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PRESSE  RJLIBAN  N°104 - sélection de l'été 2004 (2)  

                                     

 

Quatre ans d'Intifada : ce qui a changé dans le conflit israélo-palestinien

 

par GILLES PARIS, publié dans le Monde du 29 septembre 2004

Alors qu'aucune perspective de paix n'est perceptible, les deux sociétés se sont radicalisées et leur séparation est désormais matérialisée par "la clôture de sécurité". Israël n'envisage plus qu'une solution unilatérale : l'évacuation des colonies de la bande de Gaza. Personne ne proclamera la fin de la deuxième Intifada avant longtemps. Pas plus qu'on n'a jamais officiellement annoncé la fin du premier soulèvement palestinien. Le conflit armé qui oppose Israéliens et Palestiniens depuis le 29 septembre 2000 s'est pourtant transformé. Depuis la répression meurtrière, par l'armée israélienne, d'émeutes sur l'esplanade des Mosquées - le mont du Temple pour les juifs - au lendemain d'une visite effectuée par Ariel Sharon, alors responsable du Likoud, la violence n'a pas baissé, comme en témoignent les morts recensés presque quotidiennement. Mais, pour la première fois depuis quatre ans, un processus politique semble véritablement engagé : le retrait unilatéral de Gaza par Israël, l'évacuation des colonies implantées depuis trois décennies et des forces armées chargées de les protéger. Une date butoir crédible - la fin de l'année 2005 - est également avancée. Le fait que ce projet soit unilatéral explique pour l'essentiel le crédit qu'on peut lui porter à cet instant.

Ce processus - si son promoteur, M. Sharon, parvient à le mener jusqu'à son terme - couronnera une série d'évolutions que les quatre années écoulées de la deuxième Intifada ont déjà consacrées. La première, la plus criante, réside dans l'éloignement durable de deux sociétés entremêlées sur un territoire exigu. En vérité, cet éloignement est antérieur à la deuxième Intifada puisque ses fondements peuvent être trouvés dans les politiques de bouclage inaugurées par les Israéliens, pour raisons de sécurité, dès les débuts du processus de paix lancé par les accords d'Oslo, signés en septembre 1993. Il en va de même avec l'idée de séparation défendue par les travaillistes avant même l'explosion de septembre 2000.

Retrait américain

La séparation est matérialisée aujourd'hui par la "clôture de sécurité" tracée en territoire palestinien le long de la partie occidentale de la Cisjordanie. Cette clôture, lorsqu'elle sera achevée, modifiera en profondeur les liens économiques entre ce territoire et Israël. Si les biens de consommation israéliens continueront d'arriver vers un marché captif de plus de 2 millions d'habitants, la main-d'œuvre arabe sera durablement privée de l'accès au marché du travail israélien, qui avait été à la base du décollage de l'économie palestinienne. A l'avenir, La socialisation risque donc de se limiter au périmètre des prisons, puisque la construction de la "clôture" ne signifiera pas la fin des opérations militaires en territoire palestinien. La deuxième évolution significative couronnée par le désengagement israélien de Gaza réside dans le retrait progressif des acteurs extérieurs, à commencer par les Etats-Unis. Ce retrait avait été amorcé dès l'élection de George Bush, que les vains efforts de son prédécesseur, Bill Clinton, pour parvenir à la paix avaient pu échauder. Après le court intermède, en juin et juillet 2003, de la "feuille de route", un plan de paix international qui devait conduire à la création d'un Etat palestinien en 2005, l'administration américaine s'est bornée à cogérer, de loin, la crise avec son allié israélien, limitant pour l'essentiel ses interventions au rappel de quelques "lignes rouges", dont l'intégrité physique du chef de l'Autorité palestinienne, Yasser Arafat, pourtant totalement discrédité pour les Américains.

En dépit de son échec, la "feuille de route" reste le credo de la diplomatie internationale, même si M. Sharon a très clairement signifié qu'elle était hors-jeu faute de perspectives réalistes. Sa compatibilité avec le retrait de Gaza est pourtant illusoire, puisqu'au contraire, dans les propos de M. Sharon, ce désengagement n'aura aucune répercussion en Cisjordanie (à l'exception de quatre colonies isolées). Ce qui conduit à la troisième évolution à laquelle ont abouti les quatre années de violences israéliennes et palestiniennes : l'impossibilité de parvenir, du moins à une échéance prévisible, à un règlement du conflit qui justifie, pour M. Sharon, l'adoption d'un plan unilatéral. Or, cet objectif de règlement définitif avait été assigné au processus d'Oslo. La "politique des petits pas" devait installer une confiance permettant, en dernier ressort, l'examen des points les plus douloureux du conflit israélo-palestinien : les frontières de l'Etat palestinien, le sort des colonies, celui de Jérusalem et des réfugiés palestiniens.

Ratés et méfiance

Mais cette politique n'a produit que des ratés et de la méfiance. Avec la perspective du retrait de Gaza, l'espoir encore présent dans la "feuille de route" de la fin d'une parenthèse sanglante, d'un retour à la situation qui prévalait sur le terrain le 28 septembre 2000, est définitivement abandonnée. Les accords négociés et la paix ne sont plus à l'ordre du jour. Dans l'esprit de M. Sharon, au mieux, la perspective d'un accord définitif est pour l'instant remplacée par celle d'accords intérimaires de longue durée. La radicalisation parallèle des deux sociétés - l'omnipotence de la droite israélienne et la montée en puissance du Mouvement de la résistance islamique (Hamas) palestinien - conforte actuellement une lecture pessimiste du conflit.

Erreurs d'analyse

Après quatre années de violences sans précédent dans leur histoire commune, et alors que le rapport de forces reste nettement en faveur des Israéliens, les uns et les autres ne peuvent que constater leurs erreurs d'analyse : les Israéliens n'ont pas été brisés par la violence, comme le pronostiquaient les Palestiniens à la lumière du retrait militaire du sud du Liban, en mai 2000, sous les coups du Hezbollah ; de même, la résilience palestinienne, le "soumoud", n'a pas non plus été cassée par une armée israélienne qui s'était pourtant minutieusement préparée à l'affrontement après les émeutes palestiniennes de septembre 1996. Cette situation, aussi désolante que paradoxale, se trouve ramassée, sous forme de constat, dans le titre d'un ouvrage en hébreu que viennent de publier deux journalistes israéliens, Avi Issacharoff et Amos Harel : La Septième Guerre : comment nous l'avons gagnée, pourquoi nous l'avons perdue.    haut


 

Le Liban, une cité sur la colline

A propos du livre "Cri d’un chrétien d’Orient, face à l’Amérique, Israël et l’Intégrisme" (Editions Sigest, Paris, juin 2004)

 

par ROGER AKL, publié dans l'Orient-le Jour le 21 septembre 2004

L’auteur a écrit sous un pseudonyme, Jérémie Jonas. Il le dit dans sa préface. Il doit être libanais, chrétien et stratège. Cela se voit car son ouvrage est une sorte de Livre des Rois moderne. Il raconte les grands problèmes politiques actuels (relations entre supergrands, grands et petits Etats, guerre contre le terrorisme, crise du Moyen-Orient…) vus par un croyant, chrétien d’Orient. Cette œuvre est une mosaïque, un écrin sur lequel le chapitre du Liban brille de tous ses feux. Cela est dû au fait que les guerres actuelles ne sont plus seulement militaires, même pas seulement idéologiques, mais surtout théologiques. Ce ne sont pas non plus des guerres entre religions mais des guerres à l’intérieur des religions. Ce sont des guerres entre les intégristes de tous bords et les modérés des trois religions monothéistes, des va-t-en-guerre de tous pays contre les raisonnables pacifiques.

C’est ainsi que l’auteur, "prêtre, prophète et roi", réfléchit autour du drame du 11 septembre. Il l’explique par l’alliance des Etats-Unis avec les intégristes islamiques, pour détruire l’Union soviétique athée et ses alliés nationalistes arabes. En même temps, Israël aidait à l’émergence de groupes intégristes palestiniens, pour affaiblir son ennemi de l’Organisation de libération de Palestine (OLP). Or, cette alliance était vue par les musulmans et les Arabes comme ne servant que les intérêts du supergrand américain et de son protégé israélien. Elle n’a pas aidé les Arabes et les musulmans à ramener ce qu’ils pensent être leurs droits en Palestine. Le djinn intégriste que les Américains avaient "libéré" pour faire avancer leurs intérêts dans le monde se retourna contre eux. Le monde a changé ; l’horreur du 11 septembre a montré que de petits groupuscules peuvent traverser les océans pour attaquer la superpuissance américaine. Elle a montré que les Etats-Unis n’étaient plus invulnérables et ne pouvaient plus assurer leur sécurité en faisant pression sur les gouvernements. Car des petits groupes désespérés et suicidaires peuvent posséder des armes de destruction massive (ADM). Ils sont contrés par des gouvernements dirigés par des extrémistes nationalistes, athées, chrétiens ou juifs. La violence déchaîne la violence dans un crescendo impitoyable et risque d’enflammer la planète, dans des guerres théologiques.

C’est ce qui a poussé l’auteur à lancer son cri. Ces guerres religieuses sont, qu’on le veuille ou non, des guerres entre des "croyants" qualifiés d’islamiques et des Etats non musulmans qualifiés de "croisés" ou de "juifs". Le problème est rendu plus ardu, car l’islam est une religion à la fois politique, militaire, sociale, à vocation universelle et régissant la vie entière des musulmans et des non-musulmans. De plus, l’interprétation du Livre Saint, le Coran, a été arrêtée par les califes au Moyen-Âge. L’auteur a donc consacré un chapitre à la religion islamique vue de l’extérieur. Les craintes qu’elle inspire sont-elles justifiées ? Si elles l’étaient, les non-musulmans pourraient-ils vivre en communauté avec des musulmans sans craindre pour leurs libertés et leurs droits ? Cette question se pose partout dans le monde, en Europe où beaucoup d’Européens craignent l’entrée de la Turquie, en Israël où les gouvernements israéliens recherchent une immigration intensive et ont bâti un mur, faisant vivre les Palestiniens dans des ghettos ou des bantoustans. Cette question se pose, car la planète est devenue un village où la mixité entre les religions, les races et les cultures est devenue la règle. Pour y répondre, Jonas a choisi l’expérience d’un tout petit pays, le Liban, dont les populations de différentes religions, origines et cultures ont cherché à vivre ensemble en créant un Etat et une nation. Il trouve que cette expérience n’a pas encore réussi, pour des raisons internes, régionales et internationales. Il conseille de la protéger et de la libérer de ses contraintes externes pour lui permettre de trouver une solution nécessaire au monde. C’est là qu’est, à son avis, le message du Liban.

L’ouvrage continue en proposant des solutions aux problèmes du Proche-Orient et du terrorisme. Il faudrait d’abord confronter les problèmes posés par la définition du terrorisme et de ses causes profondes. Ensuite, l’auteur conseille un dialogue ouvert entre Nord et Sud, entre pauvres et riches, entre religions et à l’intérieur de chaque religion. Il faudrait que les religions, toutes les religions, renoncent aux ambitions terrestres, surtout à la recherche du pouvoir. C’est en cela que doit consister la nouvelle stratégie américaine. Au lieu d’une stratégie du tout sécuritaire, les Etats-Unis, seule superpuissance mondiale, devraient adopter une stratégie de justice, de dialogue et de compréhension entre les peuples et entre les religions. Le but affirmé par l’auteur n’est pas d’offrir une Vérité et une solution, mais d’ouvrir un dialogue, alors que nous assistons aujourd’hui à une série de monologues, dans lesquels chacun se prend pour une victime et, de ce fait, se croit autorisé à exercer vengeance. En cela, le Liban est nécessaire comme un brillant sur un écrin ou une "cité sur la colline".    haut

 
Pour un nouvel euroréalisme, par Hubert Védrine
 
publié dans le Monde du 10 septembre 2004
L'auteur est ancien ministre des affaires étrangères, fondateur et gérant d'Hubert Védrine Conseil

Le débat sur la "constitution" masque, sans y remédier, le problème aujourd'hui le plus pernicieux pour l'Europe : le décrochage de 57 % des électeurs, taux d'abstention aux dernières élections européennes. Ce débat est exagéré car il ne s'agit pas d'une vraie constitution, mais d'un traité constitutionnel qui, à ce titre, comme les précédents traités, devra être ratifié par tous les Etats membres. Ce texte n'introduit pas brusquement l'idéologie libérale et de libre concurrence qui était déjà inscrite dans le Traité de Rome et a inspiré depuis lors l'action de la Commission et la jurisprudence européenne. Sur quelques points même, il l'amende. Il ne garantit pas une Europe "sociale", mais ni plus ni moins qu'aucun autre traité, ni même qu'aucune vraie constitution car ce n'est pas leur fonction. Il ne peut avoir réponse à tout. Il ne marque pas la fin du combat politique entre la gauche et la droite au sein de l'Union. Ceux qui le stigmatisent aujourd'hui sont ceux qui en attendaient trop hier ou qui seraient contre tout traité. Il est le règlement intérieur nécessaire de l'Union élargie.

Certains, en France, qui avaient placé toutes leurs attentes dans la Convention, rêvent maintenant à une Constituante. Mais pourquoi et comment celle-ci parviendrait-elle à un résultat très différent de celui qu'ont donné quinze années de négociations presque ininterrompues entre 12, 15, puis 25 gouvernements, de gauche comme de droite : de Maastricht au traité constitutionnel, en passant par Amsterdam et Nice ? Le fait est que, quelles que soient les méthodes de négociations suivies, la répartition des pouvoirs Union/Etats membres, et entre institutions européennes, a été modifiée mais pas bouleversée. Je ne pense pas que le choc produit par un éventuel échec de la ratification changerait ce rapport de force. Si le traité constitutionnel n'est pas ratifié, nous n'aurons pas à la place un traité idéal, mais le traité de Nice. De plus, mise à part la zone euro - essentielle -, il est probable que nous n'arriverons pas à concrétiser un noyau dur plus intégré car nous ne parviendrons à en fixer ni les participants, ni les compétences, ni les relations avec les autres Européens, ni à faire ratifier ce nouvel arrangement. D'ailleurs, les vagues invites françaises dans ce sens n'obtiennent pas de réponse du côté allemand : l'Allemagne n'a plus de raison de s'aventurer dans un groupe restreint au détriment de sa nouvelle position, centrale et prédominante.

Vérité de la Palice : L'Europe se négocie avec les autres Européens. La France ne peut pas imposer ses vues. Je ne dis pas cela en réaction à l'orientation de la commission Baroso, traduction directe de la victoire de la droite au Parlement, ce qui ne devrait pas choquer ceux qui militaient hier pour une politisation des institutions européennes. Mais en raison d'évolutions plus structurelles et de concessions importantes. L'élargissement à 15, puis à 25 en attendant 30 ou plus, a mécaniquement relativisé notre influence politique et linguistique depuis la lointaine Europe des 6. Le triomphe mondial de l'ultra-libéralisme n'a pas augmenté non plus notre influence. Tout cela nous oblige à des efforts accrus. Or - réalisme, idéalisme europhile ou inconséquence - notre pays s'est privé ces dernières années de plusieurs de ses leviers d'influence. Il a accepté, au nom de l'intérêt général, de renoncer à son second commissaire, ce qui nous en laisse un sur vingt cinq. De ne plus avoir que 87 parlementaires européens, puis 72 à partir de 2004, quand l'Allemagne en conserve 99. Et bientôt, de ne peser que 13 % des droits de vote au conseil dans le cadre démographique de la "double majorité" quand l'Allemagne comptera pour 18 %. Cela ne peut pas être sans conséquences.

Malgré cela, des responsables politiques et des commentateurs français appellent de leurs vœux, comme un indispensable progrès, une extension du vote à la majorité. Dans l'état actuel des choses, cela minorerait encore plus sûrement les positions françaises, et de la gauche française en particulier. Mystères du microcosme ! Certes, notre influence n'est pas qu'arithmétique, et, savoir-faire aidant, nous réussirons souvent à constituer des minorités de blocage ou des majorités d'idées. Mais ne croyons pas que nous pourrons imposer aux autres Européens, à la place de celui qui nous est proposé, un traité parfait, conforme à nos vues. Une fois celui-là ratifié par raison, faisons avec. N'affaiblissons plus nos positions. Agissons dans le cadre européen avec plus de réalisme, de cohérence, et d'habileté.

Même dans l'hypothèse d'une ratification, la principale hypothèque qui pèse sur le projet européen est le gouffre creusé au fil des décennies entre la volonté intégrationniste des élites économiques et d'une partie des élites juridiques et politiques et, d'autre part, les populations, les fameux 57 %. Celles-ci ne sont pas devenues "anti" européennes. Elles approuvent tout ce qui, dans le processus européen, leur garantit la paix, la prospérité, la sécurité, les libertés. Mais elles ne semblent pas souhaiter que le processus d'intégration aille au-delà des limites déjà atteintes. Qu'il s'agisse de l'intégration économique qui paraît malheureusement se confondre avec la mise en concurrence avec le monde entier, les migrations, les délocalisations. Ou d'une intégration politique accrue qui menace de désintégrer les Etats nations, seuls cadres crédibles et repères visibles et compréhensibles à ce stade, de la démocratie politique et de la cohésion sociale, ne serait-ce que pour des raisons de proximité et de langue.

D'où ces électorats circonspects, attachés à leurs identités malmenées et qui, face à une fuite en avant proclamée obligatoire et qui leur est de plus en plus extérieure, n'opposent plus que la défiance d'une abstention massive et fataliste. Le qualificatif amalgame "euro sceptique" rend mal compte de ces sentiments mêlés. Les réactions condescendantes des élites à ce phénomène n'aident en rien : qu'il s'agisse de la réprobation sentencieuse anti-souverainiste - alors que ce n'est pas le sujet ; du paternalisme pédagogique : "il faut mieux expliquer l'Europe" - comme si, depuis le temps, les gens ne s'étaient pas fait leur propre opinion ; ou de la démonstration utilitaire : qu'importe que l'Europe subventionne ou réglemente ceci ou cela si c'est précisément cet interventionnisme sans limites qui fait problème. Quant à la surenchère - "ce n'est qu'une étape, nous irons plus loin la prochaine fois, nous allons mettre en chantier un meilleur traité, etc." -, elle ne fait qu'aggraver le malaise.

Comment, en effet, pour les citoyens des différents pays, s'approprier cette "chose" européenne dont l'identité elle-même est si peu consensuelle qu'elle ne peut être traitée que par euphémisme ? Dont les limites ultimes paraissent impossibles à déterminer ? Dont les institutions sont toujours présentées comme transitoires, ce qui fait l'effet d'une sorte de danse de saint-Guy ? Dont le discours mou et édifiant paraît impropre à défendre les intérêts européens comme à promouvoir ses conceptions dans le dur monde réel ? Perception injuste ? Peut-être, mais forte, et anxiogène. On ne ramènera vers la construction européenne ces "euro déboussolés" qu'en clarifiant et en stabilisant les limites, les institutions, et le projet européens. Les limites ? Reconnaissons que l'Europe n'est pas qu'un projet politique, sinon cela deviendra l'ONU, mais d'abord géographique.

Les institutions ? Osons admettre que l'Union, à 25, 30 ou plus, est en train d'atteindre avec le traité constitutionnel (ou avec Nice...), ses formes durables d'organisation globale. Qu'elle restera une originale fédération d'Etats-nations - chaque mot compte - au sein de laquelle il y aura encore dans cinquante ans des Français, des Allemands, des Britanniques, etc. Qu'elle ne deviendra pas les "Etats-Unis" d'Europe. Cela ne nous empêchera en rien de continuer à lutter en son sein pour défendre nos conceptions sociales, renforcer la démocratie, réguler la globalisation. Nous utiliserons le potentiel des institutions communautaires, ou agirons par groupes plus restreints, non pas dans un improbable noyau dur unique, mais à quelques-uns, autour de projets mobilisateurs concrets, à renforcer en priorité le gouvernement économique dans la zone euro, bâtir des politiques communes d'avenir, refonder la cohésion sociale, construire une capacité militaire européenne. Rendons l'Europe rassurante et appropriable car si le fossé élites/populations n'est pas comblé, le malaise s'aggravera et c'est toute la construction qui se délitera.

Quant à l'Europe puissance, si nécessaire au monde, si désirée des Français, si peu des autres, elle ne naîtra par miracle ni d'un traité, ni d'un ministre européen des affaires étrangères, encore moins du vote à la majorité, si elle n'a pas fait au préalable l'objet d'un véritable accord politique. C'est à nous Français, mal compris des autres sur cette question cruciale de la puissance, de trouver de meilleurs arguments pour convaincre que si l'Europe ne devient pas une vraie puissance dans le monde difficile qui s'annonce, elle restera... impuissante et dépendante. Qu'une Europe puissance, perçue comme tranquille et multilatéraliste, pourrait être exemplaire et utile. Qu'elle chercherait avec les Etats-Unis, et avec les puissances émergentes, le partenariat plutôt que la confrontation. Cette explication franche avec nos partenaires est indispensable si nous voulons lever les réticences profondes qu'ils nourrissent envers toute idée de puissance, par pacifisme, angélisme, atlantisme ou hédonisme. L'Europe devrait se concentrer sur ce grand enjeu extérieur et laisser plus, à l'intérieur, les peuples respirer.    haut


 
Architecture et héritage du Moyen-Orient
Congrès - A la recherche d’un développement enraciné dans les origines locales
 
par MAY MAKAREM, publié dans l'Orient-le Jour le 13 septembre 2004
"Ethique et conscience" sont-ils les fondements de la formation de l’architecte ? Il suffit d’un plongeon dans "La République du béton" de Philippe Skaff pour comprendre qu’aucune limite n’a été fixée au Liban pour répondre aux besoins d’une société en expansion. D’Est en Ouest, du Sud au Nord, la grammaire complexe d’un pays rétif, rebelle à la rationalité, nous entraîne ingénieusement à nous défaire de notre passé et à se construire un avenir d’une laideur désespérante. Villes et bourgades, érigées à coups de pelles et de dollars, arborent le fanion d’une civilisation de chaos, consument le paysage, envahissent les sites historiques et phagocytent les forêts. Pillage, gaspillage. En creux, c’est bien un art de vivre qui se dégage ; c’est bien l’ambiguïté de la période que nous traversons, la perte de repères, l’opacité croissante d’une société réduite à l’apathie face aux drames écologiques ; l’effroyable incurie de la classe politique qui permet de créer des inepties. 

Un problème d’actualité qui concerne un bon nombre de pays tiers-mondiste, doit-on dire. Aussi, l’Ordre des ingénieurs et architectes, et l’Union internationale des architectes (UIA) se sont mobilisés durant deux jours pour discuter des "valeurs" du patrimoine, du "développement harmonieux de l’être humain dans une société en mutation", et resituer le rôle de la profession dans la défense et la préservation de l’héritage historique. Parmi les participants, un nombre d’architectes libanais, égyptiens, grecs, jordaniens, marocains, omanais, russes, roumains, syriens et turcs ont partagé leurs expériences dans le domaine. Etaient également présents, Jean-Claude Riguet, président de l’UIA, qui regroupe plus d’un million deux cent mille architectes répartis sur une centaine de pays, Patrice Genet, président de l’Union méditerranéenne des architectes (Umar), Frédéric Husseini, directeur général des Antiquités (DGA), et Véronique Dauge, représentante de l’Unesco. 

"L’éducation culturelle et architecturale d’un décideur est un facteur déterminant de la qualité d’un projet de construction", a fait observer M. Jean-Claude Riguet. Mettant l’accent sur les normes internationales du professionnalisme, établies en collaboration avec l’Unesco, il a souligné qu’ il est du devoir de la communauté architecturale "de faire face à un monde de contradictions, de contrastes entre mondialisation et localisation, internationalisme et nationalisme, universalité et particularisme, flexibilité et stabilité. Tout spécialiste doit composer avec ces contradictions, et trancher entre la liberté et les règles, l’art et la science, la tradition et la modernité, le patrimoine et l’innovation, la technologie et le lieu, l’assimilation et la diversité. La théorie générale de l’architecture est le processus dialectique de ces contradictions". Citant, par ailleurs, Alvar Aalto, l’intervenant a dit que "la préservation des différences devrait être renforcée. Le développement de l’architecture devrait être enraciné dans les origines régionales et prendre les conditions locales comme point de départ de la recherche de solutions". 

En ce qui concerne la technologie, le président de l’UIA relève que le partage d’expérience entre les différents pays et régions géographiques "ne doit jamais être abordé comme un simple transfert de solutions toutes faites, mais comme des moyens propres à stimuler les imaginations locales". Le patrimoine doit s’inscrire dans une politique de développement durable. Les acteurs de la construction, de l’urbanisme, de l’environnement devront plancher sur la question de la réutilisation et du transfert de l’usage des bâtiments. "Il faut systématiquement qu’il y ait une projection sur l’avenir, c’est-à-dire s’interroger sur le devenir du bâtiment", a indiqué pour sa part M. Patrice Genet. Citant, à titre d’exemple, les travaux de "réaffectation" entrepris à Saïda, le président de l’Umar souligne que grâce à un transfert d’usage, une nouvelle valeur a été donnée à Khan el-Frange. De même, la réhabilitation et la mise en valeur du Musée du savon ont été un exemple de réussite en matière de conservation du patrimoine. 
 
Tourisme culturel et report de densité
 
Sur un autre plan, le patrimoine coûte, mais il rapporte. De plus, il crée des emplois. De même, si le patrimoine attire le tourisme, l’afflux trop important de touristes détruit le patrimoine. L’intervention architecturale dans un site recherché pour la qualité de son paysage constitue souvent un défi pour le professionnel qui se trouve confronté à cette tâche. Alexis Moukarzel, doyen de la faculté des beaux-arts et des arts appliqués à l’Université Saint-Esprit de Kaslik (Usek), préfère tabler sur un tourisme culturel qui, contrairement au tourisme de masse, n’est pas envahissant. Il est même "sélectif et valorisant". Cependant, le spécialiste ne minimise pas les dangers de cet apport touristique puisque "toute induction à un milieu qui était renfermé dans une autarcie risquerait de bousculer ses structures et donc de modifier ses caractéristiques", a-t-il souligné. Il ajoute que "(…) ces sociétés retrouveront leur participation à la modernité, mais resteront-elles les mêmes, ou faut-il qu’il en soit ainsi ? L’approche thématique de la compatibilité et de la contradiction, qui définit le rapport du tourisme culturel au patrimoine habité, est articulée en deux volets ayant des rapports complexes. Un milieu patrimonial habité est un reliquat du passé, mais il est appelé à se perpétuer naturellement, selon les lois organiques qui le régissent et qui ont assuré sa pérennité", conclut Alexis Moukarzel.

Le patrimoine est donc une "force positive". Il est compatible avec le développement économique. Prenant à titre d’exemple le domaine Cochrane, quartier Sursock, Ziad Akl, doyen de la faculté d’urbanisme de l’Alba, met l’accent sur la valeur élevée des terrains dans les espaces valorisés qui peut atteindre "dix fois la valeur d’un mètre carré de standing équivalent, mais situé dans un environnement moins exceptionnel". Aussi, "dans un pays où la propriété privée semble, d’une part, intouchable et, d’autre part, génératrice essentielle de revenus (dans une conjoncture pour le moins florissante), le stratagème consiste à permettre aux propriétaires restant dans leurs parcelles des biens-fonds classés de céder leur “droit” de construire, à des promoteurs qui en auraient besoin pour des projets éventuels", a dit le conférencier. Il ajoute que, "afin d’éviter l’anarchie que ce droit risque de générer dans une ville déjà densifiée à outrance, ce report de densité consécutif devra avoir lieu de manière nuancée. Il sera réparti dans des zones répondant à des critères précis (…)".

Les résolutions 

Sont également intervenus durant ce séminaire, Kheireddine Rifaï, responsable de la réhabilitation de la ville d’Alep, Tatiana Kamenava (qui a parlé de la restauration des remparts de Smolensk et du souci des Soviets de se conformer aux valeurs culturelles), Sedef Altun (qui a donné un exposé sur Antalya, port riche en vestiges romains, croisés et ottomans, mais menacé en raison du tourisme de masse de devenir le nouveau Las Vegas turc), Alexandru Beldiman (qui a évoqué la forte pression des investisseurs laquelle risque de transformer d’une manière dramatique l’image de la vieille capitale roumaine). Parmi les intervenants, citons également Fadi Chiniara, conseiller près la municipalité de Deir el-Qamar pour l’architecture, l’urbanisme et la sauvegarde du patrimoine, Yasmine Makaroun Bou Assaf (qui a présenté les diverses facettes du patrimoine bâti au Liban), Maged Fattal (Conseil du développement et de la reconstruction, et coordinateur du projet CHUD pour le développement des principaux sites touristiques du Liban), Nabil Itani (CDR, responsable du secteur urbain), Jean Yasmine (DGA). Mais la liste est longue. Disons, toutefois, qu’ils sont tous conscients qu’il ne faut pas bouleverser l’environnement avec trop de légèreté. Tous sont convaincus que le patrimoine, qui constitue un maillon important de l’histoire sociale, a une valeur esthétique. Qu’il a une valeur éducative, puisque l’homme est fondamentalement un être de mémoire, une valeur économique, car l’industrie du tourisme est la première des industries de notre époque. Il y a donc une action forte à entreprendre par les gouvernements, les municipalités et la population pour protéger cet héritage. 

Les résolutions prises à la fin du congrès ont particulièrement mis l’accent sur des facteurs comme la planification, la conception architecturale, la préservation du patrimoine historique, le recyclage des bâtiments anciens et la réhabilitation urbaine. Autant de facteurs qui devraient être intégrés à un système de circulation dynamique, une relation espace-temps moderne. Les résolutions lorgnent également du côté d’un dispositif législatif relatif au bâtiment et prônent la mise en place d’un règlement d’urbanisme approprié aux quartiers historiques et à leurs zones limitrophes. En bref, il s’agit de définir des mesures juridiques permettant aux décideurs d’exercer une autorité réelle pour stopper l’érosion du patrimoine ou toute sorte de dégradation de l’environnement. Une coordination entre les différents secteurs nationaux et les organismes internationaux, comme l’UIA (Union internationale des architectes) et l’Icomos (Conseil international des monuments et des sites), est également souhaitée. 

Se positionner comme responsables 

Forte de ses 17 pays membres, l’Union méditerranéenne des architectes (Umar) a fêté son dixième anniversaire. "L’une de ses implications essentielles consiste à protéger nos acquis culturels et à être un acteur incontournable dans la défense de l’identité méditerranéenne, en respectant toujours l’autre par l’écoute et le dialogue, explique Patrice Genet, président de l’union. Nous devons être sur tous les fronts pour résister aux poussées mondialistes uniquement agitées par des intérêts économiques. Nous devrons poursuivre notre capacité à nous positionner comme des interlocuteurs responsables", souligne-t-il avant d’ajouter qu’ "il nous faut plus que jamais renforcer les liens qui nous unissent pour conserver l’indépendance et la liberté dans l’exercice de notre profession, sans lesquelles la fonction sociale de l’architecte serait vide de sens". 

Mission de l’UIA

L’Union internationale des architectes (UIA), qui compte plus de cent pays membres et un million deux cent mille architectes, est une organisation non gouvernementale qui a pour mission de représenter l’ensemble des architectes et de promouvoir leurs activités auprès des organisations professionnelles d’architectes dans le monde entier. Elle a aussi pour but de développer des contacts interdisciplinaires avec :
– le CIO : Comité international olympique ; 
– l’ICOMOS : Conseil international des monuments et des sites ;
– l’ICSID : Conseil international des sociétés de design industriel ;
– l’ICOGRADA : Conseil international des graphistes. 
– l’IFI : Fédération internationale des architectes d’intérieur ;
– l’IFLA : Fédération internationale des architectes paysagistes ;
– l’AIU : Association internationale des urbanistes ;
– l’AIVN : Association internationale du développement urbain ;
L’UIA est, dans son domaine, la seule association officiellement reconnue par les institutions intergouvernementales comme l’organisation des Nations unies pour la science et la culture (Unesco), le Centre des Nations unies pour les établissements humains (CNUEH), le Conseil économique et social des Nations unies (Ecosoc), l’Organisation des Nations unies pour le développement industriel (Onudi), l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et l’Organisation mondiale du commerce (OMC).    haut


 
Une nouvelle chaîne jeunesse pour le monde arabe
Lagardère Networks international pilote à Qatar un projet qui devrait être prêt début 2005
 
paru dans le Figaro le 19 juillet 2004

Ils ont monté les murs, ne connaissent pas encore la couleur de la moquette mais savent déjà ce que doivent être les contenus de leur future chaîne. "Ni école, ni mosquée", ainsi se résume le slogan ou la ligne éditoriale de la chaîne jeunesse en cours de préparation au Qatar sous l'égide du groupe Lagardère. Le but du gouvernement qui s'apprête à accorder au projet un financement annuel de 38 millions d'euros par an, est de proposer au monde arabe - y compris aux enfants de l'émigration - une chaîne jeunesse qui échappe à l'hégémonie des grandes majors américaines et qui renoue avec un genre depuis longtemps abandonné, celui des chaînes ludo-éducatives. En ligne de mire, un projet fondé sur la connaissance, qu'il s'agisse de son propre univers ou de ce qui se passe ailleurs dans le monde.

"Nous voulons qu'il y ait une prise directe sur le réel", explique le nouveau directeur général, le Tunisien Mamoud Bounheb qui entend embaucher 155 personnes. "Cette chaîne doit permettre aux enfants de mieux comprendre le monde qui les entoure et de répondre à leurs propres questions", poursuit-il. "C'est pourquoi dès le départ nous misons sur une production propre qui représentera 50% de la grille. Nous voulons mettre l'accent sur l'interactivité, c'est pourquoi nous allons notamment accorder une large place aux magazines et aux documentaires."

C'est l'exemple de Canal J en France, chaîne privée de Lagardère bénéficiant d'une bonne notoriété, qui a été étudié de près par les pouvoirs publics. Si pour des raisons techniques le projet est abrité par al-Jazera, c'est avant tout la fondation du Qatar qui pilote le projet. Cette dernière, dont la création s'inscrit dans la démocratisation politique et donc culturelle du pays, accueille dans un même lieu ultramoderne les plus grandes institutions universitaires, à commencer par les universités américaines, comme The Virginia Commonwealth University of the Arts, le Weill Cornell Medical College, la Texas A &M University ou encore la Carnegie Mellon University. C'est parce que cette dernière prévoit aussi des programmes d'enseignement pour les tout-petits que la fondation a une implication directe dans la future télévision pour la jeunesse au point de la financer sur son propre budget. C'est aussi ce qui explique l'engagement direct et l'attention particulière du ministre des Affaires sociales et présidente de la Fondation du Qatar, Sheikha Mozah Bint Nasser Al Missned.    haut


 
Au Groënland, 123.000 ans d'archives climatiques
 
par STEPHANE FOUCART, publié dans le Monde du 12 septembre 2004

Comment est survenu le dernier âge glaciaire, voilà environ 120.000 ans ? La question intéresse au plus haut point les climatologues : y répondre permettrait d'obtenir des indices sur la survenue du prochain âge de glace qui, tôt ou tard, mettra un terme à la période "chaude" que nous connaissons depuis 10.000 ans environ. Le projet international NGRIP (North Groënland Ice Core Project) vient de donner des résultats d'une précision "fantastique", selon l'expression de Valérie Masson-Delmotte, chercheuse au Laboratoire des sciences du climat et de l'environnement (CEA-CNRS). Ils donnent une image des derniers 123.000 ans de l'histoire climatique de l'hémisphère Nord. Une carotte de 3.085 m de longueur a ainsi été extraite de la calotte glaciaire dans le nord du Groënland et étudiée par plusieurs laboratoires européens et américains. Leurs travaux, publiés le 9 septembre dans la revue Nature, montrent que la précédente période chaude, antérieure à 120.000 ans, connaissait une température légèrement plus élevée que la nôtre (environ 5 °C de plus). Mais le Groënland a conservé alors une calotte glaciaire comparable à celle d'aujourd'hui. Ensuite, les chercheurs ont établi que la transition vers la période glacière s'est produite de manière relativement lente en s'étalant sur une durée d'environ 5.000 ans.

Deux précédents carottages, GISP 2 et GRIP, réalisés dans les années 1990, n'avaient pu fournir d'informations fiables que jusqu'à une période remontant à 105.000 ans environ. Au-delà, les données des deux carottes, forées à quelques kilomètres l'une de l'autre, divergeaient et n'étaient plus considérées comme fiables. Si le dernier âge glaciaire est arrivé progressivement, il n'en a pas moins été marqué par des événements climatiques brutaux. Comme le dit Mme Masson-Delmotte, "ce carottage confirme ce que les GRIP et GISP 2 avaient suggéré : à savoir que des changements de température très rapides, de l'ordre de 10 à 15 °C, peuvent survenir en quelques décennies", explique la climatologue. L'enchaînement de ces violents "coups de froid" à l'intérieur d'une même période climatique font l'objet de nombreux travaux. Et d'œuvres de fiction... Le scénario d'un récent film, The Day After Tomorrow, n'hésitait pas à considérer que de tels refroidissements peuvent se produire à tout moment, à l'horizon de la semaine ou du mois, à la suite d'un arrêt brutal du Gulf Stream. "En fait, un tel scénario n'est discuté qu'à l'horizon des siècles prochains", dit Mme Masson-Delmotte.

Comme par accident, les glaciologues danois qui ont pratiqué le forage ont pu extraire de la carotte des trésors qui intéressent les biologistes au plus haut point. Sous les 3 km de la calotte glaciaire du Groënland, des écoulements d'eau liquide ont en effet pu être captés. Ces échantillons, qui recèlent de la matière organique - peut-être des pollens -, pourraient fournir des informations sur l'écosystème qui prévalait au Groënland avant même que la calotte glaciaire ne se forme, il y a plusieurs centaines de milliers d'années. Les travaux, sur ce point précis, sont toujours en cours. En attendant des résultats qui promettent d'être spectaculaires, la grande précision des données fournies par la carotte du NGRIP permettra d'affiner les modèles climatiques - ceux-là mêmes qui permettent aux scientifiques de prévoir l'ampleur du réchauffement à venir.    haut


 
Marie dans le coeur des Français
 
par CLAIRE LESEGRETAIN, publié dans la Croix le 12 août 2004
La figure de Marie connaît depuis quelques temps un véritable regain de confiance. Cette vitalité est confirmée par notre sondage exclusif "La Croix"/CSA, où Marie apparaît comme une consolatrice pour beaucoup de Français. Dans un monde brutal, Marie reste "la" figure maternelle qui écoute et console. Six millions de pèlerins et visiteurs annuels à Lourdes, près de deux millions à la chapelle de la rue du Bac - troisième lieu touristique parisien ! -, plus d’un million à Rocamadour (Lot), 500.000 au Puy-en-Velay (Haute-Loire) et à La Salette (Isère), 400.000 à Pontmain (Mayenne), des dizaines de milliers à Pellevoisin (Indre), Lavasina (Haute-Corse) ou Marienthal (Bas-Rhin), sans oublier ces milliers de fidèles entrant dans une multitude de chapelles dédiées à Notre-Dame à travers la France… La fréquentation des sanctuaires marials, petits et grands, ne cesse d’augmenter depuis plusieurs années. Avec des pèlerins très divers, souvent jeunes et pour qui, bien souvent, la confiance en Marie permet une libre entrée vers l’Eglise. Cette vitalité est constatée aussi dans certains mouvements de spiritualité mariale.

Les Equipes du Rosaire, liées aux dominicains, accueillent davantage de jeunes adultes. Les "Retraites de consécration à la Sainte Trinité par Marie" (1), en trente-trois jours, lancées par la communauté des Béatitudes à partir de la prière de saint Louis-Marie Grignion de Montfort, ainsi que les "Neuvaines à Marie qui défait les nœuds" (sic), diffusées par Denis et Suzel Bourgerie (2), connaissent un succès surprenant depuis quelques années. Laissée un peu de côté après Vatican II, la Vierge semble aujourd’hui retrouver une place de choix dans le cœur des catholiques et des Français, comme le prouve notre sondage. La dévotion personnelle de Jean-Paul II et l’empreinte mariale qu’il a donnée à son pontificat y ont sans aucun doute contribué. L’Année mariale qu’il avait décidée en 1988, pour "remettre à l’intercession de la Vierge la fin du deuxième millénaire et la perspective du troisième", ainsi que l’Année du Rosaire (octobre 2002-octobre 2003), ont encouragé les fidèles à redécouvrir, seuls ou en groupe, une saine dévotion mariale. Mais d’autres explications peuvent encore être avancées.

Dans un monde complexe, dur, brutal, Marie reste "la" figure maternelle qui écoute et console. Celle vers qui l’on se tourne pour endiguer la perte des racines et le déclin du christianisme. "Si Marie revient, c’est à la mesure des blessures et des désarrois de notre époque", résume Sylvie Barnay, historienne, maître de conférences à l’université de Metz (3). Dans le passé, les grandes périodes de dévotion mariale ont d’ailleurs souvent coïncidé avec des temps difficiles. Ainsi, le 15 août "national" remonte à la fin de la guerre de Cent Ans, en 1450, période clé pour la monarchie et l’édification de la "nation" France. Et en 1638, lorsque Louis XIII consacre la France à la Vierge, c’est certes par action de grâces pour la grossesse de son épouse Anne d’Autriche, restée stérile depuis leur mariage en 1615. Mais c’est aussi pour remercier Marie de son aide face aux périls extérieurs (troupes espagnoles) et intérieurs (divisions religieuses).

Cette augmentation de la fréquentation des sanctuaires marials ne doit toutefois pas masquer, comme une vitrine flatteuse, la réalité de la vie ecclésiale dans les diocèses et congrégations. Et puis, cet actuel regain des dévotions mariales s’accompagne d’une évolution des représentations de Marie. "Aujourd’hui, ce n’est plus tant la Vierge toute droite, presque rigide et distante, qui est recherchée, mais davantage la Mère présentant son Fils et l’offrant au monde", estime le P. Pierre Jacolin, mariste, qui a travaillé sur les représentations de Marie à travers les siècles. Comme si, dans le droit fil du Concile, on revenait à une théologie mariale plus proche de celle des premiers siècles. "Quand la piété tend à faire passer Marie d’un statut de créature à celui d’une divinité, il y a risque de dérives, aime à rappeler de son côté le P. André Cabes, théologien à l’Institut catholique de Toulouse. La vraie piété mariale est une disponibilité, une ouverture du cœur à ce que Dieu désire. Aujourd’hui, elle revient sous une forme plus authentique, peut-être plus évangélique, car davantage attachée à la dimension concrète et charnelle de la foi." Une dévotion mariale davantage centrée sur le Christ.

(1) Rens. au : 02.43.64.23.25.
(2) Editions du Gingko. Tél. 01.39.62.11.23. 

Site Web : http://www.mariequidefaitlesnoeuds.com
(3) La Vierge, femme au visage divin, Editions Gallimard, 144 p.    haut


 
Marie, au cœur des autres religions
 
par MARTINE DE SAUTO, publié dans la Croix le 30 juillet 2004
Marie pour les chrétiens (catholiques et orthodoxes, mais aussi protestants), Myriam pour les juifs et les musulmans : la mère de Dieu peut se révéler un trait d’union entre les croyants. Nous sommes en 1520. Depuis cinq mois, Martin Luther est menacé d’excommunication. Pourchassé, tourmenté, mis au ban de l’Empire, il trouve pourtant le temps d’écrire pour le duc Jean Frédéric de Saxe un commentaire du Magnificat dans lequel il ne cache rien de son émerveillement pour la "douce mère de Dieu". "Elle est, écrit-il, une personne unique dans tout le genre humain, une personne élevée au-dessus de tous, dont nul n’est égal. Elle a, avec le Père céleste, un enfant, et un tel enfant ! C’est pourquoi on a résumé tout son honneur en un seul mot, quand on l’appelle mère de Dieu. En parlant d’elle ou en s’adressant à elle, personne ne peut rien dire de plus grand, même s’il possédait autant de langues qu’il y a de feuilles et d’herbe, d’étoiles au ciel et de sable dans la mer…".
 
Comment, après de tels mots, Marie a-t-elle pu devenir pierre d’achoppement entre catholiques et protestants ? En réalité, les critiques des Réformateurs ne s’adressaient pas tant à Marie qu’aux excès du culte qui risquaient, selon eux, de porter atteinte à la place unique du Christ. Luther fait ainsi dire à Marie : "Je suis l’atelier dans lequel il œuvre, mais je n’ai rien à ajouter à l’ouvrage ; c’est pourquoi personne ne doit honorer ou louer en moi la mère de Dieu, mais louer en moi Dieu et son œuvre". La Contre-Réforme catholique, puis la proclamation des dogmes de l’Immaculée Conception et de l’Assomption ne feront que durcir les positions. Evoquant le culte marial et la doctrine qui le sous-tend, le grand théologien Karl Barth ira même jusqu’à parler d’ "hérésie", d’ "excroissance maligne". Aujourd’hui encore, la tradition protestante refuse un culte qui n’a pas de fondement explicite dans l’Ecriture. Michel Leplay, pasteur de l’Eglise réformée, auteur du livre Le Protestantisme et Marie (Editions Labor et Fides) ne cache pas son "étonnement" devant le développement de la mariologie dans la piété et la liturgie, la théologie et la dogmatisation. "Il n’y a pas d’Evangile selon Sainte Marie !", aime-t-il à dire.
 
Faut-il en conclure que catholiques et protestants ne peuvent que se déchirer, en leurs Eglises et en leurs cœurs, au sujet de Marie ? Non ! Le concile Vatican II, en effet, a ouvert la voie à une reprise plus sereine du dialogue œcuménique. Celui-ci s’est avéré particulièrement fructueux au sein du Groupe des Dombes. Alors qu’un regain de piété mariale mal fondée exacerbait à nouveau les tensions, ce groupe, composé à part égale de catholiques et de protestants, s’est en effet engagé en 1991 dans une démarche de réflexion et de conversion mutuelle. Les travaux ont duré sept années. Aucune question n’a été laissée de côté. En présentant sa réponse (1), le Groupe des Dombes pouvait affirmer avoir redonné à Marie "toute sa place", mais "rien que sa place". Des divergences bien sûr demeurent. Ainsi, pour les protestants, Marie n’est pas d’immaculée conception. "L’œuvre de Dieu en elle, le Christ né d’un corps de femme, n’en est que plus incroyable lorsqu’elle concerne un être humain pêcheur", commente Elizabeth Parmentier, théologienne luthérienne. De même, Marie n’a pas été emportée au ciel, car elle partage notre condition humaine, "jusque dans ses tréfonds, ainsi que l’espérance de la résurrection".
 
Marie trait d’union entre les croyants ?
 
S’ils ont en commun avec les catholiques la vénération de Marie, les orthodoxes affirment eux aussi leur différence. Elizabeth Behr-Sigel, théologienne orthodoxe, parle à ce propos d’ "accent" particulier, d’approche plus mystique que rationnelle. D’un point de vue dogmatique, l’Eglise orthodoxe s’en tient à Marie Mère de Dieu (Théotokos), reprenant en cela la formule du concile d’Ephèse qui proclama (en l’an 431) la double nature du Christ, vrai homme et vrai Dieu. Bien des orthodoxes manifestent donc logiquement de sérieuses réserves à l’égard des dogmes catholiques de l’Immaculée Conception et de l’Assomption : ils parlent le plus souvent de Dormition, pour insister sur le caractère humain de la mort de Marie, mort douce et paisible, entourée des apôtres - tandis qu’un ange, voire le Christ ressuscité, recueille son âme pour l’élever à la gloire. Leur vénération de Marie s’exprime en particulier dans l’iconographie qui fait une très large place à la Mère de Dieu présentant son enfant au monde. Elle se déploie aussi largement dans la liturgie qui contient cet hymne magnifique à la Vierge : "Plus vénérable que les chérubins et incomparablement plus glorieuse que les séraphins, Toi qui sans tache enfantas Dieu le Verbe, Toi qui es vraiment Mère de Dieu, nous te glorifions."

Marie existe-t-elle hors des frontières du christianisme ? La réponse est oui. Certes, il serait abusif et erroné de prétendre que Marie occupe une place dans la foi juive. Celle-ci, en effet, ne reconnaît pas l’identité messianique et divine de Jésus. En revanche, des voies juives se sont élevées pour inscrire Marie dans la longue lignée des femmes d’Israël partenaires de Dieu, en son plan d’élection. C’est le cas de Colette Kessler (2) qui n’exclut pas que Marie, fille d’Israël, "ait pu être investie d’une grâce particulière, qu’à elle aussi ait pu être appliquée la prophétie d’Isaïe parce qu’elle porta en son sein Celui qui, pour beaucoup, devint une lumière pour éclairer les nations". Plus direct, Philippe Haddad , rabbin à Nîmes, reconnaît que Marie est "exemplaire pour les juifs, en tant que mère, et en cela seulement". L’islam, en revanche, accorde une place spécifique à Marie. Le Coran évoque à 34 reprises Myriam. La sourate XIX lui est entièrement consacrée. Choisie par Dieu qui l’a fécondée en lui insufflant son souffle, Marie est celle qui a cru aux paroles de son Seigneur, la Siddîqa, la très croyante. Elle est un signe (aya) et un modèle (mathal) pour l’humanité. "Pour les musulmans, explique le cheikh Khaled Bentounès, Marie est l’être le plus saint, le plus pur et le plus soumis à la volonté de Dieu. Par Marie, Dieu a régénéré l’esprit de prophétie, prisonnier de la lettre, et Jésus, conçu sans père humain, est un signe pour tous."

Reste que, selon le Coran, les chrétiens sont dans l’erreur quand ils disent que "Dieu c’est le Messie, le fils de Marie" (sourate V verset 17). La dévotion de nombreux musulmans (surtout des femmes) à "Notre Dame Marie" n’en est que plus étonnante. Elle s’affiche pourtant au grand jour à Notre-Dame d’Afrique (à Alger), à Notre-Dame du Liban (près de Beyrouth), à la maison de Marie (à Izmir en Turquie), en Egypte et à Damas, ou encore à Notre-Dame de la Garde (à Marseille). Alors, Marie trait d’union entre les croyants ? Le cardinal Francis Arinze en est convaincu. Invité en juin 2001 à conclure un colloque sur "Marie et les relations œcuméniques et interreligieuses", il affirmait : "Marie a brillé par les grandes qualités que l’on désirerait voir chez un partenaire du dialogue, attention à Dieu, obéissance à Sa Parole, aptitude au silence, à l’écoute et à la réflexion, prière de louange et d’action de grâce adressée à Dieu, préoccupation pleine d’amour pour le prochain, pratique du don de Dieu avec les autres."

(1) Marie dans le dessein de Dieu et la Communion des Saints, Editions Bayard, 195 p.
(2) L’éclair de la rencontre, Parole et Silence, 284 p.
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Entre Tyr et la Méditerranée, une merveilleuse histoire d’amour
De Naqoura à Cana, en passant par la ville côtière du sud, rien que du bonheur
 
par SCARLETT HADDAD, publié dans l'Orient-le Jour le 2 septembre 2004

D’abord, il y a la mer, d’un bleu si intense qu’il emplit les yeux et le cœur. Au point de faire oublier l’urbanisme sauvage et le béton si triste et si envahissant qu’il semble dévorer la ville. Malgré ses faubourgs sans grâce et son centre désordonné, Tyr reste un joyau qu’il faut aimer et préserver, une destination obligatoire pour ceux qui veulent vraiment se replonger dans le Liban des Phéniciens et des marins, ce Liban si proche de la mer qu’il est en lui-même une invitation au voyage. Longtemps classée parmi les zones à risques du Liban, Tyr, la ville du bord de mer, a pâti de cette mauvaise réputation. Au point que les dépliants touristiques du Liban d’aujourd’hui oublient d’en parler, se contentant de concentrer les atouts du pays du Cèdre dans le centre-ville reconstruit de Beyrouth, dans la montagne où on peut faire du ski, à Baalbeck et Byblos. Alors que dans le Sud profond, la presqu’île que forme Tyr mérite le détour. Pour les citadins que nous sommes, le trajet peut paraître long, mais qu’est-ce que une heure trente, dont une heure d’autoroute, lorsqu’au bout, il y a douze kilomètres de sable lumineux, léché par des vagues chaudes comme des caresses ? 

Mais avant d’arriver à la plage, il faut passer par la ville proprement dite. L’entrée peut paraître rébarbative, et les bâtiments publics assez quelconques, notamment le siège de la municipalité dans un immeuble on ne peut plus anonyme et sans caractère. Heureusement, l’amabilité et le dynamisme de l’attachée de presse de la municipalité, Nisrine Khadra, rendent les lieux moins tristes. D’ailleurs, le seul bâtiment public un peu gai est curieusement le sérail où se trouve la prison, proche de la mer, avec ses grandes fenêtres et ses volets gris et marron. Le vieux port est par contre une véritable merveille, avec ses bateaux aux noms évocateurs et ses pêcheurs au teint buriné et à la plaisanterie facile. Ici, tout le monde se connaît et s’apostrophe à tue-tête. Quant à l’étranger, il est toujours bien accueilli, sans curiosité ostentatoire, mais avec un intérêt bienveillant. Le visiteur est immédiatement invité à prendre un petit bateau pour se rendre dans les deux petites îles au large de Tyr, devenues la destination touristique préférée des amateurs de dépaysement façon Robinson Crusoé, le danger en moins.

"La hara", un quartier au charme envoûtant

Jouxtant le port, c’est le quartier chrétien, "la hara", comme on l’appelle ici, qui équivaut pratiquement au vieux Tyr. Des maisons coquettes aux fenêtres fleuries longeant des ruelles étroites où il fait bon flâner, l’air étant sans cesse rafraîchi par la brise marine. Construit de façon désordonnée dans un dédale incroyable de rues, le quartier se termine par Notre-Dame de la Mer, une vieille église en pierre - dont la voûte a été toutefois refaite - qui reste un lieu de sérénité et de paix, dans un environnement parfois violent. Dans ce quartier ramassé sur lui-même, la vie semble s’écouler au rythme lent des vagues. On dirait que rien ne se passe et que rien ne change. Les échoppes ont l’air de sortir d’images d’il y a deux siècles et le quotidien paraît doux et sans surprises. Pourtant, il n’en a pas toujours été ainsi. Les chrétiens de Tyr sont partis en grand nombre, d’abord à cause des Palestiniens, puis à cause de la suite des événements. Et pour la poignée qui sont restés, la situation n’a pas été toujours rose. Dans plusieurs cas, c’est le mouvement "Amal" qui les a protégés, eux qui ont longtemps constitué la majorité des habitants de cette ville. Mais c’était à une autre époque. Aujourd’hui, ils sont heureux d’être encore chez eux et ne semblent pas avoir de crainte particulière pour leur avenir. Leur quartier est l’un des plus prospères, avec ses petits restaurants où tous les habitants se précipitent pour un petit-déjeuner de "foul" (fèves), la spécialité de la ville. A treize heures, l’heure du "foul" étant passée, les restaurants ferment leurs portes et les propriétaires paressent au soleil le reste de la journée. D’autres, bien sûr, sont des restaurants traditionnels, qui servent plusieurs repas et ont des cartes à base de poisson (comme l'auberge-restaurant Al-Fanar ). D’ailleurs, comment faire autrement à Tyr, où la mer et ses bienfaits semblent être la raison d’exister de cette ville au charme si prenant ?

Certes, il y a aussi les vestiges, l’hippodrome romain où se tient désormais en été le Festival de Tyr, mais aussi la route maritime, un lieu incroyable où les vieilles colonnes semblent descendre jusqu’à la mer. C’est un paradis pour ceux qui veulent méditer sur l’avenir des civilisations et la marche du monde. Un endroit où on se sent si petit mais tellement en harmonie avec l’univers. Aux amateurs d’émotions fortes, Tyr réserve plus d’un bonheur, mais la félicité absolue reste la marche au bord de la mer sur les neuf kilomètres de plage de sable blanc. Depuis que ce cadeau du ciel a été décrété réserve naturelle, l’exploitation de la plage est strictement réglementée. Les 59 paillotes ouvertes sur les lieux, grâce à des autorisations accordées par la municipalité, ne peuvent pas avancer sur le bord de mer, afin de laisser un vaste espace aux baigneurs et aux promeneurs. Car la plage est en grande partie publique. Et c’est sans doute la seule au Liban, où l’on ne vient pas pour s’exhiber. Ni maillots dernier cri, ni plastiques parfaites. Ici, on vient pour profiter de la mer, tout simplement. Assourdissant, le bruit des vagues est là pour faire oublier les soucis, ainsi que la sonnerie des téléphones portables, et le sable chaud est aussi rassurant qu’une présence humaine. Tyr, c’est la plage de Deauville qu’on voit dans les films, la chaleur en plus, la mode en moins. Une eau limpide, un sable propre, peu de badauds et quelques femmes en maillots. La simplicité et l’authenticité restent maîtresses des lieux. Un endroit réellement béni qu’on quitte avec un pincement au cœur.

Naqoura traîne son spleen de mal-aimée 

Mais il y a encore d’autres lieux à découvrir dans le coin. Naqoura la mal-aimée, par exemple, qui traîne son spleen depuis que la Finul a réduit le nombre de ses Casques bleus qui viennent désormais de pays du tiers-monde, et ne peuvent donc pas faire de grosses dépenses au Liban. Pourtant, à part le village qui s’étend vers la montagne, la rue principale de Naqoura a été entièrement conçue en fonction des Casques bleus. Des petites buvettes aux noms imaginés selon les nationalités des soldats de la Finul, des magasins qui vendent de tout, de l’appareil photo aux serviettes et sous-vêtements, ainsi que les articles de sport et les bijoux. Un véritable commerce s’est ainsi développé. Mais depuis la libération du Sud en mai 2000, les Casques bleus sont devenus moins nombreux et les mieux payés d’entre eux peuvent désormais se rendre à Tyr et même à Saïda et à Beyrouth, boudant ainsi les échoppes et les restaurants de Naqoura. Les habitants se plaignent d’ailleurs d’être les oubliés de la libération, même si le petit port de pêche est en train d’être réaménagé. Curieusement, la mer si bleue et si limpide dans ce coin est ignorée par les baigneurs et aucun promoteur immobilier ne s’est encore intéressé à cette région, qui mérite pourtant le détour tant la vie y est encore simple et l’espace préservé. 

Reste encore Cana, village devenu tristement célèbre à cause du massacre de civils qui s’y est déroulé en avril 1996, à la suite d’un bombardement israélien. Mais Cana, c’est aussi le village du premier miracle du Christ, le site ayant été aménagé par le ministère du Tourisme. Peut-être en raison de la rareté des visiteurs ou parce qu’il est situé au cœur du Sud, dans une région aux courbes si douces, avec ses vallées et ses collines sur lesquelles se dressent des oliviers bibliques, le lieu est merveilleux. Au point même qu’avant d’atteindre la grotte où Jésus s’est retrouvé avec ses disciples, on est déjà imprégné de la sérénité du cadre. On croirait presque voir ces personnages sculptés dans la pierre et dont la mémoire est ainsi préservée. Il y a, sur ce site, un climat de spiritualité qui touche le cœur de l’être le plus indifférent. Dans ce silence uniquement troublé par le bourdonnement des abeilles, on se sent presque touché par la grâce. Mais l’impression s’évanouit rapidement lorsqu’on reprend le chemin de la capitale avec la circulation, les bruits et les agressions constantes. Toutefois, après Tyr, Cana et Naqoura, c’est un peu comme si on avait fait le plein d’oxygène. Une bouffée d’air frais, dans un quotidien pollué.

Tyr (Sour), fiche technique

Le nom vient d’un mot araméen qui signifie un roc, et cela ressemble bien à Tyr, ville côtière, véritable presqu’île à l’extrême sud du pays. Située à 80 km de la capitale, Tyr abrite entre 80.000 et 120.000 âmes, selon les saisons. Mais elle comporte de nombreux vestiges, romains et phéniciens essentiellement, notamment l’amphithéatre et le vieux port. Il y a aussi des vestiges moins célèbres mais tout aussi intéressants, car à Tyr, l’histoire et la mémoire sont à chaque coin de rue. Ville de tolérance, ses habitants sont multiconfessionnels, chiites, sunnites, maronites, grecs-catholiques et grecs-orthodoxes notamment. Et la ville n’a jamais connu de luttes religieuses, les communautés y vivant en harmonie, même si de nombreux chrétiens sont partis pendant la guerre. La municipalité actuelle, qui est une formule amendée de la précédente et qui regroupe 21 membres, est sous la houlette du mouvement Amal. Avec un budget de 7 milliards de LL, elle a de nombreux projets pour la ville, multipliant les activités artistiques et culturelles, pour promouvoir la ville et y attirer les visiteurs. D’ailleurs, à Tyr, l’alcool peut être consommé dans tous les restaurants et lieux publics et les femmes s’habillent comme elles le souhaitent, les foulards islamiques côtoyant les jupes courtes. L’économie de Tyr, qui aurait dû reposer sur le tourisme, est actuellement basée sur l’agriculture, la pêche et les travaux d’artisanat. Mais les habitants croient ferme à un retour rapide des touristes.    haut


 
Alexandre, maître de la Méditerranée
 
par ANNE-MARIE GRUE et SEBASTIEN LAPAQUE, publié dans le Figaro Magazine le 20 août 2004
Les Perses ont la maîtrise des mers, se désole le roi de Macédoine au lendemain de sa deuxième victoire sur Darius à Issos. Il lui faudra moins d'un an pour s'assurer le contrôle des rivages méditerranéens. A l'automne 332, Alexandre est chez lui du Bosphore à Gaza. 
 
Ecrasé par les armées d'Alexandre à Issos, Darius III a fui à Babylone, l'antique cité des rois de Babel, sur la rive droite de l'Euphrate. De la capitale de Nabuchodonosor devenue le chef-lieu d'une satrapie au lendemain de la conquête de Cyrus, le Grand Roi écrit à son rival pour lui proposer la paix. Conscient de son infériorité militaire, Darius rappelle à Alexandre les liens d'amitié entre Philippe et Artaxerxès et pose en agressé. Soumis aux décrets des dieux, il accepte sa défaite, mais demande au roi de Macédoine de libérer sa femme, sa mère, ses enfants. Mieux encore, le Perse propose à Alexandre de reconnaître sa victoire et ses droits sur tous les territoires asiatiques à l'ouest de l'Halys et de devenir son ami.

Offre étonnante, qui semble avoir excédé le conquérant en quête de triomphe militaire. Il répond au Grand Roi, mais ne daigne pas discuter ses propositions. Il est essentiel pour Alexandre de refuser de traiter d'égal à égal avec Darius et de lui rappeler sans cesse qu'il est grec et non barbare. Sa campagne obéit à des motifs légitimes. "Vos ancêtres, ayant envahi la Macédoine et le reste de la Grèce, nous ont fait du mal sans avoir subi antérieurement de mauvais traitements. Nommé général en chef des Grecs, et voulant tirer vengeance des Perses, je suis passé en Asie ; mais c'est vous qui avez commencé : car vous avez secouru Perinthos, coupable envers mon père, et Ochos a envoyé une armée dans la Thrace, qui était sous notre hégémonie. Mon père a été assassiné par des conspirateurs dont vous avez organisé le complot, comme vous vous en êtes vanté vous-même dans des lettres envoyées partout..."

Pour Alexandre, l'Asie est un don des dieux. Il refuse les ouvertures de paix du Perse, qui donneraient aux Grecs l'Asie Mineure jusqu'à l'Anatolie. Au lendemain de sa deuxième grande victoire en ligne, le conquérant est sûr de sa valeur. Son ambition n'a pas changé. Il veut couper la flotte perse de ses bases en réalisant par la terre une conquête maritime rendue impossible par l'infériorité de sa flotte. Autant Alexandre a été magnanime avec les prisonniers et pieux avec les morts perses qu'il a fait enterrer, autant il est intraitable avec son contradicteur. Darius n'a qu'une alternative : reconnaître son maître. "Dorénavant, quand tu auras à t'adresser à moi, fais-le comme au roi de l'Asie ; ne m'écris pas d'égal à égal, mais si tu veux quelque chose, fais-le moi savoir comme à celui qui est le maître de tout ce que tu as."

Pour Alexandre, le passage de l'Hellespont par 40.000 soldats macédoniens et grecs au printemps 334 a marqué l'ouverture de la chasse. Le jeune guerrier chéri du destin regarde la guerre comme une battue royale, un privilège accordé aux héros par Artémis dans les vastes forêts de la vie. Il ne lâchera pas sa proie et le lui fait savoir. "Si d'ailleurs tu n'es pas d'accord au sujet de la royauté, bats-toi encore pour elle, en m'attendant de pied ferme ; mais ne t'enfuis pas, car je te rejoindrais où que tu sois." Darius ne lui répond pas. Trop occupé à évaluer ses chances. L'Euphrate en l'an 333 est un fragile point d'appui. Déjà ses troupes fuient vers l'est et le Grand Roi éprouve sa solitude face au Macédonien que rien n'arrête. Les côtes de Syrie, de Phénicie et de Palestine sont prises. Tyr et Gaza tiennent encore.

Le roi de Macédoine craint une alliance de revers

Alexandre n'est pas disposé à s'enfoncer vers l'Orient en laissant derrière lui des places insoumises et soi-disant neutres. Aux officiers de son armée, il demande de ne pas être dupes. "Amis et alliés, je vois que nous ne pouvons pas passer en Egypte sans danger puisque les Perses ont la maîtrise des mers, ni poursuivre Darius en laissant derrière nous cette cité de Tyr, dont l'attitude est ambiguë, ni l'Egypte, ni Chypre, qui sont aux mains des Perses ; et ce n'est pas sans danger, surtout pour la situation en Grèce ; car il est à craindre que, si nous nous portons contre Babylone et Darius avec toutes nos forces, les Perses, s'étant rendus maîtres à nouveau des places du littoral, n'aillent, de leur côté, en montant une expédition plus forte, porter la guerre en Grèce."

Le roi de Macédoine craint une trahison des Lacédémoniens, qui pourraient proposer à Darius une alliance de revers. A Sparte, l'or perse coule à flots. Les espions d'Alexandre lui ont rapporté que le roi spartiate Agis III avait rencontré les amiraux de la flotte perse dans les Cyclades au moment où il s'enfonçait en Anatolie. A Athènes, ses émissaires constatent que le parti antimacédonien attend son heure, malgré les gestes d'Alexandre pour se présenter comme le champion du monde hellénique. Au lendemain de la victoire du Granique, il a ainsi pris soin de libérer tous les prisonniers athéniens. Ce qui n'a pas suffi. Démosthène et ses amis se sont félicités de voir Alexandre piétiner en Cilicie, à la veille de la bataille d'Issos. La déroute de Darius III les a contraints à davantage de réserve. Car, à l'inverse des Spartiates, les Athéniens ont mesuré tout le danger d'une révolte. Alexandre a laissé derrière lui Antipater à la tête de contingents macédoniens très importants. Ce fidèle général peut également compter sur des alliés loyaux qui haïssent à la fois Sparte et Athènes.

En août 332, la prise de Tyr par les armées d'Alexandre après sept longs mois de siège justifie les préventions de Démosthène, qui a recommandé à ses compatriotes d'être prudents. L'hypothèse d'un soulèvement grec contre la Macédoine appuyé par la flotte phénicienne aux ordres du Grand Roi appartient au passé. Les habitants de Tyr ont pourtant essayé de résister au conquérant qui prétendait sacrifier leur place à Melqart, un dieu local assimilé à Héraklès. Les rois-prêtres de la ville phénicienne ont appelé leurs fidèles au combat. Protégées par leurs remparts sur leur île fortifiée, les autorités de Tyr ont cru qu'elles pourraient se soustraire aux appétits d'Alexandre. Leurs prêtres en ont appelé à Poséidon, leurs soldats ont fourbi leurs armes, leurs trières ont pris la mer, prêtes pour un combat naval. Derrière les murs de Tyr, les ingénieurs et les techniciens phéniciens ont dirigé la construction de catapultes et de machines de siège sophistiquées.

Dans un premier temps, Alexandre a voulu raccourcir le siège qui s'annonçait en engageant la bataille sur les flots, sous l'invocation de Poséidon. Dans un camp comme dans l'autre on s'en est remis au jugement du dieu marin. A la tête de la flotte macédonienne renforcée par les navires chypriotes et macédoniens, Alexandre a cru pouvoir tromper l'ennemi. Mieux que de l'affronter en haute mer, il a voulu couper la flotte tyrienne de ses bases en fondant sur la ville après l'avoir obligée à prendre le large. Cette manoeuvre a échoué, les Tyriens s'étant repliés à temps. De retour vers la terre, Alexandre s'est résigné à soumettre la ville rebelle à un blocus. A leur tour, ses techniciens ont construit de lourdes machines de guerre tandis que ses soldats édifiaient une longue digue aux abords de Tyr.

Le dernier jour d'août 332, après avoir bloqué toutes les voies de terre et de mer, les vaisseaux macédoniens, grecs, chypriotes et syro-phéniciens sur lesquels avaient été fixées les machines sont partis à l'assaut des remparts, défiant les catapultes ennemies. Dès que les soldats ont pu sauter sur les remparts, une furieuse mêlée s'est engagée contre les Tyriens épuisés par sept mois de siège. Maître de Tyr, Alexandre fait crucifier 2.000 hommes tandis que 5.000 femmes et enfants sont vendus comme esclaves.

Alexandre a fait preuve d'une folle intrépidité

Au soir de cette victoire, un dernier obstacle se dresse sur la route de ses armées : Gaza, l'antique Minoa, capitale des Philistins, dans laquelle se sont retranchés un contingent de Phéniciens, des mercenaires arabes, des aventuriers sans emploi placés sous l'autorité de l'eunuque perse Batis, qui veut s'assurer les faveurs de Darius. Le Grand Roi vient pourtant de faire à Alexandre une seconde proposition de paix, plus intéressante encore que la précédente. Il lui offre cette fois-ci tous les territoires à l'ouest de l'Euphrate jusqu'à la Méditerranée et garantit cette alliance en donnant au Macédonien la main de sa fille Stateira. "Si j'étais à ta place, j'accepterais l'offre et je terminerais la guerre à ces conditions pour ne plus avoir de danger à affronter à l'avenir", souffle à Alexandre le général Parménion, commandant en second de son armée. "Moi aussi, si j'étais à la tienne", répondit le conquérant de 24 ans au vieux compagnon de son père.

Depuis la bataille du Granique, où Alexandre a fait preuve d'une folle intrépidité aux yeux de Parménion, les deux hommes savent qu'ils ne s'entendront pas. Le roi a un plan qu'il ne laissera modifier par personne. A l'exception de Gaza, toute la Syrie, toute la Phénicie et toute la Palestine sont passées sous sa coupe. Il a reçu une ambassade des grands prêtres du temple de Jérusalem qu'il a exemptés de l'impôt perse. Etonnante rencontre de l'enfant chéri du destin et des représentants du peuple de l'Alliance qui autorisera certains chroniqueurs à penser que le conquérant a fait allégeance au dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. En honorant Jéhovah aussi bien que les divinités grecques, perses, syriennes, égyptiennes et babyloniennes, il aurait pressenti que tous les peuples adoraient un dieu unique sous diverses figurations. Retrouvant à sa manière la pensée d'Eschyle, "Dieu est un être seul sous beaucoup de noms", il aurait rêvé de mettre fin au paganisme en unifiant l'univers et les dieux sous un unique commandement et une unique piété. Alexandre est persuadé d'avoir le Ciel avec lui. Dieu mortel, il se prépare un avenir d'homme immortel.

Au début du mois de septembre, il est sous les puissants remparts de Gaza, la ville que Phéniciens, Juifs, Crétois et Egyptiens se disputent depuis des décennies. Après huit semaines de siège, le roi décide de donner à ses troupes le signal de l'assaut. Comme à son habitude, les jours de bataille, Alexandre sacrifie selon les rites. A ce moment, un oiseau de proie surgit dans le ciel. Un mauvais présage ? Le conquérant est soumis aux avertissements des dieux. Il demande à Aristandros de l'éclairer. "Roi, tu prendras la ville, mais sois prudent aujourd'hui", lui répond son devin.

Cet oracle inquiète les lieutenants d'Alexandre, mais n'ébranle pas le roi qui a fait sonner les trompettes et le branle-bas de combat. Encerclé de machines, Gaza ne peut rien faire contre ses assaillants à l'abri de remparts de bois. L'eunuque Batis a été présomptueux. Il n'a pas les moyens militaires de soutenir un assaut auquel les ingénieux Tyriens ont succombé avant lui. A la quatrième charge, les remparts de Gaza s'effondrent. Bataillon après bataillon, les Macédoniens s'engouffrent dans la brèche, sous le commandement de leurs officiers. Soumis au conseil divin, Alexandre s'est d'abord tenu à l'écart des combats avant de perdre patience et de charger à la tête des hypaspistes. Un trait de catapulte l'a touché à l'épaule à travers son armure. C'est sa cinquième blessure. La violence du conquérant n'en est que plus vive. Les défenseurs de la cité sont massacrés jusqu'au dernier, leurs femmes et leurs enfants tous réduits en esclavage.

Après la chute de Tyr et de Gaza, le combat continue en mer Egée. Mais l'heure a passé où les Macédoniens craignaient la flotte du Grand Roi. L'erreur des Perses est de n'avoir pas soutenu la révolte du roi de Sparte Agis III. Chassée des Cyclades et de Chypre, la marine perse a perdu la totalité de ses équipages alliés, passés sous le commandement d'Alexandre. L'amiral Amphotéros envoie les derniers navires perses par le fond et capture ses amiraux, en particulier le farouche Pharnabaze, qui réussira à s'échapper. Des rives du Bosphore à Gaza, les rivages méditerranéens sont désormais contrôlés par les Macédoniens. Les arrières d'Alexandre ne sont plus menacés. A la fin de l'automne 332, les portes de l'Egypte s'ouvrent devant lui.    haut

 
Une saison en enfer au Darfour
400 humanitaires se démènent dans une région grande comme la France
 
par MATTHIEU GOAR, publié dans Ouest-France le 26 juillet 2004

La pression internationale s'accroît sur le gouvernement soudanais pour qu'il désarme les milices janjawids responsables d'exactions au Darfour, à l'ouest du Soudan. Plus d'un million de personnes ont trouvé refuge dans des camps à l'ouest du pays et au Tchad voisin. 40 % des réfugiés y souffrent de malnutrition. Sur place, la saison des pluies a commencé, rendant le travail des humanitaires encore plus difficile. "La pluie tombe surtout en fin d'après-midi. Elle est si violente qu'elle détruit les abris les moins solides", rapporte Nolwenn Conan, infirmière à Médecins sans frontières, à peine rentrée du camp de Mornay, 80.000 réfugiés, à l'ouest du Darfour. La pluie pourrait bientôt isoler encore un peu plus cette région du Soudan. Une région déjà accablée de malheurs : entre 10.000 et 30.000 morts depuis le début de la rébellion et plus d'un million de déplacés qui s'entassent dans des camps insalubres. Les chiffres sont variables, vers le haut plus que vers le bas. La réalité, elle, est encore plus trouble depuis le début de la saison des pluies. "Pendant la saison humide, il est paradoxalement plus dur de trouver de l'eau de qualité dans les camps. La pluie crée des cloaques d'eau stagnante favorables aux épidémies ou à différents types d'infections dans des camps à l'hygiène déjà précaire", rapporte Thomas Gonnet d'Action contre la faim.

Mais le principal souci quotidien des réfugiés qui peuplent les 132 camps du Darfour reste la nourriture. Dans le camp d'El Fascher, d'où revient justement Thomas Gonnet, il y a 40.000 personnes dont 8.000 enfants. Tous les matins un marché de 100 mètres de long avec des étals presque vides n'apporte qu'une infime partie des besoins alimentaires de la population. La pluie risque ne rien arranger. "Elle crée des problèmes de logistique car la plupart des routes du Darfour ne sont pas bitumées et deviennent boueuses. Nos 4X4 s'y embourbent alors que c'est une région grande comme la France", poursuit Thomas Gonnet. Selon Bénédicte Goderiaux, une chercheuse qui a participé à la rédaction des rapports d'Amnesty International, "certains camps du Tchad sont déjà inaccessibles aux envoyés du HCR (Haut Commissariat aux Réfugiés) à cause de l'eau". La situation pourrait devenir dramatique. "Les maigres réserves de nourriture des réfugiés s'épuisent et comme ils n'ont pas pu replanter leurs cultures, ils vont bientôt devenir totalement dépendants de l'aide humanitaire extérieure", analyse ainsi Thomas Gonnet.

Museler les Janjawids. Mais comment ?

Pendant ce temps-là, les exactions des milices armées, les Janjawids, continuent, et cela malgré l'engagement pris par le gouvernement soudanais devant Kofi Annan de les désarmer. "Le 18 juillet dernier, des villages du sud du Darfour ont encore été attaqués. De nombreuses femmes sont venues se réfugier au camp de Nyala, par contre il y avait très peu d'enfants à leurs côtés." Le témoignage de Thomas Gonnet est clair. Les femmes et les enfants sont les premières victimes des massacres. Voir des femmes arriver de leur village avec peu d'enfants est significatif. 400 villages ont déjà été rasés depuis le début du conflit en février 2003. Mais le gouvernement soudanais a-t-il encore le pouvoir de maîtriser ces "cavaliers de l'Apocalypse" comme on les appelle ? "Le gouvernement a toujours contrôlé ces milices qui portent les uniformes de l'armée. Les y intégrer complètement pourrait être un bon moyen de les soumettre", estime Bénédicte Goderiaux. Reste à savoir si le gouvernement soudanais en a les moyens et la réelle volonté.    haut

  

 
 
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