Sergio
Vieira de Mello : mort du
pompier de l'ONU en Irak
Sergio
Vieira de Mello et Ghassan
Salamé peuvent savourer
leur victoire : en cinq
semaines, le représentant
spécial de l’Onu en Irak
et son adjoint, l’ancien
ministre libanais de la
Culture, ont su imposer les
Nations unies dans le
processus politique en Irak,
alors que le chef de l’Administration
US Paul Bremer entendait
cantonner l’organisation
internationale dans
l’humanitaire. Occupé par
la coalition américano-britannique,
l’Irak a en effet été
doté le 13 juillet de son
premier Exécutif de l’après-Saddam
Hussein. Le "Conseil de
gouvernement
transitoire" comprend
les principales personnalités
politiques irakiennes et
compte 14 chiites, 5 Kurdes,
4 sunnites arabes, une représentante
de la communauté turkmène
et un chrétien, une répartition
qui se veut, pour la première
fois dans l’histoire de
l’Irak, le reflet de
toutes les composantes de la
population. La réunion du
nouvel Exécutif est
intervenue alors que les
forces US lançaient une
quatrième offensive contre
les partisans de Saddam
Hussein, responsables selon
elles de la plupart des
attaques contre la
coalition.
Un mois plus tard, tout cela
paraît bien dérisoire,
avec l'assassinat de Sergio
Vieira de Mello dans de
terribles conditions, lors
de l'explosion le 19 août
du siège des Nations unies
à Bagdad, attaqué
par un camion piégé.
Voici
le portrait de cet homme
incarnant les valeurs des
Nations unies, décrit par
François d'Alançon dans un
article publié dans la
Croix le 20 juin 2003.
Le
pompier de l’ONU en Irak
Nommé
représentant spécial du
secrétaire général de
l’ONU en Irak, Sergio
Vieira de Mello a délaissé
pour quatre mois ses
fonctions de haut
commissaire aux droits de
l’homme à Genève pour
aller s’installer à
Bagdad. Une mission
particulièrement délicate
pour ce vieux routier de la
gestion des crises, qui a
consacré plus de trente ans
de sa vie aux Nations Unies.
Cet
homme est un séducteur. Il
vous offre un verre de vin
blanc dans son vaste bureau
du Palais Wilson, plaisante
avec son assistante sur ses
talents cachés de serveuse
de bar et vous parle
respectueusement de son
ancien professeur à la
Sorbonne, André Devaux,
"un spécialiste de
philosophie chrétienne"
qui continue à lui envoyer
des coupures de votre
journal. Bronzé, élégant,
chaleureux, efficace : a
priori, ce Brésilien, né
à Rio de Janeiro il y a 55
ans, semble avoir beaucoup
d’atouts dans sa manche.
Vieux routier de la gestion
de crises, proche de Kofi
Annan, francophone et
francophile, il connaît le
sérail onusien comme sa
poche et, surtout, il a
l’appui de ceux qui
comptent aujourd’hui : les
Américains et les
Britanniques.
Haut commissaire des Nations
unies aux droits de
l’homme depuis septembre
dernier, il avait jeté
l’ancre à Genève. Le
voilà reparti pour quatre
mois à Bagdad, en qualité
de représentant spécial du
secrétaire général de
l’ONU. A l’heure où
le navire ONU tangue de
toutes parts, bousculé par
l’unilatéralisme américain,
Sergio Vieira de Mello fait
figure d’homme consensuel,
sinon providentiel. Ce
diplomate qui ne se connaît
pas d’ennemis cumule les
charges pour incarner la légitimité
internationale, arrondir les
angles, ménager l’avenir
incertain de la vénérable
institution onusienne,
rendre service sans être
servile. "Toute ma vie
a été un champ de
mines", observe-t-il en
connaisseur. La capacité à
se mouvoir dans des
environnements multiples, à
faire face à l’adversité,
à évaluer les rapport de
forces et à se sortir de
situations compliquées,
pour ne pas dire
inextricables, Sergio Vieira
de Mello l’a cultivée dès
l’enfance. Fils de
diplomate, il a commencé
par accompagner son père à
l’étranger, au gré des
mutations professionnelles. A
Bagdad et à Beyrouth, en
particulier, où il a appris
le français avec cette
pointe d’accent libanais
qui colore toujours sa
conversation.
A l’entendre, l’actualité
s’est vite chargée de lui
imposer des changements de
cap. Le 1er avril 1964, les
militaires prennent le
pouvoir au Brésil. Sergio
Vieira de Mello est en
seconde au lycée franco-brésilien
de Rio de Janeiro.
"Deux ans plus tard,
rien n’allait plus dans
l’université fédérale.
J’ai pris la décision
d’arrêter de me battre
avec la police militaire
dans les rues de Rio. J’ai
demandé à mon père, qui
était en poste en Europe,
s’il acceptait de me payer
des études plus près de
chez lui. Il m’a dit oui.
J’ai fait une année à
Fribourg et ensuite je suis
allé à Paris." Mai 68
: Etudiant en licence de
philosophie à la Sorbonne,
Sergio Vieira de Mello se
retrouve sur les barricades
du Quartier latin. Il en
parle avec délectation, par
un goût ancien d’être au
cœur des événements.
"Je suis rarement
spectateur. Quand il y a une
confusion, il faut y aller.
J’étais en plein dedans
et on m’a attrapé. On
m’a foutu la raclée de ma
vie à Denfert-Rochereau.
J’ai passé dix jours à
l’hosto. J’ai publié un
article dans Combat, ce qui
a aggravé mon cas. En
sortant de l’hôpital, on
m’a signifié mon
expulsion par la procédure
d’urgence absolue, signée
par Raymond Marcellin (alors
ministre de l’intérieur
NDLR). On m’a donné le
choix de la destination. Il
n’y avait que des vols
militaires à destination du
Brésil. Alors, j’ai
choisi Genève."
L’ex-trublion en rit
encore. "Je garde mon
diplôme d’expulsé. Je me
sentais très important
quand j’ai vu que j’étais
une menace directe à la sécurité
de l’Etat français."
Un an plus tard, une
amnistie l’autorise à
revenir en France poursuivre
ses chères études.
L’arbitraire du pouvoir,
le sentiment d’injustice :
Sergio Vieira de Mello ne le
dit pas explicitement, mais
il les a rencontrés très
vite, dans une vie
apparemment facile de fils
d’expatrié. Et il a trouvé,
chaque fois, les moyens de
rebondir. En 1969, le régime
militaire brésilien met son
père, consul général du
Brésil à Stuttgart, à la
retraite d’office. "A
l’époque, le gouvernement
pouvait punir n’importe
quel fonctionnaire ou homme
politique s’il le jugeait
dangereux,
socialo-communiste. C’était
du maccarthysme à la brésilienne.
Mon père est passé à la
casserole. J’avais à
peine ma licence en
philosophie. Lui venait
d’une famille modeste et
n’avait jamais mis
d’argent de côté. Il a dû
arrêter de financer mes études
et j’ai dû trouver un
job." Sergio Vieira de
Mello saisit sa chance. Lui
qui se destinait à une
carrière dans le corps
diplomatique brésilien,
dans le sillage paternel,
cherche quelque chose
d’approchant. A Genève,
Saddrudin Aga Khan, haut
commissaire aux réfugiés,
veut dynamiser
l’institution en recrutant
des jeunes, originaires du
tiers-monde. Fin 1969,
Sergio Vieira de Mello fait
partie d’une première
fournée de "rédacteurs
assistants".
Le voilà lancé, pour plus
de trente ans, dans la
gestion des malheurs du
monde. "J’ai assisté
à beaucoup de fins et à
beaucoup de débuts",
raconte le haut commissaire
aux droits de l’homme, qui
a fait ses premiers pas sur
le terrain du Pakistan
oriental, devenu sous ses
yeux le Bangladesh.
"Une expérience
extraordinaire. J’avais 23
ans, l’âge de l’un de
mes fils aujourd’hui.
J’ai vu naître un pays
dans la douleur." Nommé
représentant du HCR au
Mozambique, il y arrive le
26 juin 1975, au lendemain
de la proclamation de
l’indépendance. Plus
tard, ce sera le Liban,
comme conseiller politique
de la Force intérimaire des
Nations unies au Liban (Finul),
le Cambodge avec le
rapatriement des réfugiés,
la Bosnie, les Grands Lacs,
le Kosovo, le Timor…
"J’ai dû serrer la
main à trop de criminels de
guerre parce qu’il faut
traiter avec le diable, si
on veut des résultats. Si
vous voulez que les 75.000 réfugiés
cambodgiens puissent rentrer
librement, vous devez
discuter avec Ieng Sary…"
(dirigeant khmer rouge).
Aux grands discours, Sergio
Vieira de Mello préfère
manifestement la discrétion
du tête-à-tête. "On
s’attend à ce que le haut
commissaire aux droits de
l’homme dise haut et fort
ce qui ne va pas dans telle
ou telle situation, dans tel
ou tel pays. Je le ferai, je
le fais, peut-être moins
que mon prédécesseur, Mme
Robinson. Non pas parce que
j’ai un blocage mental
mais parce que je ne suis
pas sûr de l’efficacité
de cette technique. Souvent,
en accusant en public, les
portes se ferment et notre rôle
s’arrête là. Alors que
si vous essayez d’engager
un dialogue, que vous êtes
critique, loin des caméras
et des journalistes, vous
avez une chance d’être écouté.
Le fait d’être un
apparatchik, de connaître
les lignes rouges, ne veut
pas dire qu’on ne les dépasse
pas volontiers. Plusieurs
ambassadeurs et plusieurs
ministres sont passés dans
ce bureau. Je leur ait dit
des choses qu’ils auraient
considérées comme
inacceptables si je
l’avais fait devant la
Commission des droits de
l’homme ou des
journalistes. Si je leur dis
ici, ou chez eux, ils
l’acceptent et, dans
certains cas, j’ai remarqué
quelques améliorations."
Soit. Dans le milieu des
organisations non
gouvernementales à Genève,
on est prêt à accorder à
Sergio Vieira de Mello le bénéfice
du doute : "Trop tôt
pour juger", dit-on. Très
diplomatiquement, Morris
Tidball Binz, directeur du
Service international des
droits de l’homme, se félicite
d’avoir à faire à un
homme de terrain et à un
pragmatique… Tout en
s’inquiétant de sa
tendance à vouloir plaire
à tout le monde, de préférence
à l’administration américaine,
et de sa trop grande
prudence. Il y a là,
quelque part, le jeu d’une
carrière… Sergio Vieira
de Mello fait partie des prétendants
possibles à la succession
de Kofi Annan. "C’est
un bon vivant, pas un
courtisan ni un
opportuniste", souligne
un ancien correspondant à
Genève qui le connaît
bien. "Son ambition est
portée par quelque chose de
légitime, une expérience
exceptionnelle et une vraie
vision du rôle de l’ONU.
Aux yeux de beaucoup, il
incarne l’honneur des
Nations unies."
Pour l’heure, ce
globe-trotter impénitent et
qui n’a pas beaucoup vu
grandir ses deux fils
("deux
scientifiques") aime à
se parer des habits du
philosophe. Cosmopolite par
excellence, il explique
combien il sait gré à son
père de l’avoir fait
revenir à Rio pour y passer
son adolescence. "Si
j’étais resté avec lui
en poste à l’étranger,
je ne serais pas brésilien.
C’est important d’avoir
une identité pour un
internationaliste."
Envie d’une "sagesse
supérieure" pour cet
habitué des zônes brûlantes
? "La philosophie
m’apporte la patience d’écouter
tous les points de vue,
surtout ceux avec lesquels
je suis personnellement en désaccord
profond et d’essayer de
comprendre." Comprenez
: l’habileté n’empêche
pas les convictions. En
1995, sa thèse de doctorat
s’intitulait Civitas
Maxima, origines, fondements
et portée philosophique et
pratique du concept de
supranationalité. Dans une
leçon inaugurale prononçée
à la rentrée 2000 devant
l’Institut universitaire
de hautes études
internationales de Genève,
Sergio Vieira de Mello
expliquait qu’il était
devenu adepte d’une
"théorie relativiste
et volontariste de
l’histoire". Confrontée
à "l’intérêt
mesquin et à courte vue,
l’irrationnel, le langage
de la force et de la
violence, affirmait-il, il
est indubitable que la
conscience humaine
reconstitue, ré-ordonne,
s’efforce de donner un
sens au magma souvent
chaotique de
l’histoire".
Au Sud-Soudan et ailleurs,
le diplomate a rencontré le
"mal absolu", il a
vécu de l’intérieur le
cycle infernal de la guerre,
des victimes et de l’aide
humanitaire. Pour lui, l’ONU
peut et doit exercer le rôle
de "conscience du
monde". Les Nations
unies sont là pour "évacuer
l’irrationnel et humaniser
l’histoire". Son métier
de pompier des incendies de
l’humanité a nourri des
interrogations lancinantes
sur une "équation
entre le rationnel et le réel",
qui inclurait davantage la
"dimension
cosmique" : un monde où
"l’idée d’infini
deviendrait moins
insaisissable". Retour
sur terre. A Bagdad,
Sergio Vieira de Mello porte
le flambeau vacillant
d’une ONU dégradée,
secouée par les retombées
du 11 septembre, marginalisée
par l’imperium solitaire
des Etats-Unis où certains
proclament déjà la mort de
l’organisation et la fin
de l’expérience
internationaliste du XXe siècle.
Son rôle va consister à
coordonner l’aide
humanitaire et l’aide à
la reconstruction de l’ONU
et à œuvrer, avec
l’autorité occupante représentée
par l’Américain Paul
Bremer, à la mise en place
d’un gouvernement irakien
représentatif. "Je
n’ai pas demandé le
job", insiste-t-il en
promettant d’être "à
l’écoute des
Irakiens". Le défi
n’est pas pour lui déplaire.
"L’Irak, c’est un
test pour les Etats-Unis
comme pour l’ONU. Le monde
est devenu trop complexe
pour qu’un seul pays,
aussi puissant soit-il,
puisse déterminer
l’avenir ou le destin de
l’humanité. Les
Etats-Unis se rendront
compte que c’est dans leur
intérêt de continuer à
exercer leur puissance par
l’intermédiaire de ce
filtre multilatéral qui
leur donne crédibilité,
acceptabilité et légitimité.
L’ère des empires est
terminée."
Vœux pieux d’un grand
commis du multilatéralisme
? Les antagonismes sur le rôle
de la superpuissance,
l’avenir de l’ordre
mondial, la pertinence du
droit international et de
l’ONU pourraient tout
aussi bien perdurer. Quatre
mois d’immersion dans le
chaudron irakien ne seront
pas de trop pour éclaircir
l’horizon. Sergio Vieira
de Mello y joue une partie
de sa réputation, comme
celle de son organisation.
Dans une autre vie, on en
discuterait pendant des
heures. Pas maintenant. A
Genève, Bagdad ou New York,
l’homme pressé ne
s’attarde pas. On lui fait
signe. Quelque chose ou
quelqu’un l’attend.
"Si, terminamos" !
(photo Stampfli/AP)

