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PRESSE  RJLIBAN  N°100 - sélection de l'hiver 2004 (2)  

                                       

TITRES
 
Plaidoyer - Culture du vide

 

par MARIA CHAKHTOURA, publié dans l'Orient-le Jour le 19 janvier 2004

"Il n’y a pas d’immortalité autre que celle qu’on laisse dans la mémoire des hommes." Napoléon. Pour laisser "des traces dans la mémoire des hommes", ceux des générations à venir. Pour l’histoire et la mémoire des peuples, les faits doivent être consignés avec précision ; les objets, les écrits et les documents soigneusement gardés, archivés et montrés. Un peuple sans mémoire est un peuple sans histoire. A l’exception de ce qui existe au Musée national de Beyrouth, sauvé grâce à l’acharnement de l’initiative privée, que reste-t-il de l’histoire et de la mémoire du Liban ? Qu’enseignons-nous à nos enfants ? Que savent-ils donc de la vie de leur pays, de ses us et coutumes, de ses grands hommes, de l’évolution de son art ? Bref, de son patrimoine social, culturel et même politique. Quid d’un musée ethnologique, d’un musée des arts populaires, de l’art moderne, d’un musée du costume, et j’en passe. Rien, ni personne ne raconte Beyrouth, cette "jeune capitale de 6.000 ans", pour ne parler que d’elle. Aucun lieu de mémoire, aucune exposition, aucune manifestation. Comme si elle avait été créée il y a une centaine d’années à peine. Sommes-nous appelés à devenir un peuple d’amnésiques ? Pour mieux enfoncer le clou, le communautarisme mine jusqu’aux scientifiques ; experts, chercheurs et historiens se battent pour imposer chacun "son" histoire du Liban. Certains l’écrivent même sur commande. La honte. Si le Liban "est un message", comme l’a si bien dit le pape Jean-Paul II, gardons-nous alors d’en faire un paysage. Ou mieux, un gros mensonge.    haut
 
Europe médiévale, Europe chrétienne

Les conférences de l'Académie des sciences morales et politiques

 

par JEAN FAVIER, membre de l'Institut, publié dans le Figaro le 3 février 2004

Après Jacques Delors, Jean Baechler et Alain Besançon, c'est le grand historien Jean Favier qui, hier, devant l'Académie des sciences morales et politiques, s'est exprimé sur l'Europe. Et, plus précisément, l'Europe médiévale, c'est-à-dire d'un millénaire qui va, en gros, du Ve au XVe siècle. Pour lui, ce qui donne à l'Europe sa première configuration, c'est l'orientation du monde carolingien vers l'intérieur du continent, la Méditerranée n'étant plus alors le centre qu'elle avait été pour les anciens empires. Mais la construction de Charlemagne n'est pas viable, et celle des Othon n'atteint pas à la dimension universelle à laquelle elle prétend. L'Europe du Moyen Age, c'est donc en définitive celle que dessine l'Eglise... Voici de larges extraits de son intervention dont on pourra trouver l'intégralité sur le site de l'Académie ( www.asmp.fr ).
 
C'est l'Eglise - l'Eglise latine, pour ne pas dire romaine -, qui donne le mieux un contour réaliste à l'entité européenne. On ne saurait, d'abord, sous-estimer cet héritage de Rome qu'est la langue latine - paradoxe quand on sait la place prise par le grec à Rome même - et le facteur d'unité que cette langue constitue en permettant la mise en commun de la pensée. Très vite diffusé et imposé dans sa version latine, le symbole de Nicée pose les bases d'une communauté dogmatique assurée lorsque le royaume visigothique renonce, en Espagne, à l'arianisme. La Vulgate de saint Jérôme, révisée à la fin du VIIIe siècle pour en corriger les scories mais non pour changer le contenu, offre aux clercs le texte fondamental de la réflexion, de l'enseignement et de la prédication. L'Europe latine n'aura qu'une Bible, donc qu'un système de références et d'autorités scripturaires. De là viendront la notoriété et la diffusion d'oeuvres par lesquelles la pensée ancre cette unité. Je pense aussi bien à la Cité de Dieu de saint Augustin, aux Institutions de Cassiodore, aux Etymologies d'Isidore de Séville qu'à la Consolation de Boèce et aux traités scolastiques de Bède le Vénérable. Quand viendra l'heure des grands affrontements philosophiques et théologiques, avec la redécouverte de la métaphysique aristotélicienne et de ses versions avicenniennes et averroïstes, ils se feront à l'intérieur de ce système, non contre lui.
 
En distribuant les rôles dans l'évangélisation, la papauté contribue fortement à la diffusion de cette unité intellectuelle. Je pense aux moines italiens qui évangélisent l'Angleterre au VIe siècle, aux moines anglais ou irlandais qui évangélisent au VIIIe la Germanie ou réforment la spiritualité dans le royaume franc. En imposant la liturgie romaine et le chant romain, Charlemagne n'a en tête que l'unité de ses peuples, mais il assure la cohérence de la perception du fait religieux à travers l'Europe occidentale. Ni lui ni Louis le Pieux n'ont grand peine à ce que la règle de saint Benoît s'impose de même à l'Occident, adaptée qu'elle est, par le caractère mesuré de ses exigences et par l'équilibre de vie qu'elle instaure, à des esprits peu portés aux pratiques ascétiques des Pères du Désert ou de l'Irlande. Lorsque le pape et l'empire monastique constitué dès avant l'an mil par Cluny et ses prieurés feront cause commune au XIe siècle pour réformer les Eglises au lieu de laisser faire ou ne pas faire les conciles provinciaux dans l'inévitable diversité de leurs approches, on aura fait un grand pas vers l'unité disciplinaire des esprits dans l'Europe latine. C'est Cluny qui romanise alors la liturgie espagnole. La notion de chrétienté, et de chrétienté romaine, l'emporte sur celle de province. Le rôle de la papauté devient perceptible. Sans rapports avec l'étendue de l'Etat pontifical, l'assiette territoriale du pouvoir spirituel et disciplinaire du Saint-Siège est, elle aussi, de plus en plus perceptible. Organisée par la papauté parce que le siège de saint Pierre était l'un des rares membres de l'Eglise à ne pas être passé au pouvoir des laïcs, soutenue par l'ordre de Cluny, la réforme grégorienne illustre l'unité de l'Eglise d'Occident au point qu'Urbain II peut à la fin du XIe siècle prendre à lui seul l'initiative d'une croisade dont les finalités sont à bien des égards en Europe : réaliser une action commune de la chrétienté latine sous la houlette du pape.
 
J'ai évoqué la langue latine. Son évolution a engendré une diversification dont sont nées les langues romanes. A l'intérieur même de l'espace que signifie l'Eglise d'Occident, elle laisse leur place aux langues d'origine germanique ou celtique. Mais, pour appauvri qu'il soit, le latin des clercs demeure la langue de communication, et c'est ce qui permet cet autre facteur d'unité qu'est le prêt de textes. Tout au long du Moyen Age, et bien au-delà car je pense aux humanistes de la Renaissance, les manuscrits n'ont cessé de voyager. On emprunte, on copie. Et on lit, parce que les intellectuels de toutes les régions lisent la même langue. Les livres ne sont pas seuls à voyager. Les grandes écoles cathédrales et monastiques du XIIe siècle, celles de Bologne, de Chartres, de Paris ou d'Oxford, sont des lieux de rencontre à l'échelle de l'Europe et ceux qui rentrent chez eux après y avoir reçu l'enseignement de leur choix donnent à la vie de l'esprit une dimension que les premières universités, au XIIIe siècle, portent à son apogée. Faut-il rappeler qu'en un même temps, au milieu de ce XIIIe siècle, on entend sur la rive gauche de la Seine les enseignements du Rhénan Albert le Grand, ceux du Brabançon Siger, ceux de l'Italien Thomas d'Aquin ? Et que ceux qui les entendent, collègues ou étudiants, sont aussi bien allemands qu'anglais ou écossais ? C'est le prestige de l'institution universitaire qui mettra fin à cette communauté d'esprits à l'échelle européenne. Chaque prince voudra son université, afin de disposer des moyens de formation de ses élites administratives, judiciaires et ecclésiastiques. On fera ses études chez soi.
 
Il est certain que l'effort commun demandé par Urbain II à la chrétienté occidentale en vue de la première croisade est d'abord, aux yeux de ce pape réformateur, le moyen de manifester l'unité du peuple chrétien sous la bannière pontificale. Pour le pape, la croisade doit être son entreprise, ce que n'était pas la Reconquista espagnole, gouvernée par les princes avec d'inévitables propos territoriaux. On sait ce qu'il en sera de la croisade : l'Orient latin deviendra vite une conquête, et la terre nouvelle des affrontements immédiatement importés. Mais la croisade doit être une entreprise commune, et le pape n'avait sans doute pas en vue les répercussions de cette communauté d'action sur la perception d'une unité. La chose est bien connue, c'est quand on se retrouve en terre lointaine que l'on ressent le mieux les traits que l'on a en commun avec autrui, ce qui ne veut pas dire qu'on fasse alors cause commune. Face à une autre civilisation, à une autre culture, à d'autres structures politiques ou familiales, à une autre religion vue de plus près que dans les chansons de geste, ceux que l'on appellera en Orient les Francs conçoivent mieux que dans leur monde féodal ce qui les unit. Or, les Teutoniques s'étant vite détournés vers leurs marges païennes et les Espagnols ayant assez à faire chez eux, ces Francs d'Orient sont tout simplement des Européens occidentaux (...).
 
Les pèlerinages sont pour beaucoup dans la découverte que font du monde les hommes du Moyen Age. Dire qu'ils dessinent une Europe serait se moquer. On va à Jérusalem tant que la chose est possible. Ensuite, on va toujours à Rome, à Compostelle, au Gargano, à Rocamadour, à Tours ou au Mont-Saint-Michel, ou beaucoup plus près. Il n'y a aucun doute sur le fait que ces déplacements temporaires sont la principale occasion de la découverte des peuples par ceux qui n'ont aucun autre motif, politique, militaire, commercial, d'aller ainsi de pays en pays. On peut dire que les pèlerinages ont aidé les hommes du Moyen Age à mieux connaître l'Europe, et qu'ils ont porté la circulation des idées, des modes, des façons de l'art, mais c'est nous qui voyons là l'Europe. Ce que voit le pèlerin, c'est une route, et ce qu'il rencontre, ce sont des sanctuaires qu'il visite pieusement, des parlers et des usages qu'il découvre et dont, le plus souvent, il s'étonne quand il ne les juge pas sévèrement. Il ne paraît pas que le pèlerin soit sensible à une appartenance commune, sinon à celle, qui lui semble normale, à la religion. Si la carte des routes de pèlerinages dessine une certaine Europe, le pèlerin, lui, n'en emprunte qu'une.    haut
 
Clovis Maksoud : "Le discours confessionnel d’avant-guerre au Liban est repris en Irak"

 

par SYLVIANE ZEHIL, publié dans l'Orient-le Jour le 7 février 2004

Ancien ambassadeur de la Ligue arabe aux Nations unies et aux Etats-Unis, professeur de relations internationales à l’Université américaine de Washington et directeur du Center for the Global School of International Service, M. Clovis Maksoud a donné une conférence de presse au siège de l’Onu à New York sur la situation au Moyen-Orient, les derniers développements sur la scène irakienne et le conflit israélo-palestinien. Dans un entretien accordé à L’Orient-Le Jour, M. Maksoud dresse un parallèle entre la situation en Irak et celle qui prévalait à la veille de 1975 au Liban. Il met l’accent sur l’importance du rôle de l’Onu en Irak et commente ce qu’Ariel Sharon a présenté comme des "concessions douloureuses", à savoir le démantèlement des colonies de peuplement dans la bande de Gaza.

Peut-on dresser un lien entre la situation actuelle en Irak et l’histoire récente du Liban ? "Le discours confessionnel d’avant-guerre au Liban est repris aujourd’hui en Irak, répond M. Maksoud. La fragmentation du discours national a préparé les conditions objectives pour le morcellement de l’Irak et du Liban. Le danger d’une explosion confessionnelle et d’une fragmentation de l’Irak existe aujourd’hui. Mais si les Nations unies prennent en charge le dossier, les risques d’une telle explosion seront contrôlés. Explosion qui pourrait en outre atteindre d’autres pays arabes. C’est pour cette raison que les Nations unies devraient avoir en Irak un mandat clair leur accordant les pleins pouvoirs pour superviser le passage de la phase transitoire actuelle à la souveraineté nationale, prévu pour le 30 juin." Et M. Maksoud de préciser que "les Nations unies devraient être, non pas les auxiliaires des Etats-Unis et de la coalition, mais le principal organisme en charge. Par la présence d’une seule autorité morale, on évite les compromis qui sont, par définition, temporaires pour arriver à une réconciliation durable, seul moyen pour parvenir à préserver l’intégrité territoriale et identitaire du pays. Il est aujourd’hui nécessaire de hâter le processus en Irak afin d’éviter de voir se répéter le scénario d’une nation indépendante passer sous occupation".

Manque de précision de la "feuille de route"

Quant à la crise israélo-palestinienne, Clovis Maksoud estime que "l’Onu a été paralysée par les relations spéciales entre l’Etat hébreu et les Etats-Unis, et le manque de cohésion entre les Etats arabes". L’ancien ambassadeur de la Ligue arabe souligne également que la "feuille de route" pêche par son manque de précision : "Elle ne détermine pas clairement les paramètres et ne fournit pas de carte détaillée." Autre question d’importance, celle du retour des réfugiés palestiniens, un principe qui, bien que rejeté par Israël, "doit être sérieusement pris en considération". Réagissant aux récentes déclarations du Premier ministre israélien sur le démantèlement de 17 colonies de la bande de Gaza, M. Maksoud estime que, pour aborder la "question des droits des Palestiniens, il n’y a d’autre chemin que la transparence". Quant au terme "concessions douloureuses" employé par Ariel Sharon, M. Maksoud insiste sur le fait qu’il sous-entend le droit de créer des colonies dans les territoires occupés. Sur la "clôture de sécurité", le professeur de relations internationales rappelle qu’il s’agit là d’ "une question d’ordre légal et que le mur est une violation de la quatrième convention de Genève. M. Sharon le présente comme un enjeu politique, mais ce “mur” est une autre forme d’annexion illégale", conclut-il. M. Maksoud sera la semaine prochaine à Beyrouth où il envisage de s’installer pour se consacrer à la rédaction de ses Mémoires.    haut
 
S'unir contre l'hyperterrorisme

Sécurité - Après les attentats de Madrid

 

par HERVE DE CHARETTE, publié dans le Figaro le 19 mars 2004

L'auteur est ancien ministre des Affaires étrangères

Il est urgent de tirer toutes les leçons du drame qui a meurtri l'Espagne. Il confirme, de façon tragique, que les attentats subis par les Etats-Unis le 11 septembre 2001 n'ont constitué ni un acte unique et non reproductible ni un défi adressé à la seule puissance américaine. C'est l'entrée dans un monde nouveau : celui de l'hyperterrorisme, tel que l'a défini François Heisbourg, c'est-à-dire la volonté de tuer le plus grand nombre possible de victimes civiles afin de déstabiliser et de détruire "le monde occidental", la destruction de masse au service d'un combat idéologique dirigé contre nous. Il s'agit bien d'une guerre, même si elle est d'un type inconnu jusqu'alors. La réalité est bien là. C'est même la principale menace qui pèse sur nous aujourd'hui. N'en doutons pas : d'autres événements se préparent. Ils seront probablement plus tragiques encore. Le pire n'est pas derrière nous. Il est devant. Il est sans doute trop tôt pour analyser les causes du vote espagnol et pour mesurer ce qu'a pesé ce que j'appellerai "la tentation de Munich", c'est-à-dire le désir populaire d'échapper à la tourmente venue du Moyen-Orient. Il faut, en tout cas, se réjouir des déclarations sans ambiguïté des dirigeants européens. Il est vain, en effet, d'imaginer que l'Europe dans son ensemble, ou tel ou tel pays européen - par exemple la France - pourra échapper au maelström. Pour les islamistes fanatiques qui sont à l'origine de cet affrontement, l'Europe a partie liée avec l'Amérique. Elle défend les mêmes valeurs. Son passé colonial la rend même encore plus critiquable. Il y a quelques années, la France pouvait faire preuve d'habileté manoeuvrière en sous-main pour écarter telle ou telle menace ou faire valoir ses relations particulières avec le monde arabe. Tout ceci est balayé : la France court désormais à peu près autant de risques que les autres. Les réactions islamistes à l'affaire du voile en témoignent. L'Europe n'échappera pas aux orages qui s'annoncent.

 

On ne peut donc que souscrire des deux mains aux propos du président Chirac et du chancelier Schröder, affirmant mardi à Paris que "la communauté internationale doit se rassembler pour lutter contre le terrorisme de toutes ses forces et sans relâche". Encore faut-il passer aux actes. Et le premier de ces actes, c'est d'en finir avec la querelle transatlantique à propos de l'Irak. Passant par-dessus leurs divergences de l'année 2003, il est indispensable que Français et Américains accélèrent le pas de leurs retrouvailles, déjà assez bien engagées. Dans la foulée, il est encore plus nécessaire que les Européens, Jacques Chirac, Gerhard Schröder et Tony Blair en tête, définissent ensemble des positions communes. Le combat contre l'hyperterrorisme ne peut pas être le fait d'une Amérique solitaire. L'affaire irakienne l'a clairement démontré, et l'équipe Bush semble en avoir pris conscience. Mais il ne serait pas non plus souhaitable que l'Europe joue en solo. Il faut un dialogue entre les deux rives de l'Atlantique. Mieux même : une négociation, en vue de définir ensemble et de conduire ensemble la guerre contre l'hyperterrorisme. Dans cette négociation, trois éléments sont décisifs : le premier concerne l'Irak. Il faut sortir la coalition de ce guêpier et il faut que nous l'y aidions dans le cadre des Nations unies. Il n'y a aucun avantage à tirer, ni pour les Américains à s'enfoncer dans leur solitude ni pour nous à nous réjouir de leurs déboires. Quoi qu'on pense de l'intervention militaire passée, il faut rechercher ensemble l'issue la plus positive.

 

Le second volet de cette négociation concerne la Palestine. L'aveuglement de ceux qui encouragent le statu quo est dramatique. Après l'échec du processus d'Oslo, la fameuse "feuille de route" qui y a fait suite a perdu, à son tour, toute efficacité. Il est grand temps que les Européens se décident à prendre à bras-le-corps un conflit qui menace, de façon directe, la stabilité méditerranéenne, mais aussi désormais la stabilité mondiale. Combien de temps encore l'Europe va-t-elle regarder les bras croisés les provocations des extrémistes israéliens et palestiniens ? Le troisième volet de cette stratégie euro atlantique que j'appelle de mes voeux contre l'hyperterrorisme concerne la sécurité intérieure des pays européens. La coopération entre les polices est utile, mais elle n'est pas suffisante. Il faut aller beaucoup plus loin, surtout au moment où l'élargissement aux pays d'Europe centrale et orientale va nous fournir l'opportunité d'associer les pays adhérents à des dispositifs sécuritaires plus exigeants. L'Europe doit se préparer à de nouvelles contraintes en sachant que, par surcroît, elles auront un coût élevé. C'est le moment, pour nos dirigeants, d'être à la mesure des grands événements qui montent à l'horizon. L'hyperterrorisme, ce n'est pas le terrorisme d'hier. C'est la nouvelle menace qui pèse sur le monde. Il ne faut plus attendre pour agir.    haut

 

Des Etats-Unis et de la religion

 

par JOSEPH MACE-SCARON, publié dans le Figaro Magazine le 6 mars 2004

Mel Gibson martyrisé, Mel Gibson crucifié, Mel Gibson ressuscité. Finalement, son film sur la Passion du Christ sera bien sur les écrans en France. Il rencontre aux Etats-Unis un formidable succès. Un vrai rouleau compresseur. Gageons que l'on va parler de "populisme religieux" à propos d'une oeuvre dont la prudence n'est certes pas la qualité première. Un populisme qui aurait balayé en Amérique le christianisme raffiné des judeo christian studies. On a ainsi débattu à l'envi de l'antisémitisme réel ou supposé de ce film comme s'il s'agissait là d'un élément promotionnel parmi d'autres. Ce qu'il y a d'ennuyeux avec cette controverse, c'est qu'elle a fait écran à des enjeux plus essentiels et, surtout, plus complexes. L'hyperréalisme sanglant de la Passion du Christ n'est pas tant l'expression d'un fondamentalisme religieux que la mise en scène saisissante des obsessions qui hantent ce pays. On pourrait reprocher à ce film d'oublier que le christianisme est moins une théologie de la rédemption qu'une théologie de la résurrection. Mais après tout, il s'agit là d'une dérive que l'on constate un peu partout de Rio à Manille, en passant par Paris. Non, l'insistance à traiter la douleur et la souffrance comme l'antichambre de la grâce, cette flagellation expressionniste révèle que l'Amérique, loin d'être cette hyperpuissance hautaine et puritaine, est, avant tout, un pays qui doute en permanence de lui-même.

La religion aux Etats-Unis est une des formes de l'expression politique
Tout simplement parce que la pensée de la fondation qui est à l'origine de la nation américaine n'aurait pas été envisageable si une poignée de chrétiens mis à l'index n'avaient trouvé refuge sur les rives de la Nouvelle-Angleterre. C'est donc par vocation spirituelle que les Etats-Unis se font un devoir d'incarner pour le monde la liberté. Quitte à ce que cette mission prenne, le cas échéant, une allure sacrificielle. On peut s'en féliciter. On peut le condamner. On ne peut guère le contester. Pourtant la France n'en finit jamais de découvrir ce paradoxe. Elle a feint d'ignorer que Bill Clinton avait réuni les principaux leaders religieux pour se faire administrer une absolution audiovisuelle. Elle a oublié qu'au lendemain de la catastrophe du 11 Septembre, les New-Yorkais ont réagi non pas en consultant les psys de Woody Allen mais en organisant d'immenses veillées de prière. Nous n'en finissons pas de nous demander comment le devenir américain qui, de fait, est aussi le nôtre, peut allier aussi étroitement les progrès technologiques et scientifiques et ce qui nous apparaît comme la manifestation d'un archaïsme religieux. Les Français sont fâchés avec les religions, à tort. Mais il faut qu'ils comprennent pourquoi ce qu'ils prennent, eux, pour le respect bien compris de la laïcité apparaît aux Américains comme une insoutenable atteinte à la liberté de croyance.
 
Ce qui est le plus insupportable dans cette affaire, c'est notre suffisance intellectuelle quand nous regardons les Etats-Unis
Ces derniers procèdent de même ? Et alors ! Sommes-nous entre Etats majeurs ou dans une cour de récréation ? Est-il impossible d'avoir un regard critique sans caricaturer le partenaire ? Parler d' "empire", à tort et à travers, quand on ouvre le débat sur l'Amérique, est tout aussi lassant que l'antienne du choc des civilisations ou que la propension de certains néoconservateurs à souligner la faiblesse ou l'impuissance d'une Europe "dévirilisée". C'est du Clausewitz revu et corrigé par Arnold Schwarzenegger. Pour autant, il est tout aussi grotesque de regarder les Américains de haut. Je ne vois pas en quoi l'autoproclamé "parti de l'intelligence" en France a des leçons de sobriété politique à donner aux épigones du Parti républicain. Je ne vois pas en quoi la piété démonstrative d'un George Bush est plus risible que la bimbeloterie égypto-telluro-mystique dont nous avait gratifiés François Mitterrand à la fin de son second septennat. Je ne vois pas en quoi le récit de la rédemption personnelle du chef de l'Etat américain prête à rire quand nous vénérons un machiavélisme de pacotille. Je ne vois pas en quoi les campagnes électorales outre-Atlantique sont plus indigentes et désolantes que celles que nous subissons actuellement dans l'Hexagone.    haut
 
Pour lutter contre la judaïsation de Jérusalem, Arafat veut mobiliser les chrétiens arabes

Une délégation palestinienne en tournée d’explication au Liban

 
paru dans l'Orient-le Jour le 7 février 2004

Une délégation de personnalités palestiniennes chrétiennes se trouve en ce moment au Liban, dans le cadre d’un plan de mobilisation contre la politique de judaïsation de Jérusalem et la construction par Israël d’un mur de sécurité. Le rôle privilégié que peuvent jouer des chrétiens arabes dans la défense des droits des Palestiniens a été mis en avant par les membres de la délégation, au cours d’une série d’entretiens hier avec des personnalités libanaises. La délégation a notamment relancé le projet d’organisation d’un congrès chrétien arabe destiné à corriger l’image désastreuse que donnent du christianisme les Eglises protestantes appuyant le sionisme. La délégation palestinienne est composée de Mgr Riyah Aboul Assal, évêque anglican de Jérusalem, ainsi que de MM. Emile Jarjouhi, membre du Comité exécutif de l’OLP, et Ghazi Hanania, vice-président du Conseil législatif (Parlement) palestinien. Elle est accompagnée de MM. Mahmoud Assadi, membre du commandement de l’OLP au Liban, Khaled Aref, Adnan Saadeddine et Nidal Sabeh.

Les membres de la délégation ont rencontré tour à tour hier le ministre des Affaires étrangères Jean Obeid, le ministre d’Etat pour la Réforme administrative Karim Pakradouni, le patriarche Nasrallah Sfeir, le président par intérim du Conseil supérieur chiite, cheikh Abdel Amir Kabalan, le mufti de la République, cheikh Mohammed Rachid Kabbani, et le métropolite de Beyrouth, Mgr Elias Audeh. Jeudi soir, la délégation palestinienne avait rencontré le président de la Ligue maronite et de l’Union des ligues chrétiennes, Michel Eddé, entouré de nombreuses figures communautaires chrétiennes. "Jérusalem comptait, traditionnellement, quelque 80.000 chrétiens, elle n’en compte plus aujourd’hui que 8.000 ou peut-être 9.000", a averti l’évêque anglican de la Ville sainte, à l’issue de l’entretien avec le ministre des Affaires étrangères. Et de souligner que les colonies de peuplement se multiplient autour de Jérusalem ainsi qu’à l’intérieur de la ville. "La Palestine que nous a promise George Bush ressemble de plus en plus à un gruyère", a-t-il dit.
 
Le mur de sécurité
La construction par Israël d’un mur de sécurité figurait au nombre des plus importants points soulevés, ont affirmé les membres de la délégation palestinienne, précisant que des milliers de Palestiniens étaient ainsi empêchés par ce mur de parvenir à leurs terres agricoles. Chrétiens et musulmans de Jérusalem, de Bethléem et d’ailleurs ne peuvent prier dans leurs églises et mosquées, ont-il ajouté, et pour la troisième année consécutive, Yasser Arafat, le chef de l’Autorité palestinienne, a été empêché d’assister à la traditionnelle messe de minuit du 24 décembre à Bethléem. De même, les musulmans en sont réduits à prier devant le tombeau d’Abraham, à Hébron, transformé en lieu de culte musulman.

Une feuille sans route
L’Autorité palestinienne est décidée à défendre avec la même détermination les lieux saints chrétiens et musulmans, a affirmé pour sa part Emile Jarjouhi, membre du Comité exécutif de l’OLP. Les responsables palestiniens suivent de près les efforts déployés, notamment par le Liban, pour obtenir une condamnation du mur de sécurité par la Cour internationale de justice de La Haye (CIJ). Sur un autre plan, les membres de la délégation ont affirmé qu’il suffit de s’installer, le soir, devant un poste de télévision pour se rendre compte qu’il ne se passe pas de jour sans que des Palestiniens tombent, tués ou blessés, sous les balles des soldats israéliens, ou que des maisons soient détruites par les bulldozers. Répondant aux questions des journalistes sur la viabilité de la "feuille de route", au stade actuel, l’évêque anglican de Jérusalem a affirmé qu’il y voit plutôt "une feuille sans route". Et d’ajouter que l’Initiative de Genève était bonne mais insuffisante. En définitive, a-t-il dit, il faudra revenir aux résolutions internationales.    haut

 
Quand de Gaulle reconnut le régime de Mao
Une cérémonie marquera, demain à Paris, le quarantième anniversaire de cette initiative
 
paru dans le Figaro le 26 janvier 2004
"Ne laissons pas les Chinois mijoter dans leur jus. Sinon, ils finiraient par devenir venimeux. Il se pourrait bien qu'un jour ou l'autre nous soyons amenés à les reconnaître et à donner l'exemple au monde." Eminemment gaullienne, cette confidence du Général à Alain Peyrefitte date de juin 1962 (C'était de Gaulle, tome 1, Fayard/de Fallois). Un an et demi plus tard, le 27 janvier 1964, un bref communiqué conjoint annonce que "le gouvernement de la République française et le gouvernement de la République populaire de Chine ont décidé d'un commun accord d'établir des relations diplomatiques". Mûri de longue date, le projet avait pris forme quelques mois auparavant dans le secret du prince. Le Quai d'Orsay ne sera mis dans la confidence qu'une fois l'affaire bouclée, ou presque. "Vers la fin de l'été 1963, le Général m'a dit qu'il songeait à envoyer Edgar Faure en Chine", se souvient Etienne Burin des Roziers, à l'époque secrétaire général de l'Elysée. De Gaulle comptait en effet sur l'habileté de l'ex-président du Conseil, par ailleurs féru de civilisation chinoise, pour sonder ses interlocuteurs dans la plus grande discrétion. Ses entretiens avec Chou En-lai, à Pékin et à Shanghaï, en septembre et en octobre 1963, préparèrent le terrain. Des "négociations techniques" eurent lieu ensuite à Berne entre diplomates français et chinois.
 
La crise des missiles à Cuba, l'engrenage vietnamien, le schisme entre Moscou et Pékin avaient renforcé de Gaulle dans sa conviction : le dialogue avec la Chine rouge était incontournable. "Il y a quelque chose d'anormal dans le fait que nous n'avons pas de relations avec le pays le plus peuplé du monde, sous prétexte que son régime ne plaît pas aux Américains", s'ouvre-t-il à Peyrefitte en mars 1963. Et d'ajouter : " J'ai fait alliance avec la Russie pour nous renforcer en face de l'Allemagne. Et, un jour, je ferai alliance avec la Chine pour nous renforcer face à la Russie" ( C'était de Gaulle, tome 1, Fayard/de Fallois). "C'était le bon sens qui commandait", relève Etienne Burin des Roziers, qui poursuit : "Il y avait aussi là une manifestation d'indépendance par rapport à Washington qui ne lui déplaisait pas." Restait le problème de Formose. De Gaulle tenait à ménager son vieil allié Chiang Kai-shek. Début janvier 1964, le général Pechkoff, un fidèle de la France libre, et le colonel Jacques Guillermaz se rendent donc confidentiellement à Taïpeh pour prévenir le généralissime. Communistes et nationalistes refusant toute double reconnaissance, Paris renonce dès lors à entretenir des relations officielle avec l'île rebelle.
 
Le 27 janvier, la publication du communiqué officiel fait grand bruit. L'ambassadeur des Etats-Unis, Charles Bohlen, ne décolère pas. Les Américains, que de Gaulle n'a pas pris la peine d'avertir, y voient un mauvais coup porté contre eux et le "monde libre". La reconnaissance du gouvernement de Pékin ne comporte pas "la moindre approbation du système politique qui domine actuellement en Chine", soulignera le président de la République lors de sa conférence de presse du 31 janvier 1964. Le 22 février, c'est le diplomate Claude Chayet qui est dépêché à Pékin afin de préparer l'installation du premier ambassadeur de France, Lucien Paye. "L'accueil a été convenable, sans plus, se souvient-il. Les Chinois pensaient que cette reconnaissance était normale. A leurs yeux, elle n'avait que trop tardé", poursuit Claude Chayet, qui reviendra comme ambassadeur en 1979. L'acte fondateur avait été posé. Mais ses bénéfices immédiats resteront limités. Il n'épargnera pas à de Gaulle les slogans injurieux des gardes rouges pendant la Révolution culturelle ( France-Chine, quand deux mondes se rencontrent, par Muriel Détrie, "Découvertes" Gallimard). Quelques années plus tard, la France perdra sa "spécificité" lorsque les grandes nations occidentales rétabliront leur dialogue avec Pékin, à l'instar des Etats-Unis en 1972. Enfin, sur le plan économique, peu d'avantages furent retirés de cette initiative pionnière. "Nous pensions que les alouettes tomberaient toutes rôties, c'était faux", résume Claude Chayet.    haut
 
Les émigrés du Brésil attendent la réalisation des promesses libanaises
Diaspora - L’espoir le dispute au scepticisme
 
par EMILE KHOURY, publié dans l'Orient-le Jour le 6 mars 2004
Chat échaudé craint l’eau froide. Les multiples déceptions engrangées pendant des dizaines d’années restent dans la mémoire de la diaspora. Mais les émigrés du Brésil n’en attendent pas moins avec espoir la concrétisation des promesses reçues durant la visite que le président Lahoud, et une importante délégation officielle, leur ont récemment rendue. Il s’agira de voir si cette fois on va dépasser le niveau des bons sentiments. Ce qui n’avait jamais été le cas après les tournées de présidents antérieurs. Désireux d’honorer sa parole, le président Emile Lahoud a saisi le Conseil des ministres de la question, pour exposer les résultats de sa visite au Brésil. Et demander un début d’exécution. Il a donc été décidé de confier à une commission ministérielle, dirigée par Issam Farès, le soin d’étudier en profondeur le dossier de la diaspora. En mettant l’accent, en termes concrets, sur les moyens à mettre en œuvre pour réactiver vraiment l’Union libanaise culturelle dans le monde (ULCM). Qui est censée regrouper, et représenter, l’émigration libanaise. Mais qui, pour l’heure, est pratiquement disloquée. De même, la commission va réfléchir sur la réalisation des engagements qui se résument comme suit :

– Renforcement des liens bilatéraux avec le Brésil, principale terre d’accueil des Libanais d’origine, dans tous les domaines, notamment économiques et commerciaux. Afin que le Liban devienne un tremplin, une porte ouverte, pour la production brésilienne qui cible le marché du Moyen-Orient. Et vice versa. Dans ce cadre, un projet prévoit de rétablir une ligne aérienne directe, de voyageurs et de fret, avec São Paulo. Du même coup, la MEA aiderait sans doute ce petit pays à attirer des investisseurs. Le PDG de la compagnie, Mohammed el-Hout, promet d’étudier ce plan sous un angle favorable. D’autant que la ligne desservirait au passage le continent africain, autre point de chute important des émigrés libanais, avec escale à Abidjan. Mais Hout ne cache pas que la ligne envisagée serait dispendieuse, peu rentable probablement, et difficile à organiser sur le plan logistique. Il estime, en gros, que la MEA risque de perdre par an quelque 6 millions de dollars avec ce service. Or, la compagnie, qui sort à peine de la tourmente, doit surveiller de près ses comptes. Hout va donc présenter ses conclusion au Conseil des ministres. Qui décidera si le sacrifice en vaut la peine. Et s’il faut, éventuellement, que l’Etat couvre la dépense par une subvention spéciale.
– Un autre projet qui a pris corps lors de la visite présidentielle au Brésil : la tenue d’un sommet groupant les pays arabes et les pays d’Amérique du Sud. Le Liban doit en exposer les détails lors de la prochaine réunion de la Ligue, à Tunis. La rencontre, en cas d’approbation, devrait avoir lieu à Brasilia en janvier 2005.
– La création d’un comité groupant des hommes d’affaires libanais et brésiliens, pour multiplier les projets communs. Dans le même créneau, l’installation au Liban d’une foire permanente des produits brésiliens destinés aux marchés de cette région. Egalement proposée à l’étude, quoique difficile à réaliser : l’instauration d’une zone monétaire unifiée comme dans l’Union européenne.
– Bien entendu, l’essentiel de la mission de la commission ministérielle libanaise tiendra dans l’activation du rôle des émigrés. Pour en attirer les capitaux. En pratique, et pour faciliter les échanges, il faudra prévoir des mécanismes d’octroi mutuel automatique de visas. Dans le même esprit, il faudra promouvoir les échanges culturels et pédagogiques. 
– Reste une question-clé : la participation des émigrés à la vie politique du pays d’origine. Pour renforcer leur attachement à la mère patrie. Mais ce dossier est complexe, car il met en jeu le problème de l’identité et de la double nationalité. Les émigrés réclament que l’Etat libanais leur accorde les mêmes droits que la Syrie octroie à ses expatriés. C’est-à-dire, tout simplement, qu’il les reconnaisse comme libanais et leur redonne la carte quand ils n’en sont plus pourvus. Pour qu’ils soient considérés comme parfaitement égaux, en termes civiques, avec les résidents. 

Un ancien ambassadeur relève que l’Etat a notamment pour devoir de se préoccuper des Libanais qui sont partis à cause, ou à la suite, de la guerre domestique. Et dont beaucoup sont animés de ressentiments divers, qui en font souvent des radicaux. Il faut tenter de les comprendre et de les récupérer, en leur permettant de participer à la vie politique du pays, souligne l’ancien diplomate. Qui estime que cela devrait entrer dans le cadre d’une étude globale du dossier des émigrés, anciens ou nouveaux. Le traitement commençant par des efforts en vue de leur redonner confiance dans l’Etat libanais.    haut
 
Art digital - Les jeux perdent leur innocence
La politique très présente dans la section expérimentale du Festival du film de Rotterdam
 
par MARIE LECHNER, publié dans Libération le 29 janvier 2004
Dans le vacarme des tirs et des voix hachées de CBS News, Ben Laden, Al Gore, Bush, Hillary Clinton et des terroristes de tout poil s'explosent à l'arme automatique avant de se relever pour un nouveau carnage. "Les personnages sont programmés pour lancer des attaques préventives, explique Thomas Soetens, de Workspace-Unlimited. Prisonniers du cube, ils sont pris dans une boucle de violence sans fin." Diplomatic Arena , une modification satirique du moteur de jeu Quake 3, donne le ton à l'entrée du Fight Club installé dans l'Off-Corso, boîte de nuit de Rotterdam transformée en salle de jeux.
 
Subversif
Programmée dans le cadre d'Exploding Cinema, la section expérimentale du festival du film de Rotterdam, qui, depuis neuf ans, furète aux marges du cinéma, cette arcade propose des jeux vidéo critiques, imaginés par des artistes, hacktivistes qui détournent le médium pour le questionner. A l'instar du projet Velvet-strike (commando de velours), créé dans la foulée du 11 septembre. L'objectif, infiltrer Counter-strike , le plus populaire des jeux de combat en ligne, qui met aux prises factions terroristes et antiterroristes, et placarder dans le décor virtuel des affiches subversives. En face, Cory Archangel décrit les différentes étapes pour hacker une cartouche de jeu Nintendo. Du jeu d'origine, il n'a gardé que les nuages qui flottent poétiquement dans l'espace. "Jeu et politique semblent de plus en plus corrélés, explique Edwin Carels, commissaire du programme Power : Play. L'armée recrute ses soldats sur le Net avec America's Army, le jeu le plus téléchargé l'an passé, qui simule d'authentiques entraînements militaires. De même, la propagande américaine en Irak se résume dans un jeu de carte alors que Sony fait breveter Shock and Awe (opération "Choc et effroi") c omme titre pour un futur jeu vidéo." Power : Play tente de concilier le politique et le ludique en présentant une trentaine d'installations, jeux vidéo, animations flash ( Motionfood Kaboul de Lokiss, Mecca Donald's de Tin-kin) ou sites Web qui partagent cette volonté de se réapproprier les règles, de commenter des faits : la game culture au service de la critique sociale et de l'activisme politique, le jeu vidéo comme moyen d'expression.
 
Au quartier général du Fight Club les missions sont diverses : traverser le Rio Grande dans la peau d'un immigrant mexicain, afin de décrocher une g reen card ( Crosser ) ; créer des profils de superméchants et monter une fausse conspiration par mails pour semer la confusion auprès des autorités qui surveillent le courrier de façon abusive ( Supervillainizer ) ; ou assister impuissant à un conflit dont l'issue est toujours la même, les Américains gagnent et des millions de musulmans veulent leur peau ( Gulf War 2 ). Présenté également, le premier jeu vidéo 3D arabe, Under Ash, dont le héros est un jeune Palestinien qui se bat contre les colons israéliens, histoire de renverser les perspectives. "Avant le 11 septembre, les jeux de guerre, comme Command & Conquer, se passaient dans un contexte indéfini. Les développeurs de jeu s'appliquaient à effacer toute référence à la réalité. Même si les méchants parlaient anglais avec un accent bizarre. Puis, tout a changé. Maintenant l'ennemi a un visage, la propagande sous-jacente a cédé la place à des jeux frontalement idéologiques" , explique Eddo Stern, artiste israélien installé à Los Angeles, qui présentait Sheik Attack , un film bouleversant commentant les incursions israéliennes au Sud-Liban, réalisé avec des scènes de jeux vidéos guerriers. Eddo Stern est membre de c-Level, un collectif d'artistes californiens qui présentait un avant-goût de Waco Resurrection, où le joueur incarne le leader des davidiens, David Koresh, ressuscité pour l'occasion. Un jeu apocalyptique en guise de réponse aux dérives millénaristes du gouvernement américain, mais aussi prémices de ce qu'ils appellent le "documentaire subjectif", qui se base sur des faits réels et mise sur l'identification. La tentative, enfin, de développer des jeux vidéo "indé", qui seraient l'équivalent des films d'auteur.
 
Matrice
Pendant réflexif du Fight-Club, l'expo "Friendly Fire" (expression ironique qui qualifie les attaques contre ses propres troupes), également présentée à Rotterdam, permet d'échapper à l'excitation du ring. Plus disparates, les installations s'attachent à déconstruire le jeu vidéo et à relier monde virtuel et monde physique. Les Afghans traduisent ainsi les guerres sur des tapis aux motifs sinistres : grenades, fusils, bombes, vues aériennes de villages encerclés par des chars. L'esthétique de ces war carpets évoque de façon troublante les écrans pixelisés des premiers jeux vidéo. Tout comme le packaging des accessoires imaginés par David Cronenberg pour son film eXistenZ, qui trônent dans une vitrine. Medusa, Biological Father, Viral Ecstasy : telle la promesse de nouveaux univers, le seul nom des boîtes de jeu rappelle que Cronenberg est sans doute le premier réalisateur à avoir vu dans le jeu vidéo une matrice à histoire. Aujourd'hui, les rapports incestueux entre cinéma et jeu vidéo sont consommés, les emprunts esthétiques (Matrix ou son double coréen, projeté au festival, Resurrection of the Little Match Girl) et syntaxiques (les trajectoires d' Elephant) se multiplient de part et d'autre. D'où la question Jeux : le futur du cinéma ? posée aux Pays-Bas dans une conférence. Steven Poole, spécialiste du jeu vidéo, juge les deux genres ennemis (l'un est interactif, l'autre narratif) et regrette ce mimétisme. Néanmoins, Exploding Cinema, en questionnant sans relâche ses marges (nouveaux médias, clips, arts plastiques, jeu), s'emploie à tout faire "pour que le cinéma ne devienne pas un objet nostalgique".    haut
 
"BerlinBeirut" : le cri d’amour de Myrna Maakaron
Elle a reçu le Berlin Today Award dans le cadre des Berlinales 2004
 
par MAYA GHANDOUR HERT, publié dans l'Orient-le Jour le 6 mars 2004

Myrna Maakaron a promené son nez mutin et ses boucles brunes dans plusieurs longs-métrages libanais. On retiendra surtout sa prestation dans "Il était une fois Beyrouth : histoire d’une star", de Jocelyne Saab, et "Civilisées", de Randa Chahal Sabbag. Elle a également réalisé des courts-métrages : "Conte d’adulte", primé au Festival du film de Beyrouth, et "Confusion", sélectionné pour participer à un grand nombre de festivals internationaux. Et, dernièrement, une sorte de docu-fiction subjective intitulée "BerlinBeirut", qui a reçu le Berlin Today Award, dans le cadre de la première Berlinale Talent Campus. Rencontre (par e-mail interposé) avec un jeune talent prometteur. Et gros plan sur son court-métrage, qu’elle présente comme une déclaration d’amour pour sa ville natale, Beyrouth, et l’autre, sa ville d’adoption, puisque la jeune cinéaste a épousé, il y a deux ans, un musicien allemand. Dans son essai filmique, Myrna Maakaron associe des images et des scènes tournées à Beyrouth et à Berlin. Elle fait ressortir les similitudes et les parallèles rendus évidents par le passé récent de ces deux villes, mais aussi les différences de nature éthique, religieuse et historique. Scandé au rythme des sept jours de la semaine, le film doit sa cohésion aux commentaires très personnels de la réalisatrice.

 

Flash-back sur le début de l’aventure. Comment la Libanaise s’est-elle présentée au Campus berlinois des talents ? "Pour participer au Berlinale Talent Campus, je devais avoir fait des études de cinéma ou avoir travaillé dans un des domaines du cinéma, explique Maakaron. En plus, il fallait faire un film d’une minute, sujet au choix. J’ai réalisé un film qui s’intitule 28. En février 2003, je reçois une invitation au Talent Campus (ainsi que 470 autres réalisateurs, acteurs, producteurs, monteurs...) qui s’est déroulé, bien évidemment, à Berlin". Le Berlinale Talent Campus 2003 était le premier Campus qui se faisait dans le cadre du Festival de Berlin. "L’initiative est venue du directeur du festival, Dieter Kosslick, qui a beaucoup apporté au festival depuis sa nomination." Le Talent Campus est, en fait, une semaine d’ateliers de travaux donnés par des professionnels pour les 500 participants. Durant cette semaine, un concours, le Berlin Today Award (organisé par le Medienboard Berlin Brandenburg), a été lancé et concerne tous les participants. "Il fallait écrire un court-métrage de 10 à 20 minutes représentant notre vision du Berlin d’aujourd’hui. C’était ma première visite de la ville. Dès que le train est entré en gare et que je découvrais les rues à travers la vitre, je commençais à sentir un rapprochement avec ma ville, Beyrouth : quelques murs étaient criblés de balles. Je savais que mon film s’intitulerait "BerlinBeirut". L’idée est venue tout se suite, mais a pris du temps pour être développée.La date limite pour le dépôt des scenarii était le 16 avril 2003, nous étions environ 110 participants."

 

En mai 2003, trois projets sont sélectionnés. "Berlin Backstage", de Véronique Raymond et Stéphanie Chuat (Suisse) ; "Best of The Wurst", de Grace Lee (USA) et, bien sûr, "BerlinBeirut" de Myrna Maakaron (Liban). Chaque projet a reçu une subvention de 50.000 euros en espèces et 20.000 euros en sponsoring. Huit mois de gestation pour BerlinBeirut, dont le montage s’est achevé en décembre 2003. "BerlinBeirut" a reçu le premier Berlin Today Award, le 10 février 2004, pendant le Festival de Berlin et dans le cadre du deuxième Berlinale Talent Campus. "C’était une très belle surprise pour l’équipe et pour moi. Quand mon nom a été annoncé, je n’ai plus rien entendu autour de moi, des larmes coulaient toutes seules, je ne trouvais plus les marches pour arriver sur scène. Bien sûr j’ai ressenti une immense joie. Et une jubilation non moins importante, car ce film a dû toucher les cœurs et c’est très important. Ca me donne la force et la confiance de continuer à faire ce que j’aime le plus dans la vie. C’est aussi un prix pour le Liban, pour Beyrouth..." Le trophée est une véritable œuvre d’art, pèse environ 8 kilos et représente un papillon en forme d’écrin. En y ajoutant de l’eau et en le mettant au frigo, on peut en extraire de très beaux spécimens de papillons… des sculptures de glace. Cette œuvre a été créée spécialement pour le Berlin Today Award par un jeune artiste Danois, Jeppe Hein.

 

La bicyclette bleue de Myrna
Que représente ce film pour Myrna Maakaron ? "Le sujet du film est le rapport entre Berlin et Beyrouth. Le premier jet du scénario était très proche d’un documentaire classique. Et petit à petit, au fur et à mesure des réécritures, l’histoire est devenue plus personnelle. Il est devenu évident pour moi que tout le monde ne voyait pas nécessairement des similitudes entre ces deux villes." Pour rendre le film plus accessible, la jeune cinéaste s’est présentée comme étant le lien qui rapproche, qui unit les deux capitales. Dans le court-métrage, Maakaron se promène dans les rues des deux villes. Robe couleur lilas aux manches papillonnantes, parapluie orange d’époque à la main, apparition féerique, irréelle. De temps en temps, elle trimbale une bicyclette bleue vieille de 30 ans, made in Berlin Est. Et elle raconte des histoires, des anecdotes, des souvenirs liés aux deux villes. C’est parfois drôle, parfois triste, et souvent les deux à la fois. Les thèmes abordés : la guerre, la destruction, la reconstruction du centre-ville, la séparation Est et Ouest... Cette correspondance entre les deux villes, comment se traduit-elle dans le film, c’est-à-dire en langage cinématographique ? "Berlin et Beyrouth deviennent une seule ville tout le long du film. Un seul espace. Une des raisons aussi pour laquelle le titre du film est écrit en un seul mot. Il est vrai que le tournage a eu lieu séparément dans les deux villes. Ce n’est qu’après le montage que le film a pris sa vraie forme." On y voit par exemple l’actrice arpentant une ruelle de Beyrouth. Au tournant, on la retrouve à Berlin. Le spectateur est confus, il ne sait pas s’il est en Allemagne ou au Liban. "C’était ma façon de montrer à quel point deux villes sont similaires, jusqu’à un certain point."

 

Frank Maakaron a composé une musique pour chaque séquence, ainsi qu’une chanson qui s’intitule aussi "BerlinBeirut". La jeune cinéaste sait que ce prix va probablement lui ouvrir plus facilement les portes des producteurs. Mais elle garde les pieds sur terre. "Tout dépend de moi finalement. Si je ne travaille pas tous les jours et si je ne trouve pas une bonne idée à développer, tout cela n’a pas de sens. Je ne me fais pas de soucis pour les subventions et le soutien extérieur, ce qui me tracasse le plus c’est de trouver une bonne idée et d’écrire une belle histoire." Pour ce qui est de la diffusion au Liban de "BerlinBeirut", Maakaron indique que le Goethe Institut serait intéressé par l’organisation de la première. Les dates n’ont pas encore été fixées. "Dans les salles de cinéma au Liban, je pense que c’est hors de question, car c’est un court-métrage de 23 minutes. Et les distributeurs libanais n’accepteront pas de le projeter avant un long-métrage américain, comme c’est souvent le cas en Europe." Et l’on s’étonne encore pourquoi nos jeunes talents vont semer ailleurs les graines de leur génie…    haut

 
Faire que l'Afrique cesse d'avoir faim !
L'autosuffisance alimentaire doit être privilégiée, et les cultures vivrières revalorisées
 
par ROMARIC ATCHOUROU, publié dans Libération le 10 mars 2004
L'auteur est journaliste à Business Africa, magazine diffusé par une trentaine de télévisions africaines

Conformément aux objectifs 2015 de réduction de la pauvreté de moitié dans le monde, l'Organisation des Nations unies, à travers son agence chargée de la promotion de l'agriculture et de l'alimentation (FAO), a fait de 2004 l'Année internationale du riz. L'Année du riz répond sans aucun doute à un besoin urgent de vulgarisation de cet aliment qui, selon la FAO, représente la nourriture de base de plus de 70 % des populations africaines. L'Afrique, terre à vocation agricole, a faim. Quel paradoxe, quand seulement 3 % de quelque 130 millions d'hectares de ses terres adaptées à la riziculture sont exploités ! 800 millions de personnes sur terre souffrent de faim. On peut bien s'en émouvoir, mais comment comprendre que dans nos villages et dans nos campagnes, l'on attend de recevoir du riz "thaïlandais" ou du riz "chinois", pire encore, des boîtes de conserve ? Que reste-t-il de nos tubercules traditionnels ? Qu'avons-nous fait de nos céréales ? Nostalgie, nostalgie de ces temps où un bon plat d'igname, de manioc accompagné de feuilles suffisait à régaler le clan !

 

Le propos n'est pas ici de dresser une liste exhaustive des raisons d'une telle débâcle. Au-delà du questionnement qui est le mien, c'est une véritable prise de conscience de ce que "l'homme qui a faim n'est pas un homme libre". Or notre quête perpétuelle réside dans la conquête d'une liberté fondamentale, essence même de notre vivre en société. La bataille, le défi à relever, c'est bien celui de l'autosuffisance alimentaire, celui du droit pour tous et pour chacun de manger à satiété. L'objectif de réduction de la pauvreté dans le monde et en Afrique en particulier, au-delà de ce qu'il a de noble, ne peut certainement pas se réaliser si notre chère Afrique a faim. Elle a faim de cette fracture sans cesse grandissante entre riches et pauvres - faim de l'incapacité de nos gouvernants à penser au bien-être collectif -, faim de la paix qui, loin d'être un comportement, s'éloigne de plus en plus de nos côtes. Comment aspirer à un quelconque développement quand on a le ventre vide ? Parce que ventre vide n'a point d'oreilles, la solution des armes est privilégiée au dialogue ; parce que ventre vide n'a point d'oreilles, de petits enfants sont vendus pour alimenter des réseaux d'esclavage modernes ; parce que ventre vide n'a point d'oreilles, on assiste impuissant à la montée de la prostitution et de la pédophilie, avec leurs corollaires de maladies, dont la pandémie du siècle. Comment prétendre au progrès quand le sida décime nos populations sous le regard calculateur de ces grosses firmes pharmaceutiques qui continuent de monter les enchères ?

 

Au milieu des années 80, dans la folle course au développement, l'urbanisation accélérée au rythme de 3,5 % par an a vidé les villages et les campagnes des bras valides pour la mise en valeur des terres. A cela il faut ajouter des politiques agricoles qui ont fait des cultures de rente une priorité au détriment des cultures vivrières. Alors que l'autosuffisance alimentaire est prônée comme rempart à l'insécurité alimentaire galopante, cette politique ne sera pas suivie de mesures suffisantes d'incitation au développement des vivriers. Pas de financements publics conséquents pour les intrants nécessaires à une bonne production. Pas d'engrais, pas de matériel d'irrigation, il n'y a simplement pas eu de véritable politique de promotion des cultures vivrières. Le vice est même poussé plus loin avec ces réseaux de distribution qui font de la rétention. Comment concevoir que pendant que le citoyen lambda crève la dalle dans sa chaumière, dans des conteneurs dorés de nos ports croupissent des tonnes de vivres qui attendent le surenchérissement ? Mais, à côté des pratiques suicidaires de nos gouvernants, il faut noter la préméditation assassine de ces puissances occidentales. Des subventions accordées à leurs paysans à la dépréciation des prix de nos matières premières, en passant par les contraintes dites "sanitaires" à l'exportation, les pays développés entretiennent savamment cette situation de manque... de dépendance. La main toujours tendue vers le Nord, nous n'avons pas su apprendre à pêcher par nous-mêmes, attendant toujours de recevoir notre gamelle de poisson !

 

Apprendre à pêcher par soi-même ; certainement, il va falloir y aller. L'Année du riz est plus qu'un prétexte, un point d'achoppement. Faire prendre conscience à tous et à chacun de la nécessité des politiques vivrières. La bataille du riz, pour ne parler que de cet aliment de base, est depuis le milieu des années 90 une priorité. Au sein du centre de riziculture pour l'Afrique (Adrao, une association de recherche intergouvernementale autonome composée d'Etats africains), une trouvaille suscite bien des espoirs. Le nouveau riz pour l'Afrique (Nerica), croisement entre le riz asiatique et le riz africain, aurait un rendement d'au moins 25 % de plus que les variétés traditionnelles. En attendant sa vulgarisation, les chercheurs de l'Adrao s'accordent pour dire que ce nouveau riz produit plus que les autres, sans intrants, mais répond avec abondance à la moindre fertilisation. Visant à améliorer la productivité et la rentabilité du secteur rizicole tout en veillant à la durabilité du milieu de production, le Nerica n'est certes pas la panacée, mais il a au moins le mérite de proposer une solution adaptée à une situation qui n'a que trop duré. L'Afrique a faim. Mais elle n'est pas condamnée à mourir de faim. Pourquoi céder à une telle fatalité quand nos terres sont par définition propices à des cultures vivrières ? Céréales, tubercules, fruits et légumes, de vrais trésors qui ne feront la richesse de nos pays qu'avec une véritable politique de diversification de nos cultures. A côté des cultures de rente, accorder aux cultures vivrières la place qui leur échoit. Revaloriser les cultures vivrières, retrouver le réflexe du terroir, donner tout son sens à l'autosuffisance alimentaire, et, seulement, on pourra penser exportation tout en favorisant, bien sûr, le marché sous-régional.    haut

 
Le scénario climatique d'apocalypse... que voulait cacher le Pentagone

 

par HERVE KEMPF, publié dans le Monde du 6 mars 2004

Une Europe au climat sibérien, une Amérique transformée en désert, le Bangladesh inondé, des migrants par millions, des guerres, l'effondrement de l'économie mondiale... Telles pourraient être les conséquences du changement climatique, selon un rapport commandé par le Pentagone en 2003. Ce scénario impressionnant a été écrit par un think tank californien à la demande d'un stratège influent de l'état-major de l'armée des Etats-Unis, Andrew Marshall. Mais le document serait sans doute resté confidentiel si les journaux Fortune et The Observer n'en avaient parlé fin février. C'est que, en prenant le changement climatique au sérieux - et de quelle façon ! -, le texte écrit par Peter Schwartz et Doug Randall, du cabinet Global Business Network, va totalement à l'encontre de la position officielle du gouvernement de M. Bush, qui minore l'importance du problème. Le document ne satisfaisait-il "pas pleinement les besoins" de M. Marshall, comme l'a indiqué son porte-parole, ou était-il politiquement gênant ? Toujours est-il qu'il serait resté enfoui dans un ordinateur si la presse n'en avait eu vent.

Choc climatique... dès 2010
L'affaire est intervenue peu après qu'une association de chercheurs critiques, l'Union of Concerned Scientists (UCS), a publié une enquête montrant que l'administration de M. Bush manipule l'information scientifique émanant de ses services quand elle ne correspond pas à ses buts politiques ( Le Monde du 21 février). Publié sur Internet après son dévoilement par la presse (http://www.ems.org/climate/pentagon_climatechange.pdf), le scénario écrit pour le Pentagone est impressionnant. Les futurologues sont partis de l'hypothèse fréquemment évoquée par les scientifiques que le changement climatique pourrait perturber la circulation du grand courant océanique qui fait le tour de la planète. Extrapolant cette possibilité, le texte table sur un choc climatique comparable à celui que la terre a connu il y a huit mille ans - choc qui pourrait advenir, imaginent-ils, dès 2010. La température chuterait alors en Asie, en Amérique du Nord et en Europe, tandis qu'elle augmenterait dans l'hémisphère Sud. La sécheresse s'installerait dans plusieurs grandes régions agricoles, tandis que les tornades se multiplieraient. Les conséquences géopolitiques seraient majeures - c'est précisément cet aspect qui a motivé la commande du Pentagone. Soumise à un climat sibérien, l'Europe plongerait dans la crise. Les Etats-Unis se replieraient sur eux-mêmes, devenant incapables de dégager un surplus agricole. La Chine redécouvrirait les famines et le chaos - et tournerait un œil avide vers la Russie. Les guerres se multiplieraient, afin de conquérir les ressources devenues vitales. "Les Etats-Unis ne sont pas suffisamment préparés" à de tels événements, notent les auteurs.    haut
 

Pierrefitte, future cité des archives

 

par ANNE MURATORI-PHILIP, publié dans le Figaro le 11 mars 2004

Dans environ 5 ans, la France pourra compter sur un nouveau centre d'archives, dont la construction est rendue nécessaire par la vétusté et l'engorgement des bâtiments existants, ce que les historiens dénonçaient depuis longtemps. "C'est un moment important dans l'histoire des archives de notre pays", a déclaré mercredi le ministre de la Culture et de la Communication, Jean-Jacques Aillagon, au lendemain de l'annonce par le président Jacques Chirac de cette implantation décidée en Seine-Saint-Denis, à Pierrefitte, près de la station de métro Saint-Denis Université. Le nouveau centre sera destiné à collecter les archives de l'Etat pour les 30 ans à venir et à conserver et communiquer au plus grand nombre les archives centrales de l'Etat depuis 1790. Les archives antérieures resteront au centre historique des archives nationales, à Paris, dans le Marais. D'une capacité de stockage de 320 km linéaires, il emploiera 300 personnes et accueillera des centaines de lecteurs par jour. Le concours de maîtrise d'oeuvre sera lancé dès cette année autour d'une idée forte : faire un bâtiment "fonctionnel". Son coût de construction est estimé à 119 millions d'euros (hors foncier).

 

Les Archives nationales sont en danger. Ce cri d'alarme lancé l'année dernière dans Le Figaro littéraire (27 mars 2003 ) par le professeur Daniel Roche, titulaire de la chaire d'histoire de la France des Lumières au Collège de France, et repris il y a un mois dans nos colonnes (4 février 2004) par le professeur Antoine Prost, membre du Conseil supérieur des Archives, semble avoir été entendu au ministère de la Culture et de la Communication ainsi qu'à l'Elysée. Depuis plusieurs années, notre mémoire nationale qui se compte en kilomètres de "vieux papiers" s'amoncelle aux Archives nationales dans de mauvaises conditions de conservation et se consulte aussi difficilement, en dépit des rapports alarmistes rédigés par les directeurs successifs et de la médiatisation réussie, orchestrée par les historiens et archivistes de l'association Une cité pour les Archives nationales. Depuis leur création en 1790, les Archives nationales ont la délicate mission de collecter, conserver, restaurer et communiquer les archives des administrations, des organismes publics et des plus hautes autorités de l'Etat auxquels s'ajoutent le trésor du fonds des archives privées et les vingt et un kilomètres de liasses du minutier central des notaires. Aujourd'hui, les Archives nationales ont de plus en plus de mal à respecter ces quatre missions. Pourquoi ? Faute de place, faute de moyens, faute de personnel.

 

Les Archives nationales veillent sur 400 km de documents qui se répartissent en cinq centres. Le principal, le Centre historique des Archives nationales (CHAN) ou le quadrilatère des Francs-Bourgeois, au coeur du Marais, est constitué d'un assemblage d'hôtels, de palais et de locaux saturés, souvent inappropriés à la conservation d'archives. Ce site accueille un fonds de 100 km linéaires, extrêmement riche et varié, qui va des parchemins du haut Moyen Age aux constitutions de la République. En 1988, ce site s'est doté d'un Centre d'accueil et de recherche des Archives nationales (Caran) à la conception rapidement dépassée et dont les mauvaises conditions de travail ont entraîné une forte mobilisation syndicale du personnel. Fermé depuis novembre 2001, en raison de travaux destinés à améliorer la conservation des documents et l'accueil du public, le Caran, qui est en pleine campagne de désamiantage, n'a toujours pas rouvert ses portes. Aujourd'hui, une solution de fortune a été trouvée au palais de Soubise pour maintenir l'accueil des chercheurs. Mais le coeur n'y est pas. Des conservateurs du CHAN ont préféré poursuivre leur carrière à la tête des archives départementales, tandis que la directrice, Marie-Paule Arnault, a renoncé à poursuivre sa mission. Second site, le Centre des archives contemporaines construit à Fontainebleau, qui abrite un fonds hétérogène de 140 km linéaires, difficilement accessible aux chercheurs malgré l'existence d'une navette entre la gare de Fontainebleau et le Centre.

 

Depuis 1966, le Centre des archives d'outre-mer d'Aix-en-Provence rassemble les archives de l'ancien empire colonial français et les archives de l'administration centrale de l'ancien ministère des Colonies, ce qui représente 100 km linéaires. Plus récent, le Centre des archives du monde du travail, installé en 1993 dans une ancienne filature à Roubaix, conserve 60 km de dossiers. Enfin, le Centre national des microfilms du château d'Espeyran à Saint-Gilles-du-Gard est réservé au seul usage des Archives nationales puisqu'il a pour missions de recevoir et de conserver un exemplaire des collections de microfilms de sécurité et de complément des archives nationales et territoriales. L'état d'urgence touche plus particulièrement le CHAN (nos éditions du 29 janvier 2001, 13 mars 2001 et 28 janvier 2003), installé dans des locaux inadaptés qui ne correspondent à aucune norme de sécurité. Faute de climatisation, les documents sont soumis à d'énormes écarts de température quand ils ne souffrent pas de l'humidité comme dans certaines salles de stockage du minutier central des notaires. Pis, les archives notariales, qui s'enrichissent de 250 m par an, ne peuvent plus s'étendre et doivent trouver rapidement un autre lieu d'accueil. Les "grands dépôts", construits sous Louis-Philippe et Napoléon III, abritent les fonds de l'Ancien Régime et du début du XIX e siècle. Ils ont conservé la majesté d'une époque encore respectueuse de ses racines. Pourtant, sous la splendeur pointe la misère. La galerie du Parlement de Paris dévoile toujours aux visiteurs des registres aux reliures moisies. A moins de risquer une dégradation irrémédiable, ces pièces ne sont plus consultables. Enfin, l'atelier de restauration des Archives nationales, qui travaille en priorité sur des documents prestigieux, ne peut faire face à la demande.

 

Les Archives nationales sont victimes de leur succès. L'état civil de Paris ayant brûlé sous la Commune, le flot des chercheurs se rabat sur les archives notariales, auquel s'ajoute celui des généalogistes. Lorsqu'il était ouvert, le Caran accueillait 60% de "scientifiques" et 40% de lecteurs issus de tous les horizons (simples citoyens, généalogistes amateurs, etc.), sur un total de dix à douze mille lecteurs par an. 170.000 documents sont consultés par an, ce qui revient à une manipulation de 6 tonnes d'archives par jour. Or les liasses du minutier central des notaires comme les registres du Parlement de Paris n'ont pas été prévus pour être couramment consultés. Les reliures s'abîment et le papier se dégrade inexorablement. Avec un budget dérisoire (7,51 millions d'euros pour le fonctionnement et 20,59 millions d'euros en investissements) par rapport aux autres institutions dépendant du ministère de la Culture, les Archives nationales ont essayé de poursuivre tant bien que mal leurs missions. Mais les chiffres de fréquentation révèlent qui si le nombre des lecteurs augmente dans tous les sites des archives, il est désespérément en baisse au CHAN. "Il est décidément urgent de sortir de l'immobilisme, concluait Antoine Prost, si l'on veut que ce patrimoine exceptionnel que constitue la mémoire de l'Etat soit correctement conservé et consultable : l'enjeu est la possibilité même, pour les générations qui viennent, de faire encore de l'histoire de la France." Si le projet de construction d'une Cité des Archives était admis et le site pratiquement trouvé, il avait peine à voir le jour. La balle était dans le camp du ministre de la Culture et de la Communication. Jean-Jacques Aillagon vient de la saisir en présentant au Conseil des ministres un plan de sauvetage des Archives nationales.    haut

 
Le Beyrouth architectural en vedette dans le "New York Times"
 
par IRENE MOSALLI, publié dans l'Orient-le Jour le 9 mars 2004
"Aujourd’hui Beyrouth, capitale du Liban, retrouve sa réputation d’avant-guerre de capitale culturelle du Moyen-Orient. Grands hôtels et boulevards plantés de magnolias ont remplacé les ruines. Pour les riches Arabes des pays voisins, elle est un Saint-Tropez levantin… Les tensions politiques dans la région persistent, mais à Beyrouth, c’est une explosion de projets architecturaux signés, entre autres, Philippe Starck, Jean Nouvel et... Annabel Karim Kassar". C’est ce que l’on a pu lire, il y a deux jours, dans la section hebdomadaire sous la rubrique design du New York Times, qui consacre sa première page et une autre page intérieure entière à ce boom architectural, en s’arrêtant très longuement sur le travail d’Annabel Karim Kassar, architecte française, épouse du Libanais Radwan Karim Kassar. Et, plus précisément, sur la maison du couple située à Gemmayzé, qui est décrite comme "un lieu où le vieux Beyrouth est resté intact et habité par les mêmes gens… Ici on fabrique des meubles, et les autres magasins vendent de tout : du pain baguette aux baignoires". A l’origine, la maison des Kassar était une construction datant du XIXe siècle et qui servait de couvent. Récemment, elle avait abrité une école d’initiation à l’informatique. A partir de là, Annabel a remis en valeur les caractéristiques des vieilles demeures libanaises qu’elle a alliées au mode de vie contemporain. Elle précise qu’elle a une très agréable propriétaire, lady Cochrane, qui trouve qu’ "Annabel a un très bon goût mais qui n’est pas le mien".

Le New York Times explique en détail le processus de cette métamorphose, qui est illustrée par sept très belles photos. Il est dit notamment qu’Annabel, qui a vécu avec sa famille en Angleterre, en France et au Maroc, a su insuffler à sa demeure libanaise certaines ambiances de ces pays, en donnant la priorité à l’élément lumière. Un élément dont elle tire différemment partie, en créant des lustres pour une firme qu’elle dirige avec d’autres associés français. Le reportage donne encore à voir une autre réalisation de l’architecte française, le restaurant Marrakech à Beyrouth. Parmi ses projets à venir, sa collaboration avec deux autres architectes français, Denis Valode et Jean Pistre, à la reconstruction des vieux souks, dont celui des bijoutiers. On lit à ce sujet : "La réinvention futuriste de ce souk conservera le tracé labyrinthique de ses rues médiévales et y inclura des restaurants et une salle de cinéma à écran Imax. Au total, une réinterprétation d’un haut lieu culturel." Pour Annabel Karim Kassar, "dans une ville où tout est en train de changer, on ne peut que cultiver de nouvelles idées".    haut
 

La vague terroriste relance la question irakienne

 

paru dans le Monde du 19 mars 2004 
Un attentat-suicide a frappé Bagdad, mercredi 17 mars, trois jours avant le premier anniversaire de la guerre en Irak. L'explosion d'une voiture piégée a dévasté l'hôtel Jabal Loubnan (Mont-Liban) ainsi que plusieurs immeubles environnants. Un bilan provisoire faisait état, jeudi, de 17 morts et de 45 blessés. L'armée américaine a imputé la responsabilité de l'attentat à Al-Qaida. Dans un communiqué adressé à un quotidien arabe publié à Londres, l'organisation terroriste menace d'autre part, jeudi, "les valets de l'Amérique" d'attentats similaires à ceux de Madrid. Al-Qaida cite notamment l'Italie, la Grande-Bretagne et le Japon, et appelle à suspendre ses opérations en Espagne. Dans un entretien au Monde, le ministre français des affaires étrangères, Dominique de Villepin, déclare que l'éradication du terrorisme sera "une affaire longue, compliquée et difficile" . A ses yeux, "la guerre d'Irak n'a pas conduit le monde à plus de stabilité" .    haut
  

 
 
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