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PRESSE
RJLIBAN N°99 - sélection de
l'hiver 2004 (1)
www.rjliban.com
Des murs contre la paix
par HENRI MADELIN, publié dans Ouest-France le 9
janvier 2004
L'auteur est rédacteur en chef de la revue Etudes
Trop souvent c'est
la peur, cette mauvaise conseillère, qui guide les
relations entre les hommes, au risque d'annihiler le
travail d'innombrables bâtisseurs de paix disséminés
sur toute la planète. Affrontées à des oppositions
irréductibles, les nations du XXe siècle
ont cru trouver des solutions en bâtissant des murs de
béton ou en entretenant des haines dans le coeur et la
tête de leurs ressortissants : procédures d'exil,
mesures d'exclusion pour les Tziganes, clôtures des
ghettos, monuments de nos hontes et de nos douleurs ;
murs édifiés dans les sables du Sahara, murs abattus
que l'on voudrait oublier mais qui se reconstruisent
plus loin, renforçant de nouvelles frontières ;
mais aussi mur des Lamentations où l'on vient prier et
se recueillir dans un environnement menaçant ; mur
de la démocratie à Pékin, où s'écrit l'utopie de l'égalité ;
murs intérieurs et invisibles enfin, ces "murs de
la haine" dont parle Saint Paul et que chacun doit
abattre au plus secret de lui-même. En ce début du XXIe
siècle, un nouveau mur est en construction en
Palestine. Le lourd rideau qui entend séparer deux
peuples est tendu sur près de cent trente kilomètres,
entre Salem, à l'extrême pointe de la Cisjordanie
jusqu'au sud de Kalkilya, non loin de la route qui mène
à Tel-Aviv.
Le mur de Berlin,
lui, est tombé. Mais il n'a pas complètement disparu
des têtes des Allemands de l'Est, pleines encore de
vieux ressentiments à l'égard de leurs compatriotes de
l'Ouest. L'écrivain Peter Schneider raconte que les
premières victimes de la chute du mur de Berlin furent
les cinq mille chiens renifleurs des gardes-frontières.
Désormais sans emploi et sans maîtres, ils ont été
"privatisés". Ils sont devenus doux avec
leurs nouveaux propriétaires mais si on les conduit près
de l'ancien Mur, ils se montrent agressifs et retrouvent
leurs réflexes d'antan. Le mur de Berlin avait été bâti
pour enfermer et nier l'existence de l'autre.
L'encerclement idéologique qu'il supposait a laissé
des traces qui tardent à s'effacer. Après 1989, la
frontière psychologique est partie plus à l'est vers
les points de passage le long de la frontière
germano-polonaise. Après ce mois de mai 2004 qui verra
la Pologne entrer dans le club des riches de l'Europe,
la peur se déplacera encore quelque mille kilomètres
plus à l'est. L'Europe respectable tentera de protéger
ses frontières des intrus, grâce à de nouveaux murs
invisibles mais non imaginaires. Détruire les murs extérieurs
et intérieurs, c'est donc bien devenir un artisan de
paix au sein de l'humanité.
La revue Etudes a publié
en janvier une série de courts articles autour du thème
"Au pied des murs" ; 14, rue d'Assas,
75006 Paris
par ISSA GORAIEB,
publié dans l'Orient-le Jour le 20 mars 2004
A défaut d’une de ces têtes nucléaires,
chimiques ou bactériologiques demeurées désespérément
introuvables dans l’arsenal irakien qu’évoquait
avec tant de sainte horreur George W. Bush, celle
enturbannée d’Ayman al-Zawahiri ferait sans doute un
trophée très convenable dans le Bureau ovale de la
Maison-Blanche, maintenant que le bien-fondé de l’équipée
irakienne est devenu un des thèmes majeurs du débat électoral
aux Etats-Unis. Le président américain peut même espérer
sortir un jour de son chapeau texan le mythique Ben
Laden qui, à en croire certains experts d’Asie,
serait pratiquement déjà en cavale surveillée : sa
capture n’attendant plus que le bon moment, celui où
elle viendrait booster les sondages. Si toutefois la
vaste opération militaire actuellement menée par
l’armée pakistanaise dans la zone tribale du
Waziristan devait porter ses fruits, il ne s’agirait
pas moins là d’un développement majeur dans cette
Troisième Guerre mondiale à peine larvée, opposant au
terrorisme le monde dit civilisé. Al-Zawahiri passe
pour être en effet le véritable cerveau de
l’organisation el-Qaëda, le planificateur qui élabore
la stratégie et la tactique, qui conçoit les plus
monstrueux attentats et les soumet à l’approbation du
chef charismatique. L’élimination de l’un ou
l’autre de ces hommes aurait incontestablement un
puissant impact ; mais en l’état des choses, il
serait plus d’ordre psychologique, hélas, que
pratique.
Par définition, en effet, l’hydre terroriste n’est
pas en pénurie de têtes ; il serait illusoire de la décapiter
car les cerveaux malades sont légion ; et s'il est vrai
que deux bons tiers des pères fondateurs d’el-Qaëda
ont été neutralisés durant les trois dernières années,
une nouvelle génération a imperturbablement amorcé la
relève ; des noms qui ne vous disaient rien hier se
hissent maintenant en tête d’affiche, tel celui du
Jordanien Zarqaoui qui exercerait avec acharnement ses
sinistres talents sur l’infortuné Irak. Rien n’aura
été fait, en vérité, tant que tous les réseaux et
sous-réseaux de la nébuleuse terroriste n’auront pas
été démantelés par les polices. Ou qu’ils ne
seront pas morts d’inanition avec l’instauration
d’un système de contrôle universel interdisant
absolument l’acheminement de fonds aux groupes hors la
loi, sous couvert de donations faites souvent de bonne
foi à des associations caritatives. Quelque gros que
puissent être les poissons pris dans la nasse, la
guerre ne serait pas terminée pour autant : une fois
n’est pas coutume, les responsables américains ont la
sagesse de le reconnaître en chœur. Mais ni
Condoleezza Rice, ni les responsables du département
d’Etat, ni les galonnés du Pentagone ne sont près
d’admettre que cette guerre ne peut être gagnée par
la seule force militaire, surtout quand elle est égoïstement
maniée par l’unique superpuissance mondiale. Que la
victoire commande la mise en place d’un réseau
d’alliances sincères et donc fiables, encore plus étendu
que celui tissé aux quatre coins du globe par
l’ennemi terroriste. Et que c’est précisément sur
ce terrain que l’Administration Bush, depuis la guerre
d’Irak, a fait preuve d’une maladresse
incommensurable, pour ne pas dire d’une incroyable
stupidité.
Car non seulement les Etats-Unis ont dédaigneusement
ignoré l’Onu et l’Europe alors même qu’ils en
avaient le plus grand besoin, mais leur approche tantôt
paternaliste et tantôt agressive du monde
arabo-musulman a suscité de regrettables flottements là-même
où tout devait commencer, là où tout doit finir. Car
on ne le soulignera jamais assez, ou bien le "terrorisme
islamiste" est là pour les décennies à venir. Ou
bien il sera enfin extirpé dans un avenir prévisible
parce que l’islam l’aura lui aussi voulu : parce
qu’il sera profondément convaincu du tort et des périls
énormes que représente ce fléau pour lui-même autant
que pour le reste de l’humanité, parce qu’il se
sera volontairement et pleinement associé à
l’entreprise mondiale d’éradication. Il y a bien sûr
moyen de stimuler les volontés vacillantes, et
Washington ne s’en prive certes pas. D’amener les
alliés ambigus à prendre des risques, et c’est bien
le cas du président Moucharraf, à peine rescapé
d’un attentat et qui, en lançant l’assaut final
contre le numéro deux d’el-Qaëda, s’attire la
haine inextinguible des puissantes associations
pakistanaises de même qu’il indispose sans doute plus
d’un de ses généraux. Mais aussi intenses qu’elles
puissent être, les pressions peuvent s’avérer inopérantes
quand elles ne se doublent pas de promesses - crédibles -
de lendemains meilleurs.
L’Amérique ne peut se poser en missionnaire de la
justice et de la démocratie dans les Etats du
Moyen-Orient quand elle n’œuvre pas, dans le même
temps, à instaurer la justice entre Etats. Elle ne peut
convaincre les peuples des bienfaits du changement quand
elle absout et réhabilite ce grand démocrate de
Kadhafi pour la seule raison qu’il a fait soumission
à l’Oncle Sam. Elle ne peut, après une interminable
léthargie, convaincre de sa soudaine et profonde
sollicitude pour notre pauvre Liban quand elle n’a
vraisemblablement d’autre souci, une fois de plus, que
de faire monter la pression sur le régime syrien. Elle
ne peut enfin espérer une adhésion sans faille des
Arabes et des musulmans quand elle traite avec tant de désinvolture
d’une de leurs causes majeures, la Palestine,
cyniquement livrée aux noirs desseins de Sharon. Wanted
pour étoffer le tableau de chasse ? En ces temps
d’inquiétude planétaire, c’est plutôt de têtes
pensantes que l’on a le plus grand, le plus urgent
besoin.
Les lois de la démographie au
Proche-Orient
Après les manifestations de mouvements de colons à
Tel-Aviv
par SERGIO DELLAPERGOLA* et MICHEL-LOUIS LEVY**, publié
dans le Figaro le 13 janvier 2004
* Professeur à l'université hébraïque de Jérusalem. Né
en Italie, vit en Israël depuis 1966, spécialiste de démographie
des populations juives
** Statisticien et démographe, auteur et coauteur des Tableaux
de l'économie française (Insee, annuel)
(Le présent texte, dont l'essentiel des statistiques
provient de Demography in Israël-Palestine, reprend
de larges extraits de l'article paru dans la dernière
livraison de la revue Commentaire (n° 104, hiver
2003-2004))
Pendant la courte période d'espoir qui suivit les
accords d'Oslo, les bâtisseurs de la paix mesurèrent
non seulement l'immense difficulté de leur entreprise,
mais aussi les atouts dont ils disposaient, par exemple
de bonnes statistiques démographiques, plus complètes
évidemment pour les Israéliens, mais convenables pour
les Palestiniens, grâce à l'UNRWA, à l'OLP et à
l'Autorité palestinienne (...). L'accroissement
naturel relatif des populations palestinienne et israélienne
a toujours constitué une préoccupation importante et
un sujet inépuisable de débats pour les Israéliens,
de toute façon plongés dans un environnement
exclusivement arabe et soucieux que l'Etat juif au moins
soit à majorité juive. La rapidité de cet
accroissement naturel est liée à la combinaison unique
au monde de trois facteurs :
– importance des traditions religieuses et des
affirmations identitaires, croissance économique et
santé publique moderne. Et il faut bien parler aussi
d'une sorte de compétition démographique ;
– la fécondité de la population musulmane d'Israël-Palestine
a été supérieure à 10 enfants par femme jusqu'aux
années 60. Elle a diminué progressivement jusqu'au
milieu des années 80, et est restée stable tout au
long des quinze années suivantes. Elle est encore de
5,5 enfants par femme à la fin des années 90. Ce
processus de baisse de la fécondité est commun à la
majorité des pays musulmans, y compris l'Iran
islamiste, mais la Palestine garde, selon l'expression
d'Emmanuel Todd, une "fécondité de
combat" nettement supérieure à la moyenne des
populations de développement comparable.
De son côté, l'indice de fécondité des Juifs israéliens
était supérieur à 4 enfants par femme en 1951 et
s'est abaissé au milieu des années 90 à 2,6, mais
reste nettement supérieur à celui de tout autre pays développé.
Tant chez les Juifs que chez les Arabes existe une
variabilité considérable de fécondité entre les
sous-groupes. Chez les Juifs sécularisés d'Israël et
chez les Arabes chrétiens, la fécondité est voisine
de deux enfants par femme, au-dessus des normes
occidentales. Mais chez les Juifs ultra-orthodoxes, tout
comme à Gaza, elle dépasse sept enfants par femme
(Voir Youssef Courbage, "Israël et Palestine :
combien d'hommes demain ?", Population et sociétés,
Ined, n° 362, novembre 2000). (...) L'Etat d'Israël
couvre 21.671 km2 de territoire (plus 474 km2
de lacs), y compris 1.154 km2 des hauteurs du
Golan syrien, et environ 73 km2 des environs
de Jérusalem qu'il a incorporés en juillet 1967. Les
Territoires palestiniens incluent la Cisjordanie, 5.506
km2, et la bande de Gaza, 378 km2,
soit au total 5.884 km2. A la fin de
2000, la population totale de l'ensemble Israël-Palestine
est estimée à 9,3 millions d'habitants, environ 5
millions de Juifs (53%), près de 3,9 millions de
musulmans (42%), et seulement 200.000 chrétiens (2%).
Sur ce total, la population totale d'Israël -
comprenant les résidents juifs des Territoires
palestiniens - s'élève à environ 6.350.000
habitants, dont 4.970.000 Juifs, 200.000 non-Juifs, et
1.178.000 Arabes, la plupart musulmans mais également
chrétiens et druzes. Les Territoires palestiniens ont 3
millions d'habitants, 1.845.000 en Cisjordanie et
1.128.000 dans la bande de Gaza.
(...) Les projections présentées sont faites sous une
hypothèse de migrations nulles, tant entre l'ensemble
Israël-Palestine et l'extérieur qu'entre les différentes
zones d'Israël-Palestine, et sous une hypothèse d'évolution
favorable de la mortalité : l'espérance de vie des
populations juive et arabe continue de s'accroître,
conformément aux tendances récentes, d'environ un an
toutes les cinq années civiles. Seule la fécondité
fait l'objet d'hypothèses variées : dans l'hypothèse
"médiane", la fécondité des Juifs reste au
niveau de 2,6 enfants par femme constatée en 2000,
celle des Arabes part à cette date des niveaux de 4 en
Israël, 5,4 en Cisjordanie et 7,4 à Gaza, pour
converger en 2050 vers celui des Juifs, 2,6 enfants par
femme. Dans l'hypothèse "haute", la fécondité
des Palestiniens reste aux niveaux élevés constatés
en 2000 dans les trois zones ; dans l'hypothèse
"basse", elle s'abaisse instantanément à 2,6
enfants par femme. Selon la projection médiane (les
projections moyennes du Bureau central de statistique
palestinien (1999) recoupent convenablement ces résultats
; elles tombent entre les scénarios "médian"
et "haut". Voir le site www.pcbs.org
), la population de la région (9,3 millions
d'habitants, dont 6,3 en Israël et 3 millions dans les
Territoires palestiniens) atteindrait en 2020 les 14,4
millions d'habitants, avec une fourchette basse-haute
allant de 12,1 à 15,6 millions : 8,7 en Israël (8,2-9)
et 5,7 millions dans les Territoires palestiniens
(4-6,6) ; ou encore 6,7 millions de Juifs (6,3-6,9) et
7,7 millions d'Arabes (5,8-8,7). En 2050, ces chiffres
passeraient à un total de 23,5 millions, la fourchette
s'élargissant à 15,4-36,5 millions : 11,9 en Israël
(9,4-14,8) et 11,6 millions dans les Territoires
palestiniens (6-21,7) ; ou encore 8,8 millions de Juifs
(7,3-10,4) et 14,7 millions d'Arabes (8,1- 26,1).
Certains de ces chiffres défient l'imagination,
particulièrement ceux des scénarios de 2050.
Il peut paraître aussi peu vraisemblable de voir la fécondité
arabe se maintenir indéfiniment aux niveaux actuels que
de la voir s'abaisser instantanément à des niveaux
proches de la fécondité juive. Le scénario "médian"
paraît plus vraisemblable. Dans ce scénario, la densité
de Gaza, déjà voisine de 3.000 hab/km2 en
2000, atteindrait 6.200 hab/km2 en 2020, pour
ne pas parler d'une densité de 13.600 hab/km2
en 2050, qui s'approcherait de la densité actuelle de
Paris, voisine de 20.000 hab/km2. Quant à l'équilibre
Juifs/Arabes, il est clair qu'il n'y a que dans le cadre
territorial du seul Etat d'Israël que la majorité
juive est fermement établie, au moins jusqu'au milieu
du XXIe siècle. La minorité arabe israélienne
pourrait alors atteindre les 30%, ce qui se compare avec
la minorité turque à Chypre ou albanaise en Macédoine.
En revanche, pour l'ensemble Israël et Territoires
palestiniens où la majorité juive se limite en 2000 à
53 ou 55%, selon la définition de la population juive,
cette courte majorité pourrait basculer vers 2010. Et
en 2050, la part des Juifs serait revenue à 35-37%,
comme au début des années 40, pendant le mandat
britannique.
Ce sont évidemment les migrations qui pourraient
changer la donne. (...) Il faudra bien un jour admettre
qu'il puisse y avoir des habitants juifs en Cisjordanie
et à Gaza, de nationalité israélienne, palestinienne
ou autre, comme il y a des habitants arabes en Israël.
Une fois qu'aurait été négocié l'arrêt du
terrorisme contre le retrait des Territoires
palestiniens de l'armée israélienne, qu'aurait été
permise une certaine osmose des populations, en
particulier à Jérusalem, qu'aurait été proclamé un
Etat palestinien faisant régner la loi et l'ordre, une
structure économique nouvelle, financée par les
Etats-Unis, l'Union européenne et les pays arabes et
musulmans producteurs de pétrole, pourrait succéder à
l'UNRWA et être chargée :
– de proposer aux réfugiés palestiniens un choix
raisonnable entre le "retour" en Palestine, de
préférence à Israël, l'intégration dans leur pays
d'accueil ou un nouveau départ dans les pays où vit déjà
une diaspora palestinienne ;
– de donner les moyens de son développement durable
à la Palestine, avec l'aide d'Israël, et de traiter
les questions d'intérêt commun aux deux peuples comme
l'approvisionnement en eau potable, les réseaux de
transports et de communications, l'équipement urbain,
la protection de l'environnement...
Si la paix règne, les questions des frontières et de Jérusalem
perdent de leur acuité. A l'équilibre entre deux
Etats, israélien et palestinien, garantissant la sécurité
et les droits de tous leurs habitants, y compris les
minorités arabe en Israël et juive en Palestine,
doivent donc répondre :
– d'une part un équilibre des pays arabes et
musulmans, incluant la Palestine, consacrant leurs
ressources et leur ardeur à leur propre développement,
(...) et luttant contre les menées islamistes internes
et externes ;
– d'autre part un équilibre entre un Etat d'Israël,
ayant vocation à servir de refuge aux éventuelles
victimes de nouvelles crises antisémites, et une
diaspora apaisée, travaillant à la prospérité des
pays, y compris les proches voisins d'Israël, qu'elle a
toujours enrichie de ses capacités.
par GABY NASR, publié dans l'Orient-le Jour le 19
mars 2004
Message reçu cinq sur cinq. Maintenant que les
Espagnols se sont couchés devant l’oukase meurtrier,
Oussama Ben Laden, dont visiblement les SR occidentaux
n’ont pas suffisamment lu les œuvres complètes,
pourra s’occuper tranquillement des derniers angelots
européens, qui pensent benoîtement que le terrorisme
ne frappera que les pays englués dans le purin irakien. Mais
dans la stratégie du coup de pied au cul, il faut
toujours s’interroger sur la responsabilité des
fesses. Un train qui saute, et c’est José Maria Aznar
qui déraille. Au lieu de se la jouer franco (sans
mauvais jeu de mots), ce qui lui aurait permis de
justifier a posteriori sa danse du ventre devant George
Dobelyou dans la croisade contre les méchants, le petit
Grand d’Espagne a courageusement préféré se
rabattre sur les cinglés-maison de l’ETA. Résultat
des courses : dans une Europe qui a viré sa cuti depuis
une bonne dizaine d’années, les Espagnols reviennent
se coltiner le Jurassic Park du socialisme.
Quant à Oussama Ben New York et sa cour d’ermites
disjonctés, ils doivent bien se dire qu’à tout
prendre, l’attentat de Madrid était pour eux tout bénéf
: pour une fois, el-Qaëda n’a pas puisé dans son
stock de kamikazes prépubères, réalisant par la même
occasion une économie de 70 vierges paradisiaques, que
la nébuleuse du milliardaire barbu aura tout le loisir
d’amortir avec d’autres Pinocchio guerriers. Bien
huilée, la tactique pourra servir ailleurs. Faut dire
que l’agité du turban saoudien a du pain sur la
planche : islamiser Jacques Chirac et imposer le chiffon
aux Françaises qui affolent sa libido, faire défiler
les Allemands au pas de l’oie sur fond de chants
gutturaux en arabe et tailler une circoncision bien
ciselée à Silvio Berlusconi, ce qui lui ferait une
deuxième tête de nœud. En attendant, la parano el-Qaëda
fait danser toutes les polices d’Europe, où même les
scouts éviteront désormais de chanter "Youcaïdi,
youcaëda".
Un couple infernal, 200 ans de francophobie et d'antiaméricanisme,
d'Eric Dior (éd. Perrin)
par MICHEL ANFROL, publié dans le Figaro Littéraire
le 29 janvier 2004
L'auteur est journaliste, président de l'amicale de
l'Institut Charles de Gaulle
La seconde guerre du Golfe et le
dialogue un peu vif qui, à cette occasion, s'est instauré
entre Paris et Washington, a été l'occasion pour de
nombreux historiens et journalistes de rechercher des
traces dans l'histoire de la France et des Etats-Unis de
diatribes, mises en garde et condamnations sans appel,
semblables à celles que Jacques Chirac ou Dominique de
Villepin, d'un côté, George Bush, Colin Powell, Donald
Rumsfeld, Condoleezza Rice, de l'autre, avaient pu proférer
sans broncher ni sourciller, depuis l'automne 2002. Eric
Dior, dans son histoire d'Un couple infernal, 200 ans
de francophobie et d'antiaméricanisme, a le mérite
de rappeler tout ce qui, depuis la guerre d'Indépendance,
a pu ternir l'image de ce grand amour contrarié. Mais
a-t-il seulement existé ? Les Français qui, depuis des décennies,
rêvent de blue jeans et de Hollywood, bavent à l'odeur
d'un hamburger bien graisseux, sont persuadés que les Américains
les aiment... Rien n'est plus faux. Encore que, lorsque la
France filait doux, se contentait de n'exporter que des
parfums ou de l'art culinaire, et faisait appel à
Washington pour boucler ses fins de mois, le gouvernement
américain, apitoyé et souriant, manifestait quelque
estime envers ces pauvres Français, tombés de très haut
mais tellement attendrissants dans leurs tentatives de
reconversion transatlantique.
La presse américaine versait une larme
sur l'image souffreteuse du Français, "l'homme
malade de l'Europe qui confondait Lourdes et Washington
pour atténuer ses souffrances". Depuis plus d'un
demi-siècle, les Américains ne veulent pas démordre de
l'idée qu'ils ont du Français moyen : américanophobe
acharné, ingrat, lâche et capable de toutes les
turpitudes. Quand on manifeste, à Paris, contre la
politique de Bush (ou hier de Johnson), c'est toute la
nation américaine qui se sent insultée et vilipendée
par les mangeurs de grenouilles. Eric Dior remonte jusqu'à
la guerre d'Indépendance pour y trouver les prémices du
désamour. Les Français les plus illustres du siècle des
Lumières considèrent que les fils d'Européens nés
outre-Atlantique sont des dégénérés, qu'une terre stérile
ne pourra jamais améliorer. Les compagnons de George
Washington, eux, rigoureux protestants anglo-saxons, se méfient
des volontaires français, catholiques débauchés et
papistes. La Révolution française, Napoléon, (Le Grand
d'abord, le Petit ensuite), n'arrangeront en rien les
relations entre les deux pays. Les arguments ont peu changé
d'un siècle à l'autre, sauf peut-être que certaines théories,
hier américaines, sont aujourd'hui françaises et vice
versa.
Le portrait d'Un couple infernal se
devait de mettre en scène, soixante ans avant Jacques
Chirac, un certain Charles de Gaulle, le Français le plus
haï de New York à Los Angeles. Pendant que la France,
occupée puis libérée, s'adonne aux délices de l'américanisation,
Roosevelt puis Truman multiplient les vexations envers le
chef des Français libres, ce fou qui se prend pour Jeanne
d'Arc, et qui n'est qu'un apprenti dictateur. Citations et
documents nous replongent dans cet univers impitoyable que
les Etats-Unis voulaient transformer en AMGOT
(Gouvernement militaire allié des territoires occupés).
Résister aux Américains fut pour de Gaulle certainement
plus difficile ou pénible que combattre les Allemands.
Certains, des deux côtés de l'océan, ne le lui ont
toujours pas pardonné. Quant à la brouille des années
60, c'est Henry Kissinger qui, dans ses Mémoires, reconnaîtra
le bien-fondé des idées du général de Gaulle. Mettant
constamment en parallèle les théories et les leçons à
tirer des événements anciens et des plus contemporains,
Eric Dior nous retrace deux siècles que tout amateur
d'histoire aura intérêt à mieux connaître pour
s'exprimer à bon escient.
A lire aussi : Nos amis les
Français : Guide pratique à l'usage des GI's en France,
1944-1945, Le Cherche Midi ; L'Amérique contre de
Gaulle : Histoire secrète, 1961-1969 de Vincent
Jauvert, Seuil ; L'Ennemi américain : Généalogie de
l'antiaméricanisme français de Philippe Roger, Seuil
; Dieu maudira-t-il l'Amérique ? d'Alain
Faure-Dufourmantelle, préface du général Gallois, L'Oeil/François-Xavier
de Guibert.
L’hymne d’amour de Spencer
Abraham à son pays d’origine
Le ministre américain de l’Énergie est petit-fils d’émigrés
libanais
paru dans l'Orient-le Jour le 19 mars 2004
L’un des piliers de l’Administration
américaine, Spencer Abraham, ministre de l’Energie, a
reçu, il y a quelques jours, la plus haute distinction
libanaise lors d’une réception donnée par
l’ambassadeur du Liban Farid Abboud à Washington.
Devant un parterre de personnalités politiques dont
Condoleezza Rice, la conseillère du président Bush pour
la Sécurité nationale, M. Abraham, qui est d’origine
libanaise, a reçu la médaille de l’Ordre du Cèdre. A
cette occasion, il a prononcé un discours - véritable
hymne d’amour à son pays d’origine - dans lequel
il rend hommage à ses parents et à ses grands-parents
qui lui ont montré le chemin de la réussite, et à tous
les Arabes américains qui ont pris part à l’édification
de la nation américaine. Nous publions ci-dessous
quelques extraits de son message :
"A l’instar de nombreux
immigrants aux Etats-Unis, Michael et Mary Habib Sears,
Charles et Zahia Abraham sont arrivés à Ellis Island au
port de New York. Ils ont fait leurs premiers pas sur le
sol américain sous l’œil bienveillant de la Statue de
la Liberté. A l’instar de nombreux immigrants aux
Etats-Unis, ils se sont lancés dans la vie avec très peu
de moyens. Mes grands-parents n’étaient pas des gens
aisés. Tout ce qu’ils ont pu emporter avec eux c’étaient
les valeurs solides de leur famille et de leur Eglise, un
amour infini pour leur pays d’origine, une bonne dose
d’optimisme, de détermination et de courage, et la
volonté de réussir dans leur nouvelle terre d’accueil. Leur
histoire est remarquable. En même temps, elle est très
ordinaire par rapport aux annales des immigrants qui ont
édifié l’Amérique. L’un de mes grands-parents
avait travaillé dans les mines à l’ouest de la
Pennsylvanie, pour aller s’installer ensuite dans le
Michigan. L’autre était un marchand ambulant qui
sillonnait les régions rurales de l’Illinois, pour
vendre aux fermiers ses articles. Il avait économisé
suffisamment d’argent pour acheter une épicerie à
Toledo, dans l’Ohio. Ils travaillaient dur, et avec
leurs épouses, ils ont réussi l’éducation de leurs
enfants qui ne sont autres que mes parents. Mes
grands-parents leur ont transmis des qualités et des
valeurs qui leur ont servi pour survivre à leur traversée
de l’Atlantique et réussir leur vie dans le Nouveau
Monde.
"Mon père travaillait à la chaîne
de montage chez Oldsmobile à Lansing, dans le Michigan.
Par la suite, lui et ma mère ont ouvert un petit magasin
dans la région. Tous deux nous ont appris à mes sœurs
et à moi qu’en travaillant dur, et en respectant les règles,
nous pouvions fièrement contribuer à l’édification de
cette grande nation, et réussir. Il nous ont également
transmis, avec autant de fierté, notre héritage
libanais. Ils nous ont immergé dans notre culture et
tradition d’origine et nous ont appris à apprécier et
à aimer la terre de leurs parents. Ils insistaient
souvent sur les points communs que partageaient nos deux
nations, à savoir que le Liban, tout comme les Etats-Unis,
a une longue histoire de libéralisme économique et de
valorisation de l’éducation. J’ai également
grandi avec l’idée que le Liban a longtemps été un
modèle de liberté et de démocratie au Proche-Orient, de
la même manière que les Etats-Unis ont incarné ce même
modèle aux yeux du reste du monde. C’est ce qui a
renforcé ma fierté dans mes origines libanaises et dans
une patrie pour laquelle mon estime n’a cessé de
grandir depuis. Je n’ai jamais renié mon héritage
libanais, que ce soit du temps où j’étais étudiant à
l’Université de l’Etat du Michigan ou à Harvard, ou
plus tard lorsque j’ai rejoint l’équipe de la
Maison-Blanche, ou encore lorsque j’ai été élu sénateur,
et enfin lorsque le président Bush m’a désigné pour
faire partie de son Administration.
"Lorsque je pense à mes parents
ou à mes grands-parents et à tous nos ancêtres
libanais, je réalise à quel point ils ont été à
l’origine de ce que je suis devenu aujourd’hui. Ce
sentiment profond d’être non pas seulement américain,
mais libano-américain, m’a aidé à chaque étape de ma
carrière. Lorsque j’étais à la tête du Parti républicain
dans le Michigan, j’ai recruté plusieurs personnes de
ma communauté pour les impliquer dans la vie politique.
Et je peux dire que je suis fier aujourd’hui d’avoir
contribué à intégrer un plus grand nombre d’Arabes américains
au gouvernement. Lorsque je me suis présenté dans
l’Etat du Michigan, j’ai été très content de
l’accueil et du soutien que m’a réservé la communauté
arabo- américaine à la fois dans le Michigan et dans le
reste du pays. Une fois sénateur, je voulais rendre la
pareille. En collaborant avec un certain nombre de
personnes qui se trouvent ici ce soir, dont
l’ambassadeur Farid Abboud, nous avons réussi à
accomplir des réalisations importantes. Ensemble nous
sommes parvenus à lever l’interdiction de voyage vers
le Liban. Ensemble nous avons également réussi à
consolider l’intégration des Américains d’origine
arabe au sein de la société américaine. Ensemble nous
avons œuvré à préserver le magnifique site historique
de Tyr. Nous avons également pris de grandes initiatives
pour promouvoir l’éducation au Liban et dans tout le
Proche-Orient. A mon sens, nulle part au monde, l’éducation
américaine ne pourrait avoir autant d’impact qu’au
Moyen-Orient.
"Le Liban et le Proche-Orient
doivent avoir une jeunesse talentueuse éduquée qui
puisse contribuer au renforcement des économies de la région,
à l’amélioration de la qualité de vie. Ils doivent également
offrir d’autres alternatives à tous ceux qui prêchent
la violence. Au Sénat, nous avons mené, d’année
en année, une bataille pour assurer les fonds nécessaires
aux écoles et hôpitaux américains à l’étranger, ce
qui s’est traduit par le renouvellement des
investissements faits à l’AUB et à la LAU (Lebanese
American University). Le président Bush, ainsi que
Mme Rice, M. Powell et le reste de l’Administration sont
conscients que le renforcement de l’éducation à
travers le monde constitue le meilleur moyen d’assurer
la prospérité et la paix à l’avenir. C’est la
raison pour laquelle le président a insisté sur l’éducation
qu’il considère comme l’un des quatre piliers de
l’initiative américaine du partenariat au
Proche-Orient. Le programme de partenariat conclu avec les
écoles et les universités du Proche-Orient constitue
l’élément-clé de cette politique. C’est un
excellent programme dont nous pouvons être fiers à juste
titre. Je n’ai aucun doute qu’il contribuera à édifier
un nouveau Proche-Orient pacifié.
"Au moment où nous espérons voir
prochainement les jeunes Libanais s’imposer (aux
Etats-Unis), nous affichons notre fierté de voir les
Arabes américains contribuer, par le passé comme au présent,
à l’édification de cette grande nation. Peu de
choses ont pu m’apporter, au cours de ma carrière,
autant de satisfaction que celle de voir les Arabes américains
prendre part à la grande expérience américaine comme
par exemple Dina Powell, Mitch Daniels, Elias Zehrouni, le
général John Abi Zeid et Bob Joseph. Je suis
certain que d’ici à quelques années, nous verrons
plusieurs autres occuper des positions similaires et
assumer des rôles-clés au sein de l’Administration US. Comme
je l’ai déjà mentionné, j’ai beaucoup pensé dernièrement
à mes grands-parents, et à ce qu’ils auraient ressenti
en une occasion pareille. Je peux simplement
m’imaginer à quel point ils auraient été heureux de
voir leur petit-fils grandir pour servir au sein de l’équipe
du président des Etats-Unis… et recevoir la plus grande
décoration du président libanais. En effet, ce fils
de l’Amérique n’a jamais été aussi fier de ses
origines autant que je le suis ce soir."
L'opposition relève
la tête en Syrie
Quelque 700 intellectuels ont signé une
pétition réclamant des réformes politiques
par JEAN-PIERRE PERRIN, publié dans Libération le 5
février 2004
Une pétition critiquant sévèrement l' "état
d'urgence" imposé par le régime syrien et
demandant sa levée a été signée par quelque 700
intellectuels syriens, un événement sans précédent
depuis la répression du "printemps de Damas"
en février 2002. L' "état d'urgence", en
vigueur depuis 1963, est un tabou absolu en Syrie et
permet au gouvernement de s'opposer à toute réforme et
mesure de libéralisation. Dans leur communiqué, les
signataires l'ont dénoncé ouvertement, jugeant qu'il a
"conduit à la paralysie de la société et à
l'emprisonnement de milliers de citoyens pour des motifs
politiques". Ils ont aussi demandé aux autorités
d'introduire des réformes politiques, de libérer les
prisonniers politiques, de suspendre les tribunaux
d'exception et de mettre un terme aux arrestations
arbitraires. Ils ont appelé également à
l'instauration du "droit à la création de
partis politiques". C'est la première fois
qu'une pétition aussi sévère pour le régime syrien
recueille une adhésion aussi massive des milieux
intellectuels syriens. Impensable à l'époque d'Hafez
el-Assad, elle témoigne, selon un spécialiste de la
Syrie, qu'il y a encore pour l'opposition au régime
baasiste une "marge de manoeuvre" et un
"certain climat" lui permettant de
revendiquer davantage de libertés.
En octobre, Riad
al-Turk, figure emblématique de l'opposition, estimait,
depuis Paris où il vit depuis sa libération en novembre
2002, que Bachar el-Assad "ne contrôle pas
tout" et que, "si l'opposition était
mieux organisée, elle pourrait faire des avancées".
Au lendemain de la mort de son père, le 12 juin 2000, les
partisans de la société civile avaient pu s'exprimer
pendant huit mois, bénéficiant d'une liberté sans précédant
depuis plus de trente ans. Des dizaines de forums, appelés
montada, où l'on osait réclamer davantage de démocratie
et la fin du monopole du Baas sur la vie politique, étaient
apparus dans tout le pays. La répression avait frappé à
partir de février 2001. Les montada avaient été
fermés l'un après l'autre. L'été 2001 avait vu la
condamnation à des peines de dix ans d'emprisonnement
pour "atteinte à la Constitution" des
dix principaux acteurs du "printemps", comme le
député Riad Seif ou le doyen de la faculté d'économie
de l'université, Aref Dalila, dont l'état de santé est
très préoccupant. Selon un autre observateur, les
pressions des Etats-Unis, qui exigent notamment des
mesures de démocratisation du régime, ont aussi encouragé
les intellectuels syriens dans leurs revendications.
Est-ce un signe d'assouplissement du régime : un montada
vient de recevoir l'autorisation de s'ouvrir à Damas.
Ubu roi d'Europe, par Michel
Rocard
publié dans le Monde du 20 janvier 2004
L'auteur est ancien premier ministre, président de la
commission de la culture au Parlement européen
La saisine de la Cour
de justice de l'Union européenne par la Commission contre
le conseil des ministres pour non-respect du pacte de
stabilité présente trois caractéristiques : elle est
stupide, dangereuse et inévitable. Cela revient à dire
qu'il y a quelque chose de détraqué dans le système de
règles qui a conduit à cette situation. Inévitable. La
Commission n'avait aucun autre choix procédural ou
politique si elle tenait à manifester que dans le
fonctionnement de l'UE le respect des règles a quelque
importance. Il n'y a plus de gestion possible de l'Union
ni de l'euro si chacun peut impunément violer les règles
communes. Cette règle ne vaut pas que pour nous, elle
concerne l'application de toute règle commune légalement
adoptée par des collectivités humaines sur la planète.
Et naturellement elle s'applique notamment lorsque la règle
est discutable. S'il suffisait qu'une règle soit
contestable pour que chacun s'autorise à la rejeter, il
n'y aurait plus de civilisation. Qu'il soit permis à un
ancien premier ministre de la France qui a eu son lot de décisions
difficiles à prendre pour appliquer des règles dont il désapprouvait
certaines de dire la honte qu'il ressent lorsque ses
successeurs et le chef de l'Etat affichent outrageusement
à plusieurs reprises leur indifférence, et même leur
ironie, à l'endroit des règles qu'ils violent. La mort
du pacte, de fait, et bien qu'il soit mauvais, implique la
disparition de toute règle formelle dans la gestion de l'euro.
Cela pourrait bien être un peu trop d'un coup.
Cette plainte est
aussi dangereuse. Si elle est rejetée, la Commission sera
ridiculisée et perdra l'essentiel de son autorité pour
faire appliquer toute règle en Europe. L'UE, au lieu d'être
un espace régi par le droit dans des conditions plutôt
meilleures qu'ailleurs sur la planète, risquerait de
redevenir une foire d'empoigne. Et si la plainte reçoit
une suite positive, la seule sanction possible sera de
lourdes amendes imposées à la France et à l'Allemagne,
c'est-à-dire précisément le genre de mesure
contracyclique qui ne peut qu'aggraver les tendances récessionnistes
à l'œuvre dans ces deux pays, et qu'ils ont cherché à
combattre en maintenant leur déficit budgétaire. C'est
au point de se demander s'ils obéiraient, et, au cas où
ils ne le feraient pas, si l'exécution des décisions de
justice est encore une norme reconnue en Europe. Beau gâchis.
C'est donc la stupidité qui apparaît dominante dans
cette affaire. Elle est multifaces et ne concerne pas que
la seule Commission.
La première faute
fut de vouloir inclure des préceptes de régulation
financière dans un traité international en les exprimant
par des critères quantitatifs rigides, indépendamment de
toute référence à la conjoncture et à d'autres critères
plus économiques (emploi, croissance...). Nous
devons cette faute lourde à une double arrogance. D'abord
celle des milieux monétaristes, banquiers ou
"experts", insolemment assurés de ce que
l'inflation et le solde budgétaire sont les seuls paramètres
décisifs dans la gestion de nos économies
contemporaines. Le drame persistant de l'emploi dans nos
pays n'est sans doute pas encore suffisamment profond pour
les convaincre qu'ils font fausse route. Au moins
auraient-ils dû rester sensibles au fait que toute
conjoncture est fluctuante, et que même dans leurs critères
un excès de rigidité est une catastrophe.
Ils ne l'ont pas été
parce qu'ils ont pactisé avec une autre arrogance,
politique celle-là et principalement allemande à
l'origine, avec des complicités venant de France et des
Pays-Bas. Le pacte de stabilité - pardon, de stabilité
et de croissance, merci Lionel Jospin, même si cette
rectification n'a pas eu toutes les conséquences espérées
- est en effet le produit d'une grande fierté allemande
sur ce qu'était le deutschemark il y a encore cinq ou six
ans, avant que l'Allemagne n'entre dans une crise économique
structurelle profonde qui ne doit rien à la monnaie, et
d'une grande méfiance tout aussi allemande vis-à-vis des
pays à monnaie faible de l'Europe du Sud. Le prix de la
scandaleuse boutade sur les pays de Club Méd est le pacte
de stabilité. Les pays d'Europe du Sud n'étaient pas en
position de discuter, pas plus que la Belgique, et la
France, appuyée sur sa stabilité monétaire péniblement
retrouvée depuis moins de dix ans, a joué la fierté au
lieu de tirer les leçons de son histoire. Dans la
naissance de cette mauvaise affaire, le pacte tel qu'il
est, la Commission n'est pour rien. Elle va payer les
suites, mais la faute initiale n'est pas sienne.
La deuxième faute
est très collective et s'étale dans le temps. Il n'y a
pas loin de trois ans maintenant que l'on sent l'union monétaire
faite, l'euro bien en place, et la croissance
insuffisante. Devant cette conjoncture, le ralentissement
des rentrées fiscales s'ajoutait au besoin de relancer la
croissance par une demande interne soutenue pour poser le
problème du déficit budgétaire sous un jour bien
nouveau. La puissance des évolutions en cours ne laissait
aucun doute sur le fait qu'on allait droit dans le mur. Réviser
le pacte pour faire face à cette situation était à la
fois une évidence et une urgence. La Commission et, tout
spécialement, le très diplomate commissaire Pedro Solbes
n'ont pas su, ou pas osé, en prendre l'initiative. Les
chefs de gouvernement non plus. Mais, de leur côté, il y
a beau temps que l'on savait qu'il n'y a plus en fonctions
en Europe (sauf peut-être Guy Verhofstadt, le Belge, et
Jean-Claude Junker, le Luxembourgeois) de chef de
gouvernement pour qui l'appartenance à l'Europe et la
volonté de la renforcer soit le paramètre central de sa
politique, hélas !
Troisième faute :
l'Allemagne s'enferme dans une rigidité hautaine et
refuse toute ingérence extérieure - bruxelloise - dans
sa souveraineté budgétaire. La France affiche une
pratique moins rigide et se dit prête à négocier des étapes.
Cela aurait pu suffire, car personne dans cette affaire
n'est tout à fait idiot, et la Commission mesurait fort
bien l'importance qu'il y avait à contrecarrer les
tendances récessives et à ne pas faire jouer aux budgets
un rôle négatif procyclique. Mais, au lieu que cette
souplesse française contribue à ouvrir des négociations
responsables et d'y inclure ensuite les Allemands, tout a
été gâché par l'insouciance irresponsable des déclarations
des dirigeants français. On pouvait faire beaucoup de
choses, mais pas nier l'existence d'une règle et, moins
encore, le rôle de la Commission. Cette dernière s'est
donc sentie acculée.
Bien entendu,
l'Europe telle qu'elle est et, surtout, l'euro survivront
à cet épisode. Il n'y a pas mort d'homme en vue. Reste
que le dommage politique est considérable. La plainte
sera longue à instruire. Cela donne du temps. Il faut
sortir de cette situation par le haut. Ce n'est pas aux
juges de régler le problème de savoir à quels critères
doit répondre la gestion de la monnaie unique. La révision
du pacte de stabilité s'impose de toute façon, et de
manière urgente. C'est seulement ainsi que l'on pourra régler
l'affaire sans perte de prestige pour la Commission et les
deux gouvernements et sans provoquer une amputation de
croissance grave par des paiements anti-économiques.
L'essentiel, toutefois, n'est pas là. L'essentiel est la
sûreté de soi et l'arrogance des défenseurs d'un système
de pensée financière - le monétarisme - qui entend
ramener le monde entier au respect de ses seuls critères.
L'évidence se fait croissante que cette théorie est
malthusienne. Elle limite l'alimentation financière de la
croissance, aggrave le chômage, ampute les Etats des
moyens de promouvoir l'éducation de masse et la recherche
au niveau où nos sociétés en ont besoin, pousse à
ralentir l'aide publique au point de bloquer le développement
de nombreuses nations. Il est d'autres moyens que la raréfaction
de la monnaie pour combattre l'inflation.
C'est là maintenant
un vieux combat. Les vertus supposées du monétarisme ont
fait illusion pendant deux décennies. Il est aujourd'hui
urgent de se rendre à l'évidence de sa malfaisance. Ce
devrait être un point central du combat des forces de
gauche, qui aujourd'hui militent beaucoup plus contre ses
conséquences que contre son principe. Keynes n'est pas
mort, et l'affrontement des théorie ou des "grandes
idées" est essentiel dans la vie de l'humanité.
L'on est fondé à espérer que l'épisode ubuesque actuel
ouvrira les yeux à beaucoup de nos contemporains.
Lula propose de taxer les ventes
d'armes pour lutter contre la faim
publié dans le
Monde du 30 janvier 2004
Jacques Chirac, apôtre
d'une "mondialisation de la solidarité", s'est
montré très favorable à la proposition de Lula,
estimant qu'une taxation sur les ventes d'armes "ne
serait pas du tout injustifiée". La France est
pourtant l'un des principaux marchands d'armes de la planète.
Taxer les ventes d'armes pour lutter contre la faim :
c'est une des propositions évoquées jeudi 29 janvier à
Genève par le président brésilien, Luiz Inacio Lula da
Silva, avant de rencontrer, vendredi, les chefs d'Etat
français et chilien ainsi que le secrétaire
général de l'ONU, à Genève, pour réfléchir aux
moyens de "dynamiser" la lutte contre la pauvreté.
Ce sommet fait suite à une idée lancée par le président
brésilien au G8 à Evian, en Savoie, en juin 2003. Issu
d'une famille de paysans pauvres du nord-est brésilien,
Luiz Inacio Lula da Silva avait proposé de créer un
fonds de lutte contre la faim, financé par une taxe sur
les ventes d'armes ou par un pourcentage du service de la
dette des pays pauvres, reversé par les pays créanciers.
Investi le 1er janvier 2003, Lula a fait de la
lutte contre la faim la priorité de ses quatre années de
mandat. Il a lancé un programme "Faim zéro"
qui institue un impôt d'un taux de 0,38 % sur toutes les
transactions financières. Environ sept milliards de
dollars seraient ainsi collectés par an. Son constat est
que peu a été fait pour réaliser les objectifs du
Sommet du Millénaire de l'ONU en 2000 et du Sommet de la
Terre à Johannesburg, deux ans plus tard.
L'enjeu est de réduire
de moitié, d'ici à 2015, la part de la population
mondiale vivant avec moins d'un euro par jour (soit 1,2
milliard d'individus en 2000), souffrant de la faim (840
millions de personnes) et privée d'accès à l'eau
potable (un milliard). Cet engagement nécessite une forte
augmentation de l'aide au développement qui atteint 50
milliards de dollars par an. L'objectif est de parvenir à
en doubler le montant au moyen de mécanismes de
financements privés permettant de la démultiplier. Les
Européens ont prévu de porter leur aide publique au développement
(APD) de 0,34 % en 2002 à 0,43 % en 2006, soit une
enveloppe de 37 milliards de dollars. La France s'est
engagée à porter sa contribution à 0,5 % de son PIB
d'ici à 2007. L'APD française était de 0,4 % en 2003,
elle devrait atteindre 0,43 % cette année.
L'exemple chilien
Jacques Chirac, apôtre d'une "mondialisation
de la solidarité", s'est montré très
favorable à la proposition de Lula, estimant qu'une
taxation sur les ventes d'armes "ne serait pas du
tout injustifiée". La France est pourtant l'un
des principaux marchands d'armes de la planète. En 2002,
les ventes d'armes représentaient 794 milliards de
dollars, soit 2,5 % du produit intérieur brut
mondial. Lors de la conférence de l'ONU sur le
financement du développement, en mars 2002 à Monterrey,
au Mexique, puis à Johannesburg en août de la même année,
M. Chirac avait relancé l'idée controversée d'une taxe
internationale "sur les ressources qu'engendre la
mondialisation" pour financer le développement
durable. Le président français a installé, le 7
novembre dernier, un groupe de travail sur ce thème qui
lui rendra un rapport au printemps. Il souhaite qu'on
"y voie clair sur les modalités techniques de tels
prélèvements, qui sont autant de questions politiques :
leur assiette, leur taux, leurs conditions de
recouvrement".
A l'Elysée, on regrette que le débat
ait été parasité par l'idée "peu réaliste"
d'une taxation des mouvements internationaux de capitaux
lancée en 1972 par l'économiste américain James Tobin
(la "taxe Tobin"), défendue notamment par le
mouvement altermondialiste Attac. Le président français
ne s'est pas prononcé pour l'heure sur la nature d'un éventuel
impôt solidaire. Outre une taxe sur les ventes d'armes,
plusieurs pistes ont été évoquées, en France et à l'étranger
: taxer les émissions de gaz à effet de serre, instaurer
une taxe sur les transports aériens ou maritimes, sur le
pétrole, prélever un centime additionnel sur les médicaments,
sur l'eau, les paiements par carte de crédit... Le Chili
est pour l'heure le seul pays à avoir expérimenté le
principe d'une taxation sur les capitaux spéculatifs, sur
la recommandation du Fonds monétaire international (FMI).
Depuis juin 1991, le Chili impose aux capitaux entrant
dans son système financier de placer sans intérêt 30 %
de leur montant auprès de la Banque centrale pendant une
durée d'un an. Tous les investissements doivent demeurer
un an dans le pays. Le pourcentage des capitaux instables
serait ainsi tombé de 66 % à moins de 10 %.
Rithy Panh : méditation sur le
génocide cambodgien
"S21, la machine de mort khmère rouge"
par MARIE-NOELLE TRANCHANT, publié dans le Figaro le 11
février 2004
Deux millions de
morts. C'est le terrible bilan du génocide cambodgien
perpétré par Pol Pot après la prise de pouvoir des
Khmers rouges, en 1975. Deux millions de morts et
pourtant, lors des accords de Paris, en 1991, on a
diplomatiquement évité le terme "génocide",
et cette page atroce de l'histoire du Cambodge
"n'occupe que vingt lignes dans les manuels
d'histoire des écoliers", dit Rithy Panh. C'est dire
si le silence est lourd, dans un pays faussement réconcilié
où les anciens tortionnaires côtoient quotidiennement
leurs victimes. Une loi a été votée pour faire passer
devant les tribunaux les responsables de ce massacre d'Etat
idéologique. "Si ce film pouvait hâter leur procès,
estime le cinéaste, ce serait bien. Tant qu'il n'a pas eu
lieu, on n'a pas rétabli l'état de droit, ni rendu aux
morts leur dignité." Rithy Panh était enfant dans
ces temps monstrueux, et depuis qu'il tient une caméra,
ses documentaires s'approchent, lentement, précautionneusement,
de l'abîme du mal. "Sans le génocide, sans les
guerres, je ne serais sans doute pas devenu cinéaste",
dit-il. Son film, "S21, la machine de mort khmère
rouge", est une remarquable et impressionnante méditation,
à travers la rencontre de victimes et de leurs bourreaux,
sur les lieux mêmes de l'extermination, le camp S21 de
Tuol Sleng, à Phnom Penh, devenu Musée du génocide.
* Comment
a pu se faire une telle confrontation entre victimes et
bourreaux ?
Fortuitement, mais sans doute pas par hasard. En 1995, je
tournais Bophana, une tragédie cambodgienne, et comme
j'interviewais un ancien chef de la sécurité, Him Houy,
j'avais donné congé au peintre Vann Nath, survivant de
l'extermination des Khmers rouges avec qui je travaillais,
pour lui épargner cette rencontre. Or Nath est revenu à
l'improviste. Il a vu Houy, et sur le moment, il a été
choqué. Il a demandé à Houy : "Est-ce que tu me
connais ?" L'autre a répondu non, et Nath a dit :
"Moi, je te connais." Et il l'a emmené dans le
Musée du génocide. Comme Primo Levi, il se demandait si
on le croirait et il avait la volonté de témoigner avec
précision, et de se faire confirmer par l'autre. Nath
porte l'histoire de beaucoup de gens, et il émane de lui
une telle sagesse et une telle dignité qu'il est
difficile d'esquiver. Donc, Houy a répondu. Et j'ai découvert
que, paradoxalement, les victimes avaient besoin du témoignage
des bourreaux.
* Un témoignage
particulièrement impressionnant dans "S21, la
machine de mort khmère rouge", puisqu'on les voit
refaire leurs gestes criminels.
Certains anciens kapos faisaient spontanément
des gestes en parlant: j'ai été frappé par cette mémoire
du corps, contrastant avec l'indigence des mots, qui
montrait mieux que les paroles ce que subissaient les
victimes à ce moment-là. J'ai voulu rendre cet aspect très
concret qui révèle le fonctionnement de la machine
criminelle. J'ai voulu centrer mon regard sur la façon
dont le criminel conçoit et vit les plus simples actes.
Parce que le génocide, c'est un geste, un acte.
* Comment expliquez-vous qu'ils puissent reproduire
de tels gestes aujourd'hui, sur les lieux mêmes de
l'extermination ?La machine de mort est double :
c'est à la fois une machine à anéantir les victimes, et
à déshumaniser les bourreaux pour qu'ils soient des
instruments qui ne pensent plus. Une fois endoctrinés, on
les transférait dans un milieu de terreur inouïe, et on
leur donnait un pouvoir de vie et de mort sur les autres,
mais en même temps, on exerçait sur eux une pression
terrible. Les Khmers rouges expliquent très bien cela :
pour faire un kapo, vous prenez un homme fruste et zélé;
vous lui donnez du pouvoir, puis vous l'écrasez. Un type
comme Houy avait 14 ans quand il est devenu
tortionnaire. On peut supposer qu'il est complètement
bloqué, dans sa tête. Il doit se contenter de répéter
depuis trente ans : "J'ai obéi aux ordres."
* Vous ne le jugez pas ?
Ce n'est pas à moi de dire qui est coupable ou non.
Il ne s'agit pas d'excuser les tortionnaires. Mais il est
important de distinguer les bourreaux instrumentalisés et
les idéologues qui ordonnent. Il faut être le plus exact
possible, parce que le cinéma prend son sens dans ce
travail de mémoire. On ne peut pas tourner la page si
elle n'est pas écrite. Je fais un film non pas sur les
gens, mais avec les gens. Il m'a fallu du temps à la fois
pour trouver la juste distance par rapport à mes deuils
personnels, pour réunir une équipe que je voulais entièrement
cambodgienne, et pour comprendre quel film je devais
faire. Un film qui pacifie et intériorise parce qu'il
provoque la parole. Il ne provoque pas de réactions
vengeresses, mais une prise de conscience. Redevenir le
plus humain possible, c'est la condition de la paix.
La ruée des investisseurs
redonne vie aux centres de villégiature libanais
Plus de 650 millions de dollars déboursés en 2002 par
les Arabes du Golfe
par ANWAR AZZI et RANA MOUSSAOUI, publié dans
l'Orient-le Jour le 3 janvier 2004
Le Liban a toujours attiré les
capitaux arabes. Depuis les événements du 11 septembre
2001, leur flux a nettement augmenté. L’orientation
massive des investissements privés arabes vers
l’immobilier et la spéculation foncière profite
surtout aux centres de villégiature d’avant-guerre qui
connaissent un nouvel essor. Les habitants de Bhamdoun, de
Aley ou de Kornayel semblent un peu dépassés par l’évolution
des transactions foncières dans leurs contrées. Telle
parcelle a été vendue à un koweïtien, tel saoudien
s’est fait construire une villa, tel autre qatari a
acheté un luxueux appartement, disent-ils. La plupart des
villageois colportent les rumeurs entendues à propos de
l’afflux des estivants arabes. "Les touristes
arabes se regroupent par nationalités, explique un
villageois de Bhamdoun. Les Qataris et les Saoudiens
investissent dans la région de Aley, alors que les Koweïtiens
préfèrent les régions de Bhamdoun et de Hammana."
Cette ruée vers les centres de villégiature, qui ont
connu leur âge d’or dans les années 50 et 60, n’est
pas une fiction. Après avoir connu les affres de la
guerre, les centres de villégiature reprennent des
couleurs. Certes, les villages ne connaissent pas encore
leur foule d’antan car les nouveaux estivants ne se sont
pas encore installés dans leurs luxueuses demeures, dans
l’attente de la fin des travaux. Mais après douze
ans de reconstruction cahotante, les centres de villégiature
d’avant-guerre reprennent vie surtout depuis les
attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis. Détournés
des pays occidentaux en raison du contexte international,
les touristes du Golfe ont trouvé refuge sur le
territoire libanais et plus particulièrement dans les
centres de villégiature en montagne. Le Liban a ainsi reçu
plus de 450.000 touristes arabes en 2003, selon le ministère
du Tourisme. Cet afflux de visiteurs s’est
accompagné d’un afflux de capitaux qui ont été placés
de préférence dans des biens immobiliers et fonciers,
pour des projets touristiques ou résidentiels.
Difficile d’obtenir un chiffre exact
sur le montant total de ces investissements, les autorités
compétentes préférant rester discrètes, d’autant
plus que les hommes d’affaires préfèrent garder
l’anonymat. Les investissements ont atteint plus de
650 millions de dollars en 2002, selon une étude de
Saradar Investment House. L’étude précise que 350
millions de dollars ont été investis en 2002 par des
Saoudiens, et 100 millions de dollars par des Koweïtiens.
Une autre étude, réalisée par le groupe Ramco, estime
par ailleurs que les acquisitions de bien-fonds par des
Arabes du Golfe ont totalisé environ 1,8 million de m2
entre janvier 2001 et mai 2003. "Les acquéreurs sont
principalement d’origine koweïtienne ou
saoudienne", précise Béchara Karkafi, directeur du
registre foncier libanais, ajoutant que "les
investissements se concentrent surtout dans les centres de
villégiature de Aley, Bhamdoun, Hammana, Kornayel et
Sofar". "Les modifications apportées à la
loi relative à l’acquisition des biens-fonds étrangers
en 2001, qui limite les frais d’enregistrements fonciers
à 5,8 %, les réduisant ainsi de 11%", jouent
un rôle primordial dans l’abondance des investissements
fonciers au Liban, explique M. Karkafi. Habitués à ces régions
avant la guerre, les touristes arabes sont revenus en
force depuis 2001. La réhabilitation de
l’infrastructure et l’amélioration de la situation
dans ces villages a encouragé les investisseurs du Golfe
à "acheter plus de terrains que
d’appartements en vue de construire leur propre résidence",
explique un expert foncier. Selon une publication de
l’hebdomadaire arabe al-Ousbouiya, des Saoudiens
auraient acheté, durant les mois de juin et juillet 2003,
12.000 appartements et 500.000 m2 dans les régions de Saïda,
Tripoli, Aley et Zahlé. Ces chiffres sont très
probablement inférieurs à la réalité selon Maher
al-Husseini, du groupe al-Iktissad wal-Aamal, qui précise
qu’ "il y a beaucoup de transactions qui
s’effectuent sans que les autorités soient notifiées".
L’affluence des touristes arabes dans les centres de
villégiature peut s’expliquer aussi par l’intérêt
qu’ils portent au climat et à la nature. En effet,
selon une étude de International Information, plus de 95
% d’investisseurs arabes au Liban sont concernés par la
qualité de l’environnement et du climat des villages
libanais.
Des villages fantômes
Autrefois fantomatiques, ces villages
sont aujourd’hui en plein chantier. Les rues sont longées
par des centaines d’immeubles, de villas et de complexes
résidentiels en construction. Des projets colossaux sont
en phase de réalisation. Le groupe Habtoor Properties,
des Emirats arabes unis, a récemment acheté une parcelle
de 107.000 m2 dans la région de Wadi Shahrour, dans le
caza de Aley, en vue de construire un parc d’attraction
à la Disney World. D’autres projets de même ampleur
sont en phase finale dans la région de Bickfaya, dans le
caza du Metn. Un homme d’affaires des Emirats arabes
aurait acheté un terrain de plus de 100.000 m2 couvrant
une grande superficie de la montagne du Naas pour y faire
construire un château, selon certaines sources. Mais ces
projets faramineux ne font pas le bonheur de tous les
villageois. Des hommes d’affaires arabes auraient acheté
plus de 25 % de la superficie de la région de Kornayel,
provoquant ainsi une vague de plainte de la part des
habitants, en majorité druzes. Selon les experts
fonciers, la plupart de ces projets, résidentiels et
touristiques, devraient être opérationnels d’ici à
2005.
Traversées de la France, de
Jean-Pierre Péroncel-Hugoz
"Oh ! que de souffles aux Provinces !"
s'écriait Valery Larbaud, écrivain voyageur par
excellence. Cette exclamation est revendiquée par
Jean-Pierre Péroncel-Hugoz qui a sillonné la France
L'auteur est un journaliste engagé en faveur de la
francophonie et du dialogue euro-méditerranéen ; a publié
"Une Croix sur le Liban" (Gallimard, 1985).
par BERNARD MORLINO, publié dans le Figaro Littéraire
le 19 février 2004
"Oh ! que de souffles aux Provinces !" s'écriait
Valery Larbaud, écrivain voyageur par excellence. Cette
exclamation est revendiquée par Jean-Pierre Péroncel-Hugoz
qui a sillonné la France - métropole et outremer -
comme on fait le tour du propriétaire. Depuis 1990, il
a rapporté sa moisson de souvenirs dans une série
d'articles où il fait cohabiter la littérature avec
l'histoire, la géographie et les témoignages pris sur
le vif. Le flâneur salarié ne se promène évidemment
pas avec un béret basque et une baguette de pain sous
le bras. La réunion de ses reportages, rassemblés dans
un abécédaire de quarante-huit chapitres, offre un
ensemble qui tient à la fois du Lagarde & Michard
et du Guide Michelin, voire des anciens Guides Bleus
Hachette, tant son érudition éclaire toujours
l'endroit visité. Jusqu'ici réservés aux lecteurs du Monde,
les textes, revus et corrigés, sont désormais à
la portée de tous. Entré à la rédaction du quotidien
du soir, il y a bientôt trente-cinq ans, le doyen des
reporters maison diffuse l'actualité d'hier comme s'il
s'agissait de l'information du jour. Rien n'est pédant
dans ce kaléidoscope culturel où tournent les images
du patrimoine national, témoignant de sa richesse, le
journaliste accomplit son Tour de France doté du
savoir-faire des compagnons artisans. Les étapes
successives sont toutes les hauts lieux de nos régions
si différentes les unes des autres. En fin de compte,
le voyageur qui en a tant vu, se trouve plus dépaysé
en Gâtinais ou dans le comtat Venaissin qu'à Oman ou
Brunei.
Décidé à rendre hommage au concept de touriste
inventé par Louis Simond puis vulgarisé par Stendhal -
l'éclaireur est à l'affût du "caché et de
l'oublié". Quittant l'autoroute de l'Ain, il
visite les écluses de Nantua où s'illustrèrent les résistants
contre la Wehrmacht. A Ferney, hameau français en pays
de Gex, contigu au canton de Genève, il célèbre l'inévitable
Voltaire qui se considérait comme l'aubergiste de
l'Europe au point d'obtenir la suppression de la barrière
douanière. Racheté par l'Etat, le château intimidant
permet de voir le panorama goûté jadis par l'auteur de
Zadig qui ne se lassait pas de la vue imprenable
sur le Salève dominant le paysage genevois jusqu'au
massif du Mont-Blanc. Le pourfendeur de la religion,
quitta ce paradis terrestre pour revoir Paris après
trente ans d'absence. Il en mourut, à 84 ans. Délaissant,
pour une fois, les cathédrales à flèche, le guide aux
itinéraires dissidents nous transforme en contemporain
du XIe siècle lorsqu'il arpente la rive
gauche du Rhin afin d'apprécier le grès des Vosges
rose, rosé, rosâtre, selon l'intensité de la lumière.
Avant de partir en excursion, Péroncel-Hugoz conseille
de se documenter de façon inattendue. Pour l'Anjou, il
préconise la lecture des Eaux étroites de
Julien Gracq, comme un médecin pourrait nous indiquer
une cure de vitamine C. Avant d'aller sur les traces
d'Arthur Rimbaud, il réclame une halte dans Le Pays
où l'on n'arrive jamais, d'André Dhôtel, un écrivain
3-étoiles qui nous change du poète d'Une Saison en
Enfer dont on a fait trop d'usage. Il ne veut pas
qu'on entre à Marseille sans avoir lu et relu Marsiho,
du visionnaire André Suarès. Et recommande de dénicher
Roucou, de Jacques Perret, avant d'embarquer pour
Cayenne.
De l'élitisme ? Non, une célébration de
l'intelligence, avec ce conseil sous-jacent : point
n'est besoin d'aller au bout du monde ; l'exotisme
est à notre porte. Dix millions de Français l'ont
compris, puisque chaque année ils grossissent la grande
famille des randonneurs pédestres de l'Hexagone. Avec
Jean-Pierre Péroncel-Hugoz, ils vont en Bourgogne ou en
Auvergne, à Cognac ou à Penmarch, sur les bords du
Coulon-Calavon ou en retrait de la route côtière de
Saint-Jean-de-Luz. L'humour dans sa gibecière, le rédacteur
en balade ne nous épargne rien des déboires de Joséphine
Baker qui n'évita pas le gouffre financier de son parc
d'attractions des Milandes, au coeur du Périgord noir,
malgré les soutiens conjugués de Fidel Castro, du général
de Gaulle et de Brigitte Bardot. A l'inverse de Tintin,
le reporter Péroncel-Hugoz n'oublie pas de rendre sa
copie qui méritait bien de revivre une seconde
jeunesse...
Le nouveau charme discret des
stylistes libanais à Paris
publié par l'AFP
le 13 janvier 2004
Ils
partagent tous un amour quasi-viscéral pour Paris. Mais,
contrairement à leurs nombreux compatriotes émigrés et
aux stars qu'ils habillent, la discrétion reste la qualité
première des couturiers libanais qui participent aux défilés
haute couture de la saison. Les ateliers de Robert Abi
Nader, Elie Saab, Georges Chakra et Georges Hobeika
grouillent d'activité à la veille du grand rendez-vous
parisien. Mais pour certains, le goût du secret
(coquetterie ou superstition orientale ?) frise parfois
l'obsession. Elie Saab, couturier de l'actrice "oscarisée"
Halle Berry, se veut invisible jusqu'au jour du défilé.
Affable et secret à la fois, Robert Abi Nader, surnommé
"Roi de la haute couture du Moyen-Orient",
refuse de montrer ses modèles. Mais il est intarissable
sur Paris et son métier. "Paris est irremplaçable.
C'est la seule capitale à présenter des défilés haute
couture", explique à l'AFP ce talentueux styliste de
30 ans qui a un bureau à l'avenue Montaigne. Il est
surtout fier d'avoir habillé les 46 candidates qui ont
concouru l'an dernier pour le titre de Miss France :
"Cela m'a valu la médaille du prix d'élégance".
Affichant
son diplôme de la Chambre nationale de la couture, Robert
Abi Nader dit son admiration pour les grands de la haute
couture française, "surtout Jean-Paul Gaultier".
"Je l'aime beaucoup et je souhaite le connaître",
ajoute ce styliste, premier Libanais à avoir présenté
à Paris des collections haute couture. "Cela fait
cinq ans que je participe. Dans quelques jours, je vais
faire défiler 20 mannequins. Pour cette année, je vois
beaucoup de turquoise et de bleu dégradé",
explique-t-il. "Je travaille pour les stars, les
princesses. J'ai envie d'habiller Patricia Kass, et Amanda
Lear est une cliente fidèle", poursuit le couturier
d'Ivana Trump. La "mode in China", pas plus que
les autres modes qui débarquent à Paris, ne lui font
peur : comme ses compatriotes, il "aime la compétition".
"La haute couture est un jeu", dit-il. Interrogé
sur l'abondance de broderie et d'ornements, parfois
critiquée, qui caractérisent la création des couturiers
libanais, il répond sans se démonter : "la tendance
est au retour de la broderie, mais je suis contre
l'excentricité et je n'aime pas les robes difficiles à
porter".
Egalement
présent au défilé du palais Brongniart, Georges Chakra,
45 ans, diplômé de l'Académie des couturiers canadiens,
s'active sans relâche au milieu des tissus et d'une équipe
de 60 personnes. Contrairement à Robert Abi Nader - qui
est presque né dans le tissu "à cause de l'amour de
maman pour la haute couture" - Georges Chakra voulait
dans un premier temps se destiner à l'architecture d'intérieur,
mais très vite son désir d'habiller les femmes s'est
fait sentir. "J'ai préparé une quarantaine de modèles,
mais je n'ai pas encore fait de choix définitif de ce qui
sera présenté", confie doucement ce créateur qui
s'est fait connaître au Liban avant d'attaquer Paris
"capitale de la mode" où il participe à la
saison haute couture pour la quatrième fois. Sa
collection printemps-été "va se concentrer sur la légèreté
de la silhouette, la transparence, avec beaucoup de
couleurs pastel", dit-il en montrant quelques modèles.
"Les broderies seront utilisées soit avec parcimonie
uniquement pour valoriser les jeux de plissé, soit de façon
plus marquée pour éclairer la pureté des lignes que je
désire mettre en avant dans ma collection car j'aime le
classicisme", affirme le styliste. Au delà de Paris,
quels sont les projets de ces deux créateurs, coqueluche
du monde arabe : pour Georges Chakra, habilleur de la
famille royale saoudienne, "créer une ligne de prêt-à-porter".
Robert Abi Nader prépare lui "un défilé à Los
Angeles au printemps pour les attachés de presse des
stars".
Elisabeth II a baptisé le Queen
Mary 2
Cérémonie royale pour le plus grand paquebot du monde
par ELISABETH BUREAU, publié dans Ouest-France
le 9 janvier 2004
La reine Elisabeth II a baptisé, hier, à Southampton,
le Queen Mary 2, plus grand paquebot du monde, lors
d'une cérémonie au cours de laquelle il a été
rendu hommage aux victimes de Saint-Nazaire. "Avez-vous
encore du travail à faire sur le bateau ?" La
reine s'en inquiète auprès de Patrick Boissier, PDG
des Chantiers de l'Atlantique, lorsque ce dernier lui
est présenté. "Non, tout est en ordre. Par
contre, nous avons un cadeau pour Votre Majesté",
répond le patron français... Les Chantiers avaient
effectivement préparé une remarquable petite réplique
de la cheminée du Queen Mary 2, en résine et
acier. Juste pour qu'un petit bout de Saint-Nazaire
trouve sa niche au palais, à Londres ! Avant cette
rencontre, l'embarquement avait commencé dès 13h30.
Comme pour une croisière transatlantique, le terminal
Queen Elizabeth 2 , qui accueille le QM2 à
Southampton, était paré des habits des traversées
d'antan. La belle limousine Daimler de la reine Mary,
qui l'a fidèlement servi de 1935 à 1953, trônait à
l'entrée, face aux immenses posters du QM2 de la
société nazairienne Outremer. Une belle entrée en
matière pour les 2.000 invités, robes de soirée et
smokings délicatement portés à la main.
Si le Queen Mary 2 est bien évidemment resté
à quai pour sa cérémonie, les privilégiés de ce
baptême ont assisté à une exceptionnelle cérémonie. "Tout
simplement royale", résumera Philippe Kasse,
directeur de la communication aux Chantiers de
l'Atlantique. Pamela Conover, PDG de la Cunard, dans
son allocution, mettra en relief l'énorme travail des
milliers d'ouvriers de Saint-Nazaire durant deux ans
pour offrir aujourd'hui à l'Angleterre sa légende.
L'évêque anglican de Winchester, dans un français hésitant,
rendra, pour sa part, un émouvant hommage aux
victimes du tragique accident qui a endeuillé la
construction du liner, avant que la traditionnelle
bouteille de champagne ne vienne baptiser la coque du
navire, un événement salué par le non moins
traditionnel "Hip, hip ! Hourra !"
du commodore Warwick et des invités royaux. Pour le
jeune Nazairien, Thibault Odiette, présent sur le
paquebot depuis le 22 décembre pour la chaîne
TV Arte, le souvenir de voir la reine
d'Angleterre dans le grand "lobby"
restera dans sa mémoire.
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