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PRESSE  RJLIBAN  N°103 - sélection de l'été 2004 (1)  

                                     

 

Etrange politique au Moyen-Orient - Comment servir son ennemi 

Les actions de Saddam Hussein, jadis, du Hamas ou de Moqtada Sadr ont produit des effets contraires aux buts recherchés

 

par HOUCHANG HASSAN-YARI et ABDELKERIM OUSMAN, publié dans le Devoir le 14 septembre 2004

Les auteurs sont (resp.) Professeur et directeur, et Professeur, Département de science politique et d'économique, Collège militaire royal du Canada, Kingston

La politique au Moyen-Orient défie l'entendement politique. On dirait qu'elle s'exerce sans conscience stratégique parce que souvent elle produit des effets contraires aux buts escomptés par les acteurs. Ces derniers, qu'ils soient des oppresseurs ou des opprimés, compromettent toujours leurs intérêts nationaux en déployant tout ce qu'ils ont comme pouvoir d'action pour que leurs ennemis triomphent à leurs dépens. Saddam Hussein, le Hamas, Moqtada Sadr et les ultra-conservateurs en Iran sont les champions de ce jeu bizarre. Saddam Hussein a été le grand maître de ce jeu qui a raffermi la mainmise des Etats-Unis au Moyen-Orient. En effet, le 12 février 1979, la révolution islamique en Iran mit fin à la présence américaine dans ce pays. Les secousses de cette révolution déstabilisèrent la domination américaine sur le "monde" musulman, du Maghreb à l'Indonésie. Cette instabilité post-révolutionnaire et l'excès de rhétorique de certains dirigeants de Téhéran (étrangers à l'art de la diplomatie et dépourvus de toute expérience étatique) ont eu pour conséquence d'inviter Saddam Hussein à faire une guerre de procuration au profit des Etats-Unis. Du coup, ces derniers prirent revanche sur l'Iran, pays "non musulman" selon la rhétorique guerrière sunnite et sûrement "non arabe" de par ses origines historiques.

Le résultat fut une guerre de huit ans (1980-1988) causant d'énormes dommages humains (plus d'un million de morts et de blessés) et matériels (des milliards de dollars en dépenses militaires). Le fait le plus marquant, pendant et après cette guerre, fut toutefois la réhabilitation des Etats-Unis dans la région. En effet, se sentant menacés par la révolution islamique et un éventuel débordement de cette guerre, les petites monarchies arabes du Golfe persique se mirent à l'abri sous le parapluie militaire de Washington. Motivés par les intérêts claniques et les impératifs de sécurité, ces Etats mirent à la disposition de la machine militaire américaine leurs coffres, ports et aéroports. Les Etats-Unis n'ont pas seulement regagné leur influence perdue avec la révolution iranienne, leur industrie militaire et aéronautique s'est aussi enrichie, non seulement des commandes iraniennes et irakiennes (les Américains vendaient des armes aux deux belligérants), mais aussi des commandes en armements des émirats du Golfe.

Cadeau aux Etats-Unis

L'invasion du Koweït est le deuxième cadeau que Saddam Hussein a offert aux Etats-Unis. Cette invasion va consolider davantage la domination américaine dans la région. Le 2 août 1990, à peine sortie de huit ans de guerre particulièrement sanglante, l'armée irakienne s'est lancée dans une autre aventure militaire sous le prétexte de réparer une injustice historique, avec l'objectif d'enlever au Koweït son statut d'Etat souverain et le réduire à une province irakienne. Comme on le sait, le résultat fut le contraire de ce qui a été escompté par Saddam Hussein : les troupes de ce dernier subirent une défaite désastreuse qui a mis depuis lors l'Irak à genou. Après cette mésaventure de l'armée irakienne, les Etats-Unis devinrent incontestablement la puissance hégémonique de la région, ce qui renforce leur hégémonie planétaire au moment où l'Union soviétique comptait ses derniers jours. En conséquence, les petites monarchies arabes s'attachent davantage à la puissance américaine en abritant des milliers soldats et des équipements américains sur leur sol, dont une grande partie servira à l'invasion de l'Irak par les Etats-Unis en 2003. Cette invasion mettra fin au règne de Saddam Hussein, qui s'est avéré n'être qu'un bluffeur.

Si George Bush père n'a pas eu le temps de réaliser son "nouvel ordre" mondial après la défaite de Saddam Hussein en 1991, son fils, le "président de guerre" et ses amis néo-conservateurs, pour qui le 11 septembre 2001 n'a été qu'un prétexte d'expansion du pouvoir américain, réaliseront leur rêve d'empire, en renforçant leur victoire sur les talibans par une autre victoire sur ce qui reste de l'armée de Saddam Hussein. Finalement, contrairement à ses prétentions, Saddam Hussein n'était ni Salah ed-Din (Saladin), illustre souverain et champion de la cause arabo-musulmane du Moyen âge, ni un socialiste anti-américain, mais un fidèle serviteur inconscient des intentions expansionnistes des Etats-Unis au Moyen-Orient. Il se révéla par la suite que sa prétendue puissante garde républicaine n'était qu'une armée de carnaval devant la puissance de feu des forces américaines.

Des bénéfices pour Sharon

En Palestine, l'objectif initial du Hamas (le Mouvement de la résistance islamique) est de remplacer Israël par un Etat islamique palestinien. Mais si l'on y pense, on se rend compte que ce mouvement rend le même service à Israël que Saddam Hussein aux Etats-Unis. La stratégie du Hamas a son équivalent chez les faucons du Likoud; les deux justifient mutuellement leur existence et leurs actes odieux. Tout ce qu'ils ont fait depuis 1993, c'est de torpiller les accords de septembre 1993 entre l'Etat d'Israël et l'OLP, accords destinés à conduire à une paix entre Israël et la Palestine. Cependant moins médiatisées, très peu stigmatisées, les attaques d'organisations terroristes israéliennes à l'endroit des Palestiniens provoquent moins d'indignation que celles des organisations palestiniennes. Depuis que le Hamas a augmenté le nombre de ses attaques suicide contre les Israéliens non armés, les gouvernements successifs de Tel Aviv ont eu la tâche facile d'annexer plus des terres palestiniennes. Hostile à toute "concession" territoriale, le gouvernement d'Ariel Sharon trouve des alliés inespérés : le Hamas qui mène son projet irréaliste de libérer "toute la Palestine" et George Bush qui s'est engagé dans une guerre tout aussi irréaliste pour anéantir les terroristes. Ces derniers sont sans adresse, mais le président américain se croit capable de détruire leurs infrastructures.

Finalement, Sharon, hostile à toute paix avec les Palestiniens, est le seul bénéficiaire à la fois du terrorisme et des politiques antiterroristes américaines. Pendant que les Etats-Unis s'attirent la colère du monde musulman à cause de leur logique biscornue qui les a conduits à envahir l'Irak, et qu'ils suscitent la désapprobation de leurs alliés tout en mettant la sécurité de leurs citoyens en danger, le premier ministre israélien, lui, a réussi à détruire l'Autorité palestinienne (son objectif principal) qui, rappelons-le, était déjà moribonde, sclérosée et inefficace. De plus, Sharon gruge encore plus de territoire palestinien, faisant de ce qui reste de ce territoire une cage gigantesque en construisant son "mur de sécurité" pour anéantir davantage les aspirations légitimes du peuple palestinien à un Etat viable. Finalement, le parcours de ces aventures belliqueuses est parsemé de milliers de morts parmi les civils palestiniens et israéliens et jamais la paix entre ces deux peuples n'a été si loin.

Le Hamas, même s'il n'est pas le seul responsable de cette situation, en porte une grande responsabilité. Au lieu d'ajuster ses tactiques de lutte contre l'armée d'occupation, il ne semble pas réaliser l'étendue et la profondeur des changements survenus sur la scène internationale depuis le 11 septembre. Sa stratégie est aussi inconsciente que celle du Parti Baas irakien qui a prétendu vaincre l'impérialisme américain en se fichant éperdument de ses obligations de désarmement à l'endroit de l'Organisation des Nations unies, attitude qui a servi de prétexte à l'invasion américaine de l'Irak. Les Palestiniens pourraient vaincre l'armée israélienne sans recourir au terrorisme et même en s'y opposant ; et ce, en tenant compte de l'expérience de la première Intifada qui a conduit au processus inachevé d'Oslo. Mais le Hamas a voulu répéter l'exploit du Hezbollah qui a forcé le départ du Tsahal hors du Sud-Liban. Malheureusement pour le Hamas et pour tous les Palestiniens et Israéliens d'ailleurs, dans ce cas on peut dire qu'une fois n'est pas coutume. On dirait que l'expérience du passé n'a aucun effet sur les attitudes des politiques au Proche-Orient.

Moqtada Sadr, le nouveau venu sur la scène politique irakienne, se révolte contre l'occupant américain et le gouvernement irakien désigné par Washington, et ce, au moment même où tout le monde voyait l'échec de l'occupation américaine et où des voix à l'échelle internationale s'élevaient pour demander des comptes à Bush concernant les actes de torture perpétrés par les forces armées de la coalition sur les détenus de la prison d'Abu Gharib. Mais l'insurrection de Najaf orchestrée par Sadr oriente les médias et l'opinion publique vers l'aspect confessionnel de la nouvelle dynamique du pouvoir en Irak, qui dresse les Irakiens les uns contre les autres. Ainsi, en raison de ses actes irréfléchis, M. Sadr a renforcé les circonstances favorables pour la reconstruction de la Garde républicaine (désormais appelée la Garde nationale) et une version remaniée du sinistre Mokhaberat, le service de renseignements du régime déchu. La Garde nationale a fait son apparition publique à l'occasion du siège de Najaf. M. Sadr a aussi réussi à associer, au moins en partie, les chiites au terrorisme, affaiblissant ainsi la position de la majorité des Irakiens dans le jeu politique de leur pays. Enfin, l'atrocité indescriptible contre les ressortissants étrangers en Irak au nom de l'Islam ne fait que renforcer les adeptes de l'idéologie du choc des civilisations dont la survie politique dépend de la multiplication de telles prises d'otages.    haut

 
Gabriel Murr : "Il faut recouvrer à tout prix la dignité du Liban"

La MTV ne sera rouverte qu’avec le retour de l’Etat de droit, indique l’ex-député

 

propos recueillis par MICHEL HAJJI GEORGIOU, publiés dans l'Orient-le Jour le 2 septembre 2004

Il y a bientôt deux ans et demi, en mai 2002, il était porté au Parlement par une coalition de l’ensemble des forces de l’opposition, après une élection partielle très disputée au Metn. Quelques mois après, il y a très exactement deux ans, le 4 septembre 2002, sa chaîne de télévision, la MTV, était fermée par une décision politico-judiciaire (près de 150 de ses 500 employés restent au chômage). Et, deux mois plus tard, le 4 novembre 2002, une décision du Conseil constitutionnel le destituait de son mandat de député. Autant d’étapes entrant selon lui "dans le cadre d’un coup d’Etat graduel contre les libertés publiques et la démocratie au Liban". Aujourd’hui, et malgré tous les revers qui lui ont été infligés, Gabriel Murr n’a rien perdu de sa détermination ou de son franc-parler, qui autrefois a irrité plus d’un responsable. Il affirme d’ailleurs faire partie du club très fermé de ceux qui n’ont pas le droit de s’exprimer sur les ondes des médias audiovisuels. Et il n’a en rien modifié ses convictions, malgré les rumeurs que certaines mauvaises langues répandent dans le pays.

 

"Lorsque je dis que le Liban vit une semaine noire, et que je ne passe que sur la New TV à l’issue de ma rencontre avec Mgr Audeh... Lorsque j’affirme que les convocations en Syrie me font honte, que je me demande tout haut si nous sommes dans un pays où la souveraineté a été annihilée... Quand je dis que nous, libanais, nous ne convoquons pas MM. Chareh et Khaddam pour élire le président syrien... Mon discours peut-il être plus clair ?" dit-il. C’est en des termes toujours aussi virulents que Gabriel Murr dresse un bilan des six dernières années, notamment au niveau des libertés publiques. Il évoque dans ce cadre la visite de la délégation de Kornet Chehwane à Baabda et les tentatives avortées d’aboutir à une réconciliation nationale générale. "La présidence de la République n’a-t-elle pas répondu en fermant la MTV ? Doit-on proroger l’esprit de vindicte qui a mené à la fermeture de la station ?" s’interroge-t-il. Avant de préciser que le sort de la MTV est lié au sort du Liban.

 

"Plus important est le danger d’annihilation de la démocratie auquel nous faisons face actuellement", déclare-t-il. Ce n’est pas normal que le quotidien syrien al-Saoura titre que “la Syrie est le plus grand électeur du Liban”. Il est honteux pour nous, Libanais, d’accepter cette prorogation. Il s’agit du comble de la décadence démocratique, une militarisation masquée par des procédés démocratiques. Et tout cela va à l’encontre du cours naturel des choses, au moment où Saddam Hussein a été évincé du pouvoir en Irak...", indique-t-il. Pour Gabriel Murr, la MTV a été fermée "non par une décision judiciaire, mais en raison de la haine que lui vouaient certains responsables". "Selon mes informations, c’est même l’ancien ministre de l’Intérieur (Michel Murr) qui a avoué avoir fabriqué de toutes pièces l’affaire de l’article 68, dit-il. C’est un triangle qui est à l’origine de la fermeture de la station, formé de la présidence de la République, du ministre de l’Intérieur (Elias Murr) et de l’ancien ministre de l’Intérieur, avec l’accord et la bénédiction de Damas", affirme M. Murr. Concernant la récente affaire al-Manar, l’ex-député déplore qu’il n’y ait pas eu une mobilisation similaire en faveur de la MTV, tout en prenant position pour la défense des libertés publiques quelles que soient les circonstances.

 

L’annihilation de la justice

 

Toujours dans l’optique de son bilan des libertés publiques, Gabriel Murr dresse le constat suivant : "Les six dernières années ont été marquées par le pouvoir des services sous le couvert de la démocratie et par la répression systématique des jeunes qui manifestaient pour les libertés publiques, les 7 et 9 août 2001. Par contre, ceux qui portaient des haches et des coutelas pouvaient protester en paix dans les rues sous la protection du ministre de l’Intérieur. Samir Geagea croupit toujours en prison. Pourtant, plusieurs chefs de milices sont au pouvoir. Mais la justice est inique, arbitraire au Liban. Ce régime a été celui de l’annihilation de la justice."

 

En ce qui concerne le projet d’amendement de l’article 49 et la prorogation du mandat Lahoud, M. Murr déclare : "On n’amende la Constitution qu’en cas de nécessité nationale. Que veut dire l’expression “relations stratégiques syro-libanaises” ? La convocation des responsables libanais à Damas comme s’ils étaient de vulgaires employés ? C’est un mohafez qu’on veut nous assigner ? La plupart des députés vont prendre leur décision et voter en fonction des desiderata de Damas. C’est la fin de la démocratie au Liban. Il existe un quasi-consensus libanais contre l’amendement constitutionnel, et au lieu d’en profiter pour édifier une nation, le pouvoir a préféré aller vers l’égoïsme et les relations très étroites avec Damas, ajoute-t-il. La MTV n’est plus importante dans ce contexte, à l’heure où l’on tente de fabriquer un pouvoir répressif fondé sur les SR, qui, par la menace, forcent les députés à opter pour la prorogation, comme cela a été le cas pour Elie Ferzli, Mohsen Dalloul, Nicolas Fattouche...". Gabriel Murr participera aujourd’hui au Congrès pour la défense de la République à l’Ordre de la presse. "Je serai présent pour toute initiative visant à rendre au Liban sa souveraineté et son indépendance. La dignité du pays est perdue, et il faut la retrouver à tout prix", ajoute-t-il. Avant de trancher : "Et la MTV ne sera rouverte qu’avec le retour de l’Etat de droit."    haut

 
Plaidoyer pour le christianisme arabe

 

par HENRI TINCQ, publié dans le Monde du 11 août 2004

Il n'y a pas de privilège du malheur. La comptabilité des victimes des conflits irakien et israélo-palestinien n'autorise pas de comparaison sur le sort, plus ou moins tragique, de telle ou telle communauté. La microcommunauté chrétienne d'Irak, agressée lors du premier dimanche d'août - des églises attaquées à Bagdad et à Mossoul, des morts et des blessés - n'a pas la palme du martyre. Mais on doit s'interroger sur le sort et l'exode de tous ces chrétiens d'Orient vers un Occident plus clément. Le phénomène ne date pas d'aujourd'hui. Mais le chaos irakien, la guerre israélo-palestinienne et l'onde de choc, dans toute la région, de la montée des extrémismes confessionnels alimentent plus que jamais une émigration préjudiciable à l'équilibre de la civilisation. La présence des chrétiens au Proche-Orient est, à cet égard, aussi indispensable que celle de l'islam en Europe. Le quart de la population chrétienne d'Irak, saignée - comme toutes les composantes religieuses et ethniques du pays - par la guerre, la dictature et l'embargo a fui depuis 1991, quand elle était encore près d'un million. Mais, dans un pays comme la Syrie, qui a donné sept papes et des empereurs romains, elle n'est plus qu'environ 10 % - 1.200.000 fidèles -, deux fois moins que dans les années 1950.

 

Présents dans ce berceau de la chrétienté depuis deux mille ans, de rites grec orthodoxe (la majorité) ou syriaque, les chrétiens syriens ont quitté leur région du Nord-Est (Djezireh), d'Alep et de Homs (l'ancienne Emèse). En "Terre sainte" (Jordanie, territoires palestiniens, Israël), les communautés chrétiennes se réduisent aussi comme peau de chagrin. A Jérusalem, où a commencé leur aventure, les chrétiens ne sont plus que quelques milliers contre 50.000 en 1948. D'autres hauts lieux de la Palestine chrétienne comme Beth Jala, Beth Saour, Bethléem, ou Nazareth en territoire israélien, les ont vus partir vers l'Amérique. Ils ne sont plus que 70.000 en Cisjordanie, 3.000 à Gaza, 120.000 dans l'Israël arabe.

 

S'il en reste 6 millions en Egypte, combien de coptes émigrés croise-t-on aussi en Amérique du Nord, en Australie, en Nouvelle-Zélande ? Combien de chrétiens libanais ont choisi de partir outre-Atlantique et en Europe, où les couvents maronites désormais les suivent (dans la région lyonnaise et en Belgique) ? Ceux qui sont restés, après les ravages de la guerre civile et de la crise économique, ne sont plus qu'un million et demi. Au total, le monde arabe comprend environ 12 millions de chrétiens. Des chrétiens qui sont chez eux au Proche-Orient, qui sont les fils de cette terre, en parlent la langue, en partagent les habitudes vestimentaires, culinaires, sont les héritiers d'une histoire très particulière, d'un patrimoine culturel, artistique, liturgique, théologique unique au monde. C'est à partir de cette terre que s'est faite, il y a deux mille ans, l'expansion de la nouvelle religion en Mésopotamie - l'Irak actuel, l'une des premières régions évangélisées, selon la tradition, par saint Thomas - en Syrie, en Turquie, en Arménie. C'est à Antioche (Antakya dans l'actuelle Turquie) que, pour la première fois, les croyants en Jésus et en ses disciples furent appelés "chrétiens". 

 

Des minorités fragilisées

 

On aurait tort d'oublier que cet Orient est la terre des premiers moines du désert (Egypte), des premiers grands théologiens - les Pères de l'Eglise, des sept conciles qui, du IVe au VIIe siècle, ont formulé à Nicée, Chalcédoine ou Ephèse, les fondements doctrinaux, le "symbole de la foi" (Credo), la double nature du Christ, à la fois "vrai Dieu et vrai homme", le dogme de la Trinité... Cette œuvre de maturation a laissé des traces dans la consternante division de ces Eglises d'Orient, soumises à une quinzaine de patriarcats, à une foisonnante diversité de langues et de rites. L'archaïsme de ces divisions, le rapport différent à l'identité arabe - plus fort chez les Grecs orthodoxes que chez les Libanais maronites ou les Assyro-Chaldéens d'Irak - ont fragilisé la situation de ces minorités historiquement ballottées par l'insécurité, l'instabilité politique, les crises à répétition, l'appétit des grandes puissances.

 

Plus qu'un pays, le Liban est un "message", avait lancé Jean Paul II à Beyrouth en 1995. Un "message" d'entente confessionnelle qui n'a pas résisté aux assauts de quinze ans de guerre civile, mais dont le Proche-Orient, depuis, a plus que jamais besoin. Un message de coexistence entre des majorités étatiques et des minorités religieuses qui est une condition de survie et le remède à l'amalgame entre le christianisme et l'Occident aux couleurs de l'Amérique, dont les chrétiens arabes sont aujourd'hui les victimes. Dans ces terres labourées par une histoire d'exodes et d'exils, de massacres et de conquêtes, personne n'oublie l'écrasante responsabilité du christianisme occidental (latin). Des épisodes comme les Croisades et le sac de Constantinople (il y a exactement 800 ans), comme l' "uniatisme" de Rome dans les territoires chrétiens orthodoxes - dont les Chaldéens d'Irak, nés en 1552, sont un fruit -, puis une certaine arrogance des missions catholiques et protestantes qui ont importé leur modèle de suprématie occidentale ont enflammé les imaginaires collectifs et fait naître des idéologies d'exclusion mutuelle qui n'ont pas épuisé leurs effets et dont les minorités chrétiennes d'Orient ont toujours fait les frais.

 

"N'avons-nous pas nous-mêmes induit nos chrétiens en tentative d'immigrer, demande Mgr Ramzi Garmou, archevêque de Téhéran, lui-même irakien, quand nous leur avons appris, dans nos écoles, non seulement des langues étrangères, mais aussi un style de vie et une culture occidentale ?" Changer la perception stéréotypée que les chrétiens d'Occident ont encore de leurs frères d'Orient est sans doute la première condition pour renouer les dialogues. Devant l'actuelle hémorragie migratoire, on ne peut exclure l'effacement, dans quelques générations, de toute présence chrétienne significative. Mais personne ne peut raisonnablement se résoudre à une telle perspective, à commencer par les pays arabo-musulmans eux-mêmes. Outre que les plus extrémistes des islamistes verraient ainsi leurs vœux comblés, ces pays ne peuvent ignorer que la stabilité et la sécurité passent par la protection de leurs minorités, la sécularisation de leurs institutions, la démocratie, le pluralisme politique et religieux, la liberté d'association et de conscience, la garantie d'un statut égal pour toutes les confessions. "Conférer aux chrétiens la qualité de citoyens à part entière, leur accorder une liberté effective d'exercice de la religion et la réciprocité d'un traitement égal, voilà une vertu qui honorerait les pays arabes", écrit Joseph Yacoub, Syrien de confession chaldéenne, dans Au nom de Dieu. Les guerres de religions aujourd'hui et demain (J.-C. Lattès, 2002).

 

"Solution laïque"

 

Les chrétiens qui restent en Jordanie, en Palestine, en Irak ou en Syrie témoignent d'une volonté de coexistence qu'ils veulent croire encore possible. Se résigner à leur disparition serait considérer comme inéluctable l'exclusion de ces minorités, diminuer les chances d'équilibre et de paix, prendre son parti du "choc des civilisations". Issu d'une famille protestante qui est minoritaire en France et qui a payé au prix fort sa reconnaissance, Jean-Paul Willaime, éditorialiste de Réforme, a pu écrire, au lendemain des attaques contre les églises en Irak, qu' "il faut préserver une chrétienté arabe comme il faut préserver un islam européen". Non seulement parce que la reconstruction de l'Irak ne pourra se passer d'aucune de ses composantes, mais aussi parce que "la présence d'une minorité religieuse oblige chaque société à trouver la solution laïque adaptée à son histoire et à sa configuration".    haut

 
Jean-Pierre Chevènement : "Je suis sincèrement effrayé par la Constitution européenne"
L'ancien ministre y voit un "carcan d'orthodoxie libérale" et "un outil d'inféodation aux Etats-Unis"
 
propos recueillis par PASCALE SAUVAGE et  ERIC ZEMMOUR, publiés dans le Figaro le 25 août 2004

Le mouvement de Jean-Pierre Chevènement, MDC devenu MRC, organise son Université d'été à Méry-sur-Oise les 4 et 5 septembre, sur le thème : "L'Europe : indépendance ou vassalisation ?". Ce sera l'occasion pour l'ancien candidat à la présidentielle de faire sa rentrée. Depuis son échec de 2002, il était resté silencieux. Mais, décidé à participer au débat référendaire sur la Constitution européenne, il appelle d'ores et déjà à voter non. Et ne ferme pas du tout la porte à une éventuelle candidature à la présidentielle de 2007...

 

* Qu'avez-vous fait pendant ces vacances ?
J'ai lu, entre autres, avec beaucoup d'attention, alinéa par alinéa, le texte abusivement présenté - car ce n'est qu'un traité de plus - comme une "Constitution européenne".
* Et quelle est votre impression ?
Je suis sincèrement effrayé. C'est un carcan d'orthodoxie libérale étouffant pour l'économie et, en matière de politique étrangère et de défense, un outil de vassalisation aux Etats-Unis.
* Le traité de Rome n'était-il pas déjà un traité d'essence libérale ?
C'est la Commission européenne qui a, depuis le traité de Maastricht, érigé le principe "d'une concurrence libre et non faussée" au-dessus de tous les autres. La "Constitution", en réaffirmant ce principe, interdit toute politique industrielle. De même, la "Constitution" empêcherait toute politique de défense autonome.
* Qui empêchera les pays qui le souhaitent d'élaborer une défense commune ?
Toute défense commune devra être "compatible avec la politique de sécurité élaborée dans le cadre de l'Otan" (art. I 40 al. 2). Par ailleurs, le principe même des coopérations renforcées entre Etats est conditionné à l'accord du Conseil et du Parlement européen. L'espoir d'une Europe à géométrie variable est ainsi étouffé dans l'oeuf.
* C'était pourtant la grande idée du président de la République, et celle de la France ?
La France est marginalisée. Une Europe à vingt-cinq rend mécaniquement majoritaires les gouvernements les plus inféodés aux Etats-Unis. Enfin, la parité franco-allemande a été gravement rompue. La règle de la pondération démographique dans les votes au Conseil donne au pays le plus peuplé un avantage plus que proportionnel à sa population. C'est une idée de polytechnicien !
* La composition de la Commission européenne par son président, le Portugais Barroso, va-t-elle dans ce sens ?
La France n'a plus qu'un commissaire sur vingt-cinq. Elle pourrait, à partir de 2009, n'en avoir plus aucun, avec les règles prévues de rotation. Je ne sous-estime pas l'importance du secteur des transports. Je connais M. Barrot, le commissaire français, qui est travailleur et sérieux. Mais il est indéniable que, dans cette commission, les libéraux et les atlantistes ont pris la part du lion.
* Qui est selon vous responsable de cette marginalisation de la France ?
L'élargissement, depuis que le principe en a été accepté, en 1993, sous la cohabitation entre François Mitterrand et Edouard Balladur, n'a pas fait l'objet d'une véritable négociation. Et c'est aussi le fruit de l'influence américaine !
* Les socialistes accusent aujourd'hui Jacques Chirac d'avoir cédé sur le libre-échangisme contenu dans le projet de Constitution...
Il l'était déjà dans le traité de Maastricht, confirmé par ceux d'Amsterdam et de Nice. Assez de faux-semblants ! La responsabilité est solidaire.
* Les socialistes sont très divisés sur la réponse à apporter au référendum européen. Le PS ne risque-t-il pas de se disloquer ?
Je n'y crois guère car il faudrait beaucoup de courage au PS pour rompre les liens oedipiens qui l'attachent aux choix sociaux-libéraux effectués dès 1983 et encore plus au moment de Maastricht. François Hollande pourrait le faire... s'il se libérait de la tutelle de Lionel Jospin. Je doute, malgré ses qualités, qu'il en soit capable. Le "droit d'inventaire" ne sera pas exercé.
* Croyez-vous à un retour de Lionel Jospin en 2007 ?
Le choix stratégique pour le PS est de savoir s'il peut continuer à vivre sur son héritage social-libéral. François Hollande a-t-il la capacité de s'autonomiser pour entrer "dans la cour des grands" ? Laurent Fabius aura-t-il l'audace d'une stratégie de rupture, comme Mitterrand en avait fait le choix avant 1981 ? La "tétanisation" des autres prétendants est évidemment la condition d'un retour possible de Lionel Jospin.
* Beaucoup de socialistes ne sont pas très éloignés de vous sur l'Europe. Une réconciliation est-elle possible ?
Socialiste... Ce mot-là a perdu aujourd'hui beaucoup de sa substance. Certains dirigeants "socialistes" m'en veulent beaucoup. Pour avoir refusé la première guerre du Golfe. Pour avoir refusé Maastricht. Pour avoir refusé d'avaliser le processus de Matignon sur la Corse. Je n'accepte pas le procès qu'ils me font depuis le 21 avril. C'est un déni de démocratie, une insulte à mes électeurs. Ce n'est pas à moi de changer de position, mais à eux. Je les y aiderai en leur fournissant dans un prochain livre quelques arguments.
* En faveur du non au référendum sur l'Europe ?
Certainement : un non construit, argumenté et, si j'ose dire, positif. Il est certain que parmi les vingt-cinq pays concernés, plusieurs, dont j'espère la France, refuseront ce texte. Il faudra renégocier ce traité, revoir ces institutions pour retailler l'Europe à l'aune de la compétition mondiale : exiger de la Banque centrale qu'elle tienne compte aussi, en plus de l'inflation, de la croissance et de l'emploi ; assouplir le pacte de stabilité ; réorienter la politique de la concurrence. Au-delà, il faut permettre le surgissement d'un acteur stratégique mondial, autonome par rapport aux Etats-Unis, à partir du noyau franco-allemand.
* Dans la majorité, le combat entre Nicolas Sarkozy et Jacques Chirac s'est encore aggravé cet été. Qui est responsable ?
Le quinquennat, en rapprochant les échéances, pousse les prétendants à affûter leurs couteaux. Nicolas Sarkozy a un réel talent de communication. C'est une boule d'énergie. Mais je ne suis pas sûr qu'une droite libérale et, en quelque sorte, "américaine" puisse se maintenir durablement au pouvoir en France. Notre pays est attaché au rôle de l'Etat, au pacte républicain et à une certaine forme d'indépendance.
* Vous avez l'impression que Jacques Chirac est, lui, sur cette ligne ?
Il faut savoir gré à Jacques Chirac (et au Pape) d'avoir empêché que l'invasion de l'Irak ne tourne au conflit de civilisations. Le président a bien vu que l'enjeu était simple : le Moyen-Orient, zone stratégique majeure, avec les deux tiers des réserves pétrolières et le prix du baril qui s'envole, peut-il être laissé directement et durablement aux mains des Etats-Unis ?
* Entre Chirac et Sarkozy, qui va gagner ?
Je ne sous-estime nullement l'habileté de Nicolas Sarkozy, mais il ne faut pas négliger la puissance des institutions. Jacques Chirac peut se représenter, changer de gouvernement, promouvoir des hommes nouveaux. J'ai déjà vu un président étouffer un premier ministre...
* En 2007, la présidentielle pourrait donc voir s'affronter Chirac, Sarkozy, Jospin et Chevènement ?
Le jeu qui s'était refermé après le 21 avril 2002 va se rouvrir avec le référendum sur l'Europe et l'élection présidentielle de 2007. Avec plus de 1,5 million de voix, j'ai obtenu, sans le soutien d'un grand parti - et quelle que soit la valeur du MDC d'alors - plus que les Verts, les communistes et les radicaux. Le courant républicain n'a pas disparu, et pour cause : les défis restent devant nous ! Tout homme politique qui croit en ses idées se doit de peser dans les moments décisifs. Directement ou indirectement.    haut
 
France-Liban - Dix ans de partenariat méditerranéen
Paris veut donner un coup de fouet au protocole de Barcelone
 
par KHALIL FLEYHANE, publié dans l'Orient-le Jour le 26 juillet 2004

Pour le dixième anniversaire du partenariat dit euro-méditerranéen, la France invite le Liban, tout comme sans doute les autres pays associés, à revigorer le processus de Barcelone. De nouvelles idées seraient les bienvenues, indique Paris. Pour qui, à l’instar du reste des autres capitales européennes impliquées dans ce programme, ce terreau peut être d’une grande utilité. En termes de présence active, donc d’influence, dans cette région charnière qu’est le Moyen-Orient. Où le Vieux Continent tente, depuis des lustres, de faire pièce, dans la mesure du possible, à la pénétration US. Un objectif rendu encore plus pressant aussi bien par les développements actuels que par les perspectives qu’induit le fameux Broad Mena. On sait en effet que, sous le label initial de "Grand Moyen-Orient", les Américains ont concocté un gigantesque projet articulé sur des réformes de démocratisation accélérée visant les régimes orientaux. Un programme stratégique qu’ils ont dû réviser à la baisse, si l’on peut dire, à la suite des réticences des pays visés comme des réserves européennes. Les concessions