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PRESSE  RJLIBAN  N°101 - sélection du printemps 2004 (1)  

                                       

 
Entre la classe politique et le peuple, un dialogue de sourds

Un dimanche électoral pas comme les autres et un nouveau paysage à l’horizon

 

par SCARLETT HADDAD, publié dans l'Orient-le Jour le 25 mai 2004

Qui aurait pu croire qu’une simple échéance municipale pouvait être porteuse d’autant de leçons ? D’un dimanche à l’autre, c’est un nouveau paysage libanais qui se dessine et qui montre à ceux qui avaient encore des doutes sur la question que la classe politique, enfermée dans ses tours d’ivoire bien gardées par ses armées d’analystes, est de plus en plus coupée du terrain, et donc ignorante de ce que pensent réellement les gens. Au-delà donc des spéculations politiques dont les auteurs décortiquaient, avant même l’ouverture des urnes, les desiderata de la Syrie et annonçaient une volonté de réduire les leaderships d’au moins deux pôles du pouvoir, ce sont donc les citoyens et eux seuls qui ont choisi l’allure qu’ils voulaient imprimer à ce scrutin : celle du développement, dans le respect d’une certaine tradition et des équilibres familiaux.

Les résultats de Jezzine sont ainsi venus confirmer ceux de Jbeil (Byblos), concernant les courants d’opposition. Pourtant, Dieu sait si, à Jezzine, tous les moyens ont été utilisés par l’opposition pour gagner la sympathie des électeurs. Outre Béchir Gemayel et ses discours enthousiasmants, le général Michel Aoun et son image d’un Liban fort, on a aussi fait appel aux souvenirs douloureux : les combats, les martyrs et l’emprisonnement d’anciens membres de l’ALS par les autorités libanaises. Une sorte d’apologie d’une guerre que les habitants, eux, préféraient visiblement oublier. Sans parler des méthodes utilisées, à la limite des pratiques miliciennes, qui oscillent entre la volonté de créer une atmosphère de meeting "comme au bon vieux temps" et celle de donner aux électeurs l’image d’une force qui n’est pas conforme à la réalité. Bref, il s’agissait de peser sur leur choix, avec des images du passé, mais un passé sur lequel tout le monde ne porte pas le même regard. D’autant qu’en définitive, les habitants de Jezzine ont bien vu qui les a vraiment aidés lorsque leurs fils ont été arrêtés, qui a tout fait pour obtenir discrètement la clémence des autorités et qui leur a assuré des avocats sans qu’il leur faille payer des factures. Comme l’a déclaré dimanche Rachad, un jeune étudiant de l’USJ : "J’ai dans ma chambre un portrait du général Aoun. Mais je ne vais pas voter pour lui. Car je sais où se trouve l’intérêt de ma ville. Je sais qui peut m’aider et qui ne pourra rien pour moi en cas de coup dur." Autant de bon sens chez un jeune, alors qu’on cherche à enfermer sa génération dans un schéma uniforme, devrait donner à réfléchir.

La percée nationale du courant aouniste

Tout comme devrait faire réfléchir l’impression, qui se précise de plus en plus, que les gens ne veulent plus de slogans tonitruants qui ne sont pas suivis d’action concrète. Ils ne veulent apparemment plus d’approches s’adressant aux instincts, mais un projet, voire une vision. Au moins en ce qui concerne l’action municipale. L’une des grandes erreurs des diverses parties politiques, c’est peut-être, d’ailleurs, d’avoir voulu faire de cette échéance une sorte de test politique. Et le verdict est tombé avec une netteté étonnante. Pourtant, malgré l’échec relatif enregistré dans les régions chrétiennes, qui devrait le pousser à revoir sa politique mobilisatrice des jeunes, le courant aouniste a quand même réussi la gageure de se faire admettre sur la scène musulmane, se démarquant encore plus des autres courants de l’opposition chrétienne et donnant une dimension concrète à son orientation nationale. Même s’il n’a pas enregistré des résultats décisifs à Tyr, par méconnaissance aussi de l’état d’esprit des chrétiens de la région, il a quand même travaillé côte à côte avec les formations musulmanes ou laïques, dans une région à majorité musulmane. Et c’est là un grand pas dans le sens d’une nouvelle stratégie.

A Tyr donc, le président de la Chambre a conservé son leadership, grâce à la fidélité des habitants de la ville à celui qui reste leur grande figure, l’imam disparu Moussa Sadr, mais aussi grâce au vote des chrétiens. Le député membre du bloc Hezbollah, Abdallah Kassir, a beau déclarer devant les caméras de télévision qu’il y a eu "achat de voix dans le quartier chrétien de Tyr", ce serait trop simplifier la situation que d’expliquer le vote massif des chrétiens en faveur d’Amal par des motivations financières. Ces gens-là, qui ont vécu la peur et l’exode et qui ont cru ne jamais revoir les biens laissés par leurs parents ou la maison de leur enfance, ont choisi le courant qui leur fait le moins peur. Et ce n’est pas avec quelques déclarations de dernière minute, à la veille du scrutin, que le Hezbollah aurait pu les rassurer. Il faudrait pour cela un long processus et une pratique de tous les instants. Si le Hezbollah a certainement à son actif son comportement irréprochable après la libération en 2000, les chrétiens du Sud ont besoin d’être rassurés, sur le long terme, sur leur mode de vie et leurs pratiques. C’est sans doute ce que les responsables de ce parti n’ont pas compris, soucieux principalement de gagner la scène chiite. Dans ces circonstances, Amal, malgré une certaine réputation et des pratiques souvent miliciennes, restait un choix préférable.

Saïda fidèle à son passé et à son image militante

Mais c’est à Saïda, ville à la tradition militante, que la plus grande leçon a été donnée. Si les partisans du président du Conseil ont mené une guerre féroce contre M. Abdel Rahmane Bizri, lui rappelant qu’il avait fait ses premiers pas politiques dans le giron du clan Hariri, les Sidoniens se sont chargés de rétorquer que les Bizri existaient bien avant que le président du Conseil ne se lance dans l’arène politique. Et à Hariri lui-même, qui, pour des raisons politiques, a choisi de se faire inscrire sur les registres de l’état civil de Beyrouth, Saïda a montré qu’elle restait fidèle à son passé, à Maarouf et Moustafa Saad, à Nazih Bizri et à son image nationaliste, puisqu’elle a été la première grande ville du Liban à lancer des opérations contre les soldats israéliens. Malgré les dollars engagés dans la bataille, la capitale du Sud a préféré donner une leçon au clan Hariri, mais aussi à la Jamaa islamiya qui croyait pouvoir s’y implanter et modifier ainsi l’image nationaliste de la cité. Et si, à Beyrouth, la liste de Hariri a remporté la victoire, c’est sans doute parce qu’elle n’avait pas en face d’elle une rivale crédible. Un peu dans le sens de ce fameux vers de Corneille : "A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire." Il faudrait y ajouter que la victoire, dans de telles conditions, ne peut pas vraiment tromper les analystes politiques. Cela aussi, c’est une leçon à retenir.

Mais les élections de dimanche ont surtout montré que les Sudistes, sans doute à cause des souffrances vécues et de la longue occupation qu’ils ont subie pendant plus de 25 ans, sont différents des autres Libanais, plus pragmatiques et moins sensibles aux voix des sirènes. Plus attachés aussi au militantisme et aux causes nationales. En somme, comme ce qui peut influencer (de moins en moins d’ailleurs) les chrétiens du centre n’a pas la même résonance chez ceux du Sud. Le même phénomène est valable pour les sunnites de Beyrouth et ceux de Saïda, pour les chiites de la Békaa et ceux du Sud. C’est donc un dimanche plein d’enseignements que le Liban a vécu il y a deux jours. Mais la plus importante leçon à tirer de ce scrutin par étapes est que, volontairement ou non, les Libanais ont montré qu’ils ne voulaient plus d’un leader superpuissant, et lorsque quelqu’un s’est senti plus fort que le Liban, ils se sont chargés de le ramener à une dimension raisonnable. C’est un peu vrai pour toutes les parties qui se sont lancées dans la grande aventure municipale, de Berry, qui, malgré la victoire à Tyr, ne peut oublier les échecs dans les autres régions, à Hariri, dont la victoire à Beyrouth devient encore plus relative, mais s’agissant aussi du Hezbollah, qui a certes amélioré sa situation, mais sans le raz-de-marée attendu des parties de l’opposition. Une leçon de modestie, en somme, et la classe politique, sourde aux cris du peuple, en avait grandement besoin.    haut

 
"Ecrivez votre Histoire !"
 
par ANDRE FONTAINE, publié dans le Monde du 18 juin 2004

"Vous écrirez votre Histoire. Nous sommes ici pour vous y aider." Ainsi s'est exprimé, selon "un responsable américain" cité par les envoyés spéciaux du Monde , George W. Bush s'adressant, le 8 juin, à six dirigeants de pays musulmans - Afghanistan, Algérie, Irak, Jordanie, Turquie et Yémen. C'est un langage passablement nouveau, non seulement dans sa bouche mais dans celle d'un hôte de la Maison Blanche. Le messianisme - qui agace tant Henry Kissinger -, la conviction d'une grande partie du peuple américain qu'il a choisi la bonne voie et que les autres ne peuvent faire mieux que de l'imiter, l'a inspiré dès ses origines, même si son Histoire a été entrecoupée de périodes d'isolationnisme, d'impérialisme affiché et de pur pragmatisme. "Il est de notre pouvoir de recommencer le monde. Une situation semblable ne s'est pas présentée depuis l'époque de Noé" , avait écrit Thomas Paine dans ce Common Sense qui allait devenir, en 1776, le détonateur de la révolte des treize colonies américaines. Quand George Washington, à la fin de son mandat, prêchait le "non-entanglement" , la non-intervention dans les affaires des autres, il voulait essentiellement empêcher ses compatriotes de faire le jeu des intrigues d'une Europe pourrie. Mais il n'hésitait pas à écrire à La Fayette que les Etats-Unis seraient un jour "les législateurs de toutes les nationalités" .

Au mitan du XIXe siècle, le président Polk reprendra, pour justifier la guerre contre le Mexique et l'annexion du tiers de son territoire, le mot d'ordre de "destin manifeste" lancé en 1845 par le journaliste John O'Sullivan. Ronald Reagan - aux obsèques duquel, soit dit en passant, le président Chirac aurait pu se payer le luxe d'assister - lui fera écho quelque cent quarante ans plus tard en s'écriant : "Je crois que notre destin est d'être le phare d'espérance de l'humanité tout entière." Entre-temps, Woodrow Wilson, qui fit entrer les Etats-Unis en guerre, en 1917, pour "rendre le monde sûr pour la démocratie" , avait essayé de mettre sur pied, avec la Société des nations, un ordre international clairement démarqué des institutions américaines. Les Etats membres devaient être, selon lui, strictement égaux entre eux, comme les alors quarante-huit Etats "unis". Le Congrès ne l'avait pas suivi, et la SDN n'avait guère de chances de fonctionner avec des partenaires comme Staline et Hitler, sans le poids américain. Mais le wilsonisme allait refleurir après Pearl Harbor, Franklin Roosevelt ayant vendu à ses alliés de la seconde guerre mondiale son idée d'une organisation des Nations unies où le véritable pouvoir appartiendrait à un Conseil de sécurité au sein duquel les grands jouiraient d'un droit de veto.

Dans son esprit, il ne faisait pas de doute que les Etats-Unis étaient, comme il devait le dire à son fils Elliott, "la seule grande puissance qui puisse maintenir la paix dans le monde" en conciliant les vues des Anglais, "qui pensent empire" , et des Russes, "qui pensent communisme" . Empire et communisme sont morts, les Etats-Unis sont plus que jamais là, et leur actuel président a revendiqué plus qu'aucun de ses prédécesseurs non seulement le leadership, mais la direction du monde libre face au défi du terrorisme islamiste. A ceux qui seraient tentés de se plaindre et de dénoncer leurs prétentions hégémoniques, les Américains peuvent répondre qu'ils ont réussi à faire un seul peuple, vivant en bonne harmonie, une fois traversé l'Atlantique, des millions d'immigrants britanniques, irlandais, allemands, italiens, français, hollandais, scandinaves, polonais, et bien d'autres encore, alors que leurs cousins demeurés en Europe continuaient de s'entre-tuer massivement. Que, à la différence notamment de Rome et d'Albion, ils n'ont jamais pratiqué le diviser pour régner et cherchent au contraire à faire s'entendre les gens entre eux.

On l'a vu avec le plan Marshall, dont l'une des dispositions les plus importantes faisait obligation aux bénéficiaires de s'accorder sur la répartition de ses crédits. Ou avec l'encouragement donné à l'Europe naissante. Kennedy avait proposé, avec l'Equal Partnership , le partenariat égal à cette même Europe, élargie au Royaume-Uni, dont elle constituerait le "second pilier". Les Etats-Unis pouvaient se targuer du succès de la démocratisation, par vagues successives jusqu'à la chute du rideau de fer, du continent européen, du Japon, d'une bonne partie du Sud-Est asiatique et de l'Amérique latine. L'ampleur du succès semblait telle il y a quinze ans que le numéro deux du comité de planification du département d'Etat, Francis Fukuyama, crut pouvoir annoncer tout simplement, du fait de "la totale exhaustion des alternatives systématiques viables au libéralisme occidental" , la fin de l'Histoire. Malheureusement, la vague démocratique s'est arrêtée aux portes du dar-el-islam , des terres où, depuis des siècles, on vénère le Prophète. Le temps est loin où le principal confident de Nasser pouvait écrire que "l'image que les Etats-Unis offraient au monde était fantastique. L'Angleterre et la France étaient des empires déchus. La Russie était à 7.500 kilomètres et l'idéologie communiste était anathème au regard de la religion musulmane" (Mohammed Heykal dans Les Documents du Caire , Flammarion 1972).

L'intérêt de l'Europe
L'époque est aussi passée où un Foster Dulles voulait enrôler les régimes arabes dans un pacte de Bagdad destiné à compléter l'Alliance atlantique. L'Arabie saoudite elle-même branle sérieusement dans le manche aujourd'hui. Les Américains ont d'autant moins de raisons d'en prendre leur parti que la principale menace à laquelle ils ont à faire face vient de cette partie du globe, que la sécurité de leur allié israélien est chaque jour en question et que l'état du marché des hydrocarbures les interpelle en permanence. Aussi bien leur intervention en Irak ne visait-elle pas seulement l'élimination d'un des plus voyous des "Etats voyous" et du risque qu'il représentait avec ses prétendues armes de destruction massive : elle était également destinée à y établir un régime démocratique appelé à servir de modèle à des pays musulmans qui n'y ont, jusqu'à présent, guère goûté. Une année d'occupation leur a apparemment montré que c'était moins facile qu'ils ne se l'étaient imaginé et que, pas plus qu'au temps du général de Gaulle, les idées simples n'étaient de nature à résoudre les problèmes de l'Orient compliqué. Un exemple : peu de dirigeants arabes sont à première vue mieux disposés envers Washington que le roi du Maroc et les présidents égyptien et tunisien. Aucun des trois n'a voulu faire le voyage de Savannah pour aller discuter avec les grands de ce monde du projet de "partenariat pour le Grand Moyen-Orient" que M. Bush avait entrepris de vendre au G8.

Que le président américain n'en soit plus maintenant qu'à proposer aux pays musulmans, comme on l'a noté au début de cet article, de les aider à écrire leur histoire représente, si cela devait se confirmer, un sacré virage, et peut-être le commencement de la sagesse. Il y a heureusement d'autres signes, depuis le recours au Conseil de sécurité, avec l'approbation de la France, de l'Allemagne ou l'appui de la Russie et de la Chine, pour instrumentaliser le transfert de souveraineté aux Irakiens. Le rôle-clé a été dévolu dans l'affaire irakienne à l'Algérien Lakhdar Brahimi, les responsabilités essentielles au chef d'une importante tribu. Tout cela - et l'étourdissant silence des "néoconservateurs" qui faisaient la pluie et le beau temps - accrédite l'idée que nos amis d'outre-Atlantique ont perdu beaucoup de leurs illusions sur leurs chances de vendre aux peuples de la région une réplique de leur propre Constitution. L'Europe, dans la mesure où elle existe encore, a évidemment tout intérêt à les encourager sur cette voie. Notamment en leur montrant la folie qu'il y a à croire que l'on peut contraindre le peuple palestinien à se soumettre durablement à un ordre imposé par la seule force.    haut

 
Abou de souffle

 

par ISSA GORAIEB, publié dans l'Orient-le Jour le 19 mai 2004

Pour les Palestiniens qui ne cessent d’encaisser coup dur sur coup dur, pour les Américains enferrés en Irak et qui souhaitent faire bouger quelque peu les choses au Proche-Orient, pour les Israéliens qui ne savent trop s’ils doivent ou non renoncer à Gaza, le courtois Ahmed Qoreï peut-il être l’homme de la situation ? A défaut d’être reçu à Washington, le chef du gouvernement palestinien autonome vient de rencontrer tour à tour, à Amman et à Berlin, Colin Powell et Condoleezza Rice, qui incarnent comme on sait deux facettes différentes de la schizophrénique Administration US. Au Forum économique mondial de Jordanie, le chef de la diplomatie américaine a fait assaut de conciliation envers les Arabes. Il a été ainsi le premier responsable US à présenter des excuses - des vraies, directes, formelles exprimées sans chichis - aux victimes des tortures pratiquées par des Américains dans la tristement célèbre prison d’Abou Ghraib. Et il a condamné sans détour les démolitions d’habitations auxquelles se livrent les Israéliens à Rafah, sous prétexte d’aménager un fossé destiné à empêcher toute contrebande d’armes entre l’Egypte et la bande de Gaza.

Quant à elle, la conseillère de la Maison-Blanche en matière de sécurité n’aura pu s’empêcher de s’extasier devant l’énorme sacrifice consenti par cet apôtre de la paix bien connu qu’est Ariel Sharon, quand il presse les Israéliens "de partager la terre (!) avec les Palestiniens", quand il les prévient, le vertueux homme, qu’Israël ne pourra absorber "tous" les territoires qu’il occupe. Toujours est-il que les Américains ont obtenu de Qoreï qu’il cautionne publiquement le retrait de Gaza envisagé par Israël, dans son espoir - à chaque jour sa peine - que ce retrait pourra relancer la négociation sur tout le reste. Un reste dont Israël se promet de conserver de larges portions, ce qui est dit en toutes lettres dans ledit plan Sharon. Le fait est que l’Autorité palestinienne n’a d’autre choix que de prendre son mal en patience. Et de se préparer à gouverner, à l’ombre d’une autonomie étroitement surveillée et menacée, ce concentré explosif de nature ingrate, de promiscuité miséreuse et d’anarchie armée qu’est la bande de Gaza. S’y refuser, ce serait en effet se couvrir de ridicule à l’image du tandem Damas-Beyrouth s’élevant contre l’évacuation du Liban-Sud de l’an 2000, au motif qu’elle n’englobait pas les hauteurs syriennes occupées du Golan. Ce serait surtout faillir à la règle d’or qui a si bien réussi aux colonisateurs juifs de la Palestine : "Prends toujours et réclame davantage."

S’attaquer cependant, dans les conditions actuelles, à la gestion du microcosme de Gaza a tout l’air d’une mission impossible. D’Abou Ala’a comme de son prédécesseur Abou-Mazen, les Etats-Unis et Israël attendent rien moins qu’une série de miracles. Un de ceux-ci consisterait à chausser sans problème les bottes du chef historique des Palestiniens Yasser Arafat, boycotté sans appel. A la faveur d’un autre miracle, on verrait Qoreï imposer sa logique - et sa loi - aux extrémistes du Hamas dont le bastion se trouve précisément être Gaza ; et parvenir à le faire, miracle des miracles, en évitant une guerre civile palestinienne. Mais n’est-ce pas là la finalité à peine cachée du Plan Sharon, lui-même le fruit d’un vieux processus amorcé par les travaillistes israéliens et peaufiné par le Likoud ? A peine conclus en 1993, les accords d’Oslo n’ont cessé d’être retardés, remaniés, gelés et, en définitive, reniés par Israël. De l’Autorité autonome on a invariablement exigé, tout au long de la décennie écoulée, qu’elle réduise par la force les jusqu’au-boutistes ; et dans le même temps on lui a systématiquement dénié ces acquis qui lui eurent permis de démontrer le bien-fondé de son audacieux pari de paix. 

La "vision démocratique" de Bush n’a fait que donner plus de poids et de capacité de nuisance à cette pernicieuse logique. Aux Palestiniens dépossédés, refoulés, grignotés, saucissonnés, compartimentés dans des ghettos, on veut faire accroire que tous leurs problèmes seront réglés le jour où ils se doteront d’un gouvernement respectable et fréquentable. Que Yasser Arafat ait des tendances autocratiques, qu’il ait misé sur plus d’un tableau, qu’il ait puisé dans les maigres ressources financières de l’Autorité autonome est sans doute vrai et incontestablement malheureux pour le peuple palestinien ; mais au nom de quelle sorte de démocratie peut-on prétendre écarter celui que ce même peuple, à tort ou à raison et jusqu’à nouvel ordre, continue de considérer comme leur emblème vivant ? Et pour finir, par qui Arafat se fait-il traiter de malhonnête et de menteur ? Par un Sharon disant sans cesse la chose puis son contraire, et qui est lui-même l’objet d’une enquête pour corruption. Par une Administration américaine qui a accumulé les mensonges pour justifier son invasion de l’Irak ; qui a été éclaboussée, notamment en la personne du vice-président Cheney, par plus d’un scandale financier et qui se refuse à faire assumer à Donald Rumsfeld les conséquences "démocratiques" des barbares errements de ses geôliers, interrogateurs, tortionnaires et bourreaux. Cela dit bonne chance tout de même, Monsieur Qoreï.
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La stratégie du vide
 
par CHARLES LAMBROSCHINI, publié dans le Figaro le 19 avril 2004

Avant d'évacuer Gaza, Ariel Sharon était bien décidé à nettoyer cette "base terroriste". Mais l'élimination du nouveau patron du Hamas, deux semaines après celle de Cheikh Yassine, le chef historique de l'organisation islamiste, va bien au-delà. Les Israéliens ne font pas seulement le ménage. Malgré les protestations d'une communauté internationale unanime, ils font le vide. Cette fois, c'est Tsahal qui a porté le premier coup. Mais Sharon ne se contente pas de recycler la stratégie de la défense préventive que George W. Bush avait imaginée pour justifier son assaut contre Saddam Hussein et ses menaces contre les Etats voyous de "l'axe du Mal". Le premier ministre israélien a froidement décidé qu'il ne répéterait pas l'erreur de son prédécesseur Ehud Barak lorsque celui-ci se retira du Sud-Liban en juin 2000. Il y avait dix-huit ans que l'armée israélienne occupait cette zone. Elle y avait perdu 2.000 soldats, proportionnellement à la population, l'équivalent pour la France de 20.000 morts. Or voilà que, du jour au lendemain, elle abandonnait le terrain à la résistance chiite. Le Hezbollah s'empressa de crier victoire. Avec pour conséquence, affirme aujourd'hui Sharon, que Yasser Arafat, en pleine négociation avec Ehud Barak, crut qu'une deuxième intifada lui permettrait d'arracher de meilleures conditions. Quatre ans plus tard, le premier ministre israélien multiplie les assassinats ciblés pour faire passer le message inverse : les Palestiniens n'ont pas d'autre choix que de s'incliner.

Malheureusement, loin de renoncer, le Hamas risque de s'enfoncer encore un peu plus dans la clandestinité. Et la branche "militaire" du mouvement qui, déjà avant la disparition de Cheikh Yassine, préconisait la guerre totale contre l' "entité sioniste" a toutes les chances de l'emporter sur les "civils". Ces derniers prônaient, au contraire une trêve avec Israël et un partage du pouvoir avec Yasser Arafat pour enfin construire un Etat palestinien. Sharon a pour priorité de réaliser une opération de politique intérieure. Il veut réduire au silence les critiques qui, sur sa droite, lui reprochent de brader une des conquêtes de 1967. Mais, revers indéniable, il se prive d'acculer ses adversaires palestiniens à leurs responsabilités : c'est-à-dire la gestion du premier territoire débarrassé de l'occupant. Soudain, les lacunes de l'éducation, les ratés du réseau électrique, la persistance du chômage n'auraient plus eu pour seul alibi la présence de l'armée israélienne. Surtout, rien ne prouve que Sharon réussira à terroriser les terroristes. De l'aveu même des services de renseignements israéliens, le Hamas n'est pas une pyramide dont il suffirait de couper la tête pour la liquider. Son organisation en cellules rappelle plutôt la grappe de raisin, chaque grain vivant en autonomie. Dans la logique de la vendetta israélo-palestinienne, le pire est donc certain.    haut

 
Carton rouge pour le civisme en Europe
 
par DIDIER PILLET, publié dans Ouest-France le 14 juin 2004

Huit jours après avoir fêté de manière si profonde et si émouvante ceux qui, il y a soixante ans, libéraient le Vieux Continent de la barbarie nazie, les citoyens européens étaient invités à honorer la démocratie. Un trait d'union de paix à dessiner au sein d'une Histoire ne coulant pas de source mais qui a pu se former grâce à la sagesse d'une poignée de dirigeants éclairés et à la confiance trouvée au sein de leurs peuples. 732 députés à élire dans vingt-cinq pays par 348 millions d'électeurs. Du jamais vu. Le plus grand parlement démocratique du monde avec l'Inde. Un jour à écrire en lettres d'or pour l'histoire de l'humanité.

Mais il n'y a pas et il n'y aura pas de fête
Les électeurs ont royalement boudé la consultation. L'abstention atteint dans les pays fondateurs de l'Union européenne des taux record. Surtout, elle culmine à des sommets incroyables chez les nouveaux venus. Effacées les images de joie au travers desquelles, il y a seulement un mois et demi, ces peuples de l'ex-empire soviétique retrouvaient leurs frères dont le rideau de fer les avait séparés durant un demi-siècle. Ces jeunes démocraties ont carrément tourné le dos à la consultation, à l'image de la Slovénie dont moins de 10 % des électeurs ont pris part au vote. Et comme si la gifle n'était pas assez cinglante, dans ces pays-là, ceux qui se sont déplacés ont le plus souvent choisi des candidats hostiles à l'Europe. Cette réalité brutale interpelle toutes les nations qui ont voulu la grande Europe, au premier rang desquelles l'Allemagne et la France, ne pourront pas la traiter par l'ignorance ou le mépris. Car ces peuples ne se sont pas mis tout d'un coup à détester ce qu'ils adoraient hier encore. Pour comprendre leur attitude, il faut sans doute prendre conscience des énormes efforts qu'ils ont dû accomplir pour nous rejoindre ; en tenir mieux compte dans le partage des responsabilités comme dans les allocations budgétaires ; et prendre la mesure d'une abstention qui vise peut-être moins le projet européen lui-même que la manière dont leurs dirigeants nationaux conduisent les affaires, à l'intérieur de leurs pays et vers l'Europe. La fraternité a un prix.

L'abstention-sanction, le vote-sanction existent à l'autre bout du continent comme ils se sont manifestés dans les urnes allemandes, anglaises, belges et françaises. Qu'il s'agisse de la gauche allemande ou de la droite française, les partis au pouvoir ont passé un sale dimanche. Gerhard Schröder fait avec le SPD un plus bas historique. Et la politique du tandem Jacques Chirac-Jean-Pierre Raffarin se voit une seconde fois, après l'avertissement des régionales, sévèrement ébranlée. Pire, le rêve présidentiel de parti unique de la droite s'envole avec l'émergence d'une UDF en concurrence avec l'UMP. Et voilà le Parti socialiste de François Hollande clairement installé désormais dans le rôle de force d'alternance. Certes, ni le Premier ministre, ni le Président ne sont directement menacés. On votait pour l'Europe, pas pour changer les institutions françaises. Mais l'un et l'autre sont si fragilisés par les résultats de ces élections européennes que la question d'un nouveau gouvernement est encore posée. Et qu'elle ne pourra pas être traitée par l'indifférence polie comme ce fut le cas à réception du message envoyé dans les urnes des régionales. Changer à Paris, changer aussi à Bruxelles. Les lourds dossiers de l'emploi et du social sont à l'évidence pour beaucoup dans le manque d'enthousiasme qui frappe aujourd'hui les Européens, à l'est comme à l'ouest du continent. On a sûrement trop parlé de Constitution depuis des mois et pas assez de la meilleure manière de faire entendre la musique européenne dans le concert de la mondialisation. Un vrai sujet de débat pour les chefs d'Etat et de gouvernement de l'Union qui se retrouvent cette semaine pour un nouveau sommet.    haut

 
Et pourquoi pas une Union Euro-Méditerranée ?
Alors que la candidature d'Ankara soulève de plus en plus de questions

par CHRISTIAN SAINT-ETIENNE, publié dans le Figaro le 24 avril 2004
L'auteur est   professeur aux universités de Tours et de Paris Dauphine ; président de l'Institut France Stratégie ; auteur de "La Puissance ou la Mort : l'Europe face à l'empire américain" (Seuil)
La question de l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne et celle de la Constitution européenne sont intimement liées. L'échec du Conseil européen de décembre 2003, à Bruxelles, qui tentait de trouver un accord sur le projet de Constitution, n'est dû qu'en apparence à des divergences sur le nombre de commissaires européens ou le poids de chaque pays dans le calcul de la majorité qualifiée. En réalité deux visions de l'Europe future s'affrontent :
– Quelques pays, dont la France, l'Allemagne et la Belgique, souhaitent que l'Europe se dote d'une capacité d'action stratégique indépendante des Etats-Unis, même s'il ne s'agit en aucune façon de s'opposer aux Etats-Unis,
– Une majorité de pays, dont le Royaume-Uni et la Pologne, veut privilégier le développement d'une zone de libre-échange complétée par un mécanisme d'aides généreuses permettant de transférer des ressources au bénéfice des régions pauvres. Cette zone de libre-échange doit s'inscrire dans l'Otan sous commandement politique américain.

Et c'est parce que ces deux visions de l'avenir de l'Europe sont totalement irréconciliables qu'il ne faut pas compter sur un accord rapide concernant le projet de Constitution européenne. Ou l'accord se fera a minima. La seule solution raisonnable pour surmonter ces divergences est de donner deux réponses institutionnelles à ces deux besoins, en construisant soit une Europe unie, réduite aux pays qui partagent la vision d'une Europe capable de mener une politique stratégique autonome, soit une Europe ouverte ayant vocation à intégrer dans le cadre du marché unique tous les pays du continent européen. Or la question turque doit permettre d'accélérer cette nécessaire clarification politique. Les Quinze ont décidé, au sommet de Copenhague de décembre 2002, d'attendre décembre 2004 pour se prononcer sur le respect par la Turquie des critères politiques de Copenhague édictés en 1993. Et, si ces conditions étaient remplies, d'ouvrir "sans délai" des négociations pour l'adhésion de ce pays à l'Union. L'aide financière, dite de préadhésion, accordée à la Turquie a été fortement augmentée par le Conseil européen de Copenhague.

Au cours des élections générales turques du 3 novembre 2002, l'AKP (Parti de la justice et du développement, parti islamiste) a remporté la majorité absolue des sièges au Parlement. Ce parti gouverne un pays de 66 millions d'habitants, membre de l'Otan, allié des Etats-Unis et candidat à l'Union européenne. L'AKP s'est engagé à préserver la laïcité de l'Etat et à accélérer "l'entrée" de la Turquie en Europe. Cette option est d'autant plus surprenante que ce parti islamiste était contre l'entrée dans l'Europe jusqu'à une date récente. Les racines de ce ralliement remontent au mois de juin 1997, date à laquelle Necmettin Erbakan, alors premier ministre et leader du Parti islamiste de la prospérité, a été forcé de démissionner sous la pression des militaires, inquiets de la poussée religieuse, qui s'estiment garants de la laïcité de la République fondée en 1923 par Mustafa Kemal Atatürk. Le parti islamiste turc a fait un choix stratégique : l'Union européenne devient une "garantie juridique" capable d'empêcher les militaires, une fois la Turquie intégrée, d'anéantir les ambitions politiques des islamistes.

Washington a toujours joué un rôle décisif dans le dossier. C'est en cédant à l'insistance des Etats-Unis que le Conseil européen d'Helsinki, en décembre 1999, avait accordé à la Turquie le statut de pays candidat. Les Américains attendent quatre avantages de l'entrée de la Turquie dans l'UE : 1°) Faire payer aux Européens le prix du partenariat stratégique américano-turc, ce qui fera une économie sensible pour le budget américain. 2°) Rallier la Turquie à l'Occident et introduire un coin entre elle et ses voisins asiatiques. 3°) Permettre l'accès américain aux puits de pétrole des républiques turcophones de l'ancienne Union soviétique. 4°) Compromettre les chances de transformer un jour l'UE en Etats-Unis d'Europe, ce qui élimine par avance un concurrent stratégique éventuellement dangereux à terme.

L'entrée de la Turquie dans l'Union est compliquée par le statut de Chypre. La Turquie refusait l'entrée de Chypre dans l'Union avant un règlement du problème institutionnel de coexistence des deux communautés. De fait, les Quinze ont admis au sommet de Copenhague la partie grecque de l'île dans l'Union, en laissant la porte ouverte à la partie turque. Des négociations ont été menées, sous l'égide des Nations unies, pour mettre fin à la division de l'île. Mais l'intégration de la Turquie dans l'UE pose d'autres problèmes potentiels. La Turquie est un acteur majeur dans le dossier kurde qui concerne l'éventuelle création d'une "entité" regroupant les minorités kurdes de Turquie, d'Irak et d'Iran. Ces trois derniers pays sont opposés à l'apparition d'un Kurdistan indépendant. L'entrée de la Turquie dans l'Union va relancer les demandes d'indépendance kurde. En intégrant la Turquie, l'Union aura non seulement des frontières communes avec la Géorgie, l'Arménie, l'Iran, l'Irak et la Syrie, mais elle importera le dossier kurde dans les affaires intérieures européennes. Qui a mesuré les conséquences d'une telle situation ?

Autant il est souhaitable que la Turquie et, avec elle, les pays du Bassin méditerranéen approfondissent leurs relations avec l'Union européenne, autant les admettre dans l'Union est contradictoire avec l'intitulé même de l'Union puisqu'il ne s'agit pas de pays européens. Et, s'ils l'étaient, pourquoi faudrait-il les inclure dans l'Union, alors que personne ne songe à réclamer que tous les pays des trois Amériques adhèrent aux Etats-Unis ? Il faut donc, pour sortir du piège, que la Constitution européenne inclue des limites géographiques accompagnant son projet institutionnel, limites qui devront être entérinées par les peuples européens, et que le Conseil européen propose le lancement d'une nouvelle Union Euro-Méditerranée ayant vocation à rassembler tous les pays démocratiques du Continent européen et du Bassin méditerranéen répondant aux critères politiques fixés à Copenhague en 1993. Si cette solution semble trop difficile dans le contexte politique actuel, il faut alors que l'UE à 25 devienne naturellement une Union Euro-Méditerranée en recentrant la Constitution européenne sur un minimum de règles permettant de construire une grande zone de libre-échange fondée sur un socle de normes sociales et fiscales minimales. A l'intérieur de cette Union européenne déjà programmée pour 33 membres, se constituerait une Europe unie selon le format présenté ci-dessus. Sans clarification sur les objectifs et les frontières, le projet de Constitution ne peut que préparer une catastrophe géopolitique qui pourrait rediviser l'Europe avec une violence telle que le mur de Berlin pourrait apparaître rétrospectivement comme un petit mur d'agrément.    haut


Beyrouth, capitale pour un temps de la psychanalyse et de la psychosomatique
En trois semaines, la ville a accueilli plusieurs colloques et congrès

 

par MOUNIR CHAMOUN, publié dans l'Orient-le Jour le 16 juin 2004

Beyrouth a été récemment le centre d’une série d’activités et de manifestations psychanalytiques qui ont largement dépassé le simple cadre libanais. En l’espace de trois semaines ont eu lieu, successivement, un colloque de psychosomatique, organisé par le Centre international de psychosomatique de Paris (CIPS) – que dirige le professeur émérite à Paris VII Mahmoud Sami Ali (d’origine égyptienne) –, puis la quatrième journée d’études du Cercle d’études psychanalytiques (CEP)et enfin le premier Congrès des psychanalystes de langue arabe. La tenue de ce congrès à Beyrouth a constitué un événement majeur et a revêtu une importance particulière du fait des grandes mutations politiques et sociales que traverse actuellement la région. Les familiers de la psychanalyse et de la psychosomatique savent que Sami Ali et tous ceux qui ont rejoint son camp, après avoir rompu avec l’Institut de psychosomatique de la Société psychanalytique de Paris (pour des raisons doctrinales), développent aujourd’hui une nouvelle perspective, fondée sur la clinique de l’impasse. Ils mettent en doute le concept de pensée opératoire qui accompagnerait les troubles psychosomatiques et estiment qu’il n’y a pas lieu de parler de pauvreté ou d’absence de mentalisation dans ces situations. Aussi fondent-ils leur vertex thérapeutique sur le quadrilatère espace-temps-rêve-affect et conçoivent une approche thérapeutique différente de la psychanalyse classique, qu’elle soit freudienne ou lacanienne. Ce sont principalement ces idées qui ont été transmises à un public nombreux et assidu qui semblait bien suivre le courant. Beaucoup d’écoutes, quelques échanges, de rares contestations : l’ensemble fut riche et stimulant. Cette manifestation était conjointement organisée par le CIPS et l’Institut de psychomotricité de la faculté de médecine de l’Université Saint-Joseph, et soutenue par le Conseil de la recherche de l’USJ.

"Mal-être et guérison" : tel fut, en outre, le thème de la quatrième journée d’études psychanalytiques du CEP, organisée par le Cercle, l’Université pour tous et le département de psychologie de la faculté des lettres et des sciences humaines de l’Université Saint-Joseph, soutenue par le Conseil de la recherche de l’USJ. Comme chaque année, le CEP fait appel, pour traiter le thème choisi, à la perspective médicale et à l’approche philosophique ainsi qu’à l’apport de la psychanalyse dans ses registres théoriques et cliniques. Une salle pleine a pu ainsi bénéficier des interventions aussi pertinentes que brillantes de Antoine Courban (Liban), Nathalie Zatzman (France), Luc Richir (Belgique), Nicole Tambourgi-Hatem (Liban), Bénédicte Chamoun (franco-libanaise), Klio Bournova (France), Jean-Pierre Chartier (France) et Myrna Gannagé (Liban). Une réflexion profonde sur la notion de guérison fut ainsi éclairée par les tenants des diverses disciplines invoquées, articulée à la notion de mal-être tel qu’il est vécu aujourd’hui par le sujet humain en général, celui qui veut autant se délivrer de son symptôme que celui qui y tient par dépendance, le mal-être étant au fond de chacun comme une trace indélébile de sa finitude. Les psychanalystes des différentes tables rondes ont illustré leur propos par des vignettes cliniques précises, plus particulièrement quand il s’est agi d’anorexie, de psychopathie et de traumatismes de guerre chez les enfants. Rendez-vous fut pris avec le public pour l’année prochaine, le samedi 14 mai 2005, pour traiter le thème de la "Psychanalyse de l’état amoureux".

Les psychanalystes de langue arabe

La troisième manifestation, la plus importante par son caractère inaugural et historique, fut sans doute le déroulement à Beyrouth, au palais de l’Unesco, du 20 au 23 mai 2004, du premier Congrès des psychanalystes de langue arabe. D’éminents spécialistes arabes de divers pays et des philosophes et psychanalystes français ont réfléchi pendant trois jours sur le thème de la psyché (an-Nafs) dans la culture arabe et son rapport à la psychanalyse. Il s’agissait d’interroger l’intime de la culture arabe et d’en jauger l’ouverture possible aux apports de la psychanalyse d’aujourd’hui. Jean-Michel Hirt, psychanalyste et professeur de psychopathologie à l’Université Paris VIII et l’un des plus brillants intervenants du congrès, en fait ainsi le bilan : "Au Liban, dans ce pays où tant de noms de lieux témoignent de l’aventure de la “religion monothéiste”, mais aussi devenu une des lignes de front des affrontements matériels et spirituels qui déchirent les jours du siècle naissant, vient de se tenir un congrès historique pour le monde arabe et la psychanalyse. Organisé notamment par les psychanalystes libanais Mounir Chamoun et Adnan Houbballah, avec le concours de l’Université Saint-Joseph et du Centre arabe de recherches psychanalytiques et psychopathologiques, ce congrès avait pour thème La psyché (an-Nafs) dans la culture arabe et son rapport à la psychanalyse."

Une entière liberté d’expression, des échanges souvent vifs ont présidé à ces entretiens sur les abîmes d’une âme qui relève du Logos, mais qui est en butte aux injonctions des sociétés théocratiques et aux contradictions entre savoir et vérité. Bientôt des actes de ce congrès seront publiés et il ne saurait être question ici de revenir sur chacune des interventions des nombreux conférenciers, venus des quatre coins du monde, parmi lesquels l’Egyptien Hussein Abdel Kader, les Marocains Khaled el-Alej, Mohammed Fouad Benchoukroun et Farid Merini, les Canadiennes Mari Hazan et Marie Jawish, les Français Hourya Abdelouahed, Nazir Hamad, Jean-Michel Hirt, Charles Melman, Moustafa Safoua et François Wahl, mais de traduire quelques impressions d’ensemble. D’abord une grande variété d’interrogations autour de la clinique du sujet arabe, de cet homme défini par une culture où la religion prédomine, "l’homme rituel" souvent en proie à un "autre totalitaire" intériorisé jusque dans l’exil. L’empire sur son âme de la langue, cette langue arabe indissolublement référée à la langue coranique, a été longuement questionné, que ce soit à la faveur des rêves visionnaires, des textes mystiques d’Avicenne ou d’Ibn ‘Arabî, des contes des Mille et une Nuits ou bien des expressions fatalistes qui font intervenir Dieu en toutes occasions. Comment analyser une subjectivité qui est censée s’immoler dans l’obéissance à "l’héritage traditionaliste", comment penser là-bas la division du sujet, nécessaire à l’exercice de la psychanalyse ? "Celui qui ne choisit pas son avenir ne trouve pas son passé", concluait Moustafa Safouan. 

Mais il revenait au plus grand poète arabe contemporain, Adonis, dans une intervention où l’audace du propos le disputait à la beauté de la langue, de désigner l’enjeu d’une telle rencontre entre passé et avenir : l’âme, en s’appuyant sur les ressources du patrimoine mystique arabo-musulman, a les moyens de dégager le souffle de ses figures du monothéisme fossilisé et de ses conséquences profanes mortifères. Gageons qu’il s’agit d’une voie indispensable pour la pensée universelle, mais qui ne peut s’inventer que dans le monde arabe et la déréliction qu’il connaît, avec la contribution des psychanalystes. Mais peut-être pas sans l’alliance des poètes et la voix des mystiques. A partir de la confiance angoissée d’Hölderlin qui désormais vaut pour tous : « Mais où est le péril, là / Croît aussi ce qui sauve" : il devient possible aujourd’hui d’entendre le soupir apaisé d’Ibn’Arabî : "Ô toi qui cherches le chemin qui conduit au secret / Reviens sur tes pas car c’est en toi que se trouve le secret tout entier." La table ronde finale sur psychanalyse et démocratie a constitué une sorte de synthèse de ce qui avait été analysé les jours précédents, en liant d’une manière forte l’exercice de la psychanalyse à la liberté et en faisant de la psychanalyse l’une des voies centrales de la libération du sujet pour prendre en main l’orientation de son destin et l’implantation de son existence engagée.

Comment comprendre cette intense activité psychanalytique à Beyrouth sinon par une grande sensibilité du public de notre pays à la chose analytique, grâce à l’extension du discours de notre discipline dans notre pays, autant dans les milieux cultivés que, de plus en plus, dans le milieu tout-venant ? Il en est ainsi à cause du résultat des institutions qui le diffusent : la Société libanaise de psychanalyse, le Cercle d’études psychanalytiques, le Centre arabe de recherches psychanalytiques et psychopathologiques et la Société de psychothérapie analytique de l’enfant et de l’adolescent, dont la naissance fut annoncée il y a quelques jours et à laquelle nous souhaitons plein succès dans ses entreprises. Cette richesse est également la preuve que la psychanalyse n’est le monopole de personne et qu’elle ne peut prospérer que dans la liberté et la diversité.    haut

 
Pour une meilleure définition des relations entre les Eglises orientales catholiques et Rome
Le père Hervé Legrand est au Liban à la demande du Synode patriarcal maronite

par FADY NOUN, publié dans l'Orient-le Jour le 22 avril 2004

Le Père Hervé Legrand, théologien français de notoriété mondiale, était mardi l’hôte du Centre catholique d’information (CCI), où il a brièvement présenté les thèmes des trois conférences qu’il prononce à la demande du secrétariat du Synode patriarcal maronite. Le père Legrand parlera de la vocation des Eglises orientales unies dans leur communion avec l’Eglise de Rome. L’importance du thème vient du fait qu’au cours de la première session du Synode patriarcal maronite, et dans le cadre de l’effort déployé par l’Eglise maronite pour se comprendre, l’accent avait été mis sur son caractère patriarcal apostolique, en communion avec Rome. Toutefois, les documents examinés n’étaient pas parvenus à définir de façon satisfaisante la nature de la communion entre les Eglises romaine et maronite, et les manières concrètes de l’exercer. Beaucoup de membres du synode avaient demandé, au nom de cette communion, et sur base de certains des documents du concile Vatican II (La Révélation divine, Les Eglises orientales catholiques), l’extension de l’autorité du patriarcat aux maronites installés dans le monde de l’émigration, et la restauration de la pleine autorité du synode maronite dans l’élection des évêques et leur installation, dans le cadre du territoire patriarcal comme en-dehors de ce cadre, ainsi que la question de l’envoi en mission de prêtres mariés, etc.

La double identité 

La question se posait avec d’autant plus d’acuité que le synode s’accompagnait d’une nouvelle prise de conscience de l’importance numérique des communautés maronites installées dans les pays d’émigration, et des liens qui devraient unir ces communautés au patriarcat. Beaucoup prenaient alors conscience que, comme préalable à un dialogue constructif entre les Eglises orientales catholiques, dont l’Église maronite fait partie, et l’Eglise romaine, et afin de déterminer ce qui pouvait se concrétiser dans ce domaine, une théologie ecclésiale rigoureuse et une connaissance spéciale du droit canon occidental étaient requis. Compte tenu de l’importance de la question pour le cours du Synode patriarcal maronite, le secrétariat décidait alors d’inviter le prêtre dominicain Hervé Legrand, théologien bien connu pour ses travaux sur l’ecclésiologie et l’œcuménisme, conseiller et expert dans de nombreuses réunions synodales dans le monde. Les conférences du père Legrand porteront sur la double identité des Eglises orientales catholiques et la manière de concilier la notion orientale d’Eglise patriarcale locale avec la notion d’Eglise universelle telle que développée dans la théologie catholique romaine, et la place qui revient aux Eglises locales dans cette théologie.

Une belle vocation devant soi

Exposant brièvement les grandes lignes de ses conférences, le père Legrand a insisté d’abord sur l’importance de la déclaration de Balamand (1993), qui tourne une fois pour toutes, dans l’histoire de l’Eglise, les pages de l’unionisme. Dans les rapports entre l’Eglise romaine et les Eglises orientales, l’avenir sera désormais non plus au prosélytisme, mais à l’œcuménisme. Aucune Eglise ne travaillera plus à des unions partielles et la recherche de l’unité consistera, pour les Eglises orientales catholiques, à bien occuper leur place dans l’Eglise catholique. "Bien occuper leur place, devait souligner le père Legrand, c’est prendre un peu plus confiance en elles-mêmes." Cette nouvelle maturité demandée aux Eglises orientales sera également précieuse à l’Eglise romaine, insiste le théologien, qui en espère une préparation de l’Eglise romaine "massivement latine, à penser et à vivre une unité vraiment diversifiée". Et d’ajouter que cette "unité dans la diversité" dont on souhaite la réalisation n’est nulle part mieux incarnée que dans les Eglises orientales. "C’est une réalité qu’on ne trouve nulle part ailleurs, souligne-t-il. A condition de passer de l’unionisme à l’œcuménisme, les Eglises orientales unies ont un bel avenir et une belle vocation devant elles."

Unis, mais non absorbés

En termes simples, le père Legrand essaie ensuite d’expliquer le mot synode, "un mot difficile", dont il met en évidence l’importance dans la vie de l’Eglise apostolique. Le mot, qui veut dire "faire route ensemble", souligne l’importance de la prise de décision collective dans l’Eglise. "Aujourd’hui, dit le père Legrand, un synode comme le Synode patriarcal maronite se réunit sous la présidence d’un seul (le patriarche) avec tous les évêques, des représentants de tous les moines, prêtres, laïcs du monde entier, pour délibérer ensemble, préparer les décisions et les orientations nécessitées par la situation historique nouvelle, pour que l’Eglise maronite, guidée par l’Esprit, puisse cheminer fructueusement au XXIe siècle, partout où elle se trouve désormais." Enfin, au sujet de l’extension de la juridiction des patriarches orientaux catholiques au-delà de leur territoire, le père Legrand souligne que "chrétiennement, il n’y a aucune raison qu’à leur déracinement dû à l’exil s’ajoute pour les orientaux catholiques un déracinement par rapport à leur Eglise mère. Au contraire, les richesses de leurs traditions sont à préserver pour eux-mêmes, et aussi comme un don précieux à toute l’Eglise. S’ils étaient assimilés par l’Eglise latine, ces richesses seraient perdues au détriment de tous. Le mot-clé, dans ce domaine, est: unis, mais non absorbés. L’inculturation dont on parle tant, en Occident, ce sont les Eglises orientales. L’Eglise ne se résume pas au pape et aux évêques. Etre Eglise, c’est être Eglise dans une culture." "A partir de là, conclut le père Legrand, quelques questions se posent à cause de la diversité des disciplines - un exemple, les prêtres mariés -, auxquelles il faut trouver des solutions. Il faut aussi dépasser la tradition de n’avoir qu’un seul évêque dans une même ville, comme cela se fait couramment au Proche-Orient."
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Israël-Vatican, des relations tendues

 

par YVES PITETTE, publié dans la Croix le 8 juin 2004

Il y aura dix ans le 15 juin, le Saint-Siège et Israël signaient la convention permettant l’échange d’ambassadeurs. Un pas considérable dans le rapprochement entre juifs et catholiques, brouillé aujourd’hui par la dégradation des relations diplomatiques entre les deux Etats. Le handicap était lourd. L’Etat d’Israël était encore en 1978 un quasi inconnu pour la diplomatie vaticane. Pie X avait dit au début du siècle à Theodor Herzl, le fondateur du sionisme, que l’Eglise ne pouvait pas "encourager ce mouvement". La guerre israélo-arabe de 1948 avait laissé toutes les institutions chrétiennes et la plupart des Lieux saints en territoire jordanien. Les quelques chrétiens arabes restés en Israël étaient eux-mêmes minoritaires dans la minorité arabe au cœur d’une population israélienne dont bien des immigrants venus d’Europe n’avaient pas que de bons souvenirs des chrétiens. De l’autre côté, dans les bureaux du Vatican, tout le monde n’avait pas encore intégré la démarche engagée par le concile à travers la déclaration Nostra Aetate pour le rapprochement entre les juifs et l’Eglise catholique. Jean-Paul II n’avait en rien été mêlé au complexe dossier diplomatique proche-oriental. Il arrivait avec à la fois une connaissance personnelle du monde juif, fréquenté dans son enfance, et la certitude de l’urgence de résoudre un problème qui contribuait à l’entretien d’un mauvais climat entre catholicisme et judaïsme. Il alla très vite. Dès le 5 octobre 1980, à Otrante, petite ville côtière du talon de la botte italienne, il livre dans une homélie son analyse de la situation au Proche Orient. Elle préfigure la politique du Saint-Siège pour les années à venir, en liant clairement la fondation d’Israël à la tragédie de l’Holocauste.

Mais tout reste à faire pour vaincre l’incompréhension et la méfiance. Karol Wojtyla fait appel à son meilleur copain d’école de Wadowice, Jerzy Kluger, pour prendre discrètement de premiers contacts avec les autorités juives. Les gestes que Jean-Paul II pose successivement vont décrisper l’atmosphère, du message de vœux envoyé au président israélien pour le nouvel an juif d’octobre 1981, jusqu’à la visite à la synagogue de Rome en avril 1986. Les négociations commencent sérieusement l’été 1991, juste après la guerre du Golfe et avant la conférence de Madrid sur le Proche-Orient, mais sans qu’il y ait de rapport entre les deux négociations. Un franciscain hors du commun va se trouver au centre de toute l’affaire. Juif né en Israël, David Jaeger, converti au christianisme, sera ordonné prêtre en 1986. Il se révèle fin négociateur. Alors qu’il avait fallu d’abord discuter longuement du programme même de la négociation, les discussions piétinaient. Or le même P. Jaeger, membre de la délégation vaticane officielle, négociait seul secrètement au nom du Saint-Siège avec Shlomo Gur, un diplomate israélien qui avait la confiance de son ministre. Tous les points délicats furent ainsi réglés en tête à tête ou, lors d’une rencontre aussi discrète à New York, entre Mgr Tauran et le ministre israélien Yossi Beilin

Sharon voit dans l’Eglise catholique une alliée des Palestiniens
Après que six cardinaux eurent recommandé à l’unanimité la conclusion de l’accord négocié pendant 18 mois, les chefs de délégation officielle, qui n’étaient pas au courant, se virent invités à signer un accord largement conclu en dehors d’eux. La convention diplomatique fut paraphée le 15 juin 1994. Suivirent ensuite des accords techniques, juridiques ou fiscaux notamment. Dix ans après, l’environnement et le climat politiques ont beaucoup changé. Aujourd’hui, les relations entre le Saint-Siège et Israël sont en crise. Outre les divergences profondes sur la gestion par le gouvernement Sharon de la question israélo-palestinienne, l’Eglise catholique, comme les autres confessions chrétiennes, est en butte depuis trois ans à de multiples tracasseries qui semblent avoir pour objectif de paralyser son action. Ainsi le refus de renouveler les visas du clergé étranger a-t-il d’une part empêché les séminaristes arabes, jordaniens notamment, de rejoindre leur séminaire à Jérusalem, et d’autre part, empêché les religieux et religieuses étrangers de sortir du pays, assurés qu’ils sont de ne plus pouvoir y revenir. L’accord fiscal conclu avec l’Eglise catholique n’est pas appliqué et les institutions chrétiennes se voient présenter des avis d’impôts très importants. Or les seuls catholiques gèrent plus de 150 institutions dont des hôpitaux, des écoles ou des maisons de retraite. Sans parler des propriétés religieuses qui ont été coupées en deux par le mur de sécurité israélien.

"C’est un problème purement bureaucratique et nous sommes pleinement conscients de l’urgence" de le résoudre, a déclaré le porte-parole du ministre des affaires étrangères. Mais personne, du côté des Eglises, n’en croit un mot. Il y aura dix ans mardi, le 15 juin, le Saint-Siège et Israël signaient la convention réglant leurs relations diplomatiques. L’établissement de celles-ci était, dans la négociation de 1992, le seul atout du Saint-Siège, face à Israël demandeur. Aujourd’hui, la situation est renversée et Sharon voit d’abord dans l’Eglise catholique une alliée des Palestiniens. Un sentiment que les propos très anti-israéliens du patriarche latin n’aident pas à dissiper, quelles que soient les bonnes raisons que Mgr Michel Sabbah, lui-même palestinien, peut avoir de les tenir. La petite communauté catholique d’origine hébraïque a désormais de son côté l’un des siens, évêque auxiliaire du patriarche latin. Mais elle est sans poids politique véritable. Les multiples interventions de Jean-Paul II en faveur d’une paix juste en Terre Sainte ont aussi pour but d’assurer sur place un avenir pacifique aux chrétiens palestiniens, qui ne trouvent actuellement la tranquillité que dans l’émigration. L’anniversaire a donc peu de chances d’être célébré en grande pompe, alors qu’il aurait dû marquer le pas considérable accompli en 1993 pour une meilleure compréhension entre juifs et catholiques.    haut
 

Schumacher règne dans le désert
Le pilote Ferrari remporte le Grand Prix de Bahreïn, devant son coéquipier Barrichello

 

par LIONEL FROISSART, publié dans Libération le 5 avril 2004

Derrière Michael Schumacher ? Le désert. Le petit point rouge au loin dans la brume de chaleur, c'est son équipier Rubens Barrichello. Comme d'habitude, le Brésilien n'a fait qu'illusion en s'installant aux côtés de son chef de file allemand sur la grille de départ du Grand Prix de Bahreïn, le premier organisé au Moyen-Orient. A peine le départ donné, le champion du monde s'est échappé à un rythme infernal. Le pied léger sur les freins afin de les ménager sur ce circuit exigeant pour les plaquettes, le pied toujours aussi lourd sur l'accélérateur, l'homme à la Ferrari n° 1 n'a jamais été inquiété à l'occasion de cette troisième manche de la saison pour cueillir son 73e succès.
 
Logique implacable
Ce doublé des voitures de Maranello est d'une logique implacable. Après les qualifications ratées des pilotes Williams-BMW, rejetés en deuxième ligne, celles tout aussi calamiteuses de la paire de l'écurie Renault, et les dramatiques défaillances mécaniques de l'équipe McLaren-Mercedes, c'était presque l'assurance d'assister à une nouvelle domination des voitures rouges à l'occasion de ce Grand Prix. Un espoir d'incertitude était pourtant né le matin de la course en même temps que le vent s'était levé. Après deux journées ensoleillées, de lourds nuages menaçants passaient au-dessus de la zone désertique de Sakhir où a été implanté ce circuit exotique. D'épaisses gouttes de pluie s'écrasaient même à quelques instants du départ sur le tarmac flambant neuf et gorgé de chaleur. Le vent déposant une couche de sable sur la piste et la pluie pouvant surprendre les pilotes au détour d'un virage représentaient assez de pièges pour envisager une course animée.

Les nombreuses têtes couronnées, les dizaines d'émirs postés derrière les stands luxueux de ce circuit des Mille et Une Nuits, sans parler des centaines de VIP invités à assister à cette course inédite n'ont pas été surpris de voir les Ferrari aussi intouchables. Déjà, elles sont imprenables au départ des feux rouges dans les rues de Manama et elles se montrent d'une agilité diabolique dans les nombreux carrefours de la capitale qu'il faut négocier en force ou tout en accélération. Mais tous ces curieux qui découvraient avec délices la compétition automobile de haut niveau s'attendaient à mieux de la part des BMW (Williams) et surtout des Mercedes (McLaren), des voitures de monsieur Tout-le-monde ou presque dans le golfe Arabo-Persique. C'est vrai qu'il y a de quoi être déçu. Depuis le début de la saison, les belles voitures grises frappées de l'étoile Mercedes sont fragiles comme du verre, et cette fois les deux pilotes maison (Raikkonen et Coulthard) ont abandonné. Pire, lors de l'inauguration du circuit de Bahreïn, c'est le modèle haut de gamme de la série qui est tombé en rade d'électronique. Quant aux Williams, propulsées par les moteurs du constructeur munichois, elles ont été d'une discrétion désolante. Ralf Schumacher a perdu du temps dans un accrochage et Juan Pablo Montoya a laissé filer sa troisième place sur un ennui mécanique (boîte de vitesse).

Pub catastrophique
Sur le strict plan de l'image, c'est une publicité catastrophique pour les deux grands constructeurs allemands. Mais, heureusement pour eux, les Ferrari ont beau enfiler les victoires, elles ne seront jamais construites à la chaîne. La production ne dépasse guère les 4.200 unités à l'année et les triomphes à la pelle de Schumacher n'y changeront rien. BMW et Mercedes, en revanche, pourraient voir les Japonais de Honda et de Toyota leur grignoter des parts de marché après les belles courses de Jenson Button, encore 3e, et son équipier Takuma Sato, lui aussi dans les points, et l'arrivée groupée des pilotes Toyota (8e et 9e). Les constructeurs allemands se consolent en se disant que les acheteurs locaux connaissent surtout les déclinaisons haut de gamme de leurs concurrents japonais, soit les Acura pour Honda et la marque Lexus pour Toyota.

Quant aux Renault, les Bahreïnis ne connaissent pas, mais, enthousiasmés par la belle démonstration des pilotes de l'écurie française (Trulli 4e et Alonso remonté de la 16e à la 6e place), certains pourraient être tentés de se précipiter dans l'unique concession de l'archipel, à Sira. Ils y tomberont sûrement sur les nombreuses Velsatis qui n'ont pas trouvé preneur sur le marché européen. Après trois courses exotiques, les écuries vont revenir en Europe. Pour beaucoup, la course d'Imola dans trois semaines marquera le véritable début de la saison. Mais Schumacher et Ferrari ont déjà pris tellement d'avance...    haut 

 
Le fabuleux destin de la principauté de Hutt River
Une province indépendante au cœur de l’Australie
 
par CARLA HENOUD, publié dans l'Orient-le Jour le 9 avril 2004
L’histoire pourrait ressembler à celle d’un "petit village peuplé d’irréductibles gaulois" qui résistent encore et toujours aux Romains. Seulement nous ne sommes pas en 50 avant J.-C. mais bien en 1970. Et ce petit village n’est autre qu’une province d’Australie devenue, grâce à la ténacité, voire la folle ambition d’un seul homme, une principauté, la principauté de Hutt River. L’histoire est drôle mais vraie, les personnages, des héros, mais pas de bandes dessinées ! Tout a commencé en 1969, lorsqu’un agriculteur australien du nom de Léonard Casley, propriétaire d’un terrain de 75 km2, situé au nord de Perth, voit son quota de 1.550 tonnes de blé, qu’il vendait au gouvernement australien, réduit de 90 %. Courant vers sa ruine, sire Casley, courageux individu, grand rêveur auprès de l’éternel, préfère se battre, défendre ses droits et les renégocier. Ce fermier fort cultivé est aussi chercheur - fasciné par les mathématiques et l’influence des étoiles sur l’être humain - et écrivain. Il connaît à fond, et c’est là sa force, tous les méandres de l’empire britannique et les lois, même les plus oubliées, qui s’y rattachent.

L’affaire part en jugement dans les tribunaux australiens, l’Etat lui doit la rondelette somme de 52 millions de dollars… Quelques mois plus tard, ayant gagné son procès, il propose au gouvernement de lui céder, au lieu de l’argent que ce dernier lui doit, l’indépendance de sa province. Aussi, il déniche une loi britannique qui stipule que s’il se proclame prince et crée une principauté, le gouvernement australien ne pourrait plus rien contre lui. Pour ce faire, Léonard Casley déclare la guerre - par fax - à l’Australie. Celle-ci, qui ne le prenait pas vraiment au sérieux et n’ayant pas réagi dans les trois jours qui ont suivi, a permis à la principauté d’être reconnue de facto. C’est donc ainsi que le 21 avril 1970, la sécession de Hutt River, un territoire 50 fois plus grand que Monaco et situé en Australie de l’Ouest, est annoncée par lettre officielle. En 1971, Léonard Casley se proclame prince Léonard Premier. Depuis et jusqu’à ce jour, l’homme qui a 78 ans règne sur son peuple - 20.000 "hutt" au total, 19.000 citoyens d’outre-mer et 1.000 vivant à Hutt River. La capitale en est la petite agglomération de Nain, la langue officielle l’anglais. Un passeport légal a été créé - mais il est précisé qu’il ne constitue pas actuellement un document de voyage accepté par les pays étrangers - ainsi que des timbres et une monnaie, le dollar de Hutt River (HRD) 

Un ambassadeur heureux

L’histoire, à mille lieux d’ici, nous est arrivée par l’intermédiaire d’un "hutt" d’origine libanaise, Jean-Pierre Haddad. Très sérieux analyste financier à la Banque centrale, il n’est autre que … l’ambassadeur de la province de Hutt River au Liban et en Jordanie. Nommé le 24 janvier 2004, il raconte encore, brandissant fièrement son passeport : "J’ai rencontré le prince lors d’une soirée officielle en Europe. J’avais toujours cherché à être diplomate. Lorsqu’on m’a fait cette proposition, j’ai tout de suite accepté." Dès lors, il cherche à promouvoir le pays et son tourisme, informer les médias et ses compatriotes libanais, et peut-être les tenter par une nationalité "hutt", moyennant la somme de 1.500$, tout en signalant que "ce n’est pas pour le moment le sésame qu’ils recherchent". Mais sait-on jamais ? Au cours de ses investigations, sir Jean-Pierre Haddad, car il a été anobli par le prince, a déjà recensé une vingtaine de Libanais qui possèdent la double nationalité "hutto-libanaise", dont le moukhtar (maire) de Ghobeiré (banlieue sud de Beyrouth). 

A l’occasion de la fête de l’Indépendance de la principauté, le 21 avril, monsieur l’ambassadeur convie tous les intéressés à une journée portes ouvertes, dans sa résidence de Dahr el-Sawan (montagne du Metn). A Hutt River, ce sera sûrement la fête, célébrée par le souverain, un brin mégalomane - mais n’est-ce pas normal que cette victoire lui soit montée à la tête ? -, son épouse la princesse Shirley et leurs 7 enfants, dont le prince héritier Ian. Il est même possible, nous informe-t-on, de pouvoir correspondre directement avec lui, à condition de s’exprimer en anglais. Mais, précise-t-on, "l’usage veut que l’on s’adresse à la représentation officielle la plus proche pour transmission de tout courrier destiné au prince". L’histoire, certes drôle, est aussi celle, touchante, d’un homme qui a réussi à faire plier le gouvernement australien. Un Don Quichotte des temps modernes qu’il est bon de saluer pour son courage et ses rêves.    haut    


Du Liban, l'absence faite écran
Théâtre. A Bruxelles, Rabih Mroué chronique l'histoire vraie d'une disparition dans "Missing Employee"

 

par MAOEA BOUTEILLET, publié dans Libération le 9 mai 2004

Centrée sur l'art du déplacement, l'édition 2004 du Kunsten Festival des arts de Bruxelles affirme l'émergence d'une esthétique du manque et de la disparition. Le réalisateur iranien Abbas Kiarostami, la plasticienne hongroise Edith Kaldor et la chorégraphe espagnole Olga de Soto y ont présenté des oeuvres s'inscrivant dans cette veine. Une forme caractérisée par l'absence du sujet-objet, née avec les nouvelles technologies, à cheval sur la frontière de plus en plus ténue entre théâtre et arts visuels. Chez le Libanais Rabih Mroué, comme chez ceux du collectif The Atlas Group, la disparition se révèle la métaphore d'un passé de douleur et de destruction. Les blessures de la guerre, qui ravagea le Liban de 1975 à 1991, marquent d'ailleurs l'ensemble de la création contemporaine à Beyrouth. "Les disparus , dit en substance Rabih Mroué, sont des individus particuliers qui existent sans exister"  et auxquels l'acteur-auteur-metteur en scène sait gré de susciter des histoires. A l'origine de Missing Employee, créé à Bruxelles, la disparition réelle d'un fonctionnaire des finances, Ra'fat Sleiman, qui défraya la chronique en 1996. L'artiste entreprit de collectionner les coupures de presse dans trois cahiers d'écolier. Sur scène, rien qu'une table et une chaise qui demeureront inoccupées, et trois écrans : au centre, l'image de Rabih Mroué commentant les cahiers qui apparaissent sur la droite ; à gauche, l'image d'une planche à dessin, que noircit un acolyte invisible à mesure qu'avance le récit...

"C'est un peu compliqué", concède avec malice le reflet de l'artiste qui nous entraîne, en anglais teinté d'accent arabe, dans les méandres d'un chaos libanais bringuebalé entre factions rivales et rongé par la corruption, où la presse sur laquelle s'appuie le feuilleton est forcément sujette à caution. Impossible de suivre de bout en bout. Mais les détails de cette histoire de gros sous, qui passe par la Syrie et les intérêts palestiniens, importent moins que le processus mis en oeuvre par un dispositif multimédia où la technologie croise l'artisanat. Par l'absence du corps de l'acteur ­- du texte, du personnage, de la pièce ­-, l'artiste, qui improvise ses facéties en direct mais dans notre dos, interroge autant la réalité du théâtre et de ses fantômes que celle de son pays, où l'Etat en tant qu'organisation clairement structurée a vécu. Qu'est-ce qui se révèle au terme de cette enquête ? "Je ne suis pas là pour distinguer le vrai du faux, prévient-il en ouverture, mais pour couper le cheveu qui sépare la vérité du mensonge. " Entre l'un et l'autre, le virtuel ouvre une manière d'échappée. Lorsqu'à la fin l'homme ne revient pas, on comprend que, depuis dix minutes, on ne regardait qu'un enregistrement sans chair. Mais, tels les disparus, même absent, Rabih Mroué existe fortement.    haut 

 
Irak : les prises d'otages se multiplient
Onze Russes, neuf Américains, trois Tchèques enlevés, sept Chinois libérés. A Tokyo,des manifestants réclament le retrait d'Irak des soldats japonais pour sauver la vie des otages
 
paru dans Ouest-France le 13 avril 2004 
La prise d'otages, nouvelle arme de la guérilla sunnite ? Les disparitions se sont multipliées, ce week-end, en Irak : sept Chinois (libérés hier soir), trois Tchèques, neuf Américains et onze Russes. Les trois Japonais capturés la semaine dernière n'auraient pas été tués, malgré l'expiration de l'ultimatum.
 
Vingt-huit étrangers disparus
C'est peut-être la seule bonne nouvelle du week-end en Irak : les Brigades des Moudjahidines n'ont pas exécuté les trois Japonais enlevés, jeudi dernier, sur la route de Bagdad à Amman (Jordanie). Les rebelles sunnites menaçaient de "brûler vifs" les coopérants Noriaki Imai et Nahoko Takato, 18 et 34 ans, ainsi que le photojournaliste Soichiro Koriyama, 32 ans, si le gouvernement de Tokyo n'annonçait pas, avant-hier après-midi, le retrait des 550 soldats nippons présents en Irak. Le chef tribal sunnite, Mezhen al-Duleymi, médiateur autoproclamé, espère obtenir leur libération "dans quelques jours". Les disparitions se multiplient sur l'axe Bagdad-Amman notamment. Hier, on était sans nouvelles de trois journalistes tchèques. Dans la soirée, l'état-major US en Irak a annoncé que deux soldats et neuf employés de KBR, une filiale du groupe pétrolier Halliburton, étaient portés disparus. Parmi eux, Thomas Hamill, dont les ravisseurs exigent, sur une vidéo, la fin du siège de Fallujah. Manquent également à l'appel un Arabe israélien et un Canadien d'origine syrienne. Hier soir, la chaîne Al Jazira a annoncé la disparition à Bagdad de onze Russes travaillant pour une société du secteur de l'énergie. En revanche, les sept ouvriers chinois enlevés dimanche ont été libérés dès hier soir. Ces enlèvements sont-ils tous le fait de la rébellion ? Le Britannique Gary Teeley, 37 ans, libéré dimanche soir six jours après son enlèvement à Nassiriyah (Sud), l'a été, selon la chaîne Al-Jazira , "grâce à l'aide des tribus". Formulation floue qui pourrait masquer le versement d'une rançon.
Le général Abizaid réclame des renforts
Au moment même où George Bush affirmait que la situation "s'améliore" en Irak, le chef des troupes américaines au Proche-Orient, John Abizaid, a annoncé avoir demandé au Pentagone le renfort de "l'équivalent de deux brigades ou plus" (soit environ 10.000 hommes) pour disposer d'une "capacité de combat forte et mobile". Une force de réaction rapide lui fait défaut, depuis le retour aux Etats-Unis de la 101e division aéroportée pour riposter aux attaques quotidiennes de la guérilla : hier, trois marines ont été tués dans la province d'Al-Anbar (Ouest), un agent de sécurité roumain dans une embuscade à Hilla (sud) et deux policiers irakiens par l'explosion d'une bombe à Baqubah (nord-est de Bagdad). L'insécurité a poussé l'ONG allemande Help à retirer ses derniers volontaires d'Irak, trois Allemands et deux Français.
 
La coalition veut éliminer Moqtada Sadr
Le chef radical chiite Moqtada Sadr, dont l'Armée du Mehdi contrôle toujours Nadjaf et Karbala (Sud) avait appelé, dimanche, à la guerre de libération contre l'occupant américain. Le général Ricardo Sanchez, chef des opérations en Irak, lui a répondu hier : "La mission des forces américaines est de tuer ou capturer Moqtada Sadr." Propos intransigeants. Mais, en coulisses, les Américains et Sadr continuent de négocier par l'entremise du clergé chiite : l'armée du Mehdi pourrait désarmer en échange de l'abandon de poursuites contre son chef, accusé d'incitation au meurtre.    haut
  

 
 
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