"Passion"
de Mel Gibson attise les
passions
Plusieurs
mois avant la sortie en France
du film relatant les dernières
heures de la vie du Christ, le réalisateur
et producteur est au centre
d'une violente polémique
par
MARIE-NOELLE TRANCHANT, publié
dans le Figaro le 17 février
2004
Dans
une semaine, le 25 février,
mercredi des Cendres, le nouveau
film de Mel Gibson sortira aux
Etats-Unis et dans les pays
anglo-saxons. Réflexions et
opinions sur cette grande
superproduction religieuse qui a
suscité de nombreuses
controverses. Au point que son
indice de notoriété est le
plus élevé depuis La Guerre
des étoiles
: 60%
des Américains ont entendu
parler de cette Passion du
Christ en araméen et latin.
Si on sait que le film sortira
le 7 avril en Italie, aucune
date de sortie n'est encore prévue
en France.
Mad Max fit
d'un jeune Australien, Mel
Gibson, une star hollywoodienne.
Et que fait-il aujourd'hui de sa
gloire et de sa fortune ? Il
produit et réalise La
Passion du Christ, qu'il a
tournée en Italie et s'apprête
à montrer sur 2.000 écrans américains
le 25 février, mercredi des
Cendres, en version originale
araméenne et latine (finalement
sous-titrée). Pour lui, ce récit
des douze dernières heures de Jésus
(interprété par Jim Caviezel)
est une oeuvre de foi, tirée
des Evangiles et des visions de
la mystique Anne-Catherine
Emmerich, nourrie de prière
(messe quotidienne sur le
plateau de tournage). Mais,
autour de cette superproduction
de 25 millions de dollars, la
polémique a grandi assez vite,
avec deux foyers. D'une part Mel
Gibson est un catholique
traditionaliste, ce qui passe
assez facilement pour un délit.
Il a le tort en outre d'avoir un
père sectaire et négationniste,
selon les accusations du New
York Times Magazine, premier
à ouvrir le feu en mars 2003.
D'autre part, le film serait
antisémite : telle était
l'impression d'un sous-comité
interconfessionnel mis sur pied
par le catholique Eugene Fisher
(de la Conférence des évêques
américains) et le rabbin Eugene
Korn (de l'Anti-Defamation
League), au vu d'un scénario
obtenu par des voies illicites.
Mel Gibson a menacé d'intenter
un procès pour vol de ce scénario
(qui était en outre une première
ébauche) et obtenu les excuses
de la Conférence des évêques.
Mais la polémique était lancée
et les rumeurs n'ont fait que
croître. Le film va sortir dans
une atmosphère très politique,
attaqué par certaines
organisations juives, soutenu
par les mouvements évangéliques
(qui ont pris le relais des
catholiques), qui voient le
moment venu d'affirmer l'identité
chrétienne et en font une
cause.
Tous les
jours, pendant le tournage, le père
Charles-Roux allait dire la
messe de saint Pie V sur le
plateau (voir article
ci-dessous). "Mel Gibson
n'est pas du tout un homme
brillant, ni physiquement ni
intellectuellement, raconte-t-il.
Ce n'est pas le genre
sociable ni cultivé. Plutôt un
diamant brut. Il n'a rien à
dire, mais il a fait ce film,
qui est sa manière de
s'exprimer, avec une foi médiévale
et assez admirable. Il est
profond dans son étroitesse,
mais étroit. Jim Caviezel, qui
interprète Jésus (je
l'appelais "le
substitut") est plus
doux." Les scènes
d'intérieur ont été tournées
à Cinecittà mais la
crucifixion s'est déroulée
dans les montagnes de Calabre et
"ça a été très dur
pour le substitut" observe
le père Charles-Roux. "Il
y avait une grande foi chez
beaucoup d'acteurs, ils
communiaient tous les jours
parce que c'était la base de
leur inspiration, et peut-être
étaient-ils plus que des
acteurs, un peu comme dans ces
Passions vivantes comme
Oberammergau."
Il a vu le
film achevé et, pour son compte
personnel, préfère des choses
plus civilisées : "Il y
a des couleurs profondes à la
Rembrandt, mais au bout de deux
minutes, j'avais les mains sur
les yeux, tant la représentation
est d'une brutalité épouvantable.
Je ne partage pas l'enthousiasme
de ce prédicateur évangélique
qui a dit qu'on voyait là ce
que le Sauveur avait souffert
pour nous sauver.
Personnellement, j'ai été
choqué. Mel Gibson a choisi de
montrer la boucherie. Ce n'est
pas une représentation
nouvelle, il y a des Christ
espagnols torturés, des
retables médiévaux
terrifiants. Mais c'est la première
fois que cette ligne-là est
prise au cinéma, et montrée
dans notre âge moderne."
Ce n'est pas un film à montrer
à des enfants trop jeunes, renchérit
Mgr John Foley, américain, président
de la commission vaticane des
communications sociales. C'est
très violent. Mais la Passion même
était très violente. Et le
film est remarquablement fidèle
aux Evangiles, à quelques détails
historiques près, comme le fait
de parler latin alors qu'en
Palestine, à l'époque, on
parlait le grec commun. En tout
cas, c'est un film qu'on peut
voir pendant le Carême, parce
que c'est un véritable Chemin
de croix. Et je n'ai rien trouvé
d'antisémite : j'ai vu Jésus
souffrir pour moi, pour nous
tous."
Le père
Norbert Hoffman, allemand, secrétaire
de la Commission des relations
religieuses avec les juifs n'a
pas été invité à voir La
Passion du Christ. Mais avec
lui on peut réfléchir posément
sur le fond du problème. C'est-à-dire
distinguer ce qui relève des
sensibilités personnelles, des
attitudes politiques, et des
positions religieuses. "L'Eglise,
depuis Vatican II, rappelle-t-il,
a pris une claire distance
avec l'accusation de déicide
qui a pesé sur le peuple juif
au Moyen Age. Et nous sommes
formels : il n'y a pas de place
dans l'Eglise pour l'antisémitisme."
S'agissant d'une oeuvre
d'art, on ne peut attendre
aucune appréciation officielle
du Vatican. L'ambiguïté
commence là, parce que certains
groupes juifs américains
voudraient au contraire une déclaration
officielle. "Il faut
distinguer le monde réel et les
représentations, dit le père
Hoffman. Un film est un film.
La forme qu'il prend relève de
la liberté de l'artiste, et
l'opinion qu'on en a de la
sensibilité personnelle. On
peut comprendre que les juifs
soient préoccupés parce que
cela réveille au fond d'eux une
mémoire douloureuse ; il y a eu
au Moyen Age, à Rome, des représentations
vivantes de la Passion qui dégénéraient
en pogroms. Un pape les a
interdites. Mel Gibson, s'il se
proclame catholique, doit être
conscient de cela. De l'autre côté,
il faut faire la part des
interprétations subjectives et
voir le rôle de chacun. L'Anti-Defamation
League s'est donnée pour tâche
de traiter tous les problèmes
d'antisémitisme. Il faut les
trouver. C'est son job, elle en
dépend."
Un rabbin
français, Haïm Korsia, tout en
se gardant de parler du film,
qu'il n'a pas vu, livre une réflexion
qui va un peu dans le même sens
: "Depuis Vatican II, il
est tout à fait clair que l'Eglise
aujourd'hui ne saurait être
antisémite.
Consubstantiellement même, l'Eglise
n'est pas antisémite, ou si
elle l'était ce serait au
risque de perdre son âme, de
nier une partie d'elle-même.
Dois-je avouer que, par
ailleurs, j'aime beaucoup Mel
Gibson ? La vraie question pour
le moment est : est-ce un bon ou
un mauvais film ? Car à quoi
bon parler sans l'avoir vu ?
Reste que l'on doit tout de même
être prudent car les questions
apparemment soulevées par le
film sont très sensibles."
Comprendre à la fois la
mentalité juive et l'esprit chrétien
de La Passion selon Mel
Gibson est évidemment plus
complexe et moins médiatique
que d'attiser la polémique. Une
actrice du film pacifie le débat
: Maia Morgenstern, comédienne
roumaine, interprète Marie, et
elle est juive pratiquante,
comme la Vierge. Son grand-père
est mort à Auschwitz, ses
parents sont des survivants de
l'Holocauste. Pour elle,
l'oeuvre n'a rien d'antisémite,
elle montre "la
responsabilité et l'impact que
les chefs politiques et
militaires peuvent avoir en
manipulant les masses et en
interférant dans la conscience
des gens, particulièrement dans
les moments de crise comme c'était
le cas alors". Sur le
plateau, travaillaient ensemble
des chrétiens, des juifs, des
musulmans, des athées, et les
questions de race ou de religion
n'intervenaient jamais. "Mel
Gibson n'a jamais imposé ses
convictions religieuses à
personne", dit
l'actrice.
Il semble en
revanche que la puissance d'émotion
et de ferveur du film s'impose même
à ses interprètes qui n'ont
pas de convictions religieuses :
"Monica Bellucci, qui
joue Marie-Madeleine, et ne se
prétend pas chrétienne, s'est
dite très impressionnée et
avoue avoir pleuré à la
projection. Et l'actrice qui
joue Véronique m'a confié : 'Avant
ce film, je ne pensais pas à Jésus
comme une personne réelle.
Maintenant, je lui parle.'
" "C'est un film très
humain et je connais des juifs
qui ont été sensibles à cette
profonde humanité", déclare
le père Thomas Williams, Américain
de la communauté des Légionnaires
du Christ, doyen de la faculté
de théologie de l'université
Regina Apostolorum, qui a suivi
le tournage et assisté à la
projection avec les acteurs. On
ne peut que rapporter ces
diverses réflexions et
opinions, en attendant le film.
Pour en savoir plus sur le film
et cette polémique :
Association Pro "Passio",
22, rue Didot, 75014 Paris.
Fax : 01.45.41.29.39. Courriel :
propassio@free.fr
.
Père
Jean Charles-Roux, le
confesseur de Mel Gibson
Le père a fait office de
chapelain sur le tournage de
"La Passion du Christ"
par SOPHIE DE RAVINEL,
publié dans le Figaro le 10 février
2004
C'est un abbé comme il en
existe trop peu. Prêt à
pardonner toutes les fautes
qui découlent de la passion.
Y compris les fautes de goût.
C'est ce qu'il fallait sans
doute à Mel Gibson, qui a
employé le père Jean
Charles-Roux comme chapelain
à Rome, lors du tournage de
son film sur les dernières
heures de la vie du Christ. Chaque
matin à l'aube, une voiture
avec chauffeur venait le
prendre dans sa maison
religieuse de la porte Latine
pour l'emmener à Cinecittà.
Là-bas, il célébrait pour
lui "la messe de
toujours". Celle du moins
qui est célébrée depuis le
concile de Trente et plus
rarement tout de même, depuis
le concile Vatican II.
Cette messe où l'âme s'élève
avec l'encens, dans le mystère
des paroles prononcées en
latin, pour célébrer le
sacrifice du Christ sur la
croix. L'abbé Charles-Roux, né
en 1914, n'a jamais célébré
que cette messe-là. Durant 36
ans à Londres, dans la petite
paroisse catholique de
Sainte-Etheldreda, au cœur de
la City, il a prêché
quotidiennement à l'attention
d'une population hétéroclite,
constituée de touristes de
passage, d'aristocrates, de
businessmen ou de stars du
show-bizz, tous attirés par
sa foi, son lyrisme, sa
culture, et surtout par son
extravagance. Au fil des années,
ce fils d'ambassadeur et frère
d'Edmonde Charles-Roux est
devenu la figure
incontournable d'un certain
paysage londonien. Avec son éternelle
soutane, ses chaussures à
boucle, ses larges médailles
accrochées au cou par un
ruban de velours noir, ses
cheveux blancs un peu longs et
ses yeux ironiques et vifs, il
ne passe pas inaperçu dans
les garden partys ou les
salons d'ambassade. Mais cet
"abbé de cour"
accordera sa préférence
pastorale à une vraie pécheresse
plutôt qu'à une fausse dévote.
Lorsqu'il y a quelques années,
la BBC décide de tourner un
documentaire sur la tradition
catholique, c'est à lui
qu'elle pense en premier. Au
cours de cette interview, Mel
Gibson l'écoutera pour la
première fois défendre avec
passion la messe dite
tridentine ou de saint Pie V.
Mais ce que l'acteur et
producteur ne savait et ne
sait toujours pas, c'est que
l'abbé Charles-Roux se trouve
aussi bien dans la filiation
du cardinal de Bernis que dans
celle de Mgr Lefebvre.
Qui sait si, comme le cardinal
français, l'abbé n'utilise
pas du meursault comme vin de
messe. Mais, comme lui, il répondrait
sans doute à ses détracteurs,
"je ne voudrais pas que
mon créateur me vît faire la
grimace quand je
communie". La rencontre
était totalement improbable
entre cet illustre descendant
des abbés de cour et cet intégraliste
intégriste américain,
"qui se confesse dès
qu'il a écrasé une
mouche" et dont la foi
est "aussi fruste que
celle des croisés du Moyen
Age". Ils ne se parleront
pas à cette occasion-là.
"Je l'avais à peine
remarqué derrière les spots
et je ne savais pas du tout
qui il était." Mel
Gibson se souviendra pourtant
de lui lorsque son aumônier
personnel lui fera défaut.
L'abbé Charles-Roux s'est
beaucoup amusé tout en
prenant sa mission spirituelle
très au sérieux. Il a
l'habitude de croiser les
personnalités les plus
curieuses et les plus hétéroclites.
De retour à Rome, à la
fin des années 90, la presse
anglaise l'imaginait missionné
par Camilla Parker-Bowles afin
d'accélérer, devant la cour
d'appel du Vatican, la
reconnaissance de la nullité
de son mariage avec un
catholique. Il y a surtout
retrouvé sa jeunesse des années
30, dorée, mouvementée et
passionnée, lorsque son père
était ambassadeur de France
et commentait avec le cardinal
Pacelli, la montée
"diabolique" du
nazisme. Avec sa sœur cadette
Cyprienne del Drago, ils
brillent alors au milieu d'une
élite européenne,
intellectuelle et aristocrate.
Il faut relire Kaputt de
Malaparte pour se donner une
idée de l'ambiance qui régnait
alors. "Socialement,
Suckert (Malaparte) était un
aventurier. Mais il était un
compagnon très plaisant de
nos fêtes à Capri, une
personne brillante qui
cherchait à comprendre son époque."
Après la guerre, l'abbé suit
les traces familiales dans la
diplomatie et portera, entre
autres charges, celle de
"camérier secret de cape
et d'épée" au service
de Pie XII. Il embrassera
tardivement la vocation
sacerdotale et comme il ne
fait rien comme les autres, il
entrera dans un ordre méconnu,
les rosminiens.
Aujourd'hui, il partage les
heures de sa journée entre
les murs de sa maison
religieuse et son appartement
privé, dans le centre
historique de Rome. Sur les
murs, non loin d'une bibliothèque
de laquelle dépasse un livre
de sa sœur Edmonde sur Coco
Chanel, une photo de la belle
Cyprienne est encadrée, prise
par Cecil Beaton. Dans la
petite communauté française
de Rome, il suscite des
sentiments très variés, et
s'en amuse. Parmi ses fervents
défenseurs, se trouve un
jeune artiste peintre,
"baroque d'inspiration
catholique", Philippe
Cazanova. "C'est la
contradiction humaine qui intéresse
l'abbé. Il a une capacité étonnante
pour discerner le bien qui est
dans une personne, sans
s'attacher aux défauts qui en
arrêteraient d'autres. Il se
moque totalement du qu'en
dira-t-on et ose aller
jusqu'au bout de ses
convictions... et de ses
caprices." Dans l'atelier
de Philippe et de sa femme
Maria, quelques amis venus
d'un peu partout se retrouvent
régulièrement autour de lui.
Certains sont catholiques,
d'autres hérétiques, mais
tous passionnés. On y rit
encore des aventures de l'abbé
à Cinecittà.
La voix de Feyrouz dans
"La Passion", de Mel
Gibson
Controverses et excellentes
recettes en perspective
par IRENE MOSALLI, publié
dans l'Orient- le Jour le 19 février
2004
Feyrouz, partout et
inoubliable. Il y a quatre
ans, c’est Madonna qui,
voulant insérer des résonances
incantatoires dans son album
intitulé Erotica, avait
employé un extrait du
cantique que Feyrouz interprète
traditionnellement en langue
arabe le vendredi saint à Antélias
(banlieue nord de Beyrouth),
lors de l’office du chemin
de Croix. Ce qui avait créé
un scandale au Liban. Cette
fois, c’est Mel Gibson qui
reprend "Ana el-Oum
al-Hazina" ("Je suis
la mère triste"), à
juste titre, comme musique de
fond pour la scène du chemin
de Croix de son film "La
Passion", qui relate les
douze dernières heures de la
vie du Christ. Un extrait
de cette séquence et le chant
ont, par ailleurs, servi comme
bande-annonce sur la chaîne
de télévision ABC qui,
durant une semaine et
plusieurs fois par jour, l’a
diffusée pour annoncer une
interview avec le metteur en
scène qui a eu lieu lundi
soir. Comme prévu, Mel Gibson
a nié toute intention antisémite
dont on l’accuse.
"C’est un péché que
d’être antisémite",
a-t-il notamment dit au cours
de l’interview avec Diane
Sawyer. Depuis des mois,
l’acteur et cinéaste répète
qu’il n’a aucune des
intentions racistes qu’on
lui attribue. Sans pour autant
convaincre la communauté
juive, qui se méfie de son
appartenance à une branche
catholique traditionaliste,
fondée par son père en
Californie et qui réfute les
résolutions de Vatican II. De
plus, son père avait mis en
doute l’existence de
l’Holocauste.
Grand intérêt chez les
cinéphiles
Le tollé, qui a débuté
il y a un an, durant le
tournage du film, a fait
depuis boule de neige. Il y a
deux jours, la propriétaire
d’une des plus importantes
salles de cinéma, Avalon
Theater (où le film doit être
projeté), ne savait plus à
quel saint se vouer. En
tant que juive, cette
programmation lui a causé un
dilemme. Ne voulant pas rater
une bonne affaire
(d’excellentes recettes en
perspective) et ne voulant pas
non plus se démarquer de ses
coreligionnaires, elle a décidé
de couper la poire en deux.
Elle va faire appel à divers
groupes juifs qui, le soir de
la première, le 25 février,
débattront de cette affaire
avec le public, à la fin de
la projection. Elle justifie
son initiative, qui "vise
ainsi à montrer le film dans
un contexte plus constructif
et plus éducationnel",
par le fait que la chaîne des
salles Avalon (il y en a 1920
dans le pays) a le label de théâtre
pour la communauté, toutes
tendances et religions
confondues.
Ce n’est pas la première
fois que les salles Avalon
connaissent ce genre de problème.
Le film "La dernière
tentation du Christ",
sorti en 1988, avait été
boycotté par ceux qui
l’avaient considéré blasphématoire.
Une manifestation avait été
organisée par l’un des
membres de l’équipe de
football Redskin, Joe Gibs.
Aujourd’hui, propriétaire
d’une autre équipe, la
Nascar, Gibs fait l’inverse
: il utilise sa voiture
Chevrolet, qu’il a couverte
d’affiches de "La
Passion", pour promouvoir
ce film. Reste à savoir
quelle tournure prendra la polémique
après la sortie de cette
production, dont le coût s’élève
à 25 millions de dollars, que
Gibson a assumés seul. Bien
qu’il soit interprété en
deux langues mortes, le latin
et l’araméen, et qu’il
comporte des scènes d’une
extrême violence, selon les
happy few qui l’ont visionné
en privé - il n’y a pas eu
l’habituelle avant-première
pour la presse -, ce film
suscite un grand intérêt
parmi les cinéphiles de tous
bords.
par IVAN RIOUFOL, publié
dans le Figaro le 20 février
2004
Un souhait : que la piété
des musulmans réveille la foi
des catholiques. Qu'ils
retrouvent, dans cette émulation,
leur religion méprisée par
une société matérialiste,
superficielle, agnostique.
Aujourd'hui, les églises se
vident et les mosquées se
construisent. Il y a sept ans,
Alain Besançon, membre de
l'Institut, observait déjà
(Alain Besançon, Trois
Tentations de l'Eglise, Calmann-Lévy)
"qu'il y avait désormais
plus de musulmans pratiquants
en France que de catholiques
pratiquants". Dépositaires
de la vieille culture chrétienne,
sommes-nous disposés à céder
la place ? Un livre vient,
cette semaine, secouer les
"cathos" : celui que
Denis Tillinac (Denis Tillinac,
Le Dieu de nos pères, Bayard)
consacre à la "défense
du catholicisme". Il
écrit : "Si l'Europe
récuse ou occulte ses
fondements chrétiens, elle
n'a tout simplement pas de
raison d'être (...) L'islam
n'a pas de racines en Europe,
sauf dans la périphérie
balkanique, où il s'imposa
par le glaive (...) L'islam en
Europe n'aura jamais qu'une
position d'invité de la chrétienté,
avec tous les honneurs dus à
un hôte étranger. S'il en était
autrement, l'Europe s'anéantirait."
Ces propos sont ceux d'un "chiraquien
impénitent" et ils
s'adressent d'abord, même
s'il n'est pas cité, au président
lui-même. Le chef de l'Etat
avait dernièrement déclaré,
en effet, que "les
racines de l'Europe sont
autant musulmanes que chrétiennes"
; il s'oppose à la
demande du Pape d'inscrire "l'héritage
chrétien" dans la
future Constitution européenne.
Alors que l'avenir de la
civilisation occidentale est
posé, la France se comporte
comme si elle trahissait, par
indifférence ou stratégie géopolitique,
son histoire et sa culture.
Les Français -
prioritairement le premier
d'entre eux - sauront-ils redécouvrir
et protéger leur héritage
religieux ? L'actuelle idéologie
égalitariste et
universaliste, qui dit "tout
se vaut !", pourrait
conduire une partie des
catholiques à faire le jeu de
l'islam. C'est en tout cas ce
que souligne Besançon : "A
terme, on peut craindre que
certains milieux ne
s'islamisent sans même s'en
rendre compte, et que cette évolution
ne prépare un basculement de
la société tout entière."
Déjà au VIIe,
les chrétiens du Moyen-Orient
se seront ainsi étourdiment
ralliés à l'islam.
La religion catholique mérite
d'être redécouverte et défendue,
elle qui dit simplement : "Aimez-vous
les uns les autres." Tillinac
: "Rien de plus
charnel, de plus sensuel que
le catholicisme, religion du
pain, du vin et de
l'image." Elle aura
produit "la voûte
byzantine, l'arc roman,
l'ogive gothique, le portique
renaissant, la torsade
baroque". Elle aura
inspiré les peintres, les poètes,
les écrivains, les musiciens,
les sculpteurs. Elle aura été
à l'origine de l'humanisme et
de la tolérance. Sommes-nous
là pour dilapider cet héritage
? Une timide brise se lève
ici et là : des croix
apparaissent plus visiblement
aux cous, des crucifix
reviennent dans des foyers.
Des traditions, des
processions, se revendiquent.
Samedi, c'est un village du
Nord, Férin, qui s'est
mobilisé pour que sonnent à
nouveau les cloches. La sortie
prochaine du film de Mel
Gibson sur La Passion du
Christ est attendue avec
impatience. La France laïque
redécouvrira-t-elle, grâce
à l'exemple musulman, la
spiritualité qui l'a fait naître
? Ce serait le cadeau de
l'islam.
Où sont les indignés ?
Lundi, dans un quartier
populaire de Montpellier, l'église
Saint-Paul a été incendiée
volontairement et l'autel préalablement
profané. Le temple protestant
voisin a également été la
cible de vandales, ainsi que
l'appartement du pasteur.
Inutile d'aller plus loin, en
s'alarmant d'un catholicisme
qui n'aurait plus sa place
dans certaines cités. Ces
gestes sont, espérons-le,
ceux de voyous et de crétins.
L'Eglise leur pardonnera, "car
ils ne savent pas ce qu'ils
font". Mais, tout de
même : qui a protesté contre
cet incendie et ces déprédations
? Où sont les communiqués de
presse des défenseurs des
droits de l'homme, les
indignations des antiracistes
professionnels, les émois
scandalisés des médias, les
manifestations contre les
discriminations ? Rien ou
presque. Au fait, comment
devrait-on dire :
christianophobie ?
L'assaut
de l'Anti-Defamation League
Les
autorités catholiques ne
souhaitent pas entrer dans la
polémique lancée par la
principale organisation américaine
de lutte contre l'antisémitisme
par
BERTRAND DICALE et ARMELLE
HELIOT, publié dans le Figaro
le 17 février 2004
L'Anti-Defamation
League, fondée en 1913, est,
selon sa propre définition,
donnée sur son site Internet www.adl.org
, "la principale
organisation mondiale luttant
contre l'antisémitisme à
travers des programmes et des
services qui s'opposent à la
haine, aux préjugés et au
fanatisme". Puissante
organisation de défense des
droits de l'homme ou bras armé
de la communauté juive américaine,
selon les perceptions, l'ADL est
typique d'un certain
interventionnisme humaniste américain,
qui prend à témoin l'opinion
et porte les problèmes sur la
place publique avec une certaine
violence rhétorique, mais
pratique aussi la négociation
avec "l'adversaire".
Défenseur parfois ombrageux
de la communauté juive américaine
contre toute atteinte antisémite,
l'ADL a aussi étendu son champ
d'action à la défense d'Israël,
en infléchissant son discours
dans un sens vigoureusement
antiterroriste depuis le 11
septembre. Néanmoins, l'ADL
fait partie des organisations
ayant interpellé les autorités
américaines sur la situation
des détenus de la base de
Guantanamo. Et l'organisation
milite avec ferveur pour la séparation
des Eglises et de l'Etat, sujet
beaucoup plus polémique aux
Etats-Unis qu'en France. Ainsi,
elle conteste le projet du
gouvernement américain
d'afficher les dix commandements
dans les écoles, tribunaux et bâtiments
publics.
L'attaque
contre le film de Mel Gibson est
tout à fait dans les pratiques
habituelles de l'ADL :
l'offensive s'est fondée non
sur le film, mais sur son scénario,
et s'est amorcée très en
amont, de manière que le réalisateur
puisse effectuer les "corrections"
demandées. L'ADL a mobilisé
dans son comité ad hoc des
rabbins mais aussi des théologiens
catholiques, pour ne pas prêter
le flanc aux accusations d'avis
univoque. Et elle a "proposé"
à Mel Gibson d'entrer dans
un processus de "validation"
de son film, que le réalisateur
et producteur a refusé. Le
public français se souvient que
l'ADL avait mené l'offensive
contre le spectacle de Robert
Hossein, Jésus était son
nom. En juin 1993 et alors
que le spectacle était depuis
deux mois déjà en tournée aux
Etats-Unis, Jesus Was His
Name avait dû affronter les
sévères reproches d'un certain
nombre de personnalités de la
communauté juive de New York :
la production triomphait depuis
début avril dans tout le pays,
mais les représentations prévues
au Radio City Music Hall avaient
déclenché de sévères
hostilités.
Que
reprochait-on au spectacle conçu
par Alain Decaux et mis en scène
par Robert Hossein ? Lancée fin
mai dans les colonnes du Daily
News, tabloïd en quête de
publicité, la polémique
portait sur certaines images et
relevait de la plus haute
fantaisie. Ainsi s'en prenait-on
aux vêtements noirs des
marchands du Temple qui auraient
évoqué Darth Vader,
l'incarnation du mal dans La
Guerre des étoiles ! D'autres
critiques étaient ancrées dans
une certitude exprimée alors
par Gene Fisher, directeur des
relations entre juifs et
catholiques à la Conférence
nationale des évêques : "Le
spectacle rend les juifs
responsables du déicide." A
l'époque, après qu'une
incertitude eut pesé sur les
représentations - location
suspendue, annulation de
quelques dates - l'ADL avait
obtenu qu'un texte soit lu au début
de chaque représentation, que
quelques costumes soient modifiés,
que quelques mots soient coupés.
Mme Shinbaum, qui
représentait l'Anti-Defamation
League, avait alors souligné
que l'association ne souhaitait
pas l'interdiction du spectacle
mais "que soit inclus
dans le programme un commentaire
dédouanant les juifs". Ce
fut "Beaucoup de bruit
pour rien", comme le
titrait Le Figaro dans
son édition du 4 juin 1993.
"La
Passion" divise l'Amérique
Avant même
sa sortie américaine, le 25 février,
le film de Mel Gibson suscite
la polémique. Un débat
passionné qui gagne aussi
l'Europe
par
PHILIPPE ROYER et MARIE BOETON,
publié dans la Croix le 17 février
2004
Restée américaine,
dans un premier temps, l'
"affaire" de La
Passion du Christ (voir
article ci-dessous), vue par le
comédien et réalisateur
australien Mel Gibson, dont
c'est le second film derrière
la caméra, gagne l'Europe, à
l'approche de sa sortie prévue
pour le 25 février (Mercredi
des Cendres) aux Etats-Unis,
puis le 7 avril en Italie. En
France, la branche distribution
d'Europa Corp, maison fondée
par Luc Besson, s'était mise
sur les rangs pour acquérir les
droits du film, mais elle a
annoncé mardi 17 février y
avoir finalement renoncé, sans
qu'aucun autre distributeur se
soit déclaré pour l'instant.
"Au vu de la polémique que
le film suscite, le milieu n'est
pas très chaud...",
commentait-on à Europa Corp.
Invitée à
une avant-première aux
Etats-Unis, la critique
transalpine a déjà manifesté
son rejet. "Quelles sont
les raisons qui ont fait dépenser
à Gibson 25 millions de dollars
pour financer et défendre un
film sur les dernières heures
de Jésus, en les racontant avec
la sensibilité d'un boxeur
poids lourd décidé à détruire
le visage de l'adversaire sur le
ring des religions ?"
s'interrogeait ainsi le
quotidien La Repubblica
la semaine dernière. En Italie,
comme aux Etats-Unis, tous ceux
qui l'ont vu ont souligné la
violence du film (la brutalité
de Braveheart, première réalisation
de Mel Gibson, avait, de la même
manière, marqué le public).
Mais c'est surtout à
l'accusation d'antisémitisme
qu'il doit répondre. L'hostilité
des organisations juives vis-à-vis
du film est connue depuis des
mois. Elles ont obtenu, selon le
New York Times du 4 février,
que soit retirée la phrase de
la foule de Jérusalem à Pilate
: "Que son sang soit sur
nous et sur nos enfants"
(Matthieu 27, 25) ; mais elles
n'auraient visiblement pas réussi
à avoir gain de cause pour
qu'un post-scriptum figure à la
fin du film, demandant au public
de ne pas voir cette oeuvre
comme un vecteur de haine.
Evangélisation
et marketing font déjà bon ménage
Face à cette
polémique, l'Eglise catholique
américaine profite des
manifestations du 40e
anniversaire du décret Nostra
aetate de Vatican II pour
rappeler son engagement dans la
lutte contre l'antisémitisme.
Par contre, les protestants évangéliques
conservateurs sont, eux, bien décidés
à faire du film de Mel Gibson
un outil de leur prédication.
"Je ne connais rien de tel
depuis les croisades lancées
par Billy Graham (la
"star" des prédicateurs
fondamentalistes des Etats-Unis)
qui puisse changer autant de
vies", a déclaré Morris
Chapman, président de la très
conservatrice Southern Baptist
Convention, la plus grande
confession protestante américaine.
La Passion du Christ a été
principalement diffusée en
avant-première aux pasteurs
conservateurs, qui se seraient
rués pour acheter des paquets
entiers de tickets pour leurs
fidèles.
Evangélisation
et marketing font déjà bon ménage
: des pin's avec des
inscriptions en araméen (les
dialogues du film sont
exclusivement dans cette langue
de la Palestine du temps de Jésus
et en latin sous-titrés) sont déjà
en vente, accompagnés de
petites cartes à offrir à
quiconque désire en savoir plus
sur la vie du Christ. Des tracts
avec l'affiche du film incitent
les passants à consacrer un
moment à la prière, un CD-ROM
pour enfants reprend les grandes
scènes du film pour les inciter
à approfondir leur foi. Et le
DVD du film se propose à un
usage en catéchèse. Des
responsables juifs ont d'ores et
déjà fait savoir - ainsi David
Elcott, directeur des affaires
interreligieuses pour l'American
Jewish Committee - qu'ils
seraient "profondément déçus
si le film devenait un véhicule
pour l'enseignement du
christianisme". Mel Gibson
craint les critiques de cinéma
et, plus généralement, les
esprits libéraux. Son
distributeur a préféré
cibler, dans les grandes villes,
les quartiers plutôt défavorisés
et noirs. Pour le reste, le film
sortira dans la "Bible Belt",
cette "ceinture" des
Etats-Unis couvrant le sud du
pays et le Middle West à forte
implantation de communautés évangéliques.
Mel
Gibson au centre d'un débat
sur le fondamentalisme
Trois
mois avant la sortie en salles
de "La Passion du
Christ", de Mel Gibson, ce
film, qui pourrait séduire les
milieux conservateurs, soulève
une vive controverse aux
Etats-Unis
par
PASCAL RUFFENACH, publié
dans la Croix le 19 novembre
2003
Tout le monde
se souvient encore, à
Hollywood, des millions de
lettres reçues, de la
manifestation monstre organisée
contre les studios Universal et
des menaces de mort pour la
sortie du film de Martin
Scorcese, La Dernière
Tentation du Christ. Depuis
cette époque, les grands
studios se méfient des
controverses, particulièrement
quand elles sont d'ordre
religieux. Il faut dire que ce
film fut un mémorable échec
commercial.
Quinze ans
plus tard et dans un registre
quasi opposé, Mel Gibson a décidé
de réaliser et de produire (en
dehors des grands studios)
l'oeuvre la plus personnelle de
sa longue carrière, La
Passion. Programmé pour
arriver sur les écrans le jour
du Mercredi des Cendres, en araméen
et latin sous-titré en anglais,
le film alimente les chroniques
des médias depuis des mois.
Certains y voient une tentative
de réitérer le grand coup de
marketing du fameux Blair
Witch project qui avait réussi,
uniquement grâce au bouche à
oreille et à une campagne Web
savamment orchestrée, à se
hisser au niveau des grands succès
commerciaux. Pourtant, nul mystère
dans l'histoire de cette Passion,
pourrait-on dire, tout le monde
en connaissant les interprètes,
la trame et l'issue. Le titre, légèrement
elliptique, devra être changé,
du moins aux Etats-Unis, pour La
Passion du Christ, le
titre originel ayant déjà
été déposé. Pourquoi alors
ces quelques 500 articles
aujourd'hui déjà parus, ces
sites Internet saturés de
visiteurs et, par-dessus tout,
cette polémique à propos d'un
film dont seuls quelques
journalistes ont vu le premier
montage ?
La crainte
d'un relent antisémite basé
sur une vision historique étroite
Les raisons
en sont complexes, à l'image
probablement des relations entre
les religions aux Etats-Unis et
de la relation entre ces mêmes
religions et l'espace public. Le
film de Mel Gibson semble agir
sur les médias comme le détonateur
de crises d'identité qui
sommeillent au coeur de l'Amérique.
La première est celle des
relations entre le judaïsme et
le christianisme. La Passion
du Christ, du fait des
convictions plutôt
traditionalistes de son auteur
et de son entourage, fait
resurgir la crainte d'un antisémitisme
fondé sur une vision historique
étroite du rôle des juifs dans
la mort du Christ.
Pourtant, la
majorité des rabbins interrogés
par les journalistes le
reconnaissent, la communauté
juive ne risque rien aux
Etats-Unis, mais que se
passera-t-il lorsque le film
sortira en Europe sous-titré en
espagnol, en français ou en
polonais ? Paula Fredriksen,
professeur d'exégèse à
l'université de Boston, va plus
loin. Pour elle, le film est une
opération de marketing
construite pour séduire les
catholiques conservateurs, les
protestants évangéliques et
les juifs orthodoxes. Tous trois
ont un même but : réaffirmer
des Eglises identitaires et
contrastées dans un pays où la
recherche de terrain commun est
perçue par certains comme le
pire. Si Mel Gibson, personnage
populaire et sympathique,
emprunte cette voie pour le
catholicisme, alors toutes les
autres religions ou confessions
peuvent le faire. Aux Etats-Unis,
l'espace public n'est pas, comme
en France, imperméable aux
croyances religieuses. Beaucoup,
à Hollywood, regrettent déjà
le temps béni de Cecil B. De
Mille et de son film sur Jésus,
le Roi des rois (1927), et
de son remake par Nicholas Ray
(1961). Le Christ, en ce temps-là,
savait rassembler les foules au
cinéma.
Mel Gibson offre un Christ
aux fondamentalistes
"La
Passion du Christ" doit
sortir le mercredi des Cendres
aux Etats-Unis, où son succès
programmé s'appuie sur les
communautés évangéliques
par CLAUDE
MULARD, publié dans le Monde du
15 février 2004
La polémique
autour de The Passion of the
Christ enfle à mesure
qu'approche le 25 février, date
de la sortie du film de Mel
Gibson en Amérique du Nord et
jour de la fête chrétienne du
mercredi des cendres. Dénoncé
pour son antisémitisme, ce film
doit être projeté dans 2.000
salles aux Etats-Unis. Il doit
sortir en Italie le 7 avril,
dans 150 salles. L'hebdomadaire
Newsweek lui consacre sa
couverture cette semaine avec,
en photo, James Cavieziel, qui
interprète un Christ
sanguinolent sous sa couronne d'épines,
et ce titre : "Who Really
Killed Jesus ?" ("Qui
a vraiment tué Jésus ?").
Ce film sur
les derniers jours de la vie du
Christ - que Le Monde n'a
pu voir - n'a fait l'objet
d'aucune publicité
traditionnelle et n'a pas été
projeté devant la presse. Il
s'annonce pourtant déjà comme
un phénomène de marketing,
suscitant un intérêt équivalent
à la sortie du premier volet de
La Guerre des étoiles. Les
recettes du premier week-end
d'exploitation sont estimées
entre 15 et 30 millions de
dollars, à partir de sondages
montrant que les spectateurs préféreraient
ce film religieux à la comédie
d'Adam Sandler, 50 First
Dates, programmée la même
semaine. Il y a un an encore,
Mel Gibson ne trouvait pas de
distributeur pour son film en
araméen et en latin, sous-titré
en anglais : "Personne
ne veut d'un film parlé dans
deux langues mortes. Ils pensent
que je suis fou. Peut-être le
suis-je !", disait-il
alors.
"Le
Saint Esprit œuvrait à travers
moi pendant ce tournage. Moi, je
me contentais de gérer le
trafic", a déclaré
Mel Gibson, qui pratique la
messe en latin et ne consomme
pas de viande le vendredi.
L'auteur de Braveheart (Oscar
du meilleur réalisateur en
1995) est né en 1956 dans une
famille catholique
traditionaliste qui rejette les
réformes de Vatican II
(1962-1965). Ce concile a
condamné les interprétations
des Evangiles rendant le peuple
juif responsable de la mort du
Christ. Le père du cinéaste,
Hutton Gibson, qui a créé en
Californie une secte
anticonciliaire de 100.000
adeptes, a de son côté mis en
cause la réalité de
l'Holocauste, selon le New
York Times. Dans un
entretien à paraître en mars
dans le Readers' Digest,
son fils, interrogé à son tour
sur la Shoah, répond : "Bien
sûr, il y a des atrocités. La
guerre est horrible. La seconde
guerre mondiale a tué des
dizaines de millions de gens.
Certains étaient des juifs dans
les camps de concentration.
Beaucoup de gens ont perdu leur
vie... Au siècle dernier, 20
millions de gens sont morts en
Union soviétique."
Dans un autre
entretien accordé à une chaîne
de télévision catholique, au
cours de laquelle il
apparaissait tendu et agressif,
Mel Gibson se voulait plus
rassurant : "Je ne veux
pas lyncher les juifs, je les
aime, je prie pour eux." Pour
promouvoir ce film, dans lequel
il a personnellement investi 25
millions de dollars, l'acteur-cinéaste
s'est largement appuyé sur les
réseaux des communautés chrétiennes
évangéliques. Ces congrégations,
qui regroupent aux Etats-Unis
plus de 50 millions de fidèles
(parfois surnommés "Jesus
Freaks"), sont encouragées
à acheter collectivement des
billets pour les premières séances
du mercredi des cendres, voire
à remplir des cinémas entiers.
Ainsi un couple de Plano (Texas)
a-t-il dépensé 42.000 dollars
(33.000 euros) pour acheter
6.000 billets, qu'il a distribués
gratuitement aux membres de sa
communauté baptiste, après
avoir été invité à une des
projections privées,
strictement réservées aux
pasteurs et à certains fidèles.
La société de Mel Gibson, Icon
Productions, compte sur la stratégie
du bouche-à-oreille, aidée par
son distributeur indépendant,
Newmarket Films, car aucun
studio hollywoodien n'a souhaité
s'occuper de la distribution
d'un film aussi sensible. Icon a
embauché une dizaine d'équipes
de vendeurs experts en marketing
auprès des communautés évangélistes
et fondamentalistes, comme
Outreach Ministry Inc. de Vista
(Californie), qui a diffusé la
bande-annonce du film aux églises.
Celles-ci s'apprêtent à
proposer des bibles, mais aussi
des conversions, à la fin des séances.
"Ce
film est utilisé pour évangéliser,
convertir des gens, estime
Josh Baran, responsable de la
publicité du film de Martin
Scorsese, La Dernière
Tentation du Christ, qui
avait déclenché de vives
controverses à sa sortie en
1988. Pour Gibson, il ne
s'agit pas de distribution, mais
de l'accomplissement de l'œuvre
de Dieu. C'est devenu une véritable
croisade, sans précédent dans
l'histoire d'Hollywood."
M. Baran rappelle qu'à l'époque
il avait enregistré deux
millions de plaintes contre
Scorsese, "mais alors
les fondamentalistes attaquaient
le film, aujourd'hui ils le
soutiennent et le
revendiquent". M.
Baran, qui craint des débordements,
estime que le rassemblement
religieux autour du film est un
prélude à l'élection présidentielle
de novembre : "Cette même
communauté chrétienne va se
mobiliser contre le mariage des
homosexuels, qui est pour elle
un équivalent du diable, et
appeler ses troupes à voter
contre les démocrates." Certains
évangélistes s'inquiètent
cependant assez du message que
recèle le film pour demander à
Mel Gibson d'y ajouter une
condamnation de l'antisémitisme
en post-scriptum.
Mgr Lustiger "réservé"
sur "La passion du
Christ" de Mel Gibson
paru dans
le Monde du 21 février 2004
Le cardinal
Jean-Marie Lustiger, archevêque
de Paris, s'est dit vendredi
"très réservé" sur
la "Passion du
Christ", le film de Mel
Gibson, mais a reconnu ne pas
l'avoir vu. "J'ai un point
de vue très personnel sur ce
genre d'entreprise", a-t-il
déclaré. "Je suis très réservé
sur la théâtralisation de la
Passion, et encore plus sur son
expression au cinéma",
a-t-il expliqué. Interrogé par
des journalistes à l'occasion
de la visite ad limina des évêques
d'Ile de France à Rome,
l'archevêque de Paris a dit préférer
"une icône à la
photographie d'un acteur qui
joue le Christ, et le sacrement
à l'icône"."Quand
nous faisons le chemin de croix,
les fidèles le font vraiment,
ils ne sont pas
spectateurs", a-t-il précisé.
Mgr Lustiger a ensuite opposé
le film de Gibson à "l'Evangile
selon Saint Mathieu" de
Pier Paolo Pasolini.
"Pasolini s'appuyait sur un
Evangile complet (et non sur le
seul récit des derniers
instants du Christ), et
introduisait une double
distance, en filmant à travers
le regard de sa propre mère
(qui jouait le rôle de Marie)
et, stylistiquement, à travers
l'iconographie italienne",
a souligné le cardinal
Lustiger. "Le film était
porté par toute une mémoire",
a-t-il ajouté. "Je ne suis
pas sûr que l'on puisse rendre
compte de la violence et de
l'attitude chrétienne vis-à-vis
de la violence en filmant la
violence", a pour sa part
ajouté l'évêque d'Evry, Mgr
Michel Dubost, qui a aussi
critiqué les films où "la
caméra se présente comme étant
le regard de Dieu". Le film
de Mel Gibson, projeté en
avant-première aux Etats-Unis
et que le pape a pu voir lors
d'une projection privée,
comporterait des scènes d'une
extrême violence. Il a également
été accusé d'attiser l'antisémitisme.
Les deux religieux français
n'ont pas évoqué cet aspect de
la polémique.
Vatican-dira-t-on
autour de "la Passion du
Christ"
Controverse
sur un jugement présumé du
pape à propos du film de Mel
Gibson
par
ERIC JOZSEPH, publié dans Libération
le 24 janvier 2004
Urbi
et orbi, ou urbi mais pas orbi
ou même pas urbi ? La
Passion du Christ sème le
trouble au Vatican. Le très
controversé film de Mel Gibson
qui raconte les dernières
heures de la vie de Jésus
provoque en effet une
inhabituelle confusion dans les
palais pontificaux avec une
succession de commentaires, de
confirmations puis de démentis
concernant l'opinion de Jean
Paul II. A tel point, qu'il est
bien difficile aujourd'hui de
connaître la véritable pensée
papale à propos du film de
l'acteur et réalisateur
australien qui a déjà suscité,
avant même sa sortie en salles,
de violentes protestations de
membres de la communauté juive.
Jeudi, à l'issue d'une
avant-première en Floride, des
responsables de l'AntiDefamation
League ont ainsi réaffirmé : "Nous
sommes attristés et peinés
d'avoir découvert que la
Passion du Christ dépeint
les juifs comme les seuls
responsables de la mort de Jésus."
Selon le Wall Street Journal
et l'hebdomadaire National
Catholic Report, après
avoir visionné le long métrage
dans sa salle privée, Jean Paul
II avait à l'inverse estimé,
à la mi-décembre, que le film
de Gibson correspondait au récit
évangélique, ajoutant même : "Ça
s'est passé comme cela."
Cette bénédiction ne pouvait
que satisfaire le très croyant
Mel Gibson, qui n'assiste qu'à
des messes en latin selon
l'antique rite de Pie V, ainsi
que l'aile la plus conservatrice
de l'Eglise, des Légionnaires
du Christ (dont quelques membres
ont été recrutés pour les
besoins du film) à l'Opus Dei.
Tourné à Matera et à Rome, en
araméen et en latin, le film
qui exposerait les souffrances
de Jésus dans les moindres détails,
sans éviter certaines scènes
violentes et cruelles, présenterait
une version très
traditionaliste de la Passion du
Christ.
Commentaire
Quelques
jours seulement après
l'avant-première vaticane,
officiellement souhaitée par
Jean Paul II lui-même, et le
jugement positif à l'égard du
film, le Catholic News Service,
l'agence de presse de l'épiscopat
américain, signalait toutefois
que le pape n'avait fait aucun
commentaire. Trop tard. "Ça
s'est passé comme cela",
reprenait le site officiel du
film sur l'Internet, tandis que
le clan conservateur relayait le
commentaire présumé du pape. "La
Passion du Christ s'appuie
sur une vérité historique, il
n'y a pas en apparence de
propagande chrétienne ni de
bavures antisémites",
s'employaient à faire savoir
aux médias certains membres de
son entourage. Finalement,
mardi, le plus proche
collaborateur de Jean Paul II,
monseigneur Stanislaw Dziwisz,
est sorti de sa réserve pour
corriger : "Le pape n'a
jamais fait part à personne de
son opinion" sur le
film de Gibson. Confirmant que
le souverain pontife avait
assisté à une projection de la
Passion du Christ, l'archevêque
polonais, qui s'exprime très
rarement en public, a insisté :
"Il n'a fait aucune déclaration
à qui que ce soit. Il ne
prononce pas de jugements de ce
genre sur l'art."
Jeudi, le porte-parole du
Vatican et membre de l'Opus Dei,
Joaquin Navarro Valls, n'a pu
que réciter : "Après
m'être entretenu avec le secrétaire
personnel du Saint-Père,
monseigneur Stanislaw Dziwisz,
je confirme que le Saint-Père a
eu l'opportunité de visionner
le film. C'est une transposition
cinématographique du fait
historique de la Passion du
Christ selon l'Evangile. C'est
une habitude du Saint-Père de
ne pas exprimer de jugements
publics sur des oeuvres
artistiques."
Difficultés
d'expression
Alors
que l'état de santé de Jean
Paul II est toujours très précaire
et qu'il connaît de grandes
difficultés d'expression,
l'imbroglio de la Passion du
Christ confirme qu'au
Vatican, chacun tente de plus en
plus de tirer la robe papale de
son côté. Plus le souverain
pontife est inaudible, plus se
multiplie le nombre de ses
porte-parole présumés. Quoi
qu'il en soit la Passion du
Christ n'a sans doute pas
fini de déchaîner celles des
troupes pontificales et de la
communauté juive. Alors que le
film devrait sortir dans un mois
aux Etats-Unis et début avril
en Italie, le rabbin Hier a à
nouveau dénoncé vendredi des
juifs présentés comme des "Raspoutine",
tandis que Mel Gibson commentait
à propos des polémiques : "J'espère
me tromper mais le pire est à
venir."