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PRESSE  RJLIBAN  N°103 - sélection de l'été 2004 (1)  

                                     

 

Etrange politique au Moyen-Orient - Comment servir son ennemi 

Les actions de Saddam Hussein, jadis, du Hamas ou de Moqtada Sadr ont produit des effets contraires aux buts recherchés

 

par HOUCHANG HASSAN-YARI et ABDELKERIM OUSMAN, publié dans le Devoir le 14 septembre 2004

Les auteurs sont (resp.) Professeur et directeur, et Professeur, Département de science politique et d'économique, Collège militaire royal du Canada, Kingston

La politique au Moyen-Orient défie l'entendement politique. On dirait qu'elle s'exerce sans conscience stratégique parce que souvent elle produit des effets contraires aux buts escomptés par les acteurs. Ces derniers, qu'ils soient des oppresseurs ou des opprimés, compromettent toujours leurs intérêts nationaux en déployant tout ce qu'ils ont comme pouvoir d'action pour que leurs ennemis triomphent à leurs dépens. Saddam Hussein, le Hamas, Moqtada Sadr et les ultra-conservateurs en Iran sont les champions de ce jeu bizarre. Saddam Hussein a été le grand maître de ce jeu qui a raffermi la mainmise des Etats-Unis au Moyen-Orient. En effet, le 12 février 1979, la révolution islamique en Iran mit fin à la présence américaine dans ce pays. Les secousses de cette révolution déstabilisèrent la domination américaine sur le "monde" musulman, du Maghreb à l'Indonésie. Cette instabilité post-révolutionnaire et l'excès de rhétorique de certains dirigeants de Téhéran (étrangers à l'art de la diplomatie et dépourvus de toute expérience étatique) ont eu pour conséquence d'inviter Saddam Hussein à faire une guerre de procuration au profit des Etats-Unis. Du coup, ces derniers prirent revanche sur l'Iran, pays "non musulman" selon la rhétorique guerrière sunnite et sûrement "non arabe" de par ses origines historiques.

Le résultat fut une guerre de huit ans (1980-1988) causant d'énormes dommages humains (plus d'un million de morts et de blessés) et matériels (des milliards de dollars en dépenses militaires). Le fait le plus marquant, pendant et après cette guerre, fut toutefois la réhabilitation des Etats-Unis dans la région. En effet, se sentant menacés par la révolution islamique et un éventuel débordement de cette guerre, les petites monarchies arabes du Golfe persique se mirent à l'abri sous le parapluie militaire de Washington. Motivés par les intérêts claniques et les impératifs de sécurité, ces Etats mirent à la disposition de la machine militaire américaine leurs coffres, ports et aéroports. Les Etats-Unis n'ont pas seulement regagné leur influence perdue avec la révolution iranienne, leur industrie militaire et aéronautique s'est aussi enrichie, non seulement des commandes iraniennes et irakiennes (les Américains vendaient des armes aux deux belligérants), mais aussi des commandes en armements des émirats du Golfe.

Cadeau aux Etats-Unis

L'invasion du Koweït est le deuxième cadeau que Saddam Hussein a offert aux Etats-Unis. Cette invasion va consolider davantage la domination américaine dans la région. Le 2 août 1990, à peine sortie de huit ans de guerre particulièrement sanglante, l'armée irakienne s'est lancée dans une autre aventure militaire sous le prétexte de réparer une injustice historique, avec l'objectif d'enlever au Koweït son statut d'Etat souverain et le réduire à une province irakienne. Comme on le sait, le résultat fut le contraire de ce qui a été escompté par Saddam Hussein : les troupes de ce dernier subirent une défaite désastreuse qui a mis depuis lors l'Irak à genou. Après cette mésaventure de l'armée irakienne, les Etats-Unis devinrent incontestablement la puissance hégémonique de la région, ce qui renforce leur hégémonie planétaire au moment où l'Union soviétique comptait ses derniers jours. En conséquence, les petites monarchies arabes s'attachent davantage à la puissance américaine en abritant des milliers soldats et des équipements américains sur leur sol, dont une grande partie servira à l'invasion de l'Irak par les Etats-Unis en 2003. Cette invasion mettra fin au règne de Saddam Hussein, qui s'est avéré n'être qu'un bluffeur.

Si George Bush père n'a pas eu le temps de réaliser son "nouvel ordre" mondial après la défaite de Saddam Hussein en 1991, son fils, le "président de guerre" et ses amis néo-conservateurs, pour qui le 11 septembre 2001 n'a été qu'un prétexte d'expansion du pouvoir américain, réaliseront leur rêve d'empire, en renforçant leur victoire sur les talibans par une autre victoire sur ce qui reste de l'armée de Saddam Hussein. Finalement, contrairement à ses prétentions, Saddam Hussein n'était ni Salah ed-Din (Saladin), illustre souverain et champion de la cause arabo-musulmane du Moyen âge, ni un socialiste anti-américain, mais un fidèle serviteur inconscient des intentions expansionnistes des Etats-Unis au Moyen-Orient. Il se révéla par la suite que sa prétendue puissante garde républicaine n'était qu'une armée de carnaval devant la puissance de feu des forces américaines.

Des bénéfices pour Sharon

En Palestine, l'objectif initial du Hamas (le Mouvement de la résistance islamique) est de remplacer Israël par un Etat islamique palestinien. Mais si l'on y pense, on se rend compte que ce mouvement rend le même service à Israël que Saddam Hussein aux Etats-Unis. La stratégie du Hamas a son équivalent chez les faucons du Likoud; les deux justifient mutuellement leur existence et leurs actes odieux. Tout ce qu'ils ont fait depuis 1993, c'est de torpiller les accords de septembre 1993 entre l'Etat d'Israël et l'OLP, accords destinés à conduire à une paix entre Israël et la Palestine. Cependant moins médiatisées, très peu stigmatisées, les attaques d'organisations terroristes israéliennes à l'endroit des Palestiniens provoquent moins d'indignation que celles des organisations palestiniennes. Depuis que le Hamas a augmenté le nombre de ses attaques suicide contre les Israéliens non armés, les gouvernements successifs de Tel Aviv ont eu la tâche facile d'annexer plus des terres palestiniennes. Hostile à toute "concession" territoriale, le gouvernement d'Ariel Sharon trouve des alliés inespérés : le Hamas qui mène son projet irréaliste de libérer "toute la Palestine" et George Bush qui s'est engagé dans une guerre tout aussi irréaliste pour anéantir les terroristes. Ces derniers sont sans adresse, mais le président américain se croit capable de détruire leurs infrastructures.

Finalement, Sharon, hostile à toute paix avec les Palestiniens, est le seul bénéficiaire à la fois du terrorisme et des politiques antiterroristes américaines. Pendant que les Etats-Unis s'attirent la colère du monde musulman à cause de leur logique biscornue qui les a conduits à envahir l'Irak, et qu'ils suscitent la désapprobation de leurs alliés tout en mettant la sécurité de leurs citoyens en danger, le premier ministre israélien, lui, a réussi à détruire l'Autorité palestinienne (son objectif principal) qui, rappelons-le, était déjà moribonde, sclérosée et inefficace. De plus, Sharon gruge encore plus de territoire palestinien, faisant de ce qui reste de ce territoire une cage gigantesque en construisant son "mur de sécurité" pour anéantir davantage les aspirations légitimes du peuple palestinien à un Etat viable. Finalement, le parcours de ces aventures belliqueuses est parsemé de milliers de morts parmi les civils palestiniens et israéliens et jamais la paix entre ces deux peuples n'a été si loin.

Le Hamas, même s'il n'est pas le seul responsable de cette situation, en porte une grande responsabilité. Au lieu d'ajuster ses tactiques de lutte contre l'armée d'occupation, il ne semble pas réaliser l'étendue et la profondeur des changements survenus sur la scène internationale depuis le 11 septembre. Sa stratégie est aussi inconsciente que celle du Parti Baas irakien qui a prétendu vaincre l'impérialisme américain en se fichant éperdument de ses obligations de désarmement à l'endroit de l'Organisation des Nations unies, attitude qui a servi de prétexte à l'invasion américaine de l'Irak. Les Palestiniens pourraient vaincre l'armée israélienne sans recourir au terrorisme et même en s'y opposant ; et ce, en tenant compte de l'expérience de la première Intifada qui a conduit au processus inachevé d'Oslo. Mais le Hamas a voulu répéter l'exploit du Hezbollah qui a forcé le départ du Tsahal hors du Sud-Liban. Malheureusement pour le Hamas et pour tous les Palestiniens et Israéliens d'ailleurs, dans ce cas on peut dire qu'une fois n'est pas coutume. On dirait que l'expérience du passé n'a aucun effet sur les attitudes des politiques au Proche-Orient.

Moqtada Sadr, le nouveau venu sur la scène politique irakienne, se révolte contre l'occupant américain et le gouvernement irakien désigné par Washington, et ce, au moment même où tout le monde voyait l'échec de l'occupation américaine et où des voix à l'échelle internationale s'élevaient pour demander des comptes à Bush concernant les actes de torture perpétrés par les forces armées de la coalition sur les détenus de la prison d'Abu Gharib. Mais l'insurrection de Najaf orchestrée par Sadr oriente les médias et l'opinion publique vers l'aspect confessionnel de la nouvelle dynamique du pouvoir en Irak, qui dresse les Irakiens les uns contre les autres. Ainsi, en raison de ses actes irréfléchis, M. Sadr a renforcé les circonstances favorables pour la reconstruction de la Garde républicaine (désormais appelée la Garde nationale) et une version remaniée du sinistre Mokhaberat, le service de renseignements du régime déchu. La Garde nationale a fait son apparition publique à l'occasion du siège de Najaf. M. Sadr a aussi réussi à associer, au moins en partie, les chiites au terrorisme, affaiblissant ainsi la position de la majorité des Irakiens dans le jeu politique de leur pays. Enfin, l'atrocité indescriptible contre les ressortissants étrangers en Irak au nom de l'Islam ne fait que renforcer les adeptes de l'idéologie du choc des civilisations dont la survie politique dépend de la multiplication de telles prises d'otages.    haut

 
Gabriel Murr : "Il faut recouvrer à tout prix la dignité du Liban"

La MTV ne sera rouverte qu’avec le retour de l’Etat de droit, indique l’ex-député

 

propos recueillis par MICHEL HAJJI GEORGIOU, publiés dans l'Orient-le Jour le 2 septembre 2004

Il y a bientôt deux ans et demi, en mai 2002, il était porté au Parlement par une coalition de l’ensemble des forces de l’opposition, après une élection partielle très disputée au Metn. Quelques mois après, il y a très exactement deux ans, le 4 septembre 2002, sa chaîne de télévision, la MTV, était fermée par une décision politico-judiciaire (près de 150 de ses 500 employés restent au chômage). Et, deux mois plus tard, le 4 novembre 2002, une décision du Conseil constitutionnel le destituait de son mandat de député. Autant d’étapes entrant selon lui "dans le cadre d’un coup d’Etat graduel contre les libertés publiques et la démocratie au Liban". Aujourd’hui, et malgré tous les revers qui lui ont été infligés, Gabriel Murr n’a rien perdu de sa détermination ou de son franc-parler, qui autrefois a irrité plus d’un responsable. Il affirme d’ailleurs faire partie du club très fermé de ceux qui n’ont pas le droit de s’exprimer sur les ondes des médias audiovisuels. Et il n’a en rien modifié ses convictions, malgré les rumeurs que certaines mauvaises langues répandent dans le pays.

 

"Lorsque je dis que le Liban vit une semaine noire, et que je ne passe que sur la New TV à l’issue de ma rencontre avec Mgr Audeh... Lorsque j’affirme que les convocations en Syrie me font honte, que je me demande tout haut si nous sommes dans un pays où la souveraineté a été annihilée... Quand je dis que nous, libanais, nous ne convoquons pas MM. Chareh et Khaddam pour élire le président syrien... Mon discours peut-il être plus clair ?" dit-il. C’est en des termes toujours aussi virulents que Gabriel Murr dresse un bilan des six dernières années, notamment au niveau des libertés publiques. Il évoque dans ce cadre la visite de la délégation de Kornet Chehwane à Baabda et les tentatives avortées d’aboutir à une réconciliation nationale générale. "La présidence de la République n’a-t-elle pas répondu en fermant la MTV ? Doit-on proroger l’esprit de vindicte qui a mené à la fermeture de la station ?" s’interroge-t-il. Avant de préciser que le sort de la MTV est lié au sort du Liban.

 

"Plus important est le danger d’annihilation de la démocratie auquel nous faisons face actuellement", déclare-t-il. Ce n’est pas normal que le quotidien syrien al-Saoura titre que “la Syrie est le plus grand électeur du Liban”. Il est honteux pour nous, Libanais, d’accepter cette prorogation. Il s’agit du comble de la décadence démocratique, une militarisation masquée par des procédés démocratiques. Et tout cela va à l’encontre du cours naturel des choses, au moment où Saddam Hussein a été évincé du pouvoir en Irak...", indique-t-il. Pour Gabriel Murr, la MTV a été fermée "non par une décision judiciaire, mais en raison de la haine que lui vouaient certains responsables". "Selon mes informations, c’est même l’ancien ministre de l’Intérieur (Michel Murr) qui a avoué avoir fabriqué de toutes pièces l’affaire de l’article 68, dit-il. C’est un triangle qui est à l’origine de la fermeture de la station, formé de la présidence de la République, du ministre de l’Intérieur (Elias Murr) et de l’ancien ministre de l’Intérieur, avec l’accord et la bénédiction de Damas", affirme M. Murr. Concernant la récente affaire al-Manar, l’ex-député déplore qu’il n’y ait pas eu une mobilisation similaire en faveur de la MTV, tout en prenant position pour la défense des libertés publiques quelles que soient les circonstances.

 

L’annihilation de la justice

 

Toujours dans l’optique de son bilan des libertés publiques, Gabriel Murr dresse le constat suivant : "Les six dernières années ont été marquées par le pouvoir des services sous le couvert de la démocratie et par la répression systématique des jeunes qui manifestaient pour les libertés publiques, les 7 et 9 août 2001. Par contre, ceux qui portaient des haches et des coutelas pouvaient protester en paix dans les rues sous la protection du ministre de l’Intérieur. Samir Geagea croupit toujours en prison. Pourtant, plusieurs chefs de milices sont au pouvoir. Mais la justice est inique, arbitraire au Liban. Ce régime a été celui de l’annihilation de la justice."

 

En ce qui concerne le projet d’amendement de l’article 49 et la prorogation du mandat Lahoud, M. Murr déclare : "On n’amende la Constitution qu’en cas de nécessité nationale. Que veut dire l’expression “relations stratégiques syro-libanaises” ? La convocation des responsables libanais à Damas comme s’ils étaient de vulgaires employés ? C’est un mohafez qu’on veut nous assigner ? La plupart des députés vont prendre leur décision et voter en fonction des desiderata de Damas. C’est la fin de la démocratie au Liban. Il existe un quasi-consensus libanais contre l’amendement constitutionnel, et au lieu d’en profiter pour édifier une nation, le pouvoir a préféré aller vers l’égoïsme et les relations très étroites avec Damas, ajoute-t-il. La MTV n’est plus importante dans ce contexte, à l’heure où l’on tente de fabriquer un pouvoir répressif fondé sur les SR, qui, par la menace, forcent les députés à opter pour la prorogation, comme cela a été le cas pour Elie Ferzli, Mohsen Dalloul, Nicolas Fattouche...". Gabriel Murr participera aujourd’hui au Congrès pour la défense de la République à l’Ordre de la presse. "Je serai présent pour toute initiative visant à rendre au Liban sa souveraineté et son indépendance. La dignité du pays est perdue, et il faut la retrouver à tout prix", ajoute-t-il. Avant de trancher : "Et la MTV ne sera rouverte qu’avec le retour de l’Etat de droit."    haut

 
Plaidoyer pour le christianisme arabe

 

par HENRI TINCQ, publié dans le Monde du 11 août 2004

Il n'y a pas de privilège du malheur. La comptabilité des victimes des conflits irakien et israélo-palestinien n'autorise pas de comparaison sur le sort, plus ou moins tragique, de telle ou telle communauté. La microcommunauté chrétienne d'Irak, agressée lors du premier dimanche d'août - des églises attaquées à Bagdad et à Mossoul, des morts et des blessés - n'a pas la palme du martyre. Mais on doit s'interroger sur le sort et l'exode de tous ces chrétiens d'Orient vers un Occident plus clément. Le phénomène ne date pas d'aujourd'hui. Mais le chaos irakien, la guerre israélo-palestinienne et l'onde de choc, dans toute la région, de la montée des extrémismes confessionnels alimentent plus que jamais une émigration préjudiciable à l'équilibre de la civilisation. La présence des chrétiens au Proche-Orient est, à cet égard, aussi indispensable que celle de l'islam en Europe. Le quart de la population chrétienne d'Irak, saignée - comme toutes les composantes religieuses et ethniques du pays - par la guerre, la dictature et l'embargo a fui depuis 1991, quand elle était encore près d'un million. Mais, dans un pays comme la Syrie, qui a donné sept papes et des empereurs romains, elle n'est plus qu'environ 10 % - 1.200.000 fidèles -, deux fois moins que dans les années 1950.

 

Présents dans ce berceau de la chrétienté depuis deux mille ans, de rites grec orthodoxe (la majorité) ou syriaque, les chrétiens syriens ont quitté leur région du Nord-Est (Djezireh), d'Alep et de Homs (l'ancienne Emèse). En "Terre sainte" (Jordanie, territoires palestiniens, Israël), les communautés chrétiennes se réduisent aussi comme peau de chagrin. A Jérusalem, où a commencé leur aventure, les chrétiens ne sont plus que quelques milliers contre 50.000 en 1948. D'autres hauts lieux de la Palestine chrétienne comme Beth Jala, Beth Saour, Bethléem, ou Nazareth en territoire israélien, les ont vus partir vers l'Amérique. Ils ne sont plus que 70.000 en Cisjordanie, 3.000 à Gaza, 120.000 dans l'Israël arabe.

 

S'il en reste 6 millions en Egypte, combien de coptes émigrés croise-t-on aussi en Amérique du Nord, en Australie, en Nouvelle-Zélande ? Combien de chrétiens libanais ont choisi de partir outre-Atlantique et en Europe, où les couvents maronites désormais les suivent (dans la région lyonnaise et en Belgique) ? Ceux qui sont restés, après les ravages de la guerre civile et de la crise économique, ne sont plus qu'un million et demi. Au total, le monde arabe comprend environ 12 millions de chrétiens. Des chrétiens qui sont chez eux au Proche-Orient, qui sont les fils de cette terre, en parlent la langue, en partagent les habitudes vestimentaires, culinaires, sont les héritiers d'une histoire très particulière, d'un patrimoine culturel, artistique, liturgique, théologique unique au monde. C'est à partir de cette terre que s'est faite, il y a deux mille ans, l'expansion de la nouvelle religion en Mésopotamie - l'Irak actuel, l'une des premières régions évangélisées, selon la tradition, par saint Thomas - en Syrie, en Turquie, en Arménie. C'est à Antioche (Antakya dans l'actuelle Turquie) que, pour la première fois, les croyants en Jésus et en ses disciples furent appelés "chrétiens". 

 

Des minorités fragilisées

 

On aurait tort d'oublier que cet Orient est la terre des premiers moines du désert (Egypte), des premiers grands théologiens - les Pères de l'Eglise, des sept conciles qui, du IVe au VIIe siècle, ont formulé à Nicée, Chalcédoine ou Ephèse, les fondements doctrinaux, le "symbole de la foi" (Credo), la double nature du Christ, à la fois "vrai Dieu et vrai homme", le dogme de la Trinité... Cette œuvre de maturation a laissé des traces dans la consternante division de ces Eglises d'Orient, soumises à une quinzaine de patriarcats, à une foisonnante diversité de langues et de rites. L'archaïsme de ces divisions, le rapport différent à l'identité arabe - plus fort chez les Grecs orthodoxes que chez les Libanais maronites ou les Assyro-Chaldéens d'Irak - ont fragilisé la situation de ces minorités historiquement ballottées par l'insécurité, l'instabilité politique, les crises à répétition, l'appétit des grandes puissances.

 

Plus qu'un pays, le Liban est un "message", avait lancé Jean Paul II à Beyrouth en 1995. Un "message" d'entente confessionnelle qui n'a pas résisté aux assauts de quinze ans de guerre civile, mais dont le Proche-Orient, depuis, a plus que jamais besoin. Un message de coexistence entre des majorités étatiques et des minorités religieuses qui est une condition de survie et le remède à l'amalgame entre le christianisme et l'Occident aux couleurs de l'Amérique, dont les chrétiens arabes sont aujourd'hui les victimes. Dans ces terres labourées par une histoire d'exodes et d'exils, de massacres et de conquêtes, personne n'oublie l'écrasante responsabilité du christianisme occidental (latin). Des épisodes comme les Croisades et le sac de Constantinople (il y a exactement 800 ans), comme l' "uniatisme" de Rome dans les territoires chrétiens orthodoxes - dont les Chaldéens d'Irak, nés en 1552, sont un fruit -, puis une certaine arrogance des missions catholiques et protestantes qui ont importé leur modèle de suprématie occidentale ont enflammé les imaginaires collectifs et fait naître des idéologies d'exclusion mutuelle qui n'ont pas épuisé leurs effets et dont les minorités chrétiennes d'Orient ont toujours fait les frais.

 

"N'avons-nous pas nous-mêmes induit nos chrétiens en tentative d'immigrer, demande Mgr Ramzi Garmou, archevêque de Téhéran, lui-même irakien, quand nous leur avons appris, dans nos écoles, non seulement des langues étrangères, mais aussi un style de vie et une culture occidentale ?" Changer la perception stéréotypée que les chrétiens d'Occident ont encore de leurs frères d'Orient est sans doute la première condition pour renouer les dialogues. Devant l'actuelle hémorragie migratoire, on ne peut exclure l'effacement, dans quelques générations, de toute présence chrétienne significative. Mais personne ne peut raisonnablement se résoudre à une telle perspective, à commencer par les pays arabo-musulmans eux-mêmes. Outre que les plus extrémistes des islamistes verraient ainsi leurs vœux comblés, ces pays ne peuvent ignorer que la stabilité et la sécurité passent par la protection de leurs minorités, la sécularisation de leurs institutions, la démocratie, le pluralisme politique et religieux, la liberté d'association et de conscience, la garantie d'un statut égal pour toutes les confessions. "Conférer aux chrétiens la qualité de citoyens à part entière, leur accorder une liberté effective d'exercice de la religion et la réciprocité d'un traitement égal, voilà une vertu qui honorerait les pays arabes", écrit Joseph Yacoub, Syrien de confession chaldéenne, dans Au nom de Dieu. Les guerres de religions aujourd'hui et demain (J.-C. Lattès, 2002).

 

"Solution laïque"

 

Les chrétiens qui restent en Jordanie, en Palestine, en Irak ou en Syrie témoignent d'une volonté de coexistence qu'ils veulent croire encore possible. Se résigner à leur disparition serait considérer comme inéluctable l'exclusion de ces minorités, diminuer les chances d'équilibre et de paix, prendre son parti du "choc des civilisations". Issu d'une famille protestante qui est minoritaire en France et qui a payé au prix fort sa reconnaissance, Jean-Paul Willaime, éditorialiste de Réforme, a pu écrire, au lendemain des attaques contre les églises en Irak, qu' "il faut préserver une chrétienté arabe comme il faut préserver un islam européen". Non seulement parce que la reconstruction de l'Irak ne pourra se passer d'aucune de ses composantes, mais aussi parce que "la présence d'une minorité religieuse oblige chaque société à trouver la solution laïque adaptée à son histoire et à sa configuration".    haut

 
Jean-Pierre Chevènement : "Je suis sincèrement effrayé par la Constitution européenne"
L'ancien ministre y voit un "carcan d'orthodoxie libérale" et "un outil d'inféodation aux Etats-Unis"
 
propos recueillis par PASCALE SAUVAGE et  ERIC ZEMMOUR, publiés dans le Figaro le 25 août 2004

Le mouvement de Jean-Pierre Chevènement, MDC devenu MRC, organise son Université d'été à Méry-sur-Oise les 4 et 5 septembre, sur le thème : "L'Europe : indépendance ou vassalisation ?". Ce sera l'occasion pour l'ancien candidat à la présidentielle de faire sa rentrée. Depuis son échec de 2002, il était resté silencieux. Mais, décidé à participer au débat référendaire sur la Constitution européenne, il appelle d'ores et déjà à voter non. Et ne ferme pas du tout la porte à une éventuelle candidature à la présidentielle de 2007...

 

* Qu'avez-vous fait pendant ces vacances ?
J'ai lu, entre autres, avec beaucoup d'attention, alinéa par alinéa, le texte abusivement présenté - car ce n'est qu'un traité de plus - comme une "Constitution européenne".
* Et quelle est votre impression ?
Je suis sincèrement effrayé. C'est un carcan d'orthodoxie libérale étouffant pour l'économie et, en matière de politique étrangère et de défense, un outil de vassalisation aux Etats-Unis.
* Le traité de Rome n'était-il pas déjà un traité d'essence libérale ?
C'est la Commission européenne qui a, depuis le traité de Maastricht, érigé le principe "d'une concurrence libre et non faussée" au-dessus de tous les autres. La "Constitution", en réaffirmant ce principe, interdit toute politique industrielle. De même, la "Constitution" empêcherait toute politique de défense autonome.
* Qui empêchera les pays qui le souhaitent d'élaborer une défense commune ?
Toute défense commune devra être "compatible avec la politique de sécurité élaborée dans le cadre de l'Otan" (art. I 40 al. 2). Par ailleurs, le principe même des coopérations renforcées entre Etats est conditionné à l'accord du Conseil et du Parlement européen. L'espoir d'une Europe à géométrie variable est ainsi étouffé dans l'oeuf.
* C'était pourtant la grande idée du président de la République, et celle de la France ?
La France est marginalisée. Une Europe à vingt-cinq rend mécaniquement majoritaires les gouvernements les plus inféodés aux Etats-Unis. Enfin, la parité franco-allemande a été gravement rompue. La règle de la pondération démographique dans les votes au Conseil donne au pays le plus peuplé un avantage plus que proportionnel à sa population. C'est une idée de polytechnicien !
* La composition de la Commission européenne par son président, le Portugais Barroso, va-t-elle dans ce sens ?
La France n'a plus qu'un commissaire sur vingt-cinq. Elle pourrait, à partir de 2009, n'en avoir plus aucun, avec les règles prévues de rotation. Je ne sous-estime pas l'importance du secteur des transports. Je connais M. Barrot, le commissaire français, qui est travailleur et sérieux. Mais il est indéniable que, dans cette commission, les libéraux et les atlantistes ont pris la part du lion.
* Qui est selon vous responsable de cette marginalisation de la France ?
L'élargissement, depuis que le principe en a été accepté, en 1993, sous la cohabitation entre François Mitterrand et Edouard Balladur, n'a pas fait l'objet d'une véritable négociation. Et c'est aussi le fruit de l'influence américaine !
* Les socialistes accusent aujourd'hui Jacques Chirac d'avoir cédé sur le libre-échangisme contenu dans le projet de Constitution...
Il l'était déjà dans le traité de Maastricht, confirmé par ceux d'Amsterdam et de Nice. Assez de faux-semblants ! La responsabilité est solidaire.
* Les socialistes sont très divisés sur la réponse à apporter au référendum européen. Le PS ne risque-t-il pas de se disloquer ?
Je n'y crois guère car il faudrait beaucoup de courage au PS pour rompre les liens oedipiens qui l'attachent aux choix sociaux-libéraux effectués dès 1983 et encore plus au moment de Maastricht. François Hollande pourrait le faire... s'il se libérait de la tutelle de Lionel Jospin. Je doute, malgré ses qualités, qu'il en soit capable. Le "droit d'inventaire" ne sera pas exercé.
* Croyez-vous à un retour de Lionel Jospin en 2007 ?
Le choix stratégique pour le PS est de savoir s'il peut continuer à vivre sur son héritage social-libéral. François Hollande a-t-il la capacité de s'autonomiser pour entrer "dans la cour des grands" ? Laurent Fabius aura-t-il l'audace d'une stratégie de rupture, comme Mitterrand en avait fait le choix avant 1981 ? La "tétanisation" des autres prétendants est évidemment la condition d'un retour possible de Lionel Jospin.
* Beaucoup de socialistes ne sont pas très éloignés de vous sur l'Europe. Une réconciliation est-elle possible ?
Socialiste... Ce mot-là a perdu aujourd'hui beaucoup de sa substance. Certains dirigeants "socialistes" m'en veulent beaucoup. Pour avoir refusé la première guerre du Golfe. Pour avoir refusé Maastricht. Pour avoir refusé d'avaliser le processus de Matignon sur la Corse. Je n'accepte pas le procès qu'ils me font depuis le 21 avril. C'est un déni de démocratie, une insulte à mes électeurs. Ce n'est pas à moi de changer de position, mais à eux. Je les y aiderai en leur fournissant dans un prochain livre quelques arguments.
* En faveur du non au référendum sur l'Europe ?
Certainement : un non construit, argumenté et, si j'ose dire, positif. Il est certain que parmi les vingt-cinq pays concernés, plusieurs, dont j'espère la France, refuseront ce texte. Il faudra renégocier ce traité, revoir ces institutions pour retailler l'Europe à l'aune de la compétition mondiale : exiger de la Banque centrale qu'elle tienne compte aussi, en plus de l'inflation, de la croissance et de l'emploi ; assouplir le pacte de stabilité ; réorienter la politique de la concurrence. Au-delà, il faut permettre le surgissement d'un acteur stratégique mondial, autonome par rapport aux Etats-Unis, à partir du noyau franco-allemand.
* Dans la majorité, le combat entre Nicolas Sarkozy et Jacques Chirac s'est encore aggravé cet été. Qui est responsable ?
Le quinquennat, en rapprochant les échéances, pousse les prétendants à affûter leurs couteaux. Nicolas Sarkozy a un réel talent de communication. C'est une boule d'énergie. Mais je ne suis pas sûr qu'une droite libérale et, en quelque sorte, "américaine" puisse se maintenir durablement au pouvoir en France. Notre pays est attaché au rôle de l'Etat, au pacte républicain et à une certaine forme d'indépendance.
* Vous avez l'impression que Jacques Chirac est, lui, sur cette ligne ?
Il faut savoir gré à Jacques Chirac (et au Pape) d'avoir empêché que l'invasion de l'Irak ne tourne au conflit de civilisations. Le président a bien vu que l'enjeu était simple : le Moyen-Orient, zone stratégique majeure, avec les deux tiers des réserves pétrolières et le prix du baril qui s'envole, peut-il être laissé directement et durablement aux mains des Etats-Unis ?
* Entre Chirac et Sarkozy, qui va gagner ?
Je ne sous-estime nullement l'habileté de Nicolas Sarkozy, mais il ne faut pas négliger la puissance des institutions. Jacques Chirac peut se représenter, changer de gouvernement, promouvoir des hommes nouveaux. J'ai déjà vu un président étouffer un premier ministre...
* En 2007, la présidentielle pourrait donc voir s'affronter Chirac, Sarkozy, Jospin et Chevènement ?
Le jeu qui s'était refermé après le 21 avril 2002 va se rouvrir avec le référendum sur l'Europe et l'élection présidentielle de 2007. Avec plus de 1,5 million de voix, j'ai obtenu, sans le soutien d'un grand parti - et quelle que soit la valeur du MDC d'alors - plus que les Verts, les communistes et les radicaux. Le courant républicain n'a pas disparu, et pour cause : les défis restent devant nous ! Tout homme politique qui croit en ses idées se doit de peser dans les moments décisifs. Directement ou indirectement.    haut
 
France-Liban - Dix ans de partenariat méditerranéen
Paris veut donner un coup de fouet au protocole de Barcelone
 
par KHALIL FLEYHANE, publié dans l'Orient-le Jour le 26 juillet 2004

Pour le dixième anniversaire du partenariat dit euro-méditerranéen, la France invite le Liban, tout comme sans doute les autres pays associés, à revigorer le processus de Barcelone. De nouvelles idées seraient les bienvenues, indique Paris. Pour qui, à l’instar du reste des autres capitales européennes impliquées dans ce programme, ce terreau peut être d’une grande utilité. En termes de présence active, donc d’influence, dans cette région charnière qu’est le Moyen-Orient. Où le Vieux Continent tente, depuis des lustres, de faire pièce, dans la mesure du possible, à la pénétration US. Un objectif rendu encore plus pressant aussi bien par les développements actuels que par les perspectives qu’induit le fameux Broad Mena. On sait en effet que, sous le label initial de "Grand Moyen-Orient", les Américains ont concocté un gigantesque projet articulé sur des réformes de démocratisation accélérée visant les régimes orientaux. Un programme stratégique qu’ils ont dû réviser à la baisse, si l’on peut dire, à la suite des réticences des pays visés comme des réserves européennes. Les concessions fondamentales que les Américains ont accepté de faire leur ont permis d’obtenir, en définitive, l’aval du G8. Qui a solennellement adopté le programme dans sa nouvelle mouture. Expurgée d’abord d’éléments géopolitiques comme l’inclusion de contrées excentrées (le Pakistan, l’Afghanistan, etc). Et, surtout, de l’exigence, à la limite absurde, d’imposer des réformes, un carcan, préfabriqués. Il est donc désormais entendu que chaque pays procédera à son toilettage à son rythme, suivant ses spécificités propres.

 

Il n’empêche que dans sa finalité diplomatique, le Board Mena, bien que dorénavant approuvé par les Européens, Français en tête, constitue un concurrent sérieux pour le processus de Barcelone. Que Paris entend dès lors revivifier dans sa globalité. C’est-à-dire dans ses volets politiques, économiques, culturels et sociaux qui canalisent des projets variés dont le budget reste considérable. Parallèlement, mais dans le même sens, Paris transmet à Beyrouth le souhait d’une contribution dynamisée au cénacle pour l’avenir. Un organisme qui doit pouvoir rivaliser avec ces regroupements productifs que sont les Rencontres eurasiatiques ou la Coopération asiatique économique pacifique. A partir du cénacle précité, il est possible de déborder en quelque sorte, partiellement, le Board Mena. Par des propositions réformatrices ciblées qui n’auraient pas l’air d’être négativement opposantes, mais constructives.

 

L’obstacle israélien

 

Le ministre français des Affaires étrangères, Michel Barnier, a soulevé ces points lors de son passage au Caire, à Ramallah et à Amman, indiquent à Beyrouth des sources diplomatiques. Qui précisent que le chef de la diplomatie française n’a pas cru devoir voir les Syriens, les Libanais et encore moins les Israéliens. Ajoutant qu’on ne sait pas encore pourquoi Barnier, qui connaît bien le Liban où il compte de nombreux amis, tarde à visiter Beyrouth. Une ville où il a participé à de multiples colloques académiques. Ces sources diplomatiques cachent mal leur désappointement, dans la mesure où les liens séculaires libano-français gardent beaucoup d’importance. Les cadres cités se demandent si par hasard Barnier attend que les nuages qui se sont amoncelés entre Paris et Tel-Aviv se dissipent. Ce qui signifierait que, pour le moment, il ne souhaite pas agacer les Israéliens, qu’il ne veut pas voir (à cause notamment de la déclaration de Chirac précisant que Sharon est persona non grata en France), en allant rencontrer les Syriens ou les Libanais. Si ces spéculations sont exactes, il faudrait sans doute beaucoup de temps avant que le ministre français ne vienne à Beyrouth, ajoutent ces sources. En tout cas, Barnier a un agenda chargé pour le mois en cours : il s’occupe du Darfour, se rend au Soudan, puis effectue une tournée africaine devant le mener notamment au Tchad, au Sénégal et à Pretoria.

 

Barnier, indiquent encore ces personnalités, s’est montré aussi actif que diplomate dans ses démarches récentes. Il a pris soin de ne pas se rendre en tout premier lieu à Ramallah, ce que les Israéliens auraient considéré comme un défi flagrant. Il n’a vu Arafat qu’après avoir visité Le Caire et Amman. Mais avec le vieux chef palestinien, il s’est montré catégorique ; Arafat doit soutenir l’initiative égyptienne sans louvoyer. Il doit de même procéder aux réformes sécuritaires qui lui sont demandées, en mettant les services sous l’autorité du gouvernement et non plus de la sienne propre. Barnier a donc répercuté avec fermeté la position de l’Europe, forte il faut dire du vote à l’Onu aux côtés des Palestiniens contre le mur israélien. De plus, la France, comme Barnier l’a dit à Moubarak comme au roi Abdallah, n’entend pas se laisser duper par Sharon : son plan de retrait de Gaza ne peut pas être considéré comme une fin en soi. Et il faut qu’il initie une politique sérieuse de promotion de la "feuille de route" du quartette. C’est-à-dire de la reprise du processus de paix.    haut


Beslan : les faillites d'un monde antique
La tuerie démontre combien la Russie ignore la sécurité et la protection qu'un Etat démocratique doit à ses citoyens
 
par JEAN DE BOISHUE, publié dans Libération le 8 septembre 2004
L'auteur est ancien ministre, agrégé de russe

L'épouvantable tuerie de Beslan ne peut malheureusement pas être considérée comme une surprise. La Russie n'est pas capable d'une guerre contre le terrorisme, et ses échecs récents sur son propre territoire contre la violence tchétchène démontrent la faillite de son système de protection, de prévention et d'organisation. On ne saura peut-être jamais si ce sont les preneurs d'otages qui ont pris l'initiative du bain de sang ou si ce sont les commandos du FSB qui ont pris la décision d'un assaut calamiteux. Quelle que soit la réalité, saute d'abord aux yeux l'incapacité des autorités à prendre en charge sur place ces dizaines d'enfants nus, couverts de sang et embarqués Dieu sait où, sans accueil, ni recensement, ni soins d'urgence. Cette incurie dans le traitement des victimes, sujet dont la France traite si parfaitement, est révélatrice non seulement de l'inexistence de ce que nous appelons la protection civile, mais plus encore de la tragédie d'une Russie en proie à l'effondrement de son système prophylactique, cause majeure également d'un inexorable déclin démographique.

 

Le constat d'échec vaut aussi pour l'assaut ou le contre-assaut du FSB. On ne pouvait pas plus mal faire, puisque la quasi-totalité des otages a soit perdu la vie, soit subi de graves traumatismes. Quelle que soit la chronologie des événements, l'action s'est faite à l'aveuglette avec pour seule réussite l'extermination du commando preneur d'otages. Faut-il s'en étonner ? Pendant des décennies, le savoir-faire policier soviétique était tourné contre sa propre population. L'actuel, le russe, ignore les formes occidentales d'atteinte à l'ordre public, autrement dit tout de cette sécurité et de cette protection qu'un Etat démocratique doit à ses citoyens. Après les terribles expéditions punitives des années 30 ordonnées par Staline contre la paysannerie et les grévistes des usines, l'ordre russe consista à pratiquer la terreur, la délation, la déportation, les exécutions sommaires, inhérentes à un régime totalitaire soucieux, non pas de la sécurité des citoyens, mais de leur mise au pas idéologique. Ainsi, paradoxalement, la Russie d'aujourd'hui n'a aucune culture sécuritaire et son adhésion, voulue en fait par les Américains, au club de l'antiterrorisme mondial ne suffit pas pour traiter des désordres de toute nouvelle nature. A Beslan comme ailleurs, les Russes ont pratiqué ce qu'ils ont toujours pratiqué sur les champs de bataille : l'assaut, cette forme de stratégie archaïque où les vagues de l'infanterie se relayent dans la mort et sans compter les morts jusqu'à la victoire. Les piteuses explications du chef local du FSB témoignent de cette conviction patriotique que ses troupes sont allées au bout de leur devoir et, qu'à ce titre, elles sont lavées de tout péché d'incompétence.

 

Au-delà de ce désastre, la tuerie de Beslan révèle l'immensité du champ démocratique que la Russie a encore à conquérir. Si, depuis une décennie, beaucoup de choses ont évolué dans le sens de la liberté d'expression, d'une démocratie élective, d'un régime économique libéral, on voit que la Russie vit encore dans ce "cercle rouge" où personne n'a jamais appris à personne qu'on ne peut plus avancer dans l'Histoire en laissant derrière soi une traînée de sang. Ce sont encore les scories du communisme, voire du tsarisme, qui pèsent d'un poids énorme. On a tort de reprocher à Jacques Chirac ou à l'Europe de "ménager" Poutine. Rien ne serait plus dangereux que d'enfermer les Russes dans le deuil de leurs blocages. Mieux que quiconque, le peuple russe sait de quoi la tragédie de Beslan est faite. Il faut l'aider, par contagion, par proximité, en démontrant qu'il vit désormais en Europe et plus dans son empire. Le problème n'est pas de chercher des coupables, mais de savoir que, de bonne foi, les Russes n'ont fait que ce qu'ils savent faire. C'est cette incurie, cause principale d'une apocalypse hors échelle, qui unit dans une mêlée sanglante un terrorisme barbare et une répression militaire sans perspective et hors d'usage. Images et résultats d'un monde resté encore, à bien des égards, sur ses frontières antiques.    haut  

 
Le corps du patriarche grec-orthodoxe d'Alexandrie retrouvé en mer Egée

publié par l'AFP le 12 septembre 2004

Le corps du patriarche grec-orthodoxe d'Alexandrie Pétros VII, décédé samedi avec 16 autres personnes dans un accident d'hélicoptère en mer Egée, a été retrouvé dimanche par les équipes de sauvetage au large du Mont Athos, dans le nord-est de la Grèce. Après des retards constatés dans le lancement de l'opération de sauvetage, le Premier ministre grec Costas Caramanlis a reconnu dimanche "des défaillances dans le système de l'armée" et annoncé que le ministre de la Défense Spilios Spiliotopoulos avait demandé la démission du chef d'Etat-major de l'armée de l'air, Panayotis Papanikolaou. Peu après, le chef d'Etat-major a envoyé sa lettre de démission, en affirmant que les responsabilités qu'on lui attribuait n'étaient pas fondées.

 

Deuxième dans la hiérarchie orthodoxe, le patriarche d'Alexandrie et de toute l'Afrique Pétros VII, né à Chypre en 1949, était une personnalité très estimée de son Eglise pour son ouverture et son engagement humanitaire en Afrique. Ce prélat, le plus jeune de son rang dans la hiérarchie, avait accédé au trône historique d'Alexandrie le 21 février 1997. La dépouille du patriarche a été transférée dimanche par hélicoptère à l'hôpital militaire d'Athènes d'où elle devait être transportée dans la soirée à la métropole d'Athènes dans le centre-ville, pour permettre aux fidèles en Grèce de rendre hommage au patriarche. Le corps devait être transporté ensuite au Caire (Egypte), où siège le Patriarcat orthodoxe d'Alexandrie, selon l'Eglise de Grèce.

 

L'accident s'est produit alors que Pétros VII se rendait au monastère de Vatopédiou sur le Mont Athos, haut-lieu de l'orthodoxie, à 638 km d'Athènes, où il devait effectuer sa première visite officielle en tant que patriarche. L'hélicoptère qui le transportait, un Chinook de l'armée de terre, s'est abîmé en mer alors qu'il devait atterrir à 11h05 (08h05 GMT) au Mont Athos. L'appareil avait décollé d'Athènes à 09h35 (06h35 GMT). La presse dominicale grecque faisait sa Une sur cette "tragédie", tandis que les journaux d'opposition critiquaient la gestion de cette affaire par le gouvernement de droite. Le chef d'état-major de l'armée de terre Nikolaos Douvas a de son côté indiqué qu'il avait été informé de la disparition de l'hélicoptère à 13h15 (10H15 GMT), soit plus de deux heures après sa disparition des écrans radars. Une commission ministérielle a été constituée pour établir les causes de l'accident. Les premiers indices excluent la piste d'un attentat terroriste, selon des sources ministérielles. M. Caramanlis a souligné que "cet accident tragique était très lourd pour l'Eglise orthodoxe, l'hellénisme et les forces armées".

 

Le patriarche oecuménique d'Istanbul et primat de l'orthodoxie, Mgr Bartholomée 1er, le chef de l'Eglise orthodoxe grecque, Mgr Christodoulos, et l'Eglise de Chypre ont exprimé "leur profonde douleur". Les recherches en mer, menées à l'aide d'un important dispositif militaire, se poursuivaient dimanche pour tenter de retrouver l'épave de l'hélicoptère et les corps de huit passagers, après la découverte de neuf corps, dont celui du patriarche Pétros VII, depuis samedi soir. Les recherches au large du Mont Athos, où avaient été localisés samedi après-midi des débris de l'appareil, étaient rendues "particulièrement difficiles" par la profondeur de la mer à cet endroit, selon le ministère de la Marine marchande. Parmi les corps repêchés et identifiés dans la nuit de samedi à dimanche, figuraient le frère du patriarche Pétros VII, Georges Papapétrou, un laïc qui vivait en Grèce. Outre le patriarche d'Alexandrie, son frère et les cinq militaires membres de l'équipage, se trouvaient à bord deux métropolites de l'Eglise d'Alexandrie, quatre autres prélats et quatre laïcs.    haut

 
Jacques de Voragine, le chercheur d'âme
La Pléiade ainsi qu'un essai savant reviennent sur "La légende dorée", cette merveilleuse collection de vies de saints datant du XIIIe siècle
 
par SEBASTIEN LAPAQUE, publié dans le Figaro Littéraire le 8 juillet 2004

Légende. Non pas fable ou histoire forgée par les hommes pour se divertir. Légende, "ce qui doit être lu". Et "dorée" par la valeur de ce qu'elle veut nous obliger à lire de l'intérieur, intus legere. C'est le mouvement propre de l'intelligence selon Thomas d'Aquin. Les modernes se figurent trop volontiers que la nuance "dorée" associée à La Légende de Jacques de Voragine renvoie aux enluminures des parchemins, à la précieuse orfèvrerie des reliquaires, aux fastes liturgiques de la Sainte Eglise catholique et romaine au XIIIe siècle. Avant d'entrer dans cette belle collection de vies de saints, avant de retrouver saint André et saint Nicolas, saint Thomas et saint Etienne, saint Jean, saint Paul, saint Rémi, sainte Lucie et sainte Agnès, sainte Marine, saint Michel, saint Côme et la bienheureuse Marie toujours vierge, il faut bien avoir à l'esprit que le regard que Jacques de Voragine porte sur ces héros de la foi est tout d'intériorité. A sa manière, c'est un moraliste, plus attaché à percer le sens profond des choses que de se faire l'historien du passé. Les reproductions de bois gravés qui accompagnent l'édition de La Légende dorée que nous offre aujourd'hui la Bibliothèque de la Pléiade le font sentir.

 

C'est une belle redécouverte. Le bienheureux Iacopo de Varazze (1228-1298) était un petit oublié depuis la dernière traduction française, due à l'abbé Roze et parue à Paris en 1900. Celui que la postérité a retenu en France sous le nom de Jacques de Voragine est pourtant l'auteur d'un des bestellaires du XIIIe siècle, copié et recopié, traduit dans de nombreuses langues vernaculaires. Son auteur fut à la fois prêtre, théologien, artiste, aventurier de Dieu et homme d'action engagé dans les folies de son temps. Provincial de l'ordre dominicain en Lombardie, archevêque de Gênes, il arbitra le conflit entre Guelfes et Gibelins. Une des nobles figures d'un siècle optimiste, persuadé que l'homme est la splendeur du monde et non sa honte. Un siècle convaincu que la nature humaine et la nature divine se sont rapprochées en la personne de Jésus-Christ, par un mouvement de convergence "asymptotique" : tel est le mot qu'emploie Thomas d'Aquin en sa Somme contemporaine de La Légende dorée de son frère dans l'ordre prêcheur. Par-là, le visible a cessé d'être coupé de l'invisible et le Ciel de la Terre. La sainteté, telle qu'en parle l'archevêque de Gênes, prolonge cette bonne nouvelle extraordinaire. Ni la chair ni le sang ne sont les ennemis de ses saints et des saintes, mais bien plutôt l'Esprit des Ténèbres, qu'ils affrontent sans cesse, à moins qu'ils ne parviennent, comme sainte Julienne, à le tenir en laisse.

 

Voilà ce qui frappe l'imagination d'Angélique, l'héroïne du Rêve d'Émile Zola, qui ne possède pas d'autre livre que La Légende dorée, étonnée par ce mélange permanent d'actions grandioses, d'obstacles redoutables, de martyres et de violences faites à l'humanité. Elle "en rêvait la nuit, elle ne vivait plus que dans ce monde tragique et triomphant du prodige, au pays surnaturel de toutes les vertus, récompensées de toutes les joies". C'est que la foi chrétienne, au siècle d'Albert le Grand, ne s'embarrasse pas de litotes. Passée une première crise des images, et en attendant celle que constituera la Réforme, le peuple de Dieu veut des couleurs vives et des contrastes marqués. Non pas du merveilleux, comme on l'a souvent dit, mais du surnaturel. Et des images qui, comme celles des vitraux, laissent passer la lumière. Avouons-le : Jacques de Voragine a quelquefois tendance à adopter les canons grossiers de la littérature populaire. Et on se demande quelquefois si cette longue suite de saints "céphalophores" (ceux qui ont retrouvé leur tête après avoir été décapités), de rois thaumaturges, de princesses martyrisées, de jeunes filles jetées en pâture aux lions, de soldats percés de flèches, de démons perfides et d'archanges valeureux n'aurait pas mieux sa place dans la littérature et le cinéma d'épouvante dont notre siècle est friand.

 

Mais La Légende dorée est ainsi faite. Ne pas le comprendre, c'est passer à côté de l'esprit de l'œuvre, qui celui de la chrétienté. Cette chrétienté qu'on s'obstine à envisager d'un point de vue politique quand il faudrait la regarder comme un songe. Le rêve éveillé d'une Europe conçue comme une vaste cathédrale par des hommes et des femmes qui attendaient que la volonté de Dieu soit faite sicut in coelo et in terra, sur la terre comme au ciel. Un peuple chrétien encadré par des clercs plus soucieux de rationalité qu'on ne l'a dit, sans cesse en guerre contre les superstitions, le miraculeux et le magique. L'idéal d'un ordre temporel chrétien n'aurait pas eu de sens s'il n'avait été sans cesse informé par la mystérieuse et profonde charité du Christ dont témoignent précisément les vies de saints racontées par Voragine.

 

Le souhait du frère prêcheur, c'est de prendre la suite de ses héros pour construire un monde nourri par la révélation évangélique. A ses contemporains, il apprend à lire sans cesse le miracle de l'Incarnation. C'est qu'il y a d'émouvant dans sa foi belle et dure. Et qui continue de frapper celui qui croit au Ciel comme celui qui n'y croit pas. Loin, très loin du pessimisme des religions orientales et de leur négation du monde extérieur, Jacques de Voragine s'émerveille du mystère de chaque chose créée, aimant et chérissant cette terre pour elle-même, même lorsqu'elle prend les apparences d'une vallée de larmes. Voilà pourquoi il n'y a rien de légendaire, au sens moderne cette fois-ci, dans ce que met en scène son livre. Bien au contraire. Tout est vrai, au sens d'une vérité profonde capable de traverser les apparences. Et le plus vrai de tout, chez lui, c'est la mesure du temps chrétien au rythme duquel s'ordonnent ses vies de saints : celle du calendrier liturgique, capable d'inscrire le temps cyclique d'une année pleine dans le temps linéaire de l'histoire du salut, comme le rappelle Jacques Le Goff dans sa préface. Cette inscription d'un temps court dans le temps long se prolongeait d'ailleurs avec la messe. Pour le comprendre, on lira Le Sens spirituel de la liturgie de Guillaume Durand, évêque de Mende et contemporain presque exact de Jacques de Voragine. Un livre majeur pour comprendre la signification mystique de l'Office divin, drame sacré renouvelé chaque matin par le prêtre à l'autel. Un autre fleuron du beau XIIIe siècle.

 
La Légende dorée, de Jacques de Voragine, Préface de Jacques Le Goff, Edition d'Alain Boureau, Gallimard/Bibliothèque de la Pléiade, 1664 p.
Le Sens spirituel de la liturgie, de Guillaume Durand, Présentation de Claude Barthe, Préfacé et traduit du latin par Dominique Millet-Gérard, Ad Solem, 530 p.    haut
 
Un athlète de Sidon vainqueur en Grèce il y a 2.400 ans
 
paru dans l'Orient-le Jour le 24 juillet 2004

L’ambassadeur de Grèce au Liban, M Nikolaos Vamvounakis, a donné une réception au Grand Sérail sous le patronage du Premier ministre, M. Rafic Hariri, pour célébrer l’ouverture des Jeux olympiques d’Athènes de l’an 2004 et saluer le départ de la délégation olympique libanaise. Il y a 2.400 ans, un athlète de Sidon, Diotime, fils de Dionysos, s’est rendu en Grèce et fut proclamé vainqueur dans une course de chars. L'historienne Nina Jidéjian explique qu’au milieu du XIXe siècle, un grand bloc de marbre est mis à jour dans un jardin de Sidon par Ernest Renan qui a publié ces faits dans la revue Mission de Phénicie en 1864. La statue n’a pas été retrouvée mais l’inscription en lettres grecques commémore la victoire de Diotime : "La ville de Sidon célèbre des fêtes en ton honneur, car toute la Grèce retentit de ce cri : 'Ce n’est pas seulement par tes galères aux flancs recourbés que tu excelles, tu remportes aussi des victoires avec les chars attelés'."    haut

 
Eline Briant, speakerine du Hezbollah
Son père est breton, sa mère allemande, et tous deux sont athées. Il y a deux ans, Eline, étudiante lyonnaise,s'est convertie à l'islam. A 21  ans, elle présente le journal en français d'Al-Manar, la télévision du parti chiite libanais
 
par JOSE-ALAIN FRALON, publié dans le Monde du 17 septembre 2004

Elle semble heureuse, Eline. Et elle le dit. Avec un rien de mysticisme : "Je me sens accomplie." Ou, plus prosaïquement, avec les mots d'une jeune fille de 21 ans : "Je suis bien dans mes baskets." Elle porte un long manteau et un voile gris, serré autour d'un visage très pâle, qui n'a pas dû beaucoup profiter du soleil des plages de Beyrouth. Le sourire est omniprésent et éclate souvent en une cascade de rires. Oui, elle semble heureuse, comme une enfant en train de jouer un bon tour au monde entier. Ce n'est pas banal de se retrouver à son âge présentatrice à Al-Manar, la télévision du Hezbollah libanais, quand on a grandi dans la région lyonnaise entre un père technicien supérieur, d'origine bretonne, et une mère d'origine allemande, athées tous les deux ! D'autant qu'Al-Manar va être ces prochaines semaines sous les feux de l'actualité française : le Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA) devrait décider si la chaîne peut continuer à être diffusée en France. Le CSA avait en effet jugé "intolérable" par son antisémitisme un feuilleton de trente épisodes, produit par les Syriens et diffusé sur Al-Manar lors du dernier ramadan (octobre-novembre 2003). Fin août, les dirigeants de la chaîne, plaidant leur cause devant le Conseil d'Etat, avaient reconnu "le caractère inadmissible" du feuilleton incriminé, qui, selon eux, avait été mis sur l'antenne "par erreur". Le CSA avait aussi dénoncé une ligne éditoriale valorisant les actes terroristes.

 

Mélange détonant de sérieux et de fanatisme, de langue de bois et d'ouverture, Al-Manar est aujourd'hui regardée par près de 20 % des Libanais. Sa diffusion ne cesse d'augmenter dans le monde arabe. Entre un jeu télévisé, dont le vainqueur peut (virtuellement) entrer à Jérusalem, des sketchs montrant des enfants enterrant un drapeau israélien, ou des talk-shows de haute qualité, la chaîne diffuse aussi des images d'attentats suicides en Israël ou des clips, montés à partir d'images d'archives ou d'actualité, qui contribuent au martyrologe palestinien. Eline nous reçoit au siège d'Al-Manar, un ensemble moderne dans la banlieue de Beyrouth, qui tranche avec la pauvreté du quartier. De nombreux balcons sont entièrement recouverts de grandes couvertures grises, pour empêcher, religion oblige, tout regard de pénétrer dans les appartements. Ici, c'est le fief du Hezbollah (le parti de Dieu), dont dépend Al-Manar. Ce mouvement, au départ une simple milice née durant l'occupation israélienne du Liban dans les années 1982 et suivantes, a pris, en 1992, un tournant décisif en se transformant en un parti avec pignon sur rue. Chiite pro-iranien, soutenu par les Syriens, le Hezbollah, s'il a encore une branche militaire active, mène parallèlement une intense activité politique et surtout caritative. La multiplication de ses organisations sportives, éducatives, sanitaires, explique en partie sa popularité et notamment sa victoire écrasante aux dernières élections municipales libanaises.

 

Créée en octobre 2002, lors du sommet de la francophonie, la section française d'Al-Manar semble être le domaine des femmes. Elles s'y expriment toutes dans un français parfait. Après avoir salué Eline d'un signe de tête - pas question de lui serrer la main -, l'entretien peut commencer. Pourquoi, dès les premiers mots, en dépit du sourire communicatif, se sent-on envahi par un étrange malaise ? Comme si une erreur de distribution s'était glissée quelque part. A moins que ce ne soit la présence ininterrompue d'une de ses consœurs à côté de la jeune Française. Eline, en effet, ne reste jamais seule face aux confrères de passage. Ce jour-là, comme dans les films policiers, une "méchante" et une "gentille" se relaieront à ses côtés. La "méchante", voilée de noir, au regard peu amène, se contentera de lui rappeler que l'entretien ne devra pas se prolonger après une certaine heure. La "gentille", Leïla, une Libanaise diplômée en journalisme, qui a passé plusieurs années en France, fera, elle, preuve d'une dialectique à toute épreuve et d'une solide formation idéologique.

 

Eline raconte son histoire. La rencontre de son père, un technicien d'origine bretonne, avec sa mère, une Allemande, éducatrice spécialisée, venue de Hambourg. Eline naît près de Lyon et poursuit, dans un petit village, une scolarité apparemment sans histoire. "Depuis mes onze ans, je m'intéresse à la religion. C'est à cet âge que j'ai demandé à mes parents s'ils pouvaient m'inscrire au catéchisme parce que je voulais un peu connaître la religion catholique. Ils m'ont dit qu'ils préféraient que j'attende d'avoir mes dix-huit ans pour que je sois plus sûre de mon choix." Plus tard, elle découvrira le bouddhisme : "Tout ce qui était un peu Inde, etc., m'avait bien intéressée, sans vraiment m'y mettre mais je lisais un peu de choses dessus." Elle lit aussi des passages de la Bible. "Je trouvais que cela ne correspondait pas exactement à ma vision du monde. Je trouvais que c'était comme une histoire que l'on racontait, ce n'était pas clair." Elle entre au lycée et quitte alors son village pour une plus grande agglomération. Là, elle côtoie des élèves maghrébins, qui l'initient à leur culture et à leur religion. "Ces rencontres ont changé l'image que je me faisais d'eux. Je les voyais sortir du ramadan avec les taches sur leurs mains, cela me choquait. Une nourriture qui n'était pas comme la mienne, pas la même couleur de peau, j'en avais même un peu peur."

 

En terminale, elle se lie d'amitié avec une lycéenne marocaine - "Elle, c'était chaud avec le prof de philo, avec qui elle se disputait à propos de l'existence de Dieu !" - qui lui offre un petit Coran. Sa conversion date-t-elle de cette époque ? "Non, cela m'a pris beaucoup de temps. J'étais bien profondément athée. Je n'ai pas lu le Coran tout de suite. Je me disais : "Tiens, j'ai quelque chose de différent dans ma poche." J'ai commencé à le lire à la fin de ma terminale." Elle est rapidement conquise. "Dans la Bible, dit-elle en cherchant ses mots, il n'y avait pas - comment dire ? - de conseils personnels pour s'améliorer. En lisant le Coran, il y a vraiment toi, la société et le monde." A cette époque, en 2000, elle rencontre Ali, un étudiant en informatique, libanais, qui va devenir son mari. "On a beaucoup discuté religion. Il m'a aussi beaucoup aidée à avoir une autre culture. Différente de celle des Algériens ou des Marocains."

 

Eline, qui a commencé un BTS de tourisme, se convertit en 2002. Elle continue à vivre à Lyon. Elle ne se voile pas tout de suite. "Je ne me sentais pas différente, je me sentais accomplie. Je restais la même Eline mais avec un Dieu qui existe." Beaucoup de ses amis s'éloignent d'elle. "Nous n'avions plus vraiment les mêmes idées." Les relations avec ses parents se durcissent. "Déjà, eux, ils ne sont pas croyants. Alors, me voir adopter la religion musulmane, qui est tellement caricaturée par les médias ! Ils se sont dit "Mon Dieu !"" Eline se reprend en riant : "Ils m'ont dit : "Comment cela se fait que tu es devenue musulmane alors que c'est une religion sauvage, dure avec les femmes, tu vas être malheureuse, tu ne seras plus épanouie. On n'a pas envie que tu t'éteignes, réfléchis !" Ils n'ont pas vu que moi j'étais contente comme cela." La dispute dure sept mois. "On ne s'est vu que deux ou trois fois. Ils me culpabilisaient, et mon mari en même temps."

 

Début 2004, Eline et Ali, leurs diplômes en poche, décident de s'installer à Beyrouth. "Je voulais voyager, voir du pays, d'autres cultures." Au départ, elle souhaite être professeur de français. Quand elle apprend qu'Al-Manar lance un journal en français et que la chaîne cherche des présentatrices, elle tente sa chance. Jugeant qu'elle "passe" bien à la télévision, les dirigeants de la chaîne l'engagent. Ceux-ci ont sans doute pris aussi en compte sa nationalité française, et sa personnalité. Une "image" bien rassurante au moment où la chaîne est en bisbille avec Paris. "Je ne suis pas entrée à Al-Manar pour la politique, précise-t-elle, mais en pensant à mes parents, parce que je voulais leur montrer qu'une femme musulmane pouvait avoir des responsabilités, que ce n'est pas une fille qui va être soumise, qui va être tapée." Ses parents, qui avaient peur de la voir partir au Liban, pour eux une terre dangereuse, sont "à moitié rassurés" de savoir que leur fille travaille. Eline revient encore sur ses parents. "La religion exige que les enfants ne délaissent jamais leurs parents. Et cela, c'est clair. Même si ce n'est pas facile, même si à chaque fois ils sont contre moi, qu'on finit toujours par s'engueuler, mes parents je les aime et ils resteront mes parents. Même si je suis musulmane et qu'ils considèrent que je suis sur la mauvaise voie."

 

A d'autres, elle parlera de "mission". Al-Manar est malgré tout une chaîne très engagée ? "Je ne suis pas ici parce que je suis engagée, je suis ici parce que le journalisme m'intéresse, surtout dans une chaîne diffusant sur la France. Sachant que je suis française et vraiment française, j'ai envie de m'investir ici pour faire passer des messages à la France. Al-Manar, pour moi, c'est un vrai journal. Bien sûr, la chaîne a une certaine idéologie, comme toutes les autres, mais c'est une belle idéologie, une chaîne véridique." Pense-t-elle vraiment, comme elle l'avait dit précédemment, que les médias français sont tous pro-israéliens ? "Je vous donne un superbe exemple : les journaux de 20 heures, quand il y a une attaque palestinienne dans un bus, cela fera le premier titre ; mais, quand il s'agit d'attaques israéliennes, ce sera renvoyé à la fin des journaux." Le Hezbollah ? "On peut travailler à Al-Manar sans faire partie du Hezbollah, qui est d'abord un parti de résistance", dit-elle. Et là commence la récitation de la leçon...

 

Résistance à quoi ? Elle bafouille un peu. "Le Liban a encore des terres sous occupation israélienne, donc il faut aider à ce qu'Israël les lui rende." Elle ne sera pas non plus très loquace sur le chiisme. "L'islam chiite, c'est d'abord l'islam. Moi je crois à l'imamat." La loi française sur le voile ? "C'est une atteinte à la liberté, au droit à la différence, contraire à la devise de la République. C'est dommage, car j'aime beaucoup la France. Cette histoire me blesse en tant que Française", confie Eline, qui a commencé à apprendre l'arabe. Elle poursuit : "La femme a une place très haute dans la religion, il faut lire le Coran dans son ensemble et non se contenter de quelques passages. L'image de la femme véhiculée par l'Occident est dévalorisante. On les voit de plus en plus dénudées." Au fil de la conversation, on évoque la représentation du corps humain dans l'art.

 

On la quitte. A minuit, la revoilà sur le petit écran. Foulard vert sur une blouse grise, elle paraît un peu tendue. En dépit de quelques difficultés avec le prompteur, elle ne s'en sort pas si mal. Elle se contente de "lancer" les sujets. Le journal sera essentiellement consacré au conflit du Proche-Orient. Attaque israélienne en Palestine, "unanimité" de la classe politique israélienne, déclarations du ministre israélien de la défense, reportage en Cisjordanie. Passage par Bagdad, où "deux Irakiens sont tombés en martyrs", un rapide commentaire, un peu gêné aux entournures, sur le Darfour, un reportage sur les inondations en Chine, et le journal se termine sur la guérilla antiaméricaine en Colombie. C'est fini. "Merci d'être resté avec nous. Salam aleikoum [La paix soit sur vous]", conclut Eline. Dernier sourire. Et dernière impression d'une toute jeune fille emportée dans une aventure dont elle ne saisit pas forcément tous les enjeux.    haut

 
Les placements arabes au Liban en hausse continue
Le tourisme en tête des projets d’investissements présentés à Idal
 
par LILIANE MOKBEL, publié dans l'Orient-le Jour le 8 juillet 2004

Le tourisme : beaucoup de choses ont été dites lors des ateliers de travail spécialisés organisés hier par le Rassemblement des chefs d’entreprise libanais. Ce n’est ni vraiment noir ni vraiment blanc. La situation peut et doit s’améliorer. Mais le potentiel d’exploitation de cette industrie existe réellement. Le montant des investissements arabes dans ce secteur est un indicateur clair. Depuis quelques années, les placements des Arabes enregistrent une hausse continue. Ils ont confiance dans l’avenir du pays du Cèdre et croient surtout à un retour sur investissement satisfaisant. Le ministre du Tourisme, Ali Abdallah, et le président d’Idal, Samih el-Barbir, étaient bien là pour le confirmer. Le président de l’IAA, Jean-Claude Boulos, aussi. Lui, c’était pour mettre les points manquants à certains "i". L’objectif du séminaire du RDCL présidé par Armand Pharès était principalement de débattre de la possibilité de créer au Liban un tourisme, non pas saisonnier, mais "un tourisme en continu pendant 365 jours cette année et pendant 366 jours dans deux ans". Le ministre Ali Abdallah, qui a reconnu que le secteur public est lent dans l’exécution de ses promesses, a cependant insisté sur la viabilité de l’industrie du tourisme dans un pays où les créneaux touristiques sont extrêmement diversifiés. Il a été jusqu’à dire que même les régions arides, donnant l’exemple de la région qui s’étend de Ras Ballbeck au Hermel, ont un potentiel touristique, celui d’un tourisme du désert.

Ali Abdallah s’est félicité de l’association du secteur privé aux efforts déployés par son département. Lors d’une rencontre en tête à tête avec le président de la République, Emile Lahoud, il a affirmé qu’il est prêt à renoncer à une partie des deniers publics affectés à son département à condition que l’Etat libanais lève les restrictions sur l’obtention par les étrangers des visas d’entrée. Si l’industrie du tourisme au Liban a profité des conséquences des attentats du 11 septembre, des maladies qui sévissent en Asie et du cycle de violence dans la région du Proche-Orient, il n’en demeure pas moins, a souligné Ali Abdallah, que le secteur touristique dans notre pays est prometteur. L’investisseur arabe, qui a placé 158 millions de dollars pour l’édification de l’hôtel Le Royal à Dbayé, l’a fait en connaissance de cause. Tout comme les promoteurs du projet Sannine Zenith. Selon lui, à l’heure actuelle, il n’y a vraiment que Beyrouth qui représente une ville touristique dans le pays. "Mais les données montrent que tous les espoirs sont permis pour le reste des régions. L’objectif des quatre millions de touristes par an n’est pas impossible à atteindre" , a-t-il dit.

Le complexe de Dubaï 


On n’a rien à envier à Dubaï. Il faut en finir avec le complexe de cet émirat. Le Liban bénéficie d’avantages compétitifs uniques dans la région. Tel est l’avis de Samih el-Barbir, président d’Idal (Investment Development Authority of Lebanon). Pragmatique, il a du coup parlé chiffres pour montrer l’intérêt que portent les Arabes au Liban au niveau de leurs placements. C’est que M. Barbir est bien mieux placé que d’autres pour dresser un tableau de la progression de leurs investissements. Sur le plan des investissements panarabes, le Liban vient en première place avec un montant d’investissements de 850 millions de dollars pour 2003. Il est suivi par le Maroc avec 672,1 millions de dollars, les Emirats arabes unis avec 650,2 millions de dollars et l’Arabie saoudite avec 562,2 millions de dollars. Ces investissements ont été, selon le président d’Idal, de 80 % dans le secteur des services, de 13 % dans celui de l’industrie et de 7 % dans l’agriculture.

Sur un plan plus général, Samih el-Barbir, citant Moody’s Investors Service, a avancé des pourcentages on ne peut plus encourageants concernant les investissements directs des étrangers rapportés au PIB. En 2002, la proportion était de 1,7% , en 2003 de 3,3 % et en 2004 de 4,2 %. Au sujet des demandes présentées à Idal par des investisseurs arabes souhaitant bénéficier du panier des incitations fiscales, il a révélé que 40 % des demandes portaient sur des projets touristiques, 20 % sur des projets commerciaux, 15 % sur des projets industriels, 15 % sur des projets agroalimentaires et 10 % sur des projets technologiques. Le président d’Idal devra présenter au Conseil des ministres d’ici à la fin de l’année un projet de loi par lequel il proposera un amendement des critères qui permettent à un investisseur de bénéficier du panier des incitations fiscales. A la lumière de la période de test qui aurait duré deux ans, à dater de la promulgation de la loi sur les investissement, une baisse du seuil du coût du projet touristiques serait une priorité. Le montant minimal aujourd’hui est de 10 millions de dollars, rappelle-t-on.

Information et publicité 

Nous n’avons pas de pétrole, mais nous avons un climat, un littoral, des montagnes, une histoire, une tradition, des vestiges, et une densité importante de sites touristiques au kilomètre carré. Encore faut-il que le monde en soit informé !, s’est exclamé Jean-Claude Boulos, président de l’International Advertising Association. "On veut que le monde sache ce que nous avons et ce que nous savons", a-t-il dit, insistant sur l’importance "d’une stratégie de campagnes publicitaires et d’information complémentaires sur une durée d’au moins cinq ans". Le souhait de Jean-Claude Boulos : attirer au Liban tout au long de l’année des touristes, non seulement des pays arabes, mais du Japon, de la Malaisie, de la Corée, de la Suède et de la Russie. Il a déploré les campagnes publicitaires irrégulières et ponctuelles. Le président de l’IAA s’est penché sur un des slogans de la campagne promotionnelle de Dubaï qui dit : "Il faut normalement plusieurs générations pour construire une ville de renommée mondiale. Nous l’avons fait en moins d’une". M. Boulos a fait remarquer dans ce sillage que le Liban a une histoire qui remonte à plus de 4.000 ans. "Il faut braquer les projecteurs sur le tourisme au Liban parce que, avec la pub, le tourisme prospère. Et sans la pub, le Liban sera oublié", a-t-il conclu.
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Michael Moore entre en campagne
Son brûlot anti-Bush est sorti vendredi aux Etats-Unis, à quatre mois de la présidentielle
 
par FABRICE ROUSSELOT, publié dans Libération le 26 juin 2004

Costume bleu et cravate rose, Jim Hofheimer est venu en courant se placer dans la file d'attente qui s'allonge autour du cinéma. "Je suis banquier à Chicago, en voyage d'affaires à New York juste pour la journée, explique-t-il. Mais j'ai pris quelques heures pour voir le film de Michael Moore. Je hais Bush, je ne le supporte pas. Il faut que tout le monde vienne voir ce documentaire." Jeudi, 17 heures, la salle est comble au Loew's Village Theater, le cinéma de l'East Village qui montre Fahrenheit 9/11 en avant-première depuis 48 heures. Mercredi, la salle a battu tous ses records de recette pour une première journée : 49.000 dollars de billets vendus (40.300 euros) au total en une douzaine de projections. Mieux que Men in Black en 1997. En quelques jours, le pamphlet sur celluloïd de Michael Moore, sorti vendredi dans 868 salles aux Etats-Unis, est devenu l'événement politique du pays. Habitué à la polémique, le cinéaste de Flint, Michigan, n'a jamais suscité autant de passion que pour ce film de 116 minutes qui dresse le portrait d'un Président "vendu" aux grandes compagnies pétrolières, dont la famille a longtemps fait des affaires avec les proches de Ben Laden et qui a "menti" sur les raisons de la guerre en Irak.

Plateaux de télé

Toute la semaine, le réalisateur a été l'invité des plateaux de télévision, tandis que la plupart des journaux saluaient le "phénomène Moore". Même le critique de cinéma du site web de la très conservatrice chaîne de télévision Fox News a loué un documentaire "que les membres de tous les partis politiques devraient voir sans tarder". Mais, à quatre mois d'un scrutin présidentiel que les experts annoncent serré, la véritable question qui se pose à Washington et ailleurs est celle que le quotidien USA Today a choisi de mettre en une : "Fahrenheit 9/11 va-t-il changer les élections ?" Le cinéaste a, lui, répété à qui voulait l'entendre qu'il espérait contribuer à la défaite de l'occupant de la Maison Blanche. Et, ironie du sort, tandis que Moore expose peut-être les images les plus crues du conflit en Irak jamais vues aux Etats-Unis, un sondage publié vendredi par USA Today montre que, pour la première fois, une majorité d'Américains (54 %) estime que c'était une erreur d'envoyer des troupes à Bagdad. "Plus que le film lui-même, c'est le débat qu'il génère sur l'Irak et sur Bush qui peut avoir une influence sur la course à la Maison Blanche, estime Robert Shapiro, expert politique à Columbia University. L'une des interrogations est de savoir notamment si beaucoup d'électeurs indécis iront le voir."

Dans l'East Village, parmi la foule qui se presse au Loew's Theater, entourée par un groupe de démocrates recrutant des volontaires pour la campagne de leur candidat, John Kerry, difficile de trouver quelqu'un qui n'a pas déjà une idée bien précise sur le Président. "Moi, je ne sais pas encore pour qui je vais voter en novembre, dit John, un électricien de 41 ans. Je suis là pour voir si ce film m'apprend des choses nouvelles. Je sais que Moore a des visées politiques, mais je sais aussi qu'il détaille certains faits qui méritent d'être connus."

Recours

Jusque-là, le cinéaste a su pleinement profiter de la controverse entourant son film depuis sa palme d'or cannoise. Jeudi, il s'est rendu au Congrès à Washington. En compagnie de plusieurs élus démocrates, il y a dénoncé les tentatives d'un groupe conservateur, Citizens United, pour le "censurer". Cette association a en effet déposé un recours devant la Commission électorale demandant l'interdiction de la publicité radio et télé pour Fahrenheit 9/11 après le 30 juillet, arguant que la promotion du documentaire s'apparentait à un spot publicitaire en faveur d'un candidat. "Comment pourrais-je ne pas faire de la publicité pour mon film ?, s'est indigné Moore. De surcroît, je n'ai jamais soutenu publiquement John Kerry." Face à tout ce brouhaha, la Maison Blanche est plutôt embarrassée. En mai, le directeur de communications de Bush, Dan Bartlett, avait estimé que "la plupart des éléments de ce documentaire sont totalement faux". Jeudi, son directeur de campagne, Ken Mehlman, a lancé que le Président ne "répond pas à des subordonnés de John Kerry".

La polémique ne s'arrêtera pas de sitôt. La semaine prochaine, deux Américains se présentant comme des "patriotes sans connotation politique" publient un livre dont le seul objet est de montrer que Moore "déteste l'Amérique et déforme la réalité". Interviewé vendredi sur CNN, le cinéaste a souligné qu'il n'en avait pas fini avec ses croisades. Après Bush, il a révélé qu'il allait "s'attaquer à l'industrie pharmaceutique" dans son prochain long métrage.    haut

  

 
 
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