Tenue
vestimentaire à l'approche de
la belle saison
Le monde
est endeuillé cette semaine
par le 11 mars espagnol,
faisant des centaines de
victimes dont plus de 200
morts voyageant en train.
Cette catastrophe
intervient 30 mois jour pour
jour après le 11 septembre américain,
un an jour pour jour après la
psychose soulevée par des maîtres-chanteurs
tchèques visant les
chemins de fer locaux et une
semaine jour pour jour après l'inspection
en France de 32.000
km de voies ferrées par
10.000 agents de la SNCF
à la recherche d’éventuelles
bombes placées par un
groupe inconnu.
Ce
terrorisme de masse rappelle
aux Libanais celui qu'ils ont
subi durant 20 ans, entraînant
la mort de 200.000
personnes dans des conditions tout
aussi atroces. Parmi les
multiples épisodes tragiques
de cette guerre contre la
souveraineté du Liban, citons
celui survenu il y a 15 ans
jour pour jour également,
avec la guerre déclenchée
par la Syrie pour faire taire
le dernier gouvernement libre
du Liban (jusqu'à nos jours),
dirigé par le Premier
ministre le général Michel
Aoun, et "pacifiant"
ainsi le pays sous son
emprise rendue légitime
par les accords américano-saoudiens
de Taëf signés par la suite.
Mais tel ne
sera pas notre sujet, une
lettre adressée avant-hier
par le proviseur du Grand Lycée
Franco-Libanais de Beyrouth -
Mission Laïque Française -
à ses élèves apportant une
note d'humour bienvenue
et déplaçant le débat en
abordant la question devenue
classique de la mode
vestimentaire dans les écoles.
Changeons
donc de sujet en signalant pour
exemple que, dans ce Grand Lycée
Franco-Libanais situé à
Achrafieh dans la partie à
majorité chrétienne de la
capitale, dont moins du
quart des élèves sont
musulmans, le port du voile a
de tous temps été interdit.
Cette année, l'évolution de
la situation en France a poussé
les surveillants à demander aux
élèves portant dans la cour
de récréation une croix ou une
inscription du Coran, aussi
petites soient-elles, de
les dissimuler sous leurs vêtements,
ne laissant apparaître que
les chaînes. Et l'hiver se
terminant, Mme le Proviseur,
qui a pris ses fonctions
cette année, vient de
communiquer une lettre
aussi originale qu'exemplaire
à signer par les parents des
élèves des classes de sixième
à la terminale, pour éviter
tout débordement dans l'autre
sens. Inutile de préciser que
les pauvres élèves, qui se
voient astreints à une
tenue de rigueur - cependant
préférable à un costume -
dans des salles non climatisées
sous le feu du soleil
printanier, n'en reviennent
pas encore.
Tenue
vestimentaire à l'approche de
la belle saison
Lettre
de PATRICIA ROMAN, Proviseur
du Grand-Lycée
Franco-Libanais de Beyrouth,
adressée le 12 mars 2004 aux
parents des élèves du Collège
"Madame,
Monsieur,
Convaincue que vous partagez
les valeurs éducatives que
s'assigne l'établissement,
je sollicite votre concours
pour que vous nous aidiez,
en tant que parents, à
faire respecter quelques règles
de tenue vestimentaire, qui
ne visent pas tant à pénaliser
les jeunes dans leur besoin
de fantaisie ou
d'expression, qu'à
leur faire percevoir la
frontière sociale qui
existe entre lieu de travail
et espace de détente, lieu
de travail et espace privé.
Certes les commerces
proposent une surabondance
de vêtements qui découvrent
plus qu'ils ne couvrent :
tee-shirts ultra courts portés
sur pantalon à taille très
basse, tenues bustier, hauts
asymétriques à une seule
bretelle, décolletés,
tissus à l'opacité
incertaine voire
transparents, vêtements
moulants et collants presque
adhésifs... On n'en
finirait pas d'énumérer
les trésors d'imagination
des stylistes qui s'amusent
à dévêtir plus qu'ils
n'habillent, qui modèlent
plus la peau que l'étoffe,
et qui ne manquent pas de
conquérir notre indulgence
ou d'attirer notre sourire
sur des lieux de détente ou
de vacances... Que les
jeunes gens aussi réservent
à ces lieux shorts, débardeurs
et casquettes !
Mais dès lors que l'on
se trouve dans un établissement
scolaire, c'est-à-dire dans
un lieu où les repères doivent
être transmis, et où la
concentration propice à l'étude
doit être favorisée, il
n'est pas possible
d'admettre des tenues trop dévêtues
pour les jeunes que nous
accueillons. C'est la raison
pour laquelle je fais appel
à vous, pour qu'avec bon
sens nous oeuvrions
dans le même sens, et que
vous aidiez vos enfants à
choisir, pour venir au
lycée, des vêtements qui
allient à la jeunesse et la
gaieté, la décence.
Je vous demande en outre,
par mesure de sécurité, de
veiller à ce que vos
enfants s'abstiennent de
porter des mules, et
utilisent seulement des
chaussures retenues par des
lanières au niveau du
talon. Comptant sur votre
compréhension, je vous
remercie d'avance de votre
collaboration, et vous prie
d'agréer, Madame, Monsieur,
l'expression de mes
salutations distinguées."
France - Légalement,
les femmes sont toujours
interdites de pantalon
paru dans l'Orient-le
Jour le 6 mars 2004
Un député
UMP de l’Indre, Jean-Yves
Hugon, a demandé au
gouvernement de revenir sur
une loi du début du XIXe siècle
qui interdit toujours aux
femmes le port du pantalon.
M. Hugon a précisé qu’il
avait envoyé une lettre
l’an dernier à la
ministre déléguée à la
Parité et l’Egalité
professionnelle, Nicole
Ameline, et qu’il comptait
récidiver cette année.
"La loi du 26 brumaire
an IX de la République
dispose que toute “femme désirant
s’habiller en homme doit
se présenter à la préfecture
de police pour en obtenir
l’autorisation, et
celle-ci ne peut être donnée
qu’au vu d’un certificat
d’un officier de santé”
", explique M. Hugon
dans sa lettre. Deux
circulaires de 1892 et 1909
autorisent le port féminin
du pantalon à vélo puis à
cheval, précise-t-il.
A l’occasion
du bicentenaire en 2004 de
l’écrivain George Sand,
"qui avait dû se
soumettre à cette
autorisation pour porter le
pantalon auprès de la préfecture
de l’Indre", le député
suggère "de
mettre en conformité notre
droit avec une pratique
incontestée et
incontestable des
femmes". Nicole Ameline
avait répondu à M. Hugon
"qu’il ne lui
paraissait pas opportun de
prendre l’initiative
d’une telle mesure dont la
portée serait purement
symbolique". "Pour
adapter le droit à l’évolution
des mœurs, la désuétude
est parfois plus efficace
que l’intervention",
soulignait la ministre,
ajoutant : "Néanmoins,
vous avez toute latitude
pour mettre en valeur la
contribution de George Sand
à cette évolution à
l’occasion du bicentenaire
de sa naissance."
L'Ecole pornographe
par IVAN
RIOUFOL, publié dans le Figaro
le 5 mars 2004 (extraits)
Voilà où en
est l'Ecole. Un professeur
d'histoire sera sanctionné par
l'Education nationale et convoqué
devant la justice, pour avoir
dit en cours une vérité
"historiquement
incorrecte" sur Mahomet et
sa violence (lire nos précédents
bloc-notes). En revanche, un
professeur de français qui
donne à étudier à de jeunes
élèves des textes orduriers,
sera soutenu par ses collègues,
épargné par sa hiérarchie,
ignoré par l'inspection d'académie.
Mieux : des parents d'élèves
ne trouveront aucun porte-voix
au sein du système éducatif
pour faire entendre leur
indignation. Eloignez les
enfants ; voici les faits. Le
premier texte, tiré du livre Les
Baisers des autres (de
Carine Tardieu, collection Livre
d'image jeunesse - Actes Sud), a
été distribué à des élèves
de 6e, 5e
et 4e du collège
Albert-Camus de Rosny-sous-Bois
(Seine-Saint-Denis), dans le
cadre de l'opération "Collège
au cinéma". La lecture a
été, pour cette circonstance,
accompagnée de la projection
d'un court métrage illustrant
le livre. Le film a obtenu le
label du Concours académique de
la jeune critique cinématographique
2003. Des parents d'élèves du
collège Albert-Camus ont pu le
visionner, à leur demande, auprès
de la principale. (...) Le
second morceau étudié par les
enfants est extrait du Gone
de Chaâba (de Azouz Begag -
Seuil) et a reçu le patronage
du Mrap pour sa diffusion cinématographique
dans les écoles. Extrait (...)
Ainsi font
nos talibans
J'entends
déjà les justifications des pédagogues
éclairés, éveilleurs de
conscience et autres
"intelligences" pétitionnaires
: cette littérature est le
reflet des préoccupations de la
jeunesse, qui a accès à la
pornographie grâce à la télévision
; la culture et le langage
doivent évoluer avec leur temps
; les parents d'élèves n'ont
pas à se mêler des choix des
enseignants ; s'indigner devant
de tels écrits et de telles
images revient à encourager les
moeurs bourgeoises, etc. Ces récitations
avaient déjà été entendues
lorsqu'un enseignant d'Abbeville
(Le Figaro, 13 décembre
2001) avait fait étudier à des
3e, sous les
applaudissements de ses collègues,
des extraits du Grand Cahier d'Agota
Kristof, mettant notamment en scène
l'accouplement entre un chien et
une fillette.
En écoutant
Luc Ferry assurer, lundi sur la
chaîne LCI, vouloir défendre
le latin et le grec et déclarer
: "Lire les stoïciens,
c'est formidable, et ces
sagesses anciennes sont
merveilleuses", apparaît
le gouffre entre l'élévation
du discours du ministre de l'Education
et les flatteries démagogiques
de certains professeurs. Même
si de nombreux enseignants ne
partagent pas ce choix de
valoriser la grossièreté pour
paraître moderne, ceux du collège
Albert-Camus ont pris fait et
cause pour les méthodes du
"prof", contestées
par des parents. "Nous
sommes passés pour des imbéciles",
dit l'un d'eux. Le plus
navrant dans cette affaire -
qui n'est qu'un exemple de l'étendue
du délabrement éducatif et
moral qui existe à l'Ecole -
est de constater qu'aucun
syndicat de parents d'élèves
n'a osé critiquer la lamentable
vision éducative du professeur
de français. Se vérifie, une
fois de plus, un renoncement
collectif à défendre des
valeurs essentielles - la
sanctuarisation de l'école, le
respect de la culture classique,
de la langue, du bon goût, etc. -
de peur d'apparaître "réactionnaire"
aux yeux de nos talibans, qui
n'ont plus que ce mot à la
bouche pour disqualifier ceux
qui résistent encore au
terrorisme intellectuel des
"Amis du désastre".
Silence syndical
L'affaire
Chagnon, que les lecteurs
connaissent, relève de cette même
pétrification de l'esprit
critique, qui a gagné le système
éducatif sous le poids de l'idéologie
jeuniste, antiraciste,
antidiscriminatoire. Alors que
ce professeur d'histoire a été
accusé de "racisme"
par un inspecteur pédagogique
pour ses propos non conformes
sur Mahomet et que sa hiérarchie
l'a sanctionné d'un blâme,
aucun syndicat d'enseignants
n'est venu défendre ce
professeur et, à travers lui,
la libre expression des
enseignants au sein de l'école
laïque. C'est un homme seul qui
s'est présenté, mardi, devant
la justice. Il y a reçu
confirmation que le Mrap et la
Ligue des droits de l'homme
avaient renoncé à leurs
plaintes pour "incitation
à la haine raciale", se
satisfaisant du blâme délivré
par l'Académie de Versailles.
Ici comme ailleurs, se sont des
initiatives de citoyens indignés
(dont de nombreux enseignants)
qui viennent suppléer des
organisations tétanisées à
l'idée d'être accusées du
pire par des "droits-de-l'hommistes"
au service du communautarisme
(Rappelons que le site www.laic.info
s'est ouvert aux soutiens à
Louis Chagnon).
L'islam, dans la
grammaire
Il est vrai que la place prise
par l'islam et le
multiculturalisme dans les
manuels scolaires s'impose
chaque année davantage, dans
l'indifférence. Voici ce que
propose le manuel de grammaire
de 4e édité par
Bordas (Nouvelle collection
Plus-que-parfait
"Grammaire pour les
textes"), au chapitre 16,
celui de la conjugaison. "Une
forme verbale est à la voix
active lorsque le sujet
accomplit l'action exprimée
par le verbe : dans la
civilisation arabo-musulmane,
le calife joue un rôle de
premier plan (verbe à
l'actif) ; une forme verbale
est à la voix passive lorsque
le sujet subit l'action exprimée
par le verbe : dans la
civilisation arabo-musulmane,
un rôle de premier plan est
joué par le calife
(...)", etc. Parmi
les exercices proposés : "Dites
si les verbes soulignés sont
à la voix active, passive ou
pronominale : La religion
musulmane, ou islam, a été
fondée par le prophète
Mahomet, en Arabie, dans la
ville de Médine, puis de La
Mecque ; Mahomet leur a révélé
le Coran, écrit en arabe et
dans lequel il a transmis les
fondements de l'islam (...) ;
la religion musulmane s'appuie
sur des règles de vie que
tout bon musulman doit
observer ; le Coran a été écrit
dans une langue si belle qu'il
a servi de base aux
grammairiens qui se sont
attachés à codifier l'arabe
(...)", etc. C'est
cette Ecole de gribouille,
encourageant l'affirmation des
identités culturelles, qui
demande désormais aux
musulmanes pratiquantes
d'enlever leur voile en
classe. Comment la prendre au
sérieux ?
La
conquista des Légionnaires du
Christ
L'Eglise catholique étend
son emprise sur l'éducation
en Espagne
par JEAN-HEBERT
ARMENGAUD, publié dans Libération
le 9 mars 2004
Le campus est un grand îlot
de verdure, cloîtré dans une
banlieue résidentielle de
Madrid. Des parkings, et
surtout du gazon à perte de
vue, taillé comme sur un
green de golf. Et des pins qui
parsèment le tout.
L'université Francisco de
Vitoria, privée, religieuse,
respire la tranquillité et
transpire l'argent. Elle est
à peine à trente minutes de
route de la grande université
publique de Madrid, la
Complutense, qui évoque en
comparaison une cité de
banlieue aux tours mal ravaudées.
A Francisco de Vitoria, les élèves
travaillent dans des bâtiments
de luxe, de un à deux étages,
jamais plus. Le foyer des étudiants
est meublé de fauteuils
larges et profonds. Rocio, 24
ans, fait une pause-café
entre deux cours pour sa maîtrise
d'économie, spécialisation
en administration et direction
d'entreprise. Fille de famille
aisée andalouse, elle n'a pas
hésité : "J'avais
fait deux ans d'université
publique à Séville, mais ici
tout est plus simple. Tu peux
aller demander conseil à tes
profs quand tu veux, sans
rendez-vous. Les cours sont
obligatoires, tu n'es pas tentée
de sécher. Et puis il y a les
moyens, qui vont jusqu'aux détails,
comme un bus gratuit pour
descendre à Madrid, même si
la plupart des étudiants,
ici, ont leur voiture. En
cours d'informatique par
exemple nous avons chacun
notre ordinateur et notre
connexion à l'Internet, ce
qui serait impensable dans une
université publique."
Le luxe est cher, dans les 12
000 euros l'année.
Comme la plupart des
grandes universités privées
espagnoles, Francisco de
Vitoria est sous tutelle
religieuse. A Pampelune, la célèbre
université de Navarre dépend
de l'Opus Dei, à Bilbao,
celle de Deusto est aux mains
des jésuites. A Salamanque,
la réputation de l'Université
pontificale dépasse largement
les frontières du pays. Rocio
baisse la voix : "Ici,
tous les professeurs sont des
Légionnaires du Christ, une
sorte de secte, genre Opus
Dei. Certains commencent leurs
cours par une prière
collective. Et, en cours de
philosophie par exemple, on
apprend que l'existence de
Dieu ne fait aucun doute ou
encore que "Dieu est
amour". Etrange pour des
cours de philo..."
Rocio s'en fiche, ne pense qu'à
la valeur de son diplôme,
ceux de Francisco de Vitoria
ont la cote. Elle ne sait pas
trop si elle "croit",
mais, en tout cas, ne pratique
plus depuis longtemps: "Je
ne connais même pas les dix
commandements. Certains profs
font du prosélytisme,
organisent parfois des séminaires
à l'extérieur pendant les
vacances, mais ils n'insistent
pas avec les étudiants qu'ils
sentent peu motivés."
Cours de religion
obligatoires
L'Espagne d'aujourd'hui
ressemble à Rocio : de moins
en moins croyante, de moins en
moins pratiquante. Pourtant,
dans un pays au passé chargé
en la matière, l'Eglise garde
une influence importante,
voire croissante dans l'éducation
: l'université Francisco de
Vitoria a pris son autonomie
en 2002, avant elle n'était
qu'un simple centre
universitaire annexe à la
Complutense. Plus qu'un retour
de la foi, ce "retour au
religieux" vient d'en
haut. La hiérarchie
catholique et les mouvements
comme l'Opus Dei et les Légionnaires
du Christ ont l'oreille de José
María Aznar, le président du
gouvernement sortant, dont le
parti est à nouveau favori
aux élections de dimanche
prochain. La marque la plus
criante, et la plus contestée,
en est la nouvelle loi sur l'éducation,
votée récemment par les
conservateurs. Elle rend
obligatoire l'enseignement
religieux - ou des
religions, selon l'option
choisie - du CP jusqu'en
première. Preuve que
l'influence du lobby
catholique progresse. "Comme
dans les autres pays européens,
la sécularisation avance à
grands pas en Espagne, mais,
pendant les huit ans de
gouvernement Aznar, l'Eglise a
fortement tenté de récupérer
le terrain perdu", explique
José Martinez de Velasco, spécialiste
des affaires religieuses à
l'agence de presse EFE et
auteur des Légionnaires du
Christ, la nouvelle armée du
pape.
L'influence de ces "légionnaires"
serait à la mesure de leur goût
du secret. La direction de
l'université Francisco de
Vitoria par exemple ne "communique
pas" sur le sujet.
Selon José Martinez de
Velasco, au moins deux
ministres importants du
gouvernement sortant seraient
très proches de cette congrégation
ultraconservatrice fondée au
Mexique en 1941 par le prêtre
Marcial Maciel, qu'il continue
aujourd'hui à diriger depuis
Rome, où il a les faveurs de
Jean-Paul II. Le pape y voit
un instrument de son projet de
"nouvelle évangélisation".
La Légion du Christ et son
bras séculier, Regnum Christi,
sont très puissants au
Mexique, évidemment, avec
notamment l'université Anáhuac
de Mexico, la plus
prestigieuse du pays ; dans
les autres pays d'Amérique
latine, terre de "reconquista"
religieuse pour Jean Paul II ;
et aussi, plus récemment en
Europe, particulièrement en
Espagne. "L'Espagne
est à Dieu, l'Espagne est
pour le Christ, ne laissez pas
l'ennemi voler cette belle
Espagne que Dieu a prise avec
lui", s'exclamait
Marcial Maciel en 2001 lors
d'un congrès des familles de
Regnum Christi à Francisco de
Vitoria. "L'ennemi",
ce sont "les athées,
les maçons", en général
tous ceux qui "veulent
détruire la famille,
corrompre la femme, corrompre
l'enfance".
En Espagne, les Légionnaires
et les membres de Regnum
Christi seraient plus de
40.000. "Les Légionnaires
du Christ, comme d'autres
congrégations semblables, véritables
"Eglises parallèles",
tels Communion et Libération
ou le Chemin néocatéchuménal,
ne mesurent pas leur pouvoir
par le nombre d'adeptes,
estime José Martinez de
Velasco. Ils cherchent
surtout de l'influence dans le
monde politique, celui de
l'entreprise, notamment pour
leurs financements, ou celui
de l'éducation. L'éducation,
parce qu'ils veulent former
les leaders de demain."
Comme d'autres, les Légionnaires
du Christ étendent peu à peu
leur influence dans les écoles
et collèges privés ou les
universités. Un tiers des établissements
scolaires espagnols sont privés,
la quasi-totalité
catholiques. Des centres
financés en partie par l'Etat,
qui paie notamment les
salaires des professeurs. Les
traces de l'Histoire sont
encore là, des années après
la fin de la dictature
franquiste et son idéologie
nationale-catholique. "La
religion a toujours été un
sujet de confrontation,
parfois violente, comme sous
la guerre civile, explique
Miguel Recio, de la fédération
de l'enseignement du syndicat
Comisiones Obreras. Avec le
retour de la démocratie, ce
fut l'objet d'intenses négociations
lors de l'élaboration de la
Constitution, avec un résultat
que beaucoup estiment
insatisfaisant."
Accords avec le Saint-Siège
L'Etat espagnol est non
confessionnel mais la
Constitution cite tout de même
l'Eglise d'une façon ambiguë
: "Les pouvoirs
publics maintiendront des
relations de coopération avec
l'Eglise catholique... et les
autres confessions."
Deux mois après l'adoption de
la Constitution, le pouvoir
politique de l'époque annonce
la signature d'accords avec le
Saint-Siège. "Un
concordat qui ne veut pas dire
son nom, puisque ces accords
donnent une situation privilégiée
à l'Eglise catholique",
estime le théologien critique
Juan José Tamayo. Les accords
donnent une valeur civile au
mariage catholique, exemptent
l'Eglise d'impôt et lui
donnent toute latitude pour
nommer les professeurs de
religion et élaborer le
contenu des livres de classe
en la matière. Vingt-cinq ans
après, José María Aznar a
rouvert la polémique sur l'éducation
religieuse à l'école. Jusqu'à
présent, deux tiers des élèves
du primaire et du secondaire
suivaient des cours optionnels
de religion catholique, même
dans le public, où les
professeurs sont nommés par
l'évêché mais payés par l'Etat
; les autres allaient en étude
ou suivaient des cours de
soutien. Comme plein d'autres,
Rocio avait suivi jusque dans
le secondaire les cours de
religion catholique, "parce
que mes parents me le
demandaient et parce que ça
donne des points faciles en
plus".
A la rentrée 2004,
l'alternative à la religion
confessionnelle sera un cours
obligatoire des religions. Et,
quelle que soit l'option
choisie, la note entrera dans
la moyenne, dont dépend le
passage en classe supérieure.
"La société
espagnole n'est pas une société
laïque mais catholique",
lance José Manuel Contreras,
le président de la Concapa
(Confédération catholique
des parents d'élèves), un
des puissants groupes de
pression qui ont milité pour
la nouvelle loi. «Si je
suis catholique, je le suis
dans tous les aspects de ma
vie, quand je dors, quand je
mange... et quand je vais à
l'école." Le clan
opposé s'est mobilisé au
sein d'une Plate-Forme pour
une société laïque, qui
multiplie actuellement les
meetings, les manifestations,
les réunions de quartier, les
recours en justice jusqu'au
Tribunal suprême. "Cette
loi, c'est un retour à l'héritage
noir de l'Espagne, estime
Miriam Municio, du Syndicat
des étudiants. L'Eglise
perd de plus en plus de
terrain dans la société,
alors elle tente de rentrer
par la petite porte." Dans
leur immense majorité, les
Espagnols se font toujours
baptiser et continuent à se
marier à l'église, souvent
par tradition ou par goût des
grandes réunions familiales.
Mais seuls la moitié d'entre
eux se déclarent "catholiques
pratiquants". Et plus
de 45 % avouent n'aller "presque
jamais" à la messe -
seuls 1,6 % pratiquent une
autre religion.
Une bataille perdue
Depuis la libéralisation
de l'avortement, au début des
années 80, jusqu'à, plus récemment,
les "Pacs" légalisés
par la plupart des grandes
Communautés autonomes (régions),
les préceptes de la hiérarchie
catholiques ne cessent de
reculer. Certaines régions débattent
même aujourd'hui très sérieusement
d'autoriser l'adoption par les
homosexuels. "A terme,
estime José Martinez de
Velasco, la bataille de l'Eglise
espagnole est perdue, ici
comme dans les autres pays
européens : ou elle s'adapte
aux réalités sociales, ou
ses fidèles ne seront plus
qu'un petit groupe de
fanatiques." La réforme
de la loi sur l'éducation
n'est peut-être qu'un de ses
derniers soubresauts, elle
prouve néanmoins la puissance
de ses relais.
Frontière
par JEAN-MICHEL HELVIG,
publié dans Libération le 17
décembre 2003
La laïcité a été trop
longtemps une règle commune
allant tellement de soi que
l'on ne prenait plus la peine
d'en rappeler les préceptes.
C'était oublier que le
dispositif avait mésestimé
la place prise par l'islam -
ratage à faire remonter au
temps de l'Etat colonial -,
c'était sous-estimer aussi le
retour d'un certain cléricalisme,
incarné pour les catholiques
par Jean Paul II. Et du coup
l'on redécouvre que les mêmes
mots n'ont pas toujours le même
sens pour tout le monde,
ambiguïtés dont se jouent
habilement certains prédicateurs
musulmans. L'affaire de
l'enseignement des faits
religieux est une
illustration, plus parlante
encore que le voile à l'école,
des défis lancés aujourd'hui
à la laïcité. La commission
Stasi, revenant sur un constat
ancien récemment repris par Régis
Debray, souligne combien la
carence de l'Education
nationale à instruire sur les
religions était porteuse
d'ignorances intolérantes et
de préjugés tenaces. Et pas
seulement de la part des
croyants. Mais il a suffi que
la question soit posée
ouvertement pour que
s'expriment au grand jour des
réticences cléricales qui
veulent confondre enseignement
du fait religieux et
enseignement religieux. Ce
n'est pas la même chose et
c'est même là où la frontière
de la laïcité passe. Il
revient sur ce plan à
l'institution scolaire d'élaborer
et valider des références en
toute rigueur rationnelle et
en toute neutralité
spirituelle. C'est-à-dire en
dehors de tout contrôle des
religieux, réputés être les
intercesseurs entre Dieu et
les hommes, mais certainement
pas des intermédiaires
acceptables, dans un Etat laïque,
entre les vérités "révélées"
et les réalités historiques.
Il y a eu sur ce plan de l'
"ignorance laïque"
mais elle est plus surmontable
que certains obscurantismes
religieux.
La loi sur le voile
adoptée à une très large
majorité
Laïcité
- 494
voix pour, 36 contre et 31
abstentions
par
SOPHIE HUET, publié dans le
Figaro le 11 février 2004
Les députés
ont adopté hier par 494 voix
(principalement UMP et
socialistes) contre 36 (dont
12 UMP et 14 PCF), 31 députés
s'abstenant, le projet de loi
interdisant le port de signes
religieux "manifestement
ostensibles" à l'école
publique. A l'issue du
scrutin, le premier ministre,
Jean-Pierre Raffarin, a
souligné que "chaque
vote est respectable", salué
le "dialogue républicain
que nous avons vécu", et
estimé qu' "avec ce
texte, et la République et la
laïcité sortent renforcées".
Le vote de ce projet de
loi "nécessaire mais
pas suffisant", selon
les propos conjoints des présidents
des groupes UMP et PS, Jacques
Barrot et Jean-Marc Ayrault, a
révélé hier quelques
surprises. D'abord, le groupe
UMP a été moins unanime que
ne le pronostiquait Jacques
Barrot. Si 330 députés UMP
(sur 364) ont voté pour, il y
a quand même eu 12 votes
contre, dont ceux de Christine
Boutin, Alain Madelin, Etienne
Pinte et Marc Le Fur, et 17 élus
de la majorité se sont
abstenus, en particulier
Edouard Balladur, qui voulait
que soit introduite dans le
texte la notion de "trouble
du bon ordre de l'établissement",
Pierre Méhaignerie, Hervé
de Charette, Pierre Cardo,
Thierry Mariani et Hervé
Novelli.
De son côté, le groupe PS
(140 votes pour et 2 votes
contre, Christophe Payet et
Christiane Taubira) a approuvé
ce texte tout en indiquant émettre
un oui "de cohérence"
mais aussi "de
vigilance et d'exigence",
selon Jean-Marc Ayrault.
Le député maire de Nantes
s'est déclaré "fier
d'avoir créé un rapport de
force politique qui a fait
bouger y compris le président
de la République", en
obtenant notamment une évaluation
de la loi au bout d'un an. Et
il a annoncé que son groupe
ferait des "propositions"
pour lutter "contre
toutes les formes de
discrimination sociale", et
pour que le culte musulman,
comme toutes les autres
religions, "ait le
droit de s'exercer dans la
dignité". Ce sont
les députés centristes et
communistes qui se sont le
plus divisés lors du vote. Au
groupe UDF, 12 élus ont voté
pour, dont Maurice Leroy, André
Santini, Christian Blanc et
Pierre-Christophe Baguet, 4
contre (Pierre Albertini, Jean
Lassalle, Nicolas Perruchot et
François Sauvadet), et 13 se
sont abstenus, dont Hervé
Morin, François Bayrou et
Anne-Marie Comparini. En séance,
Nicolas Perruchot, chargé
d'expliquer que chaque député
UDF voterait "en
conscience", a jugé
pour sa part "dangereux
de fonder une politique d'intégration
sur un interdit".
Au groupe PCF, 14 députés
ont voté contre, dont
Marie-Georges Buffet et Alain
Bocquet, et 7 pour, dont
Jacques Brunhes, Jean-Pierre
Brard et André Gérin. Enfin,
bien décidé à ne pas
participer au vote, le doyen
de l'Assemblée, Georges Hage,
82 ans, a assisté aux débats
en tribune, aux côtés d'une
jeune femme voilée, Dorsaf
Damak, porte-parole d'un comité
"pour le libre
choix". A l'issue de
la séance, François Bayrou a
estimé que "ce texte
de grande illusion, qui ne
changera rien, fera naître
ensuite la grande désillusion",
même s'il a reconnu "une
forte demande de repères, qui
est juste". Alain
Madelin, qui a toujours été
hostile à une loi, s'est
exclamé : "Après la
loi spectacle, les problèmes
continuent." Et
Christine Boutin, qui "espère
se tromper" en ayant
voté contre ce texte, a
qualifié de "tartufferie
complète" le
ralliement du PS à ce texte.
Le président du groupe UMP,
qui a affirmé en séance que "cette
loi doit prendre valeur
d'engagement en faveur de
l'intégration et de l'égalité
des chances", avait
organisé dans la matinée un
débat sur l'intégration,
dans le cadre de la
"niche
parlementaire" réservée
à son groupe. A cette
occasion, le ministre des
Affaires sociales, François
Fillon, a annoncé la création
prochaine d'une Agence
nationale chargée de
l'accueil et de l'immigration,
et le dépôt d'un projet de
loi avant l'été au
Parlement.
Voile : l'arbre qui
cache la forêt
Le projet
de loi sur la laïcité
devant le Conseil des
ministres
par
ROGER HENRION, publié dans
le Figaro le 28 janvier 2004
L'auteur
est membre de l'Académie
nationale de médecine
On a rarement entendu, lu
ou vu autant de prises de
position variées, sincères
ou hypocrites, ambiguës ou
péremptoires sur le voile.
On en sera bientôt à
mesurer la largeur des
bandanas et à compter les
poils de la barbe. Et
pendant ce temps-là, que se
passe-t-il dans les hôpitaux
et les cabinets médicaux ?
Est-il normal que les médecins
soient obligés de faire, de
plus ou moins bon gré, des
certificats de complaisance
pour dispenser des jeunes
filles de sport ? Est-il
normal que l'Ordre des médecins
soit obligé de donner des
consignes sur l'opportunité
de faire des certificats de
virginité ? Est-il normal
qu'il y ait encore en France
tant de mariages forcés qui
ne sont souvent ni plus ni
moins que des viols prémédités
? Est-il normal que les
couloirs de certains hôpitaux
soient transformés en lieux
privatifs de prières ?
Est-il normal que certaines
femmes viennent faire la
cuisine dans les locaux de
l'hôpital pour servir une
nourriture traditionnelle ?
Est-il normal que certains
hommes n'acceptent les soins
que de la main de leur femme
? Est-il normal que certains
hommes répondent systématiquement
à la place de leur femme,
alléguant un défaut de
compréhension de celle-ci ?
Est-il normal que certaines
femmes accouchent en salle
de travail revêtues de leur
burqa et gantées ? Est-il
normal que des associations
d'usagers se comportent
comme des groupes de
pression religieux ?
Peut-on accepter que des
femmes, excipant de leur
religion, refusent, le plus
souvent sous la pression de
leur mari, d'être examinées
par un gynécologue-obstétricien
de sexe masculin, refus qui
s'accompagne parfois de
menaces, voire de violences
? Peut-on tolérer qu'elles
refusent d'être accouchées
ou anesthésiées par un médecin
homme lorsqu'il est le seul
médecin de garde, au risque
de conséquences critiques
pour la mère et l'enfant ?
Peut-on admettre qu'il
s'agit alors seulement d'une
réaction normale de pudeur
ou du respect de préceptes
religieux et non d'une
attitude délibérée et
provocatrice ? Certes, la
plupart de ces situations se
dénouent, quand on peut les
prévoir, par le dialogue et
la persuasion ou l'appel à
un responsable religieux
avant de recourir au
procureur de la République,
mais que de temps et d'énergie
perdus alors qu'il peut y
avoir urgence vitale ! Par
ailleurs, peut-on tolérer
de la part de soignants
l'affichage d'une
appartenance religieuse dans
un lieu, tel qu'un hôpital,
qui devrait par excellence
rester neutre et transcender
tout clivage ? Peut-on tolérer
que cet affichage vienne
perturber l'indispensable
relation de confiance entre
le médecin et son patient
et menacer la cohésion des
équipes ? Et que dire du
refus, heureusement tout à
fait exceptionnel mais
symptomatique, de soigner
une personne du sexe opposé
? Et cette liste n'est pas
exhaustive. Il ne s'agit
plus dans ces cas de
symbole, mais d'une désorganisation
des services hospitaliers
qui n'en ont certes pas
besoin en ce moment, d'une
atteinte aux règles les
plus élémentaires de
l'hygiène en un temps où
l'accent est mis sur les
maladies nosocomiales,
parfois de la mise en danger
d'une mère et de son
enfant.
On m'objectera que ces
cas sont des cas d'espèce ;
malheureusement, ils se
multiplient depuis peu. Le
port du voile dans les établissements
d'enseignement n'est qu'un
des éléments d'une plus
vaste nébuleuse ne se
limitant pas à l'humeur de
quelques adolescentes, comme
le pensent beaucoup de nos
compatriotes. Ces situations
conflictuelles intéressent
essentiellement les
personnes de confession
musulmane, mais sont-elles
les seules concernées ?
Non. Les médecins
hospitaliers ont déjà été
confrontés à d'autres
comportements radicaux :
manifestations contre les
interruptions volontaires de
grossesse organisées par
des catholiques intégristes,
occupant des salles d'opération
et s'enchaînant dans les
services, exigences
particulières de juifs
orthodoxes, refus de toute
transfusion sanguine des Témoins
de Jéhovah, même en cas de
péril imminent, refus de
toute opération césarienne
par les hommes maliens pour
des raisons à vrai dire
plus coutumières que
religieuses. Mais le phénomène
prend désormais une tout
autre ampleur et surtout une
autre signification qui
n'est plus strictement
religieuse. Existe-t-il des
textes pour régler ces
conflits ? Oui, mais ils
sont dispersés, parfois
contradictoires et souvent méconnus
des médecins.
Concernant le choix de
son médecin et
l'acceptation des soins
prodigués, on dispose d'un
côté de l'article 6 du
code de déontologie médicale
qui précise que "le
médecin doit respecter le
droit que possède toute
personne de choisir
librement son médecin",
ce que celui-ci
s'efforce toujours de faire
et de la loi du 4 mars 2002
relative aux droits des
malades et à la qualité
des soins qui souligne que "toute
personne prend, avec le
professionnel de santé et
compte tenu des informations
et préconisations qu'il lui
fournit, les décisions
concernant sa santé". D'un
autre côté, il existe une
jurisprudence du Conseil d'Etat
sur les Témoins de Jéhovah
qui absout la responsabilité
des hôpitaux qui
passeraient outre au refus
de transfusion à trois
conditions : que les médecins
aient tenté de convaincre
le patient, qu'il y ait
urgence vitale, qu'il n'y
ait pas d'alternative thérapeutique.
Mais si, après de longues
tergiversations et
l'autorisation du procureur
donné par téléphone,
l'enfant meurt à la
naissance et que la famille
porte plainte,
qu'adviendra-t-il ? Quant à
l'affichage de signes
religieux, le Tribunal
administratif de Paris, le
17 octobre 2002, a étendu
à tous les services publics
l'avis du Conseil d'Etat du
3 mai 2000, interdisant à
un agent de l'enseignement
public de manifester ses
croyances religieuses dans
l'exercice de ses fonctions.
Le ministère a bien proposé
aux établissements de santé,
en mai 1995, une charte du
patient mais elle est à
vrai dire plus attentive aux
droits qu'aux devoirs de ce
dernier.
En fait, les directeurs
d'établissement et les
chefs de service réagissent
au coup par coup. C'est
pourquoi l'Académie
nationale de médecine, dans
sa séance du 9 décembre
2003, a adopté le texte
d'un communiqué qui
mentionne : "S'il
convient de tenir compte au
mieux des convictions
religieuses de chacun,
l'Académie nationale de médecine
considère qu'on ne peut
admettre qu'une minorité
radicale, quelle que soit
son appartenance religieuse,
cherche à imposer ses vues
à l'ensemble du personnel
de santé et aux autres
patients, fussent-ils de la
même confession, dans un établissement
tel qu'un hôpital public,
au détriment de l'intérêt
général (...)."
C'est pourquoi aussi les
membres de la Commission
Stasi ont pensé que l'avancée
législative de mars 2002
sur le droit des malades "pourrait
se doubler d'une traduction
dans une loi des obligations
que les patients doivent
respecter". Seraient
précisés "le
respect des obligations
sanitaires, des règles
indispensables au bon
fonctionnement du service
public, et l'interdiction de
récuser un agent". Même
si les médecins sont partagés
sur la nature d'une réponse
unique, ils attendent un
signe clair et ferme des
pouvoirs publics.
L'archevêque de
Marseille "pointe"
les fondamentalismes
"L'islam doit découvrir
ce qu'est la laïcité"
propos recueillis par
PIERRE TANGUY, publiés
dans Ouest-France le 10
novembre 2003
Membre du conseil
pontifical pour le
dialogue interreligieux,
le cardinal-archevêque de
Marseille s'inquiète de
la montée de tous les intégrismes
en France. Mgr Bernard
Panafieu souligne
notamment que les courants
fondamentalistes ont
tendance, aujourd'hui, à
prévaloir dans l'islam et
plaide pour une entrée de
cette religion dans la laïcité
à la française.
Le
dialogue interreligieux
aujourd'hui en France. "Soyons
clair. Il s'agit, d'abord
et avant tout, du dialogue
avec l'islam. Or, dans
cette religion, les
courants fondamentalistes
prennent le pas sur les
courants les plus sages.
L'ignorance mutuelle
serait la porte ouverte à
tous les intégrismes. A
Marseille, nous
entretenons de bonnes
relations. Il ne faut pas
avoir un discours naïf,
mais là où s'établit
une connaissance mutuelle,
s'installent aussi des
liens d'amitié."
Les
causes d'une montée des
intégrismes. "C'est
surtout à cause du
contexte international,
l'Irak, le Proche-Orient.
Il y a aussi l'interférence
des pays étrangers avec
les antennes
paraboliques."
Le
Conseil français du culte
musulman. "La
République a cru bon
d'organiser le culte
musulman. On peut
d'ailleurs se demander si
elle n'a pas transgressé
ses droits. Mais ce que
veut l'Etat, c'est tenir
les groupes les plus
radicaux. Ça se justifie
de ce point de vue."
L'affaire
du voile islamique. "Il
y a des faits qui ne sont
pas supportables : à
Marseille, on voit apparaître
des restaurants pour
hommes et des restaurants
pour femmes. Derrière le
voile, il y a tout le
problème, pour les jeunes
filles, des piscines, des
cours de biologie, des
cours de gymnastique. On
ne peut pas accepter qu'il
y ait deux poids et deux
mesures. Il faut que
l'islam entre dans la
culture qui est la nôtre,
issue du courant des Lumières
et du terreau chrétien."
La
place de l'islam dans la
société française. "Aidons
tous ceux et celles, parmi
les musulmans, qui ont
conscience qu'il faut
faire une relecture des écritures
musulmanes, singulièrement
du Coran. Cette relecture
n'est pas faite. L'enjeu,
c'est la place que cette
religion doit trouver dans
une société sécularisée
et laïque. Or, les
musulmans ne sont pas
habitués à cela. Il faut
que l'islam découvre ce
qu'est la laïcité".
Une
loi sur la laïcité ?
"Il ne faut pas
que la présence de
l'islam fausse le jeu. On
est dans un pays qui a
trouvé un équilibre et où
on vit dans la plus grande
liberté de conscience et
religieuse. Mais le
mariage de raison entre la
République et les
religions, c'est quelque
chose de fragile. Nous
sentons bien, à travers
l'affaire du voile, qu'on
peut voir renaître des
courants fondamentalistes
et intégristes du côté
des religions, et des intégrismes
laïcs de l'autre côté.
La laïcité à la française
est très pragmatique. Ne
repartons pas sur des données
dogmatiques. Ne nous lançons
pas dans une guerre des
tranchées".
Dominique de
Villepin minimise la portée
de la loi sur le voile
Lors d'une tournée dans
les monarchies arabes du Golfe
par LUC DE BAROCHEZ,
publié dans le Figaro le 13
janvier 2004
En tournée dans les émirats
arabes du Golfe, le ministre
des Affaires étrangères,
Dominique de Villepin, a défendu
hier le projet de loi français
interdisant le port du voile
à l'école, devant des
interlocuteurs qui y voient
souvent une agression contre
l'islam. La volonté française
de légiférer sur un sujet
hautement sensible dans les
monarchies pétrolières du
Golfe a été peut-être mal
expliquée, en tout cas mal
comprise. Beaucoup de gens ont
l'impression dans les pays
musulmans que le voile
islamique va être entièrement
interdit en France. Dominique
de Villepin, qui s'est rendu
dans le Golfe pour y défendre
la position de la France à un
moment clé pour cette région
stratégique, a eu des
entretiens hier dans les
Emirats arabes unis puis au
sultanat d'Oman, avant le Koweït.
Il se rend cet après-midi au
Qatar et demain à Bahreïn. A
côté de l'avenir de l'Irak
ou du sort du processus de
paix israélo-arabe, il a été
pris à partie sur le voile
islamique dès la première
conférence de presse de sa
tournée, à Abou Dhabi. "Il
n'y aura pas en France
d'interdiction générale du
port du voile", a-t-il
répondu au journaliste émirati
qui l'interrogeait.
Le ministre a mis en
exergue son souci pédagogique.
"Nous voulons éviter
tout malentendu, toute incompréhension",
a-t-il dit. Il a expliqué
que le champ d'application de
la loi serait restreint aux
seules écoles publiques,
ainsi qu'aux agents des
administrations dans
l'exercice de leurs fonctions
officielles. "Les établissements
privés, confessionnels, ne
seront pas concernés par la
loi, pas plus que l'université
ou les lieux publics, et
encore moins l'espace privé",
a-t-il déclaré. Villepin
a cherché à dédramatiser le
débat sur la laïcité. "L'islam
a toute sa place en France. Il
y est respecté", a-t-il
dit. Mais pour "assurer
le respect des religions et
des croyances", l'Etat
se doit "d'être
neutre". La loi en
préparation s'inscrit dans
une "tradition
historique très
ancienne". Pour lui,
"il est faux de dire
qu'elle vise l'islam et le
port du voile en
particulier". La
tradition française passe en
effet par "la
neutralité de l'espace
public". Le ministre
a expliqué le fonctionnement
du Conseil français du culte
musulman, qui "permet
à l'islam de France
d'organiser ses relations avec
l'Etat français".
Depuis qu'il a été annoncé
par le gouvernement de
Jean-Pierre Raffarin, le
projet de loi sur le voile a
suscité des manifestations
d'hostilité et des réactions
contrastées de la part de
dirigeants musulmans. Dans le
Golfe, un ouléma qatari,
Youssef al-Qaradaoui, qui bénéficie
d'une forte audience en
intervenant régulièrement
sur la chaîne de télévision
par satellite al-Jezira, est
parti en campagne contre le
projet français. En revanche,
l'imam d'al-Azhar en Egypte,
plus haute autorité de
l'islam sunnite, a déclaré
qu'il n'y était pas opposé.
Dans un entretien publié hier
par le quotidien al-Sharq
al-Awsat, il a reconnu à
la France le droit d'appliquer
une politique de laïcité. "Celui
qui conteste cette politique
doit quitter le pays", a-t-il
dit. Si elle agite l'opinion
publique, l'affaire du voile
islamique ne semble cependant
pas bouleverser les dirigeants
des monarchies du Golfe. Leurs
entretiens avec Dominique de
Villepin sont plutôt axés
sur l'avenir incertain de
l'Irak, la situation préoccupante
en Israël et en Palestine et
les moyens de lutter contre le
terrorisme islamiste. Les
autorités françaises
essayent de faire entendre une
voix différente dans une région
où Washington jouit d'une
influence écrasante. Les
Etats-Unis sont présents non
seulement en Irak, en Arabie
saoudite ou au Koweït, mais
aussi au Qatar, qui abrite le
quartier général des forces
américaines dans la région,
ou à Bahreïn, qui est le siège
de la Ve flotte de
l'US Navy.
A propos de l'Irak,
Dominique de Villepin a
revendiqué hier un rôle prépondérant
pour l'ONU, une fois que les
Etats-Unis auront restitué sa
souveraineté au pays, en
principe le 30 juin. "Il
appartiendra aux Nations unies
de coordonner le processus
jusqu'aux élections générales
prévues fin 2005", a
affirmé le ministre français.
Ce processus de transfert de
la souveraineté doit être,
selon lui, encouragé par la
communauté internationale. "Une
conférence internationale
pourrait permettre de légitimer
la transition", a-t-il
observé. Enfin, Dominique de
Villepin a prôné "une
nouvelle architecture de sécurité"
dans la région pour "favoriser
la réinsertion de l'Irak dans
son environnement régional".
Entretien avec Olivier
Roy, islamologue, auteur de
"L'Islam mondialisé"
Selon lui, le
contexte français "est
totalement incompris à l'étranger"
par HENRI
TINCQ, publié dans le Monde du
4 février 2004
-
Quels sont les points les plus
chauds de la protestation
antifrançaise dans les pays
d'islam ?
On enregistre des
protestations dans tous les
pays musulmans, mais les plus
"chaudes" viennent
de pays comme l'Egypte, le
Liban et certains pays du
Golfe, où la France a perdu
une bonne part du prestige
qu'elle avait acquis pendant
la guerre en Irak. Pourquoi
ces pays ? Parce que le voile
y est considéré comme une
affaire de choix individuel et
non de loi. C'est moins vrai
en Iran, où le voile est
partout obligatoire et où
personne n'ira le défendre à
l'extérieur. Ou en Turquie, où
l'interdiction est bien plus
large qu'en France. La
protestation contre la France
s'exprime principalement là où
il y a liberté de choix et
pluralisme du comportement
vestimentaire des femmes :
porter ou ne pas porter le
voile est perçu comme un
enjeu de liberté et tout ce
qui relève soit de
l'obligation soit de
l'interdiction est perçu
comme une régression démocratique.
- A l'initiative de
courants traditionalistes ?
Paradoxalement, ce ne sont pas
les milieux d'islam
traditionaliste qui protestent
le plus fort. Je ne parle pas
des vieux oulémas qui
rappellent formellement
l'obligation du voile, même
si le recteur d'Al-Azhar,
devant Nicolas Sarkozy, a
exprimé pour partie une compréhension
de l'attitude française.Ce
qui m'intéresse, c'est la
protestation des jeunes étudiantes.
Les jeunes filles de Beyrouth
ou du Caire qui
manifestent contre la loi française
et les jeunes Françaises qui
veulent porter le voile ont
des points communs. Elles
appartiennent à la même catégorie
des jeunes filles plutôt émancipées,
intégrées, bonnes élèves
et qui veulent reprendre le
voile. Je dis bien reprendre,
car on n'est pas ici dans la
poursuite, mais dans la
reprise d'une tradition. Il y
a beaucoup plus de voiles dans
les écoles de Beyrouth ou du
Caire aujourd'hui qu'il
y a trente ans.
- Quel est le sens de cette
protestation antifrançaise ?
Il y a sans aucun doute une
mauvaise compréhension. La
loi française est perçue
comme une loi d'interdiction générale
du voile, alors qu'elle ne
touche que l'école primaire
et secondaire. Et comme une
attaque contre l'islam, indépendamment
d'un contexte laïque français
où l'histoire de la "séparation"
s'est faite contre la religion
catholique. Ce contexte est
totalement incompris à l'étranger.
Ce qui est encore moins
compris, c'est que la France,
pays des libertés, semble
s'opposer à ce que les jeunes
filles considèrent comme une
liberté. Celles qui
manifestent contre la France
ne sont pas forcément pour le
voile, je le répète, mais
pour la liberté de choix. En
cela, c'est une attitude assez
moderne qui rappelle les
slogans : "Mon
corps n'appartient qu'à
moi", "C'est à moi
de décider". Ces
jeunes manifestantes ne
comprennent pas que la France
s'oppose à ce qu'elles perçoivent
comme l'exercice d'une liberté
moderne.
- Mais la lutte contre le
voile en France ne peut-elle
pas être exemplaire pour les
luttes féministes dans les
pays d'islam ?
C'est un mauvais argument, qui
tient au regard faux que pose
toujours l'Occident sur le
monde musulman. Nous considérons
en Occident que la laïcité
est une condition de la démocratie
et donc qu'il faut d'abord
imposer la laïcité, au
besoin par la contrainte, ce
qui fait que le message laïque
apparaît comme s'opposant à
la demande de démocratie (ce
qui est le cas en Tunisie, en
Algérie et le fut en
Turquie), alors que beaucoup
de jeunes musulmanes qui
portent le voile se réclament
aussi de la démocratie et de
la liberté. Lutter contre le
voile, ce serait, au fond,
choisir Ben Ali ou les généraux
algériens contre la démocratie.
On peut discuter de
l'articulation entre les deux,
mais, conceptuellement, on est
bien face à un cas de
conscience. Ce qui explique
que, dans le débat français
depuis un an, on a peu entendu
les femmes musulmanes, surtout
d'origine maghrébine,
approuver la loi française
contre le voile. Beaucoup
d'entre elles ne peuvent pas
se reconnaître dans une
formulation qui leur semble
privilégier la laïcité
autoritaire contre la démocratie
et la liberté.
- La laïcité à la française,
disiez-vous, peine à être
comprise dans les pays d'islam
?
Mais les réactions les plus
violentes sont venues de
Londres, un peu moins des
Etats-Unis, et pas seulement
des pays et des milieux
musulmans. C'est l'histoire
conflictuelle de la laïcité
à la française, constituée
contre la religion, qui n'est
pas comprise, aussi bien dans
les pays d'islam que chez nos
meilleurs voisins européens.
A cet égard, la France
ressemble plus au Mexique, à
l'Union soviétique et pour
partie à la Turquie qu'à des
pays comme la Grande-Bretagne,
l'Allemagne ou l'Italie.
- Une issue à court terme
?
Non. Entre la politique arabe
de la France et les élections
régionales, le gouvernement
choisira toujours les régionales.
Modernité
et convictions
En
se positionnant contre le
voile, la France ne préconise
pas un laïcisme antireligieux
mais privilégie la liberté
de conscience face à la montée
inquiétante des intégrismes
par ALAIN TOURAINE, publié
dans Libération le 7 janvier
2004
Au moment où une réflexion
collective et indépendante se
transforme en un projet
politique, et même en un
texte de loi, il est inévitable
que le sens de cette réflexion
soit recouvert par des
controverses qui traduisent
plutôt l'état des forces
politiques en présence que la
nature du problème sur lequel
ont réfléchi les
"sages". Mais il ne
faut pas que le malentendu
devienne contresens ; il faut
donc que chacun explique
clairement les positions qu'il
a prises ; en ce qui me
concerne, je tiens à le faire
ici. Revenons à la réalité.
Aucun pays démocratique
n'impose une religion ou une
idéologie comme obligatoire
en rejetant les autres
cultures. Même les pays où
existe encore une religion d'Etat,
dont les ministres sont payés
par eux, sont très largement
des pays laïques, comme le démontre
avec éclat le cas
britannique. Inversement, il
ne peut pas exister de société
complètement multiculturelle
car aucune communication n'y
serait possible. Partout, au
moins dans les Etats qui ont
une intégration nationale réelle,
existe une zone centrale
entourée de noyaux périphériques.
Le cas européen le plus extrême
est celui des Turcs en
Allemagne, puisque la loi
allemande de la nationalité,
fondée sur le droit du sang,
les a longtemps exclus de la
naturalisation, alors que
l'accès à celle-ci était et
est relativement aisé en
France. Les Etats-Unis ont
reconnu les coutumes et les
croyances venant des pays
d'origine, mais favorisent
l'intégration et même
l'assimilation, comme le
montre la force du
nationalisme américain porté
par les descendants des immigrés.
En France, après de
longues guerres de religion,
les protestants et les juifs
ont vu leurs droits reconnus
bien avant que ce soit le cas
pour les catholiques en
Grande-Bretagne. En fait pays
d'immigration, la France et la
Grande-Bretagne ont reconnu,
chacun à leur manière, un
certain pluralisme culturel.
Ce qu'a fait la France au XIXe
siècle a été de rejeter
l'emprise de l'Eglise
catholique sur l'Etat. La
Grande-Bretagne s'était séparée
de manière plus violente de
Rome. Mais aujourd'hui, dans
les deux pays, les relations
entre l'Etat et les Eglises
chrétiennes sont apaisées.
Laissons donc de côté l'idée
qu'il y aurait un modèle
multiculturel dominant et une
exception française. Aucun
pays n'est complètement mono
ou multiculturel. Partout se
pose le même problème et
c'est cette communauté de
situations qui devrait être
au centre des regards. Nos
sociétés dites modernes
reposent bien sur une séparation
du pouvoir temporel et du
pouvoir spirituel, sont bien
laïques et, de plus, elles
croient à la pensée
rationnelle et à ses
applications scientifiques et
techniques. Enfin, toutes nos
sociétés croient à des
droits individuels que les
lois elles-mêmes ne peuvent
pas abolir. Cette croyance
fondamentale a animé d'abord
la Hollande et l'Angleterre,
puis les colonies anglaises
d'Amérique quand elles
prirent leur indépendance,
avant de trouver son
expression la plus influente
dans la déclaration française
des droits de 1789. On peut
ajouter aujourd'hui, mais
depuis peu et de manière
encore partielle, que nos sociétés
recommandent l'égalité des
hommes et des femmes. Tel est
le noyau commun à toutes les
sociétés
"modernes". Aucune
d'entre elles n'y a renoncé
ni n'accepte qu'on le remette
sérieusement en question.
Parallèlement, tous les pays
vivent l'expérience d'un
monde ouvert, nomade, où sociétés
et cultures se rencontrent et
ne peuvent plus se fondre,
comme dans un passé en partie
mythique, dans l'unité de l'Etat-nation.
D'où le problème posé à
tous : comment maintenir les
principes centraux de la
modernité tout en respectant
et en encourageant la diversité
des orientations culturelles ?
La France vient d'exprimer sa
position sur ce problème
central. Beaucoup se sont précipités
sur les textes et déclarations
français pour y dénoncer
l'arrogance d'une culture fermée
sur elle-même, incapable
d'accepter la culture
islamique malgré le poids de
plusieurs millions d'habitants
d'origine arabo-musulmane. Le
texte résumé du projet de
loi proposé semble encourager
cette interprétation : tous
les signes visibles d'une
appartenance à une religion
ou à une orientation
politique seront interdits
dans les écoles et dans les
autres grands services
publics. Je reconnais que
certains voudraient en effet
enfermer la religion dans la
vie privée et ne plus se préoccuper
de ce qu'ils considèrent
comme des vieilleries. Mais
cette interprétation n'est
pas la mienne. Et moi, qui ai
constamment dans le passé défendu
les jeunes femmes voilées, je
veux faire comprendre
pourquoi, en signant le
rapport de la commission
Stasi, j'ai gardé les mêmes
idées et pourquoi je continue
à défendre la liberté de
conscience de celles qui
veulent affirmer leur poids.
Mais, pour prendre position
dans une situation concrète,
il faut ajouter que nous
sommes confrontés à la montée
d'un islamisme radical qui
attaque ce que j'ai défini
comme le noyau de la modernité
et qui me semble tout à fait
éloigné des projets de
beaucoup de femmes voilées.
Comme il serait impossible de
faire comprendre à l'opinion
française qu'en autorisant le
voile et la kippa on se prépare
à lutter contre les "intégrismes",
il a fallu agir de manière
inverse et interdire dans l'école
les signes ostensibles
d'appartenance religieuse ou
politique. Mais en sachant
qu'aucune loi n'empêchera les
cas ambigus de se multiplier.
Je fais l'hypothèse que la
loi peut arrêter les
mouvements islamistes qui
veulent porter atteinte à
l'organisation scolaire et
hospitalière, mais qu'elle
conduira à plus de souplesse,
et non pas à plus de répression,
face aux signes personnels
d'une foi ou même d'une
appartenance.
Lisez le rapport de la
commission Stasi. Il rejette
nettement tout laïcisme
antireligieux ; il est
d'autant plus attaché à la
laïcité que celle-ci se
donne comme but principal de
protéger et de renforcer la
liberté de conscience. A
plusieurs reprises sont émis
dans ce texte des jugements
positifs sur les religions, ce
qui n'aurait pas été
possible à la fin du XIXe siècle.
Cette interprétation peut
sembler trop compliquée à
ceux qui ne connaissent pas
l'histoire de France. Mais
celle-ci et surtout la longue
lutte de l'Etat et de l'Eglise
sont des réalités qui ne
sont pas plus bizarres que le
fait d'imprimer "In
God We Trust" sur les
dollars ou de faire de la
reine d'Angleterre le chef de
l'Eglise anglicane. Mais les
contresens ne seront écartés
que quand les jeunes
musulmanes, qui veulent entrer
dans la modernité sans
renoncer à leur identité
culturelle, se seront fait
entendre, auront condamné
ouvertement les lois et les
coutumes qui sont
inacceptables pour notre société.
Là est la priorité absolue :
soutenons ces jeunes femmes
voilées contre la double
domination qu'elles subissent
: celle des musulmans intégristes
et celle des Français
arabophobes. Que musulmans et
non-musulmans prennent
ensemble des initiatives en
faveur de ces jeunes femmes.
Car c'est quand leur action
aura triomphé que nous aurons
atteint notre double but :
sauver l'esprit citoyen des
dangers du communautarisme et
reconnaître en même temps la
liberté de conscience de tous
et de toutes. Il n'y a pas à
choisir entre la laïcité et
la libre expression des
croyances et des convictions ;
elles sont complémentaires et
s'opposent, d'un côté, à
tous les fondamentalismes et,
de l'autre, à un enfermement
inacceptable des croyances
dans la vie privée.
Jean-Paul
II veut une laïcité ouverte
par
JEAN-MARIE GUENOIS, publié
dans la Croix le 12 janvier
2004
Jean-Paul
II a réservé une grande part
de son discours diplomatique
annuel, lundi 12 janvier, à
la laïcité. Il attend dans
ce domaine un
"partenariat" et non
plus une
"concurrence" entre
Etat et religion. La situation
française est particulièrement
visée dans ce texte. Leçon
à la France ? Elle n’a pas
été nommée, lundi 12
janvier, dans le discours
annuel au corps diplomatique
qui rassemble autour de
Jean-Paul II les ambassadeurs
accrédités près le Saint-Siège.
Mais ses propos s’inscrivent
à l’évidence dans le débat
hexagonal : "On invoque
souvent le principe de laïcité,
en soi légitime […] Mais
distinction ne veut pas dire
ignorance. La laïcité
n’est pas le laïcisme !
Elle n’est autre que le
respect de toutes les
croyances de la part de l’Etat,
qui assure le libre exercice
des activités cultuelles,
spirituelles, culturelles et
caritatives des communautés
de croyants".
Jean-Paul II confirme ici une
vision du monde que l’Eglise
catholique ne s’est pas privée
de promouvoir ces derniers
temps. Un souci aussi qu’il
porte depuis longtemps. Mais
surtout un véritable ensemble
qui dépasse de loin la seule
problématique "laïciste".
Le contexte de sa remarque
l’atteste. Introduite par un
cri d’alarme : "Nous
sommes témoins, ces derniers
temps dans certains pays d’Europe,
d’une attitude qui pourrait
mettre en péril le respect
effectif de la liberté de
religion", elle se
conclut par une évocation du
débat sur les racines chrétiennes
de l’Europe qui révèle
"la difficulté à
accepter le fait religieux
dans l’espace public".
Déjà lu. Peut-être des
dizaines de fois en 2002 et
2003… Mais, lundi, c’est
une sorte de discours de la méthode
que le Pape entendait
reproposer. Un mini-traité
des relations Eglise et Etat.
Vu de Rome, tout se tient en
effet. La place du croyant
dans la société n’est pas
discutable puisqu’elle est
liée à la notion de personne
humaine qui implique sa
dimension spirituelle. Dès
lors, le croyant a légitimement
sa place dans "le
dialogue public". Cheval
de bataille : "le
fait religieux",
formulation objective reprise
par Jean-Paul II qui justifie "la
dimension sociale des
religions". A ceux qui
lui objecteraient la séparation
laïque Eglises-Etat, il répond
aussitôt "distinction ne
veut pas dire ignorance"
et souhaite que l’on passe
maintenant à une nouvelle
culture de
"partenariat" et non
plus de concurrence. Le Pape
relie pour finir cette
discussion aux trois années
écoulées de débat sur les
racines de l’Europe en
diagnostiquant une même cause
: "la difficulté à
accepter le fait religieux
dans l’espace public".
Il critique donc les
relectures de l’histoire
selon des "prismes d’idéologies
réductrices" et
revendique la
"justice" de reconnaître
l’héritage du christianisme
en Europe. Ne serait-ce que
pour son rôle tout récent
dans "la transformation
pacifique des régimes
autoritaires" et "la
restauration de la démocratie
en Europe centrale et
orientale".
Sera-t-il entendu ? Le sujet
semble en tout cas sérieusement
préoccuper le Saint-Siège eu
égard à la place qui lui est
accordé dans ce discours.
Chaque année en effet, ce
rendez-vous vaut un tour
d’horizon géopolitique très
attendu des chancelleries, régions
sensibles après régions, où
sont comptabilisés les avancées
et des reculs de la paix sur
notre planète. Cette
structure classique a disparu
cette année devant
l’affirmation de
"quatre convictions"
de Jean-Paul II. "La paix
toujours menacée" avec
l’évocation du "pénible
conflit irakien", du
conflit israélo-palestinien,
de l’Afrique et de deux
hommages personnels - Mgr
Michael Courtney, nonce au
Burundi assassiné après Noël,
et Sergio Vieira de Mello, le
représentant spécial de l’ONU
assassiné en Irak.
Déception
et incrédulité
Voile - Dans les pays arabes
par CHRISTOPHE AYAD et
CLAUDE GUIBAL, publié dans
Libération le 24 décembre
2003
Jacques Chirac a-t-il, en
l'espace d'une conférence de
presse, dilapidé tout son
capital de sympathie dans le
monde arabe ? La question mérite
d'être posée tant sa décision
a suscité déception et incrédulité
dans une région où le
religieux est au centre de la
vie sociale, voire politique.
Il suffit de rappeler les
propos du cheikh Youssef
al-Qaradhaoui, un ouléma égyptien
installé au Qatar : cette décision
est "
une cause de
souffrance et de douleur pour
les musulmans".
Qaradhaoui est la référence
spirituelle des Frères
musulmans égyptiens, l'un des
prédicateurs les plus écoutés
au monde grâce à ses émissions
sur la chaîne satellitaire
Al-Jezira et à ses petits
livres de vulgarisation
traduits dans toutes les
langues.
"Ne
provoquez pas la haine et
l'inimitié des
musulmans",
adjure-t-il.
"La
France a des intérêts avec
nous, et si les institutions
et les dirigeants islamiques
protestent, elle s'inclinera,
mais personne ne se soucie
plus de l'islam",
regrette-t-il.
Même tollé au Liban,
francophone et francophile, où
sunnites et chiites accordent
pour une fois leurs voix afin
de protester contre le choix
élyséen. Le mufti sunnite
"regrette".
Quant au guide spirituel du
Hezbollah, le cheikh Mohamed
Hussein Fadlallah, il dénonce
une atteinte aux "droits
de l'homme musulman".
La milice chiite libanaise a
toutefois pris soin de ne pas
pointer du doigt la France,
l'un des rares pays européens
à opérer une distinction
entre son activité politique
et sa branche militaire. Dans
le Maghreb, les dirigeants
politiques n'ont pu que se réjouir,
au moins en privé, de la
position française. En
Tunisie, où le voile est
interdit à l'université, les
féministes et le pouvoir
s'inquiètent d'un retour en
force du foulard islamique,
malgré le harcèlement des
services de sécurité envers
les voilées. Au Maroc, le roi
Mohamed VI vient d'annoncer
une libéralisation du statut
de la femme...
En Egypte, le
discours de Chirac a suscité
débats télévisés, éditoriaux
perplexes et déclarations
abruptes : la polémique
passionne la population égyptienne,
qui, dans son immense majorité,
se désole du projet de loi.
Mais souvent sans en saisir la
teneur. "Je ne
comprends pas pourquoi vous
interdisez l'islam",
s'insurge Héba, étudiante à
l'université du Caire. La
jeune femme, récemment voilée,
regrette ce qu'elle perçoit
comme "une nouvelle
attaque visant l'islam, comme
la guerre en Irak". "En
France, tout le monde est athée",
lui répond une de ses
camarades. "Pourquoi
rejetez-vous la religion à ce
point ? Etre religieux, cela
donne quand même une bonne éducation,
une morale", plaide
la jeune fille. Le concept même
de laïcité laisse les
Egyptiens interloqués. Rares
sont les voix discordantes. Si
le théologien libéral Gamal
al-Banna, frère cadet du
fondateur des Frères
musulmans, affirme que le
voile n'est en rien une
obligation, il est contredit
par les Frères musulmans, qui
s'opposent "fermement"
au projet de loi français.
Fondée par le grand-père
maternel de Tariq Ramadan, la
confrérie estime que la décision
de Jacques Chirac "sème
les graines de la haine entre
la France et les peuples
musulmans" et "contredit
les conventions
internationales des droits de
l'homme".
Sous des bannières
stigmatisant sur fond
bleu-blanc-rouge l' "islamophobie
française", les oulémas
invités à s'exprimer
appellent les musulmans à se
montrer solidaires de leurs
coreligionnaires français :
"Les musulmans ne doivent
pas accepter qu'un
non-musulman décide pour
eux." "Pourquoi
n'interdit-on pas les
minijupes ?",
s'interrogent certains
conservateurs, en soulignant
que les non-musulmanes, en
Egypte, ne sont pas tenues de
se voiler. Quant à la plus
haute autorité de l'islam
sunnite, le cheikh d'Al-Azhar,
connu pour ses positions modérées
mais aussi sa soumission au
pouvoir politique, il estime
que "le voile est une
affaire intérieure française".
Un propos qu'il devrait développer,
fin décembre, lors de sa
rencontre avec Nicolas Sarkozy,
en visite en Egypte.
Voile : La République
en souffrance
Pierre-André
Taguieff est directeur de
recherche au CNRS, professeur
à Science po et auteur de La
Nouvelle Judéophobie
Shmuel
Trigano est professeur de
sociologie politique à
Paris-X Nanterre, et auteur de
Qu'est-ce que la religion
et La Démission de la République,
juifs et musulmans en France
propos
recueillis par PAUL FRANCOIS
PAOLI, publiés dans le Figaro
Littéraire du 5 février
2004
La
probable loi sur les signes
"ostensibles" à l'école
ne nous fera pas esquiver
longtemps la question qui se
dissimule, mais si peu, sous
le voile : celui du
multiculturalisme et de sa
compatibilité avec un modèle
républicain qui ne reconnaît,
en théorie, que des citoyens,
abstraction faite de leur
origine. Contesté dans les
années 80 par certains
courants de la communauté
juive, revendiquant leur
appartenance au "peuple
juif" et leur solidarité
inconditionnelle avec Israël,
ce modèle est, aujourd'hui,
mis à mal par un
fondamentalisme musulman qui
affirme le primat de l'islam
sur les lois de la République.
Si certains radicaux musulmans
ne ratent pas une occasion de
stigmatiser les juifs de
France, n'est-ce pas, entre
autres raisons, parce qu'ils
leur reprochent de jouir d'un
"communautarisme" de
fait qu'on leur conteste ?
Pour autant, la comparaison
entre la situation des juifs,
intégrés en tant
qu'individus à la communauté
nationale, depuis la Révolution
française, et celle des
traditionalistes musulmans,
issus de l'immigration, s'arrête
là. Si le concept
d'assimilation a
historiquement fonctionné
avec les juifs, jusqu'à ce
que l'antisémitisme de la fin
du XIXe siècle le mette à
mal, c'est parce que ceux-ci
furent en phase avec les
valeurs des Lumières. On ne
peut en dire autant de l'islam
populiste en vogue dans les
banlieues, qui rompt non
seulement avec la laïcité républicaine
mais aussi avec les valeurs de
l'universalisme occidental.
- Que
vous inspire ce qui se dit
aujourd'hui au sujet du voile ?
Pierre-André
Taguieff. J'ai
trouvé ce débat décevant, du
moins quant à sa teneur
philosophique. La quasi-totalité
des arguments avancés étaient
déjà en circulation dans les
années 90. Tout se passe
comme s'il avait fallu faire
d'urgence des séances de
rattrapage pour politiques
endormis. Ils ont enfin ouvert
l'œil sur une réalité sociale
convulsive, sans pour autant
affronter le problème
sous-jacent, le plus épineux de
tous : pourquoi l'intégration
des jeunes issus de
l'immigration a-t-elle
globalement échoué ? Et ce au
point d'ouvrir un boulevard à
une offensive islamiste... On a
rameuté des sages et des
experts - toujours les
mêmes ! - qui, après
beaucoup d'auditions répétitives,
ont accouché d'une souris. Tant
de travail pour passer du mot
ostentatoire à ostensible...
Vanité des comités et autres
commissions ! La question
essentielle a été esquivée :
peut-t-on mettre toutes les
croyances sur le même plan ?
C'est la pente dangereuse du
relativisme, sur lequel glisse
un néolaïcisme qui est une
corruption du principe de laïcité.
Il ne faut pas se voiler la face
: ce ne sont ni les catholiques
ni les juifs qui, sur le
terrain, menacent le bon
fonctionnement de l'école républicaine
laïque, mais les
fondamentalistes musulmans, dont
le militantisme recourt à la
provocation calculée,
instrumentalisant des
adolescentes souvent de bonne
foi. Pour sacrifier au
politiquement correct, de
nombreux leaders d'opinion,
terrorisés à l'idée d'être
accusés d'islamophobie, ont
fait de la défense de la laïcité
un combat globalement
antireligieux. Or ce n'est pas
le religieux comme tel qui est
ici en question : c'est le
politico-religieux et l'ethnoreligieux.
Et la République a le droit et
le devoir de se défendre contre
ses ennemis, islamistes,
gauchistes et extrémistes de
droite.
Shmuel Trigano. Ce débat
était nécessaire mais le voile
a joué le rôle d'un leurre.
Comme si on n'avait pas le
courage d'aborder la vraie
question, qui est double : celle
de l'acceptation par l'islam
français du pacte républicain,
celle, taboue, de l'intégration
d'une immigration récente. On a
confondu un problème relevant
de la laïcité et un problème
relevant de la nation. Par
ailleurs, le concept de laïcité
est devenu flou. J'ai eu à
Nanterre des étudiants
musulmans qui allaient
manifester pour le voile au nom
de la laïcité. Le courant
islamiste n'a fait que
s'engouffrer dans le créneau de
la laïcité ouverte né dans
les années 60. Cette
confusion engendre sur le
terrain un fait accompli et,
s'il y a un recul de la classe
politique devant cette réalité,
ce sera grave.
- Etes-vous partisans de
l'interdiction des signes
religieux à l'école ?
P.-A. T. Oui, en tant
qu'il s'agit là de la moins
mauvaise des solutions possibles
dans l'actuel contexte. On connaît
son plus évident effet pervers
: favoriser une sainte alliance
des clergés. Cette interdiction
générale des signes religieux
laisse entendre que le voile
islamique constitue la
manifestation d'une simple
croyance religieuse. Il n'en est
rien : en signant l'enfermement
de la femme dans une communauté
de repli et un statut d'infériorité,
il fait partie d'un ensemble de
prescriptions qui font prévaloir
l'emprise d'une appartenance
culturelle exclusive soumettant
les sexes à des rôles sociaux
autoritairement réglés. Il
exprime une attitude d'autoségrégation,
fonctionne comme un drapeau et
un appel à la mobilisation, ce
qui révèle de la dimension
politique. En s'articulant avec
la récusation de certains cours
(gym, sciences naturelles...)
qui minent de l'intérieur le
système scolaire, le port du
voile marque le refus de l'intégration
dans la nation républicaine. Et
ce au nom de valeurs et de
normes censées relever de la
religion musulmane. Mais l'appel
à la foi religieuse sert de
paravent à une pure
revendication identitaire, portée
par des prosélytes souvent
incultes religieusement.
S. T. Sur le
principe, oui, et dans cette
perspective, je suis aussi pour
l'interdiction de la kippa dans
les écoles publiques. Néanmoins,
pour moi, le voile est moins un
signe religieux qu'un uniforme.
Dans certaines facultés, les
islamistes abordent les jeunes
filles d'origine maghrébine et
leur demandent pourquoi elles
n'en portent pas. S'il se répandait,
le voile serait un marquage
inacceptable dans un espace
public comme l'école, lieu de
formation par excellence. Par
contre, que ces signes
s'expriment dans les écoles
privées ne me dérange pas...
- Vous avez tous deux dénoncé
une certaine apathie de la société
française face aux agressions
antisémites. Avec le recul
comment expliquer ce phénomène
?
P. A. T. Dans La Nouvelle
Judéophobie, parue en janvier
2002, je me suis interrogé sur
le silence gêné des pouvoirs
publics comme des organisations
militantes comme le Mrap ou la
Ligue des droits de l'homme.
Silence souvent accompagné de
relativisation, de minimisation,
voire de négation des faits judéophobes.
La multiplication des violences
antijuives en France, et dans
d'autres pays européens
(Belgique, Pays-Bas,
Autriche...), dues en grande
partie à des groupes issus
d'une immigration de culture
musulmane, reste un phénomène
inacceptable pour certains
milieux dits antiracistes. Les
statistiques du ministère de
l'Intérieur sont pourtant dénuées
d'équivoque. Le paysage des
rejets et des haines est bariolé
: il y a aujourd'hui coexistence
entre le vieil antisémitisme
politique d'extrême droite, un
antisionisme radical qui procède
de la diabolisation d'Israël et
une xénophobie antimaghrébine.
S. T. Il s'est produit
ces dernières années une
dissociation entre antiracisme
et refus de l'antisémitisme.
Quand les agressions antisémites
ont commencé fin 2000, on a
assisté à une dénégation généralisée
des faits. Souvenons-nous de ce
qu'avait dit le procureur de la
République de Montpellier à
propos de jeunes qui avaient
voulu brûler une synagogue :
"Ce n'est pas là un acte
antisémite mais l'acte de
jeunes désœuvrés..." Le
conflit du Proche-Orient n'a pas
été seulement importé par
l'opinion arabo-musulmane, mais
aussi par l'opinion publique
tout court. La guerre d'Irak a
mis en évidence une dangereuse
confusion entre un problème
national et un problème
international. Un propos du
ministre de la Ville, Jean-Louis
Borloo, sera à cet égard
significatif. Celui-ci verra
dans l'adhésion de la communauté
issue de l'immigration à la
politique française concernant
l'Irak "un génial espace
de francitude nouvelle sur
lequel construire une solidarité
nationale" (Nice-Matin du
27 mars 2003).
- Avec d'autres, Alain
Finkielkrault s'alarme du fossé
croissant entre la communauté
juive et la société française,
notamment du fait de la
Diabolisation d'Israël * (voir
Le Monde du 31 décembre).
Partagez-vous cette inquiétude
?
P. A. T. Je me méfie
d'entités comme La Communauté
juive ou La Société française.
Les fossés se creusent parmi
les juifs de France, par exemple
entre les inconditionnels de la
politique de Sharon et ceux qui
vont jusqu'à dénier à Israël
le droit à l'autodéfense. Les
principaux clivages se
retrouvent chez les juifs comme
chez les non-juifs. Croire qu'on
puisse les opposer, c'est une
erreur d'analyse, qui pourrait
avoir de déplorables effets.
S. T. Je ne me retrouve
pas complètement dans l'analyse
de Finkielkraut car elle suppose
un dualisme entre juifs et Français.
Ce serait le signe que la
communauté juive est entrain de
se ghettoiser. Ce dont les juifs
ont fait l'expérience, c'est
que, lorsque la France renonce
à être elle-même, c'est leur
propre identité qui se trouve
ébranlée. Comme si nous nous
appréhendions soudain comme une
minorité, sentiment
incompatible avec la citoyenneté.
- Vous ne niez pas que la
communauté juive soit traversée
par des tendances
communautaristes, souvenons-nous
du fameux "vote juif"
de 1980 proposé par certains
pour sanctionner Giscard ?
P. A. T. Il faut sauver le
mot communauté de ce marécage
idéologique qu'est le
communautarisme, qui se confond
parfois avec une forme d'ethnonationalisme.
Qu'il y ait eu des gens qui ont
voulu créer un mouvement
politique juif, c'est un fait
qui n'engage pas l'ensemble des
juifs français. L'interrogation
est fondée, pas la généralisation.
S. T. Dans Un exil sans
retour - Lettre à un juif égaré
publié en 1996 je
soulignais cette dérive. Néanmoins,
il ne faut pas exagérer son
importance. J'avais d'ailleurs
produit des études montrant que
les juifs votaient comme la
majorité des Français en
radicalisant parfois la tendance
générale. Quand la France vote
à gauche, les juifs votent plus
à gauche que la moyenne et,
quand la France vote à droite,
idem... Ce qui s'est produit,
c'est une instrumentalisation de
la communauté juive par
Mitterrand. Dans le débat sur
Le Pen ou dans la guerre en
Yougoslavie, on a vu des leaders
communautaires engager les
juifs. Il y a eu des dérapages
qui ont été des facteurs de
crise interne.
- Où est la frontière entre
l'acceptation des différences
culturelles et le
multiculturalisme ?
P. A. T. L'existence des
différences culturelles est une
chose, le projet de refondre
l'ordre sociopolitique sur la
base des identités culturelles,
notamment ethnoreligieuses, est
une autre chose qui relève du
multiculturalisme. L'éloge
contemporain de la diversité
culturelle me paraît naïf car
il y a des diversités qui
conflictualisent et désintègrent.
Il n'y a pas de nation sans une
certaine communauté morale,
sans consensus civique de base.
La fragmentation menace la
nation française. C'est
pourquoi les républicains de
tous bords doivent réagir.
S. T. Il est légitime
que des groupes religieux ou régionaux
cultivent à l'intérieur de la
nation leur identité singulière.
On peut même les appeler
communautés, pourquoi pas ?
Mais il faut que le cadre
commun, celui de l'identité
nationale et de la loi républicaine,
subsiste. Les Corses qui
affirment leur corsitude avec
violence, quoi qu'ils fassent,
ils sont français. Et, quand un
juif fait son alya en Israël,
il découvre avec stupéfaction
qu'on l'appelle le Français.
Dans tous les cas, il ne sert à
rien de vouloir faire table rase
du passé. L'histoire de France
est multiséculaire parce
qu'elle est héritière aussi
bien de Vercingétorix et de
Clovis que de Jeanne d'Arc et de
la Révolution française. Sans
ces entités, un pays n'a plus
de consistance historique.
La polémique sur le
voile
par FADY NOUN, publié
dans l'Orient-le Jour le 6
janvier 2004
Vous êtes plusieurs à avoir
réagi à la polémique sur le
voile ou aux réactions
locales provoquées par cette
controverse. Il n’y a, dans
celles-ci, comme dans les réactions
aux réactions, que quelque
chose de très normal. Dans
les réponses des musulmans du
Liban et du monde arabe à la
polémique, puis au projet de
loi sur le voile en France, il
faut voir l’un des aspects
de la mondialisation de
l’information. Que chacun se
sente concerné par ce qui se
passe dans les autres sociétés
est un phénomène normal,
dans un monde où
l’information parvient à
son destinataire en temps réel.
En outre, dans la réaction
d’une partie de l’islam
français comme dans l’appui
que lui apporte une partie de
l’opinion arabe, il faut
voir aussi l’un des aspects
d’un choc culturel entre ce
qui est vécu comme une
obligation religieuse et un
interdit légal, entre
l’affirmation d’une
identité et un réflexe de défense.
Ces réactions reflètent la
place de la religion dans la
vie personnelle et collective
des hommes et des femmes de
notre temps, il faut les
accepter. Toutefois, les
choses se compliquent du fait
de la surenchère et de
l’exploitation de cette polémique
à des fins politiques. Le
choc entre deux cultures, un
communautarisme islamique et
une France républicaine laïque,
se double ainsi d’un choc
proprement politique. Plus que
l’expression de la foi
religieuse qui, somme toute,
est admise dans certaines
limites, ce que redoutent les
responsables d’une France laïque,
c’est l’émergence d’une
force politique ayant
l’islam pour vecteur.
On peut regretter qu’une loi
ait été nécessaire pour réglementer
le port du voile par les
jeunes filles, à l’école,
puisqu’un interdit contribue
souvent au renforcement d’un
phénomène de société. On
pourrait ainsi, par exemple,
avoir indirectement renforcé
l’apparition des écoles
communautaires islamiques en
France. Plus largement, nous
proposons à la réflexion de
nos lecteurs ce passage d’un
ouvrage du père Maurice
Borrmans qui, depuis 1964,
enseigne le droit islamique à
l’Institut pontifical d’études
arabes et islamiques à Rome
(Pisai) et dirige la
prestigieuse revue
Islamochristiana : "Les
musulmans qui se sont établis
en Europe sont-ils une chance
pour celle-ci ou bien l’Europe
est-elle une chance pour eux ?
Un observateur impartial est
tenté de répondre
"oui” aux deux
questions. (...) Dans la
France républicaine et laïque,
la laïcité officielle se
voit obligée de réviser ses
relations avec la dimension
religieuse de ses citoyens,
alors que dans les pays européens
la société civile se trouve
invitée à redéfinir ses
valeurs fondamentales et que
les Eglises s’y considèrent
comme mises au défi de
retrouver leur force évangélisatrice
(...) L’Europe est aussi une
"chance” pour les
musulmans qui sont venus
librement y habiter et s’y
intégrer : il leur est enfin
possible de mieux distinguer
ce qui relève de la
conscience religieuse et des
lois positives et religieuses
des Etats se libérant ainsi
de la confusion traditionnelle
que les pays d’islam ont
tendance à maintenir entre la
religion et la
politique." (in Dialogue
islamo-chrétien, à temps et
à contretemps, éditions
Saint-Paul, 2002).
Voile et culte chrétien
par JOE AOUN (Boston),
publié dans le courrier des
lecteurs de l'Orient-le Jour
le 20 janvier 2004
Comment le
gouvernement libanais
autorise-t-il les
manifestations contre le pays
qui a le plus aidé le Liban ?
Et tout cela à propos de
problèmes purement intérieurs
français (l’affaire du
voile) qui ne concernent
aucunement les contestataires.
Et si un groupe décidait de
manifester contre
l’interdiction de culte chrétien
en Arabie saoudite, est-ce que
le gouvernement autoriserait
cette manifestation ? Est-ce
qu’on ne crierait pas à
l’incitation aux dissensions
confessionnelles, ou à
l’atteinte aux relations
avec un pays frère ?
Cinq
mille manifestantes à
Beyrouth contre l'interdiction
du foulard à l'école en
France
Voile :
le monde musulman réagit peu
paru
dans Ouest-France le 9 janvier
2004
Cinq mille
écolières ont manifesté,
hier, à Beyrouth (Liban),
contre le projet de loi
interdisant le port du voile
dans les écoles publiques
françaises. C'est la plus
grosse manifestation depuis le
discours de Jacques Chirac sur
la laïcité, le 17 décembre.
Ailleurs, on semble protester
pour la forme. Faire défiler
des écolières voilées
devant l'ambassade de France.
C'est la riposte du Hezbollah
libanais au projet de loi
interdisant les signes
religieux
"ostensibles" dans
les écoles publiques, annoncé
le 17 décembre par Jacques
Chirac. Elles étaient 5.000,
hier matin, acheminées par
bus depuis les quartiers sud
de la capitale libanaise,
majoritairement chiites.
Le
Hezbollah ne lésine pas sur
la symbolique. Les
manifestantes, encadrées par
un service d'ordre masculin,
agitaient des dizaines de
drapeaux français barrés de
slogans tels que "Voile,
droit et liberté" ou
encore "Liberté, égalité,
fraternité. Où est la liberté ?"
Une déléguée a remis une
lettre adressée au président
français. Cette manifestation
des jeunes chiites -
principale confession d'un
Liban par ailleurs très
occidentalisé - s'inscrit
dans le droit fil des déclarations
de Sayyed Mohammad Hussein
Fadlallah. Le chef spirituel
du Hezbollah chiite avait dénoncé,
dès le 20 décembre, une
"atteinte aux droits de
l'homme musulman". Les
sunnites, eux, sont restés à
la maison, leur mufti se
contentant de
"regretter" la décision
française.
La
France ménagée
A ce
jour, le défilé de Beyrouth
est le plus important dans le
monde musulman. Lundi, trois
cents Palestiniennes avaient
marché jusqu'au centre
culturel français de Gaza, à
l'appel du Djihad islamique,
clamant : "Ne pas
porter le voile est un péché".
Ailleurs, les rassemblements
n'ont guère dépassé
quelques dizaines de
manifestants. Ils étaient 150
à Téhéran (Iran) la semaine
dernière, 60 à Amman
(Jordanie) lundi. La position
adoptée par l'imam de la
mosquée Al-Azhar du Caire,
plus haute autorité du
sunnisme (la branche
majoritaire de l'Islam), n'y
est sans doute pas étrangère.
Recevant Nicolas Sarkozy, la
semaine dernière, le cheik
Mohamed Sayyed Tantaoui, avait
jugé la France dans son
"droit". Les
musulmanes de France,
soulignait-il, n'encourront
pas les foudres divines en se
conformant à la loi.
Ce
faisant, le cheik Tantaoui
semble avoir désamorcé la
contestation et... servi de
paratonnerre à la colère des
musulmans radicaux.
L'hebdomadaire égyptien Al-Osboue
appelle à la
"destitution" de
l'imam d'Al-Azhar, Hussein
Fadlallah lui conseille de
"s'excuser auprès des
musulmans". Plutôt que
d'invectiver la France, les
dignitaires religieux
musulmans invitent leurs fidèles
à écrire à Jacques Chirac.
Ainsi l'image de l'influent
cheik Youssef Al-Qaradaoui,
l'une des
"coqueluches" de la
chaîne Al-Jazira, qui
demande au président de la République
de "revenir sur sa décision".
Même tonalité chez Mohammad
Khatami, le président iranien
qui suggère d' "annuler
une décision erronée".
Comme si, pour les dirigeants
orientaux, le voile ne valait
pas une fâcherie avec la
France, perçue comme la
meilleure avocate en Occident
du monde arabo-musulman.