Khalaf
al-Habtour, l'homme qui a
trouvé son Eden au Liban
Khalaf al-Habtour, le
magnat de la construction né
à Dubaï, a investi un
demi-milliard de dollars au
Liban... et ce n'est qu'un début.
Portrait d'un homme qui a
trouvé son Eden.
paru dans Magazine le 25
juillet 2003
Al-Habtour. Ce nom, les
Libanais l'ont entendu la
première fois en lisant à
Sin el-Fil (secteur Est de
Beyrouth), le panneau dressé
sur le chantier de
construction de ce qui est
devenu aujourd'hui le
Metropolitan Palace,
gigantesque hôtel cinq étoiles.
Ce premier investissement a
été suivi par un complexe
résidentiel, le "Jamhour
Village", sur le point
de s'achever. Les grands
magasins Metropolitan City
Center, tout près du
Metropolitan Palace, sont
encore en chantier. Ils
engloutiront quelque 150
millions de dollars. Le
triple de ce que coûtera le
parc d'attraction
Metropolitan Park, près de
Jamhour.
Qui est donc Khalaf
al-Habtour, l'homme derrière
le groupe Al-Habtour, et
qu'est-ce qui le pousse à
investir au Liban ? Agé de
53 ans, le magnat de la
construction est né à Dubaï,
d'un père commerçant en
perles, modeste et pieux. Agé
d'à peine 14 ans, le jeune
Khalaf rejoint le monde des
affaires, tout en
poursuivant ses études
secondaires. Ce monde
l'avait toujours fasciné.
Tout jeune déjà, il
accompagnait son père à
ces réunions vespérales où,
rafraîchis après l'écrasante
chaleur de la journée, les
hommes buvaient leur thé,
devisant de tout et de rien,
et notamment d'affaires. En
pleine adolescence, il est
engagé par une entreprise
de travaux publics. En 1970,
à vingt ans, il décide de
fonder sa propre société,
la "Société Habtour
pour les travaux d'ingénierie",
qui sera la pierre angulaire
de son futur succès.
En 1971, naissent les
Emirats arabes unis, une fédération
d'émirats qui ont pris leur
indépendance à l'égard de
la Grande-Bretagne. A Dubaï,
un homme de poigne, Rachid
Ben Saed al-Maktoum,
gouverne. Il encourage des
hommes d'affaire à investir
pour développer le pays.
Cette exhortation ne tombera
pas dans l'oreille d'un
sourd. Le jeune
entrepreneur, ambitieux, est
introduit au vieux
gouverneur, qui admire son
enthousiasme. L'entente
entre les deux hommes est
immédiate. A ce stade,
Khalaf al-Habtour n'avait
encore réalisé que de
modestes projets de
construction, mais sa réputation
de professionnel était déjà
forgée. Une occasion en or
lui est proposée au milieu
des années 70, avec le
projet de construction d'un
bâtiment pour la Compagnie
de pétrole de Dubaï. Les
offres britanniques sont les
moins chères, mais cheikh
Rached insiste pour que
l'adjudication lui revienne.
Il se lance à corps perdu
dans cette entreprise, qu'il
réussira au-delà de toutes
attentes, et qui donnera à
sa société, une fois pour
toute, une stature
internationale. Suivent
plusieurs hôpitaux à Dubaï,
ainsi que la diversification
de ses affaires, d'abord par
l'ouverture de compagnies d'équipements
et de matériaux de
construction, comme le
marbre, puis une
diversification plus poussée
vers l'immobilier, l'hôtellerie,
la restauration, les
loisirs, les autos et l'éducation.
Un homme amoureux du
Liban
D'autres jeunes
entrepreneurs ont eu leur
chance mais n'ont pas su la
saisir. A quoi Khalaf
al-Habtour attribue-t-il son
succès ? D'abord, dit-il,
à la persévérance et à
l'attention au détail, à
la minutie dans la
planification et les échanges,
avant la prise de décision.
Mais il y a plus que ça. Il
le dit sincèrement, le
meilleur allié de Khalaf
al-Habtour est son
intuition, une espèce de
sixième sens, ou, si l'on
veut, un flair auquel il se
fie en dernier lieu. Cette
chance ou cette
"baraka" ne l'a
jamais trahi. Des échecs,
bien sûr, il en a eu. En général,
il s'agissait de projets
entrepris en commun dans un
domaine qu'il connaissait
mal, mais qu'il avait décidé
d'assumer malgré tout. Mais
il a toujours su accepter
ses échecs avec élégance,
malgré les pertes qu'elles
entraînaient.
Quatre-vingt-dix pour cent
des investissements de
Khalaf al-Habtour se font à
Dubaï, son émirat
d'origine. Le reste est réparti
entre la Grande-Bretagne, où
vit sa famille, la Jordanie,
l'Egypte, l'Arabie saoudite
et le Liban. Mais après
Dubaï, c'est au Liban qu'il
investit le plus : un demi
milliard de dollars, jusqu'à
présent. Pourquoi ? Parce
que le Liban, c'est le
paradis, répond-il, en évoquant
la nature, le climat,
l'accueil, l'hospitalité,
la propreté, la générosité,
mais en déplorant
l'inexistence d'une
promotion de l'industrie
touristique digne de ce trésor.
Son expérience lui permet
de parler en connaissance de
cause, et Khalaf al-Habtour
a un message central à
adresser aux Libanais :
inutile d'essayer de
rattraper les Emirats, et
plus précisément Dubaï.
Inutile pour deux raisons :
d'abord parce que l'émirat
a creusé un écart qu'il
est impossible au Liban de
combler. Pendant que les
Libanais s'entretuaient, l'émirat
a développé son industrie
pétrochimique moyenne et légère,
ses services bancaires et
technologiques et son
infrastructure. Inutile
ensuite parce que le
tourisme au Liban est
totalement différent du
tourisme à Dubaï. Ce
dernier est destiné aux
Européens, tandis que le
tourisme libanais s'adresse
par excellence aux Arabes, y
compris aux habitants de
Dubaï. Khalaf al-Habtour
est catégorique : les
Libanais ne doivent pas
perdre leur temps à
chercher fortune ailleurs,
du moment qu'ils ont le
tourisme. C'est leur mine
d'or et leur puits de pétrole.
Que Beyrouth cherche à
regagner sa position
bancaire et financière,
soit. Mais il lui faut du
temps, tandis que
l'industrie touristique est
susceptible de faire des
bonds de géant en
relativement peu de temps.
Certes, ses investissements
au Liban restent limités,
mais l'avenir est toujours
ouvert. Khalaf al-Habtour
n'entend pas investir dans
l'immobilier, qui n'est pas
de sa compétence. Il en
viendrait même à regretter
le "Jamhour
Village", projet qu'il
voudrait achever au plus tôt.
Vendre des appartements, très
peu pour moi, dit-il. Mais
se construire une résidence
au Liban, à Haret el-Sitt,
près de Jamhour, voilà qui
l'enthousiasme. Et voilà ce
qui constituerait une bonne
alternative à la
Grande-Bretagne, où sa
famille passe des vacances,
en ce moment même. Et puis
au Liban, ses trois garçons
et ses trois filles
pourraient aussi passer
leurs vacances d'hiver,
encore que les garçons
aient commencé leur
initiation aux affaires.
Curieux, pour un homme dont
l'éducation s'est arrêtée
aux portes du secondaire,
Khalaf al-Habtour accorde à
l'enseignement une
importance capitale. Pour
lui, une bonne éducation
est la clé du progrès, du
succès et de la prospérité
d'une société. Fort de
cette conviction, il a fondé,
avec quelques associés, une
école dont il préside le
conseil d'administration.
Mais sa vision de ce qu'est
le succès ne correspondait
pas à celle de la majorité
de ses membres. Aussi,
a-t-il démissionné en 1991
et entrepris de fonder sa
propre école, l'Ecole émirati
internationale, à la méthodologie
spéciale et aux programmes
internationaux.
L'importance de l'éducation
Ses convictions, dans ce
domaine, sont telles, qu'il
n'hésite pas à interpeller
les gouvernements arabes,
les invitant à créer de
nouveaux programmes qui
assureraient aux élèves
une formation moderne, tout
en préservant les valeurs
et croyances des sociétés
arabes. Cette formation
devrait doter les jeunes de
capacités créatives spéciales,
les adapter à la culture de
la connaissance et au monde
cybernétique. Par ailleurs,
Khalaf al-Habtour ne se
contente pas d'être un
homme d'affaires intéressé
par le succès et l'argent.
Ses convictions politiques
sont fortes. Sans être
aveuglément hostile aux
Etats-Unis, il ne peut pas
ne pas s'interroger sur
certains des objectifs
poursuivis par Washington au
Moyen-Orient. Il appuie la
cause du peuple palestinien
et a fondé, lors de la
première intifada, un comité
civil de parrainage des
familles palestiniennes en
difficulté. Cet appui
financier s'est renouvelé
lors de la seconde intifada,
et se poursuit à l'heure
actuelle. L'entrepreneur émirati
plaide pour l'édification
d'une base économique
solide en Palestine, plutôt
que la construction de
villas et de palais. Par
ailleurs, le groupe
Al-Habtour publie un périodique,
Al-Shindagah, où
Khalaf el-Habtour n'hésite
pas à signer des éditoriaux
et des articles d'analyse.
La revue paraît en deux
versions, anglaise et arabe.
Elle est devenue une véritable
tribune indépendante où se
trouvent exposés et discutés
tous les problèmes du
Moyen-Orient d'aujourd'hui.
Une maison de
production à New York
Pour corriger l'image déformée
que le peuple américain se
fait du drame palestinien,
Khalaf al-Habtour a créé,
à New York, une maison de
production, la New view
productions, qui a produit
un documentaire où
l'ampleur du drame
palestinien et les horreurs
de la répression israélienne
sont expliqués, ainsi que
les objectifs de l'actuelle
Intifada. Les résultats de La
moisson de la peur ont
été encourageants, et son
impact, en particulier sur
les élites politiques en
France, en Grande-Bretagne,
en Allemagne, au Canada et
aux Etats-Unis, n'a pas été
négligeable. Une suite à
ce documentaire à succès
est en préparation.
Investir là où il
faut
Il invite les Arabes à
faire des investissements là
où leur argent contribuera
à consolider les capacités
des pays arabes. Pourquoi
les touristes arabes se
rendent-ils en Espagne, se
demande-t-il, quand ils ont
le Liban et la Syrie ?
Pourtant, ils s'y rendent et
dépensent là quelque 700
dollars par jour, en
moyenne. Imaginez ce que
serait cet argent investi au
Liban, où le climat n'est
pas moins agréable qu'en
Espagne.

