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PRESSE  RJLIBAN  N°104 - sélection de l'été 2004 (2)  

                                     

 

Quatre ans d'Intifada : ce qui a changé dans le conflit israélo-palestinien

 

par GILLES PARIS, publié dans le Monde du 29 septembre 2004

Alors qu'aucune perspective de paix n'est perceptible, les deux sociétés se sont radicalisées et leur séparation est désormais matérialisée par "la clôture de sécurité". Israël n'envisage plus qu'une solution unilatérale : l'évacuation des colonies de la bande de Gaza. Personne ne proclamera la fin de la deuxième Intifada avant longtemps. Pas plus qu'on n'a jamais officiellement annoncé la fin du premier soulèvement palestinien. Le conflit armé qui oppose Israéliens et Palestiniens depuis le 29 septembre 2000 s'est pourtant transformé. Depuis la répression meurtrière, par l'armée israélienne, d'émeutes sur l'esplanade des Mosquées - le mont du Temple pour les juifs - au lendemain d'une visite effectuée par Ariel Sharon, alors responsable du Likoud, la violence n'a pas baissé, comme en témoignent les morts recensés presque quotidiennement. Mais, pour la première fois depuis quatre ans, un processus politique semble véritablement engagé : le retrait unilatéral de Gaza par Israël, l'évacuation des colonies implantées depuis trois décennies et des forces armées chargées de les protéger. Une date butoir crédible - la fin de l'année 2005 - est également avancée. Le fait que ce projet soit unilatéral explique pour l'essentiel le crédit qu'on peut lui porter à cet instant.

Ce processus - si son promoteur, M. Sharon, parvient à le mener jusqu'à son terme - couronnera une série d'évolutions que les quatre années écoulées de la deuxième Intifada ont déjà consacrées. La première, la plus criante, réside dans l'éloignement durable de deux sociétés entremêlées sur un territoire exigu. En vérité, cet éloignement est antérieur à la deuxième Intifada puisque ses fondements peuvent être trouvés dans les politiques de bouclage inaugurées par les Israéliens, pour raisons de sécurité, dès les débuts du processus de paix lancé par les accords d'Oslo, signés en septembre 1993. Il en va de même avec l'idée de séparation défendue par les travaillistes avant même l'explosion de septembre 2000.

Retrait américain

La séparation est matérialisée aujourd'hui par la "clôture de sécurité" tracée en territoire palestinien le long de la partie occidentale de la Cisjordanie. Cette clôture, lorsqu'elle sera achevée, modifiera en profondeur les liens économiques entre ce territoire et Israël. Si les biens de consommation israéliens continueront d'arriver vers un marché captif de plus de 2 millions d'habitants, la main-d'œuvre arabe sera durablement privée de l'accès au marché du travail israélien, qui avait été à la base du décollage de l'économie palestinienne. A l'avenir, La socialisation risque donc de se limiter au périmètre des prisons, puisque la construction de la "clôture" ne signifiera pas la fin des opérations militaires en territoire palestinien. La deuxième évolution significative couronnée par le désengagement israélien de Gaza réside dans le retrait progressif des acteurs extérieurs, à commencer par les Etats-Unis. Ce retrait avait été amorcé dès l'élection de George Bush, que les vains efforts de son prédécesseur, Bill Clinton, pour parvenir à la paix avaient pu échauder. Après le court intermède, en juin et juillet 2003, de la "feuille de route", un plan de paix international qui devait conduire à la création d'un Etat palestinien en 2005, l'administration américaine s'est bornée à cogérer, de loin, la crise avec son allié israélien, limitant pour l'essentiel ses interventions au rappel de quelques "lignes rouges", dont l'intégrité physique du chef de l'Autorité palestinienne, Yasser Arafat, pourtant totalement discrédité pour les Américains.

En dépit de son échec, la "feuille de route" reste le credo de la diplomatie internationale, même si M. Sharon a très clairement signifié qu'elle était hors-jeu faute de perspectives réalistes. Sa compatibilité avec le retrait de Gaza est pourtant illusoire, puisqu'au contraire, dans les propos de M. Sharon, ce désengagement n'aura aucune répercussion en Cisjordanie (à l'exception de quatre colonies isolées). Ce qui conduit à la troisième évolution à laquelle ont abouti les quatre années de violences israéliennes et palestiniennes : l'impossibilité de parvenir, du moins à une échéance prévisible, à un règlement du conflit qui justifie, pour M. Sharon, l'adoption d'un plan unilatéral. Or, cet objectif de règlement définitif avait été assigné au processus d'Oslo. La "politique des petits pas" devait installer une confiance permettant, en dernier ressort, l'examen des points les plus douloureux du conflit israélo-palestinien : les frontières de l'Etat palestinien, le sort des colonies, celui de Jérusalem et des réfugiés palestiniens.

Ratés et méfiance

Mais cette politique n'a produit que des ratés et de la méfiance. Avec la perspective du retrait de Gaza, l'espoir encore présent dans la "feuille de route" de la fin d'une parenthèse sanglante, d'un retour à la situation qui prévalait sur le terrain le 28 septembre 2000, est définitivement abandonnée. Les accords négociés et la paix ne sont plus à l'ordre du jour. Dans l'esprit de M. Sharon, au mieux, la perspective d'un accord définitif est pour l'instant remplacée par celle d'accords intérimaires de longue durée. La radicalisation parallèle des deux sociétés - l'omnipotence de la droite israélienne et la montée en puissance du Mouvement de la résistance islamique (Hamas) palestinien - conforte actuellement une lecture pessimiste du conflit.

Erreurs d'analyse

Après quatre années de violences sans précédent dans leur histoire commune, et alors que le rapport de forces reste nettement en faveur des Israéliens, les uns et les autres ne peuvent que constater leurs erreurs d'analyse : les Israéliens n'ont pas été brisés par la violence, comme le pronostiquaient les Palestiniens à la lumière du retrait militaire du sud du Liban, en mai 2000, sous les coups du Hezbollah ; de même, la résilience palestinienne, le "soumoud", n'a pas non plus été cassée par une armée israélienne qui s'était pourtant minutieusement préparée à l'affrontement après les émeutes palestiniennes de septembre 1996. Cette situation, aussi désolante que paradoxale, se trouve ramassée, sous forme de constat, dans le titre d'un ouvrage en hébreu que viennent de publier deux journalistes israéliens, Avi Issacharoff et Amos Harel : La Septième Guerre : comment nous l'avons gagnée, pourquoi nous l'avons perdue.    haut


 

Le Liban, une cité sur la colline

A propos du livre "Cri d’un chrétien d’Orient, face à l’Amérique, Israël et l’Intégrisme" (Editions Sigest, Paris, juin 2004)

 

par ROGER AKL, publié dans l'Orient-le Jour le 21 septembre 2004

L’auteur a écrit sous un pseudonyme, Jérémie Jonas. Il le dit dans sa préface. Il doit être libanais, chrétien et stratège. Cela se voit car son ouvrage est une sorte de Livre des Rois moderne. Il raconte les grands problèmes politiques actuels (relations entre supergrands, grands et petits Etats, guerre contre le terrorisme, crise du Moyen-Orient…) vus par un croyant, chrétien d’Orient. Cette œuvre est une mosaïque, un écrin sur lequel le chapitre du Liban brille de tous ses feux. Cela est dû au fait que les guerres actuelles ne sont plus seulement militaires, même pas seulement idéologiques, mais surtout théologiques. Ce ne sont pas non plus des guerres entre religions mais des guerres à l’intérieur des religions. Ce sont des guerres entre les intégristes de tous bords et les modérés des trois religions monothéistes, des va-t-en-guerre de tous pays contre les raisonnables pacifiques.

C’est ainsi que l’auteur, "prêtre, prophète et roi", réfléchit autour du drame du 11 septembre. Il l’explique par l’alliance des Etats-Unis avec les intégristes islamiques, pour détruire l’Union soviétique athée et ses alliés nationalistes arabes. En même temps, Israël aidait à l’émergence de groupes intégristes palestiniens, pour affaiblir son ennemi de l’Organisation de libération de Palestine (OLP). Or, cette alliance était vue par les musulmans et les Arabes comme ne servant que les intérêts du supergrand américain et de son protégé israélien. Elle n’a pas aidé les Arabes et les musulmans à ramener ce qu’ils pensent être leurs droits en Palestine. Le djinn intégriste que les Américains avaient "libéré" pour faire avancer leurs intérêts dans le monde se retourna contre eux. Le monde a changé ; l’horreur du 11 septembre a montré que de petits groupuscules peuvent traverser les océans pour attaquer la superpuissance américaine. Elle a montré que les Etats-Unis n’étaient plus invulnérables et ne pouvaient plus assurer leur sécurité en faisant pression sur les gouvernements. Car des petits groupes désespérés et suicidaires peuvent posséder des armes de destruction massive (ADM). Ils sont contrés par des gouvernements dirigés par des extrémistes nationalistes, athées, chrétiens ou juifs. La violence déchaîne la violence dans un crescendo impitoyable et risque d’enflammer la planète, dans des guerres théologiques.

C’est ce qui a poussé l’auteur à lancer son cri. Ces guerres religieuses sont, qu’on le veuille ou non, des guerres entre des "croyants" qualifiés d’islamiques et des Etats non musulmans qualifiés de "croisés" ou de "juifs". Le problème est rendu plus ardu, car l’islam est une religion à la fois politique, militaire, sociale, à vocation universelle et régissant la vie entière des musulmans et des non-musulmans. De plus, l’interprétation du Livre Saint, le Coran, a été arrêtée par les califes au Moyen-Âge. L’auteur a donc consacré un chapitre à la religion islamique vue de l’extérieur. Les craintes qu’elle inspire sont-elles justifiées ? Si elles l’étaient, les non-musulmans pourraient-ils vivre en communauté avec des musulmans sans craindre pour leurs libertés et leurs droits ? Cette question se pose partout dans le monde, en Europe où beaucoup d’Européens craignent l’entrée de la Turquie, en Israël où les gouvernements israéliens recherchent une immigration intensive et ont bâti un mur, faisant vivre les Palestiniens dans des ghettos ou des bantoustans. Cette question se pose, car la planète est devenue un village où la mixité entre les religions, les races et les cultures est devenue la règle. Pour y répondre, Jonas a choisi l’expérience d’un tout petit pays, le Liban, dont les populations de différentes religions, origines et cultures ont cherché à vivre ensemble en créant un Etat et une nation. Il trouve que cette expérience n’a pas encore réussi, pour des raisons internes, régionales et internationales. Il conseille de la protéger et de la libérer de ses contraintes externes pour lui permettre de trouver une solution nécessaire au monde. C’est là qu’est, à son avis, le message du Liban.

L’ouvrage continue en proposant des solutions aux problèmes du Proche-Orient et du terrorisme. Il faudrait d’abord confronter les problèmes posés par la définition du terrorisme et de ses causes profondes. Ensuite, l’auteur conseille un dialogue ouvert entre Nord et Sud, entre pauvres et riches, entre religions et à l’intérieur de chaque religion. Il faudrait que les religions, toutes les religions, renoncent aux ambitions terrestres, surtout à la recherche du pouvoir. C’est en cela que doit consister la nouvelle stratégie américaine. Au lieu d’une stratégie du tout sécuritaire, les Etats-Unis, seule superpuissance mondiale, devraient adopter une stratégie de justice, de dialogue et de compréhension entre les peuples et entre les religions. Le but affirmé par l’auteur n’est pas d’offrir une Vérité et une solution, mais d’ouvrir un dialogue, alors que nous assistons aujourd’hui à une série de monologues, dans lesquels chacun se prend pour une victime et, de ce fait, se croit autorisé à exercer vengeance. En cela, le Liban est nécessaire comme un brillant sur un écrin ou une "cité sur la colline".    haut

 
Pour un nouvel euroréalisme, par Hubert Védrine
 
publié dans le Monde du 10 septembre 2004
L'auteur est ancien ministre des affaires étrangères, fondateur et gérant d'Hubert Védrine Conseil

Le débat sur la "constitution" masque, sans y remédier, le problème aujourd'hui le plus pernicieux pour l'Europe : le décrochage de 57 % des électeurs, taux d'abstention aux dernières élections européennes. Ce débat est exagéré car il ne s'agit pas d'une vraie constitution, mais d'un traité constitutionnel qui, à ce titre, comme les précédents traités, devra être ratifié par tous les Etats membres. Ce texte n'introduit pas brusquement l'idéologie libérale et de libre concurrence qui était déjà inscrite dans le Traité de Rome et a inspiré depuis lors l'action de la Commission et la jurisprudence européenne. Sur quelques points même, il l'amende. Il ne garantit pas une Europe "sociale", mais ni plus ni moins qu'aucun autre traité, ni même qu'aucune vraie constitution car ce n'est pas leur fonction. Il ne peut avoir réponse à tout. Il ne marque pas la fin du combat politique entre la gauche et la droite au sein de l'Union. Ceux qui le stigmatisent aujourd'hui sont ceux qui en attendaient trop hier ou qui seraient contre tout traité. Il est le règlement intérieur nécessaire de l'Union élargie.

Certains, en France, qui avaient placé toutes leurs attentes dans la Convention, rêvent maintenant à une Constituante. Mais pourquoi et comment celle-ci parviendrait-elle à un résultat très différent de celui qu'ont donné quinze années de négociations presque ininterrompues entre 12, 15, puis 25 gouvernements, de gauche comme de droite : de Maastricht au traité constitutionnel, en passant par Amsterdam et Nice ? Le fait est que, quelles que soient les méthodes de négociations suivies, la répartition des pouvoirs Union/Etats membres, et entre institutions européennes, a été modifiée mais pas bouleversée. Je ne pense pas que le choc produit par un éventuel échec de la ratification changerait ce rapport de force. Si le traité constitutionnel n'est pas ratifié, nous n'aurons pas à la place un traité idéal, mais le traité de Nice. De plus, mise à part la zone euro - essentielle -, il est probable que nous n'arriverons pas à concrétiser un noyau dur plus intégré car nous ne parviendrons à en fixer ni les participants, ni les compétences, ni les relations avec les autres Européens, ni à faire ratifier ce nouvel arrangement. D'ailleurs, les vagues invites françaises dans ce sens n'obtiennent pas de réponse du côté allemand : l'Allemagne n'a plus de raison de s'aventurer dans un groupe restreint au détriment de sa nouvelle position, centrale et prédominante.

Vérité de la Palice : L'Europe se négocie avec les autres Européens. La France ne peut pas imposer ses vues. Je ne dis pas cela en réaction à l'orientation de la commission Baroso, traduction directe de la victoire de la droite au Parlement, ce qui ne devrait pas choquer ceux qui militaient hier pour une politisation des institutions européennes. Mais en raison d'évolutions plus structurelles et de concessions importantes. L'élargissement à 15, puis à 25 en attendant 30 ou plus, a mécaniquement relativisé notre influence politique et linguistique depuis la lointaine Europe des 6. Le triomphe mondial de l'ultra-libéralisme n'a pas augmenté non plus notre influence. Tout cela nous oblige à des efforts accrus. Or - réalisme, idéalisme europhile ou inconséquence - notre pays s'est privé ces dernières années de plusieurs de ses leviers d'influence. Il a accepté, au nom de l'intérêt général, de renoncer à son second commissaire, ce qui nous en laisse un sur vingt cinq. De ne plus avoir que 87 parlementaires européens, puis 72 à partir de 2004, quand l'Allemagne en conserve 99. Et bientôt, de ne peser que 13 % des droits de vote au conseil dans le cadre démographique de la "double majorité" quand l'Allemagne comptera pour 18 %. Cela ne peut pas être sans conséquences.

Malgré cela, des responsables politiques et des commentateurs français appellent de leurs vœux, comme un indispensable progrès, une extension du vote à la majorité. Dans l'état actuel des choses, cela minorerait encore plus sûrement les positions françaises, et de la gauche française en particulier. Mystères du microcosme ! Certes, notre influence n'est pas qu'arithmétique, et, savoir-faire aidant, nous réussirons souvent à constituer des minorités de blocage ou des majorités d'idées. Mais ne croyons pas que nous pourrons imposer aux autres Européens, à la place de celui qui nous est proposé, un traité parfait, conforme à nos vues. Une fois celui-là ratifié par raison, faisons avec. N'affaiblissons plus nos positions. Agissons dans le cadre européen avec plus de réalisme, de cohérence, et d'habileté.

Même dans l'hypothèse d'une ratification, la principale hypothèque qui pèse sur le projet européen est le gouffre creusé au fil des décennies entre la volonté intégrationniste des élites économiques et d'une partie des élites juridiques et politiques et, d'autre part, les populations, les fameux 57 %. Celles-ci ne sont pas devenues "anti" européennes. Elles approuvent tout ce qui, dans le processus européen, leur garantit la paix, la prospérité, la sécurité, les libertés. Mais elles ne semblent pas souhaiter que le processus d'intégration aille au-delà des limites déjà atteintes. Qu'il s'agisse de l'intégration économique qui paraît malheureusement se confondre avec la mise en concurrence avec le monde entier, les migrations, les délocalisations. Ou d'une intégration politique accrue qui menace de désintégrer les Etats nations, seuls cadres crédibles et repères visibles et compréhensibles à ce stade, de la démocratie politique et de la cohésion sociale, ne serait-ce que pour des raisons de proximité et de langue.

D'où ces électorats circonspects, attachés à leurs identités malmenées et qui, face à une fuite en avant proclamée obligatoire et qui leur est de plus en plus extérieure, n'opposent plus que la défiance d'une abstention massive et fataliste. Le qualificatif amalgame "euro sceptique" rend mal compte de ces sentiments mêlés. Les réactions condescendantes des élites à ce phénomène n'aident en rien : qu'il s'agisse de la réprobation sentencieuse anti-souverainiste - alors que ce n'est pas le sujet ; du paternalisme pédagogique : "il faut mieux expliquer l'Europe" - comme si, depuis le temps, les gens ne s'étaient pas fait leur propre opinion ; ou de la démonstration utilitaire : qu'importe que l'Europe subventionne ou réglemente ceci ou cela si c'est précisément cet interventionnisme sans limites qui fait problème. Quant à la surenchère - "ce n'est qu'une étape, nous irons plus loin la prochaine fois, nous allons mettre en chantier un meilleur traité, etc." -, elle ne fait qu'aggraver le malaise.

Comment, en effet, pour les citoyens des différents pays, s'approprier cette "chose" européenne dont l'identité elle-même est si peu consensuelle qu'elle ne peut être traitée que par euphémisme ? Dont les limites ultimes paraissent impossibles à déterminer ? Dont les institutions sont toujours présentées comme transitoires, ce qui fait l'effet d'une sorte de danse de saint-Guy ? Dont le discours mou et édifiant paraît impropre à défendre les intérêts européens comme à promouvoir ses conceptions dans le dur monde réel ? Perception injuste ? Peut-être, mais forte, et anxiogène. On ne ramènera vers la construction européenne ces "euro déboussolés" qu'en clarifiant et en stabilisant les limites, les institutions, et le projet européens. Les limites ? Reconnaissons que l'Europe n'est pas qu'un projet politique, sinon cela deviendra l'ONU, mais d'abord géographique.

Les institutions ? Osons admettre que l'Union, à 25, 30 ou plus, est en train d'atteindre avec le traité constitutionnel (ou avec Nice...), ses formes durables d'organisation globale. Qu'elle restera une originale fédération d'Etats-nations - chaque mot compte - au sein de laquelle il y aura encore dans cinquante ans des Français, des Allemands, des Britanniques, etc. Qu'elle ne deviendra pas les "Etats-Unis" d'Europe. Cela ne nous empêchera en rien de continuer à lutter en son sein pour défendre nos conceptions sociales, renforcer la démocratie, réguler la globalisation. Nous utiliserons le potentiel des institutions communautaires, ou agirons par groupes plus restreints, non pas dans un improbable noyau dur unique, mais à quelques-uns, autour de projets mobilisateurs concrets, à renforcer en priorité le gouvernement économique dans la zone euro, bâtir des politiques communes d'avenir, refonder la cohésion sociale, construire une capacité militaire européenne. Rendons l'Europe rassurante et appropriable car si le fossé élites/populations n'est pas comblé, le malaise s'aggravera et c'est toute la construction qui se délitera.

Quant à l'Europe puissance, si nécessaire au monde, si désirée des Français, si peu des autres, elle ne naîtra par miracle ni d'un traité, ni d'un ministre européen des affaires étrangères, encore moins du vote à la majorité, si elle n'a pas fait au préalable l'objet d'un véritable accord politique. C'est à nous Français, mal compris des autres sur cette question cruciale de la puissance, de trouver de meilleurs arguments pour convaincre que si l'Europe ne devient pas une vraie puissance dans le monde difficile qui s'annonce, elle restera... impuissante et dépendante. Qu'une Europe puissance, perçue comme tranquille et multilatéraliste, pourrait être exemplaire et utile. Qu'elle chercherait avec les Etats-Unis, et avec les puissances émergentes, le partenariat plutôt que la confrontation. Cette explication franche avec nos partenaires est indispensable si nous voulons lever les réticences profondes qu'ils nourrissent envers toute idée de puissance, par pacifisme, angélisme, atlantisme ou hédonisme. L'Europe devrait se concentrer sur ce grand enjeu extérieur et laisser plus, à l'intérieur, les peuples respirer.    haut