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PORTRAIT  RJLIBAN  N°5  du 9 octobre 2003 

 
Jean-Paul II : 25 ans qui ont changé le monde

Il y a vingt-cinq ans, le 16 octobre 1978, le cardinal Karol Wojtyla était élu pape sous le nom de Jean-Paul II. L'accession de ce Polonais à la tête de l'Eglise allait changer le visage du catholicisme, mais aussi profondément influer sur la marche de notre temps. Artisan de la chute du communisme, le pape aura été celui qui aura également mis en garde contre le vertige du matérialisme moderne. Aujourd'hui, malgré l'âge et la maladie, défiant sa propre souffrance physique, il continue sa mission. Le 16 octobre, pour célébrer l'anniversaire de son élection, il doit recevoir trois cents cardinaux et archevêques au Vatican. Le 19 octobre, il doit procéder à la béatification de Mère Teresa. Et des voyages sont prévus pour 2004... - le Liban lui avait réservé un accueil triomphal en mai 1997.
 
"Le Figaro Magazine" de cette semaine consacre un dossier réunissant des signatures prestigieuses qui racontent l'histoire de Jean-Paul II et de ce quart de siècle qui a changé le monde. En voici deux articles écrits par Jean-François Deniau et Gérard Leclerc. 
 
 
Un maître d'énergie
 
par JEAN-FRANCOIS DENIAU, de l'Académie française, publié dans le Figaro Magazine le 3 octobre 2003 

Ce pape restera. Même si j'ai entendu au plus haut niveau du Vatican divers monsignori parler avec mépris ou consternation de "l'épisode polonais". Même si, lors d'une visite en France, des évêques avec une moue distinguée avaient déconseillé aux fidèles de se déplacer pour aller accueillir et entendre le pape. Même si le côté spectaculaire de certains de ses gestes ou le tirage considérable de ses oeuvres ont souvent surpris et plus souvent énervé. Même si le rappel des principes moraux qui sont ceux de l'Eglise, sur le mariage des prêtres, la contraception, etc., à contre-courant de tous les conformismes actuels, a pris l'air d'une provocation contre ce siècle, au lieu d'avoir celui d'une expression naturelle, défiant le temps... Ce pape restera parce qu'il n'a jamais accepté les modes du "politiquement correct", dont la plus grave et la plus répandue fut la foi dans le communisme soviétique incarnant le sens de l'Histoire. Combien sont-ils, de nos intelligents professionnels, à avoir dénoncé ces dogmes tardifs de l'Immaculée Conception du prolétariat et de l'infaillibilité pontificale de l'URSS ? Combien sont-ils à avoir osé rappeler que l'Empire soviétique était un empire colonial comme les autres et souvent pire ? Combien sont-ils à avoir refusé le mythe d'une évolution inéluctable faisant de la liberté et de la responsabilité personnelle un accessoire condamné ? Ce pape restera parce qu'il a dit cette phrase si simple, si directe : "N'ayez pas peur !"

Pas seulement la peur physique des contraintes, menaces, pressions, états de siège des dictatures et autres forces d'occupation. Elles existent, et il faut leur résister. Mais aussi la peur morale d'être vous-même et de croire en vous-même, qui est peut-être la plus importante. Quelle révolution ! Et les combattants afghans font reculer l'Armée rouge. Et la Pologne tient tête, et le mur de Berlin va tomber, et le régime soviétique est ébranlé, et tout le système d'évolution et de réforme voulu par Andropov et Gorbatchev (et Beria) qui redonnerait efficacité et visage plus humain au même système politique, tous ces plans et calculs qui dérapent, les machines tournent à vide, les coups tapent à côté. L'histoire n'est pas finie. Elle n'a jamais commencé. Il n'y a pas de sens de l'Histoire qui nous condamne à l'avance. Il n'y a que des histoires qui ont un sens. Celui que nous leur donnons. Oui, la vérité est le premier courage. Boris Souvarine disait que le pire du régime soviétique n'était pas l'oppression, mais le mensonge. Combien de divisions, le pape ? Réponse : combien de courage. N'ayons pas peur.

 

Un impressionnant apport théologique
 
par GERARD LECLERC, publié dans le Figaro Magazine le 3 octobre 2003

Pour rendre compte d'une grande oeuvre, il faut nécessairement se mettre en quête de la pensée qui la justifie. Toute l'admiration que l'on peut avoir pour le pontificat de Jean-Paul II prend le risque de tourner court, si on ne revient pas obstinément à la foi de cet homme exceptionnel. Une foi qui s'éclaire dans une méditation incessante sur le mystère chrétien. Mais pour saisir l'origine et le développement de cette méditation qui s'articule dans une pensée théologique, il faudrait refaire tout le parcours intellectuel de Karol Wojtyla, littéraire, philosophique, spirituel. Jean-Paul II, en accédant aux responsabilités du siège de Pierre, ne saurait rompre avec ce qu'il fut précédemment et qui, d'ailleurs, est partie prenante du mouvement de la conscience chrétienne contemporaine.

En 1978, lorsqu'il est élu par les cardinaux, le pape polonais est un inconnu pour beaucoup. Peu d'observateurs et même d'analystes de l'actualité religieuse savent qu'il a joué un rôle important au concile de Vatican II. Il était alors tout jeune évêque, auxiliaire puis archevêque de Cracovie. Seuls quelques témoins privilégiés peuvent l'attester. Parmi eux, un des grands théologiens du siècle, le cardinal Henri de Lubac. Il fait la connaissance au concile de Mgr Wojtyla et il est vivement frappé par la personnalité de cet évêque, dont il fait tout de suite son candidat à la succession de Paul VI. "J'ai connu beaucoup d'évêques de premier plan, confiera-t-il plus tard. Mais avec Mgr Wojtyla, on accédait à un niveau vraiment exceptionnel." A différentes reprises, le père de Lubac a expliqué comment Wojtyla avait "sauvé" la Constitution Gaudium et Spes de Vatican II, en lui donnant l'armature doctrinale qui lui manquait et qui, encore aujourd'hui, donne un intérêt à un texte qui aurait pu rapidement devenir obsolète.

Le mystère de l'Incarnation introduit au mystère de l'humanité

Cette armature intellectuelle est d'abord fondée sur une anthropologie théologique, où la destinée, l'action et l'existence même de l'homme prennent consistance au coeur du dessein de Dieu sur l'humanité. Le souci de l'homme, qui est le propre de la pensée contemporaine comme de la modernité politique, n'est pas du tout rejeté, en dépit de l'affrontement du christianisme et d'un certain humanisme. Il est revisité avec plus de détermination et de profondeur, dans la continuité de tout un courant théologique contemporain. Il s'agit d'une prise de conscience qui s'intègre aussi dans une pensée littéraire, philosophique, éclairant les profondeurs de l'homme. Lors d'un colloque à Rome, Jean-Paul II affirmait que deux grands écrivains l'avaient marqué : le Russe Dostoïevski et le Polonais Norwid. Avant même d'accéder à une formation philosophique et théologique, les paradoxes de la psychologie humaine sollicitent son attention et les ressources de sa foi. Quels rapports mystérieux établir entre l'homme problématique des poètes et des romanciers avec la révélation apportée par le Christ ? Cette question, le jeune intellectuel la portera lorsqu'il se mettra à l'école de la phénoménologie contemporaine, puis de la tradition théologique, notamment dans son travail sur la pensée de saint Jean de la Croix. Très rapidement, il se formulera à lui-même une réponse dont il ne cessera par la suite de développer les conséquences et qui éclairera tout son pontificat. On en trouve la première expression écrite dans un article publié dans l'hebdomadaire Tygodnik Powszechny, en 1951. "Le mystère de l'Incarnation, écrit alors l'abbé Wojtyla, se prolonge, pour ainsi dire, et s'étend à tout homme. Selon le principe d'une telle extension, le mystère du Dieu-homme devient l'affaire de tous les hommes, en ce sens que tout homme qui croit en ce mystère et qui s'emplira de son contenu doit toucher en lui de façon immédiate l'Homme, l'Homme concret, historique. C'est ainsi que cet Homme concret, historique, qui est Dieu, et pour cette seule raison déjà, crée dans l'âme du croyant une certaine perspective de proximité et d'accessibilité de Dieu, et contient en même temps un certain retour à l'humanité même de ce croyant." En d'autres termes, l'homme ne comprend le mystère de sa propre humanité que s'il entre dans la compréhension du mystère de l'Incarnation. L'homme ne se comprend lui-même que s'il entrevoit qu'au plus profond il a, en quelque sorte, été visité par un Dieu qui l'appelle.

L'homme porte "le stigmate éternel de Dieu"

Deux décennies plus tard, Vatican II, sur la suggestion du jeune évêque de Cracovie, reprendra le même enseignement dans la Constitution Gaudium et Spes, dans une formulation qui ne trompe pas quant à son auteur : "En réalité, le mystère de l'homme ne s'éclaire vraiment que dans le mystère du Verbe incarné. Adam, en effet, le premier homme, était la figure de celui qui devait venir, le Christ Seigneur. Nouvel Adam, le Christ, dans la révélation même du mystère du Père et de son amour, manifeste pleinement l'homme à lui-même et lui découvre la sublimité de sa vocation. Il n'est donc pas surprenant que les vérités ci-dessus trouvent en lui leur source et atteignent en lui leur point culminant. "Image du Dieu invisible", il est l'Homme parfait qui a restauré dans la descendance d'Adam la ressemblance divine, altérée par le premier péché. Parce qu'en lui la nature humaine a été assumée, non absorbée, par le fait même, cette nature a été élevée en nous à une dignité sans égale. Car, par son incarnation, le Fils de Dieu s'est en quelque sorte uni lui-même à tout homme."

Persuadé que l'homme porte "le stigmate éternel de Dieu", Jean-Paul II ne cessera de développer dans son enseignement la même thématique. Si l'homme est le chemin de l'Eglise, expliquera-t-il dans sa première encyclique, Redemptor hominis, c'est que la dimension anthropologique, si importante dans la pensée d'aujourd'hui, ne trouve sa véritable mesure que dans le dessein d'amour de Dieu à l'égard de l'humanité : "L'homme ne peut vivre sans amour, il demeure pour lui-même un être incompréhensible, sa vie est privée de sens, il ne reçoit pas la révélation de l'amour s'il ne rencontre pas l'amour, s'il n'en fait pas l'expérience et s'il ne le fait pas sien, s'il n'y participe pas fortement. C'est pourquoi le Christ Rédempteur révèle pleinement l'homme à lui-même. Telle est, si l'on peut s'exprimer ainsi, la dimension humaine du mystère de la Rédemption." Il s'agit de comprendre que cette dimension anthropologique ne signifie pas une clôture, mais une ouverture, un appel à se convertir et à entrer dans les profondeurs de l'Amour trinitaire.

Le risque d'un certain anthropocentrisme, c'est en effet la réduction du mystère à la subjectivité humaine, alors qu'il s'agit ici de tout autre chose, l'entrée dans la vie même de Dieu, rendue possible et effective par l'Incarnation et la Rédemption. Jean-Paul II ne réduit pas le christianisme à une vague religiosité des droits de l'homme, même s'il les assume et leur donne un fondement trinitaire. A la suite de la Tradition chrétienne, il ouvre l'intelligence et le coeur à ce qu'il y a de plus exigeant et de plus inouï dans la Révélation. Partant de l'humanité il ouvre l'interrogation intérieure à l'abîme même de Dieu. De là, la structure fondamentalement trinitaire de son enseignement.

Trois encycliques structurent ce pontificat

Le pontificat est, en effet, structuré doctrinalement par trois encycliques qui renvoient à la vie trinitaire du Dieu révélé en Jésus-Christ. A Redemptor hominis, qui est revenue longuement sur le lien ontologique de tout homme avec le Christ, succédera Dives in misericordia, qui renvoie à la révélation de l'Amour du Père. La miséricorde du Père explique toute sa sollicitude pour l'humanité à laquelle il a envoyé son Fils unique. Dieu est venu chercher l'homme jusque dans sa blessure, sa déréliction et son refus : "La croix plantée sur le Calvaire, et sur laquelle le Christ tient son ultime dialogue avec le Père, émerge du centre même de l'amour dont l'homme, créé à l'image et à la ressemblance de Dieu, a été gratifié selon l'éternel dessein de Dieu."

Troisième volet de cette méditation, Dominum et vivificantem, qui concerne l'Esprit saint défini comme "La Personne Amour", puisqu'il est l'expression de l'Amour mutuel du Père et du Fils. L'Esprit agit en l'homme pour l'éclairer sur lui-même, là où il est le plus en question, du fait de la blessure du péché dont la vraie nature lui est cachée par les forces du mensonge. "L'amour rédempteur passera par l'action de l'Esprit saint qui entrera dans la souffrance humaine et cosmique en une nouvelle effusion d'amour qui rachètera le monde." On saisit donc comment l'énigme anthropologique n'est perçue dans son caractère de radicalité qu'en référence avec un Dieu Trinité, solidairement présent dans le drame de l'humanité. Cette structure doctrinale ne pouvait qu'atteindre son sommet avec la préparation du jubilé de l'an 2000. Jean-Paul II a voulu très explicitement que la préparation spirituelle du jubilé se déroule durant trois années consacrées à chacune des personnes de la Trinité. Ainsi, l'humanité qui émerge au troisième millénaire pourra-t-elle être investie à nouveau du dessein qui transcende toutes les mornes résignations à une fin de l'histoire. Non, l'histoire n'est pas finie, elle a une destinée eschatologique, parce que Dieu est le partenaire d'une alliance définitive avec les hommes. Que Jean-Paul II ait voulu publier une encyclique intitulée Foi et Raison ne saurait surprendre qui a compris que, pour le pape Wojtyla, la foi est la réponse plénière aux exigences d'une raison qui est témoin de la plus forte interrogation jaillie du coeur des hommes.

 
 

 
Copyright 2003 RJLiban