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PORTRAIT  RJLIBAN  N°7  du 19 novembre 2003 

 
Jaber Lutfi, un peintre libanais au pays de l'érable
 
par ALAIN-MICHEL AYACHE, publié dans Magazine le 14 novembre 2003
 
Jaber Lutfi a quitté le Liban au début de la guerre, en 1976. A 38 ans, il est considéré aujourd'hui au Québec comme le précurseur d'un genre nouveau en peinture. Voici le parcours d'un artiste destiné à la médecine et qui fait ressurgir dans sa révolte ce Liban qu'il a enfoui au fin fond de lui-même.
 
"Jaber Lutfi est un peintre investi d'une personnalité janusienne, attachante, inquiétante, secrète, marquée d'ombre et de lumière, tenant à la fois de l'ange et du prince des ténèbres. Le caractère mystique de son œuvre, son mystère, son extravagance, sa somptuosité même, l'intensité de sa solitude, sa dualité reflètent sa vision personnelle de l'univers. La peinture de Jaber est un jaillissement de tout son être, l'expression de sa vie intérieure, une explosion d'une intensité telle qu'on pourrait croire que chaque œuvre qu'il peint est la dernière", explique la journaliste montréalaise et chroniqueuse culturelle, Cécile Gédéon Kandalaft. Quant aux critiques d'art, ils sont nombreux à avoir applaudi cet artiste québécois d'adoption. "C'est l'œuvre audacieuse d'un artiste hors du commun, véritable créateur d'un imaginaire d'une rare richesse, d'une fantaisie pleine de bizarres profondeurs...", écrit le critique d'art, Edouard Lachappelle.

L'artiste, c'est Jaber Lutfi. Un Québécois d'origine libanaise aux trente-huit printemps. Fils d'un agriculteur, Jaber est né à Bourjein, dans le Chouf, en 1965, d'une famille nombreuse. Il est le dernier enfant et le deuxième garçon de la famille. Très vite, il vit la tragédie libanaise. Il est parmi les premiers réfugiés qui évacuent la région de Damour, alors prise d'assaut, en 1976, par les Palestiniens. Il se retrouve avec sa famille, quelque temps après, réfugié à Mar Chaaya près de Broummana dans un presbytère. Il a à peine 11 ans quand sa famille décide de prendre le chemin de l'émigration. Le Canada était le choix le plus logique, car plusieurs des oncles de Jaber y étaient installés depuis quelques années, et son frère y faisait déjà des études.

Le premier choc

Jaber atterrit à Montréal en 1976. Première impression choc : "Je croyais que toutes les maisons étaient brûlées ! Elles étaient toutes de couleur foncée !", explique-t-il. Il est même un peu déçu. Lui qui rêvait de voir des gratte-ciel comme à New York, se retrouve tout d'un coup dans une ville plutôt terne. Une impression qui, peu à peu, va changer avec la découverte de la population québécoise. "Les gens étaient si chaleureux et accueillants. Même à l'école, je me suis fait rapidement des amis. Je ne sentais pas la pression que je sentais chez les frères maristes à Rmayleh au Liban, là où j'étais ! J'avais l'impression que les enfants étaient moins brisés que chez nous, qu'ils avaient le droit de vivre en tant qu'enfant et non en tant qu'adulte en devenir. Et c'est ce qui m'a plu", dit-il.

Et pourtant, ce n'est pas dans un quartier facile que Jaber a fait ses premiers pas d'écolier à Montréal. Arrivés avec de maigres moyens, ses parents voulaient qu'il ne rate pas un jour d'école. Ils se sont installés dans un quartier des plus démunis, Hochelaga ­Maisonneuve. De cette école, Jaber garde les meilleurs souvenirs, "parce que c'est là, dans ce quartier, que j'ai fait mes premiers pas dans le théâtre". D'ailleurs, des amis de cette époque "des arts", il en garde à ce jour. Ses amis, ces bohèmes, chacun à sa façon, se retrouvent pour célébrer un vernissage ou le lancement d'une nouvelle pièce de théâtre. Et quand ce n'est pas l'art qui les réunit, c'est leur amitié qui est restée inébranlable après tant d'années.

Un goût inné pour la peinture

Le goût de l'art, Jaber l'avait tout jeune. Il savait qu'un jour il allait devenir peintre. Cette prémonition, il l'attribue en priorité à l'intérêt pour la peinture que partageait sa famille et, notamment, ses oncles maternels peintres, bien qu'il ne les ait jamais connus personnellement, la situation au Liban et son départ précipité rendant impossible cette rencontre. Ils sont devenus "comme des personnages mythiques pour moi, très éloignés", souligne-t-il. Un deuxième élément qui marque le jeune esprit de l'artiste et le place sur ce chemin, c'est sa sœur, très penchée sur l'art. Elle avait idéalisé Léonard de Vinci et su inculquer à son frère l'amour de la peinture. Mieux, c'est grâce à elle qu'il s'est mis dans la tête qu'il allait devenir un jour un nouveau de Vinci. "Je ne savais pas vraiment ce que cela voulait dire à l'époque, mais je me suis engagé dans cette voie", note-t-il en riant.

La rencontre

A l'école, sa sœur le poussait davantage. Elle lui achète différents livres sur la peinture et les peintres de différentes époques, histoire de lui apporter une culture artistique appropriée. Il s'est mis à peindre pour le plaisir, alors qu'il se destinait dans ses études au Cégep (fin du secondaire = Bac 1e et 2e parties) vers une carrière en science de la santé pour devenir médecin, afin d'avoir une profession libérale "comme tout bon Libanais". En cours de route, il décide de prendre hors cursus, des cours en art plastique. Il rencontre alors un professeur, Francine Labelle, qui deviendra par la suite son mentor et son maître. Sauf qu'à cette époque, Jaber ne se rend pas compte de l'influence qu'elle avait et qu'elle allait avoir sur lui, tant sa vision de la peinture est démesurée et magnifique. Il était son premier élève en peinture. Elle venait de sortir de l'université. Elle avait enseigné auparavant pendant six ans la philosophie, qu'elle avait étudiée en France. "C'est ainsi qu'elle m'a donné une formation autre que celle offerte par l'académie à laquelle j'aspirais", explique-t-il.

Son Cégep terminé, Jaber se tourne vers l'art et s'inscrit à l'Université du Québec à Montréal (UQAM) en Arts plastiques, où il n'apprend absolument rien. "Je peux dire que ces cinq années passées à l'université m'ont juste permis de pratiquer, sans plus". Jaber ne faisait pas une "peinture intelligente", mais plutôt "intuitive et primaire", mais il a toujours "privilégié le raffinement à l'originalité", comme il l'explique. Inspiré par Francine Labelle, Jaber décide d'imiter tout ce qui allait lui tomber sous la main et qui provoquait chez lui un certain sentiment qu'il qualifie "d'excitation". De tout cet amalgame de créativité, il cherchera à faire émerger quelque chose d'original. Sa peinture a pris la forme qu'elle a aujourd'hui, à cause d'une pièce de théâtre qui a été pour lui une révélation et l'a inspiré toute sa vie, Les trois sœurs, de Tchekov. "J'avais 18 ans quand je l'ai vue pour la première fois", raconte-t-il. "Ce qui m'a beaucoup frappé dans la construction de cette pièce, c'est qu'elle n'avait ni commencement, ni développement, ni fin. Aucun coup de théâtre ou de moment charnière. Elle était faite d'une foule de petits détails qui nourrissaient l'émotion. J'ai pensé que cette pièce ressemblait beaucoup à ma vie".

Objectif réussi

Son pari était pour le long terme. Son objectif, c'est qu'à cinquante ou soixante ans, il deviendrait un bon peintre. Aujourd'hui, il trouve très plaisant ce qu'il fait. Il n'aspire plus à devenir ce grand peintre dont il rêvait devenir plus jeune. Toutefois, Jaber aspire à créer un petit groupe de vrais amateurs qui aiment ce qu'il fait, qui le connaissent, qu'il connaît. "Je privilégie beaucoup plus le bouche à oreille que le vedettariat". Serait-il en train de créer une nouvelle école de peinture de par ses travaux et le succès qu'il remporte ? Jaber n'irait pas jusqu'à dire cela. Humilité oblige, d'un artiste à la recherche du mystère dans l'originalité, il se veut tout de même un précurseur d'un genre nouveau en milieu artistique, mais un genre très personnel, très solitaire qui permet à celui qui l'adopte de s'extérioriser.

Influences extérieures

Parmi les époques et les artistes qui l'influencent, il y a la Renaissance pour la sensualité et pour la spéculation métaphysique; Henry Michaud pour sa vision très instantanée de la peinture, très claire et très engageante de ce qui est l'art et très intimiste ; Picasso pour son souffle, cet espèce de foisonnement, et l'aspect de la lenteur dans le travail de Cézanne, le fait que la peinture soit faite à même la vie. Jaber utilise beaucoup le bois, sur lequel il peint, pour une raison très simple, "ça n'a pas besoin d'être encadré". Ce choix de matériau est dû au fait qu'il n'aspire pas à être dans les grandes galeries ou à devenir une vedette internationale, puisque son public est composé d'initiés qui le font vivre relativement bien depuis quinze ans, "donc, j'essaye de leur faire économiser le plus d'argent possible", ajoute-t-il, amusé. "Ce ne sont pas les plus riches qui m'achètent forcément. Ce sont les professionnels, les amateurs, monsieur et madame Tout-le-monde, des personnes qui ont des démarches intérieures, pas très conventionnelles". Toujours est-il qu'il ne se passe pas un vernissage sans que l'ensemble de ses œuvres soit vendu. Un succès de plus en plus noté dans la presse québécoise et sur le marché de l'art, où il vient de s'approprier une place de choix selon les critiques.

Mais Jaber ne fait pas uniquement de la peinture. La céramique représente pour lui ce côté révolté contre l'université. Pour lui, cet art est quelque chose de charmant, d'immédiat, et n'a pas besoin de justification autre que la beauté immédiate. Ça lui fait penser à son village. C'est une sorte de retour dans le passé. Un passé duquel il ne garde qu'un vague souvenir, car pour lui, le Liban est assez loin. Il se considère citoyen du monde. Et ce Liban qu'il a enfoui au fin fond de lui-même, ressurgit indirectement à travers sa révolte peinte comme pour lui permettre d'exprimer ce qu'il n'a pas pu faire, il y a plus d'une vingtaine d'années. Ce qui lui reste du Liban, c'est la voix de Feyrouz qu'il écoute toujours. "Je trouve cela simple et à la fois complexe. C'est la poésie accessible à tout le monde. Je trouve cela magnifique", conclut-il.

Un caractère dans un tableau

Parmi les tableaux qui reflètent son caractère, Jaber Lutfi choisit Au royaume roi, au désert fou. Ce dernier, comme il l'explique, "représente deux rapports à la réalité, à la création. Le fou qui, lui, est très instantané, qui ne parle pas, qui est dans le silence. C'est Saint-François dans le désert, qui part voir ce qu'il y a à l'intérieur, au fond de lui-même, seul, car il ne parle pas. C'est le sauvage qui se tient debout et qui regarde le monde, qui interprète la réalité à sa façon et la ramène sur la place publique ; alors que le roi, lui, c'est tout le contraire, c'est l'organisation. Son outil principal, c'est le verbe, il organise le temps".

 

 
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