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Entre la
classe politique et le
peuple, un dialogue de
sourds
Un dimanche électoral
pas comme les autres
et un nouveau paysage
à l’horizon
par SCARLETT
HADDAD, publié
dans l'Orient-le Jour
le 25 mai 2004
Qui
aurait pu croire
qu’une simple échéance
municipale pouvait
être porteuse
d’autant de leçons
? D’un dimanche
à l’autre,
c’est un nouveau
paysage libanais
qui se dessine et
qui montre à ceux
qui avaient encore
des doutes sur la
question que la
classe politique,
enfermée dans ses
tours d’ivoire
bien gardées par
ses armées
d’analystes, est
de plus en plus
coupée du
terrain, et donc
ignorante de ce
que pensent réellement
les gens. Au-delà
donc des spéculations
politiques dont
les auteurs décortiquaient,
avant même
l’ouverture des
urnes, les
desiderata de la
Syrie et annonçaient
une volonté de réduire
les leaderships
d’au moins deux
pôles du pouvoir,
ce sont donc les
citoyens et eux
seuls qui ont
choisi l’allure
qu’ils voulaient
imprimer à ce
scrutin : celle du
développement,
dans le respect
d’une certaine
tradition et des
équilibres
familiaux.
Les
résultats de
Jezzine sont ainsi
venus confirmer
ceux de Jbeil
(Byblos),
concernant les
courants
d’opposition.
Pourtant, Dieu
sait si, à
Jezzine, tous les
moyens ont été
utilisés par
l’opposition
pour gagner la
sympathie des électeurs.
Outre Béchir
Gemayel et ses
discours
enthousiasmants,
le général
Michel Aoun et son
image d’un Liban
fort, on a aussi
fait appel aux
souvenirs
douloureux : les
combats, les
martyrs et
l’emprisonnement
d’anciens
membres de l’ALS
par les autorités
libanaises. Une
sorte d’apologie
d’une guerre que
les habitants,
eux, préféraient
visiblement
oublier. Sans
parler des méthodes
utilisées, à la
limite des
pratiques
miliciennes, qui
oscillent entre la
volonté de créer
une atmosphère de
meeting
"comme au bon
vieux temps"
et celle de donner
aux électeurs
l’image d’une
force qui n’est
pas conforme à la
réalité. Bref,
il s’agissait de
peser sur leur
choix, avec des
images du passé,
mais un passé sur
lequel tout le
monde ne porte pas
le même regard.
D’autant qu’en
définitive, les
habitants de
Jezzine ont bien
vu qui les a
vraiment aidés
lorsque leurs fils
ont été arrêtés,
qui a tout fait
pour obtenir discrètement
la clémence des
autorités et qui
leur a assuré des
avocats sans
qu’il leur
faille payer des
factures. Comme
l’a déclaré
dimanche Rachad,
un jeune étudiant
de l’USJ :
"J’ai dans
ma chambre un
portrait du général
Aoun. Mais je ne
vais pas voter
pour lui. Car je
sais où se trouve
l’intérêt de
ma ville. Je sais
qui peut m’aider
et qui ne pourra
rien pour moi en
cas de coup
dur." Autant
de bon sens chez
un jeune, alors
qu’on cherche à
enfermer sa génération
dans un schéma
uniforme, devrait
donner à réfléchir.
La percée
nationale du
courant aouniste
Tout comme devrait
faire réfléchir
l’impression,
qui se précise de
plus en plus, que
les gens ne
veulent plus de
slogans
tonitruants qui ne
sont pas suivis
d’action concrète.
Ils ne veulent
apparemment plus
d’approches
s’adressant aux
instincts, mais un
projet, voire une
vision. Au moins
en ce qui concerne
l’action
municipale.
L’une des
grandes erreurs
des diverses
parties
politiques,
c’est peut-être,
d’ailleurs,
d’avoir voulu
faire de cette échéance
une sorte de test
politique. Et le
verdict est tombé
avec une netteté
étonnante.
Pourtant, malgré
l’échec relatif
enregistré dans
les régions chrétiennes,
qui devrait le
pousser à revoir
sa politique
mobilisatrice des
jeunes, le courant
aouniste a quand même
réussi la gageure
de se faire
admettre sur la scène
musulmane, se démarquant
encore plus des
autres courants de
l’opposition chrétienne
et donnant une
dimension concrète
à son orientation
nationale. Même
s’il n’a pas
enregistré des résultats
décisifs à Tyr,
par méconnaissance
aussi de l’état
d’esprit des chrétiens
de la région, il
a quand même
travaillé côte
à côte avec les
formations
musulmanes ou laïques,
dans une région
à majorité
musulmane. Et
c’est là un
grand pas dans le
sens d’une
nouvelle stratégie.
A Tyr
donc, le président
de la Chambre a
conservé son
leadership, grâce
à la fidélité
des habitants de
la ville à celui
qui reste leur
grande figure,
l’imam disparu
Moussa Sadr, mais
aussi grâce au
vote des chrétiens.
Le député membre
du bloc Hezbollah,
Abdallah Kassir, a
beau déclarer
devant les caméras
de télévision
qu’il y a eu
"achat de
voix dans le
quartier chrétien
de Tyr", ce
serait trop
simplifier la
situation que
d’expliquer le
vote massif des
chrétiens en
faveur d’Amal
par des
motivations
financières. Ces
gens-là, qui ont
vécu la peur et
l’exode et qui
ont cru ne jamais
revoir les biens
laissés par leurs
parents ou la
maison de leur
enfance, ont
choisi le courant
qui leur fait le
moins peur. Et ce
n’est pas avec
quelques déclarations
de dernière
minute, à la
veille du scrutin,
que le Hezbollah
aurait pu les
rassurer. Il
faudrait pour cela
un long processus
et une pratique de
tous les instants.
Si le Hezbollah a
certainement à
son actif son
comportement irréprochable
après la libération
en 2000, les chrétiens
du Sud ont besoin
d’être rassurés,
sur le long terme,
sur leur mode de
vie et leurs
pratiques. C’est
sans doute ce que
les responsables
de ce parti
n’ont pas
compris, soucieux
principalement de
gagner la scène
chiite. Dans ces
circonstances,
Amal, malgré une
certaine réputation
et des pratiques
souvent
miliciennes,
restait un choix
préférable.
Saïda fidèle à
son passé et à
son image
militante
Mais c’est à Saïda,
ville à la
tradition
militante, que la
plus grande leçon
a été donnée.
Si les partisans
du président du
Conseil ont mené
une guerre féroce
contre M. Abdel
Rahmane Bizri, lui
rappelant qu’il
avait fait ses
premiers pas
politiques dans le
giron du clan
Hariri, les
Sidoniens se sont
chargés de rétorquer
que les Bizri
existaient bien
avant que le président
du Conseil ne se
lance dans l’arène
politique. Et à
Hariri lui-même,
qui, pour des
raisons
politiques, a
choisi de se faire
inscrire sur les
registres de l’état
civil de Beyrouth,
Saïda a montré
qu’elle restait
fidèle à son
passé, à Maarouf
et Moustafa Saad,
à Nazih Bizri et
à son image
nationaliste,
puisqu’elle a été
la première
grande ville du
Liban à lancer
des opérations
contre les soldats
israéliens. Malgré
les dollars engagés
dans la bataille,
la capitale du Sud
a préféré
donner une leçon
au clan Hariri,
mais aussi à la
Jamaa islamiya qui
croyait pouvoir
s’y implanter et
modifier ainsi
l’image
nationaliste de la
cité. Et si, à
Beyrouth, la liste
de Hariri a
remporté la
victoire, c’est
sans doute parce
qu’elle
n’avait pas en
face d’elle une
rivale crédible.
Un peu dans le
sens de ce fameux
vers de Corneille
: "A vaincre
sans péril, on
triomphe sans
gloire." Il
faudrait y ajouter
que la victoire,
dans de telles
conditions, ne
peut pas vraiment
tromper les
analystes
politiques. Cela
aussi, c’est une
leçon à retenir.
Mais
les élections de
dimanche ont
surtout montré
que les Sudistes,
sans doute à
cause des
souffrances vécues
et de la longue
occupation
qu’ils ont subie
pendant plus de 25
ans, sont différents
des autres
Libanais, plus
pragmatiques et
moins sensibles
aux voix des sirènes.
Plus attachés
aussi au
militantisme et
aux causes
nationales. En
somme, comme ce
qui peut
influencer (de
moins en moins
d’ailleurs) les
chrétiens du
centre n’a pas
la même résonance
chez ceux du Sud.
Le même phénomène
est valable pour
les sunnites de
Beyrouth et ceux
de Saïda, pour
les chiites de la
Békaa et ceux du
Sud. C’est donc
un dimanche plein
d’enseignements
que le Liban a vécu
il y a deux jours.
Mais la plus
importante leçon
à tirer de ce
scrutin par étapes
est que,
volontairement ou
non, les Libanais
ont montré
qu’ils ne
voulaient plus
d’un leader
superpuissant, et
lorsque
quelqu’un
s’est senti plus
fort que le Liban,
ils se sont chargés
de le ramener à
une dimension
raisonnable.
C’est un peu
vrai pour toutes
les parties qui se
sont lancées dans
la grande aventure
municipale, de
Berry, qui, malgré
la victoire à
Tyr, ne peut
oublier les échecs
dans les autres régions,
à Hariri, dont la
victoire à
Beyrouth devient
encore plus
relative, mais
s’agissant aussi
du Hezbollah, qui
a certes amélioré
sa situation, mais
sans le raz-de-marée
attendu des
parties de
l’opposition.
Une leçon de
modestie, en
somme, et la
classe politique,
sourde aux cris du
peuple, en avait
grandement besoin.
haut
"Ecrivez
votre Histoire
!"
par ANDRE
FONTAINE, publié
dans le Monde du 18
juin 2004
"Vous
écrirez votre
Histoire. Nous
sommes ici pour vous
y aider." Ainsi
s'est exprimé,
selon "un
responsable américain"
cité par les
envoyés spéciaux
du Monde ,
George W. Bush
s'adressant, le 8
juin, à six
dirigeants de pays
musulmans -
Afghanistan, Algérie,
Irak, Jordanie,
Turquie et Yémen.
C'est un langage
passablement
nouveau, non
seulement dans sa
bouche mais dans
celle d'un hôte de
la Maison Blanche.
Le messianisme - qui
agace tant Henry
Kissinger -, la
conviction d'une
grande partie du
peuple américain
qu'il a choisi la
bonne voie et que
les autres ne
peuvent faire mieux
que de l'imiter, l'a
inspiré dès ses
origines, même si
son Histoire a été
entrecoupée de périodes
d'isolationnisme,
d'impérialisme
affiché et de pur
pragmatisme. "Il
est de notre pouvoir
de recommencer le
monde. Une situation
semblable ne s'est
pas présentée
depuis l'époque de
Noé" ,
avait écrit Thomas
Paine dans ce Common
Sense qui allait
devenir, en 1776, le
détonateur de la révolte
des treize colonies
américaines. Quand
George Washington,
à la fin de son
mandat, prêchait le
"non-entanglement"
, la
non-intervention
dans les affaires
des autres, il
voulait
essentiellement empêcher
ses compatriotes de
faire le jeu des
intrigues d'une
Europe pourrie. Mais
il n'hésitait pas
à écrire à La
Fayette que les
Etats-Unis seraient
un jour "les
législateurs de
toutes les
nationalités"
.
Au
mitan du XIXe
siècle, le président
Polk reprendra, pour
justifier la guerre
contre le Mexique et
l'annexion du tiers
de son territoire,
le mot d'ordre de "destin
manifeste"
lancé en 1845 par
le journaliste John
O'Sullivan. Ronald
Reagan - aux obsèques
duquel, soit dit en
passant, le président
Chirac aurait pu se
payer le luxe
d'assister - lui
fera écho quelque
cent quarante ans
plus tard en s'écriant
: "Je crois
que notre destin est
d'être le phare
d'espérance de
l'humanité tout
entière." Entre-temps,
Woodrow Wilson, qui
fit entrer les
Etats-Unis en
guerre, en 1917,
pour "rendre
le monde sûr pour
la démocratie"
, avait essayé de
mettre sur pied,
avec la Société
des nations, un
ordre international
clairement démarqué
des institutions américaines.
Les Etats membres
devaient être,
selon lui,
strictement égaux
entre eux, comme les
alors quarante-huit
Etats
"unis". Le
Congrès ne l'avait
pas suivi, et la SDN
n'avait guère de
chances de
fonctionner avec des
partenaires comme
Staline et Hitler,
sans le poids américain.
Mais le wilsonisme
allait refleurir après
Pearl Harbor,
Franklin Roosevelt
ayant vendu à ses
alliés de la
seconde guerre
mondiale son idée
d'une organisation
des Nations unies où
le véritable
pouvoir
appartiendrait à un
Conseil de sécurité
au sein duquel les
grands jouiraient
d'un droit de veto.
Dans
son esprit, il ne
faisait pas de doute
que les Etats-Unis
étaient, comme il
devait le dire à
son fils Elliott, "la
seule grande
puissance qui puisse
maintenir la paix
dans le monde" en
conciliant les vues
des Anglais, "qui
pensent empire"
, et des Russes, "qui
pensent
communisme"
. Empire et
communisme sont
morts, les
Etats-Unis sont plus
que jamais là, et
leur actuel président
a revendiqué plus
qu'aucun de ses prédécesseurs
non seulement le
leadership, mais la
direction du monde
libre face au défi
du terrorisme
islamiste. A ceux
qui seraient tentés
de se plaindre et de
dénoncer leurs prétentions
hégémoniques, les
Américains peuvent
répondre qu'ils ont
réussi à faire un
seul peuple, vivant
en bonne harmonie,
une fois traversé
l'Atlantique, des
millions
d'immigrants
britanniques,
irlandais,
allemands, italiens,
français,
hollandais,
scandinaves,
polonais, et bien
d'autres encore,
alors que leurs
cousins demeurés en
Europe continuaient
de s'entre-tuer
massivement. Que, à
la différence
notamment de Rome et
d'Albion, ils n'ont
jamais pratiqué le
diviser pour régner
et cherchent au
contraire à faire
s'entendre les gens
entre eux.
On
l'a vu avec le plan
Marshall, dont l'une
des dispositions les
plus importantes
faisait obligation
aux bénéficiaires
de s'accorder sur la
répartition de ses
crédits. Ou avec
l'encouragement donné
à l'Europe
naissante. Kennedy
avait proposé, avec
l'Equal
Partnership , le
partenariat égal à
cette même Europe,
élargie au
Royaume-Uni, dont
elle constituerait
le "second
pilier". Les
Etats-Unis pouvaient
se targuer du succès
de la démocratisation,
par vagues
successives jusqu'à
la chute du rideau
de fer, du continent
européen, du Japon,
d'une bonne partie
du Sud-Est asiatique
et de l'Amérique
latine. L'ampleur du
succès semblait
telle il y a quinze
ans que le numéro
deux du comité de
planification du département
d'Etat, Francis
Fukuyama, crut
pouvoir annoncer
tout simplement, du
fait de "la
totale exhaustion
des alternatives
systématiques
viables au libéralisme
occidental"
, la fin de
l'Histoire.
Malheureusement, la
vague démocratique
s'est arrêtée aux
portes du dar-el-islam
, des terres où,
depuis des siècles,
on vénère le Prophète.
Le temps est loin où
le principal
confident de Nasser
pouvait écrire que "l'image
que les Etats-Unis
offraient au monde
était fantastique.
L'Angleterre et la
France étaient des
empires déchus. La
Russie était à
7.500 kilomètres et
l'idéologie
communiste était
anathème au regard
de la religion
musulmane"
(Mohammed Heykal
dans Les
Documents du Caire
, Flammarion 1972).
L'intérêt
de l'Europe
L'époque est
aussi passée où
un Foster Dulles
voulait enrôler
les régimes
arabes dans un
pacte de Bagdad
destiné à compléter
l'Alliance
atlantique.
L'Arabie saoudite
elle-même branle
sérieusement dans
le manche
aujourd'hui. Les
Américains ont
d'autant moins de
raisons d'en
prendre leur parti
que la principale
menace à laquelle
ils ont à faire
face vient de
cette partie du
globe, que la sécurité
de leur allié
israélien est
chaque jour en
question et que l'état
du marché des
hydrocarbures les
interpelle en
permanence. Aussi
bien leur
intervention en
Irak ne
visait-elle pas
seulement l'élimination
d'un des plus
voyous des "Etats
voyous" et du
risque qu'il représentait
avec ses prétendues
armes de
destruction
massive : elle était
également destinée
à y établir un régime
démocratique
appelé à servir
de modèle à des
pays musulmans qui
n'y ont, jusqu'à
présent, guère
goûté. Une année
d'occupation leur
a apparemment
montré que c'était
moins facile
qu'ils ne se l'étaient
imaginé et que,
pas plus qu'au
temps du général
de Gaulle, les idées
simples n'étaient
de nature à résoudre
les problèmes de
l'Orient compliqué.
Un exemple : peu
de dirigeants
arabes sont à
première vue
mieux disposés
envers Washington
que le roi du
Maroc et les présidents
égyptien et
tunisien. Aucun
des trois n'a
voulu faire le
voyage de Savannah
pour aller
discuter avec les
grands de ce monde
du projet de
"partenariat
pour le Grand
Moyen-Orient"
que M. Bush avait
entrepris de
vendre au G8.
Que
le président américain
n'en soit plus
maintenant qu'à
proposer aux pays
musulmans, comme on
l'a noté au début
de cet article, de
les aider à écrire
leur histoire représente,
si cela devait se
confirmer, un sacré
virage, et peut-être
le commencement de
la sagesse. Il y a
heureusement
d'autres signes,
depuis le recours au
Conseil de sécurité,
avec l'approbation
de la France, de
l'Allemagne ou
l'appui de la Russie
et de la Chine, pour
instrumentaliser le
transfert de
souveraineté aux
Irakiens. Le rôle-clé
a été dévolu dans
l'affaire irakienne
à l'Algérien
Lakhdar Brahimi, les
responsabilités
essentielles au chef
d'une importante
tribu. Tout cela -
et l'étourdissant
silence des "néoconservateurs"
qui faisaient la
pluie et le beau
temps - accrédite
l'idée que nos amis
d'outre-Atlantique
ont perdu beaucoup
de leurs illusions
sur leurs chances de
vendre aux peuples
de la région une réplique
de leur propre
Constitution.
L'Europe, dans la
mesure où elle
existe encore, a évidemment
tout intérêt à
les encourager sur
cette voie.
Notamment en leur
montrant la folie
qu'il y a à croire
que l'on peut
contraindre le
peuple palestinien
à se soumettre
durablement à un
ordre imposé par la
seule force.
haut
par
ISSA GORAIEB, publié
dans l'Orient-le Jour
le 19 mai 2004
Pour
les Palestiniens qui
ne cessent
d’encaisser coup
dur sur coup dur,
pour les Américains
enferrés en Irak et
qui souhaitent faire
bouger quelque peu
les choses au
Proche-Orient, pour
les Israéliens qui
ne savent trop
s’ils doivent ou
non renoncer à
Gaza, le courtois
Ahmed Qoreï peut-il
être l’homme de
la situation ? A
défaut d’être reçu
à Washington, le
chef du gouvernement
palestinien autonome
vient de rencontrer
tour à tour, à
Amman et à Berlin,
Colin Powell et
Condoleezza Rice,
qui incarnent comme
on sait deux
facettes différentes
de la schizophrénique
Administration US.
Au Forum économique
mondial de Jordanie,
le chef de la
diplomatie américaine
a fait assaut de
conciliation envers
les Arabes. Il a été
ainsi le premier
responsable US à présenter
des excuses -
des vraies,
directes, formelles
exprimées sans
chichis - aux
victimes des
tortures pratiquées
par des Américains
dans la tristement célèbre
prison d’Abou
Ghraib. Et il a
condamné sans détour
les démolitions
d’habitations
auxquelles se
livrent les Israéliens
à Rafah, sous prétexte
d’aménager un
fossé destiné à
empêcher toute
contrebande
d’armes entre l’Egypte
et la bande de Gaza.
Quant à elle, la
conseillère de la
Maison-Blanche en
matière de sécurité
n’aura pu s’empêcher
de s’extasier
devant l’énorme
sacrifice consenti
par cet apôtre de
la paix bien connu
qu’est Ariel
Sharon, quand il
presse les Israéliens
"de partager la
terre (!) avec les
Palestiniens",
quand il les prévient,
le vertueux homme,
qu’Israël ne
pourra absorber "tous"
les territoires
qu’il occupe.
Toujours est-il que
les Américains ont
obtenu de Qoreï
qu’il cautionne
publiquement le
retrait de Gaza
envisagé par Israël,
dans son espoir -
à chaque jour sa
peine - que ce
retrait pourra
relancer la négociation
sur tout le reste.
Un reste dont Israël
se promet de
conserver de larges
portions, ce qui est
dit en toutes
lettres dans ledit
plan Sharon. Le fait
est que l’Autorité
palestinienne n’a
d’autre choix que
de prendre son mal
en patience. Et de
se préparer à
gouverner, à
l’ombre d’une
autonomie étroitement
surveillée et menacée,
ce concentré
explosif de nature
ingrate, de
promiscuité miséreuse
et d’anarchie armée
qu’est la bande de
Gaza. S’y refuser,
ce serait en effet
se couvrir de
ridicule à
l’image du tandem
Damas-Beyrouth s’élevant
contre l’évacuation
du Liban-Sud de
l’an 2000, au
motif qu’elle
n’englobait pas
les hauteurs
syriennes occupées
du Golan. Ce serait
surtout faillir à
la règle d’or qui
a si bien réussi
aux colonisateurs
juifs de la
Palestine :
"Prends
toujours et réclame
davantage."
S’attaquer
cependant, dans les
conditions
actuelles, à la
gestion du
microcosme de Gaza a
tout l’air d’une
mission impossible.
D’Abou Ala’a
comme de son prédécesseur
Abou-Mazen, les
Etats-Unis et Israël
attendent rien moins
qu’une série de
miracles. Un de
ceux-ci consisterait
à chausser sans
problème les bottes
du chef historique
des Palestiniens
Yasser Arafat,
boycotté sans
appel. A la
faveur d’un autre
miracle, on verrait
Qoreï imposer sa
logique - et sa
loi - aux extrémistes
du Hamas dont le
bastion se trouve précisément
être Gaza ; et
parvenir à le
faire, miracle des
miracles, en évitant
une guerre civile
palestinienne. Mais
n’est-ce pas là
la finalité à
peine cachée du
Plan Sharon, lui-même
le fruit d’un
vieux processus
amorcé par les
travaillistes israéliens
et peaufiné par le
Likoud ? A
peine conclus en
1993, les accords
d’Oslo n’ont
cessé d’être
retardés, remaniés,
gelés et, en définitive,
reniés par Israël.
De l’Autorité
autonome on a
invariablement exigé,
tout au long de la décennie
écoulée, qu’elle
réduise par la
force les
jusqu’au-boutistes
; et dans le même
temps on lui a systématiquement
dénié ces acquis
qui lui eurent
permis de démontrer
le bien-fondé de
son audacieux pari
de paix.
La "vision démocratique"
de Bush n’a fait
que donner plus de
poids et de capacité
de nuisance à cette
pernicieuse logique.
Aux Palestiniens dépossédés,
refoulés, grignotés,
saucissonnés,
compartimentés dans
des ghettos, on veut
faire accroire que
tous leurs problèmes
seront réglés le
jour où ils se
doteront d’un
gouvernement
respectable et fréquentable.
Que Yasser Arafat
ait des tendances
autocratiques,
qu’il ait misé
sur plus d’un
tableau, qu’il ait
puisé dans les
maigres ressources
financières de l’Autorité
autonome est sans
doute vrai et
incontestablement
malheureux pour le
peuple palestinien ;
mais au nom de
quelle sorte de démocratie
peut-on prétendre
écarter celui que
ce même peuple, à
tort ou à raison et
jusqu’à nouvel
ordre, continue de
considérer comme
leur emblème vivant
? Et pour finir, par
qui Arafat se
fait-il traiter de
malhonnête et de
menteur ? Par un
Sharon disant sans
cesse la chose puis
son contraire, et
qui est lui-même
l’objet d’une
enquête pour
corruption. Par une
Administration américaine
qui a accumulé les
mensonges pour
justifier son
invasion de l’Irak
; qui a été éclaboussée,
notamment en la
personne du vice-président
Cheney, par plus
d’un scandale
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