Tenue vestimentaire à l'approche de la belle saison
 
Le monde est endeuillé cette semaine par le 11 mars espagnol, faisant des centaines de victimes dont plus de 200 morts voyageant en train. Cette catastrophe intervient 30 mois jour pour jour après le 11 septembre américain, un an jour pour jour après la psychose soulevée par des maîtres-chanteurs tchèques visant les chemins de fer locaux et une semaine jour pour jour après l'inspection en France de 32.000 km de voies ferrées par 10.000 agents de la SNCF à la recherche d’éventuelles bombes placées par un groupe inconnu.
 
Ce terrorisme de masse rappelle aux Libanais celui qu'ils ont subi durant 20 ans, entraînant la mort de 200.000 personnes dans des conditions tout aussi atroces. Parmi les multiples épisodes tragiques de cette guerre contre la souveraineté du Liban, citons celui survenu il y a 15 ans jour pour jour également, avec la guerre déclenchée par la Syrie pour faire taire le dernier gouvernement libre du Liban (jusqu'à nos jours), dirigé par le Premier ministre le général Michel Aoun, et "pacifiant" ainsi le pays sous son emprise rendue légitime par les accords américano-saoudiens de Taëf signés par la suite.
 
Mais tel ne sera pas notre sujet, une lettre adressée avant-hier par le proviseur du Grand Lycée Franco-Libanais de Beyrouth - Mission Laïque Française - à ses élèves apportant une note d'humour bienvenue et déplaçant le débat en abordant la question devenue classique de la mode vestimentaire dans les écoles.
 
Changeons donc de sujet en signalant pour exemple que, dans ce Grand Lycée Franco-Libanais situé à Achrafieh dans la partie à majorité chrétienne de la capitale, dont moins du quart des élèves sont musulmans, le port du voile a de tous temps été interdit. Cette année, l'évolution de la situation en France a poussé les surveillants à demander aux élèves portant dans la cour de récréation une croix ou une inscription du Coran, aussi petites soient-elles, de les dissimuler sous leurs vêtements, ne laissant apparaître que les chaînes. Et l'hiver se terminant, Mme le Proviseur, qui a pris ses fonctions cette année, vient de communiquer une lettre aussi originale qu'exemplaire à signer par les parents des élèves des classes de sixième à la terminale, pour éviter tout débordement dans l'autre sens. Inutile de préciser que les pauvres élèves, qui se voient astreints à une tenue de rigueur - cependant préférable à un costume - dans des salles non climatisées sous le feu du soleil printanier, n'en reviennent pas encore.
 
 
Tenue vestimentaire à l'approche de la belle saison
 
Lettre de PATRICIA ROMAN, Proviseur du Grand-Lycée Franco-Libanais de Beyrouth, adressée le 12 mars 2004 aux parents des élèves du Collège
 
"Madame, Monsieur,
 
Convaincue que vous partagez les valeurs éducatives que s'assigne l'établissement, je sollicite votre concours pour que vous nous aidiez, en tant que parents, à faire respecter quelques règles de tenue vestimentaire, qui ne visent pas tant à pénaliser les jeunes dans leur besoin de fantaisie ou d'expression, qu'à leur faire percevoir la frontière sociale qui existe entre lieu de travail et espace de détente, lieu de travail et espace privé.
 
Certes les commerces proposent une surabondance de vêtements qui découvrent plus qu'ils ne couvrent : tee-shirts ultra courts portés sur pantalon à taille très basse, tenues bustier, hauts asymétriques à une seule bretelle, décolletés, tissus à l'opacité incertaine voire transparents, vêtements moulants et collants presque adhésifs... On n'en finirait pas d'énumérer les trésors d'imagination des stylistes qui s'amusent à dévêtir plus qu'ils n'habillent, qui modèlent plus la peau que l'étoffe, et qui ne manquent pas de conquérir notre indulgence ou d'attirer notre sourire sur des lieux de détente ou de vacances... Que les jeunes gens aussi réservent à ces lieux shorts, débardeurs et casquettes !
 
Mais dès lors que l'on se trouve dans un établissement scolaire, c'est-à-dire dans un lieu où les repères doivent être transmis, et où la concentration propice à l'étude doit être favorisée, il n'est pas possible d'admettre des tenues trop dévêtues pour les jeunes que nous accueillons. C'est la raison pour laquelle je fais appel à vous, pour qu'avec bon sens nous oeuvrions dans le même sens, et que vous aidiez vos enfants à choisir, pour venir au lycée, des vêtements qui allient à la jeunesse et la gaieté, la décence.
 
Je vous demande en outre, par mesure de sécurité, de veiller à ce que vos enfants s'abstiennent de porter des mules, et utilisent seulement des chaussures retenues par des lanières au niveau du talon. Comptant sur votre compréhension, je vous remercie d'avance de votre collaboration, et vous prie d'agréer, Madame, Monsieur, l'expression de mes salutations distinguées."
 
 
France - Légalement, les femmes sont toujours interdites de pantalon
 
paru dans l'Orient-le Jour le 6 mars 2004
 

Un député UMP de l’Indre, Jean-Yves Hugon, a demandé au gouvernement de revenir sur une loi du début du XIXe siècle qui interdit toujours aux femmes le port du pantalon. M. Hugon a précisé qu’il avait envoyé une lettre l’an dernier à la ministre déléguée à la Parité et l’Egalité professionnelle, Nicole Ameline, et qu’il comptait récidiver cette année. "La loi du 26 brumaire an IX de la République dispose que toute “femme désirant s’habiller en homme doit se présenter à la préfecture de police pour en obtenir l’autorisation, et celle-ci ne peut être donnée qu’au vu d’un certificat d’un officier de santé” ", explique M. Hugon dans sa lettre. Deux circulaires de 1892 et 1909 autorisent le port féminin du pantalon à vélo puis à cheval, précise-t-il.

 

A l’occasion du bicentenaire en 2004 de l’écrivain George Sand, "qui avait dû se soumettre à cette autorisation pour porter le pantalon auprès de la préfecture de l’Indre", le député suggère "de mettre en conformité notre droit avec une pratique incontestée et incontestable des femmes". Nicole Ameline avait répondu à M. Hugon "qu’il ne lui paraissait pas opportun de prendre l’initiative d’une telle mesure dont la portée serait purement symbolique". "Pour adapter le droit à l’évolution des mœurs, la désuétude est parfois plus efficace que l’intervention", soulignait la ministre, ajoutant : "Néanmoins, vous avez toute latitude pour mettre en valeur la contribution de George Sand à cette évolution à l’occasion du bicentenaire de sa naissance."  

 
 
L'Ecole pornographe
 

par IVAN RIOUFOL, publié dans le Figaro le 5 mars 2004  (extraits)

 

Voilà où en est l'Ecole. Un professeur d'histoire sera sanctionné par l'Education nationale et convoqué devant la justice, pour avoir dit en cours une vérité "historiquement incorrecte" sur Mahomet et sa violence (lire nos précédents bloc-notes). En revanche, un professeur de français qui donne à étudier à de jeunes élèves des textes orduriers, sera soutenu par ses collègues, épargné par sa hiérarchie, ignoré par l'inspection d'académie. Mieux : des parents d'élèves ne trouveront aucun porte-voix au sein du système éducatif pour faire entendre leur indignation. Eloignez les enfants ; voici les faits. Le premier texte, tiré du livre Les Baisers des autres (de Carine Tardieu, collection Livre d'image jeunesse - Actes Sud), a été distribué à des élèves de 6e, 5e et 4e du collège Albert-Camus de Rosny-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), dans le cadre de l'opération "Collège au cinéma". La lecture a été, pour cette circonstance, accompagnée de la projection d'un court métrage illustrant le livre. Le film a obtenu le label du Concours académique de la jeune critique cinématographique 2003. Des parents d'élèves du collège Albert-Camus ont pu le visionner, à leur demande, auprès de la principale. (...) Le second morceau étudié par les enfants est extrait du Gone de Chaâba (de Azouz Begag - Seuil) et a reçu le patronage du Mrap pour sa diffusion cinématographique dans les écoles. Extrait (...)

 

Ainsi font nos talibans

 

J'entends déjà les justifications des pédagogues éclairés, éveilleurs de conscience et autres "intelligences" pétitionnaires : cette littérature est le reflet des préoccupations de la jeunesse, qui a accès à la pornographie grâce à la télévision ; la culture et le langage doivent évoluer avec leur temps ; les parents d'élèves n'ont pas à se mêler des choix des enseignants ; s'indigner devant de tels écrits et de telles images revient à encourager les moeurs bourgeoises, etc. Ces récitations avaient déjà été entendues lorsqu'un enseignant d'Abbeville (Le Figaro, 13 décembre 2001) avait fait étudier à des 3e, sous les applaudissements de ses collègues, des extraits du Grand Cahier d'Agota Kristof, mettant notamment en scène l'accouplement entre un chien et une fillette.

 

En écoutant Luc Ferry assurer, lundi sur la chaîne LCI, vouloir défendre le latin et le grec et déclarer : "Lire les stoïciens, c'est formidable, et ces sagesses anciennes sont merveilleuses", apparaît le gouffre entre l'élévation du discours du ministre de l'Education et les flatteries démagogiques de certains professeurs. Même si de nombreux enseignants ne partagent pas ce choix de valoriser la grossièreté pour paraître moderne, ceux du collège Albert-Camus ont pris fait et cause pour les méthodes du "prof", contestées par des parents. "Nous sommes passés pour des imbéciles", dit l'un d'eux. Le plus navrant dans cette affaire - qui n'est qu'un exemple de l'étendue du délabrement éducatif et moral qui existe à l'Ecole - est de constater qu'aucun syndicat de parents d'élèves n'a osé critiquer la lamentable vision éducative du professeur de français. Se vérifie, une fois de plus, un renoncement collectif à défendre des valeurs essentielles - la sanctuarisation de l'école, le respect de la culture classique, de la langue, du bon goût, etc. - de peur d'apparaître "réactionnaire" aux yeux de nos talibans, qui n'ont plus que ce mot à la bouche pour disqualifier ceux qui résistent encore au terrorisme intellectuel des "Amis du désastre".

 

Silence syndical

 

L'affaire Chagnon, que les lecteurs connaissent, relève de cette même pétrification de l'esprit critique, qui a gagné le système éducatif sous le poids de l'idéologie jeuniste, antiraciste, antidiscriminatoire. Alors que ce professeur d'histoire a été accusé de "racisme" par un inspecteur pédagogique pour ses propos non conformes sur Mahomet et que sa hiérarchie l'a sanctionné d'un blâme, aucun syndicat d'enseignants n'est venu défendre ce professeur et, à travers lui, la libre expression des enseignants au sein de l'école laïque. C'est un homme seul qui s'est présenté, mardi, devant la justice. Il y a reçu confirmation que le Mrap et la Ligue des droits de l'homme avaient renoncé à leurs plaintes pour "incitation à la haine raciale", se satisfaisant du blâme délivré par l'Académie de Versailles. Ici comme ailleurs, se sont des initiatives de citoyens indignés (dont de nombreux enseignants) qui viennent suppléer des organisations tétanisées à l'idée d'être accusées du pire par des "droits-de-l'hommistes" au service du communautarisme (Rappelons que le site www.laic.info s'est ouvert aux soutiens à Louis Chagnon).

 

L'islam, dans la grammaire

 

Il est vrai que la place prise par l'islam et le multiculturalisme dans les manuels scolaires s'impose chaque année davantage, dans l'indifférence. Voici ce que propose le manuel de grammaire de 4e édité par Bordas (Nouvelle collection Plus-que-parfait "Grammaire pour les textes"), au chapitre 16, celui de la conjugaison. "Une forme verbale est à la voix active lorsque le sujet accomplit l'action exprimée par le verbe : dans la civilisation arabo-musulmane, le calife joue un rôle de premier plan (verbe à l'actif) ; une forme verbale est à la voix passive lorsque le sujet subit l'action exprimée par le verbe : dans la civilisation arabo-musulmane, un rôle de premier plan est joué par le calife (...)", etc. Parmi les exercices proposés : "Dites si les verbes soulignés sont à la voix active, passive ou pronominale : La religion musulmane, ou islam, a été fondée par le prophète Mahomet, en Arabie, dans la ville de Médine, puis de La Mecque ; Mahomet leur a révélé le Coran, écrit en arabe et dans lequel il a transmis les fondements de l'islam (...) ; la religion musulmane s'appuie sur des règles de vie que tout bon musulman doit observer ; le Coran a été écrit dans une langue si belle qu'il a servi de base aux grammairiens qui se sont attachés à codifier l'arabe (...)", etc. C'est cette Ecole de gribouille, encourageant l'affirmation des identités culturelles, qui demande désormais aux musulmanes pratiquantes d'enlever leur voile en classe. Comment la prendre au sérieux ?

 
La conquista des Légionnaires du Christ
 

L'Eglise catholique étend son emprise sur l'éducation en Espagne

 

par JEAN-HEBERT ARMENGAUD, publié dans Libération le 9 mars 2004

 

Le campus est un grand îlot de verdure, cloîtré dans une banlieue résidentielle de Madrid. Des parkings, et surtout du gazon à perte de vue, taillé comme sur un green de golf. Et des pins qui parsèment le tout. L'université Francisco de Vitoria, privée, religieuse, respire la tranquillité et transpire l'argent. Elle est à peine à trente minutes de route de la grande université publique de Madrid, la Complutense, qui évoque en comparaison une cité de banlieue aux tours mal ravaudées. A Francisco de Vitoria, les élèves travaillent dans des bâtiments de luxe, de un à deux étages, jamais plus. Le foyer des étudiants est meublé de fauteuils larges et profonds. Rocio, 24 ans, fait une pause-café entre deux cours pour sa maîtrise d'économie, spécialisation en administration et direction d'entreprise. Fille de famille aisée andalouse, elle n'a pas hésité : "J'avais fait deux ans d'université publique à Séville, mais ici tout est plus simple. Tu peux aller demander conseil à tes profs quand tu veux, sans rendez-vous. Les cours sont obligatoires, tu n'es pas tentée de sécher. Et puis il y a les moyens, qui vont jusqu'aux détails, comme un bus gratuit pour descendre à Madrid, même si la plupart des étudiants, ici, ont leur voiture. En cours d'informatique par exemple nous avons chacun notre ordinateur et notre connexion à l'Internet, ce qui serait impensable dans une université publique." Le luxe est cher, dans les 12 000 euros l'année.

 

Comme la plupart des grandes universités privées espagnoles, Francisco de Vitoria est sous tutelle religieuse. A Pampelune, la célèbre université de Navarre dépend de l'Opus Dei, à Bilbao, celle de Deusto est aux mains des jésuites. A Salamanque, la réputation de l'Université pontificale dépasse largement les frontières du pays. Rocio baisse la voix : "Ici, tous les professeurs sont des Légionnaires du Christ, une sorte de secte, genre Opus Dei. Certains commencent leurs cours par une prière collective. Et, en cours de philosophie par exemple, on apprend que l'existence de Dieu ne fait aucun doute ou encore que "Dieu est amour". Etrange pour des cours de philo..." Rocio s'en fiche, ne pense qu'à la valeur de son diplôme, ceux de Francisco de Vitoria ont la cote. Elle ne sait pas trop si elle "croit", mais, en tout cas, ne pratique plus depuis longtemps: "Je ne connais même pas les dix commandements. Certains profs font du prosélytisme, organisent parfois des séminaires à l'extérieur pendant les vacances, mais ils n'insistent pas avec les étudiants qu'ils sentent peu motivés."

 

Cours de religion obligatoires

 

L'Espagne d'aujourd'hui ressemble à Rocio : de moins en moins croyante, de moins en moins pratiquante. Pourtant, dans un pays au passé chargé en la matière, l'Eglise garde une influence importante, voire croissante dans l'éducation : l'université Francisco de Vitoria a pris son autonomie en 2002, avant elle n'était qu'un simple centre universitaire annexe à la Complutense. Plus qu'un retour de la foi, ce "retour au religieux" vient d'en haut. La hiérarchie catholique et les mouvements comme l'Opus Dei et les Légionnaires du Christ ont l'oreille de José María Aznar, le président du gouvernement sortant, dont le parti est à nouveau favori aux élections de dimanche prochain. La marque la plus criante, et la plus contestée, en est la nouvelle loi sur l'éducation, votée récemment par les conservateurs. Elle rend obligatoire l'enseignement religieux -­ ou des religions, selon l'option choisie -­ du CP jusqu'en première. Preuve que l'influence du lobby catholique progresse. "Comme dans les autres pays européens, la sécularisation avance à grands pas en Espagne, mais, pendant les huit ans de gouvernement Aznar, l'Eglise a fortement tenté de récupérer le terrain perdu", explique José Martinez de Velasco, spécialiste des affaires religieuses à l'agence de presse EFE et auteur des Légionnaires du Christ, la nouvelle armée du pape.

 

L'influence de ces "légionnaires" serait à la mesure de leur goût du secret. La direction de l'université Francisco de Vitoria par exemple ne "communique pas" sur le sujet. Selon José Martinez de Velasco, au moins deux ministres importants du gouvernement sortant seraient très proches de cette congrégation ultraconservatrice fondée au Mexique en 1941 par le prêtre Marcial Maciel, qu'il continue aujourd'hui à diriger depuis Rome, où il a les faveurs de Jean-Paul II. Le pape y voit un instrument de son projet de "nouvelle évangélisation". La Légion du Christ et son bras séculier, Regnum Christi, sont très puissants au Mexique, évidemment, avec notamment l'université Anáhuac de Mexico, la plus prestigieuse du pays ; dans les autres pays d'Amérique latine, terre de "reconquista" religieuse pour Jean Paul II ; et aussi, plus récemment en Europe, particulièrement en Espagne. "L'Espagne est à Dieu, l'Espagne est pour le Christ, ne laissez pas l'ennemi voler cette belle Espagne que Dieu a prise avec lui", s'exclamait Marcial Maciel en 2001 lors d'un congrès des familles de Regnum Christi à Francisco de Vitoria. "L'ennemi", ce sont "les athées, les maçons", en général tous ceux qui "veulent détruire la famille, corrompre la femme, corrompre l'enfance".

 

En Espagne, les Légionnaires et les membres de Regnum Christi seraient plus de 40.000. "Les Légionnaires du Christ, comme d'autres congrégations semblables, véritables "Eglises parallèles", tels Communion et Libération ou le Chemin néocatéchuménal, ne mesurent pas leur pouvoir par le nombre d'adeptes, estime José Martinez de Velasco. Ils cherchent surtout de l'influence dans le monde politique, celui de l'entreprise, notamment pour leurs financements, ou celui de l'éducation. L'éducation, parce qu'ils veulent former les leaders de demain." Comme d'autres, les Légionnaires du Christ étendent peu à peu leur influence dans les écoles et collèges privés ou les universités. Un tiers des établissements scolaires espagnols sont privés, la quasi-totalité catholiques. Des centres financés en partie par l'Etat, qui paie notamment les salaires des professeurs. Les traces de l'Histoire sont encore là, des années après la fin de la dictature franquiste et son idéologie nationale-catholique. "La religion a toujours été un sujet de confrontation, parfois violente, comme sous la guerre civile, explique Miguel Recio, de la fédération de l'enseignement du syndicat Comisiones Obreras. Avec le retour de la démocratie, ce fut l'objet d'intenses négociations lors de l'élaboration de la Constitution, avec un résultat que beaucoup estiment insatisfaisant."

 

Accords avec le Saint-Siège

 

L'Etat espagnol est non confessionnel mais la Constitution cite tout de même l'Eglise d'une façon ambiguë : "Les pouvoirs publics maintiendront des relations de coopération avec l'Eglise catholique... et les autres confessions." Deux mois après l'adoption de la Constitution, le pouvoir politique de l'époque annonce la signature d'accords avec le Saint-Siège. "Un concordat qui ne veut pas dire son nom, puisque ces accords donnent une situation privilégiée à l'Eglise catholique", estime le théologien critique Juan José Tamayo. Les accords donnent une valeur civile au mariage catholique, exemptent l'Eglise d'impôt et lui donnent toute latitude pour nommer les professeurs de religion et élaborer le contenu des livres de classe en la matière. Vingt-cinq ans après, José María Aznar a rouvert la polémique sur l'éducation religieuse à l'école. Jusqu'à présent, deux tiers des élèves du primaire et du secondaire suivaient des cours optionnels de religion catholique, même dans le public, où les professeurs sont nommés par l'évêché mais payés par l'Etat ; les autres allaient en étude ou suivaient des cours de soutien. Comme plein d'autres, Rocio avait suivi jusque dans le secondaire les cours de religion catholique, "parce que mes parents me le demandaient et parce que ça donne des points faciles en plus".

 

A la rentrée 2004, l'alternative à la religion confessionnelle sera un cours obligatoire des religions. Et, quelle que soit l'option choisie, la note entrera dans la moyenne, dont dépend le passage en classe supérieure. "La société espagnole n'est pas une société laïque mais catholique", lance José Manuel Contreras, le président de la Concapa (Confédération catholique des parents d'élèves), un des puissants groupes de pression qui ont milité pour la nouvelle loi. «Si je suis catholique, je le suis dans tous les aspects de ma vie, quand je dors, quand je mange... et quand je vais à l'école." Le clan opposé s'est mobilisé au sein d'une Plate-Forme pour une société laïque, qui multiplie actuellement les meetings, les manifestations, les réunions de quartier, les recours en justice jusqu'au Tribunal suprême. "Cette loi, c'est un retour à l'héritage noir de l'Espagne, estime Miriam Municio, du Syndicat des étudiants. L'Eglise perd de plus en plus de terrain dans la société, alors elle tente de rentrer par la petite porte." Dans leur immense majorité, les Espagnols se font toujours baptiser et continuent à se marier à l'église, souvent par tradition ou par goût des grandes réunions familiales. Mais seuls la moitié d'entre eux se déclarent "catholiques pratiquants". Et plus de 45 % avouent n'aller "presque jamais" à la messe -­ seuls 1,6 % pratiquent une autre religion.

 

Une bataille perdue

 

Depuis la libéralisation de l'avortement, au début des années 80, jusqu'à, plus récemment, les "Pacs" légalisés par la plupart des grandes Communautés autonomes (régions), les préceptes de la hiérarchie catholiques ne cessent de reculer. Certaines régions débattent même aujourd'hui très sérieusement d'autoriser l'adoption par les homosexuels. "A terme, estime José Martinez de Velasco, la bataille de l'Eglise espagnole est perdue, ici comme dans les autres pays européens : ou elle s'adapte aux réalités sociales, ou ses fidèles ne seront plus qu'un petit groupe de fanatiques." La réforme de la loi sur l'éducation n'est peut-être qu'un de ses derniers soubresauts, elle prouve néanmoins la puissance de ses relais.

 

 
Frontière
 
par JEAN-MICHEL HELVIG, publié dans Libération le 17 décembre 2003

 

La laïcité a été trop longtemps une règle commune allant tellement de soi que l'on ne prenait plus la peine d'en rappeler les préceptes. C'était oublier que le dispositif avait mésestimé la place prise par l'islam -­ ratage à faire remonter au temps de l'Etat colonial -­, c'était sous-estimer aussi le retour d'un certain cléricalisme, incarné pour les catholiques par Jean Paul II. Et du coup l'on redécouvre que les mêmes mots n'ont pas toujours le même sens pour tout le monde, ambiguïtés dont se jouent habilement certains prédicateurs musulmans. L'affaire de l'enseignement des faits religieux est une illustration, plus parlante encore que le voile à l'école, des défis lancés aujourd'hui à la laïcité. La commission Stasi, revenant sur un constat ancien récemment repris par Régis Debray, souligne combien la carence de l'Education nationale à instruire sur les religions était porteuse d'ignorances intolérantes et de préjugés tenaces. Et pas seulement de la part des croyants. Mais il a suffi que la question soit posée ouvertement pour que s'expriment au grand jour des réticences cléricales qui veulent confondre enseignement du fait religieux et enseignement religieux. Ce n'est pas la même chose et c'est même là où la frontière de la laïcité passe. Il revient sur ce plan à l'institution scolaire d'élaborer et valider des références en toute rigueur rationnelle et en toute neutralité spirituelle. C'est-à-dire en dehors de tout contrôle des religieux, réputés être les intercesseurs entre Dieu et les hommes, mais certainement pas des intermédiaires acceptables, dans un Etat laïque, entre les vérités "révélées" et les réalités historiques. Il y a eu sur ce plan de l' "ignorance laïque" mais elle est plus surmontable que certains obscurantismes religieux.

 

 
La loi sur le voile adoptée à une très large majorité
 
Laïcité - 494 voix pour, 36 contre et 31 abstentions
 
par SOPHIE HUET, publié dans le Figaro le 11 février 2004

Les députés ont adopté hier par 494 voix (principalement UMP et socialistes) contre 36 (dont 12 UMP et 14 PCF), 31 députés s'abstenant, le projet de loi interdisant le port de signes religieux "manifestement ostensibles" à l'école publique. A l'issue du scrutin, le premier ministre, Jean-Pierre Raffarin, a souligné que "chaque vote est respectable", salué le "dialogue républicain que nous avons vécu", et estimé qu' "avec ce texte, et la République et la laïcité sortent renforcées". Le vote de ce projet de loi "nécessaire mais pas suffisant", selon les propos conjoints des présidents des groupes UMP et PS, Jacques Barrot et Jean-Marc Ayrault, a révélé hier quelques surprises. D'abord, le groupe UMP a été moins unanime que ne le pronostiquait Jacques Barrot. Si 330 députés UMP (sur 364) ont voté pour, il y a quand même eu 12 votes contre, dont ceux de Christine Boutin, Alain Madelin, Etienne Pinte et Marc Le Fur, et 17 élus de la majorité se sont abstenus, en particulier Edouard Balladur, qui voulait que soit introduite dans le texte la notion de "trouble du bon ordre de l'établissement", Pierre Méhaignerie, Hervé de Charette, Pierre Cardo, Thierry Mariani et Hervé Novelli.
 

De son côté, le groupe PS (140 votes pour et 2 votes contre, Christophe Payet et Christiane Taubira) a approuvé ce texte tout en indiquant émettre un oui "de cohérence" mais aussi "de vigilance et d'exigence", selon Jean-Marc Ayrault. Le député maire de Nantes s'est déclaré "fier d'avoir créé un rapport de force politique qui a fait bouger y compris le président de la République", en obtenant notamment une évaluation de la loi au bout d'un an. Et il a annoncé que son groupe ferait des "propositions" pour lutter "contre toutes les formes de discrimination sociale", et pour que le culte musulman, comme toutes les autres religions, "ait le droit de s'exercer dans la dignité". Ce sont les députés centristes et communistes qui se sont le plus divisés lors du vote. Au groupe UDF, 12 élus ont voté pour, dont Maurice Leroy, André Santini, Christian Blanc et Pierre-Christophe Baguet, 4 contre (Pierre Albertini, Jean Lassalle, Nicolas Perruchot et François Sauvadet), et 13 se sont abstenus, dont Hervé Morin, François Bayrou et Anne-Marie Comparini. En séance, Nicolas Perruchot, chargé d'expliquer que chaque député UDF voterait "en conscience", a jugé pour sa part "dangereux de fonder une politique d'intégration sur un interdit".

 

Au groupe PCF, 14 députés ont voté contre, dont Marie-Georges Buffet et Alain Bocquet, et 7 pour, dont Jacques Brunhes, Jean-Pierre Brard et André Gérin. Enfin, bien décidé à ne pas participer au vote, le doyen de l'Assemblée, Georges Hage, 82 ans, a assisté aux débats en tribune, aux côtés d'une jeune femme voilée, Dorsaf Damak, porte-parole d'un comité "pour le libre choix". A l'issue de la séance, François Bayrou a estimé que "ce texte de grande illusion, qui ne changera rien, fera naître ensuite la grande désillusion", même s'il a reconnu "une forte demande de repères, qui est juste". Alain Madelin, qui a toujours été hostile à une loi, s'est exclamé : "Après la loi spectacle, les problèmes continuent." Et Christine Boutin, qui "espère se tromper" en ayant voté contre ce texte, a qualifié de "tartufferie complète" le ralliement du PS à ce texte. Le président du groupe UMP, qui a affirmé en séance que "cette loi doit prendre valeur d'engagement en faveur de l'intégration et de l'égalité des chances", avait organisé dans la matinée un débat sur l'intégration, dans le cadre de la "niche parlementaire" réservée à son groupe. A cette occasion, le ministre des Affaires sociales, François Fillon, a annoncé la création prochaine d'une Agence nationale chargée de l'accueil et de l'immigration, et le dépôt d'un projet de loi avant l'été au Parlement. 

 

 
Voile : l'arbre qui cache la forêt
 

Le projet de loi sur la laïcité devant le Conseil des ministres

 

par ROGER HENRION, publié dans le Figaro le 28 janvier 2004

 

L'auteur est membre de l'Académie nationale de médecine

 

On a rarement entendu, lu ou vu autant de prises de position variées, sincères ou hypocrites, ambiguës ou péremptoires sur le voile. On en sera bientôt à mesurer la largeur des bandanas et à compter les poils de la barbe. Et pendant ce temps-là, que se passe-t-il dans les hôpitaux et les cabinets médicaux ? Est-il normal que les médecins soient obligés de faire, de plus ou moins bon gré, des certificats de complaisance pour dispenser des jeunes filles de sport ? Est-il normal que l'Ordre des médecins soit obligé de donner des consignes sur l'opportunité de faire des certificats de virginité ? Est-il normal qu'il y ait encore en France tant de mariages forcés qui ne sont souvent ni plus ni moins que des viols prémédités ? Est-il normal que les couloirs de certains hôpitaux soient transformés en lieux privatifs de prières ? Est-il normal que certaines femmes viennent faire la cuisine dans les locaux de l'hôpital pour servir une nourriture traditionnelle ? Est-il normal que certains hommes n'acceptent les soins que de la main de leur femme ? Est-il normal que certains hommes répondent systématiquement à la place de leur femme, alléguant un défaut de compréhension de celle-ci ? Est-il normal que certaines femmes accouchent en salle de travail revêtues de leur burqa et gantées ? Est-il normal que des associations d'usagers se comportent comme des groupes de pression religieux ?

 

Peut-on accepter que des femmes, excipant de leur religion, refusent, le plus souvent sous la pression de leur mari, d'être examinées par un gynécologue-obstétricien de sexe masculin, refus qui s'accompagne parfois de menaces, voire de violences ? Peut-on tolérer qu'elles refusent d'être accouchées ou anesthésiées par un médecin homme lorsqu'il est le seul médecin de garde, au risque de conséquences critiques pour la mère et l'enfant ? Peut-on admettre qu'il s'agit alors seulement d'une réaction normale de pudeur ou du respect de préceptes religieux et non d'une attitude délibérée et provocatrice ? Certes, la plupart de ces situations se dénouent, quand on peut les prévoir, par le dialogue et la persuasion ou l'appel à un responsable religieux avant de recourir au procureur de la République, mais que de temps et d'énergie perdus alors qu'il peut y avoir urgence vitale ! Par ailleurs, peut-on tolérer de la part de soignants l'affichage d'une appartenance religieuse dans un lieu, tel qu'un hôpital, qui devrait par excellence rester neutre et transcender tout clivage ? Peut-on tolérer que cet affichage vienne perturber l'indispensable relation de confiance entre le médecin et son patient et menacer la cohésion des équipes ? Et que dire du refus, heureusement tout à fait exceptionnel mais symptomatique, de soigner une personne du sexe opposé ? Et cette liste n'est pas exhaustive. Il ne s'agit plus dans ces cas de symbole, mais d'une désorganisation des services hospitaliers qui n'en ont certes pas besoin en ce moment, d'une atteinte aux règles les plus élémentaires de l'hygiène en un temps où l'accent est mis sur les maladies nosocomiales, parfois de la mise en danger d'une mère et de son enfant.

 

On m'objectera que ces cas sont des cas d'espèce ; malheureusement, ils se multiplient depuis peu. Le port du voile dans les établissements d'enseignement n'est qu'un des éléments d'une plus vaste nébuleuse ne se limitant pas à l'humeur de quelques adolescentes, comme le pensent beaucoup de nos compatriotes. Ces situations conflictuelles intéressent essentiellement les personnes de confession musulmane, mais sont-elles les seules concernées ? Non. Les médecins hospitaliers ont déjà été confrontés à d'autres comportements radicaux : manifestations contre les interruptions volontaires de grossesse organisées par des catholiques intégristes, occupant des salles d'opération et s'enchaînant dans les services, exigences particulières de juifs orthodoxes, refus de toute transfusion sanguine des Témoins de Jéhovah, même en cas de péril imminent, refus de toute opération césarienne par les hommes maliens pour des raisons à vrai dire plus coutumières que religieuses. Mais le phénomène prend désormais une tout autre ampleur et surtout une autre signification qui n'est plus strictement religieuse. Existe-t-il des textes pour régler ces conflits ? Oui, mais ils sont dispersés, parfois contradictoires et souvent méconnus des médecins.

 

Concernant le choix de son médecin et l'acceptation des soins prodigués, on dispose d'un côté de l'article 6 du code de déontologie médicale qui précise que "le médecin doit respecter le droit que possède toute personne de choisir librement son médecin", ce que celui-ci s'efforce toujours de faire et de la loi du 4 mars 2002 relative aux droits des malades et à la qualité des soins qui souligne que "toute personne prend, avec le professionnel de santé et compte tenu des informations et préconisations qu'il lui fournit, les décisions concernant sa santé". D'un autre côté, il existe une jurisprudence du Conseil d'Etat sur les Témoins de Jéhovah qui absout la responsabilité des hôpitaux qui passeraient outre au refus de transfusion à trois conditions : que les médecins aient tenté de convaincre le patient, qu'il y ait urgence vitale, qu'il n'y ait pas d'alternative thérapeutique. Mais si, après de longues tergiversations et l'autorisation du procureur donné par téléphone, l'enfant meurt à la naissance et que la famille porte plainte, qu'adviendra-t-il ? Quant à l'affichage de signes religieux, le Tribunal administratif de Paris, le 17 octobre 2002, a étendu à tous les services publics l'avis du Conseil d'Etat du 3 mai 2000, interdisant à un agent de l'enseignement public de manifester ses croyances religieuses dans l'exercice de ses fonctions. Le ministère a bien proposé aux établissements de santé, en mai 1995, une charte du patient mais elle est à vrai dire plus attentive aux droits qu'aux devoirs de ce dernier.

 

En fait, les directeurs d'établissement et les chefs de service réagissent au coup par coup. C'est pourquoi l'Académie nationale de médecine, dans sa séance du 9 décembre 2003, a adopté le texte d'un communiqué qui mentionne : "S'il convient de tenir compte au mieux des convictions religieuses de chacun, l'Académie nationale de médecine considère qu'on ne peut admettre qu'une minorité radicale, quelle que soit son appartenance religieuse, cherche à imposer ses vues à l'ensemble du personnel de santé et aux autres patients, fussent-ils de la même confession, dans un établissement tel qu'un hôpital public, au détriment de l'intérêt général (...)." C'est pourquoi aussi les membres de la Commission Stasi ont pensé que l'avancée législative de mars 2002 sur le droit des malades "pourrait se doubler d'une traduction dans une loi des obligations que les patients doivent respecter". Seraient précisés "le respect des obligations sanitaires, des règles indispensables au bon fonctionnement du service public, et l'interdiction de récuser un agent". Même si les médecins sont partagés sur la nature d'une réponse unique, ils attendent un signe clair et ferme des pouvoirs publics.

 

 
L'archevêque de Marseille "pointe" les fondamentalismes

 

"L'islam doit découvrir ce qu'est la laïcité"

 

propos recueillis par PIERRE TANGUY, publiés dans Ouest-France le 10 novembre 2003
 
Membre du conseil pontifical pour le dialogue interreligieux, le cardinal-archevêque de Marseille s'inquiète de la montée de tous les intégrismes en France. Mgr Bernard Panafieu souligne notamment que les courants fondamentalistes ont tendance, aujourd'hui, à prévaloir dans l'islam et plaide pour une entrée de cette religion dans la laïcité à la française.

 

Le dialogue interreligieux aujourd'hui en France. "Soyons clair. Il s'agit, d'abord et avant tout, du dialogue avec l'islam. Or, dans cette religion, les courants fondamentalistes prennent le pas sur les courants les plus sages. L'ignorance mutuelle serait la porte ouverte à tous les intégrismes. A Marseille, nous entretenons de bonnes relations. Il ne faut pas avoir un discours naïf, mais là où s'établit une connaissance mutuelle, s'installent aussi des liens d'amitié."

 

Les causes d'une montée des intégrismes. "C'est surtout à cause du contexte international, l'Irak, le Proche-Orient. Il y a aussi l'interférence des pays étrangers avec les antennes paraboliques."

 

Le Conseil français du culte musulman. "La République a cru bon d'organiser le culte musulman. On peut d'ailleurs se demander si elle n'a pas transgressé ses droits. Mais ce que veut l'Etat, c'est tenir les groupes les plus radicaux. Ça se justifie de ce point de vue."

 

L'affaire du voile islamique. "Il y a des faits qui ne sont pas supportables : à Marseille, on voit apparaître des restaurants pour hommes et des restaurants pour femmes. Derrière le voile, il y a tout le problème, pour les jeunes filles, des piscines, des cours de biologie, des cours de gymnastique. On ne peut pas accepter qu'il y ait deux poids et deux mesures. Il faut que l'islam entre dans la culture qui est la nôtre, issue du courant des Lumières et du terreau chrétien."

 

La place de l'islam dans la société française. "Aidons tous ceux et celles, parmi les musulmans, qui ont conscience qu'il faut faire une relecture des écritures musulmanes, singulièrement du Coran. Cette relecture n'est pas faite. L'enjeu, c'est la place que cette religion doit trouver dans une société sécularisée et laïque. Or, les musulmans ne sont pas habitués à cela. Il faut que l'islam découvre ce qu'est la laïcité".

 

Une loi sur la laïcité ? "Il ne faut pas que la présence de l'islam fausse le jeu. On est dans un pays qui a trouvé un équilibre et où on vit dans la plus grande liberté de conscience et religieuse. Mais le mariage de raison entre la République et les religions, c'est quelque chose de fragile. Nous sentons bien, à travers l'affaire du voile, qu'on peut voir renaître des courants fondamentalistes et intégristes du côté des religions, et des intégrismes laïcs de l'autre côté. La laïcité à la française est très pragmatique. Ne repartons pas sur des données dogmatiques. Ne nous lançons pas dans une guerre des tranchées".

 

 

Dominique de Villepin minimise la portée de la loi sur le voile

 

Lors d'une tournée dans les monarchies arabes du Golfe

 

par LUC DE BAROCHEZ, publié dans le Figaro le 13 janvier 2004

 

En tournée dans les émirats arabes du Golfe, le ministre des Affaires étrangères, Dominique de Villepin, a défendu hier le projet de loi français interdisant le port du voile à l'école, devant des interlocuteurs qui y voient souvent une agression contre l'islam. La volonté française de légiférer sur un sujet hautement sensible dans les monarchies pétrolières du Golfe a été peut-être mal expliquée, en tout cas mal comprise. Beaucoup de gens ont l'impression dans les pays musulmans que le voile islamique va être entièrement interdit en France. Dominique de Villepin, qui s'est rendu dans le Golfe pour y défendre la position de la France à un moment clé pour cette région stratégique, a eu des entretiens hier dans les Emirats arabes unis puis au sultanat d'Oman, avant le Koweït. Il se rend cet après-midi au Qatar et demain à Bahreïn. A côté de l'avenir de l'Irak ou du sort du processus de paix israélo-arabe, il a été pris à partie sur le voile islamique dès la première conférence de presse de sa tournée, à Abou Dhabi. "Il n'y aura pas en France d'interdiction générale du port du voile", a-t-il répondu au journaliste émirati qui l'interrogeait.

 

Le ministre a mis en exergue son souci pédagogique. "Nous voulons éviter tout malentendu, toute incompréhension", a-t-il dit. Il a expliqué que le champ d'application de la loi serait restreint aux seules écoles publiques, ainsi qu'aux agents des administrations dans l'exercice de leurs fonctions officielles. "Les établissements privés, confessionnels, ne seront pas concernés par la loi, pas plus que l'université ou les lieux publics, et encore moins l'espace privé", a-t-il déclaré. Villepin a cherché à dédramatiser le débat sur la laïcité. "L'islam a toute sa place en France. Il y est respecté", a-t-il dit. Mais pour "assurer le respect des religions et des croyances", l'Etat se doit "d'être neutre". La loi en préparation s'inscrit dans une "tradition historique très ancienne". Pour lui, "il est faux de dire qu'elle vise l'islam et le port du voile en particulier". La tradition française passe en effet par "la neutralité de l'espace public". Le ministre a expliqué le fonctionnement du Conseil français du culte musulman, qui "permet à l'islam de France d'organiser ses relations avec l'Etat français".

 

Depuis qu'il a été annoncé par le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin, le projet de loi sur le voile a suscité des manifestations d'hostilité et des réactions contrastées de la part de dirigeants musulmans. Dans le Golfe, un ouléma qatari, Youssef al-Qaradaoui, qui bénéficie d'une forte audience en intervenant régulièrement sur la chaîne de télévision par satellite al-Jezira, est parti en campagne contre le projet français. En revanche, l'imam d'al-Azhar en Egypte, plus haute autorité de l'islam sunnite, a déclaré qu'il n'y était pas opposé. Dans un entretien publié hier par le quotidien al-Sharq al-Awsat, il a reconnu à la France le droit d'appliquer une politique de laïcité. "Celui qui conteste cette politique doit quitter le pays", a-t-il dit. Si elle agite l'opinion publique, l'affaire du voile islamique ne semble cependant pas bouleverser les dirigeants des monarchies du Golfe. Leurs entretiens avec Dominique de Villepin sont plutôt axés sur l'avenir incertain de l'Irak, la situation préoccupante en Israël et en Palestine et les moyens de lutter contre le terrorisme islamiste. Les autorités françaises essayent de faire entendre une voix différente dans une région où Washington jouit d'une influence écrasante. Les Etats-Unis sont présents non seulement en Irak, en Arabie saoudite ou au Koweït, mais aussi au Qatar, qui abrite le quartier général des forces américaines dans la région, ou à Bahreïn, qui est le siège de la Ve flotte de l'US Navy.

 

A propos de l'Irak, Dominique de Villepin a revendiqué hier un rôle prépondérant pour l'ONU, une fois que les Etats-Unis auront restitué sa souveraineté au pays, en principe le 30 juin. "Il appartiendra aux Nations unies de coordonner le processus jusqu'aux élections générales prévues fin 2005", a affirmé le ministre français. Ce processus de transfert de la souveraineté doit être, selon lui, encouragé par la communauté internationale. "Une conférence internationale pourrait permettre de légitimer la transition", a-t-il observé. Enfin, Dominique de Villepin a prôné "une nouvelle architecture de sécurité" dans la région pour "favoriser la réinsertion de l'Irak dans son environnement régional".  

 

 
Entretien avec Olivier Roy, islamologue, auteur de "L'Islam mondialisé"
 

Selon lui, le contexte français "est totalement incompris à l'étranger"

 

par HENRI TINCQ, publié dans le Monde du 4 février 2004

 

- Quels sont les points les plus chauds de la protestation antifrançaise dans les pays d'islam ?

On enregistre des protestations dans tous les pays musulmans, mais les plus "chaudes" viennent de pays comme l'Egypte, le Liban et certains pays du Golfe, où la France a perdu une bonne part du prestige qu'elle avait acquis pendant la guerre en Irak. Pourquoi ces pays ? Parce que le voile y est considéré comme une affaire de choix individuel et non de loi. C'est moins vrai en Iran, où le voile est partout obligatoire et où personne n'ira le défendre à l'extérieur. Ou en Turquie, où l'interdiction est bien plus large qu'en France. La protestation contre la France s'exprime principalement là où il y a liberté de choix et pluralisme du comportement vestimentaire des femmes : porter ou ne pas porter le voile est perçu comme un enjeu de liberté et tout ce qui relève soit de l'obligation soit de l'interdiction est perçu comme une régression démocratique.
 
- A l'initiative de courants traditionalistes ?
Paradoxalement, ce ne sont pas les milieux d'islam traditionaliste qui protestent le plus fort. Je ne parle pas des vieux oulémas qui rappellent formellement l'obligation du voile, même si le recteur d'Al-Azhar, devant Nicolas Sarkozy, a exprimé pour partie une compréhension de l'attitude française.Ce qui m'intéresse, c'est la protestation des jeunes étudiantes. Les jeunes filles de Beyrouth ou du  Caire qui manifestent contre la loi française et les jeunes Françaises qui veulent porter le voile ont des points communs. Elles appartiennent à la même catégorie des jeunes filles plutôt émancipées, intégrées, bonnes élèves et qui veulent reprendre le voile. Je dis bien reprendre, car on n'est pas ici dans la poursuite, mais dans la reprise d'une tradition. Il y a beaucoup plus de voiles dans les écoles de Beyrouth ou du  Caire aujourd'hui qu'il y a trente ans.
 
- Quel est le sens de cette protestation antifrançaise ?
Il y a sans aucun doute une mauvaise compréhension. La loi française est perçue comme une loi d'interdiction générale du voile, alors qu'elle ne touche que l'école primaire et secondaire. Et comme une attaque contre l'islam, indépendamment d'un contexte laïque français où l'histoire de la "séparation" s'est faite contre la religion catholique. Ce contexte est totalement incompris à l'étranger. Ce qui est encore moins compris, c'est que la France, pays des libertés, semble s'opposer à ce que les jeunes filles considèrent comme une liberté. Celles qui manifestent contre la France ne sont pas forcément pour le voile, je le répète, mais pour la liberté de choix. En cela, c'est une attitude assez moderne qui rappelle les slogans  : "Mon corps n'appartient qu'à moi", "C'est à moi de décider". Ces jeunes manifestantes ne comprennent pas que la France s'oppose à ce qu'elles perçoivent comme l'exercice d'une liberté moderne.
 
- Mais la lutte contre le voile en France ne peut-elle pas être exemplaire pour les luttes féministes dans les pays d'islam ?
C'est un mauvais argument, qui tient au regard faux que pose toujours l'Occident sur le monde musulman. Nous considérons en Occident que la laïcité est une condition de la démocratie et donc qu'il faut d'abord imposer la laïcité, au besoin par la contrainte, ce qui fait que le message laïque apparaît comme s'opposant à la demande de démocratie (ce qui est le cas en Tunisie, en Algérie et le fut en Turquie), alors que beaucoup de jeunes musulmanes qui portent le voile se réclament aussi de la démocratie et de la liberté. Lutter contre le voile, ce serait, au fond, choisir Ben Ali ou les généraux algériens contre la démocratie. On peut discuter de l'articulation entre les deux, mais, conceptuellement, on est bien face à un cas de conscience. Ce qui explique que, dans le débat français depuis un an, on a peu entendu les femmes musulmanes, surtout d'origine maghrébine, approuver la loi française contre le voile. Beaucoup d'entre elles ne peuvent pas se reconnaître dans une formulation qui leur semble privilégier la laïcité autoritaire contre la démocratie et la liberté.
 
- La laïcité à la française, disiez-vous, peine à être comprise dans les pays d'islam ?
Mais les réactions les plus violentes sont venues de Londres, un peu moins des Etats-Unis, et pas seulement des pays et des milieux musulmans. C'est l'histoire conflictuelle de la laïcité à la française, constituée contre la religion, qui n'est pas comprise, aussi bien dans les pays d'islam que chez nos meilleurs voisins européens. A cet égard, la France ressemble plus au Mexique, à l'Union soviétique et pour partie à la Turquie qu'à des pays comme la Grande-Bretagne, l'Allemagne ou l'Italie.
 
- Une issue à court terme ?
Non. Entre la politique arabe de la France et les élections régionales, le gouvernement choisira toujours les régionales.
 

Modernité et convictions
 
En se positionnant contre le voile, la France ne préconise pas un laïcisme antireligieux mais privilégie la liberté de conscience face à la montée inquiétante des intégrismes
 
par ALAIN TOURAINE, publié dans Libération le 7 janvier 2004
 
Au moment où une réflexion collective et indépendante se transforme en un projet politique, et même en un texte de loi, il est inévitable que le sens de cette réflexion soit recouvert par des controverses qui traduisent plutôt l'état des forces politiques en présence que la nature du problème sur lequel ont réfléchi les "sages". Mais il ne faut pas que le malentendu devienne contresens ; il faut donc que chacun explique clairement les positions qu'il a prises ; en ce qui me concerne, je tiens à le faire ici. Revenons à la réalité. Aucun pays démocratique n'impose une religion ou une idéologie comme obligatoire en rejetant les autres cultures. Même les pays où existe encore une religion d'Etat, dont les ministres sont payés par eux, sont très largement des pays laïques, comme le démontre avec éclat le cas britannique. Inversement, il ne peut pas exister de société complètement multiculturelle car aucune communication n'y serait possible. Partout, au moins dans les Etats qui ont une intégration nationale réelle, existe une zone centrale entourée de noyaux périphériques. Le cas européen le plus extrême est celui des Turcs en Allemagne, puisque la loi allemande de la nationalité, fondée sur le droit du sang, les a longtemps exclus de la naturalisation, alors que l'accès à celle-ci était et est relativement aisé en France. Les Etats-Unis ont reconnu les coutumes et les croyances venant des pays d'origine, mais favorisent l'intégration et même l'assimilation, comme le montre la force du nationalisme américain porté par les descendants des immigrés.

 

En France, après de longues guerres de religion, les protestants et les juifs ont vu leurs droits reconnus bien avant que ce soit le cas pour les catholiques en Grande-Bretagne. En fait pays d'immigration, la France et la Grande-Bretagne ont reconnu, chacun à leur manière, un certain pluralisme culturel. Ce qu'a fait la France au XIXe siècle a été de rejeter l'emprise de l'Eglise catholique sur l'Etat. La Grande-Bretagne s'était séparée de manière plus violente de Rome. Mais aujourd'hui, dans les deux pays, les relations entre l'Etat et les Eglises chrétiennes sont apaisées. Laissons donc de côté l'idée qu'il y aurait un modèle multiculturel dominant et une exception française. Aucun pays n'est complètement mono ou multiculturel. Partout se pose le même problème et c'est cette communauté de situations qui devrait être au centre des regards. Nos sociétés dites modernes reposent bien sur une séparation du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel, sont bien laïques et, de plus, elles croient à la pensée rationnelle et à ses applications scientifiques et techniques. Enfin, toutes nos sociétés croient à des droits individuels que les lois elles-mêmes ne peuvent pas abolir. Cette croyance fondamentale a animé d'abord la Hollande et l'Angleterre, puis les colonies anglaises d'Amérique quand elles prirent leur indépendance, avant de trouver son expression la plus influente dans la déclaration française des droits de 1789. On peut ajouter aujourd'hui, mais depuis peu et de manière encore partielle, que nos sociétés recommandent l'égalité des hommes et des femmes. Tel est le noyau commun à toutes les sociétés "modernes". Aucune d'entre elles n'y a renoncé ni n'accepte qu'on le remette sérieusement en question. Parallèlement, tous les pays vivent l'expérience d'un monde ouvert, nomade, où sociétés et cultures se rencontrent et ne peuvent plus se fondre, comme dans un passé en partie mythique, dans l'unité de l'Etat-nation.

 

D'où le problème posé à tous : comment maintenir les principes centraux de la modernité tout en respectant et en encourageant la diversité des orientations culturelles ? La France vient d'exprimer sa position sur ce problème central. Beaucoup se sont précipités sur les textes et déclarations français pour y dénoncer l'arrogance d'une culture fermée sur elle-même, incapable d'accepter la culture islamique malgré le poids de plusieurs millions d'habitants d'origine arabo-musulmane. Le texte résumé du projet de loi proposé semble encourager cette interprétation : tous les signes visibles d'une appartenance à une religion ou à une orientation politique seront interdits dans les écoles et dans les autres grands services publics. Je reconnais que certains voudraient en effet enfermer la religion dans la vie privée et ne plus se préoccuper de ce qu'ils considèrent comme des vieilleries. Mais cette interprétation n'est pas la mienne. Et moi, qui ai constamment dans le passé défendu les jeunes femmes voilées, je veux faire comprendre pourquoi, en signant le rapport de la commission Stasi, j'ai gardé les mêmes idées et pourquoi je continue à défendre la liberté de conscience de celles qui veulent affirmer leur poids. Mais, pour prendre position dans une situation concrète, il faut ajouter que nous sommes confrontés à la montée d'un islamisme radical qui attaque ce que j'ai défini comme le noyau de la modernité et qui me semble tout à fait éloigné des projets de beaucoup de femmes voilées. Comme il serait impossible de faire comprendre à l'opinion française qu'en autorisant le voile et la kippa on se prépare à lutter contre les "intégrismes", il a fallu agir de manière inverse et interdire dans l'école les signes ostensibles d'appartenance religieuse ou politique. Mais en sachant qu'aucune loi n'empêchera les cas ambigus de se multiplier. Je fais l'hypothèse que la loi peut arrêter les mouvements islamistes qui veulent porter atteinte à l'organisation scolaire et hospitalière, mais qu'elle conduira à plus de souplesse, et non pas à plus de répression, face aux signes personnels d'une foi ou même d'une appartenance.

 

Lisez le rapport de la commission Stasi. Il rejette nettement tout laïcisme antireligieux ; il est d'autant plus attaché à la laïcité que celle-ci se donne comme but principal de protéger et de renforcer la liberté de conscience. A plusieurs reprises sont émis dans ce texte des jugements positifs sur les religions, ce qui n'aurait pas été possible à la fin du XIXe siècle. Cette interprétation peut sembler trop compliquée à ceux qui ne connaissent pas l'histoire de France. Mais celle-ci et surtout la longue lutte de l'Etat et de l'Eglise sont des réalités qui ne sont pas plus bizarres que le fait d'imprimer "In God We Trust" sur les dollars ou de faire de la reine d'Angleterre le chef de l'Eglise anglicane. Mais les contresens ne seront écartés que quand les jeunes musulmanes, qui veulent entrer dans la modernité sans renoncer à leur identité culturelle, se seront fait entendre, auront condamné ouvertement les lois et les coutumes qui sont inacceptables pour notre société. Là est la priorité absolue : soutenons ces jeunes femmes voilées contre la double domination qu'elles subissent : celle des musulmans intégristes et celle des Français arabophobes. Que musulmans et non-musulmans prennent ensemble des initiatives en faveur de ces jeunes femmes. Car c'est quand leur action aura triomphé que nous aurons atteint notre double but : sauver l'esprit citoyen des dangers du communautarisme et reconnaître en même temps la liberté de conscience de tous et de toutes. Il n'y a pas à choisir entre la laïcité et la libre expression des croyances et des convictions ; elles sont complémentaires et s'opposent, d'un côté, à tous les fondamentalismes et, de l'autre, à un enfermement inacceptable des croyances dans la vie privée.

 

 
Jean-Paul II veut une laïcité ouverte
 
par JEAN-MARIE GUENOIS, publié dans la Croix le 12 janvier 2004
 
Jean-Paul II a réservé une grande part de son discours diplomatique annuel, lundi 12 janvier, à la laïcité. Il attend dans ce domaine un "partenariat" et non plus une "concurrence" entre Etat et religion. La situation française est particulièrement visée dans ce texte. Leçon à la France ? Elle n’a pas été nommée, lundi 12 janvier, dans le discours annuel au corps diplomatique qui rassemble autour de Jean-Paul II les ambassadeurs accrédités près le Saint-Siège. Mais ses propos s’inscrivent à l’évidence dans le débat hexagonal : "On invoque souvent le principe de laïcité, en soi légitime […] Mais distinction ne veut pas dire ignorance. La laïcité n’est pas le laïcisme ! Elle n’est autre que le respect de toutes les croyances de la part de l’Etat, qui assure le libre exercice des activités cultuelles, spirituelles, culturelles et caritatives des communautés de croyants".

Jean-Paul II confirme ici une vision du monde que l’Eglise catholique ne s’est pas privée de promouvoir ces derniers temps. Un souci aussi qu’il porte depuis longtemps. Mais surtout un véritable ensemble qui dépasse de loin la seule problématique "laïciste". Le contexte de sa remarque l’atteste. Introduite par un cri d’alarme : "Nous sommes témoins, ces derniers temps dans certains pays d’Europe, d’une attitude qui pourrait mettre en péril le respect effectif de la liberté de religion", elle se conclut par une évocation du débat sur les racines chrétiennes de l’Europe qui révèle "la difficulté à accepter le fait religieux dans l’espace public". Déjà lu. Peut-être des dizaines de fois en 2002 et 2003… Mais, lundi, c’est une sorte de discours de la méthode que le Pape entendait reproposer. Un mini-traité des relations Eglise et Etat.

Vu de Rome, tout se tient en effet. La place du croyant dans la société n’est pas discutable puisqu’elle est liée à la notion de personne humaine qui implique sa dimension spirituelle. Dès lors, le croyant a légitimement sa place dans "le dialogue public". Cheval de bataille : "le fait religieux", formulation objective reprise par Jean-Paul II qui justifie "la dimension sociale des religions". A ceux qui lui objecteraient la séparation laïque Eglises-Etat, il répond aussitôt "distinction ne veut pas dire ignorance" et souhaite que l’on passe maintenant à une nouvelle culture de "partenariat" et non plus de concurrence. Le Pape relie pour finir cette discussion aux trois années écoulées de débat sur les racines de l’Europe en diagnostiquant une même cause : "la difficulté à accepter le fait religieux dans l’espace public". Il critique donc les relectures de l’histoire selon des "prismes d’idéologies réductrices" et revendique la "justice" de reconnaître l’héritage du christianisme en Europe. Ne serait-ce que pour son rôle tout récent dans "la transformation pacifique des régimes autoritaires" et "la restauration de la démocratie en Europe centrale et orientale".

Sera-t-il entendu ? Le sujet semble en tout cas sérieusement préoccuper le Saint-Siège eu égard à la place qui lui est accordé dans ce discours. Chaque année en effet, ce rendez-vous vaut un tour d’horizon géopolitique très attendu des chancelleries, régions sensibles après régions, où sont comptabilisés les avancées et des reculs de la paix sur notre planète. Cette structure classique a disparu cette année devant l’affirmation de "quatre convictions" de Jean-Paul II. "La paix toujours menacée" avec l’évocation du "pénible conflit irakien", du conflit israélo-palestinien, de l’Afrique et de deux hommages personnels - Mgr Michael Courtney, nonce au Burundi assassiné après Noël, et Sergio Vieira de Mello, le représentant spécial de l’ONU assassiné en Irak.
 
 
Déception et incrédulité
 
Voile - Dans les pays arabes
 
par CHRISTOPHE AYAD et CLAUDE GUIBAL, publié dans Libération le 24 décembre 2003
 
Jacques Chirac a-t-il, en l'espace d'une conférence de presse, dilapidé tout son capital de sympathie dans le monde arabe ? La question mérite d'être posée tant sa décision a suscité déception et incrédulité dans une région où le religieux est au centre de la vie sociale, voire politique. Il suffit de rappeler les propos du cheikh Youssef al-Qaradhaoui, un ouléma égyptien installé au Qatar : cette décision est "une cause de souffrance et de douleur pour les musulmans". Qaradhaoui est la référence spirituelle des Frères musulmans égyptiens, l'un des prédicateurs les plus écoutés au monde grâce à ses émissions sur la chaîne satellitaire Al-Jezira et à ses petits livres de vulgarisation traduits dans toutes les langues. "Ne provoquez pas la haine et l'inimitié des musulmans", adjure-t-il. "La France a des intérêts avec nous, et si les institutions et les dirigeants islamiques protestent, elle s'inclinera, mais personne ne se soucie plus de l'islam", regrette-t-il.

 

Même tollé au Liban, francophone et francophile, où sunnites et chiites accordent pour une fois leurs voix afin de protester contre le choix élyséen. Le mufti sunnite "regrette". Quant au guide spirituel du Hezbollah, le cheikh Mohamed Hussein Fadlallah, il dénonce une atteinte aux "droits de l'homme musulman". La milice chiite libanaise a toutefois pris soin de ne pas pointer du doigt la France, l'un des rares pays européens à opérer une distinction entre son activité politique et sa branche militaire. Dans le Maghreb, les dirigeants politiques n'ont pu que se réjouir, au moins en privé, de la position française. En Tunisie, où le voile est interdit à l'université, les féministes et le pouvoir s'inquiètent d'un retour en force du foulard islamique, malgré le harcèlement des services de sécurité envers les voilées. Au Maroc, le roi Mohamed VI vient d'annoncer une libéralisation du statut de la femme...

 

En Egypte, le discours de Chirac a suscité débats télévisés, éditoriaux perplexes et déclarations abruptes : la polémique passionne la population égyptienne, qui, dans son immense majorité, se désole du projet de loi. Mais souvent sans en saisir la teneur. "Je ne comprends pas pourquoi vous interdisez l'islam", s'insurge Héba, étudiante à l'université du Caire. La jeune femme, récemment voilée, regrette ce qu'elle perçoit comme "une nouvelle attaque visant l'islam, comme la guerre en Irak". "En France, tout le monde est athée", lui répond une de ses camarades. "Pourquoi rejetez-vous la religion à ce point ? Etre religieux, cela donne quand même une bonne éducation, une morale", plaide la jeune fille. Le concept même de laïcité laisse les Egyptiens interloqués. Rares sont les voix discordantes. Si le théologien libéral Gamal al-Banna, frère cadet du fondateur des Frères musulmans, affirme que le voile n'est en rien une obligation, il est contredit par les Frères musulmans, qui s'opposent "fermement" au projet de loi français. Fondée par le grand-père maternel de Tariq Ramadan, la confrérie estime que la décision de Jacques Chirac "sème les graines de la haine entre la France et les peuples musulmans" et "contredit les conventions internationales des droits de l'homme".

 

Sous des bannières stigmatisant sur fond bleu-blanc-rouge l' "islamophobie française", les oulémas invités à s'exprimer appellent les musulmans à se montrer solidaires de leurs coreligionnaires français : "Les musulmans ne doivent pas accepter qu'un non-musulman décide pour eux." "Pourquoi n'interdit-on pas les minijupes ?", s'interrogent certains conservateurs, en soulignant que les non-musulmanes, en Egypte, ne sont pas tenues de se voiler. Quant à la plus haute autorité de l'islam sunnite, le cheikh d'Al-Azhar, connu pour ses positions modérées mais aussi sa soumission au pouvoir politique, il estime que "le voile est une affaire intérieure française". Un propos qu'il devrait développer, fin décembre, lors de sa rencontre avec Nicolas Sarkozy, en visite en Egypte.

 

 
Voile : La République en souffrance
 
Pierre-André Taguieff est directeur de recherche au CNRS, professeur à Science po et auteur de La Nouvelle Judéophobie
 
Shmuel Trigano est professeur de sociologie politique à Paris-X Nanterre, et auteur de Qu'est-ce que la religion et La Démission de la République, juifs et musulmans en France
 
propos recueillis par PAUL FRANCOIS PAOLI, publiés dans le Figaro Littéraire du 5 février 2004
 
La probable loi sur les signes "ostensibles" à l'école ne nous fera pas esquiver longtemps la question qui se dissimule, mais si peu, sous le voile : celui du multiculturalisme et de sa compatibilité avec un modèle républicain qui ne reconnaît, en théorie, que des citoyens, abstraction faite de leur origine. Contesté dans les années 80 par certains courants de la communauté juive, revendiquant leur appartenance au "peuple juif" et leur solidarité inconditionnelle avec Israël, ce modèle est, aujourd'hui, mis à mal par un fondamentalisme musulman qui affirme le primat de l'islam sur les lois de la République. Si certains radicaux musulmans ne ratent pas une occasion de stigmatiser les juifs de France, n'est-ce pas, entre autres raisons, parce qu'ils leur reprochent de jouir d'un "communautarisme" de fait qu'on leur conteste ? Pour autant, la comparaison entre la situation des juifs, intégrés en tant qu'individus à la communauté nationale, depuis la Révolution française, et celle des traditionalistes musulmans, issus de l'immigration, s'arrête là. Si le concept d'assimilation a historiquement fonctionné avec les juifs, jusqu'à ce que l'antisémitisme de la fin du XIXe siècle le mette à mal, c'est parce que ceux-ci furent en phase avec les valeurs des Lumières. On ne peut en dire autant de l'islam populiste en vogue dans les banlieues, qui rompt non seulement avec la laïcité républicaine mais aussi avec les valeurs de l'universalisme occidental.
 

- Que vous inspire ce qui se dit aujourd'hui au sujet du voile ?
Pierre-André Taguieff.
J'ai trouvé ce débat décevant, du moins quant à sa teneur philosophique. La quasi-totalité des arguments avancés étaient déjà en circulation dans les années 90. Tout se passe comme s'il avait fallu faire d'urgence des séances de rattrapage pour politiques endormis. Ils ont enfin ouvert l'œil sur une réalité sociale convulsive, sans pour autant affronter le problème sous-jacent, le plus épineux de tous : pourquoi l'intégration des jeunes issus de l'immigration a-t-elle globalement échoué ? Et ce au point d'ouvrir un boulevard à une offensive islamiste... On a rameuté des sages et des experts - toujours les mêmes ! - qui, après beaucoup d'auditions répétitives, ont accouché d'une souris. Tant de travail pour passer du mot ostentatoire à ostensible... Vanité des comités et autres commissions ! La question essentielle a été esquivée : peut-t-on mettre toutes les croyances sur le même plan ? C'est la pente dangereuse du relativisme, sur lequel glisse un néolaïcisme qui est une corruption du principe de laïcité. Il ne faut pas se voiler la face : ce ne sont ni les catholiques ni les juifs qui, sur le terrain, menacent le bon fonctionnement de l'école républicaine laïque, mais les fondamentalistes musulmans, dont le militantisme recourt à la provocation calculée, instrumentalisant des adolescentes souvent de bonne foi. Pour sacrifier au politiquement correct, de nombreux leaders d'opinion, terrorisés à l'idée d'être accusés d'islamophobie, ont fait de la défense de la laïcité un combat globalement antireligieux. Or ce n'est pas le religieux comme tel qui est ici en question : c'est le politico-religieux et l'ethnoreligieux. Et la République a le droit et le devoir de se défendre contre ses ennemis, islamistes, gauchistes et extrémistes de droite.
Shmuel Trigano. Ce débat était nécessaire mais le voile a joué le rôle d'un leurre. Comme si on n'avait pas le courage d'aborder la vraie question, qui est double : celle de l'acceptation par l'islam français du pacte républicain, celle, taboue, de l'intégration d'une immigration récente. On a confondu un problème relevant de la laïcité et un problème relevant de la nation. Par ailleurs, le concept de laïcité est devenu flou. J'ai eu à Nanterre des étudiants musulmans qui allaient manifester pour le voile au nom de la laïcité. Le courant islamiste n'a fait que s'engouffrer dans le créneau de la laïcité ouverte né dans les années 60. Cette confusion engendre sur le terrain un fait accompli et, s'il y a un recul de la classe politique devant cette réalité, ce sera grave.



- Etes-vous partisans de l'interdiction des signes religieux à l'école ?
P.-A. T.
Oui, en tant qu'il s'agit là de la moins mauvaise des solutions possibles dans l'actuel contexte. On connaît son plus évident effet pervers : favoriser une sainte alliance des clergés. Cette interdiction générale des signes religieux laisse entendre que le voile islamique constitue la manifestation d'une simple croyance religieuse. Il n'en est rien : en signant l'enfermement de la femme dans une communauté de repli et un statut d'infériorité, il fait partie d'un ensemble de prescriptions qui font prévaloir l'emprise d'une appartenance culturelle exclusive soumettant les sexes à des rôles sociaux autoritairement réglés. Il exprime une attitude d'autoségrégation, fonctionne comme un drapeau et un appel à la mobilisation, ce qui révèle de la dimension politique. En s'articulant avec la récusation de certains cours (gym, sciences naturelles...) qui minent de l'intérieur le système scolaire, le port du voile marque le refus de l'intégration dans la nation républicaine. Et ce au nom de valeurs et de normes censées relever de la religion musulmane. Mais l'appel à la foi religieuse sert de paravent à une pure revendication identitaire, portée par des prosélytes souvent incultes religieusement.
S. T. Sur le principe, oui, et dans cette perspective, je suis aussi pour l'interdiction de la kippa dans les écoles publiques. Néanmoins, pour moi, le voile est moins un signe religieux qu'un uniforme. Dans certaines facultés, les islamistes abordent les jeunes filles d'origine maghrébine et leur demandent pourquoi elles n'en portent pas. S'il se répandait, le voile serait un marquage inacceptable dans un espace public comme l'école, lieu de formation par excellence. Par contre, que ces signes s'expriment dans les écoles privées ne me dérange pas...



- Vous avez tous deux dénoncé une certaine apathie de la société française face aux agressions antisémites. Avec le recul comment expliquer ce phénomène ?
P. A. T.
Dans La Nouvelle Judéophobie, parue en janvier 2002, je me suis interrogé sur le silence gêné des pouvoirs publics comme des organisations militantes comme le Mrap ou la Ligue des droits de l'homme. Silence souvent accompagné de relativisation, de minimisation, voire de négation des faits judéophobes. La multiplication des violences antijuives en France, et dans d'autres pays européens (Belgique, Pays-Bas, Autriche...), dues en grande partie à des groupes issus d'une immigration de culture musulmane, reste un phénomène inacceptable pour certains milieux dits antiracistes. Les statistiques du ministère de l'Intérieur sont pourtant dénuées d'équivoque. Le paysage des rejets et des haines est bariolé : il y a aujourd'hui coexistence entre le vieil antisémitisme politique d'extrême droite, un antisionisme radical qui procède de la diabolisation d'Israël et une xénophobie antimaghrébine.
S. T. Il s'est produit ces dernières années une dissociation entre antiracisme et refus de l'antisémitisme. Quand les agressions antisémites ont commencé fin 2000, on a assisté à une dénégation généralisée des faits. Souvenons-nous de ce qu'avait dit le procureur de la République de Montpellier à propos de jeunes qui avaient voulu brûler une synagogue : "Ce n'est pas là un acte antisémite mais l'acte de jeunes désœuvrés..." Le conflit du Proche-Orient n'a pas été seulement importé par l'opinion arabo-musulmane, mais aussi par l'opinion publique tout court. La guerre d'Irak a mis en évidence une dangereuse confusion entre un problème national et un problème international. Un propos du ministre de la Ville, Jean-Louis Borloo, sera à cet égard significatif. Celui-ci verra dans l'adhésion de la communauté issue de l'immigration à la politique française concernant l'Irak "un génial espace de francitude nouvelle sur lequel construire une solidarité nationale" (Nice-Matin du 27 mars 2003).



- Avec d'autres, Alain Finkielkrault s'alarme du fossé croissant entre la communauté juive et la société française, notamment du fait de la Diabolisation d'Israël * (voir Le Monde du 31 décembre). Partagez-vous cette inquiétude ?
P. A. T.
Je me méfie d'entités comme La Communauté juive ou La Société française. Les fossés se creusent parmi les juifs de France, par exemple entre les inconditionnels de la politique de Sharon et ceux qui vont jusqu'à dénier à Israël le droit à l'autodéfense. Les principaux clivages se retrouvent chez les juifs comme chez les non-juifs. Croire qu'on puisse les opposer, c'est une erreur d'analyse, qui pourrait avoir de déplorables effets.
S. T. Je ne me retrouve pas complètement dans l'analyse de Finkielkraut car elle suppose un dualisme entre juifs et Français. Ce serait le signe que la communauté juive est entrain de se ghettoiser. Ce dont les juifs ont fait l'expérience, c'est que, lorsque la France renonce à être elle-même, c'est leur propre identité qui se trouve ébranlée. Comme si nous nous appréhendions soudain comme une minorité, sentiment incompatible avec la citoyenneté.



- Vous ne niez pas que la communauté juive soit traversée par des tendances communautaristes, souvenons-nous du fameux "vote juif" de 1980 proposé par certains pour sanctionner Giscard ?
P. A. T.
Il faut sauver le mot communauté de ce marécage idéologique qu'est le communautarisme, qui se confond parfois avec une forme d'ethnonationalisme. Qu'il y ait eu des gens qui ont voulu créer un mouvement politique juif, c'est un fait qui n'engage pas l'ensemble des juifs français. L'interrogation est fondée, pas la généralisation.
S. T. Dans Un exil sans retour - Lettre à un juif égaré publié en 1996 je soulignais cette dérive. Néanmoins, il ne faut pas exagérer son importance. J'avais d'ailleurs produit des études montrant que les juifs votaient comme la majorité des Français en radicalisant parfois la tendance générale. Quand la France vote à gauche, les juifs votent plus à gauche que la moyenne et, quand la France vote à droite, idem... Ce qui s'est produit, c'est une instrumentalisation de la communauté juive par Mitterrand. Dans le débat sur Le Pen ou dans la guerre en Yougoslavie, on a vu des leaders communautaires engager les juifs. Il y a eu des dérapages qui ont été des facteurs de crise interne.



- Où est la frontière entre l'acceptation des différences culturelles et le multiculturalisme ?
P. A. T.
L'existence des différences culturelles est une chose, le projet de refondre l'ordre sociopolitique sur la base des identités culturelles, notamment ethnoreligieuses, est une autre chose qui relève du multiculturalisme. L'éloge contemporain de la diversité culturelle me paraît naïf car il y a des diversités qui conflictualisent et désintègrent. Il n'y a pas de nation sans une certaine communauté morale, sans consensus civique de base. La fragmentation menace la nation française. C'est pourquoi les républicains de tous bords doivent réagir.
S. T. Il est légitime que des groupes religieux ou régionaux cultivent à l'intérieur de la nation leur identité singulière. On peut même les appeler communautés, pourquoi pas ? Mais il faut que le cadre commun, celui de l'identité nationale et de la loi républicaine, subsiste. Les Corses qui affirment leur corsitude avec violence, quoi qu'ils fassent, ils sont français. Et, quand un juif fait son alya en Israël, il découvre avec stupéfaction qu'on l'appelle le Français. Dans tous les cas, il ne sert à rien de vouloir faire table rase du passé. L'histoire de France est multiséculaire parce qu'elle est héritière aussi bien de Vercingétorix et de Clovis que de Jeanne d'Arc et de la Révolution française. Sans ces entités, un pays n'a plus de consistance historique.

 
La polémique sur le voile
 
par FADY NOUN, publié dans l'Orient-le Jour le 6 janvier 2004
 
Vous êtes plusieurs à avoir réagi à la polémique sur le voile ou aux réactions locales provoquées par cette controverse. Il n’y a, dans celles-ci, comme dans les réactions aux réactions, que quelque chose de très normal. Dans les réponses des musulmans du Liban et du monde arabe à la polémique, puis au projet de loi sur le voile en France, il faut voir l’un des aspects de la mondialisation de l’information. Que chacun se sente concerné par ce qui se passe dans les autres sociétés est un phénomène normal, dans un monde où l’information parvient à son destinataire en temps réel. En outre, dans la réaction d’une partie de l’islam français comme dans l’appui que lui apporte une partie de l’opinion arabe, il faut voir aussi l’un des aspects d’un choc culturel entre ce qui est vécu comme une obligation religieuse et un interdit légal, entre l’affirmation d’une identité et un réflexe de défense. Ces réactions reflètent la place de la religion dans la vie personnelle et collective des hommes et des femmes de notre temps, il faut les accepter. Toutefois, les choses se compliquent du fait de la surenchère et de l’exploitation de cette polémique à des fins politiques. Le choc entre deux cultures, un communautarisme islamique et une France républicaine laïque, se double ainsi d’un choc proprement politique. Plus que l’expression de la foi religieuse qui, somme toute, est admise dans certaines limites, ce que redoutent les responsables d’une France laïque, c’est l’émergence d’une force politique ayant l’islam pour vecteur.

On peut regretter qu’une loi ait été nécessaire pour réglementer le port du voile par les jeunes filles, à l’école, puisqu’un interdit contribue souvent au renforcement d’un phénomène de société. On pourrait ainsi, par exemple, avoir indirectement renforcé l’apparition des écoles communautaires islamiques en France. Plus largement, nous proposons à la réflexion de nos lecteurs ce passage d’un ouvrage du père Maurice Borrmans qui, depuis 1964, enseigne le droit islamique à l’Institut pontifical d’études arabes et islamiques à Rome (Pisai) et dirige la prestigieuse revue Islamochristiana : "Les musulmans qui se sont établis en Europe sont-ils une chance pour celle-ci ou bien l’Europe est-elle une chance pour eux ? Un observateur impartial est tenté de répondre "oui” aux deux questions. (...) Dans la France républicaine et laïque, la laïcité officielle se voit obligée de réviser ses relations avec la dimension religieuse de ses citoyens, alors que dans les pays européens la société civile se trouve invitée à redéfinir ses valeurs fondamentales et que les Eglises s’y considèrent comme mises au défi de retrouver leur force évangélisatrice (...) L’Europe est aussi une "chance” pour les musulmans qui sont venus librement y habiter et s’y intégrer : il leur est enfin possible de mieux distinguer ce qui relève de la conscience religieuse et des lois positives et religieuses des Etats se libérant ainsi de la confusion traditionnelle que les pays d’islam ont tendance à maintenir entre la religion et la politique." (in Dialogue islamo-chrétien, à temps et à contretemps, éditions Saint-Paul, 2002).
 
 
Voile et culte chrétien
 
par JOE AOUN (Boston), publié dans le courrier des lecteurs de l'Orient-le Jour le 20 janvier 2004
 
Comment le gouvernement libanais autorise-t-il les manifestations contre le pays qui a le plus aidé le Liban ? Et tout cela à propos de problèmes purement intérieurs français (l’affaire du voile) qui ne concernent aucunement les contestataires. Et si un groupe décidait de manifester contre l’interdiction de culte chrétien en Arabie saoudite, est-ce que le gouvernement autoriserait cette manifestation ? Est-ce qu’on ne crierait pas à l’incitation aux dissensions confessionnelles, ou à l’atteinte aux relations avec un pays frère ?
 
 
Cinq mille manifestantes à Beyrouth contre l'interdiction du foulard à l'école en France
 
Voile : le monde musulman réagit peu
 
paru dans Ouest-France le 9 janvier 2004
 
Cinq mille écolières ont manifesté, hier, à Beyrouth (Liban), contre le projet de loi interdisant le port du voile dans les écoles publiques françaises. C'est la plus grosse manifestation depuis le discours de Jacques Chirac sur la laïcité, le 17 décembre. Ailleurs, on semble protester pour la forme. Faire défiler des écolières voilées devant l'ambassade de France. C'est la riposte du Hezbollah libanais au projet de loi interdisant les signes religieux "ostensibles" dans les écoles publiques, annoncé le 17 décembre par Jacques Chirac. Elles étaient 5.000, hier matin, acheminées par bus depuis les quartiers sud de la capitale libanaise, majoritairement chiites.
 

Le Hezbollah ne lésine pas sur la symbolique. Les manifestantes, encadrées par un service d'ordre masculin, agitaient des dizaines de drapeaux français barrés de slogans tels que "Voile, droit et liberté" ou encore "Liberté, égalité, fraternité. Où est la liberté ?" Une déléguée a remis une lettre adressée au président français. Cette manifestation des jeunes chiites -­ principale confession d'un Liban par ailleurs très occidentalisé ­- s'inscrit dans le droit fil des déclarations de Sayyed Mohammad Hussein Fadlallah. Le chef spirituel du Hezbollah chiite avait dénoncé, dès le 20 décembre, une "atteinte aux droits de l'homme musulman". Les sunnites, eux, sont restés à la maison, leur mufti se contentant de "regretter" la décision française.

 

La France ménagée

 

A ce jour, le défilé de Beyrouth est le plus important dans le monde musulman. Lundi, trois cents Palestiniennes avaient marché jusqu'au centre culturel français de Gaza, à l'appel du Djihad islamique, clamant : "Ne pas porter le voile est un péché". Ailleurs, les rassemblements n'ont guère dépassé quelques dizaines de manifestants. Ils étaient 150 à Téhéran (Iran) la semaine dernière, 60 à Amman (Jordanie) lundi. La position adoptée par l'imam de la mosquée Al-Azhar du Caire, plus haute autorité du sunnisme (la branche majoritaire de l'Islam), n'y est sans doute pas étrangère. Recevant Nicolas Sarkozy, la semaine dernière, le cheik Mohamed Sayyed Tantaoui, avait jugé la France dans son "droit". Les musulmanes de France, soulignait-il, n'encourront pas les foudres divines en se conformant à la loi.

 

Ce faisant, le cheik Tantaoui semble avoir désamorcé la contestation et... servi de paratonnerre à la colère des musulmans radicaux. L'hebdomadaire égyptien Al-Osboue appelle à la "destitution" de l'imam d'Al-Azhar, Hussein Fadlallah lui conseille de "s'excuser auprès des musulmans". Plutôt que d'invectiver la France, les dignitaires religieux musulmans invitent leurs fidèles à écrire à Jacques Chirac. Ainsi l'image de l'influent cheik Youssef Al-Qaradaoui, l'une des "coqueluches" de la chaîne Al-Jazira, qui demande au président de la République de "revenir sur sa décision". Même tonalité chez Mohammad Khatami, le président iranien qui suggère d' "annuler une décision erronée". Comme si, pour les dirigeants orientaux, le voile ne valait pas une fâcherie avec la France, perçue comme la meilleure avocate en Occident du monde arabo-musulman.