Hanadi
Tayssir Djaradat, résistante
palestinienne
Dans un grand élan
d'autosatisfaction,
l'Occident vient de décerner
le prix Nobel de la Paix
à Chirine, une femme
iranienne militante pour
les Droits de l'homme, de
la femme et de l'enfant en
Iran. L'Occident se donne
ainsi bonne conscience, 25
ans après avoir fait
basculer ce pays dans
l'obscurantisme,
renversant le Shah et
mettant en place un régime
islamiste destructeur
dirigé par l'imam
Khomeyni. (Suivant la même
logique, le poète
syro-libanais Adonis, que
tous attendaient, a été
privé de prix Nobel de
Littérature - revenu
au romancier
sud-africain Coetzee -, la
Syrie étant actuellement
dans le collimateur des
Etats-Unis.)
Peu de jours auparavant, Hanadi,
une jolie avocate
palestinienne de 29 ans,
glorifiée par ses
compatriotes et vilipendée
par les usurpateurs de la
Palestine, avait sacrifié
sa vie pour la cause de
son pays et de son peuple.
Voulant venger son frère
et son cousin tués dans
les agressions terroristes
de l'armée israélienne
contre le camp de Jénine
en juin dernier, et
alerter une fois de plus
l'opinion internationale
sur la situation
insupportable vécue par
les Palestiniens, elle s'était
fait exploser le 4 octobre
dans un restaurant de Haïfa,
tuant 19 Israéliens. Son
attaque suicide marquera
les annales car, non
seulement il s'agit d'un
des attentats les plus
meurtriers depuis le début
de l'intifada, mais la
riposte qu'elle a engendrée
de la part de l'armée
israélienne a touché la
Syrie, et ce pour la première
fois depuis 30 ans. (Les
divers conflits entre
Arabes et Israéliens, ou
inter-arabes, se réglaient
généralement en
territoire libanais.)
A propos de la situation
en Palestine, un récent
rapport de l'ONU sur le
droit à l'alimentation,
le rapport Ziegler
(consultable sur
Réseau
Voltaire et
Solidarité
Palestine), a entraîné
les foudres du
gouvernement israélien.
Oui vraiment, - et malgré
le fait d'avoir voté hier
même la résolution américaine
pour l'Irak -, l'ONU dérange
et n'a pas de raison d'être.
Dans tous les cas, i
l
est temps d'organiser des
mouvements de masse en
Europe et dans le
reste du monde semblables
aux mouvements de
protestation, au printemps
dernier, contre
l'agression américaine en
Irak, afin de réclamer de
force l'imposition de
la paix au Proche-Orient
et l'instauration, aux côtés
de l'Etat d'Israël, d'un
Etat palestinien viable.
Le
rapport Ziegler embarrasse
l'ONU
L'Etat
hébreu réclame des
sanctions contre le
rapporteur des Nations
unies, jugé trop
"politisé" dans
son analyse de la
situation dans les
territoires palestiniens
par
PIERRE HAZAN, publié dans
Libération le 3 octobre
2003
Israël
demande à une Libyenne "de
sanctionner" un
Suisse. L'Etat hébreu a
en effet demandé à Najat
al-Hajjaji, présidente de
la Commission des droits
de l'homme (CDH) de l'ONU,
de prendre des mesures
contre Jean Ziegler.
Rapporteur spécial de
l'ONU sur le droit à
l'alimentation, le
sociologue, connu pour
avoir déchaîné nombre
de polémiques dans le
passé, est l'auteur d'un
rapport très virulent à
l'égard de l'Etat hébreu
(Libération du 17
septembre -
voir-ci-dessous). Il
accuse les forces de sécurité
israéliennes d'être
responsables de la "catastrophe
humanitaire" qui
touche les Palestiniens,
provoquée selon lui par
une "politique de
bantoustanisation"
accompagnée de mesures sécuritaires
"totalement
disproportionnées".
Dans sa lettre de
protestation, datée du 18
septembre et adressée à
la présidente de la CDH,
la mission d'Israël auprès
de l'ONU "exige
des sanctions appropriées"
contre Jean Ziegler. Les
autorités israéliennes
sont indignées par la rédaction
d'un "rapport
hautement politisé"
qui ne souffle mot "de
la corruption rampante de
l'Autorité
palestinienne".
Violation
Dans leur missive à
Najat al-Hajjaji, elles
font part de leurs "graves
interrogations sur l'éthique
professionnelle"
de Jean Ziegler,
l'attaquant sur des
questions de procédure.
Les Israéliens lui
reprochent d'avoir
communiqué son rapport
aux médias avant
qu'elles-mêmes en aient
pris connaissance, en
violation des règles
onusiennes. La procédure
prévoit que l'Etat
concerné dispose de
quelques semaines pour
corriger tel ou tel
point factuel du rapport
avant sa publication.
Fin octobre, le bureau
de la CDH décidera de
l'attitude à adopter
face à Jean Ziegler,
qui nie avoir transmis
le rapport aux médias.
Il ne risque
pratiquement rien, fort
du soutien des pays
arabo-islamiques et des
non-alignés, lesquels
avaient du reste
contribué à sa
nomination à ce poste.
"Gâchis"
Les Nations unies se
seraient bien passées
de cette polémique. Le
rapport Ziegler est,
pour l'heure, absent du
site électronique du
Haut-Commissariat aux
droits de l'homme (HCDH).
José Diaz, porte-parole
du HCDH, précise qu'il
y figurera "dans
les prochaines semaines
dès que les traductions
auront été effectuées".
En coulisse, les Nations
unies sont furieuses.
Selon un membre du
Haut-Commissariat aux
droits de l'homme, "une
occasion en or de
normaliser nos rapports
avec l'Etat hébreu a été
perdue. C'est un gâchis".
Auteur notamment de l'Or
nazi, ouvrage qui
critiquait férocement
l'attitude des banques
suisses durant la Deuxième
Guerre mondiale, Jean
Ziegler a été le
premier rapporteur spécial
de l'ONU admis en Israël
et en Palestine.
Quelques mois plus tôt,
l'Etat hébreu avait
refusé au
Haut-Commissaire aux
droits de l'homme,
Sergio Vieira de Mello
(tué à Bagdad dans
l'attentat du 19 août)
le droit de se rendre en
mission officielle sur
son territoire. Depuis
des décennies, les
relations sont tendues
entre l'Etat hébreu et
les Nations unies, accusées
de partialité par
Tel-Aviv.
L'ONU
dénonce la politique sécuritaire
d'Israël
Selon
un rapport, elle est à
l'origine de la crise
humanitaire dans les
territoires
par
PIERRE HAZAN, publié
dans Libération le 17
septembre 2003
Alors que le conflit du
Proche-Orient connaît
une nouvelle
recrudescence de
tensions, Jean Ziegler,
rapporteur spécial de
l'ONU sur le droit à
l'alimentation, vient de
terminer un rapport
destiné à l'Assemblée
générale des Nations
unies sur sa mission
effectuée du 3 au 13
juillet dans les
territoires palestiniens
occupés. Il dénonce
dans ce rapport de 25
pages "la
catastrophe
humanitaire" produite
par "la
politique de sécurité
et de bantoustanisation"
menée par les autorités
israéliennes.
L'arme de la faim
Jean Ziegler constate "la
détérioration rapide
de la situation
alimentaire depuis le déclenchement
de la deuxième
Intifada" en
2000. Selon le rapport,
plus de 22 % des enfants
de moins de 5 ans
souffrent de
malnutrition (contre 7,6
% en l'an 2000). Plus de
15 % des enfants du même
âge sont atteints d'anémie
grave, avec toutes les
conséquences physiques
et intellectuelles sur
leur développement qui
en résultent. Plus d'un
ménage palestinien sur
deux n'a plus qu'un
repas par jour. Une
situation liée à
l'effondrement de l'économie
palestinienne, souligne
le rapport : plus de 60
% des Palestiniens
vivent sous le seuil de
grande pauvreté et
presque autant sont
totalement dépendants
de l'aide
internationale. Pour
Jean Ziegler, cette
situation résulte de la
politique sécuritaire
de l'Etat hébreu. Ainsi
le rapport épingle les
mesures militaires qui
visent à protéger la
population israélienne
et qui sont imposées de
telle façon qu'elles
mettent en danger la sécurité
alimentaire de toute la
population palestinienne
: "Il ne peut
pas y avoir de
justification pour
limiter les déplacements
qui empêchent les gens
d'avoir accès à de la
nourriture et à de
l'eau, à moins de
vouloir utiliser l'arme
de la faim."
Après avoir rencontré
des personnalités
provenant du monde
politique, des
organisations non
gouvernementales et des
militaires, y compris
des généraux israéliens
et Yasser Arafat, son
constat est clair : "L'imposition
généralisée de
couvre-feu, de fermeture
de routes, de système
de permis, de barrages
sont la source de la
crise humanitaire, tout
comme le niveau sans précédent
de destructions et de
confiscations de terre,
d'eau et
d'infrastructures
palestiniennes."
S'il reconnaît le droit
à la population israélienne
à vivre en sécurité,
il dénonce "le
dispositif exagéré"
mis en place par les
autorités israéliennes
afin de prévenir de
nouveaux attentats
meurtriers.
Annexions de facto
Le rapport de l'ONU voit
à l'oeuvre "une
stratégie de
bantoustanisation"
de la Palestine,
accompagnée de
destructions sans précédent
d'arbres, de systèmes
d'irrigation et
d'infrastructures qui
privent beaucoup de
Palestiniens de leur
droit à la nourriture.
Evoquant le mur de séparation
dont il utilise la
double terminologie, "barrière
de sécurité"
et "mur de
l'apartheid",
construit à l'est de la
frontière de juin 1967,
Ziegler note "qu'il
constitue une autre
violation du droit à
l'alimentation",
annexant de facto
des milliers d'hectares
de terres fertiles à l'Etat
hébreu. C'est la première
fois qu'un rapporteur spécial
des Nations unies était
admis en Israël. Depuis
la résolution de
l'Assemblée générale
de l'ONU de 1975 qui
assimilait le sionisme
à "une forme de
racisme" (résolution
abrogée en 1991), les
relations sont très
tendues entre l'Etat hébreu
et les Nations unies.
Interrogée sur le
rapport Ziegler, Tuvia
Israeli de la mission
d'Israël auprès des
Nations unies à Genève,
déclare à Libération
: "C'est un
nouveau coup dur dans
nos rapports avec les
Nations unies. L'ONU s'était
engagée à nous faire
parvenir le rapport
avant sa publication
pour que nous puissions
y incorporer nos
commentaires. Et nous découvrons
que ce rapport est rendu
public alors que nous ne
l'avons même pas encore
reçu
officiellement."
La mission d'Israël
affirme qu'elle va émettre
une protestation auprès
du Haut-Commissariat aux
droits de l'homme.
Musulmanes
par ERIC FOTTORINO,
publié dans le Monde du
14 octobre 2003
Un mot en sept lettres.
Un mot qui se porte en
noir, en robe noire, avec
ou sans voile, c'est
selon. Sans doute le mot
le plus beau du monde pour
une femme, quand elle est
musulmane. Sept lettres
pour lutter, pour mettre
le droit, la loi de son côté,
la force de la loi. Sept
lettres pour former ce
mot, cet idéal :
avocate. Vendredi, c'est
une femme du barreau de Téhéran,
une militante des droits
de l'homme, qui a reçu le
prix Nobel de la paix. On
a vu partout son visage à
découvert, limpide et
rayonnant, un visage sans
peur, comme un pied de nez
envoyé aux mollahs. Une
semaine plus tôt, dans un
restaurant de Haïfa, une
autre avocate avait marqué
les esprits. Mais avec des
explosifs à la taille
pour perpétrer un
attentat-suicide qui fit
19 morts. D'anciennes
photos la montraient
coquette et souriante. Sur
une vidéo tournée peu
avant son action kamikaze,
ce n'était plus
exactement la même, avec
son voile qui dissimulait
son cou, ses oreilles et
ses cheveux.
Chirine Ebadi,
l'Iranienne, Hanadi
Tayssir Djaradat, la
Palestinienne. Deux manières
d'être avocate, d'être
musulmane. Et à
Aubervilliers, vendredi,
pendant que non loin de là,
séjournant à Paris,
Chirine Ebadi réalisait
à peine son bonheur, deux
jeunes filles voilées
pleuraient. Lila, l'aînée,
et Alma, sa sœur cadette,
venaient d'apprendre leur
exclusion définitive du
lycée Henri-Wallon. Un
foulard pour cacher les
larmes de l'incompréhension.
Avec ce cri du cœur poussé
par Alma : "Je
veux être avocate." Pendant
ce temps au Maroc,
d'autres femmes musulmanes
pouvaient espérer des
jours meilleurs. Le jeune
roi Mohammed VI l'a annoncé :
c'en sera bientôt fini de
la sujétion dans laquelle
vivent les Marocaines. Véritable
révolution, les femmes
trouvent un homme couronné
pour avocat. Que d'espoirs
attachés, pour ces éternelles
mineures, à la réforme
de leur statut, qui
vaudra, si les mots ont un
sens, véritable
reconnaissance. Qu'est-ce
qu'une femme du Maroc,
aujourd'hui ? Elle
n'a pas de visage, et
c'est à peine si elle a
un regard. Elle n'a dans
le meilleur des cas que
des ordres à exécuter et
au pire que des coups à
recevoir. Humiliée, répudiée
à l'envi, soumise au joug
et à la fantaisie des
hommes, jouet des mariages
forcés, chiffon corvéable
entre père et mari.
Un code de la famille
pour résister. Pour
exister. On ne peut que
saluer cette coïncidence
entre le choix du comité
d'Oslo et l'annonce faite
aux femmes par le roi du
Maroc. Comment l'ancien
pourfendeur du communisme
polonais, Lech Walesa,
a-t-il pu juger que
l'attribution du prix
Nobel de la paix à une
musulmane était "une
grave erreur" ?
L'enjeu est immense pour
toutes les femmes d'islam.
Celles qui obéissent.
Celles qu'on lapide.
Celles qu'on tient pour si
émotives qu'elles se
voient interdire, comme en
Iran, d'exercer la
fonction de magistrat.
Celles qui continuent de
souffrir, en Afghanistan,
de l'intransigeance des
hommes et des religieux.
Cette voix donnée aux
musulmanes est aussi un
signal adressé à toutes
les Alma et à toutes les
Lila, à toutes ces jeunes
filles qui, en France,
font du foulard le rempart
de leur foi. Reconnues,
respectées, peut-être
pourront-elles demain ôter
ce voile sans éprouver le
sentiment du viol.
Le kamikaze de Haïfa
était avocate
Le
recrutement terroriste
s'est élargi aux femmes
depuis décembre 2001
par
ARIELLE THEDREL, publié
dans le Figaro le 6
octobre 2003
La tête
d'Hanadi Tayssir Djaradat
avec ses longs cheveux
noirs gisait samedi dans
la salle du restaurant
Maxim au milieu de
morceaux de chair, de vêtements
tachés de sang et d'une
poussette. "Je ne
comprends pas pourquoi ils
ont fait ça !" s'est
exclamé Mooli Nir, propriétaire
de l'établissement.
Pourquoi en effet ? Hanadi
Tayssir Djaradat, jolie
jeune femme de 29 ans, était
avocate stagiaire à Jénine,
en Cisjordanie. A en
croire le Djihad
islamique, elle se serait
fait exploser pour venger
la mort de son frère et
de son cousin, tués en
juin par les forces israéliennes.
Hanadi Tayssir Djaradat était
la sixième femme kamikaze
depuis le début de la
seconde intifada, fin
septembre 2000.
Vengeance, fanatisme,
désespoir, qu'est-ce
qui peut pousser un être
humain à se transformer
en "bombe
humaine" ? Aux
pilotes japonais qui s'écrasaient
sur les navires américains,
aux Tigres tamouls ou
aux "Bassidji"
iraniens qui servaient
de chair à canon lors
du conflit avec l'Irak a
succédé une nouvelle génération
de kamikazes. Comme le
remarque Avishai
Margalit, professeur de
philosophie à Jérusalem,
les attentats suicides
palestiniens présentent
une singularité : ce
sont des civils
n'appartenant pas la
plupart du temps à des
organisations
terroristes qui se
portent volontaires pour
attaquer d'autres
civils. Ils ont aussi un
dénominateur commun :
la religion. L'islam
interdisant le suicide,
les Palestiniens parlent
d'eux comme des "chahid",
des "martyrs".
Leur
"sacrifice"
rehausse le statut
social de leurs
familles, qui reçoivent
en outre des aides
financières.
L'argent, la promesse
de rejoindre le paradis
d'Allah ou encore la détresse
de la société
palestinienne ne sont
pas pour autant les
seules motivations. "Dans
l'ensemble, écrit
Farhad Khosrokhavar,
chercheur à l'Ecole des
hautes études en
sciences sociales, la
volonté de mourir pour
une cause n'a pas besoin
de religion, mais
souvent d'une
sacralisation." Le
kamikaze, quel qu'il
soit, "tente de
se glorifier, de sortir
de l'insignifiance et
d'exprimer une identité
par la mort". De
fait, une fois mort, le
kamikaze rencontre la
gloire. Les chaînes de
télévision arabes
assurent sa renommée,
de même que des
affiches ou des
calendriers à l'effigie
du "martyr du
mois". "Je
suis très fier de ce
qu'elle a fait", confiait
hier le père d'Hanadi
Tayssir Djaradat en
regardant sur la chaîne
satellitaire qatariote
al-Jezira une vidéo
enregistrée par sa
fille peu avant qu'elle
se transforme en bombe
humaine.
Selon Avishai
Margalit, il est devenu
impossible de faire un
portrait-type du
kamikaze. Au début, le
"chahid" est
un jeune homme célibataire.
Puis à partir de décembre
2001, c'est indifféremment
un homme ou une femme, célibataire
ou marié. L'envoi des
premières femmes
kamikazes par les
Brigades d'al-Aqsa
suscita même, en 2002,
un débat de théologiens.
Diverses études sur ces
nouvelles recrues du
terrorisme montrent
qu'elles viennent de
milieux très divers.
Contrairement à une idée
reçue, elles ne sont
pas mentalement perturbées
et sont souvent éduquées,
car, comme l'ont montré
les attentats du 11
septembre, les réseaux
terroristes ont besoin
de militants "compétents"
et disciplinés. Des
statistiques israéliennes
révèlent aussi que
l'attentat suicide se révèle
une arme aussi
redoutable qu'efficace,
puisque si les actions
des kamikazes ne représentent
que 0,5% des attaques
terroristes depuis le début
de la seconde intifida,
elles sont à l'origine
de plus de la moitié du
nombre d'Israéliens tués
depuis cette date. (Photo
Reuter)