Pour
rendre compte d'une grande
oeuvre, il faut nécessairement
se mettre en quête de la
pensée qui la justifie.
Toute l'admiration que
l'on peut avoir pour le
pontificat de Jean-Paul II
prend le risque de tourner
court, si on ne revient
pas obstinément à la foi
de cet homme exceptionnel.
Une foi qui s'éclaire
dans une méditation
incessante sur le mystère
chrétien. Mais pour
saisir l'origine et le développement
de cette méditation qui
s'articule dans une pensée
théologique, il faudrait
refaire tout le parcours
intellectuel de Karol
Wojtyla, littéraire,
philosophique, spirituel.
Jean-Paul II, en accédant
aux responsabilités du siège
de Pierre, ne saurait
rompre avec ce qu'il fut
précédemment et qui,
d'ailleurs, est partie
prenante du mouvement de
la conscience chrétienne
contemporaine.
En
1978, lorsqu'il est élu
par les cardinaux, le pape
polonais est un inconnu
pour beaucoup. Peu
d'observateurs et même
d'analystes de l'actualité
religieuse savent qu'il a
joué un rôle important
au concile de Vatican II.
Il était alors tout jeune
évêque, auxiliaire puis
archevêque de Cracovie.
Seuls quelques témoins
privilégiés peuvent
l'attester. Parmi eux, un
des grands théologiens du
siècle, le cardinal Henri
de Lubac. Il fait la
connaissance au concile de
Mgr Wojtyla et il est
vivement frappé par la
personnalité de cet évêque,
dont il fait tout de suite
son candidat à la
succession de Paul VI. "J'ai
connu beaucoup d'évêques
de premier plan,
confiera-t-il plus tard. Mais
avec Mgr Wojtyla, on accédait
à un niveau vraiment
exceptionnel." A
différentes reprises, le
père de Lubac a expliqué
comment Wojtyla avait
"sauvé" la
Constitution Gaudium et
Spes de Vatican II, en
lui donnant l'armature
doctrinale qui lui
manquait et qui, encore
aujourd'hui, donne un intérêt
à un texte qui aurait pu
rapidement devenir obsolète.
Le mystère de
l'Incarnation introduit au
mystère de l'humanité
Cette
armature intellectuelle
est d'abord fondée sur
une anthropologie théologique,
où la destinée, l'action
et l'existence même de
l'homme prennent
consistance au coeur du
dessein de Dieu sur
l'humanité. Le souci de
l'homme, qui est le propre
de la pensée
contemporaine comme de la
modernité politique,
n'est pas du tout rejeté,
en dépit de
l'affrontement du
christianisme et d'un
certain humanisme. Il est
revisité avec plus de détermination
et de profondeur, dans la
continuité de tout un
courant théologique
contemporain. Il s'agit
d'une prise de conscience
qui s'intègre aussi dans
une pensée littéraire,
philosophique, éclairant
les profondeurs de
l'homme. Lors d'un
colloque à Rome,
Jean-Paul II affirmait que
deux grands écrivains
l'avaient marqué : le
Russe Dostoïevski et le
Polonais Norwid. Avant même
d'accéder à une
formation philosophique et
théologique, les
paradoxes de la
psychologie humaine
sollicitent son attention
et les ressources de sa
foi. Quels rapports mystérieux
établir entre l'homme
problématique des poètes
et des romanciers avec la
révélation apportée par
le Christ ? Cette
question, le jeune
intellectuel la portera
lorsqu'il se mettra à l'école
de la phénoménologie
contemporaine, puis de la
tradition théologique,
notamment dans son travail
sur la pensée de saint
Jean de la Croix. Très
rapidement, il se
formulera à lui-même une
réponse dont il ne
cessera par la suite de développer
les conséquences et qui
éclairera tout son
pontificat. On en trouve
la première expression écrite
dans un article publié
dans l'hebdomadaire Tygodnik
Powszechny, en 1951. "Le
mystère de l'Incarnation,
écrit alors l'abbé
Wojtyla, se prolonge,
pour ainsi dire, et s'étend
à tout homme. Selon le
principe d'une telle
extension, le mystère du
Dieu-homme devient
l'affaire de tous les
hommes, en ce sens que
tout homme qui croit en ce
mystère et qui s'emplira
de son contenu doit
toucher en lui de façon
immédiate l'Homme,
l'Homme concret,
historique. C'est ainsi
que cet Homme concret,
historique, qui est Dieu,
et pour cette seule raison
déjà, crée dans l'âme
du croyant une certaine
perspective de proximité
et d'accessibilité de
Dieu, et contient en même
temps un certain retour à
l'humanité même de ce
croyant." En
d'autres termes, l'homme
ne comprend le mystère de
sa propre humanité que
s'il entre dans la compréhension
du mystère de
l'Incarnation. L'homme ne
se comprend lui-même que
s'il entrevoit qu'au plus
profond il a, en quelque
sorte, été visité par
un Dieu qui l'appelle.
L'homme porte
"le stigmate éternel
de Dieu"
Deux décennies
plus tard, Vatican II, sur
la suggestion du jeune évêque
de Cracovie, reprendra le
même enseignement dans la
Constitution Gaudium et
Spes, dans une
formulation qui ne trompe
pas quant à son auteur : "En
réalité, le mystère de
l'homme ne s'éclaire
vraiment que dans le mystère
du Verbe incarné. Adam,
en effet, le premier
homme, était la figure de
celui qui devait venir, le
Christ Seigneur. Nouvel
Adam, le Christ, dans la révélation
même du mystère du Père
et de son amour, manifeste
pleinement l'homme à
lui-même et lui découvre
la sublimité de sa
vocation. Il n'est donc
pas surprenant que les vérités
ci-dessus trouvent en lui
leur source et atteignent
en lui leur point
culminant. "Image du
Dieu invisible", il
est l'Homme parfait qui a
restauré dans la
descendance d'Adam la
ressemblance divine, altérée
par le premier péché.
Parce qu'en lui la nature
humaine a été assumée,
non absorbée, par le fait
même, cette nature a été
élevée en nous à une
dignité sans égale. Car,
par son incarnation, le
Fils de Dieu s'est en
quelque sorte uni lui-même
à tout homme."
Persuadé
que l'homme porte "le
stigmate éternel de
Dieu", Jean-Paul
II ne cessera de développer
dans son enseignement la même
thématique. Si l'homme
est le chemin de l'Eglise,
expliquera-t-il dans sa
première encyclique, Redemptor
hominis, c'est que la
dimension anthropologique,
si importante dans la pensée
d'aujourd'hui, ne trouve
sa véritable mesure que
dans le dessein d'amour de
Dieu à l'égard de
l'humanité : "L'homme
ne peut vivre sans amour,
il demeure pour lui-même
un être incompréhensible,
sa vie est privée de
sens, il ne reçoit pas la
révélation de l'amour
s'il ne rencontre pas
l'amour, s'il n'en fait
pas l'expérience et s'il
ne le fait pas sien, s'il
n'y participe pas
fortement. C'est pourquoi
le Christ Rédempteur révèle
pleinement l'homme à
lui-même. Telle est, si
l'on peut s'exprimer
ainsi, la dimension
humaine du mystère de la
Rédemption." Il
s'agit de comprendre que
cette dimension
anthropologique ne
signifie pas une clôture,
mais une ouverture, un
appel à se convertir et
à entrer dans les
profondeurs de l'Amour
trinitaire.
Le
risque d'un certain
anthropocentrisme, c'est
en effet la réduction du
mystère à la subjectivité
humaine, alors qu'il
s'agit ici de tout autre
chose, l'entrée dans la
vie même de Dieu, rendue
possible et effective par
l'Incarnation et la Rédemption.
Jean-Paul II ne réduit
pas le christianisme à
une vague religiosité des
droits de l'homme, même
s'il les assume et leur
donne un fondement
trinitaire. A la suite de
la Tradition chrétienne,
il ouvre l'intelligence et
le coeur à ce qu'il y a
de plus exigeant et de
plus inouï dans la Révélation.
Partant de l'humanité il
ouvre l'interrogation intérieure
à l'abîme même de Dieu.
De là, la structure
fondamentalement
trinitaire de son
enseignement.
Trois encycliques
structurent ce pontificat
Le
pontificat est, en effet,
structuré doctrinalement
par trois encycliques qui
renvoient à la vie
trinitaire du Dieu révélé
en Jésus-Christ. A Redemptor
hominis, qui est
revenue longuement sur le
lien ontologique de tout
homme avec le Christ, succédera
Dives in misericordia,
qui renvoie à la révélation
de l'Amour du Père. La
miséricorde du Père
explique toute sa
sollicitude pour l'humanité
à laquelle il a envoyé
son Fils unique. Dieu est
venu chercher l'homme
jusque dans sa blessure,
sa déréliction et son
refus : "La croix
plantée sur le Calvaire,
et sur laquelle le Christ
tient son ultime dialogue
avec le Père, émerge du
centre même de l'amour
dont l'homme, créé à
l'image et à la
ressemblance de Dieu, a été
gratifié selon l'éternel
dessein de Dieu."
Troisième
volet de cette méditation,
Dominum et vivificantem,
qui concerne l'Esprit
saint défini comme
"La Personne
Amour", puisqu'il est
l'expression de l'Amour
mutuel du Père et du
Fils. L'Esprit agit en
l'homme pour l'éclairer
sur lui-même, là où il
est le plus en question,
du fait de la blessure du
péché dont la vraie
nature lui est cachée par
les forces du mensonge. "L'amour
rédempteur passera par
l'action de l'Esprit saint
qui entrera dans la
souffrance humaine et
cosmique en une nouvelle
effusion d'amour qui rachètera
le monde." On
saisit donc comment l'énigme
anthropologique n'est perçue
dans son caractère de
radicalité qu'en référence
avec un Dieu Trinité,
solidairement présent
dans le drame de l'humanité.
Cette structure doctrinale
ne pouvait qu'atteindre
son sommet avec la préparation
du jubilé de l'an 2000.
Jean-Paul II a voulu très
explicitement que la préparation
spirituelle du jubilé se
déroule durant trois années
consacrées à chacune des
personnes de la Trinité.
Ainsi, l'humanité qui émerge
au troisième millénaire
pourra-t-elle être
investie à nouveau du
dessein qui transcende
toutes les mornes résignations
à une fin de l'histoire.
Non, l'histoire n'est pas
finie, elle a une destinée
eschatologique, parce que
Dieu est le partenaire
d'une alliance définitive
avec les hommes. Que
Jean-Paul II ait voulu
publier une encyclique
intitulée Foi et
Raison ne saurait
surprendre qui a compris
que, pour le pape Wojtyla,
la foi est la réponse plénière
aux exigences d'une raison
qui est témoin de la plus
forte interrogation
jaillie du coeur des
hommes.