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PORTRAIT  RJLIBAN  N°10  du 16 février 2004 

 
Hassan Nasrallah, l'homme de l'avenir
 
Lorsque son fils Hadi fut tué en martyr à l'âge de 18 ans lors d'une opération de la Résistance contre l'armée israélienne au Liban-sud (1997), le chef charismatique du Hezbollah (le Parti de Dieu) insista pour qu'on lui présente des félicitations et non des condoléances... Sayyed Hassan Abdel-Karim Nasrallah, 44 ans, né dans le village de Bazouriyeh, est marié à Fatima Yassine, du village de Abbassiyeh (deux villages voisins de la région de Tyr, au Liban-sud). Il leur reste deux garçons, Mohammad al-Jawad et Mohammad Ali, ainsi qu'une fille, Zeinab. Hassan Nasrallah se distingua dès son plus jeune âge comme un remarquable étudiant, dévoué aux enseignements de l'islam. Il séjourna plusieurs mois dans la ville sainte de Najaf en Irak puis termina ses études scolaires dans les écoles publiques de Sin-el-Fil (banlieue à majorité chrétienne de Beyrouth) et de Tyr (en 1975). Il devint ensuite un proche de l'Imam Moussa al-Sadr et attira l'attention des chefs religieux chiites à Téhéran. Il retourna alors à Najaf avant de devenir chef dans son propre pays, succédant à Sayyed Abbas al-Moussaoui - assassiné en 1992 dans un raid d'hélicoptères israéliens - au poste de secrétaire général du Hezbollah.
 
Hassan Nasrallah est l'un des leaders les plus énigmatiques du Moyen-Orient. Père de famille aimant passer du temps au foyer, il lit beaucoup de livres, dont des mémoires de personnalités politiques diverses. Les députés de son parti (9 sur 128) sont connus pour leur sérieux à l'Assemblée. Sur leurs listes électorales figuraient des chrétiens libanais, afin d'assurer une plus grande représentation. Il est loin le temps où le Hezbollah, à son début (milieu des années 80), enlevait à Beyrouth des centaines de civils chrétiens libanais et occidentaux. Depuis, ce parti s'est largement racheté, en veillant notamment à maintenir la coexistence communautaire ainsi qu'entre opposants et alliés chrétiens, chiites ou druzes de la milice pro-israélienne au Liban-sud, lors du retrait total d'Israël en mai 2000. Signalons qu'alors le Hezbollah considérait la guerre terminée, mais c'était sans compter avec la Syrie qui, refusant une paix séparée entre le Liban et Israël, lui avait imposé l'ouverture d'un front à Chébaa, tant que le Golan syrien serait occupé. Dans tous les cas, la paix définitive ne sera établie qu'avec le désarmement des camps palestiniens du Liban - principalement celui de Aïn-el-Héloué (Saïda). Les intervenants internationaux refusent depuis trente ans à l'armée libanaise l'accès à ces camps tant qu'une solution au conflit israélo-palestinien, éclatant avec la création de l'Etat d'Israël en Palestine en 1948 avec l'appui inconditionnel des grandes puissances européennes, n'aura pas été trouvée.
 
Enfin, notons que des dizaines de milliers de jeunes libanais, chrétiens et musulmans, ont donné leur vie au cours des 25 dernières années de guerres (1975-2000) pour que vive leur Liban, pour que vive le Liban. Leur sacrifice n'aura pas été vain, la domination syrienne imposée par les accords de Taëf en 1989 commençant aussi à perdre de l'effet : le Liban est en train de retrouver peu à peu le chemin de la liberté et de la souveraineté totale.
 
 
Le Hezbollah prend une stature régionale
 
par PAUL KHALIFEH, diffusé par RFI le 30 janvier 2004

Le Hezbollah a enregistré un immense succès en obtenant la libération de centaines de détenus libanais, palestiniens et arabes, en contrepartie de celle d’un homme d’affaire israélien et de la restitution des corps de trois soldats de Tsahal. Placé sur la liste américaine des organisations terroristes, le parti islamiste libanais a pris une stature régionale et s’est forgé une respectabilité internationale, grâce à cet accord. Le plus important échange jamais conclu entre le Hezbollah et Israël était à peine terminé que le secrétaire général du parti islamiste menaçait d’enlever à nouveau des soldats israéliens pour les utiliser comme monnaie d’échange. S’adressant à une foule de plusieurs dizaines de milliers de partisans en présence des ex-détenus, Sayyed Hassan Nasrallah a dit : "La prochaine fois, je vous promets que nous les capturerons vivants !". Martelant ses mots devant la foule survoltée, il a réaffirmé que le Hezbollah n’abandonnerait pas "la voie de la résistance" armée, estimant que ceux qui avaient choisi la négociation ont échoué.

Par ce discours musclé, Nasrallah a voulu démentir les analyses d’une partie de la presse libanaise et arabe selon lesquelles son parti, après avoir obtenu gain de cause dans l’affaire de l’échange avec Israël, abandonnerait une fois pour la lutte armée et recentrerait son action sur la politique. Mais le Hezbollah ne semble pas vouloir se contenter de ce succès, pourtant très important. Après trois ans de négociations indirectes avec Israël, il a obtenu la libération de 23 détenus libanais dont deux importants cadres islamistes, Abdel Karim Obeid et Moustapha Dirani, 400 palestiniens, un Allemand (converti à l’islam, il est accusé d’être un membre du Hezbollah) et une trentaine de ressortissants arabes. L’Etat hébreu a également rendu les corps de 60 combattants anti-israéliens. En contrepartie, le Hezbollah a libéré un homme d’affaire et colonel de réserve israélien Elhanan Tanenbaum, enlevé en octobre 2000, et a restitué les dépouilles de trois soldats de Tsahal, tués quelques jours auparavant. 
 
Une médiation allemande

L'échange s’est déroulé sur l’aéroport de Cologne, en Allemagne, qui a joué le rôle de médiateur dans cette laborieuse négociation. Deux des ex-détenus libanais, recherchés par la justice de Beyrouth, ont préféré ne pas revenir au Liban. Le premier est resté en Israël, le deuxième en Allemagne. A leur retour, les autres ont eu droit à un accueil triomphal. Dès l’apparition dans le ciel de Beyrouth de l’avion militaire allemand qui les transportait, un immense feu d’artifice a été tiré et des navires dans le port de la capitale ont fait rugir leurs sirènes. Une marée humaine, sur laquelle flottaient des milliers de drapeaux libanais et du Hezbollah, était massée dans le périmètre de l'aéroport et sur la route menant à la banlieue sud de Beyrouth. Les deux premiers à sortir de l'avion ont été Abdel Karim Obeid, en turban blanc, et Moustapha Dirani. Le premier était incarcéré depuis 1989 et le deuxième depuis 1994. "Ma venue à Beyrouth me donne le sentiment de renaître", a dit cheikh Obeid en foulant le sol libanais. Tous les ex-détenus, en costume flambant neuf et souriant à la foule venue les accueillir, ont défilé sur un tapis rouge devant une haie d'honneur alors que la fanfare de l'armée entonnait une marche militaire. Avant de rejoindre leurs proches, ils ont salué un à un les dirigeants libanais au complet, le chef du Hezbollah, et les dignitaires religieux, musulmans et chrétiens qui les attendaient sur le tarmac de l'aéroport.
 
Les ambassadeurs d'Allemagne, de l'Union européenne, le représentant au Liban du secrétaire général de l'Onu Kofi Annan, ainsi que le nonce apostolique étaient notamment présents. L'Iran aussi a envoyé un représentant en la personne de Ali Akbar Mohtachami. Au milieu des feux d'artifice et entourés d'une foule en délire, les ex-détenus se sont ensuite rendus en convoi dans une immense salle de la banlieue sud pour participer à une réception populaire. C’est à cette occasion que Hassan Nasrallah a évoqué la seconde phase de l’échange qui devrait se dérouler dans "deux ou trois mois". Celle-ci consiste en la libération par Israël du doyen des détenus libanais, Samir Kantar, en contrepartie d’informations "substantielles" sur le navigateur israélien Ron Arad, dont l’avion avait été abattu au Liban, en 1986. Kantar, un druze qui n'est pas du Hezbollah, a été condamné en 1980 à 542 ans de prison pour avoir tué deux civils et un policier israéliens, en 1979. Dans le discours qu’il a prononcé lors de la réception populaire, Nasrallah a assuré que son parti allait déployer des efforts pour tenter de déterminer le sort du navigateur israélien. Mais il a remis sur le tapis l’affaire des diplomates iraniens disparus au Liban en 1982. Selon lui, ces diplomates avaient été capturés par une milice libanaise pendant la guerre qui les avait ensuite remis aux Israéliens. Cependant, une source diplomatique occidentale citée par le quotidien libanais al-Hayat est venue confirmer une information qui circule au Liban depuis plusieurs années et selon laquelle les quatre diplomates avaient été exécutés par la milice chrétienne des Forces Libanaises, quelques temps après leur enlèvement.
 
Fort de son succès actuel, Nasrallah a haussé la barre de ses exigences: La seconde phase doit comporter non seulement des informations sur les quatre diplomates iraniens et la libération de Samir Kantar, mais également celles de Yéhia Skaff et Nassim Nisr. Toutefois, Israël ne reconnaît pas la présence dans ses prisons de Skaff, membre d’un commando du Fatah de Yasser Arafat qui avait attaqué un bus en Israël, en 1978. Quant à Nassim Nisr, il refuse d’en parle avec le Hezbollah parce qu’il est détenteur de la nationalité israélienne. En réalité, Nisr est originaire du même village que Nasrallah au Liban-Sud. De mère juive, il avait été envoyé pour infiltrer la société israélienne avant d’être démasqué et arrêté. Pour obtenir satisfaction dans les trois prochains mois, le Hezbollah n’hésitera pas à capturer "vivants" des soldats israéliens, a menacé Nasrallah. Au même moment, à Jérusalem, Ariel Sharon a prévenu que "l'Etat d'Israël ne tolèrera pas qu'un ennemi ou une organisation terroriste systématise les enlèvements et les demandes de rançon". "Il existe des moyens que nous n'avons pas encore utilisés, mais, que Dieu nous en garde, nous n'hésiterons pas à utiliser si les circonstances devaient se présenter", a poursuivi le Premier ministre israélien lors d'une cérémonie solennelle organisée pour le rapatriement des dépouilles des trois soldats israéliens.
 
 
Seule la Syrie pourrait rétablir la balance Amal-Hezbollah
 
La vie en rose pour Nasrallah, et Berry broie du noir
 
par ZIYAD MAKHOUL, publié dans l'Orient-le Jour le 16 février 2004
 
Cela fait bien des années que la guéguerre Amal-Hezbollah couve, mijote même, sous un feu que Damas a toujours su doser au mieux de ses intérêts - et ce ne sont pas les accolades effusives et exhibées de Nabih Berry et Hassan Nasrallah qui y changeront quelque chose. En conservant au premier la deuxième présidence, en assurant au second une quasi-hégémonie milicienne et militaire au Sud, la Syrie a su préserver - carottes et bâtons aidant - une espèce d’équilibre souvent acrobatique entre les frères ennemis, un leadership bicéphale sur la communauté libanaise la plus importante démographiquement. Quelles couleurs, quelles formes vont désormais prendre les relations entre Amal et le Hezbollah ? Et que fera le tuteur syrien maintenant que tout, ou presque, a changé ? Parce que c’est au cours du discours qu’il a prononcé le soir même de l’arrivée à Beyrouth, en provenance de Cologne, des 21 prisonniers, que sa formation (et pas celle de Nabih Berry !) a spectaculairement réussi à arracher aux geôles israéliennes par le truchement de l’Allemagne, que le secrétaire général du Hezbollah a déterré publiquement la hache de guerre. En enjoignant au fantasque commandant libyen, Mouammar Kadhafi, de faire toute la lumière sur la disparition de l’imam Moussa Sadr, Hassan Nasrallah a pick-pocketé au président de la Chambre son credo historique, son argument électoral choc, une de ses raisons d’être au sein de sa communauté. Sans compter que d’une pierre, le patron du parti de Dieu a fait deux coups ; et en assénant devant huit mille personnes son respect "pour un ennemi (Israël) qui tient autant à ses hommes", il a dévoilé une autre de ses ambitions : celle de devenir un réel homme d’Etat, un postulant parmi d’autres au perchoir, qui se forge lentement une crédibilité certaine.

Et comme un malheur n’arrive jamais seul, la (trop) proche échéance municipale et les élections législatives de 2005 viennent cruellement rappeler à Nabih Berry que le triomphe et l’immense crédit - plutôt théoriques pour l’instant - que le Hezbollah en général et Hassan Nasrallah en particulier ont amassés avec la libération des prisonniers de guerre, risquent sans aucun doute de se concrétiser dès le 3 mai prochain. Surtout si le Hezb a l’intelligence de réduire progressivement sa branche armée au profit de sa représentation politique (une option que Hassan Nasrallah a récusée hier) - et sachant que les cadres de la formation écartent pour l’instant toute alliance avec Amal pour cette échéance printanière. Cela sans compter que sur le terrain, les altercations et autres pugilats entre les partisans des deux camps ont recommencé à se multiplier ces dernières semaines, et à tous les niveaux : que ce soit à la faculté de droit de l’Université Libanaise de Sanayeh, où l’armée et les FSI sont intervenues pour évacuer le campus et en boucler le périmètre, ou dans le village de Yohmor, pour ne citer que ces deux cas. 
 
Et pour couronner le tout, c’est également sur le plan purement politique que les choses sont loin d’être roses pour Nabih Berry. Au regard notamment de l’alliance indéfectible à ce jour entre Baabda et le Hezbollah, des offensives certes encore timides mais charmeuses entre le parti intégriste et Bkerké (Kornet Chehwane n’est pas loin), ou de la récente attaque, purement joumblattienne, du seigneur de Moukhtara à l’encontre du n° 2 de l’Etat (et ses plaidoyers enflammés et continus en faveur de la Résistance), etc. L’affaiblissement du président de la Chambre (sur qui peut-il aujourd’hui compter, à l’exception du fragile soutien de Rafic Hariri) et le renforcement du secrétaire général du Hezbollah sont aujourd’hui incontestables. Dureront-ils ? Auront-ils des répercussions flagrantes sur la vie politique et sur la délicate équation libanaise ? Seule la Syrie pourra répondre à ces questions - et elle le fera certainement dans les semaines à venir.
 
 
Hassan Nasrallah, l'homme de l'avenir
 
L'échange de prisonniers négocié entre Israël et le Hezbollah sous les bons offices de l'Allemagne constitue une victoire pour le chef du Hezbollah, Sayyed Hassan Nasrallah, dont l'aura dépasse désormais les frontières libanaises

 

par HODA SALIBY, publié dans Courrier International le 30 janvier 2004

 

"Libérations inespérées, émotion poignante, retrouvailles chaleureuses", s'exclame L'Orient-Le Jour pour décrire l'ambiance qui a accueilli les ex-détenus libanais (21 sur 23 sont rentrés au Liban et deux ont choisi d'autres terres d'asile) et palestiniens (400) revenus jeudi 29 janvier dans leurs familles. Au Liban, "toute la République - président en tête, ministres, députés et dignitaires religieux - a fait le déplacement à l'aéroport de Beyrouth", poursuit le quotidien francophone libanais. Mais c'est le nom de Hassan Nasrallah qui était sur toutes les lèvres. Jusqu'en Palestine, où "Yasser Arafat a interrompu une rencontre avec l'archevêque de Canterbury pour saluer les anciens détenus. Le président de l'Autorité palestinienne a remercié le Hezbollah libanais d'avoir obtenu leur libération. En Cisjordanie et dans la Bande de Gaza, le retour des prisonniers a donné lieu à des scènes de liesse, les familles rendant hommage au Hezbollah et à son chef, Hassan Nasrallah." "Le Liban a vécu une journée exceptionnelle qui rappelle celle, célèbre, de la libération du Sud-Liban", enchaîne As Safir. C'était en mai 2000. Depuis, le Hezbollah n'a cessé de consolider son image, jusqu'à s'imposer comme un interlocuteur fiable, avec lequel Israël a été amené à négocier l'échange des prisonniers malgré le fait qu'il le considère comme une organisation terroriste pionnière dans les attentats-suicides.

 

Mais, maintenant que le Sud et les prisonniers sont libérés, que reste-t-il pour justifier la continuité du Hezbollah comme organisation de résistance, se demande la presse libanaise. "Le chemin de la résistance est certainement celui qui conduit au but. Les moyens diplomatiques et pacifiques ne sont productifs que lorsqu'ils s'appuient sur une base résistante. Le retour des prisonniers est à mettre au crédit de la culture de résistance", a affirmé Hassan Nasrallah dans un discours prononcé devant plus de 8.000 personnes, venues écouter le leader lors d'un meeting populaire à Beyrouth, organisé par le Hezbollah en l'honneur des prisonniers libérés. "Plus important que les retrouvailles, était le discours du 'maître' de la libération", estime As Safir. "Un discours dénué de tout orgueil et dans lequel Nasrallah s'est élevé au rang d'un grand dirigeant politique, à la hauteur de la victoire. Hassan Nasrallah a montré l'image d'un chef arabe d'un nouveau genre : puisant sa force dans son souffle de résistant, confiant dans ses capacités à vaincre l'ennemi ; mais à aucun moment le ton n'était pompeux. Chacun de ses mots était pesé et son souci d'être proche des petites gens, ceux-là mêmes qui se sacrifient pour défendre leur terre, était toujours palpable", commente le quotidien beyrouthin.

 

En effet, Nasrallah a insisté sur le "caractère humanitaire" de l'échange de prisonniers qui venait de se concrétiser. "Il a appelé les Arabes à respecter les Israéliens pour l'attention qu'ils portent à leurs citoyens, qu'ils ont tenu à récupérer, morts ou vivants, montrant ainsi une nouvelle facette de leur nature", relate The Daily Star. Nasrallah a néanmoins affirmé sa détermination à obtenir la libération des autres prisonniers encore détenus par Israël, en menaçant d'"enlever de nouveaux soldats, mais cette fois-ci vivants, afin de finaliser la deuxième étape de l'échange, prévue dans deux à trois mois", poursuit le quotidien libanais anglophone. Ainsi, la libération des prisonniers n'aurait aucun caractère politique. "Mais, de manière générale, un échange de prisonniers entre deux adversaires a lieu à la suite de négociations de paix. Peut-on échanger nos prisonniers avec Israël tout en continuant nos échanges d'actes de violence ?" interroge pour sa part An Nahar. Une question qui reste sans réponse. Pour le moment, "cette opération confère au Hezbollah et à son leader un poids militaire et politique incommensurable, tant au niveau libanais qu'arabe ou international", estime ce quotidien libanais à grand tirage.

 

Dans de la presse israélienne, c'est encore Hassan Nasrallah qui est au centre des commentaires. "Nasrallah a légitimé la poursuite de son combat. Ainsi, il a affirmé qu'en se retirant du Sud-Liban, Israël avait laissé la porte ouverte à la résistance armée parce que le territoire des fermes de Chebaa n'avait pas été évacué. De même, en gardant des prisonniers libanais dans ses geôles, Israël donne au Hezbollah des raisons pour poursuivre son combat", relève Ha'Aretz. Le quotidien israélien souligne que c'est Nasrallah, et non l'Etat libanais, qui a mené les négociations : "Au meeting qui a rassemblé, jeudi soir à Beyrouth, des dizaines de milliers de personnes, on pouvait voir au premier rang le président de la République libanaise et son Premier ministre, ainsi que Nabih Berri, le rival politique de Nasrallah au sein de la communauté chiite, et le patriarche maronite Sfeir. Nasrallah et son organisation étaient les hôtes qui ont invité le reste du Liban à cette manifestation. Sans aucun doute, cet échange est l'affaire du Hezbollah. Nasrallah, même quand il essaie de parler au nom du Liban ou au nom des pays arabes, continue à mener sa stratégie et sa propre guerre." 

 

  
La position de Battle jugée "provocatrice" et "partiale"
 

paru dans l'Orient-le Jour le 26 janvier 2004

 

Les milieux politiques ont vivement réagi aux propos tenus par l’ambassadeur des Etats-Unis à Beyrouth, Vincent Battle, au lendemain de l’incident de lundi dernier au Liban-Sud, quand un bulldozer israélien ayant à son bord deux soldats avait franchi la "ligne bleue", s’attirant des tirs du Hezbollah qui avaient fait un mort et un blessé. M. Battle avait fait assumer au Hezbollah la responsabilité du réchauffement du front au Liban-Sud, en qualifiant la milice d’ "organisation terroriste étrangère". Dans un entretien accordé à La Voix du Liban, le ministre (chrétien) de l’Environnement Farès Boueiz a estimé qu’il fallait s’attendre à une période de pressions continues pour mettre fin à l’équation reposant sur la Résistance, "pour que l’on n’ait plus d’autre choix que celui de la reddition". 

 

Estimant que "la réaction internationale, qui manque de netteté au niveau de la détermination des responsabilités, ne surprend personne", d’autant plus que "les gouvernements et l’opinion publique internationale ont courbé l’échine depuis longtemps devant les décisions de l’unique superpuissance", le ministre de l’Environnement a affirmé : "Le fait que les pays occidentaux et l’Onu imputent la responsabilité de l’incident aux deux parties ne surprend plus personne. Pourtant, la Résistance avait observé le calme durant une longue période au Liban-Sud. Ce qui s’est produit était un acte de légitime défense. Nous est-il demandé de nous taire, d’accepter un précédent ? Ou bien Israël doit-il comprendre que les frontières ne sont pas perméables et qu’il ne lui est pas permis de les violer sans que cela n’entraîne des conséquences ?" Et de poursuivre : "Il existe une propension à trouver des excuses à Israël et à faire assumer une partie de la responsabilité aux Arabes." Le député (chrétien) Béchara Merhej a qualifié, de son côté, les propos de M. Battle de "provocateurs", estimant qu’il s’agissait là "d’une violation des usages diplomatiques, d’une ingérence dans les affaires libanaises et d’un alignement flagrant sur la logique de l’ennemi israélien". Pour sa part, le député (musulman) Mohammed Kabbani a estimé que le diplomate américain avait "dépassé les limites" en qualifiant le Hezbollah d’ "organisation terroriste étrangère".

 

 
L'association Solide appelle à la libération immédiate des détenus libanais en Syrie

 

paru dans l'Orient-le Jour le 29 janvier 2004

 

L’association Solide (Soutien aux Libanais détenus et exilés) a exprimé hier son "réconfort" et sa "satisfaction" à la suite de l’aboutissement du processus d’échange de prisonniers entre Israël et le Hezbollah, "qui va permettre la libération de détenus libanais dans les prisons israéliennes et le rapatriement de corps de combattants". Dans un communiqué, Solide a remercié l’Allemagne pour "sa médiation réussie, qui a permis de clore définitivement ce dossier humanitaire, avec le sérieux et la transparence qui manquent pour trouver une solution à un autre problème humanitaire tout aussi important, celui des Libanais détenus en Syrie". "A l’heure où le Hezbollah et Israël transcendent leur antagonisme politique et militaire pour donner toute son importance à l’humanitaire, en libérant les prisonniers et en rapatriant les dépouilles, le gouvernement libanais aurait pu réclamer le retour de ses fils détenus en Syrie, en réclamant des autorités syriennes qu’elles libèrent immédiatement tous les Libanais prisonniers, de faire la lumière sur le sort des disparus aux mains des forces syriennes au Liban et de rapatrier les corps des détenus morts en prison", a indiqué Solide.

 
 

Richard Murphy : "Pas de retrait syrien du Liban avant la présidentielle libanaise"

 

L’ancien secrétaire d’Etat adjoint porte un regard averti sur la situation dans la région

 

par SYLVIANE ZEHIL, publié dans l'Orient-le Jour le 9 février 2004

 

L’ancien secrétaire d’Etat adjoint américain, Richard Murphy, fait partie du prestigieux Council on Foreign Relations. Et dans ce cadre, il a multiplié ses voyages au Moyen-Orient dans le but de "mieux comprendre les développements de la région". En décembre dernier, il effectue un voyage aux Philippines pour l’Institute of Peace. Il fait une halte en Syrie, au Liban, en Arabie saoudite et à Bahreïn, une semaine avant la signature par le président George W. Bush du "Syria Accountability Act and the Lebanese Sovereignty Act (SALSA)" voté par le Congrès américain. Lors d’une interview accordée à New York à l’Orient-Le Jour, M. Murphy livre ses impressions à cet égard ainsi que sur d’autres sujets tels que l’Irak et la situation dans la région du Moyen-Orient. "Le “Syria Accountability Act” est, bien sûr, un moyen de pression sur Damas et un message musclé envoyé par Washington pour mieux marquer son mécontentement vis-vis de la Syrie", confie l’ancien ambassadeur des Etats-Unis en Syrie. Quel est donc son véritable impact ? "Il est difficile de le dire, réplique-t-il. Le sénateur Richard Lugar, à la tête du Senate Foreign Relations Committee, a amendé la loi donnant la possibilité au président d’appliquer ou non les sanctions contre Damas. Aucune sanction n’a été encore prise."

 

Quant aux implications sur le Liban, M. Murphy "n’en voit aucune de manière immédiate". "La position américaine, précise-t-il, reste inchangée. Elle a été répétée à maintes reprises : le Liban ne devrait pas être un champ de bataille pour les forces étrangères qui doivent se retirer du pays. Nous avions l’habitude de dire, dans les années 80, toutes les forces étrangères, les Israéliens et les Syriens. Après les fortes réactions exprimées lors de la guerre d’Irak, Colin Powell a haussé le ton, parlant d’ “occupation du Liban”, un langage dur rarement tenu par un secrétaire d’Etat. Cette énième “invitation” adressée aux Syriens de se retirer du Liban n’a pas eu d’effets. L’armée syrienne a réduit, cependant, le nombre de ses effectifs à 17.000 hommes. Les Syriens ont toujours dit qu’ils quitteraient le Liban à la demande des Libanais, a-t-il poursuivi, mais l’attitude de ces derniers reste mitigée. Certains voudraient le départ immédiat de la Syrie, d’autres évoquent la menace de la reprise des combats interlibanais. Personnellement, je ne pense pas que l’armée syrienne partira avant l’élection présidentielle libanaise", confie-t-il.

"La Syrie intéressée par des discussions de paix"

 

L’attitude de la Syrie vis-à-vis des Etats-Unis a-t-elle changé ? "Il y a ceux qui pensent que la guerre en Irak et la volonté des Etats-Unis d’utiliser la force ont poussé la Libye à abandonner son programme d’armes nucléaires, l’Iran à ouvrir son programme atomique aux inspecteurs, et la Syrie à être très intéressée par des discussions de paix avec Israël. C’est une manière pour l’Administration US de mettre en valeur le “côté positif” de son intervention militaire en Irak. L’Administration a peut-être enregistré quelques succès, mais dans le cas précis de la Libye, Tripoli et les Américains avaient commencé des négociations secrètes durant le mandat Clinton, dans les années 90." Dans une interview accordée au New York Times en décembre dernier, le président syrien s’est dit prêt à reprendre les pourparlers entre son pays et Israël. Le rapprochement entre la Syrie et la Turquie s’inscrit-il dans cet esprit ? Pour M. Murphy, "c’est un processus diplomatique entamé depuis des années". Les deux pays ont un "intérêt commun" à améliorer des relations connues pour être tendues depuis des décades surtout au sujet du PKK et d’Öçalan "qui vivait ouvertement à Damas". Pour certains, ajoute M. Murphy, cette première visite du président Assad en Turquie apparaît comme une volonté d’améliorer ses relations avec un pays ami des Etats-Unis et d’Israël. "Avec la présence américaine en Irak, indique-t-il, la Syrie s’est sentie entourée de pays proaméricains." La Turquie, amie d’Israël et des Etats-Unis, jouera-t-elle le rôle d’intermédiaire pour la reprise des négociations de paix syro-israéliennes ? "Si le président Bachar cherche un intermédiaire avec Israël, il se tournera normalement vers Washington, grand supporter d’Israël qui ne semble pas intéressé pour le moment à reprendre les négociations de paix", précise-t-il. 

 

Avec la volonté américaine d’instaurer la démocratie au Moyen-Orient, va-t-on vers un nouvel ordre régional ? "Les néoconservateurs ont toujours pensé que l’Administration américaine, qu’elle soit démocrate ou républicaine, n’a pas réussi à soutenir fermement les grands principes américains de démocratie, répond M. Murphy. Nous avons pu faire face aux Soviétiques en Europe de l’Est, aux communistes chinois, et agir en Amérique latine, avec peu de succès, mais n’avons rien fait au Moyen-Orient. Certains vont jusqu’à dire que si la démocratie avait été appliquée dans cette région, la tragédie du 11 septembre n’aurait pas eu lieu. Car cette tragédie est le fruit de la frustration, du désespoir, de la désillusion, du chômage d’une population croissante dont le niveau de vie est au plus bas. La rhétorique antérieure à la guerre d’Irak est fondée sur la possibilité de transformer le Moyen-Orient en une région démocratique. L’Irak deviendra un modèle pour les pays de la région. La guerre de 2003 sera la clé d’un nouvel ordre politique, économique et social du Moyen-Orient." Quel rôle pour les Nations unies ? "Les Nations unies, qui ont été bafouées pendant cette guerre, joueront certainement un rôle comme le témoigne la présence de Paul Bremer et des dirigeants irakiens à New York en janvier dernier. L’Onu n’apporte pas uniquement une assistance technique en matière d’élections, mais donne une légitimité. Nous nous dirigeons dans une même direction pour jouer ensemble un rôle."

 

 

Télectrochocs

 

par ISSA GORAIEB, publi é dans l'Orient-le Jour le 31 janvier 2004  

Tout un chacun, sans doute, aura été impressionné par les images fortes du retour des prisonniers libanais libérés par Israël, retransmises en direct jeudi soir à la télévision. Et cela n’a absolument rien à voir, bien sûr, avec la concentration sans précédent d’officiels venus rehausser l’événement de leur ineffable présence, comme pour faire oublier qu’ayant concédé ces affaires-là au Hezbollah, ils sont toujours les derniers informés des escalades militaires à la frontière Sud comme des trêves, arrangements et autres échanges négociés avec l’Etat hébreu. Mais passons. Ce qui aura frappé les esprits, c’est ce mélange de solennité grave, d’exubérante liesse populaire et de ferveur militante qu’on a pu observer sur fond de marée humaine saluant le retour au bercail de ces fils prodigues de la résistance face à Israël : prodigues non point des deniers paternels comme on lit dans l’Ancien Testament, mais de leur vie, de leur sang, de leur liberté. Voilà qui commande la plus grande admiration, même si nombreux sont les Libanais - nombreux et provenant des communautés les plus diverses - qui ne souscrivent guère aux options politico-idéologiques du Parti de Dieu. Et qui, surtout, ne comprennent pas que la décision de faire la paix ou la guerre, attribut essentiel de tout Etat digne de ce nom, soit l’apanage d’une milice notoirement liée à des puissances étrangères, quelque remarquables que puissent être ses états de service.    

Mais passons encore. Les images de jeudi, tout comme d’ailleurs celles du rapatriement des corps de combattants libanais hier, on se prend à espérer qu’elles ont été vues aussi, sur leur petit écran, par les Israéliens. Qu’elles les ont fait réfléchir, qu’elles pourront les aider à comprendre par quels mystérieux mécanismes tout excès d’injustice peut mener jusqu’au sacrifice suprême, qu’elles les porteront à appréhender enfin l’équation suivante qui est, elle, d’une terrible simplicité : il ne peut y avoir d’occupation sans résistance, de répression sans retour de bâton, de violence sans violence contraire. Israël, en un mot comme en mille, ne peut prétendre tout à la fois à l’expansion territoriale et à la sécurité. Où est-elle donc cette sécurité promise par Ariel Sharon à ses électeurs dont la vie, en effet, n’a jamais été autant menacée chez eux, dans la rue, en autobus, dans les cafés, restaurants et dancings, que depuis qu’Israël a entrepris de vaincre le terrorisme par un terrorisme plus condamnable encore car étant le fait d’un Etat ?    

"Journée de larmes", s’obstine à psalmodier la presse de Tel-Aviv qui, à propos de l’échange inégal de jeudi, parle de scandale national et de prime à l’enlèvement de soldats, qui reproche au gouvernement d’avoir lui-même conféré à Sayyed Hassan Nasrallah une stature démesurée. D’en avoir fait un nouveau Nasser, le roi des Palestiniens, l’idole du Hamas au grand dam de l’Autorité autonome de Yasser Arafat déclarée incompétente et largement boycottée par Sharon comme par Georges W. Bush. Il y a mieux à faire cependant que de se lamenter car en l’absence d’un arbitre américain aussi impartial que puissant, seul un vaste mouvement d’opinion en Israël même peut mettre fin à cette éternelle fuite en avant à laquelle semblent s’être voués les gouvernements successifs de l’Etat juif. C’est alors que l’on pourra se mettre sérieusement à la recherche de cette solution digne, juste, équitable et donc susceptible de venir à bout de tous les extrémismes, de tous les excès, de tous les bains de sang subis aujourd’hui comme une imparable fatalité.   

Oui, seule la justice pour tous pourra un jour mettre fin à cette mortelle impasse et réduire au silence les prophètes-soldats d’un bord comme de l’autre. Par-delà la classique rhétorique de guerre et en harmonie avec les derniers gestes d’ouverture de ses parrains iranien et syrien, le chef du Hezbollah n’a pas craint de proclamer haut et clair, dans son triomphant discours du jeudi, son respect pour un ennemi brutal certes, mais qui se préoccupe des siens en captivité et des restes de ses morts au point de verser un prix aussi élevé pour leur retour. Puissent les Israéliens avoir bien entendu ce Nasrallah version absolument inédite. Et s’aviser qu’il est grand temps pour leurs chefs de se soucier tout autant des vivants.

 

 
Le Hezbollah accueille en triomphe les détenus libérés par l'Etat hébreu
 

La milice chiite libanaise et Israël ont procédé hier à un important échange de prisonniers, accompli après plus de trois ans de négociations

 

par SIBYLLE RIZK, publié dans le Figaro le 30 janvier 2004

 

Le Hezbollah a toujours eu le sens de la mise en scène. Hier, il a tout particulièrement ménagé ses effets pour que sa victoire apparaisse totale lors de l'échange de prisonniers avec Israël, accompli après plus de trois ans de négociations. Les termes de l'opération parlent d'eux-mêmes : les dépouilles de trois soldats israéliens capturés lors d'une mission commando et un colonel de réserve israélien au passé douteux, Elhanan Tannenbaum, contre les corps de 59 Libanais, 400 détenus Palestiniens et 31 prisonniers, dont un Allemand, cinq Syriens, deux Marocains et 23 Libanais (dont deux ont préféré ne pas retourner dans leur pays d'origine). A l'aéroport de Beyrouth, autour duquel le Parti de Dieu a mobilisé des milliers de sympathisants, une réception digne d'un chef d'Etat a été réservée aux prisonniers. Des feux d'artifice ont été tirés et ils ont été accueillis en héros par leurs familles et tout l'appareil d'Etat libanais. Une pompe que le chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, véritable vedette de la cérémonie, a dû savourer au moment où s'amoncellent les menaces et les pressions américaines contre son parti, qualifié de terroriste par les Etats-Unis.

 

Des informations de presse récurrentes prêtent à Washington l'intention de bombarder l'infrastructure militaire de la milice chiite libanaise dans la plaine de la Békaa et dans le sud du Liban. Hier, ces deux régions dont sont originaires la plupart des détenus, semblaient vouloir défier une fois de plus Washington et Jérusalem. Partout avaient été hissés des drapeaux du Hezbollah et affichés des portraits géants des deux détenus libérés les plus importants : les chefs islamistes Abdel Karim Obeid et Moustapha Dirani, enlevés par Israël respectivement en 1989 et en 1994. Mais c'est dans son fief de la banlieue sud de Beyrouth que le Hezbollah avait choisi de célébrer son succès. Une dizaine de milliers de personnes devaient y écouter le discours du cheikh Nasrallah, point d'orgue d'une journée rythmée, d'un côté, par les séquences de l'échange de prisonniers, minutieusement détaillées par la médiation allemande et, d'un autre côté, par la mécanique bien huilée de la communication du Hezbollah.

 

Dans la nuit de mercredi à jeudi, le Parti de Dieu a commencé par lever le dernier doute sur le sort des trois soldats israéliens, capturés en octobre 2000, en reconnaissant leur mort pour la première fois. La capacité du Hezbollah à garder le secret aussi longtemps a été un élément déterminant de la négociation. Ensuite, la chaîne al-Manar a diffusé une interview "exclusive" d'Elhanan Tannenbaum. Puis, les médias étaient conviés à l'aéroport de Beyrouth pour assister au départ des trois cercueils et du détenu israélien. Hier matin enfin, loin des caméras cette fois, l'échange des prisonniers a été conclu sur l'aéroport militaire allemand de Cologne-Wahn après identification formelle des dépouilles israéliennes. Peu de temps après le décollage de l'avion allemand, al-Manar interviewait en direct les deux ex-détenus vedettes, Obeid et Dirani. Cet échange est "l'un des succès les plus importants enregistrés au Moyen-Orient", a déclaré à Beyrouth le président du conseil consultatif iranien, Ali Akbar Mohtachémi, Téhéran ayant - comme Damas, l'autre allié du Hezbollah - encouragé l'opération. De fait, après avoir forcé en mai 2000 le retrait unilatéral d'Israël de la zone qu'il occupait depuis 22 ans dans le sud du Liban, le Hezbollah remporte une nouvelle victoire symbolique en s'imposant comme un interlocuteur de dimension régionale.

 

Paradoxalement toutefois, en ne perturbant absolument pas le processus d'échange, l'attentat suicide d'hier à Jérusalem a mis en évidence la déconnexion de plus en plus accentuée entre le volet strictement palestinien du conflit avec Israël et les volets arabes. Le succès d'hier est donc à double tranchant pour le Hezbollah qui se prive de l'une des cartes qui lui permettait, ainsi qu'à la Syrie, de continuer de peser sur la scène régionale en entretenant la tension avec Israël. Le but étant d'empêcher toute normalisation avec Beyrouth et Damas tant que la question du Golan et celle des réfugiés palestiniens au Liban ne seront pas réglées. L'autre carte, ce sont les fermes de Chebaa, prises par Israël à la Syrie en 1967 et revendiquées par le Liban. Or, diverses sources prêtent à l'Etat hébreu l'intention de se retirer de Chebaa ce qui pousse la presse libanaise à s'interroger sur l'avenir du Hezbollah. Hassan Nasrallah, le chef charismatique du Parti de Dieu, qui s'est toujours distingué par son pragmatisme, voudra-t-il profiter de sa popularité pour tourner la page de la lutte armée, dans le cadre d'un reconfiguration régionale menée au forceps par les Etats-Unis ? Ne prendrait-il pas le risque de s'aliéner le soutien syrien ? Et Ariel Sharon le laissera-t-il faire sans chercher à prendre sa revanche en réaffirmant militairement sa domination sur la région. Autant de questions qui s'éclairciront peut-être au cours de la deuxième phase de l'échange qui devrait concerner la libération du doyen des prisonniers libanais en Israël, Samir Kantar, contre des informations sur le sort de l'aviateur israélien Ron Arad, disparu en 1982.

 

 

Clovis Maksoud : "Le discours confessionnel d’avant-guerre au Liban est repris aujourd’hui en Irak"
 
par SYLVIANE ZEHIL, publié dans l'Orient-le Jour le 7 février 2004

 

Ancien ambassadeur de la Ligue arabe aux Nations unies et aux Etats-Unis, professeur de relations internationales à l’Université américaine de Washington et directeur du Center for the Global School of International Service, M. Clovis Maksoud a donné une conférence de presse au siège de l’Onu à New York sur la situation au Moyen-Orient, les derniers développements sur la scène irakienne et le conflit israélo-palestinien. Dans un entretien accordé à L’Orient-Le Jour, M. Maksoud dresse un parallèle entre la situation en Irak et celle qui prévalait à la veille de 1975 au Liban. Il met l’accent sur l’importance du rôle de l’Onu en Irak et commente ce qu’Ariel Sharon a présenté comme des "concessions douloureuses", à savoir le démantèlement des colonies de peuplement dans la bande de Gaza.

 

Peut-on dresser un lien entre la situation actuelle en Irak et l’histoire récente du Liban ? "Le discours confessionnel d’avant-guerre au Liban est repris aujourd’hui en Irak, répond M. Maksoud. La fragmentation du discours national a préparé les conditions objectives pour le morcellement de l’Irak et du Liban. Le danger d’une explosion confessionnelle et d’une fragmentation de l’Irak existe aujourd’hui. Mais si les Nations unies prennent en charge le dossier, les risques d’une telle explosion seront contrôlés. Explosion qui pourrait en outre atteindre d’autres pays arabes. C’est pour cette raison que les Nations unies devraient avoir en Irak un mandat clair leur accordant les pleins pouvoirs pour superviser le passage de la phase transitoire actuelle à la souveraineté nationale, prévu pour le 30 juin." Et M. Maksoud de préciser que "les Nations unies devraient être, non pas les auxiliaires des Etats-Unis et de la coalition, mais le principal organisme en charge. Par la présence d’une seule autorité morale, on évite les compromis qui sont, par définition, temporaires pour arriver à une réconciliation durable, seul moyen pour parvenir à préserver l’intégrité territoriale et identitaire du pays. Il est aujourd’hui nécessaire de hâter le processus en Irak afin d’éviter de voir se répéter le scénario d’une nation indépendante passée sous occupation".

Manque de précision de la "feuille de route"

 

Quant à la crise israélo-palestinienne, Clovis Maksoud estime que "l’Onu a été paralysée par les relations spéciales entre l’Etat hébreu et les Etats-Unis, et le manque de cohésion entre les Etats arabes". L’ancien ambassadeur de la Ligue arabe souligne également que la "feuille de route" pêche par son manque de précision : "Elle ne détermine pas clairement les paramètres et ne fournit pas de carte détaillée." Autre question d’importance, celle du retour des réfugiés palestiniens, un principe qui, bien que rejeté par Israël, "doit être sérieusement pris en considération". Réagissant aux récentes déclarations du Premier ministre israélien sur le démantèlement de 17 colonies de la bande de Gaza, M. Maksoud estime que, pour aborder la "question des droits des Palestiniens, il n’y a d’autre chemin que la transparence". Quant au terme "concessions douloureuses" employé par Ariel Sharon, M. Maksoud insiste sur le fait qu’il sous-entend le droit de créer des colonies dans les territoires occupés. Sur la "clôture de sécurité", le professeur de relations internationales rappelle qu’il s’agit là d’ "une question d’ordre légal et que le mur est une violation de la quatrième convention de Genève. M. Sharon le présente comme un enjeu politique, mais ce “mur” est une autre forme d’annexion illégale", conclut-il. M. Maksoud sera la semaine prochaine à Beyrouth où il envisage de s’installer pour se consacrer à la rédaction de ses Mémoires.

 

 

Multiples interrogations concernant l’avenir du Hezbollah sur la scène interne

 

par PHILIPPE ABI AKL, publié dans l'Orient-le Jour le 29 janvier 2004 

 

Les négociations entre l’Etat hébreu et le Hezbollah, par l’intermédiaire de l’Allemagne, ont débouché sur un accord réalisé en deux phases : sitôt achevée la première qui se déroule aujourd’hui, la seconde étape doit porter dans les semaines qui viennent sur la libération du doyen des prisonniers libanais en Israël, Samir Kantar, et de plusieurs symboles palestiniens détenus dans les geôles de l’Etat hébreu. En contrepartie, le Hezbollah s’est engagé à livrer des informations sur l’aviateur israélien Ron Arad et à remettre celui-ci à Tel-Aviv. La libération des détenus libanais en Israël marque une nouvelle étape dans le conflit israélo-arabe, qui pourrait consacrer les opportunités de règlement et relancer les négociations sur tous les volets pour accélérer la réalisation d’une paix régionale. L’Iran et la Syrie ont joué un rôle fondamental dans le processus d’échange des prisonniers, dans la mesure où ils ont progressivement aboli tous les obstacles qui empêchaient l’aboutissement des négociations. Les deux pays auraient incité les dirigeants du Hezbollah à se montrer coopératifs et à assouplir leur position. Dès lors, selon certains responsables, l’opération ne serait que la traduction de la politique d’ouverture de Washington en direction de Damas et de Téhéran, deux acteurs jugés indispensables par les chancelleries étrangères à l’aboutissement de tout processus de paix dans la région. 

 

Par ailleurs, certains hommes politiques se posent des questions quant au rôle du Hezbollah sur la scène interne au lendemain de cette grande victoire, notamment à l’heure où les échéances constitutionnelles majeures pointent à l’horizon : les municipales, la présidentielle et les législatives. Le parti politique cherchera-t-il à exploiter son atout capital à des fins électorales ? Selon des sources politiques bien informées, le Hezbollah ne changera pas sa ligne de conduite politique et réagira comme au lendemain de la libération du Liban-Sud. Or certaines parties ne cachent pas leur crainte de le voir utiliser la participation officielle à la cérémonie d’accueil des prisonniers, aujourd’hui, pour renforcer sa présence sur l’échiquier politique et s’imposer une fois pour toutes comme un acteur essentiel sur la scène interne, notamment à partir de l’automne prochain, à l’occasion de la présidentielle. D’autant plus que le parti a su s’assurer une légitimité qui dépasse le cadre libanais, et qui englobe la totalité du monde arabe, à travers ses opérations de résistance au Liban-Sud et la libération du territoire libanais. Mieux encore : l’échange de détenus a éliminé la thèse selon laquelle le parti est une organisation terroriste. En effet, comment Israël pouvait-il négocier avec une organisation terroriste par le biais d’un médiateur ? Tout cela viendrait consacrer le rôle du Hezbollah et accroître sa détermination à libérer les hameaux de Chebaa de l’occupation israélienne, lui assurant ainsi une place pour la prochaine étape. De plus, le parti pourra utiliser son nouveau capital à l’occasion des municipales au Liban-Sud, dans la mesure où le président de la Chambre Nabih Berry sera conduit à conclure une alliance avec lui dans les plus brefs délais pour éviter une victoire fracassante aux dépens du mouvement Amal.

 

Cependant, précisent certains hommes politiques, il est encore trop tôt pour parler de l’étape à venir, de la position qu’occupera le Hezbollah et des conséquences auxquelles pourrait aboutir la libération des prisonniers. Dans ce sens, poursuivent-ils, ce sont les événements futurs qui détermineront le rôle du parti sur le plan local et au niveau du processus de paix. Ainsi fait-on état de l’existence d’un scénario, actuellement à l’étude dans les milieux internationaux, selon lequel Israël serait acculé à se retirer des hameaux de Chebaa en échange de la fin des opérations de la Résistance au Liban-Sud, d’une démilitarisation du Hezbollah et d’un déploiement de l’armée libanaise à la frontière. Il reste que, dans les milieux de l’opposition, on se demande pourquoi l’Allemagne ou tout autre pays européen n’ont pas proposé de mener des négociations entre le Liban et la Syrie dans le but de libérer les détenus libanais en Syrie. D’autant plus que les familles de détenus, appuyées par certaines associations des droits de l’homme libanaises et internationales, ont déjà pris l’initiative de rencontrer les responsables syriens à Damas pour soulever cette question, mais sans succès. Certains opposants s’interrogent par ailleurs sur le sort réservé au comité de suivi du dossier des détenus libanais en Syrie, formé il y a deux ans. Toutefois, la libération des détenus libanais en Israël incite certains proches de Libanais prisonniers en Syrie à demander aux responsables syriens, et plus précisément au président Bachar el-Assad, de prendre une mesure audacieuse en libérant la totalité des Libanais incarcérés en Syrie. Pour leur part, certains observateurs s’attendent à ce que l’Administration Bush exploite le succès de l’échange de prisonniers entre le Hezbollah et Israël comme une carte pour faire pression sur la Syrie et la porter à relâcher les prisonniers libanais et à ouvrir ses prisons aux inspections des représentants des organisations internationales humanitaires.

 

 
Al-Manar TV, une chaîne de guerre

Les messages antisémites de la télévision du Hezbollah gagnent de l'audience
 

par CHRISTOPHE AYAD, publié dans Libération le 2 février 2004

 

Même la télévision syrienne, qui l'a pourtant produit, n'a osé le diffuser : lors du dernier ramadan, Al-Manar, la chaîne du Hezbollah, avait gratifié ses téléspectateurs de l'Exil, un feuilleton en 30 épisodes "expliquant" les raisons de la mainmise des juifs sur le monde. Dès le premier épisode, un Rothschild y dit à ses enfants sur son lit de mort : "Dieu a honoré les juifs en leur demandant de remplir une mission : dominer le monde par l'argent, la connaissance, la politique, le crime, le sexe, et par tous les moyens..."

 

Détournements

 

Surfant sur les succès du Hezbollah, la milice chiite libanaise pro-iranienne, face à Israël, Al-Manar gagne de l'audience dans le monde arabe. Dans certains coins des territoires palestiniens, les plus durs ou les plus meurtris comme le camp de réfugiés de Jénine, on délaisse de plus en plus Al-Jezira pour Al-Manar. La première sert à s'informer, la seconde à se faire du bien. Du matin au soir, les enfants se nourrissent de clips montés à partir d'images d'actualité, parfois repiquées sur les chaînes israéliennes (!), d'archives de la Seconde Guerre mondiale mêlant camps de concentration, bombardements des villes allemandes... Régulièrement, des messages en hébreu s'intercalent : "Juifs, rentrez chez vous en Europe et aux Etats-Unis ! La Palestine sera votre tombeau." C'est Al-Manar qui a introduit la martyrologie chiite chez les Palestiniens. La chaîne contribue plus que toute autre à l'islamisation de la question palestinienne. Elle est aussi devenue une source d'information de première main depuis que les groupes terroristes palestiniens lui envoient leurs communiqués de revendication dans les minutes suivant leurs attentats-suicides. La chaîne se targue de faire de "l'info", mais une information "engagée". Machine de guerre plus qu'instrument de connaissance, pour laquelle elle n'a pas besoin d'accorder des moyens -­ la plupart des correspondances se font par téléphone ­- ni de reportages, malgré 300 salariés et un équipement tout ce qu'il y a de plus correct. La chaîne occupe tout un bâtiment au coeur de la banlieue sud de Beyrouth. Elle n'a pas de problème d'argent et refuse même toute publicité américaine.

 

"Agression"

 

En cas de gros événement, une équipe se déplace. Al-Manar a couvert la guerre d'Irak au prix de moult contorsions. Avant et pendant la guerre, la chaîne, soumise à la pression des autorités irakiennes, dénonçait l' "agression impérialiste américaine". Après, elle multipliait les interviews de dignitaires chiites irakiens qui se félicitaient de la chute du tyran. Mais fin juin, alors que les chiites d'Irak découvrent l'ampleur de la répression sous Saddam, Al-Manar a déjà la tête ailleurs, galvanisée par les premières attaques antiaméricaines. Les chiites d'Irak en gardent une rancoeur tenace envers Al-Manar et le Hezbollah censés être leurs "cousins" les plus proches. Ils n'ont pas compris qu'Al-Manar, qui ambitionne d'être la chaîne de la résistance (à Israël, aux Etats-Unis, etc.), fait tout pour gommer son image communautaire chiite. Les présentatrices sont voilées mais des éditorialistes chrétiens sont régulièrement invités, tout comme des journalistes du quotidien de gauche Al-Safir.

 

Mue

 

Al-Manar est allé jusqu'à instaurer un court journal d'actualité en français à l'occasion du dernier sommet de la Francophonie en octobre 2002. Hezbollah-Francophonie, une histoire d'amour inattendue ! Hassan Nasrallah, le jeune secrétaire général du "Parti de Dieu", avait assisté, ravi, assis au premier rang avec les officiels libanais, au discours de Jacques Chirac pour un "monde multipolaire". En coulisse, un diplomate français s'extasiait sur la mue du Hezbollah et ce nouveau "réservoir" pour la francophonie : "Quand on voit qu'il y a quinze ans ils enlevaient nos ressortissants ! Ils ont mûri, ce sont des interlocuteurs." 

 
 
Incontrôlables ondes de la haine
 

Face au flou juridique télévisuel, les pouvoirs du CSA seront renforcés

 

par RAPHAEL GARRIGOS et ISABELLE ROBERTS, publié dans Libération le 2 février 2004

 

Le Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA) pourra bientôt saisir le juge des référés administratifs pour faire cesser "la diffusion d'une chaîne non conventionnée dont les programmes porteraient atteinte aux grands principes au nom desquels la liberté de communication peut être limitée". C'est ce qu'a annoncé samedi le Premier ministre, Jean-Pierre Raffarin. En attendant, Al-Manar TV ainsi que quelques dizaines d'autres chaînes bénéficient d'un flou juridique. Questions.

 

- Comment Al-Manar TV est-elle diffusée en France ?
 
On ne tombe pas sur Al-Manar TV en dérapant sur sa télécommande. La chaîne du Hezbollah chiite libanais n'est pas disponible sur TPS ni sur CanalSatellite, les bouquets satellites de TF1 et Canal +. Pour assister à la "guerre psychologique contre l'ennemi sioniste" menée par Al-Manar TV, selon les termes de son site web, il faut disposer d'un décodeur satellite et orienter sa parabole sur 13° est, vers le satellite HotBird 4. La manipulation n'est pas très compliquée. On reçoit alors Al-Manar TV, gratuitement qui plus est. Grâce à ce même satellite, on peut également regarder AFN, American Forces Network, ou XXLTV, la chaîne porno du groupe AB (mais il faut payer un abonnement).
 
- Qui regarde Al-Manar TV ?
 
Difficile à dire. Seule l'audience des chaînes éditées en France est mesurée. L'ensemble des satellites HotBird (ils sont quatre), dont HotBird 4, qui diffuse Al-Manar TV, dessert près de 100 millions de foyers en Europe, en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. En France, 2,6 millions de foyers ont une parabole orientée vers HotBird et ont donc la possibilité technique de capter Al-Manar TV.
 
- Pourquoi le CSA n'a-t-il pas sanctionné Al-Manar TV ?
 
Le dérapage de Dieudonné en décembre sur France 3 a été immédiatement suivi d'une lettre de remontrances du CSA à Marc Tessier, président de France Télévisions. Le CSA dispose en effet de tout un arsenal de sanctions, allant de l'avertissement à l'écran noir, à l'encontre des télévisions et radios françaises. Mais pas seulement : le CSA a rappelé plusieurs fois à l'ordre la chaîne qatarie Al-Jezira qui diffuse par satellite. C'est qu'Al-Jezira, chaîne étrangère, a signé une convention de diffusion en France avec le CSA. En août dernier, le CSA a reproché à ESC, une chaîne publique égyptienne, disponible sur TPS, la diffusion de Cavalier sans monture, feuilleton inspiré du classique de l'antisémitisme, les Protocoles des sages de Sion. Le CSA était compétent car ESC a également signé une convention avec la France. Le cas d'Al-Manar TV est plus complexe : cette chaîne n'a aucune convention, ni en France ni dans aucun pays de l'Union européenne. Elle n'est donc pas sanctionnable par le CSA. Elle a simplement signé un contrat avec Eutelsat, la société qui envoie des satellites dans l'espace et assure ainsi la diffusion des chaînes. Eutelsat se considère comme un simple transporteur, sans responsabilité éditoriale. Le CSA n'est cependant pas resté les bras croisés. Alerté par le Crif sur la diffusion d'un feuilleton antisémite sur Al-Manar TV, il a, dès le 19 décembre, écrit à Giuliano Berretta, président d'Eutelsat, qui sera reçu demain par le CSA.
 
- Al-Manar TV est-elle seule à échapper au contrôle du CSA ?
 
Plusieurs dizaines d'autres chaînes, que le CSA est en train de recenser, échappent elles aussi à tout contrôle, comme une télé des Tigres tamouls, du FIS algérien ou une autre dirigée par un fils du colonel Kadhafi. Autre exemple : la chaîne kurde du PKK. Au départ, elle avait été conventionnée par la Grande-Bretagne, qui l'a interdite après qu'elle eut incité à aller s'immoler devant les ambassades de Turquie. Elle a ensuite essayé de se faire conventionner par le CSA français, qui a refusé. Aujourd'hui, elle est retransmise par un des satellites d'Eutelsat.
 
- Pourra-t-on empêcher la diffusion d'Al-Manar TV en France ?
 
Doté par la loi de nouvelles prérogatives, le CSA pourra saisir le tribunal administratif, qui lui-même pourra obliger Eutelsat (société de droit français) à cesser de diffuser cette chaîne. Reste que le CSA n'empêchera jamais complètement la diffusion d'Al-Manar TV. Il sera toujours possible d'aller sur le site web de la chaîne, où tous ses programmes sont disponibles. Sans parabole et sans CSA...
 
 
Les bénéfices du Hezbollah
 
Les islamistes chiites ont réussi, grâce aux bombardements israéliens, à acquérir une légitimité aux yeux des Libanais
 
par JACQUES GIRARDON et SCARLETT HADDAD, publié dans l'Express du 25 avril 1996
 
De jeunes barbus collectant des fonds au cœur du pays chrétien ; des leaders maronites et des députés du Hezbollah côte à côte à la même tribune ; des réfugiés chiites venant des zones bombardées du Sud et de la plaine de la Békaa, accueillis et logés dans des écoles chrétiennes... Inimaginables il y a encore quelques jours, ces images révèlent l'ampleur du choc causé par le retour de la guerre au Liban. "Les “Raisins de la colère” sont devenus ici raisins de l'union", expliquent les étudiants. De toutes tendances, de toutes confessions, ils sont venus participer, par centaines, à un sit-in sur la place du Musée (point de passage entre les deux secteurs durant la guerre). Le patriarche maronite lui-même, le cardinal Nasrallah Sfeir, pourtant proche de l'opposition chrétienne radicale, reconnaît que les miliciens du Hezbollah sont des résistants qui luttent contre l'occupation du Liban par l'armée israélienne. Vu jusqu'à présent comme l'expression d'une ingérence étrangère - un instrument de l'Iran pour s'imposer dans les négociations de paix - le Parti de Dieu (Hizb Allah) est en train de gagner une légitimité auprès des Libanais.
 
"Confronté à une situation économique difficile, l'Iran est moins prodigue que dans les années 80, confirme Elisabeth Picard, directrice de recherche au CNRS, associée au Ceri. Le Hezbollah dispose aujourd'hui de ses propres réseaux de financement." Impôts religieux, propriétés foncières, chaîne de magasins, hôpitaux, contrôle d'une partie du trafic de drogue : le groupuscule extrémiste, né en 1982 lors de l'invasion du Liban par Israël, est devenu un parti prospère et puissant. En consacrant une part importante de ses ressources aux œuvres sociales, il s'enracine de plus en plus solidement dans la communauté chiite, traditionnellement la plus défavorisée. Parallèlement, son évolution idéologique (dont témoigne sa participation aux élections, en 1992) rassure un peu ses adversaires. L'influence iranienne sur les communautés chiites du Proche- Orient est ancienne. Moussa Sadr, fondateur du parti Amal, est né à Qom, en Iran. En 1960, il se rend au Liban pour y fédérer les chiites. Le Hezbollah est né d'une scission au sein d'Amal, provoquée par de jeunes intellectuels radicaux menés par Abbas Moussaoui. Ceux-ci avaient, dans les années 70, fait leurs études notamment à Nadjaf, ville sainte située en Irak où ils côtoyèrent des exilés iraniens, tel l'ayatollah Khomeini.
 
Le contrôle syrien
 
Encadré à l'origine par des pasdaran, ces Gardiens de la révolution envoyés par l'Iran et dont il reste encore une centaine dans la plaine de la Békaa, le Hezbollah se fait connaître au milieu des années 80 en multipliant les prises en otage d'Occidentaux. Mais le parrainage iranien ne saurait suffire dans ce Liban où Hafez el-Assad fait la loi. Très vite, le Hezbollah a été contraint de composer avec Damas, qui a les moyens de le couper de ses approvisionnements (en particulier, en armes). La Syrie contrôle donc partiellement le Parti de Dieu, tout en veillant à ne pas se brouiller avec Téhéran - utile contrepoids aux Américains et aux Irakiens. L'Iran, isolé, se méfie aujourd'hui d'une pax americana qui consacrerait l'hégémonie de Washington sur toute la région. Il tente donc de freiner son allié syrien. Pourtant, le Hezbollah se prépare à la paix, comme le prouve son discours depuis peu plus modéré. Reste que, même s'ils déposent leurs armes, les activistes du Parti de Dieu, forts de leur nouvelle popularité auprès des Libanais, n'ont pas fini d'inquiéter Israël.
 
 
Kamikaze, l'arme du désespoir ?
 
par NAGHAM AWADA, publié dans Noun en décembre 2003

 

Pour l'immense majorité des gens, une personne se faisant exploser pour en tuer d'autres, n'inspire qu'horreur et indignation. On serait facilement tenté de qualifier les kamikazes de fous, et on a le plus grand mal à comprendre ce qui peut motiver leur geste et leur fascination pour la mort. Foi religieuse, endoctrinement, désir de vengeance ou désespoir profond ? Les mécanismes sont complexes.

 

L'apparition d'une arme nouvelle

 

Les premières opérations-suicide au Moyen-Orient ont été lancées au Liban, au début des années 80. Le 11 novembre 1982, une énorme explosion démolissait le bâtiment abritant les forces israéliennes d'occupation basées à Tyr, tuant 90 soldats et personnel militaire israéliens. L'attentat fut revendiqué par le Jihad islamique, mais ce n'est qu'en mai 1985 que le Hezbollah déclara qu'il s'agissait d'une opération-suicide et révéla le nom de l'auteur de l'opération : Ahmad Qassir, un "kamikaze-martyr" de 15 ans. Ce premier attentat-suicide marquait l'apparition d'une arme nouvelle, destinée à lancer une véritable guerre psychologique. Le 18 avril 1983, l'attentat contre l'ambassade des Etats-Unis à Beyrouth fit 63 tués, dont 17 américains. Selon Robert Baer, chargé de l'enquête par la CIA, l'opération aurait pu se faire sans kamikaze, mais "l'impact psychologique d'une attaque-suicide est aussi fort que l'attaque elle-même". Le Jihad islamique revendiqua l'attaque de l'ambassade américaine, tout comme celles qui visèrent les bâtiments des Marines américains et des parachutistes français à Beyrouth, le 23 octobre 1983, provoquant la mort de 241 militaires américains et de 58 français.

 

Légitimer les opérations-suicide

 

Dès lors et jusqu'aux années 90, des opérations-suicide de moindre envergure, menées surtout par le Hezbollah, mais aussi par le mouvement Amal, contre les troupes israéliennes, devinrent une arme de choix pour venir à bout de l'occupation israélienne au Liban-Sud. Ces opérations se révélèrent souvent d'une redoutable efficacité. "La force et la supériorité du combattant ne proviennent pas tant du type d'armes qu'il porte, que de sa volonté à aller vers la mort", déclarait Sayyed Hassan Nasrallah, le secrétaire général du Hezbollah, en mars 1999. Cette volonté de mourir en martyr pour la cause de Dieu, désignée par le terme "irada istishhadiyya", accompagne ce que le Hezbollah considère comme un "wajib chari'i", une obligation religieuse légale de résister à l'occupation. La "irada istishhadiyya" s'inspire d'un épisode majeur de l'islam chiite, le martyr de l'Imam Hussein, en l'an 680 à Karbala, où il succomba en se battant contre l'oppression des Omeyyades. Toutes les actions menant au martyre se réfèrent à cet épisode, et l'Imam Hussein est considéré comme le symbole de la lutte contre les tyrans. Le suicide étant strictement interdit et condamné par le Coran, la mort volontaire de l'Imam Hussein a été utilisée par le Hezbollah pour légitimer ses opérations-suicide.

 

Le choix de la mort dans le cadre d'une lutte s'identifiant au Jihad, la guerre sainte, s'appuie surtout sur la croyance que celui qui mourra pour la cause de Dieu, sera récompensé dans l'au-delà, et que ses péchés seront absous grâce à son martyre. "Ces opérations-martyre sont le chemin le plus court vers Dieu", affirmait Nasrallah dans l'un de ses discours. Puisque l'homme est condamné à mourir de toute façon, il est bien plus moral qu'il donne à sa mort un but servant la cause de Dieu et lui assurant une place au Paradis. Il doit donc chercher à accélérer sa mort en s'engageant dans le Jihad contre l'oppresseur, représenté alors par l'Etat d'Israël. Le Hezbollah reconnaissait toutefois que l'attachement et l' "asservissement" des gens vis-à-vis de ce monde leur fait craindre la mort, qui n'est qu'un "petit pont" vers l'autre monde, considéré comme "la vie vraie et éternelle". En mourant, le martyr entame une nouvelle vie, beaucoup plus belle, au paradis. Cette croyance explique sans doute la joie exprimée par Nasrallah ainsi que plusieurs autres parents, à la mort de leur enfant. Lorsque son fils fut tué lors d'une opération contre l'armée israélienne au Liban-Sud, Nasrallah insista pour qu'on lui présente des félicitations et non des condoléances, et déclara que le martyre de son fils lui avait apporté "la plus grande joie qu'un père puisse connaître".

 

Témoignages de parents

 

Abou Ammar Hammoud a perdu deux fils, engagés dans la lutte armée du Hezbollah contre l'occupation israélienne. Assis dans son salon où sont accrochées de grandes photos de ses fils, il exprime sa satisfaction : "Imaginez que votre fils soit mort en martyr dans la voie de Dieu, contre l'ennemi de Dieu. Il vous garantit le Paradis. Aller au Paradis, n'est-ce pas ce à quoi vous aspirez ? Grâce à Dieu, ma femme et moi avons deux martyrs. Ammar avait 20 ans, il ne s'est jamais marié. Maintenant, il est marié au Paradis, où il y a des femmes plus belles que toutes les femmes du monde. Son martyre a garanti sa vie et celle de ses parents." La femme d'Abou Ammar, assise, les yeux baissés, l'air triste, demeure silencieuse. Le Dr Eyad el Sarraj, directeur du Centre de santé mentale de Gaza, explique en parlant d'Oum Nidal, une femme palestinienne qui a poussé son fils au martyre: "Quand quelqu'un meurt, il y a un sentiment de perte. Il ne fait aucun doute que ces mères qui offrent leur fils, pleurent leurs enfants, mais ensuite un processus psychologique intervient : le déni de la mort. Elles vivent un certain temps en cultivant la croyance que quiconque meurt en martyr n'est pas vraiment mort, ce qui les aide à nier la réalité de la disparition."

 

Mais plusieurs mois plus tard, ces mères manifestent une réaction de "douleur différée". Khadije Hirz, militante du Hezbollah, déclare avec un doux sourire: "Je pense que Dieu n'est pas satisfait de moi, parce qu'aucun de mes enfants n'est mort en martyr. Je pense que je n'ai pas encore acquis assez de mérite, pour être honorée en devenant une mère de martyr. Je sais que c'est difficile pour beaucoup de gens de comprendre cela." Zeinab, également dans le Hezbollah, nuance : "Ne croyez pas que nous soyons contents d'avoir autant de martyrs. Quand un homme meurt, il laisse des orphelins et une veuve. Mais cette souffrance est moins importante que de vivre dans l'indignité et d'être soumis aux Israéliens." Selon Marwan Gharzeddine, professeur de psychologie à l'Université américaine de Beyrouth, le Liban-Sud occupé était un terrain fertile aux opérations-suicide qui se nourrissaient de la frustration d'une population subissant déplacements et humiliations, morts, et parfois tortures.

 

Profil et critères

 

Quel était le profil de ces candidats à la mort, et comment étaient-ils recrutés ? Ces hommes n'étaient pas seulement volontaires pour l'auto-sacrifice, ils étaient à la fois sacrifiés par d'autres, sélectionnés, préparés et guidés vers leur martyre. Dans un premier temps, ils répondaient à certains critères prédéfinis. Ils devaient être suffisamment âgés pour pouvoir être considérés comme responsables de leurs actes, mais suffisamment jeunes pour ne pas être déjà mariés et parents. Ils devaient aussi avoir une intention religieuse et ne devaient manifester aucun signe de désordre émotionnel ou mental. Ahmad Qassir, surnommé "Amir al Shouhada'" ("le prince des martyrs") par le Hezbollah, âgé de 15 ans lors de son opération à Tyr, en 1982, et Bilal Fahs, premier kamikaze du mouvement Amal, âgé de 17 ans lors de son attaque-suicide contre une patrouille israélienne, en juin 1984, n'avaient l'un et l'autre aucun lien social ou familial important, et étaient de ce fait des candidats acceptables pour ces opérations. A mesure que les attaques-suicide étaient de mieux en mieux perçues par la population, des kamikazes commençaient à être recrutés aussi parmi les hommes mariés. Une association des martyrs fut créée par le Hezbollah pour prendre soin de leurs familles et subvenir entièrement à leurs besoins financiers.

 

Les candidats au martyre ne doivent jamais rien révéler à leur famille de l'opération qu'ils préparent. La famille est toujours informée par l'organisation aussitôt la mission accomplie, et se voit remettre une cassette enregistrée où le kamikaze fait ses adieux. La femme de Salah Ghandour avoue qu'elle aime regarder, non sans émotion, la cassette où l'on voit son mari embrasser le Coran, prier, avant les images de l'explosion de son véhicule contre une position israélienne. Le témoignage de cette femme révèle toutefois que la famille du futur kamikaze n'ignore pas toujours ses intentions et qu'elle est parfois préparée à sa mort. "Durant ses derniers jours, il passait plus de temps à la maison avec nous. Il me disait : "Allez, faites-moi vos adieux, je suis près de quitter ce monde." Quand je l'ai épousé, je m'attendais à ce qu'il meure en martyr d'un moment à l'autre. Quand nous avons eu trois enfants, j'ai commencé à penser qu'il avait tardé à prendre sa décision. Bien sûr qu'il me manque aujourd'hui. Mais si chacune n'avait pas offert son mari, son frère, pour le sacrifice, notre patrie n'aurait jamais été libérée." L'importance du leader : "Parce que Khomeiny est l'Imam de ces martyrs, leur guide, leur chef, leur inspiration, leur bien-aimé, ils ont été réveillés par son écho et la chaleur de sa voix qui les rassure. La force de sa volonté les arme de la même force, et avec ses fatwas ils acceptent la mort, que la mort les trouve ou qu'ils trouvent la mort, parce que l'Imam de la Vérité leur a dit que ce combat est juste."

 

Ce passage d'un discours du cheikh Hassan Nasrallah peut aider à comprendre les mécanismes psychologiques qui sous-tendent la volonté des candidats à la mort. Tout se passe comme si la libido, l'affectivité étaient entièrement dévolues au donneur d'ordres. Durant la guerre Iran-Irak, Hussein Ali était un Bassidji, un jeune mobilisé engagé pour défendre la révolution: "Au début de la guerre, les jeunes de moins de 18 ans devaient demander l'autorisation à leurs parents pour combattre, mais ça ne marchait pas, alors Khomeiny a décrété : "Je suis le père de tous les Bassidji, et je vous ai donné la permission de vous battre." Les Bassidji, qui étaient surtout des enfants et des jeunes gens, formaient les vagues humaines de chair à canon qui nettoyaient les champs de mines avec leur corps. Hussein se souvient : "En 1986, ils demandèrent 1.000 volontaires pour nettoyer un champ de mines. 3.000 volontaires se présentèrent. J'en faisais partie. Ça a failli tourner en bagarre, et finalement ils ont dû arbitrer pour décider qui allait pouvoir y aller." Un cheikh iranien exilé explique : "Khomeiny leur promit de trouver au paradis ce qu'il ne pouvait leur offrir sur terre." Les Bassidji étaient la réponse iranienne à la supériorité militaire irakienne. Dans la lutte du Hezbollah contre l'occupation israélienne, dans celle des Tigres Noirs, les rebelles Tamils du Sri Lanka contre les forces régulières, ou dans celle des organisations palestiniennes comme le Hamas, le Jihad islamique ou les Brigades des Martyrs d'Al Aqsa contre les Israéliens, les opérations-kamikaze ont été utilisées comme une puissante arme du pauvre. "S'il nous avait été possible de combattre l'ennemi avec des armes conventionnelles, il n'aurait pas été admissible d'adopter des opérations-suicide", justifie le cheikh Malek Wehbé, chef de la section politique du Hezbollah.

 

Un Moi qui se réalise dans la mort

 

"Je suis le martyr vivant Salah Abed el Rahim. Nous n'avions pas d'autre choix que de transformer les juifs en prisonniers de la peur et de l'horreur", déclare un kamikaze palestinien dans la cassette enregistrée avant son opération. Si les opérations-suicide du Hezbollah ne visaient que des cibles militaires, l'ère sanglante d'une nouvelle forme d'attentats-suicide prenant pour cible des civils s'est ouverte en Israël-Palestine à partir du milieu des années 90, s'intensifiant ces dernières années à mesure que la répression israélienne dans les territoires occupés devenait de plus en plus insoutenable pour la population palestinienne. En effet, c'est surtout dans le quotidien d'oppression et d'humiliation des Palestiniens qu'il faut rechercher les origines de cette surenchère de kamikazes, plutôt que dans les motivations nationalistes et religieuses, qui existent aussi. Mohammad Daraghmeh était un bon vivant qui aimait s'amuser. Il a fallu peu de temps aux Brigades des Martyrs d'Al Aqsa pour faire de lui un kamikaze, qui se fit exploser en mars 2002 à un arrêt de bus, tuant 9 israéliens. Sa famille, ses amis, ne s'y attendaient pas et en sont encore atterrés. Son frère Amer explique : "Nous avons vécu une telle pression. Tu peux aller où tu veux, et soudain, on te met en cage, comme un oiseau. Qu'arrivera t-il à cet oiseau à qui tu as volé sa liberté ? Il mourra. C'est ce qui est arrivé à Mohammad. Mohammad était un oiseau. Ils l'ont pris et mis en cage. Alors il est mort."

 

Une jeune femme palestinienne, interrogée par le réalisateur Hani Abou Assad dans son film "Ford transit", interprète ainsi le comportement des kamikazes : "Les Palestiniens, qui sont sans espoir de vivre à égalité avec les Israéliens dans cette vie, peuvent trouver cette égalité dans la mort, en les tuant en même temps qu'ils se tuent." Dans son livre "Les nouveaux martyrs d'Allah", Farhad Khosrokhavar explique que "dans la martyropathie, il y a d'une part une véritable fascination pour la mort (elle constitue paradoxalement la seule espérance qui reste au sujet), et de l'autre, l'aspiration individualisée à mourir comme unique mode d'expression d'un Moi qui entend désormais se réaliser pleinement dans la mort, faute de pouvoir le faire dans la vie." Le sentiment d'impuissance favorise les attaques-suicide, explique un psychologue palestinien : "Je pense que c'est la combinaison d'un passé douloureux et d'un avenir sans espoir qui crée l'explosion. La vie après la mort n'attire que lorsque le présent est trop dur à vivre." Selon la sociologue Pénélope Larzillière, on ne peut plus brosser "de profil sociologique spécifique du kamikaze palestinien. Les catégories concernées sont trop larges. Il y a surtout des jeunes mais pas uniquement, puisqu'on trouve aussi des pères de famille, des adultes de 40 ans. Ces kamikazes ne sont pas non plus issus des milieux sociaux les plus défavorisés; plusieurs d'entre eux avaient fait des études. Une seule constante demeure : ils sont majoritairement issus de camps de réfugiés." Le Dr Eyad el Sarraj note aussi : "Dans chacun de ces cas, nous découvrons que la personne a vécu un événement traumatique profond pendant son enfance. Pendant la 1re Intifada, ces personnes étaient des enfants, et ont été témoins de toutes sortes d'humiliations concernant des membres de leur famille. Aujourd'hui, ce sont eux les kamikazes."

 

Des femmes martyrs pour la cause

 

Le 27 janvier 2002, un attentat-suicide exécuté par Wafa Idriss, une Palestinienne de 26 ans, marqua un nouveau tournant. Jusque-là, les femmes avaient été tenues à l'écart du Jihad, auquel la religion musulmane leur interdit de participer. C'est pourquoi les femmes kamikazes palestiniennes sont surtout recrutées par les Brigades des Martyrs d'Al Aqsa, organisation non religieuse. Chagrin et larmes." Ses frères essaient souvent de me réconforter en me disant qu'elle a été héroïque et que je devrais être fière d'elle, mais un feu me consume. Ils disent qu'elle est au Paradis, mais seul Dieu le sait, personne d'autre", se lamente Mabrouk Idriss, sa mère. La journaliste américaine Barbara Victor a publié dans un livre intitulé "Shahidas - Les femmes kamikazes de Palestine", une enquête approfondie réalisée notamment auprès des familles de ces martyrs. Selon elle, le désespoir personnel de ces femmes, lié à celui, collectif, de leur peuple, serait utilisé par les organisations activistes pour les convaincre de mourir pour la cause.

 

"Je découvris au cours de mon enquête que toutes, y compris la cinquantaine de femmes qui avaient tenté sans succès de commettre un attentat-suicide, avaient traversé des tragédies personnelles si graves que leurs conditions de vie étaient devenues intenables au sein de leur propre culture et de leur propre société. J'appris également que ces femmes avaient toutes été recrutées et formées par des hommes, qu'il s'agisse d'un parent en qui elles avaient confiance, d'un enseignant respecté ou d'un chef religieux estimé. Plus troublant encore était le fait que ces hommes (...) réussirent à les convaincre qu'en raison des erreurs qu'elles - ou un des membres de leur famille - avaient commises, le seul moyen de se racheter et de laver le nom des siens était de mourir en shahida pour la cause palestinienne." Quelles sont ces erreurs ? L'une a été répudiée, une autre avait refusé un mariage, une troisième est tombée enceinte hors mariage... Selon l'enquête de Barbara Victor, Wafa Idriss ne fut pas choisie par erreur. Issue d'un milieu défavorisée, elle était sans père et à la charge de son frère. Stérile, elle avait été répudiée par son mari quelques années auparavant, et ne pourrait se remarier : "Ceux qui l'ont choisie, si elle a été choisie, savaient pertinemment qu'elle n'avait aucun avenir." Pionnière des femmes kamikazes palestiniennes, Wafa Idriss fut immédiatement glorifiée par la population, les dirigeants et la presse.

 

Un engagement collectif

 

Les kamikazes ne sont ni des suicidaires ni des fous. D'après l'universitaire américain Scott Atran, les rares études réalisées à ce sujet montrent que les kamikazes n'affichent pas de comportement psychopathologique déterminé. Un psychiatre israélien interrogé dans le documentaire "Human weapon" ("L'arme humaine"), précise : "Au début, je pensais que c'était des gens qui voulaient de toute façon se suicider, qui se laissaient recruter volontairement par une organisation. Mais cela ne peut pas être expliqué seulement par la psychologie individuelle." Les recherches de ce psychiatre l'ont amené à reconnaître le pouvoir de l'engagement collectif: "Le pouvoir du contrat que la personne passe avec son groupe est plus fort que la volonté de vivre." Un psychologue palestinien confirme: "Avant l'opération-suicide, il y a des cérémonies et des rituels qui poussent le kamikaze à un engagement envers lui-même et envers le groupe. L'un de ces rituels est la vidéo d'adieu. Cet enregistrement est comme un contrat signé, qu'il est difficile de briser." L'attentat-suicide ne serait donc pas un phénomène personnel mais organisationnel. L'indice n'est pas dans la personnalité de la personne qui se porte volontaire, mais dans la préparation psychologique des candidats au suicide. Toutefois, la dimension psychologique ne peut être exclue. Le Dr Eyad el Sarraj explique que lorsqu'on atteint un certain stade de radicalisation et un stade paranoïaque, le monde est alors divisé en deux : l'ennemi et nous. Il n'y a plus ni enfants ni femme; l'ennemi, c'est tous les autres, il n'est plus qu'Un.

 

Sources : Amal Saad-Ghorayeb, "Hizbullah, politics and religion", éd. Pluto Press ; Farhad Khosrokhavar, "Les nouveaux martyrs d'Allah", éd. Flammarion ; Barbara Victor, "Shahidas - Les femmes kamikazes de Palestine", éd. Flammarion ; Martin Kramer, "Sacrifice and self-martyrdom in Shi'ite Lebanon" ; "Terrorism and political violence", vol. 3, n°3 (1991) ; "Human weapon", documentaire de Ilan Ziv ; "The living martyr, Hezbollah unveiled", documentaire de Mouna Mounayer ; "Women in Hizbullah", documentaire de Maher Abi Samra ; "Ford transit", documentaire de Hani Abou Assad ; "Genèse de l'attentat suicide", article de Scott Atran paru dans "Science" (Etats-Unis), Courrier International, n°655 ; "Destin de kamikaze", interview de Pénélope Larzillière dans SaphirNet.info

 
 
Les martyrs du Hezbollah
 
par MOUNA MOUNAYER, diffusé par Radio Canada le 25 juillet 2003
 

Au Liban, c'est un parti politique reconnu. Mais pour le gouvernement d'Israël, pour les Etats-Unis et, plus récemment, pour le Canada, c'est un mouvement terroriste redoutable. Le Hezbollah, qui signifie "le parti de Dieu" en arabe, est un mouvement qui a été créé dans les quartiers musulmans de Beyrouth, pendant la guerre civile libanaise. Au cours des ans, avec l'appui de l'Iran, le Hezbollah est devenu une organisation islamiste de combat qui a mobilisé la jeunesse chiite et formé une armée redoutable. Les attaques des miliciens du Hezbollah ont forcé le retrait des Israéliens du Sud-Liban. Une victoire de David contre Goliath, où les martyrs du Hezbollah, des commandos suicides bien endoctrinés, ont déstabilisé une des armées les plus puissantes du monde. Quel est l'avenir de ce mouvement ? Quel est l'avenir de ces guerriers de l'islam qui disent eux-mêmes ouvertement qu'ils veulent maintenant reprendre aux Israéliens les lieux saints de Jérusalem ?

 

Le suicide altruiste n'est pas une expression que l'on entend tous les jours, sauf si l'on s'intéresse au conflit entre le Hezbollah et Israël au Sud-Liban. Et au Liban, on parle de martyr, plutôt que de suicide altruiste. Depuis 22 ans, le combat de David contre Goliath qui oppose les membres du Hezbollah à Israël a déjoué tous les efforts mis en œuvre par les superpuissances pour instaurer une paix durable au Moyen-Orient. Leur nom évoque des images d'hommes barbus proférant des slogans antioccidentaux et des scènes d'ambassades en flammes, de bombes humaines, de détournements d'avions et de prises d'otages. Et pourtant, au moment du retrait de l'armée israélienne du sud du Liban, on s'est demandé comment un petit groupe de combattants libanais avait réussi à tenir tête à l'armée à la technologie de pointe d'Israël. "La révolution iranienne de 1978-1979 a eu un effet tout à fait spectaculaire, non pas parce que les musulmans chiites ont vu dans l'Iran un modèle qu'ils voulaient copier entièrement, mais parce qu'elle était pour eux une source d'inspiration, un exemple à suivre. Elle avait démontré que des gens engagés, profondément convaincus, avaient réussi, en se mobilisant, à modifier considérablement leurs conditions de vie, leur régime politique, et ainsi de suite", soutient Richard Norton, professeur d'anthropologie et de relations internationales à l'Université de Boston.

 

Le professeur de psychologie Marwan Gharzeddine, de l'université américaine de Beyrouth, confirme que les conditions de vie extrêmement pénibles auxquelles les chiites ont été soumis au Sud-Liban ont contribué à favoriser les comportements suicidaires altruistes. Sous l'occupation israélienne, de nombreux membres de la communauté chiite ont été déplacés, humiliés, tués et torturés. Les jeunes qui ont grandi dans de telles conditions ont eu l'impression d'être perçus sous un jour très négatif. "La religion leur a donné le moyen de remplacer cette image douloureuse d'eux-mêmes. Elle leur a dit : "Si vous suivez la voie de la religion, vous retrouverez votre fierté, votre dignité", et dans le cas de la religion chiite, cela veut dire s'identifier aux ancêtres de la religion chiite. C'est suivre la voie du martyr, comme l'ont fait Hassan, Hussein et Ali", ajoute Marwan Gharzeddine. L'idéologie chiite du martyr est fondée sur le personnage central de Hussein, petit-fils du prophète Mohammad. Les chiites pensent que celui-ci aurait dû succéder au prophète, après la mort de son père Ali. Une querelle a éclaté entre les descendants du prophète et la dynastie des Omeyyades, que les chiites accusent d'avoir usurpé le califat. Au 7e siècle, ce conflit a dégénéré et finalement provoqué un schisme de l'islam semblable à celui qui a divisé les catholiques et les protestants. Une bataille a eu lieu à Kerbala, sur les rives de l'Euphrate, en Irak. Hussein et ses 72 partisans ont affronté une puissante armée mobilisée par les Omeyyades. Yazid, le chef des Omeyyades, voulait forcer Hussein à lui prêter serment d'allégeance et à se soumettre à son autorité en qualité de calife de l'islam. Hussein a refusé. Il a été tué sur le champ de bataille et décapité. Sa tête, montée sur un pic, a été exhibée à travers les villes et les villages, pour être finalement déposée aux pieds de Yazid.

 

"La tragédie de Kerbala symbolise la tragédie humaine. Elle a été incarnée par une personne qui a vécu au nom du peuple entier, et de l'islam, et qui a combattu la corruption de la société. Voilà pourquoi les chiites la célèbre, pour stimuler le côté humain de l'individu", rapporte l'ayatollah Al-Ouzma, Sayyed Mohammad Hussein Fadlallah, guide spirituel chiite.Le chiisme en général et le Hezbollah en particulier ont recours au martyr de Hussein pour symboliser la lutte contre tous les tyrans contemporains. Mais si le martyr de Hussein est considéré comme une mort idéale, le Coran interdit formellement le suicide et avertit ceux qui voudraient se suicider qu'ils s'exposent à de sévères punitions. Le Hezbollah défend l'utilisation de bombes humaines en affirmant que certains passages du Coran sont sujets à interprétation, et donne ainsi à ses combattants une certaine latitude pour commettre des actes qui peuvent se justifier d'un point de vue religieux. Le Hezbollah soutient que tout acte qui contraint l'ennemi est permis par l'islam, mais que celui-ci doit être sanctionné par un savant pour être conforme à la loi de l'islam. Le porte-parole des Forces provisoires des Nations unies au Liban, Timor Goksel, raconte que dans les premiers temps du mouvement, il ne s'agissait pas tant de suicides que de jeunes très mal entraînés qui attaquaient et se faisaient tuer. "Il y a eu beaucoup de morts. Ils attaquaient pour le principe, se lançaient à l'assaut et se faisaient tuer, mais ça n'avait rien d'une performance militaire." Après 1992, le Hezbollah a commencé à faire preuve d'un véritable professionnalisme. Il a commencé à se renseigner soigneusement et à planifier ses attaques en utilisant tout un assortiment d'armes diverses et en agissant comme une guérilla.

 

L'avenir de ce mouvement

 

Les enfants de martyr sont élevés pour devenir martyrs comme leur père. "Une nation qui a des fils de martyrs, est une nation qui vaincra, avec la volonté de Dieu, quelles que soient les difficultés. Israël ne pourra pas nous occuper ni nous violer tant qu'il y aura des fils de martyrs pour dire qu'ils vont débarrasser la terre de la contamination des sionistes qui l'ont profanée, occupée et violée, de sorte que le sang des martyrs continuera à être versé, avec la volonté de Dieu, pour obtenir notre délivrance", lance avec conviction Naïm Qassem, le sous-secrétaire général du Hezbollah. "Ceux qui adhèrent au Hezbollah ne seront pas tristes, le paradis leur est promis. En tant que mère, je souhaite que mon fils devienne un martyr pour le bien de la religion, pour le bien de l'islam. Nous enseignons à nos enfants à obéir à Dieu", exprime Leila Moussawi. Le Hezbollah se considère comme un mouvement islamiste dont l'idéologie dépasse largement les frontières du Liban. Il a réussi à forcer Israël à effectuer un retrait unilatéral, même s'il était désordonné et sans accord de paix. Ce qui amène à se poser la question suivante : que va faire le parti de Dieu, maintenant? "Le problème de fond, c'est l'occupation de la Palestine. Et l'occupation de Jérusalem. Jérusalem est l'adresse de la Palestine, l'adresse de la bataille et l'adresse de la nation islamiste. Voilà pourquoi, lorsque nous discutons de l'avenir, nous estimons que le problème de la région n'est pas réglé, parce que toute solution qui n'est pas fondée sur l'équité et la justice est temporaire. Je suis convaincu que la libération de la ville sainte est l'espoir et le souhait de tous les Arabes, de tous les musulmans", conclut Sayed Hassan Nasrallah, secrétaire général du Hezbollah.

 

Le Hezbollah banni du Canada

 

Le 11 décembre 2002, après des débats plutôt difficiles, le solliciteur général Wayne Easter a décidé de bannir du Canada le parti Hezbollah dans son intégralité, ce qui inclut la branche charitable du groupe. Jusqu'à cette date, seule l'aile militaire du Hezbollah était interdite au pays. Le ministre canadien des Affaires étrangères, Bill Graham, a reconnu que le Hezbollah offrait de l'aide humanitaire dans le cadre de sa branche charitable, mais il a ajouté que les propos du leader du parti, tenus la semaine précédant cette décision, indiquaient clairement qu'il n'y avait pas de distinction entre les activités du parti. Le chef du Hezbollah aurait en effet encouragé les actes terroristes, et plus particulièrement les attentats suicide à travers le monde. Plusieurs sources ont toutefois mis en doute la tenue de ces propos, avançant qu'il s'agissait d'un complot proisraélien. Cette mesure annoncée par Ottawa fait en sorte qu'aucun argent ne peut être recueilli au Canada pour financer le parti. Plus d'une dizaine de groupes ont ainsi été bannis du Canada, en vertu de la Loi antiterroriste adoptée en décembre 2001. La décision a réjoui le Congrès juif, mais a soulevé la colère du Liban. Le député libéral d'Anjou-Rivière-des-Prairies, Yvon Charbonneau, qui est aussi président du Groupe d'amitié parlementaire Canada-Liban, a déclaré que bien qu'il condamne tout attentat, il croit que la décision du gouvernement ne repose sur aucune preuve concrète et que le gouvernement "a plié devant les pressions des groupes proisraéliens". 

 

 
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