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PORTRAIT  RJLIBAN  N°9  du 26 décembre 2003 

 
L'Amérique de George W. Bush : L'homme qui nous a gâché l'année
 
par ALAIN LOUYOT, avec PHILIPPE COSTE, publié dans l'Express du 11 décembre 2003
 
Il n'a pas réussi à atteindre ses buts de guerre en Irak, à terroriser les terroristes ni à remettre un peu d'ordre au Moyen-Orient. Mais, incontestablement, le président américain a placé 2003 sous le signe de l'inquiétude. Pour sa victoire par chaos en Irak et le nouveau désordre mondial qu'il a largement contribué à instaurer, George W. Bush mérite sans conteste le titre planétaire d' "homme de l'année 2003". Au cours des onze mois écoulés, nul autre que lui n'a pesé à ce point sur la situation internationale et son angoissant devenir. Nul autre que lui ne s'est autant imposé à la Une des journaux, dans nos conversations et parfois même dans nos cauchemars. Autre exploit à son actif, celui d'avoir réussi à réconcilier adversaires et partisans de l'intervention militaire américaine à Bagdad, qui en tirent le même bilan unanimement jugé, pour l'heure, pitoyable. Les premiers se rengorgent en nous serinant qu'ils l'avaient prévu, qu'ils l'avaient bien dit. Les seconds, amers d'avoir trop fait confiance à cette Amérique dont ils chérissent les valeurs, répètent que cette offensive opportune contre le régime odieux de Saddam Hussein aurait pu être salutaire si la gestion de la victoire avait été mieux préparée. Bref, chacun dénonce, dans un même opprobre, l'immense gâchis, tandis qu'au Moyen-Orient, mais aussi à nos portes, la liste des conséquences tragiques ou simplement néfastes de cette entreprise guerrière mal menée et malmenée ne cesse, chaque jour, de s'allonger.
Le ressentiment à l'égard de l'imprévoyant stratège George W. Bush est à la mesure des ambitions qu'il a affichées. Certes, sa démarche - éradiquer le terrorisme en neutralisant les Etats censés le soutenir - était légitime, et ses intentions - apporter la paix et la démocratie non seulement en Irak mais dans toute la région - des plus nobles. Encore eût-il fallu que la grandeur de cet idéal ne lui tourne pas la tête au point de n'écouter personne, pas même l'Organisation des Nations unies, dont l'immense majorité des membres multipliaient les mises en garde. "Soyez prudent !" l'exhortaient-ils, le 16 mars, juste avant le déclenchement des hostilités, par la voix de Jacques Chirac s'exprimant sur CNN. Sourd - voire autiste - au début de 2003, aux conseils émanant de qui que ce soit n'appartenant pas à sa garde rapprochée, George W. Bush, en cette fin d'année, se montre plus ouvert, plus conciliant devant l'adversité. Ainsi, sa récente volte-face pour tenter d'enrayer l'escalade des attentats contre les soldats de la coalition et rassembler une population américaine de plus en plus divisée. Reprenant à son compte le scénario à l'afghane suggéré en vain par la France au début du conflit, le président des Etats-Unis annonçait l'instauration, avant le 30 juin 2004, d'un gouvernement provisoire désigné par une assemblée de délégués des provinces irakiennes, ainsi que la convocation d'une convention constituante, d'un référendum et d'élections nationales directes à l'horizon 2005. La voix de la raison, enfin, mais bien tard, peut-être même trop tard.
 
Le carnage d'Istanbul prouve l'échec de sa croisade
"Impuissance de la victoire", disait Hegel à propos de la très impopulaire campagne napoléonienne en Espagne. Première guerre impériale du siècle, engagée au mépris du droit et des institutions internationales (ONU, Otan, Union européenne), à la différence de celle menée en Afghanistan, jugée légitime au lendemain de la tragédie du World Trade Center, cette conquête de Bagdad au pas de charge allait très vite susciter la colère des musulmans du monde entier, à commencer par ceux, sunnites ou chiites, que Bush venait pourtant de libérer du joug de Saddam Hussein. Aux 13.000 Irakiens, dont 4.300 civils, tués pendant l'offensive, entre le 19 mars et le 1er mai, des dizaines d'autres victimes viennent s'ajouter chaque jour au sein de la population locale, qui vit la présence militaire américaine comme une occupation de plus en plus oppressante. Avion civil ou hélicoptères militaires frappés par des missiles, voitures piégées, tirs de roquettes sur des hôtels, des commissariats ou des casernements, embuscades : le corps expéditionnaire américain et ses alliés, notamment italiens, tout comme les fonctionnaires irakiens ou les représentants d'organisations internationales, paient cette intervention un prix exorbitant depuis le début du ramadan, où le nombre d'attaques quotidiennes dirigées contre eux dépasse la trentaine.
En trois semaines seulement, au mois de novembre, près de 60 soldats américains et italiens, ainsi que 7 agents de renseignement espagnols et 2 diplomates japonais, ont ainsi trouvé la mort. D'une façon générale, l'après-guerre (depuis le 1er mai) a déjà tué deux fois plus de GI (environ 200) que la guerre elle-même. Prenons, à titre d'exemple, une journée somme toute "ordinaire" par le nombre des victimes : le 22 novembre, 18 Irakiens ont été tués et des dizaines d'autres blessés dans deux attentats suicides à la voiture piégée contre des commissariats dans le nord de Bagdad. Ce même jour, un Airbus A 300, affrété par la compagnie allemande de courriers rapides DHL, est touché en phase de décollage, au-dessus de l'aéroport de la capitale, par un missile SAM-7. L'aile en feu, l'appareil réussira à se poser in extremis. Dans la soirée, en plein dîner, deux roquettes frappaient un bâtiment de la Compagnie pétrolière du Nord (NOC), à Kirkouk, utilisé comme cantine par des Américains, militaires et civils, dont plusieurs seront blessés. A ajouter, enfin, le cadavre d'un soldat américain, retrouvé flottant entre deux eaux, dans un canal...
Mais la mort, en ces temps où la haine contre l'Amérique et l'Occident se propage à la vitesse d'un incendie, frappe bien au-delà des frontières poreuses de l'Irak. Jamais depuis le 11 septembre 2001 le terrorisme d'origine islamiste "incarné" par la nébuleuse Al-Qaeda n'a été si actif, si redoutable. Bush promettait un Moyen-Orient pacifique et démocratique, mais c'est vers un abîme de folie meurtrière qu'il semble nous précipiter. Organisés avec une technicité, une simultanéité effrayantes, les carnages de Riyad, Casablanca ou Istanbul (25 morts le 15 novembre et 29, le 20 novembre), le choix des cibles occidentales - synagogues, siège onusien ou consulat britannique - sont éloquents quant à l'échec de l'offensive antiterroriste tous azimuts, de la croisade contre les "forces du Mal" engagées depuis plus de deux ans par le chef de la première puissance mondiale. "La guerre en Irak et la façon dont elle a dégénéré ont encouragé toutes sortes de groupes, comme le Jihad islamique, Hamas, les Brigades des martyrs d'al-Aqsa", constate, devant la recrudescence, aussi, des attentats anti-israéliens, Robert Baer, un ancien responsable de la CIA spécialisé dans les mouvements extrémistes islamistes.
Non seulement les idéalistes néoconservateurs de Washington, qui rêvaient d'instaurer une "pax americana" au Moyen-Orient, n'ont rien fait pour ranimer le processus de Madrid ou d'Oslo ou encourager vraiment la "feuille de route", dernière initiative en cours, laissant l'abcès israélo-palestinien se gangrener un peu plus, mais c'est une coalition islamo-nationaliste qui va vraisemblablement s'imposer à Bagdad au lieu de l'Etat laïque escompté. Cette coalition, à dominante chiite, pourrait se révéler plus dangereuse encore pour la région que le régime baasiste renversé, si exécrable fût-il, en termes de risque de contagion et de déstabilisation. Pour l'heure, voilà l'Irak devenu, après l'Afghanistan de Ben Laden, une nouvelle terre d'élection et de recrutement pour les terroristes ! Ceux-ci vont s'y approvisionner en explosifs, munitions, lance-missiles, lance-roquettes, grenades ou kalachnikovs encore aux mains des ex-soldats de l'armée de Saddam, que les stratèges de George W. Bush ont fait l'erreur fatale de dissoudre. Obnubilées qu'elles étaient par la recherche d'introuvables armes de destruction massive, les forces américaines ont laissé se disperser tout un arsenal plus conventionnel dont une bonne partie, estiment les services de renseignement occidentaux, aurait déjà franchi certaines frontières, comme celle entre l'Irak et la Turquie.
Ces erreurs tactiques ou psychologiques que la communauté internationale paie aujourd'hui seraient dues, murmure-t-on à Washington, à un manque d'informateurs sur le terrain et à l'absence de plan et de consignes précis pour la gestion de l'immédiat après-guerre. Illustration de ces faux pas et flottements : la bannière étoilée maladroitement déployée à la place du drapeau irakien devant les caméras du monde entier, lors de la chute de Bagdad, ou le laisser-faire des forces américaines assistant en spectateurs aux pillages systématiques des bâtiments officiels, musées, casernes ou magasins d'armement. Cette impréparation, cette improvisation de la guerre en Irak, dont on mesure chaque jour les conséquences et qui laisseront de cette année 2003 un souvenir amer, s'expliquent également par la personnalité du président américain et par le caractère messianique de sa "croisade".
 
La conviction qu'il faut apporter le salut aux autres, fût-ce malgré eux
Peu concerné par ce qui se passait en dehors des frontières des Etats-Unis jusqu'à la tragédie des Twin Towers, l'ancien gouverneur du Texas s'est brusquement trouvé contraint de s'aventurer sur la terra incognita pour lui des questions internationales et stratégiques... "Ce fut le 11 septembre qui, en deux heures, donna à George W. Bush une politique extérieure, qui se résume en trois mots : ''guerre au terrorisme'' ", écrit, dans son récent ouvrage, La Terreur et l'empire (Seuil), Pierre Hassner. Et le directeur de recherche au Ceri (Centre d'études et de recherches internationales) d'expliquer ainsi la "volonté d'en découdre" avec les Etats définis, selon la conception américaine, comme "voyous" : "Le double sentiment de vulnérabilité vaguement pressentie et d'une puissance sans rivale [...] prend brusquement corps dans l'idée d'un ennemi, incarné et symbolisé par Ben Laden mais présent partout, qu'il fallait et que l'on pouvait éliminer. ''We have found our mission!'' (''Nous avons trouvé notre mission!''), s'écriait George Bush."
"Mission", "croisade", "axe du Mal", expressions combien révélatrices de la vision presque calviniste du président américain et selon laquelle il agit au nom du Bien contre les forces obscures. Avec la conviction qu'il faut apporter aux autres le salut, fût-ce malgré eux, voler à leur secours même s'ils ont le sentiment, à tort ou à raison - comme ce sera le cas pour nombre d'Irakiens - d'être l'objet d'une invasion, d'une occupation plutôt que d'une libération. Cette attitude pèsera dans la stratégie de Jacques Chirac, inquiet, avant le conflit, d'entendre le président américain lui dire au cours d'une conversation téléphonique privée : "C'est Dieu qui me guide." "Dans la politique de Bush, je ne vois que des impulsions", constate Bruce Buchanan, professeur à l'université du Texas, l'un des plus fins observateurs de l'actuel président. Des impulsions encouragées par des collaborateurs qui partagent sa vision messianique, tel Paul Wolfowitz, n° 2 du Pentagone, qui était sans doute l'un des plus convaincus de la prétendue culpabilité de Saddam Hussein dans la vague d'attentats du 11 septembre et donc de la nécessité de le châtier avant qu'il récidive.
Depuis, nombre d'Américains ont compris, en comptant leurs morts, que tout n'était pas aussi simple dans ce lointain Orient compliqué que voulaient le leur faire croire l'actuel chef de la Maison-Blanche et ses plus zélés conseillers, convaincus, pour leur part, du "raz de marée démocratique" qu'ils allaient automatiquement provoquer dans la région. Un an avant la présidentielle de novembre 2004, Bush ne dispose plus que de 51% d'opinions favorables dans son pays, alors qu'il avait 83% dans les semaines suivant l'attentat du 11 septembre. Pour être en baisse, ces chiffres ne laissent en rien présager le résultat des prochaines élections. Dans un pays si idéologiquement divisé, ce score reste honorable. Il traduit, certes, la crise de confiance actuelle de l'opinion sur la capacité du gouvernement à résoudre l'imbroglio irakien, mais, surtout, son incertitude sur l'économie : malgré les signes de reprise - un taux de croissance de 8,2% du PIB au troisième trimestre 2003, soit plus du double de celui du deuxième trimestre et un record depuis vingt ans - le chômage, principale inquiétude des Américains, n'a pas vraiment commencé à se résorber.
En attendant que l'emploi redémarre, presque certainement au premier trimestre de 2004, compte tenu de ce retour spectaculaire de la croissance (boostée par les dépenses militaires), Bush compte essentiellement sur les questions intérieures pour soigner sa popularité. A peine descendu de l'avion qui le ramenait d'Angleterre, le 22 novembre, le président a consacré ses premières minutes sur le sol américain à réaffirmer, devant les caméras, son soutien à une réforme de l'assurance médicale des personnes âgées - qui offre, pour la première fois, une couverture partielle des médicaments - et au programme de politique énergétique. Le chapitre politique étrangère, au milieu de l'énorme branle-bas de la campagne, reste surtout un moyen de renforcer symboliquement l'envergure de chef d'Etat de Bush. Les panneaux "Royaume-Uni" installés à l'arrière-plan lors de son discours de Londres, aussi lourdauds et même grotesques puissent-ils paraître sur le sol britannique, n'avaient d'autre but que de rappeler, lors de prochains spots télévisés, que Bush était en voyage et qu'il est donc, à l'évidence, une personnalité fort respectée du vaste monde... Last but not least, le fantastique coup médiatique du voyage surprise du président pour fêter Thanksgiving avec ses troupes à Bagdad, le 27 novembre. Organisée dans le plus grand secret, cette visite éclair de trois heures où Bush a partagé, devant quelques photographes et cameramen triés sur le volet, la traditionnelle dinde rôtie avec les boys réunis à l'aéroport de la capitale, a autant enthousiasmé le peuple américain qu'irrité nombre d'Irakiens, qui l'ont ressentie comme une provocation et une supercherie en cette période de chaos. Mais l'objectif de cette opération de propagande était, évidemment, exclusivement électoral...
 
Si Ben Laden était retrouvé, la réélection en 2004 du président sortant tournerait au plébiscite
Certes, l'Irak constitue l'argument essentiel de ses détracteurs. Ils l'accusent d'avoir trompé le grand public pour mener à bien son offensive (53% jugent qu'il a menti), malgré l'absence d'armes de destruction massive, et, surtout, d'avoir mal préparé l'occupation de Bagdad. 31% des Américains et 45% des républicains estiment qu'il n'a toujours pas de plan clair pour l'avenir de l'Irak, au moment où le bilan des pertes humaines ne cesse de s'alourdir. Pourtant, il faudrait vraiment un chaos continuel et inexorable pour semer, outre-Atlantique, le doute sur la compétence et l'efficacité d'un gouvernement réputé dur et déterminé. Bush, tout en mettant en avant les modérés de son administration, va tout faire pour arracher au moins une "victoire", dont la nature reste à définir. Il pourrait s'agir d'une simple stabilisation de la situation, d'un transfert du pouvoir politique aux Irakiens, l'été prochain, qui donnerait l'illusion d'un engagement moins frontal et solitaire des Américains.
Evidemment, même si elle ne modifierait pas la situation sur le terrain de manière radicale, l'idéal serait une arrestation de Saddam Hussein - l'armée américaine a manqué de peu, il y a quelques jours, lors d'une vaste opération de ratissage, l'arrestation de son ancien bras droit, Ezzat Ibrahim. Or le général Odierno, qui commande la 4e division d'infanterie, basée à Tikrit, assurait le 26 novembre que le raïs déchu se trouverait toujours en Irak, où il se déplacerait constamment. Et si, d'ici à un an, Oussama ben Laden était retrouvé, mort ou vif, la réélection en 2004 du président sortant tournerait au plébiscite ! Pour l'heure, la recrudescence des attentats en Irak et en Turquie, interprétée en Europe comme un échec de la doctrine américaine, accentue la peur du terrorisme aux Etats-Unis. Et cette peur constitue le fondement de la crédibilité présidentielle du Bush de l'après-11 septembre. Jimmy Carter, dans une interview récente pour la télévision publique américaine, affirmait : "Bush sera certainement réélu, d'abord parce qu'il dispose déjà d'un financement de campagne énorme, [il pourra sans doute disposer de 200 millions de dollars, contre 70 millions au maximum pour un quelconque opposant démocrate], ensuite parce que le terrorisme demeurera une préoccupation essentielle des citoyens dans un an, au côté de la conjoncture économique, promise à une sensible amélioration."
Bush, en dépit de sondages plus ou moins fiables, reste l'idole de la population lassée des politiciens classiques et est perçu comme un mal nécessaire - à cause du terrorisme - par une partie de l'opinion qui n'apprécie pourtant ni son style ni la ligne sociale et politique de son gouvernement. Il est donc prévisible que Bush, qui, à bien des égards, nous a gâché cette année 2003, saura éviter, avec pragmatisme et jusqu'aux élections, les situations trop risquées en matière de politique étrangère, en particulier dans le conflit israélo-arabe. Mais il s'affirmera toujours, grâce à une rhétorique antiterroriste très forte et à une multiplication des proclamations idéologiques sur la "promotion de la démocratie et des libertés" de par le monde. A Washington, des rumeurs laissent ainsi entendre qu'il va prendre des positions très marquées contre... Fidel Castro. Le dossier n'est pas explosif en soi et peut lui garantir un soutien électoral en Floride, en maintenant son image néo-wilsonienne et antitotalitariste auprès d'une large partie de l'opinion. Pour l'Irak, il n'aura de cesse de prétendre à la modération et à l'appel aux alliés (déloyaux) des Etats-Unis pour prouver son bon sens, et sa sérénité face au conflit. Ses opposants démocrates, dont le profil jeune et progressiste, tel Howard Dean, aurait pu constituer un avantage électoral dans d'autres circonstances, manquent de la crédibilité nécessaire dans un contexte de lutte antiterroriste et de grande peur américaine.
Bref, sauf coup de théâtre, George W. Bush a de bonnes chances, en novembre 2004, d'être reconduit pour quatre ans à la tête du leadership planétaire, de l'hyperpuissance qui impose sa loi, celle du plus fort, dans ce monde unipolaire de ce début du XXIe siècle. Saura-t-il, au cours de ce probable nouveau mandat, tirer les leçons du passé et se montrer plus prudent dans ses jugements et ses décisions stratégiques ? Va-t-il soudainement, face à l'adversité, passer d'un extrême à l'autre en livrant les Etats-Unis à leurs vieux démons isolationnistes ? Ou nous réservera-t-il, toujours en quête d'une improbable pax americana, quelques nouvelles expéditions punitives en Iran, en Syrie ou en Corée du Nord ? Le 25 novembre, un communiqué de la Maison-Blanche indiquait en tout cas que les Etats-Unis allaient prochainement engager des "discussions intensives" avec certains pays européens et asiatiques en vue de stationner des forces armées américaines "dans les endroits appropriés", afin de pouvoir faire face aux nouvelles menaces "posées par des pays hostiles, par le terrorisme et par la prolifération des armes de destruction massive". Un tel déploiement, qui devrait s'étaler sur plusieurs années et s'ajouterait aux 116.000 GI déjà basés en Europe, pourrait donc servir à appuyer d'autres "guerres préventives". "Et la lumière surgira des ténèbres. Et les ténèbres ne reviendront jamais", promettait, le 11 septembre 2002, lors des cérémonies de commémoration à New York, Bush l'évangéliste, qui allait mériter le titre d'homme de l'année 2003. Puisse-t-il ne pas être, à nouveau et pour les mêmes raisons, celui de 2004, de 2007 ou de 2008.
  
De Londres, Bush fait la leçon à l'Europe
Le palais de Buckingham transformé en camp retranché
par JEROME RASETTI, publié dans Ouest-France le 20 novembre
 
Au deuxième jour de sa visite d'Etat en Grande-Bretagne, George Bush a profité de la tribune londonienne pour faire la leçon à la "Vieille Europe". En attendant les grosses manifestations antiguerre prévues aujourd'hui. Buckingham Palace est en état de siège. Ils sont un millier tout au plus, souvent jeunes, armés de quelques drapeaux rouges, de mégaphones et d'effigies en carton tournant en ridicule George Bush et Tony Blair. L'ambiance est débonnaire, malgré quelques éclats de voix et des amorces d'échauffourées avec la police. Ces "assiégeants" qui ont défilé dans les rues de Londres toute la journée d'hier, avant de converger vers Buckingham Palace en fin de journée, ne sont que l'avant-garde des anti-Bush. "Ce n'est qu'un avant-goût de ce qui va se passer demain", a prévenu Lindsey German, une des responsables de l'association Stop the War (Arrêtez la guerre). Aujourd'hui, les manifestants pourraient être entre 50.000 et 100.000. Pour les contenir, 14.000 policiers, tireurs d'élite, officiers des renseignements sont déployés dans la capitale britannique. Pour limiter les risques d'attentats et surtout les face-à-face avec les manifestants opposés à la venue de George Bush, tout a été organisé pour que les déplacements des époux Bush et de leur impressionnante suite soient limités au strict minimum.
 
Conseils au Vieux Continent
Buckingham Palace fait véritablement office de camp de base, ce qui n'a pas empêché le respect du protocole : les Bush ont dû sacrifier à la cérémonie officielle d'accueil par la reine Elisabeth II, ce qui a donné lieu à une scène comique, le président américain et la First Lady montant dans leur voiture blindée officielle pour faire... une dizaine de mètres. Ils ont été accueillis par la reine en tailleur lavande, le président Bush lui serrant vigoureusement la main. Après la pompe, la politique étrangère. Le cortège présidentiel -­ 30 véhicules, pas moins -­ s'est rendu à la London Banqueting House au milieu des slogans hostiles, mais aussi de quelques applaudissements. Devant un parterre de politiques et d'experts en relations internationales, George Bush a exposé sa vision d'un monde dangereux : "Le mal est bien visible. Refuser de le voir ne fait qu'accroître le danger", a martelé le président américain, pour qui les Etats-Unis et le Royaume Uni "partagent la mission (de défendre) la liberté" autour du globe. Le chef de la Maison-Blanche a surtout utilisé le "porte-avions" des îles britanniques pour faire la leçon au Vieux Continent.
L'Irak ? Malgré les difficultés des troupes US, George Bush ne regrette rien : "Dans certaines situations, l'usage mesuré de la force est tout ce qui peut nous protéger contre un monde chaotique". L'Iran ? Le président américain exige de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) qu'elle "réponde aux objectifs qui commandent son existence". Autrement dit qu'elle condamne les manquements de Téhéran -­ qui a produit de l'uranium militaire ­- alors que Paris, Berlin et... Londres préconisent une sortie de crise en douceur. Leçon encore au sujet du conflit israélo-palestinien. George Bush demande aux Européens, s'ils veulent avoir voix au chapitre, de commencer par "combattre fermement l'antisémitisme" et surtout d' "arrêter de soutenir tous les dirigeants palestiniens qui trahissent la cause de leur peuple". Autrement dit, Yasser Arafat, auquel les Américains, alignés sur le gouvernement Sharon, refusent de parler. Les choses sérieuses commencent aujourd'hui. George Bush aura un long huis clos avec Tony Blair, son allié sur l'Irak, qui partage la vision des Européens sur l'Iran et la Palestine. Mais cela, George Bush ne semble pas l'entendre.
 
 
Bush lie les attentats à la réussite américaine en Irak
 
paru dans le Figaro le 27 octobre 2003
 
"Plus les Etats-Unis enregistrent de succès sur le terrain en Irak, et plus ils seront la cible d'attaques", a déclaré aujourd'hui le président américain George W. Bush. "Plus nous enregistrons de succès sur le terrain, et plus les terroristes réagiront", a déclaré M. Bush à la presse en recevant à la Maison Blanche son envoyé spécial en Irak Paul Bremer. Interrogé sur la vague d'attentats commis en Irak depuis dimanche, M. Bush a affirmé que les Etats-Unis "ne dévieront pas" dans leurs efforts pour établir la démocratie en Irak et que "la vaste majorité" des Irakiens était hostile aux terroristes. "La meilleure façon de décrire les personnes qui commettent ces attentats est de dire qu'ils sont des terroristes tueurs insensibles", a ajouté le président américain. Il était entouré de M. Bremer, de son secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld, de sa conseillère pour la sécurité nationale Condoleezza Rice, de Richard Myers, le chef d'Etat-major inter-armées, et du chef du commandement central américain (Centcom) John Abizaid. Paul Bremer a déclaré pour sa part que l'autorité provisoire de la coalition en Irak, dirigée par les Américains, avait enregistré de "remarquables" succès depuis juillet mais qu'il y aurait des "jours difficiles".
 
 
Le Père Noël de Tikrit                
 
par ERIC FOTTORINO, publié dans le Monde du 16 décembre 2003
 
Ce n'était donc plus que cela, Saddam Hussein. Un homme caché, un homme couché. Un homme dans un trou à rat, dans un trou de souris, dans un trou d'animal, assurément. Dans un trou, tout au fond même, étendu sur un matelas de dollars comme une avance touchée sur la prime de sa propre capture. Ce n'était donc plus que cela, Saddam Hussein, cet homme hagard du regard et n'ayant plus en bataille que les cheveux. On nous le montrait en boucle avec son air de vagabond, ouvrant docilement la bouche devant des mains gantées de latex, et ne mordant pas ces mains, non, ne mordant rien de rien. On nous suggérait : voyez comme il ne mord pas, comme il ne mord plus, le sauvage apprivoisé. Impression fugace : Saddam, notre esclave, obéit au doigt et à l'œil. Etait-ce vraiment lui ? Bien sûr que non ! C'était son ADN, mais ce n'était pas l'ancien bourreau de l'Irak, dont on nous avait tant parlé depuis la chute de sa statue, au printemps. Le vrai Saddam court toujours. La preuve : il avait filé par un des mystérieux souterrains constuits sous un de ses innombrables palais, à bord d'un engin digne de Fantômas. Et comme Fantômas, il changeait de visage à l'envi. Tiens, peut-être avait-il pris les traits de Bush ou de Blair, à moins qu'il ne se fût métamorphosé en Bédouin du désert, glissant de tribu en tribu, levant d'un mouvement du petit doigt son armée des ombres, sa résistance.
Voilà ce qu'on disait, avant ces images qui ont tout contredit. Pas de chirurgie faciale, seulement une barbe, vraie ou postiche, qu'importe, un mort-vivant. A-t-il éprouvé, dans l'obscurité de son repaire, la peur et la hantise, la sensation de toute cette mort dont il a si longtemps plombé son pays, par dizaines, par centaines de milliers ? Lui seul le sait, car le reste est déjà du cinéma, une superproduction avec images de la bête sortie de terre au cri de "On l'a eu !". Ce visage avait un air familier mais anachronique. De quel Hibernatus s'agissait-il ? Etait-ce Karl Marx ou le père d'une révolution défunte ? Soudain nous est apparue la vérité face à cette barbe blanchie et à tous les sourires qui, en Amérique comme en Europe, accueillaient son apparition saisissante. Les dirigeants du monde presque tout entier souriaient comme des enfants à qui on vient de faire un beau cadeau, un cadeau inattendu, inespéré, presque trop beau. Ne le répétez pas aux vrais enfants, ceux qui espèrent sans compter : le Père Noël a été capturé à Tikrit, dans son berceau rempli d'ordures et de mauvais souvenirs. Le réflexe partout l'emportait sur la réflexion. Le barnum médiatique s'illuminait à la seconde. Chacun comptait ses bénéfices. Une bouchée pour Bush, une cuiller pour Blair. On engrangeait pour de futures batailles électorales. La France était "prête à prendre toute sa place", après que cette bonne nouvelle eut préparé une nouvelle donne. On s'embrassait Folleville, on rêvait de futures idylles. Et pendant ce temps un peuple entier entrait sous terre en regardant son ancien chef en sortir, soulagé mais honteux que tant de répression s'achevât par l'humiliation d'un homme redevenu poussière.
 
 
Polémique sur l'arrestation de Saddam Hussein
 
paru dans le Figaro le 22 décembre 2003
 
C'est seulement après avoir été fait prisonnier par les forces kurdes, puis drogué, que Saddam Hussein aurait été capturé par les troupes américaines, rapporte l'hebdomadaire dominical londonien Sunday Express. Saddam est tombé aux mains du Front patriotique kurde après avoir été trahi par un membre de la tribu al-Jabour, dont la fille a été violée par le fils de l'ancien dictateur irakien, Oudaï, écrit le tabloïd, citant, sans le nommer, un responsable des services secrets militaires britanniques. Selon le journal, l'histoire complète des événements qui ont conduit à la capture de Saddam Hussein, le 13 décembre, près de son fief de Tikrit dans le nord de l'Irak, "montre que la version colportée par les conseillers américains est incomplète". Un ancien responsable des services secrets irakiens, dont le Sunday Express ne cite pas le nom, a raconté que Saddam Hussein avait été fait prisonnier par un dirigeant du Front patriotique kurde qui a combattu contre les forces américaines pendant la guerre en Irak, avant de conclure un accord avec elles. Le chef d'état-major interarmes, le général Richard Myers, a déclaré hier que la capture de Saddam avait conduit à l'arrestation de "plusieurs centaines" d'Irakiens.
Les autorités américaines ont relevé hier leur niveau d'alerte aux attentats sur le territoire des Etats-Unis de "jaune" (risque "élevé"), à "orange", ("très élevé" ). Cette décision fait suite à un accroissement important des informations relatives à de possibles attentats. Selon les services de renseignements, des extrémistes prépareraient des attaques qui"égaleraient ou dépasseraient" celles du 11 septembre 2001 à New York et Washington. L'échelle de risques américaine comporte cinq degrés, allant du "vert" (risque "faible") à "rouge" ("maximal").
 
 
Bush et la gueule du loup
 
par DANIEL SCHNEIDERMANN, publié dans Libération le 19 décembre 2003
 
Soyons honnête : cette fameuse image, dans la conférence de presse retransmise en direct par CNN, personne ne l'a vue arriver. "A présent, j'aimerais vous montrer une courte vidéo", annonce le général américain Ricardo Sanchez aux journalistes présents -­ et au monde. Comme si c'était fortuit, secondaire. Comme si cette "courte vidéo", projetée dans un écran fixé en surplomb du pupitre, n'était qu'un appendice de la nouvelle principale, ce fameux "we got him !" de Paul Bremer qui a ouvert la séance. Elle arrive donc inopinément, l'image, comme un avion surgi de l'horizon, d'abord minuscule avant d'embraser la tour. Les caméras de CNN zooment sur cet écran, où l'on voit d'abord le trou noir, le trou à rats. Puis, la bouche d'aération. Puis, une paire de pieds, tout cela filmé dans le noir. Et puis, de profil, une masse de cheveux que trifouille un médecin militaire, et très vite, exactement au même moment où nous réalisons à qui appartiennent ces cheveux, l'homme tourne la tête, et apparaît Saddam barbu, ouvrant déjà la bouche à la spatule, alors que, dans la salle de la conférence de presse, éclatent des cris où se mêlent stupeur et colère. Ils sont interminables, ces cris dans la salle, interminables comme l'incendie qui consume les Twins. Pendant d'interminables secondes, dans la salle, deux crieurs crient, sans que ni Paul Bremer, ni Ricardo Sanchez n'esquissent un geste pour les faire taire. "Next slide !" ("diapo suivante !"), ordonne simplement Sanchez quand le lynchage verbal a assez duré.
Cette image, que repasseront ensuite les télés en boucle les jours suivants sous tous les prétextes, a une apparence. Un alibi. Une sorte de tampon qui vise à la rendre compatible avec les conventions de Genève : l'apparence d'une consciencieuse visite médicale du prisonnier, avec épouillage et inspection de la dentition. Comme à l'école. Cette même spatule, on en a subi la visite à l'école. On ressent un vague moment désagréable quand la spatule se pose sur la langue, mais c'est pour notre bien. L'homme qui tient la spatule veut le bien de celui qu'il inspecte : il cherche à détecter une éventuelle capsule de poison, pour prévenir un suicide. Tel est l'honorable alibi de l'image. En outre, elle semble servir de preuve. Ses auteurs semblent nous dire : que ne nous auriez-vous pas reproché, si nous ne vous l'avions pas montrée, cette prise-là ? De quels subterfuges ne nous auriez-vous pas soupçonnés ?
Mais sous cette mince enveloppe humanitaire, elle porte le message de fer de l'humiliation. L'ancien dictateur, à cet instant, est réduit (les références affluent) au statut d'un cheval, d'une vache, d'un SDF ou d'un esclave. On dispose de son corps. On inspecte la bouche du barbu hirsute. Et de face. Pour cette inspection buccale, la caméra ne s'est même pas détournée, n'a même pas donné le change. Elle aurait pu se placer de profil, ou de trois quarts dos. Non. Il lui faut nous montrer la gueule de ce vieux loup qui ne mordra plus. Ce cadrage cru et brutal, cette exploration animale d'une cavité intime, qu'est-ce d'autre que de la pornographie ? La question est donc celle-ci : qui est l'auteur, à la fois de ce message et de son alibi ? On connaît le début de la réponse : les spin doctors de Washington, puisqu'il apparaît que ce sont eux qui ont longuement choisi les plans à monter dans la vidéo. On apprendra quelques jours plus tard que des "experts" ont passé la nuit à réfléchir à la manière de la montrer. Qu'ils y réfléchissaient même depuis des jours, élaboraient des plans, des variantes -­ a) on le prend vivant, b) on le carbonise avant, etc. Donc, l'image EST la nouvelle, elle a été conçue comme la nouvelle, comme une arme de dissuasion massive contre tous ceux qui seraient tentés de s'en prendre à l'Empire américain. Vengeance du 11-Septembre, leurre destiné à faire oublier que Ben Laden court toujours : elle remplit toutes ces fonctions à la fois.
Mais, plus précisément, l'image porte-t-elle le discours conscient des dirigeants américains, ou trahit-elle leur inconscient ? Le savent-ils, ou non, que leur prise de guerre va apparaître comme un animal ou un esclave ? Le savent-ils, qu'ils envoient à tous les sauvageons antiaméricains, mais aussi au monde entier, l'image de la domination absolue ? Autrement dit, la dictature de la Liberté qu'ils assument est-elle consciente ou inconsciente ? Quel est le degré de sincérité des maîtres du monde, leur part réelle de bonne conscience ? "Pourquoi nous haïssent-ils tellement ?", demandaient certains Américains de la rue, après cette manifestation de détestation absolue que fut le 11-Septembre, laissant penser qu'ils ne le soupçonnaient vraiment pas. Quand George Bush, à propos de Saddam Hussein, explique en substance "qu'il ait eu des armes de destruction massive ou simplement l'intention d'en acquérir, c'est la même chose", sait-il qu'il réédite le "si ce n'est toi, c'est donc ton frère" ? On ne le saura pas. Il est possible (dans la plus optimiste des hypothèses) que les Américains se soient posé la question, pendant toute cette fameuse nuit. Il est possible qu'au terme de ces longs balancements nocturnes, ils n'aient pas trouvé la réponse. Il est possible qu'ils aient donc décidé d'envoyer en désespoir de cause cette image de domination absolue, quel qu'en soit l'effet, comme on tire dans le tas pour déblayer le terrain, avant de ramasser les morceaux.
 
 
Démocrasserie de rasoir

 

par GABY NASR, publié dans l'Orient-le Jour le 19 décembre 2003

 

Un pistolet, deux kalachs et un caisson de biftons verts, le tout au milieu d’une colonie de cafards. Periplaneta orientalis, les meilleurs. George Dobelyou et ses compagnons en fauconnerie ne pouvaient imaginer décor plus kitsch pour capturer le clochard tikriton, finalement pas plus à l’abri dans ses palais Louis Baas en or massif, que dans la petite fermette en torchis où il a été ramassé. Si au moins l’épisode pouvait donner à réfléchir dans une région où les agités du système pileux sont toujours prompts à brader "leur âme et leur sang" au bénéfice du premier venu des galonnés à talonnettes, incarnant l’école politique la plus bornée : celle de la matraque et de la paranoïa sécuritaire.
Mais va donner à téter le biberon de la démocratie à des gnoufs qui trouvent plus commode de se faire cogner dessus pendant 25 ans par un seul homme, plutôt que de se coltiner un Conseil provisoire de Babel dont le patron change tous les mois. Avec Saddam au moins, c’était facile : il était seul, récoltait 100 % des voix, arrachait 100 % des ongles et sifflait 100 % des puits de pétrole. Avec en plus des armes de destruction massive, d’autant plus redoutables qu’elles étaient invisibles. Sans compter les économies à la clé, puisqu’il n’y avait qu’un seul portrait à tirer. Bref, rien que du bonheur pur sucre ! Puis il a fallu qu’un raseur texan, tout en finesse et élégance, s’en vienne gâcher le paradis et éclater cette bulle à coups de rangers Nike, de missiles IBM, de grenades Mac Do, le tout enrichi d’une cure intensive de vitamine B-52. La liberté par la force, il n’y a que ça de vrai. Sauf qu’au rythme d’une demi-douzaine d’attentats par jour, c’est la liberté à retardement qui lui explose à la figure. Mais quand on aime la démocratie, on ne compte pas les morts…

 

 

De l'âge d'or à la mort lente, un tyran et son peuple

 

par BRUNO RIPOCHE, publié dans Ouest-France le 15 décembre 2003

 

1972. Quatre ans après le coup d'Etat qui les porte au pouvoir, le général Ahmad Hassan Al-Bakr et Saddam Hussein, qui n'est encore que le n° 2, nationalisent l'Irak Petroleum Company. La décision coïncide avec la révolution des prix décidée par l'Opep. En trois ans, les revenus du pétrole vont être multipliés par dix, passant de 575 à 5.700 millions de dollars. Le socialisme arabe incarné par le parti Baas (Renaissance) au pouvoir va connaître son âge d'or. Sur le modèle soviétique, l'Irak se dote en quelques années d'une industrie lourde : sept raffineries et trois complexes pétrochimiques sortent de terre. Le français Creusot-Loire construit une aciérie à Oum Qasr, l'unique port sur le golfe Persique et une fonderie d'aluminium à Bassorah. Les réseaux routier, électrique et téléphonique couvrent tout le pays. Naturellement, l'Etat est le premier employeur, des hôpitaux flambant neufs dispensent des soins gratuits, les programmes de scolarisation font reculer l'analphabétisme et les jeunes filles accèdent à l'université. 40 % des enseignants et 34 % des médecins sont des femmes. Bagdad est cité en exemple par l'Unesco.
Qui prédirait, alors, les catastrophes à venir ? Le tout-pétrolier occulte un véritable sinistre économique. Les barrages et canaux d'irrigation intensive dessinés dans les ministères de Bagdad aboutissent, en moins d'une génération, à la salinisation d'excellentes terres dans les vallées du Tigre et de l'Euphrate. Les coopératives, très bureaucratiques, brisent les circuits de production traditionnels. Dès 1975, l'Irak, qui possédait l'agriculture la plus prometteuse de tout le Proche-Orient, importe deux tiers de ce qu'il consomme.
 
Despote éclairé
Les milliards du pétrole montent à la tête de Saddam, qui pousse son cousin Ahmad Hassan al-Bakr à la retraite en 1979, et s'imagine désormais en despote éclairé de l'Orient arabe. Dès son accession aux commandes, il a entrepris d'édifier l'armée la plus puissante de la région. Aux Britanniques, puis aux Soviétiques, les Français succèdent comme premier fournisseur d'armement. Paris vend sans sourciller sa technologie nucléaire. A l'Ouest, personne ne s'émeut de la violence du régime. En Irak même, le bien-être matériel aide la classe moyenne des grandes villes à fermer les yeux. Pourtant, sous couvert de laïcité -­ en réalité, de maintien au pouvoir de la minorité sunnite et surtout du clan de Saddam -­ une féroce répression s'abat sur les chiites, majoritaires en Irak. Des dizaines de milliers de familles sont expulsées vers l'Iran voisin, sous prétexte qu'elles ne seraient pas d'authentiques Irakiens. Des dignitaires sont assassinés. Ivre de puissance, Saddam Hussein fait bombarder par l'aviation, en 1977, les immenses cortèges de pèlerins qui se rendent aux sanctuaires de Nadjaf et Karbala.
La crainte de la contagion islamique pousse Saddam Hussein à déclarer la guerre à l'Iran en 1980. Cette guerre de neuf années précipite l'Irak dans l'abîme. La contre-offensive iranienne paralyse en partie le secteur pétrolier : les recettes fondent de plus 26 milliards de dollars en 1980 à moins de 8 milliards en 1983. Outre la mort de 150.000 à 340.000 Irakiens, le conflit va engloutir 450 milliards de dollars. L'Irak est en situation de banqueroute, incapable d'honorer ses dettes. Il décide de faire payer ses voisins arabes : après tout, ne s'est-il pas battu pour toute la nation arabe, en édifiant un rempart contre l'Iran chiite ? Le 9 août 1990, ses armées envahissent le Koweït, sur lequel Bagdad a toujours eu des prétentions. Deux guerres et douze années d'embargo ont quasiment ramené l'Irak à l'âge de la pierre. La classe moyenne n'existe plus, les tribus sont redevenues prédominantes, le taux d'alphabétisation est retombé de 97 à 58 %, 60 % des Irakiens dépendent des rations alimentaires distribuées par l'Onu et les bébés d'aujourd'hui pèsent, à la naissance, 20 % de moins qu'en 1990.
 
 
Washington menace Damas de sanctions
 
par SIBYLLE RIZK, publié dans le Figaro le 18 décembre 2003
 
La persistance de la violence et des attentats en Irak, malgré la capture de Saddam Hussein, favorise l'hypothèse de la présence d'éléments extérieurs infiltrés dans le pays et renforce les pressions américaines sur les voisins de Bagdad pour qu'ils contrôlent leurs frontières. La Syrie est tout particulièrement visée par Washington, qui agite la menace de sanctions économiques et diplomatiques si elle ne se montre pas coopérative en matière de "lutte contre le terrorisme". "Nous savons que plusieurs activistes infiltrés en Irak détiennent des passeports syriens", a déclaré à une chaîne libanaise l'ex-conseiller du Pentagone, Richard Perle. La menace qui plane depuis deux ans sur la tête du président Bachar el-Assad est désormais une réalité depuis que George Bush a signé le 13 décembre la loi lui permettant d'imposer des sanctions contre la Syrie. Le texte accuse Damas d'héberger des mouvements islamistes palestiniens et de chercher à développer des armes chimiques et biologiques. Il met en demeure la Syrie de cesser son soutien au terrorisme, de retirer ses troupes du Liban et enfin d'empêcher l'entrée de terroristes en Irak. Si elle ne satisfait pas à ces exigences, le président américain est désormais en mesure d'interdire les ventes à la Syrie de produits pouvant à la fois être utilisés dans les domaines civil et militaire. George Bush a également la possibilité d'interdire les exportations vers la Syrie, d'interdire les activités des entreprises américaines dans le pays, de réduire les relations diplomatiques entre les deux pays et de geler les avoirs syriens aux Etats-Unis.
L'adoption du projet de sanctions par la Maison-Blanche réduit davantage encore la marge de manoeuvre du président syrien dont la première réaction a été d'appeler Washington "à un dialogue raisonnable". Car Damas réfute une à une les accusations américaines et espère convaincre les Etats-Unis de continuer à percevoir la Syrie comme un élément de stabilité au Moyen-Orient et un partenaire incontournable pour la paix. "Nous ne sommes pas l'Irak", a déclaré mardi le président Assad lors d'une visite à Athènes, signifiant par là à la fois que la Syrie sait se montrer coopérative et que l'usage de la force militaire n'est pas une option. En fait, les menaces contre la Syrie ne sont pas nouvelles. Damas figure depuis longtemps sur la liste américaine des pays soutenant le terrorisme, ce qui ne l'a pas empêché de maintenir des relations diplomatiques avec Washington. La présence armée syrienne au Liban, dont le principe est aujourd'hui désavoué par les États-Unis, avait reçu le feu vert américain en 1990 après le ralliement syrien à la première coalition contre Saddam Hussein.
Mais le changement de stratégie américaine depuis le 11 septembre 2001 n'est pas de nature à rassurer Damas, malgré une apparente tranquillité. La Syrie s'est donc rapprochée de l'Union européenne en se dépêchant de conclure, après des années de tergiversations, les négociations pour la signature d'un accord d'association. Elle multiplie, en outre, les gestes de bonne volonté en matière de lutte contre le terrorisme et les tentatives d'ouverture envers Israël. Après avoir remis à la Turquie vingt-deux suspects recherchés pour leur implication dans les attentats d'Istanbul le mois dernier, Damas a signé hier avec Ankara un accord de lutte contre le terrorisme. Et la presse israélienne a rapporté que la Syrie avait proposé à Ariel Sharon une trêve à la frontière libano-israélienne et la reprise des négociations de paix. Rien de tout cela ne semble convaincre Washington. "La Syrie joue un double jeu", accuse ainsi Richard Perle. De fait, Damas ne peut tout bonnement pas céder aux principales demandes américaines, car ce serait un suicide politique pour le régime en place. Faute de pouvoir relâcher la pression, elle joue la montre.
 
 
Bush le tenace
 
par ALAIN HERTOGHE, publié dans la Croix le 28 novembre 2003
 
La visite surprise de George W. Bush aux GI à Bagdad pour la fête de Thanksgiving met en avant un trait de caractère du président américain : la ténacité. En débarquant sans préavis dans la capitale du pays où ses soldats subissent quotidiennement attaques et attentats, Bush junior a évidemment fait un "coup" politique et médiatique. Mais il a surtout envoyé un message clair à son armée, son peuple et ses adversaires : je ne renonce pas dans l’adversité. "Nous resterons jusqu’à ce que le travail soit fait", pas question de "nous retirer devant une bande de voyous et d’assassins", a-t-il déclaré. Ses soldats et les Américains en général auront vu dans ce déplacement, risqué à leurs yeux, le témoignage de sa résolution. A ceux qui ont déclaré la guerre à l’Amérique, à ceux en Europe ou aux Etats-Unis qui dénoncent les dangers de sa politique, il annonce que rien ne le détournera de ses objectifs. Homme aux idées simples, George W. Bush se voit comme un président investi d’une mission depuis les attentats du 11 septembre 2001 contre son pays. Durant sa courte carrière politique, au Texas puis à Washington, il a toujours affiché beaucoup de pragmatisme pour contourner les obstacles rencontrés, jamais la tentation de renoncer. Même sa mère, persuadée que son plus jeune fils allait échouer, n’avait pas réussi à le décourager d’entrer en politique en briguant le poste de gouverneur texan. Pour le meilleur ou pour le pire, George W. Bush entend donc bien rester en Irak et… à la Maison Blanche.
 
 
Bush promet la Lune aux Américains pour être réélu
 
Le président américain a de grands projets spatiaux
 
paru dans le Figaro le 10 décembre 2003
 
George W. Bush cherche un endroit de rêve où projeter sa "nouvelle frontière", afin de doper ses chances de réélection en novembre 2004. Il l'a peut-être trouvé : le président sortant envisage de renvoyer des missions humaines sur la Lune. Là, au moins, l'expression de la puissance américaine ne risque pas d'être contestée par des terroristes ou une guérilla. L'état-major présidentiel s'est mis au travail pour trouver des idées nouvelles et stimulantes capables de distraire l'opinion du mauvais pas irakien. "Je vous garantis un programme ambitieux", a annoncé dimanche le secrétaire général de la Maison-Blanche, Andrew Card. Il n'est pas entré dans les détails, mais il a admis : "Nous sommes très intéressés par les vols spatiaux. Nous voulons être sûrs que l'Amérique a des rêves et ce président va susciter de nombreuses occasions de rêver." Evidemment, plutôt que de ressusciter quarante ans plus tard la vision de John F. Kennedy, l'idéal pour Bush serait de lancer la conquête de Mars. Mais, après la désintégration de la navette Columbia le 1er février dernier, dans laquelle périrent les sept membres d'équipage, la Nasa est forcée d'admettre qu'elle n'a ni la technologie, ni le matériel, ni l'argent pour mener à bien un tel projet. Le président pourrait donc se rabattre sur la Lune, foulée pour la première fois par l'Américain Neil Armstrong le 20 juillet 1969. Six autres missions Apollo ont également aluni jusqu'en décembre 1972, dans le cadre d'un programme de plus de 150 milliards de dollars au cours actuel.
D'après les estimations de la Nasa, il n'en coûterait aujourd'hui que 15 milliards de dollars sur six ans pour aller explorer le satellite de la Terre. Le président pourrait annoncer sa décision le 17 décembre, à l'occasion des cérémonies commémorant le premier vol des frères Wright en 1903. Selon un sondage USA Today-CNN-Gallup, 53% des Américains sont séduits par l'idée de retourner sur la Lune, mais 67% la rejettent si elle doit coûter "des milliards". Le déficit fédéral devrait frôler les 500 milliards de dollars cette année, un record très embarrassant pour un Républicain qui avait fait campagne sur la limitation des dépenses publiques. Aussi la Maison-Blanche travaille-t-elle sur d'autres idées, peut-être moins spectaculaires mais politiquement plus porteuses : un crédit d'impôts pour étendre la couverture médicale des plus démunis, notamment les enfants ; une augmentation des fonds alloués au programme de "boucliers" antimissiles ; une hausse de 3,5% des salaires des soldats ; la création d'une cellule spéciale pour traquer les pratiques commerciales déloyales dans le monde... Pour George W. Bush, le décollage de la campagne est prévu fin janvier, à l'occasion du traditionnel discours sur l'état de l'Union. Cette année, il tombe entre les deux premières élections primaires, dans l'Iowa et le New Hampshire, qui devraient commencer à clarifier le jeu dans le camp démocrate.  
 
 
Le milliardaire George Soros en campagne pour faire battre George Bush
 
par CORINE LESNES, publié dans le Monde du 13 novembre 2003
 
Ayant fait fortune dans la spéculation boursière, George Soros n'a jamais ménagé son portefeuille pour défendre la démocratie. Des ex-pays de l'Est à l'Afrique, son Institut pour une société ouverte (Open Society) dépense quelque 500 millions de dollars par an pour promouvoir la justice et l'Etat de droit. A un an de l'élection présidentielle aux Etats-Unis, le pays où il est arrivé en 1956, George Soros (74 ans) a décidé que la démocratie américaine a, à nouveau, besoin de son soutien. Faire battre George Bush est devenu "l'objectif principal de son existence", indique-t-il dans un entretien publié, mardi 11 novembre, par le Washington Post. L'élection est une "question de vie ou de mort", ajoute-t-il, illustrant la polarisation croissante de la société américaine. Le philanthrope annonce un don de 5 millions de dollars à MoveOn.org, le collectif antiguerre qui est devenu l'un des rassemblements-phares de l'opposition (Al Gore y a parlé dimanche), et qui vient de lancer le concours du meilleur spot télé de 30 secondes contre Bush. Au total, Soros engage cette année 15,5 millions de dollars, soit cent fois plus que pour la campagne de l'an 2000. Selon le quotidien, il est désormais le principal financier de la gauche américaine. Il a levé des fonds pour Howard Dean, mais soutient aussi plusieurs autres candidats démocrates.
Pour George Soros, "l'Amérique, sous Bush, est un danger pour le monde". Une "idéologie suprématiste", affirme-t-il, dirige la Maison Blanche. "Quand j'entends Bush dire : vous êtes avec nous ou contre nous, cela me rappelle les Allemands". "J'ai connu les régimes nazi et soviétique, ajoute-t-il. Cela m'a sensibilisé." Il met principalement en cause les néoconservateurs de l'entourage de George Bush, "un groupe d'extrémistes guidés par une forme brute de darwinisme social". Opposé à la guerre, le milliardaire philanthrope était venu aux Nations unies en mai pour essayer d'empêcher le Conseil de sécurité de confier la gestion de l'Irak à l'administration Bush. Sans illusions. L'ONU est avant tout une "association de pays travaillant en fonction de leurs propres intérêts plutôt que de l'intérêt général", confiait-il. En janvier, il a prévu de sortir un livre, La Bulle de la suprématie américaine, où il réfute l'unilatéralisme, quels que soient ses doutes sur l'efficacité de l'organisation internationale. En échange d'un changement de titulaire à Washington, George Soros n'irait tout de même pas jusqu'à donner la totalité de sa fortune (7 milliards de dollars). Quoique, répond-il au Post... "Si le résultat était garanti"...
 
 
Dean repart à la charge contre Bush
 
par JEAN-LOUIS TURLIN, publié dans le Figaro le 17 décembre 2003
 
La trêve n'aura duré que vingt-quatre heures. Howard Dean, en tête des sondages pour l'investiture démocrate, est reparti à l'assaut de George W. Bush sur le terrain qui a fait sa popularité : son opposition à la guerre en Irak. Après avoir, beau joueur, salué "un grand jour", il a pris le contre-pied du président qui venait de déclarer, lors d'une conférence de presse, que son "travail est de garder l'Amérique en sécurité" : "La capture de Saddam Hussein n'a pas mis l'Amérique plus en sécurité", a-t-il affirmé. Howard Dean s'est expliqué dans un discours de politique étrangère majeur devant le Pacific Council on International Policy à Los Angeles : "Ma position (...) n'a pas changé... Les difficultés et les tragédies auxquelles nous faisons face en Irak montrent que l'Administration a lancé la guerre de la mauvaise manière, au mauvais moment, avec une planification inadéquate, une aide insuffisante, et pour un coût extraordinaire, jusqu'à présent de 166 milliards de dollars (...). La capture de Saddam ne met pas fin aux difficultés nées des répercussions de la guerre (...) pour le déloger."
Si les événements du week-end dernier sont interprétés comme un tournant potentiel aussi bien dans la situation irakienne que dans la stratégie des démocrates contre Bush, Dean n'est pas prêt à abandonner son principal cheval de bataille. Dans l'avion qui l'emmenait de Floride en Californie lundi, il a retouché et peaufiné son discours avec l'aide de conseillers chevronnés, tel l'ancien conseiller à la Sécurité nationale de Bill Clinton, Anthony Lake. Le fond de l'argumentaire n'a pas changé : les Américains "doivent choisir entre le nouvel unilatéralisme radical d'aujourd'hui et un respect renouvelé pour les meilleures traditions bipartisanes de la politique étrangère américaine". Là où Bush est attendu, c'est dans la gestion de l'après-Saddam : "J'espère que l'Administration va utiliser la capture de Saddam comme une chance d'orienter sa politique dans une direction plus efficace. Notre pays serait plus en sécurité avec des alliances confirmées (...) plutôt qu'avec des coalitions bricolées." Bref, le succès indéniable de la capture ne doit pas masquer les échecs : "Ce président (Bush) est responsable du fait que la Corée du Nord soit devenue une puissance nucléaire." Comme les autres candidats à l'investiture, Dean estime que la guerre a privé l'Amérique de ressources pour la lutte contre le terrorisme international, la sécurité du territoire national et la non-prolifération des armes de destruction massive. Mais ses adversaires démocrates qui avaient voté pour la guerre voient dans la prise de Saddam une arme contre Dean : "Je crains que les Américains ne se demandent s'ils seront plus en sécurité avec lui comme président", a répliqué le sénateur Joseph Lieberman, qui avait partagé le "ticket" avec Al Gore en 2000. Un groupe de démocrates centristes vient même de lancer une campagne de publicité sur le thème : "Stop Dean". George W. Bush se frotte les mains.  
 
 
Le pied de nez de Bush

 

pa YVES THREARD, publié dans le Figaro le 8 novembre 2003

 

Et si c'était lui, l'excellent chiffre de l'emploi américain, qui confirmait la reprise économique ? Lui qui pouvait redonner le moral au monde ? Lui aussi qui ouvrait un avenir plus radieux à George W. Bush que les gémonies auxquelles le vouent ses détracteurs ? A ces trois interrogations, on est tenté de répondre par l'affirmative. Donc, les Etats-Unis ont créé, en octobre, 126.000 emplois. Deux fois plus que ce qu'attendaient les experts. Le recul du chômage persiste depuis trois mois et fait mentir ceux qui doutaient de la solidité de la reprise outre-Atlantique. Celle-ci a certes été provoquée au détriment des équilibres budgétaires, mais, en relançant le marché du travail, elle profite à tous les Américains. Et d'abord au premier d'entre eux. A un an de l'élection présidentielle, Bush peut être rassuré. Son père avait gagné la guerre contre l'Irak mais avait perdu la Maison-Blanche en 1992, faute d'avoir su convaincre du retour prochain de la croissance à la fin de son mandat. Plus de dix ans après, le fils a-t-il retenu la leçon ? Pour vaincre la crise, il n'a pas hésité à employer les grands moyens. Ses recettes : fortes réductions d'impôts pour encourager la consommation et dollar faible pour doper les exportations.
Reste l'Irak, où ceux qui aiment à le ridiculiser - et ils sont légion - ne donnent pas cher de sa peau. Il a gagné la guerre, pas encore la paix. Son opinion montre des signes d'inquiétude mais gardons-nous des interprétations hâtives. L'heure de la "vietnamisation" est loin d'être arrivée et les Américains n'ont pas pour leur président les jugements bêtement moqueurs que d'aucuns entretiennent de ce côté-ci de l'Atlantique. Son père n'avait fait que repousser Saddam, lui l'a chassé en promettant à ses compatriotes un monde plus sûr. Le risque n'est pas le même. Et le 11 septembre 2001 est passé par là... La reprise de l'économie américaine ne fait plus de doute et partout, ou presque, ses effets sont déjà perceptibles. En Asie, notamment au Japon. En Europe également. Jeudi, la Banque d'Angleterre a relevé le taux de sa monnaie comme pour mieux saluer l'embellie et prévenir ainsi les risques de surchauffe, donc d'inflation. L'Allemagne, quant à elle, retrouve le sourire et se réforme à grands pas comme pour mieux se préparer à la sortie de crise. C'est dire si la politique volontariste de Bush - hors et dans ses frontières - ne mérite pas les railleries qu'on entend ici ou là sur les bords de la Seine. Drapée dans sa superbe, certaine de son bon droit face à l'orgueilleuse Amérique, la France fait encore pâle figure. Profitera-t-elle pleinement de la reprise ? Pour cela, il faudrait qu'elle mette la même volonté à se réformer qu'elle montre de conviction à s'opposer à Bush.

 

 
Le "camp de la paix" écarté de la reconstruction de l'Irak
 
paru dans Libération le 10 décembre 2003
 
Les Etats-Unis ont exclu les sociétés françaises, allemandes, russes, canadiennes d'une série d'appels d'offres lancés pour la reconstruction du pays, à l'exception de la sous-traitance. Le secrétaire adjoint américain à la Défense, Paul Wolfowitz, invoque des raisons de sécurité nationale. Pas de guerre pas de chantiers. Les Etats-Unis ont formellement exclu les sociétés françaises, allemandes, russes et canadiennes, ainsi que celles d'autres pays ayant refusé de s'associer à la coalition militaire menée par les Américains contre l'Irak de Saddam Hussein, des appels d'offres lancés pour la reconstruction du pays, indique un mémorandum du Pentagone rendu public mardi. Dans une circulaire datée du 5 décembre, le secrétaire adjoint à la Défense Paul Wolfowitz justifie cette décision par des raisons "essentielles de sécurité" des Etats-Unis et la nécessité d'encourager des pays tiers à envoyer des troupes en Irak. "Il est nécessaire pour la sécurité et les intérêts essentiels des Etats-Unis de limiter la compétition pour ces contrats de base à des sociétés des Etats-Unis, d'Irak, des partenaires de la coalition et des nations ayant envoyé des troupes", explique-t-il. Le document du Pentagone souligne par ailleurs que "tous les efforts doivent être faits pour augmenter la coopération internationale en Irak", notant que le nombre de soldats non américains présents en territoire irakien est passé, depuis la fin des opérations majeures de combat, de 14.000 à 23.700 ce qui a permis une réduction de 12.000 hommes du corps expéditionnaire des Etats-Unis. Selon Wolfowitz, "limiter la compétition pour ces contrats encouragera l'expansion de la coopération internationale en Irak".
Concrètement, des pays comme la France, l'Allemagne, la Russie et le Canada se trouvent ainsi écartés de 26 contrats qui vont de l'équipement d'une nouvelle armée irakienne à la reconstruction des routes, des installations pétrolières aux systèmes de communication, d'adduction d'eau et de fourniture d'électricité. En revanche, 63 pays ont été reconnus éligibles pour participer à ces appels d'offres d'un montant total de 18,6 milliards de dollars entièrement financés par les Etats-Unis. Lot de consolation pour les exclus, ils pourront participer à la reconstruction de l'Irak comme sous-traitants, a précisé un porte-parole du Pentagone. Pour l'heure, seul le Canada a réagi à cette décision en estimant par la voix de son vice-Premier ministre John Manley qu'elle était "assez choquante". "Exclure les Canadiens simplement parce qu'ils sont Canadiens serait inacceptable si (les Américains) acceptent les fonds des contribuables canadiens pour la reconstruction de l'Irak", a souligné John Manley. Ce n'est pas l'avis de la Russie qui précise de son côté qu'il "s'agit de fonds américains que les Etats-Unis peuvent dépenser comme ils l'entendent". la France, elle, n'a pas souhaité réagir mais a indiqué qu'elle étudait si cette décision d'exlusion est compatible avec le droit international de la concurrence.
 
 
Paris hors jeu
 
par ANTOINE DE GAUDEMAR, publié dans Libération le 22 décembre 2003

A en croire les Américains et les Britanniques, la menace est payante. L'exemple de Saddam Hussein a fait réfléchir Kadhafi et l'a poussé à renoncer à ses programmes d'armes de destruction massive (ADM). A bon entendeur, salut : une semaine après l'arrestation du dictateur irakien, la mise au pas du régime de Tripoli constitue une victoire supplémentaire pour le tandem Bush-Blair et sa stratégie de la force. Longtemps désigné par les Etats-Unis comme le chef de l' "Etat-voyou" numéro 1 pour son soutien actif au terrorisme, le raïs libyen se fait doux comme un agneau et promet de "transformer ses épées en charrues". La communauté internationale peut légitimement se réjouir. Après l'apparente rentrée dans le rang de l'Iran, "l'axe du mal" est mal en point et Bush engrange des points en vue de sa réélection. Il faut avoir le mauvais esprit d'un ancien ministre britannique pour souligner que la diplomatie a fait abandonner à Kadhafi ce que la guerre contre Saddam Hussein n'a pas permis de trouver en Irak. Beau joueur, Villepin s'est félicité de l'accord obtenu par Londres et Washington, mais l'absence de la France dans cette négociation n'en ressort que davantage. Non seulement elle n'a en rien été associée au processus qui a fait plier Kadhafi, mais ce dernier s'est payé le luxe d'ignorer ostensiblement Jacques Chirac au dernier sommet Europe-Maghreb de Tunis, début décembre. Et la France n'a toujours pas bouclé avec Tripoli l'accord sur les indemnités devant être versées aux familles des victimes de l'attentat contre un DC10 d'UTA, alors que Tripoli a accepté de payer au prix fort celles des victimes de l'attentat de Lockerbie contre un Boeing de la Pan Am. Rétrospectivement, on comprend mieux pourquoi. 

 

 
Bush, anti-héros du libre-échange

 

par PIERRE LOPPE, publié dans la Libre Belgique le 21 novembre 2003

 

Quelle mouche a donc piqué les Américains ? Au moment où l'Organisation mondiale de commerce et les Européens réclament la suppression des surtaxes US sur l'acier, les Etats-Unis ouvrent la voie à l'imposition de quotas sur les produits textiles chinois, sous prétexte que l'industrie nationale souffre d'importations massives et à bon marché en provenance de Pékin. Et George W. Bush, la main sur le coeur, se dit "très attaché au libre-échange" et "à l'application des règles commerciales"... Ce petit jeu est très dangereux. Il risque de creuser à nouveau le déficit commercial américain, de provoquer un effondrement du dollar par rapport à l'euro et au yen, d'inhiber le commerce international et de replonger l'économie mondiale dans une crise dont elle se passerait volontiers. Pas surprenant que la démarche des Etats-Unis provoque une levée de boucliers générale. Jusqu'à la Réserve fédérale des Etats-Unis, dont le président, Alan Greenspan, a jugé "impératif de faire échec à la montée du protectionnisme avant qu'elle ne nuise à la mondialisation".
Ce repli sur soi forcené est dicté par des mobiles exclusivement politiques. Tous les coups sont permis à l'approche des élections de 2004. En protégeant des outils sidérurgiques obsolètes, le président américain veut faire croire qu'il "sauve" des emplois. En frappant le textile chinois, il fait un "cadeau" aux industriels du Sud qui auraient perdu 300.000 postes de travail à cause de l'empire du milieu. Ce mélange peu ragoûtant d'économie et de politique a tout pour déplaire. Ce n'est pas au moment où la Chine apparaît comme l'un des principaux moteurs de la croissance économique mondiale convalescente qu'il faut relancer des hostilités commerciales d'un autre âge et organiser une forme puérile de protection rapprochée. Que Bush ne répugne pas à la guerre, il l'a prouvé, hélas, mais de là à ce qu'il torpille cette fois la reprise...
 
 
Une nouvelle ère en Irak

 

par PIERRE ROUSSELIN, publié dans le Figaro le 16 décembre 2003

 

Maintenant que George W. Bush a enfin terrassé Saddam Hussein, il faut qu'une nouvelle ère s'ouvre en Irak. L'événement tant recherché ne change pas, en soi, les données du problème sur le terrain. Mais, dans les esprits, il est d'une telle portée symbolique que rien ne peut plus être comme avant. C'est un paradoxe. Car ce n'est pas cet homme hirsute qui, du fond de son trou à rat, conduisait la "résistance". Le combat contre "l'occupant" a pris un sacré coup, psychologique avant tout, mais va continuer. Avec un facteur politique aggravant, dans la mesure où il ne sera plus mené au nom d'un infâme dictateur. Raison de plus pour inciter George W. Bush à profiter au mieux de son succès. Maintenant que le tyran déchu est hors d'état de nuire, rien ne doit plus s'opposer à un retour rapide de la souveraineté aux Irakiens eux-mêmes. Certes, la transition ne se fera pas du jour au lendemain - elle est programmée pour juin 2004. Mais, pour qu'elle réussisse, elle doit, dès maintenant, s'imposer comme priorité à tous. Après huit mois d'une "après-guerre" désastreuse, il est temps d'engager une dynamique positive. Les dirigeants irakiens du Conseil de gouvernement provisoire sont prêts. Ils l'ont dit hier, à Paris, et se sont montrés disposés à exercer davantage d'autorité, pour peu que l'autorité d'occupation leur en donne la possibilité. Avec la fin de Saddam, l'occasion est venue.
En annonçant que la dette laissée par le dictateur sera renégociée lorsque l'Irak sera redevenu un Etat souverain, Paris fait tout ce qu'il peut pour encourager le mouvement. Longtemps marginalisée par son refus de la guerre, la France serait-elle enfin prête à saisir le moment ? Si elle l'est aujourd'hui, c'est peut-être parce que l'élimination de Saddam lui fournit l'occasion symbolique d'apurer un long passé de relations troubles avec un régime désormais voué à une condamnation unanime. Pour l'Irak, l'essentiel dépend de George W. Bush, et de lui seul. Jamais depuis la chute de Bagdad, le 9 avril, le président des Etats-Unis n'avait eu autant de cartes en main. Les idéologues du Pentagone lui diront peut-être que l'Amérique n'a eu besoin de personne pour se saisir de Saddam et qu'elle peut donc tout résoudre toute seule. Mais il n'est pas sûr que le président se laisse tromper à nouveau. L'enjeu est trop important. Ayant réalisé enfin le rêve que son père avait abandonné il y a douze ans, George W. Bush vient de prouver que l'Amérique ne se laisse pas narguer impunément pendant des années. En ce sens, et en ce sens seulement, la capture de Saddam est une réponse aux attentats du 11 septembre 2001. C'est en tout cas ainsi que les Américains l'ont vécue. Il est donc vital pour Bush de ne pas gâcher le succès qu'il vient d'engranger. Ce serait une grave erreur d'appréciation que de ne pas tout faire pour l'aider à ouvrir une nouvelle ère en Irak.
 

 
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