inquisition laïque, ou pour dire les choses telles qu'elles sont, anticatholique, qui a envahi la machine européenne. A la rigueur, les europiomanes auraient accepté pour se montrer tolérants un citoyen catholique mais à la condition qu'il mette en cause la Bible, qu'à tout le moins il la juge dépassée et, ce serait encore mieux, qu'il veuille bien discuter l'existence de Dieu. Si M. Buttiglione avait remis en cause les Ecritures tout en se disant chrétien, on l'eut sans doute adulé. Peut-être un jour le Parlement européen voudra-t-il réformer la doctrine de la foi et se charger d'élire lui-même le Pape ? Les cardinaux les plus critiques envers l'Eglise, nombreux dans le conclave, auraient alors toute leur chance.

5) L'éviction de M. Buttiglione montre aussi à quel point le thème de l'unité de l'Europe (mot apparu au VIIIe siècle pour désigner le monde chrétien en butte aux sarrasins) et qui fut longtemps invoquée par Rome contre les Etats nations, au point qu'il apparut naturel que les Pères de l'Europe fussent des chrétiens convaincus et que le drapeau européen se veuille la représentation de l'Immaculée Conception, s'est éloignée en deux générations de ses principes d'origine au point de les nier. Quel renversement ! Après le refus d'inscrire toute référence aux valeurs chrétiennes dans la Constitution européenne, et l'empressement à ouvrir les portes à la Turquie, l'exclusion d'un catholique déclaré montre comment "l'Europe vaticane" de jadis est devenue une sorte de «club antichrétien» obsédé par l'idée de jeter par-dessus bord tous ses héritages sous le couvert, d'ailleurs controuvé, de laïcité.

6) Quelle faiblesse accuse ainsi l'Eglise catholique ! Elle accepte sans presque broncher d'être évincée d'une entreprise qu'elle a soutenue assez sottement de bout en bout. Souvenons-nous avec quelle énergie les évêques de France avaient défendu le traité de Maastricht ! Mais leur lâcheté est telle qu'ils pourraient bien l'an prochain faire campagne en faveur d'une Constitution et d'une entreprise devenue peu à peu l'ennemie de l'Europe chrétienne. L'Eglise acceptera-t-elle longtemps encore d'être le dindon de la farce européenne ?

7) L'épisode montre encore dans quelle frivolité versent les fiers bâtisseurs de "l'Europe Nouvelle". Notre continent est en butte à une désindustrialisation rapide, à l'extension lente de la pauvreté, à la désertification, à de multiples défis démographiques, culturels, environnementaux, et l'on en passe. Ils sont autant de figures d'une anémie qui prend notre continent en tenaille entre un impérialisme américain redoublé et l'obscure menace d'un sud qui prend tantôt le visage de l'immigration incontrôlée, tantôt celui du terrorisme. Face à cela, à quoi se consacrent les élus européens ? A d'amusantes gloses sur l'homophobie supposée d'un des membres de la Commission ! Sommes-nous à Rome ou à Byzance dont les élites se perdaient dans les frivolités tandis qu'approchait l'envahisseur ?

8) La mort fait partie des anagrammes de Rome, et l'amor de Roma. Dans l'étrange atmosphère qui, j'en témoigne, nous enveloppait le 29 octobre au pied du Capitole, tandis que les notabilités signaient la Constitution européenne en tournant le dos au Vatican tristement replié sur l'autre rive du Tibre, et contemplaient vers l'est le Forum et le Colisée dans lequel ils s'apprêtaient à jeter aux lions le dernier chrétien, Buttiglione, il semblait que l'Europe officielle avait choisi : en cette veille de Toussaint, elle a choisi la mort, le Bas Empire et la décadence. Elle s'interdit de faire l'histoire, cette histoire qui sera toujours réservée aux hommes de foi, et se condamne à la subir. Entre un fanatisme à relent plus ou moins protestant dans lequel la réélection de M. Bush montre que l'Amérique s'abandonne et un intégrisme musulman qui zèbre de part en part presque tout le reste de la planète, quelle force peut encore opposer l'humanisme européen privé des racines de ses civilisations et du socle de ses nations ? Sombres perspectives. A moins que la France...    haut


 
Quand Ibrahim el-Hakelani collaborait avec Richelieu et Mazarin

Youssef Torbay prépare un hommage pour le 400e anniversaire de l’érudit libanais

 

par ELIE MASBOUNJI, publié dans l'Orient-le Jour le 6 novembre 2004

Sept ans de travail, des centaines de pages de documents et autant de démarches, de formalités administratives pour un hommage bien mérité à un érudit libanais dont on célèbre cette année le 400e anniversaire. Ce quadruple centenaire est celui d’Abraham Ecchellensis, de son nom libanais Ibrahim el-Hakelani, né le 18 février 1605 dans le village de Hakel, près de Byblos. Cet érudit qui parlait sept langues, connu pour son humanisme et son éclectisme, s’était rendu également célèbre à l’époque pour sa large contribution aux échanges culturels entre l’Orient et l’Occident. L’organisateur du quadruple centenaire est un ingénieur libanais installé en France depuis de longues années : Youssef Torbay, lui aussi originaire de la région de Jbeil et qui, après avoir entrepris des recherches sur el-Hakelani, a estimé que la communauté libanaise en France et l’ensemble des Libanais devraient s’unir aujourd’hui dans le souvenir d’un homme qui a tant fait pour son pays au Vatican, en Italie et en France.

Parti pour Rome en 1620, Ibrahim el-Hakelani, qui était alors diacre, œuvre en priorité pour l’amélioration des conditions de travail et de vie des étudiants libanais à Rome. Il s’oppose au directeur du Collège maronite qui s’apprêtait à publier un livre insultant à l’égard de la communauté maronite, intervention qui aboutit à l’annulation de l’édition du livre. A Rome, el-Hakelani a enseigné les langues arabe et syriaque, et traduit d’importantes œuvres écrites dans ces deux langues. Il sert d’intermédiaire entre l’émir Fakhreddine d’une part, et le grand duc de Cosme de Médicis et la duchesse de Toscane d’autre part. Il rencontre dans le cadre de ses activités littéraires et culturelles Richelieu, Mazarin, le cardinal de Médicis et entre au Collège de France comme professeur de langues sémitiques entre 1645 et 1664.

Il devient docteur en philosophie et en théologie et écrit une cinquantaine de livres, dont certains comprennent 700 pages, et participe à l’édition de la Bible en sept langues, révisant au passage la traduction commencée par Sionite et Hesronite. Abraham Ecchellensis a ainsi contribué à la diffusion de la pensée arabe orientale et syriaque en Occident, à travers ses traductions, qu’il avait réalisées de ces langues vers le latin et le français. Sa pensée tant philosophique que théologique, ses analyses sur la stratégie militaire, l’économie et sa contribution au rayonnement du Liban de l’époque et notamment les relations libano-toscanes méritent aujourd’hui d’être connues et reconnues par l’opinion libanaise et internationale. C’est justement dans ce but que Youssef Torbay a établi un plan de travail et un calendrier de manifestations prévoyant de :
– consacrer le mois de juillet au souvenir et à des festivités en hommage à l’érudit libanais, dans son village de Hakel ;
– recenser les manuscrits, imprimés, ouvrages d’Abraham Ecchellensis actuellement conservés au Vatican et à la Bibliothèque nationale de France ;
– analyser ces œuvres et les traduire dans des langues vivantes actuelles, en partie ou dans leur intégralité, selon l’intérêt qu’elles représentent actuellement ;
– éditer un livre résumant la pensée d’el-Hakelani dans le courant de 2005.

Ce plan ambitieux sera réalisé par Youssef Torbay avec l’aide de bénévoles, dans le cadre d’une association créée en France. En février prochain, un séminaire sur el-Hakelani sera organisé à la NDU de Louaizé, avec la participation d’une dizaine de spécialistes libanais, français et italiens qui traiteront de l’homme et son œuvre. Un autre séminaire à Paris est en cours de préparation avec des responsables du Collège de France. Enfin, toujours à Hakel, une Semaine culturelle avec des manifestations artistiques folkloriques est prévue du 7 au 13 août. Cette semaine sera suivie d’autres manifestations dans le Kesrouan, dans le Metn et au Liban-Nord. Pour mener à bien ce projet, un budget du 100.000 dollars est prévu et un dîner sera organisé prochainement à Paris pour lancer la souscription.    haut


 

La planète veut faire baisser sa température
La dixième conférence de l'ONU sur le climat s'est ouverte hier à Buenos Aires. Objectif: réduire de moitié les émissions de carbone d'ici à 2050

par DENIS DELBECQ, publié dans Libération le 7 décembre 2004

Des milliers d'experts, de politiques et de lobbyistes sont réunis depuis hier à Buenos Aires (Argentine), pour discuter du climat de la planète. Un rendez-vous, le dixième du genre, fixé par la Convention des Nations unies sur le climat de 1992. Elle s'achèvera par un round de discussions à l'échelon ministériel du 15 au 17 décembre. Objectif officieux : préparer les difficiles discussions pour une stratégie à long terme de réduction de moitié des émissions de CO2 d'ici à 2050 . C'est la condition minimale pour contenir la hausse des températures à 2 °C maximum. Objectif à comparer aux dernières prévisions de l'Agence internationale de l'énergie, qui prévoit une hausse de la demande mondiale d'énergie de 60 % en vingt-cinq ans.

Optimisme

En dépit de ces sombres prévisions, et de la réélection de Bush à la présidence des Etats-Unis, hostiles à toute démarche multilatérale et au protocole conclu à Kyoto en 1997, la conférence de Buenos Aires s'ouvre sur une note plus optimiste que prévue. La Russie a, en effet, fini par ratifier le protocole le 18 novembre. Avec la Russie, les 55 pays signataires pèse désormais plus de 55 % du total des rejets de gaz à effet de serre des pays riches en 1990. Le texte aura donc force de loi dès le 16 février 2005. Ils acceptent de réduire de 5,2 % leurs émissions de gaz à effet de serre (gaz carbonique, méthane etc.) d'ici à 2012, sur la base des émissions en 1990.

Mise en bouche

Mais l'impact de Kyoto sera faible sur le réchauffement : au mieux quelques centièmes de degré en moins sur un coup de chaud qui, selon les climatologues, pourrait atteindre 5 °C voire 6 °C d'ici à 2100. Kyoto n'était en fait qu'un moyen pour les pays industrialisés et riches de reconnaître leur culpabilité dans le réchauffement constaté depuis la révolution industrielle. L'Australie et, surtout, les Etats-Unis refusent cette culpabilité, exigeant que les pays en développement soient eux aussi impliqués. La Maison Blanche n'hésite pas à nier certains aspects du réchauffement, et à taire les rapports officiels qui disent le contraire.

Obstacle

Ce refus américain reste le principal obstacle aux discussions. Il s'agit désormais d'asseoir autour de la table les pays émetteurs de gaz à effet de serre, et d'élaborer une stratégie pour l'après-2012. Y compris l'Inde et la Chine, dont l'essor économique entraîne une consommation exponentielle d'énergies fossiles, surtout de charbon, combustible le plus générateur de gaz carbonique. Le Sud pourrait prendre prétexte du refus américain pour rejeter tout accord contraignant, en arguant que cela constituerait un frein à leur développement. Mais ces pays émettront plus de carbone dans l'atmosphère que les pays riches de l'OCDE dans une vingtaine d'années. A New Delhi (Inde) en 2002, les premières discussions sur l'avenir des négociations avaient déjà tourné à un affrontement Nord-Sud. La présidence argentine de la conférence de Buenos Aires aura fort à faire pour éviter un remake désastreux.    haut


 

Saint François, SDF de Dieu

par PHILIPPE SIMONNOT, publié dans le Figaro Littéraire le 5 novembre 2004

Le croirait-on aujourd'hui ? Aucun de ses contemporains ne fut aussi porteur de ces forces capables de désagréger l'Eglise que François d'Assise. Ce diagnostic, porté naguère par Ernst Kantorowicz dans son magistral Frédéric II, est, d'une certaine manière, confirmé par la biographie consacrée au saint par le regretté Raoul Manselli, mort en 1997. Cet ouvrage monumental, attendu depuis vingt ans, complète et amplifie la version provisoire publiée en 1980. Le grand historien italien pose la seule question qui vaille, elle taraudait déjà les contemporains du saint : pourquoi donc tous le suivaient, lui, qui n'était ni beau, ni savant, ni noble ? Pour y répondre, non en hagiographe, mais en savant laïc, il a fallu à Manselli près de 600 pages que l'on pourrait résumer par cette formule : François d'Assise a subverti tous les ordres, y compris le sien. "Personne ne me disait ce que je devais faire, confie-t-il dans son "Testament". Mais le Très-Haut me révéla que je devais vivre selon le modèle du Saint Evangile." Le problème, en effet, n'est pas de savoir si François d'Assise a vraiment eu cette révélation, mais pourquoi ses contemporains ont cru qu'il l'avait eue.

Le personnage avait fasciné Ernest Renan, comme en témoigne son célèbre article "François d'Assise", repris en 1884 dans les Nouvelles études d'histoire religieuse. L'auteur de La Vie de Jésus, déjà avancé en âge, passa le flambeau à l'un de ses auditeurs au Collège de France, le protestant Paul Sabatier, qui y consacra le reste de son existence. Le saint d'Assise avait été considéré par la Réforme luthérienne comme un pur produit du "paganisme papiste" pour avoir osé se prétendre comme un alter Christus, un autre Christ. Les philosophes du XVIIIe en avaient rajouté, qualifiant François d' "obscurantiste", stupide et ignorant. Touché par la grâce d'Assise, Sabatier a donc cherché à réhabiliter le Poverello, fût-ce au détriment de l'Eglise : François d'Assise voulait revenir au Christ sans intermédiaire, mais il aurait été en conflit ouvert avec la vilaine Curie romaine, qui aurait réussi à altérer l'idéal franciscain, abusant de la simplicité et de la supposée inexpérience du saint.

Manselli brouille les cartes, quand il nous dit que Renan eut la main "particulièrement heureuse" en confiant l'étude du franciscanisme originel à son disciple. En fait, le premier soin de l'historien est de démolir, pièce après pièce, l'oeuvre de Sabatier qui a débondé des fleuves d'encre chez les spécialistes de ladite "question franciscaine". Que François d'Assise ait pu se laisser manipuler par qui que ce soit, paraît absolument inconcevable à Manselli, qui note, d'autre part, que le saint n'a jamais manqué de respecter l'Eglise, de reconnaître l'autorité des prêtres, du simple curé jusqu'au Pape. Pour comprendre le drame qui va se terminer pour François par une agonie martyrisante, il faut, bien sûr, le replacer dans son contexte historique. En ce tout début du XIIIe siècle, l'économie de marché, qui déjà se moque des frontières, est en plein essor. La population des villes autonomes ne cesse d'augmenter, faisant bouger les lignes entre les trois ordres issus de la féodalité : le clergé, la noblesse et la masse de ceux qui vivent de leur travail.

Sur ce terreau mouvant prolifèrent les hérésies des Vaudois, Cathares et autres Humiliés dont la papauté se servit parfois dans sa lutte contre l'Empereur. Les marchands, lors même que leur pratique est encore considérée comme peccamineuse par l'Eglise, inventent leur propre manière d'être courtois afin, tout à la fois, d'imiter et de se démarquer des nobles. Pierre Bernadone est un représentant typique de cette nouvelle caste à Assise. Ce très riche marchand en étoffes précieuses se rend souvent en France pour ses affaires. Le français qu'utilise François dans ses chants, c'est de son père qu'il l'a appris. François est donc un fils de la haute bourgeoisie. On a voulu faire du jeune homme un débauché corrompu et corrupteur, pour mieux faire ressortir la piété exemplaire du converti. Le portrait que nous en offre Manselli est subtil. Le jeune marchand est plus libéral que son père, dont il s'apprête à prendre la succession dans les affaires. Dépensier au point de gaspiller sa fortune en plaisirs, il ose vouloir être courtois et chevalier. Si l'on ne craignait l'anachronisme du terme, on dirait de lui qu'il est un dandy.

Vêtu d'habits beaucoup plus luxueux qu'il ne convenait à sa condition, il manifeste une nette propension à se singulariser, faisant coudre, par exemple, un tissu de grand prix avec un autre de peu de valeur, bizarrerie qui en annonce d'autres beaucoup plus radicales. Comme le résume bien Manselli, le jeune François vivait comme si le Christ n'avait jamais vraiment existé. C'est-à-dire qu'il vivait à peu près comme tout le monde, l'élégance mise à part ! Une rencontre fortuite avec l'échelon le plus bas de l'humanité, décide de son destin. Les lépreux lui font horreur comme à tout le monde. Mais, cette fois, il descend de son cheval pour embrasser l'un de ces malheureux, qui étaient, à l'époque, rigoureusement mis au ban de la société. Dans son Testament, François a raconté lui-même ce que fut à l’âge de 20 ans son chemin de Damas : "Au temps où j’étais encore dans les péchés, la vue des lépreux m’était insupportable. Mais le Seigneur lui-même me conduisit parmi eux ; je les soignai de tout mon coeur ; et, au retour, ce qui m’avait semblé si amer s’était changé pour moi en douceur pour l’esprit et pour le coeur. Ensuite, j’attendis peu et je dis adieu au monde." Le péché comme lèpre de l’âme lui semblait tout à coup infiniment plus redoutable que la décrépitude physique des damnés de la terre.

Manselli se garde bien d’expliquer l’inexplicable : cette conversion foudroyante. Il se contente, à juste titre nous semble-t-il, de la caractériser comme un renversement de toutes les valeurs. François est désormais un exclu parmi les exclus, rejeté parmi les rejetés. L’acceptation de sa propre insertion dans une marginalité définitive fait de la pauvreté non pas le facteur de son changement de condition, mais une conséquence d’autant plus impérative qu’elle est inéluctable. Aussi bien ne sera-t-il jamais ordonné prêtre ; cela ne l’aurait-il pas obligé à appartenir à un ordre, celui du clergé ? Renonçant à tout privilège, dans une société fondée sur une multitude traversée de passe-droits, il abandonne ainsi celui de la libertas ecclesiae, qu’avait réussi à restaurer la papauté et qui équivalait notamment à échapper à la juridiction laïque pour ne relever que de l’autorité ecclésiastique. Mais en quoi cela pouvait être utile à quelqu’un qui n’était propriétaire de rien ? On ne pouvait même pas lui arracher sa tunique grisâtre de laine crue, ceinturée par une corde, sauf à le mettre nu. Et encore cette nudité eût-elle été acceptée par celui qui, justement, voulait suivre nu le Christ nu selon la tradition antique du nudus nudum Christum sequi. La plus modeste cure, l’ermitage le plus rustique, le dortoir le plus froid eussent été encore des abris trop douillets en comparaison de l’insécurité des sans-abri. Même dans leurs refuges, lui et ses disciples devront connaître l’incertitude du lendemain, la possibilité d’être expulsés. Car pour les pauvres volontaires qu’ils étaient, il n’y avait pas d’humiliation aussi intense et profonde que celle de qui est né misérable et rejeté.

Cette revendication de pauvreté absolue est fondée par l’ancien marchand sur un raisonnement impeccable. Le fait de posséder quelque chose, même légalement, oblige ensuite à le défendre ; et pour ce faire, il faudrait alors sortir de la marginalité essentielle au projet du Franciscus parvulus. L’Eglise, à cette époque, possédait encore un cinquième des terres. Comme en d’autres temps plus proches de nous, elle était forcément embarrassée par ce refus exemplaire de la propriété, redoublé d’une répugnance totale de l’argent. La transgression sociale opérée de ce fait par François, bientôt suivi de milliers de fidèles, ne pouvait qu’aggraver le malaise. Celui qui avait renoncé avait acquis, de ce fait, un pouvoir qui le mettait sur le même rang que l’empereur ou le Pape. "Il n’y aurait, dit-il à ses compagnons, aucun supérieur au monde aussi craint de ceux qui lui seraient soumis et de ses Frères que je ne le serais de mes Frères, grâce au Seigneur, si je le voulais." Oui, mais l’alter Christus ne l’a pas voulu. Parce qu’il aurait pu lancer l’hérésie la plus destructrice du siècle, il a très vite, après sa conversion, fait acte de soumission au "seigneur-pape". Et il ne pouvait plus s’écarter de son propos fondamental d’être du côté des exclus en devenant le chef du groupe qui autour de lui s’était formé, même s’il ne pouvait toujours refuser tout commandement.

Certes, à cette communauté de plus en plus nombreuse de Frères et de Soeurs, il fallait bien fournir des normes de conduite. D’où toute une discussion assez confuse sur la forme et le contenu de la Règle, que le saint aurait conçue. Manselli montre bien la contradiction à la lettre crucifiante dans laquelle s’est débattu François au cours des dernières années de sa vie, obsédé qu’il était par la vision qu’il avait de la chute de l’ordre dans un état d’obéissance formelle à une règle formelle à laquelle aurait manqué, de facto, l’esprit de vie. La "passion" christique de François, ce n’est pas son combat avec la Curie romaine, imaginé par tant d’historiens, mais celui qu’il a mené à l’intérieur de sa propre communauté pour freiner le processus de décadence qui mine toutes choses en ce bas monde. A ce désarroi moral, s’ajoutaient les violentes souffrances que lui causaient des accès de malaria et cette conjonctivite trachomateuse qui finit par le rendre quasi aveugle. Il avait l’impression que ses yeux étaient posés sur une couche d’épines. Pour ne rien dire des stigmates qu’il fut le premier à porter dans l’histoire du christianisme et sur lesquels, observons-le, il garda et imposa un silence total. A l’approche de la mort, il voyait bien que le moindre objet, la moindre étoffe qu’il avait touchés, son corps lui-même, se transformaient en reliques que, déjà, l’on se disputait. Celui qui avait renoncé à toute propriété devenait lui-même objet de possession..

A lire aussi, pour en savoir plus sur l’ordre franciscain :

  • Histoire du franciscanisme, de Lazaro Iriarte, qui vient de paraître chez le même éditeur, traduit sous la direction de Marcel Durrer, 670 p.
  • Saint François d’Assise, de Raoul Manselli, traduit de l’italien par Henri Louette et Jacques Mignon, Les Editions du Cerf & Les Editions franciscaines, 598 p.    haut

 
Toute la lumière sur les travailleurs du savoir
Consultants, designers, formateurs : ils traitent de l'information, manipulent des idées. Un corps de métiers aux multiples variantes
 
par JEAN-PIERRE BOUCHEZ, publié dans Libération le 11 novembre 2004
L'auteur est directeur des études d'Interface

Depuis quelques années, on observe l'émergence d'un nouveau terme, comme en est souvent friande la littérature managériale, celui de travailleur du savoir ou Knowledge Worker. Mais ce concept demeure largement flou, protéiforme et polysémique et, pour le dire plus simplement, un peu fourre-tout. On définira de manière provisoire les travailleurs du savoir comme ceux -­ si l'on se limite à l'univers marchand ­- dont l'activité est principalement centrée sur la prestation et la vente de prestations à caractère intellectuel auprès de clients. Pour tenter de clarifier ce concept et de le rendre plus opératoire, il nous paraît pertinent de s'orienter vers la nature de l'activité dominante. Nous proposons ainsi d'opérer une segmentation entre les travailleurs du savoir, qui traitent de l'information, et les professionnels du savoir, qui manipulent des concepts et des idées.

Les travailleurs du savoir "prestent" des services intellectuels relativement banalisés, voire routiniers. Ils appliquent ainsi du savoir. Ils se situent généralement dans le cadre d'un modèle dominant de la référence et exercent souvent (mais pas toujours) leur activité dans des organisations importantes. Au sein de la population de travailleurs du savoir, nous distinguons ceux qui privilégient la réalisation d'activités associées à la copie et à la reproduction, et ceux dont les activités consistent à opérer des adaptations et des modifications. Les premiers (copie et reproduction) s'inscrivent dans une logique visant à fournir des réponses et proposer des solutions souvent largement prédéterminées qui reposent sur des consignes ou des processus. Un bon exemple illustratif peut être fourni par le modèle de centre d'appels. Les autres (adaptation ou modification) visent le plus souvent, par leur action, à se rapprocher d'un référencement exigé ou rendu nécessaire. Deux illustrations peuvent être suggérées. D'abord, celle du formateur interentreprises, chargé d'animer des séances de formation collectives ayant pour objectif de conduire une population à atteindre un niveau de compétences formalisées. Ensuite, celle du consultant chargé "d'implanter des solutions" ou d'auditer des comptes relativement simples. Par extension, de nombreuses activités peuvent prendre place dans ce cadre.

Les professionnels du savoir, pour leur part, mobilisent des compétences expertes ou spécifiques qui les conduisent à manipuler plus largement des concepts et des idées pour résoudre des problèmes complexes ou pour concevoir des projets innovants. On se situe délibérément dans un nouveau champ, qui traduit la réalité d'un saut conceptuel et qualitatif conséquent (tout en admettant qu'en pratique, les frontières ne sont jamais totalement étanches avec les travailleurs du savoir). Les professionnels du savoir travaillent plutôt, mais pas nécessairement, dans des structures de petite taille du type agences ou boutiques. Leur proximité avec le client est le plus souvent très poussée, car ils pratiquent largement la coproduction sur la base d'une prestation personnalisée. Au sein de cette population, deux variantes, souvent complémentaires, peuvent être repérées : les activités de transformation et les activités d'innovation. S'agissant de la première variante (transformation), les activités associées se situent en particulier dans le champ de l'ingénierie. On pense par exemple au montage d'opérations juridico-financières sensibles et délicates, ou, dans un autre domaine, à la conduite de changements organisationnels particulièrement difficiles. Les banquiers d'affaires, les avocats d'affaires, les consultants pointus et expérimentés, mais aussi les experts dans les grands groupes en constituent de bonnes illustrations. La seconde variante (innovation) recouvre des activités qui visent à découvrir et proposer des prestations inventives, susceptibles de répondre à des besoins ou d'en susciter, et de déboucher sur le marché. Le modèle du designer en constitue l'illustration typique et est lui-même représentatif d'un certain nombre d'activités professionnelles : designer industriel, créateur de mode, créatif dans une agence de publicité, architecte... Notons qu'il existe naturellement des combinaisons entre ces deux variantes, un transformateur proposera par exemple souvent des solutions innovantes pour résoudre un problème complexe.

Au-delà de cette ligne de partage et des variantes associées, une double dérive potentielle qui mérite attention : la dérive numérique et la fabrique d'illusion. Dans le premier cas, on se réfère au risque -­ notamment pour les consultants -­ de rester rivé à l'écran d'ordinateur et de ne rencontrer qu'exceptionnellement les clients. La seconde dérive ­- en particulier pour ceux qui prétendent se positionner dans le champ des professionnels du savoir ­- est de fabriquer et vendre des rêves et des illusions. La réputation s'inscrit nécessairement dans la durée. Le temps des gourous semble révolu.    haut


 

Audiovisuel - Un spot publicitaire tourné au Liban pour Danone
The Talkies : 80 % de chiffre d’affaires à l’étranger

par SIBYLLE RIZK, publié dans l'Orient-le Jour le 24 novembre 2004

Avec 80 % de son chiffre d’affaires réalisé à l’exportation, The Talkies est un exemple de succès dans le secteur des services dont le potentiel est encore largement inexploité au Liban. Pourtant, à en croire l’expérience de cette société de production née en 1988, le pays a tous les atouts pour réussir dans un domaine où la valeur ajoutée tient surtout à la qualité des ressources humaines. The Talkies, qui emploie 20 personnes, vient de tourner un spot publicitaire pour un client français : le groupe Danone. La société a aussi un client en Espagne et un autre en Russie. "Notre développement sur le marché européen s’annonce prometteur", estime Gabriel Chamoun, le PDG de Talkies qui est déjà largement présent dans les pays du Golfe et au Maroc. Malgré des campagnes de mailing et plusieurs participations à des salons, les premiers contrats signés en France et en Espagne n’ont pas été le fruit de ces efforts marketing, explique le producteur, car "le Liban pâtit encore d’une image négative, inquiétante. Ce sont des directeurs d’agences de publicité, un Français et un Allemand, en poste dans le Golfe avec qui nous avons travaillé, qui, de retour en Europe, ont eu recours à nos services".

The Talkies, qui réalise une cinquantaine de projets par an et affiche un chiffre d’affaires de quatre millions de dollars, espère convaincre de plus en plus d’agences de publicité européennes - qui tournent dans l’hémisphère Sud à partir du mois de novembre - de confier leurs films au Liban. Le pays a un avantage précieux à faire valoir pour les tournages en extérieur : son climat, ensoleillé 300 jours sur 365, auquel s’ajoute une grande variété de paysages dans un espace géographique réduit. Le renchérissement récent de l’euro est également un argument porteur pour convaincre la clientèle européenne de traiter avec le Liban. "Nous sommes très bien situés géographiquement, mais aussi culturellement pour jouer un rôle régional et international de premier plan", déclare Gabriel Chamoun. Si, contrairement aux agences de publicité qui se sont massivement délocalisées à Dubaï, les sociétés de production restent au Liban, c’est qu’on y trouve toutes les compétences nécessaires. "Pour créer un concept ou une idée, il suffit d’un bureau, alors que pour tourner un film il faut toute une infrastructure", explique le producteur. En la matière, le Liban a beaucoup amélioré son offre au cours des dernières années.

The Talkies a, à lui seul, un fichier de 12.000 comédiens et comédiennes potentiels dont le casting a majoritairement été réalisé dans les studios de la société, à Sin el-Fil. A cette pléthore d’acteurs, s’ajoutent toute une série de compétences dans tous les segments de la chaîne de production, du tournage au montage, en passant par le son, l’éclairage, les décors, etc. Beaucoup d’investissements ont été réalisés au cours des dernières années pour faire de l’audiovisuel l’un des rares secteurs complets, fonctionnant avec une véritable chaîne de valeurs ajoutées. Des sociétés ont investi dans le matériel de tournage, d’autres dans la postproduction, etc. Deux principaux chaînons manquants ont été créés récemment : un laboratoire de développement et une société de téléciné. "On trouve aussi pour les tournages désormais des caravanes et des sociétés de restauration spécialisées", précise Gabriel Chamoun, selon qui une véritable économie est en train de naître autour de ce secteur. "Les exportations sont de l’ordre de 25 millions de dollars pour le secteur, ce qui n’est pas mal du tout à l’échelle des exportations libanaises", souligne le PDG de Talkies. D’autant que ces services sont à très forte valeur ajoutée. "Notre client, l’agence de publicité, nous fournit une idée, et nous en faisons un film de 30 à 60 secondes, vendu entre 50.000 et 150.000 dollars."    haut


 
Les Européens impuissants à stopper la hausse de leur monnaie
 
paru dans le Devoir le 24 décembre 2004

Faute de soutien des Etats-Unis et de la Chine, la zone euro, la Banque centrale européenne (BCE) en tête, apparaît désarmée face à la hausse de sa monnaie, qui a dépassé hier le seuil record de 1,35 dollar, longtemps considéré comme la cote d'alerte pour sa croissance encore fragile. Le ministre des Finances Hervé Gaymard a bien averti le même jour que la chute du dollar pouvait devenir "catastrophique sur le plan mondial" et exhorté les Etats-Unis à "absolument" comprendre lors du G7 finances de février la nécessité d'une gestion internationale "coordonnée". Cela risque toutefois de rester un voeu pieux. Washington continue à s'accommoder parfaitement de la dépréciation de sa monnaie, qui aide à doper les exportations du pays, donc à réduire son déficit courant abyssal ainsi qu'à limiter les délocalisation d'emplois. Au début du mois, le très sérieux quotidien financier allemand Boersen-Zeitung citait un haut responsable du Trésor américain, sous couvert d'anonymat, selon lequel les Etats-Unis ne commenceront à songer à une intervention pour stopper le mouvement qu'à partir du moment où l'euro "aura dépassé les 1,45 dollar".

Il y a encore quelques semaines, nombre d'économistes pensaient que le seuil de 1,35 dollar constituerait la limite du tolérable pour la Banque centrale européenne, à partir de laquelle elle se résoudrait à intervenir sur le marché des changes. L'euro fort pèse en effet sur les exportations du continent et donc sur sa croissance. "La BCE devrait recommencer à acheter ouvertement des dollars à partir d'environ 1,35 dollar", disait ainsi fin novembre, Joachim Fels, économiste de la banque Morgan Stanley. De surcroît, la dernière fois que la Bundesbank allemande était intervenue face à une progression jugée excessive du dollar, le 15 août 1995, elle l'avait fait à un cours recalculé de l'euro équivalent à 1,35 dollar.

Mais, les semaines passant, les incantations récurrentes des dirigeants de la BCE contre les "mouvements de change malvenus" sonnent de plus en plus creux. Sur le fond, ils paraissent pas prêts à se jeter à l'eau seuls. "L'expérience des trente années passées a montré que les banques centrales devaient s'orienter vers la stabilité des prix, et non vers un niveau donné de taux de change", a prévenu mardi dernier l'un d'eux, le président de la Bundesbank Axel Weber. "Les hommes politiques ne devraient pas en demander plus à une banque centrale", a-t-il ajouté. Une semaine auparavant, son collègue portugais Vitor Constancio avait tenu des propos similaires, affirmant que la BCE ne "suit pas d'objectif de change". En clair : qu'elle peut donc s'accommoder d'une progression de l'euro si celle-ci est jugée inévitable et si elle se fait de manière progressive.

Comme dans le même temps, l'institut monétaire a fermé la porte au début du mois à l'autre outil dont elle dispose pour freiner la baisse du dollar, à savoir une baisse de ses taux d'intérêt pour réduire l'attractivité des placements en Europe, il ne reste plus pour la zone euro qu'à attendre que les Etats-Unis acceptent de faire un geste, estiment les analystes. "Même à 1,35 ou davantage, je ne pense pas que la BCE interviendra dans les conditions actuelles", où les chances d'agir de concert avec la Fed américaine sont quasi nulles, estime Holger Fahrinkrug, de la banque UBS. "Elle ne veut pas utiliser sa poudre sans perspective de succès, ce qui lui ferait perdre toute crédibilité. Or, la tendance à la baisse du dollar est aujourd'hui solidement ancrée sur les marchés", ajoute-t-il.    haut

  

 
 
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