PRESSE  RJLIBAN  N°99 - sélection de l'hiver 2004 (1)                                    www.rjliban.com                                                    


 

Des murs contre la paix
 
par HENRI MADELIN, publié dans Ouest-France le 9 janvier 2004
L'auteur est rédacteur en chef de la revue Etudes

Trop souvent c'est la peur, cette mauvaise conseillère, qui guide les relations entre les hommes, au risque d'annihiler le travail d'innombrables bâtisseurs de paix disséminés sur toute la planète. Affrontées à des oppositions irréductibles, les nations du XXe siècle ont cru trouver des solutions en bâtissant des murs de béton ou en entretenant des haines dans le coeur et la tête de leurs ressortissants : procédures d'exil, mesures d'exclusion pour les Tziganes, clôtures des ghettos, monuments de nos hontes et de nos douleurs ; murs édifiés dans les sables du Sahara, murs abattus que l'on voudrait oublier mais qui se reconstruisent plus loin, renforçant de nouvelles frontières ; mais aussi mur des Lamentations où l'on vient prier et se recueillir dans un environnement menaçant ; mur de la démocratie à Pékin, où s'écrit l'utopie de l'égalité ; murs intérieurs et invisibles enfin, ces "murs de la haine" dont parle Saint Paul et que chacun doit abattre au plus secret de lui-même. En ce début du XXIe siècle, un nouveau mur est en construction en Palestine. Le lourd rideau qui entend séparer deux peuples est tendu sur près de cent trente kilomètres, entre Salem, à l'extrême pointe de la Cisjordanie jusqu'au sud de Kalkilya, non loin de la route qui mène à Tel-Aviv.

Le mur de Berlin, lui, est tombé. Mais il n'a pas complètement disparu des têtes des Allemands de l'Est, pleines encore de vieux ressentiments à l'égard de leurs compatriotes de l'Ouest. L'écrivain Peter Schneider raconte que les premières victimes de la chute du mur de Berlin furent les cinq mille chiens renifleurs des gardes-frontières. Désormais sans emploi et sans maîtres, ils ont été "privatisés". Ils sont devenus doux avec leurs nouveaux propriétaires mais si on les conduit près de l'ancien Mur, ils se montrent agressifs et retrouvent leurs réflexes d'antan. Le mur de Berlin avait été bâti pour enfermer et nier l'existence de l'autre. L'encerclement idéologique qu'il supposait a laissé des traces qui tardent à s'effacer. Après 1989, la frontière psychologique est partie plus à l'est vers les points de passage le long de la frontière germano-polonaise. Après ce mois de mai 2004 qui verra la Pologne entrer dans le club des riches de l'Europe, la peur se déplacera encore quelque mille kilomètres plus à l'est. L'Europe respectable tentera de protéger ses frontières des intrus, grâce à de nouveaux murs invisibles mais non imaginaires. Détruire les murs extérieurs et intérieurs, c'est donc bien devenir un artisan de paix au sein de l'humanité.

La revue Etudes a publié en janvier une série de courts articles autour du thème "Au pied des murs" ; 14, rue d'Assas, 75006 Paris

 
Têtes d’affiche

 

par ISSA GORAIEB, publié dans l'Orient-le Jour le 20 mars 2004

A défaut d’une de ces têtes nucléaires, chimiques ou bactériologiques demeurées désespérément introuvables dans l’arsenal irakien qu’évoquait avec tant de sainte horreur George W. Bush, celle enturbannée d’Ayman al-Zawahiri ferait sans doute un trophée très convenable dans le Bureau ovale de la Maison-Blanche, maintenant que le bien-fondé de l’équipée irakienne est devenu un des thèmes majeurs du débat électoral aux Etats-Unis. Le président américain peut même espérer sortir un jour de son chapeau texan le mythique Ben Laden qui, à en croire certains experts d’Asie, serait pratiquement déjà en cavale surveillée : sa capture n’attendant plus que le bon moment, celui où elle viendrait booster les sondages. Si toutefois la vaste opération militaire actuellement menée par l’armée pakistanaise dans la zone tribale du Waziristan devait porter ses fruits, il ne s’agirait pas moins là d’un développement majeur dans cette Troisième Guerre mondiale à peine larvée, opposant au terrorisme le monde dit civilisé. Al-Zawahiri passe pour être en effet le véritable cerveau de l’organisation el-Qaëda, le planificateur qui élabore la stratégie et la tactique, qui conçoit les plus monstrueux attentats et les soumet à l’approbation du chef charismatique. L’élimination de l’un ou l’autre de ces hommes aurait incontestablement un puissant impact ; mais en l’état des choses, il serait plus d’ordre psychologique, hélas, que pratique.
Par définition, en effet, l’hydre terroriste n’est pas en pénurie de têtes ; il serait illusoire de la décapiter car les cerveaux malades sont légion ; et s'il est vrai que deux bons tiers des pères fondateurs d’el-Qaëda ont été neutralisés durant les trois dernières années, une nouvelle génération a imperturbablement amorcé la relève ; des noms qui ne vous disaient rien hier se hissent maintenant en tête d’affiche, tel celui du Jordanien Zarqaoui qui exercerait avec acharnement ses sinistres talents sur l’infortuné Irak. Rien n’aura été fait, en vérité, tant que tous les réseaux et sous-réseaux de la nébuleuse terroriste n’auront pas été démantelés par les polices. Ou qu’ils ne seront pas morts d’inanition avec l’instauration d’un système de contrôle universel interdisant absolument l’acheminement de fonds aux groupes hors la loi, sous couvert de donations faites souvent de bonne foi à des associations caritatives. Quelque gros que puissent être les poissons pris dans la nasse, la guerre ne serait pas terminée pour autant : une fois n’est pas coutume, les responsables américains ont la sagesse de le reconnaître en chœur. Mais ni Condoleezza Rice, ni les responsables du département d’Etat, ni les galonnés du Pentagone ne sont près d’admettre que cette guerre ne peut être gagnée par la seule force militaire, surtout quand elle est égoïstement maniée par l’unique superpuissance mondiale. Que la victoire commande la mise en place d’un réseau d’alliances sincères et donc fiables, encore plus étendu que celui tissé aux quatre coins du globe par l’ennemi terroriste. Et que c’est précisément sur ce terrain que l’Administration Bush, depuis la guerre d’Irak, a fait preuve d’une maladresse incommensurable, pour ne pas dire d’une incroyable stupidité.
Car non seulement les Etats-Unis ont dédaigneusement ignoré l’Onu et l’Europe alors même qu’ils en avaient le plus grand besoin, mais leur approche tantôt paternaliste et tantôt agressive du monde arabo-musulman a suscité de regrettables flottements là-même où tout devait commencer, là où tout doit finir. Car on ne le soulignera jamais assez, ou bien le "terrorisme islamiste" est là pour les décennies à venir. Ou bien il sera enfin extirpé dans un avenir prévisible parce que l’islam l’aura lui aussi voulu : parce qu’il sera profondément convaincu du tort et des périls énormes que représente ce fléau pour lui-même autant que pour le reste de l’humanité, parce qu’il se sera volontairement et pleinement associé à l’entreprise mondiale d’éradication. Il y a bien sûr moyen de stimuler les volontés vacillantes, et Washington ne s’en prive certes pas. D’amener les alliés ambigus à prendre des risques, et c’est bien le cas du président Moucharraf, à peine rescapé d’un attentat et qui, en lançant l’assaut final contre le numéro deux d’el-Qaëda, s’attire la haine inextinguible des puissantes associations pakistanaises de même qu’il indispose sans doute plus d’un de ses généraux. Mais aussi intenses qu’elles puissent être, les pressions peuvent s’avérer inopérantes quand elles ne se doublent pas de promesses - crédibles - de lendemains meilleurs.
L’Amérique ne peut se poser en missionnaire de la justice et de la démocratie dans les Etats du Moyen-Orient quand elle n’œuvre pas, dans le même temps, à instaurer la justice entre Etats. Elle ne peut convaincre les peuples des bienfaits du changement quand elle absout et réhabilite ce grand démocrate de Kadhafi pour la seule raison qu’il a fait soumission à l’Oncle Sam. Elle ne peut, après une interminable léthargie, convaincre de sa soudaine et profonde sollicitude pour notre pauvre Liban quand elle n’a vraisemblablement d’autre souci, une fois de plus, que de faire monter la pression sur le régime syrien. Elle ne peut enfin espérer une adhésion sans faille des Arabes et des musulmans quand elle traite avec tant de désinvolture d’une de leurs causes majeures, la Palestine, cyniquement livrée aux noirs desseins de Sharon. Wanted pour étoffer le tableau de chasse ? En ces temps d’inquiétude planétaire, c’est plutôt de têtes pensantes que l’on a le plus grand, le plus urgent besoin.
 
Les lois de la démographie au Proche-Orient 
Après les manifestations de mouvements de colons à Tel-Aviv
 
par SERGIO DELLAPERGOLA* et MICHEL-LOUIS LEVY**, publié dans le Figaro le 13 janvier 2004
* Professeur à l'université hébraïque de Jérusalem. Né en Italie, vit en Israël depuis 1966, spécialiste de démographie des populations juives
** Statisticien et démographe, auteur et coauteur des Tableaux de l'économie française (Insee, annuel)
(Le présent texte, dont l'essentiel des statistiques provient de Demography in Israël-Palestine, reprend de larges extraits de l'article paru dans la dernière livraison de la revue Commentaire (n° 104, hiver 2003-2004))
Pendant la courte période d'espoir qui suivit les accords d'Oslo, les bâtisseurs de la paix mesurèrent non seulement l'immense difficulté de leur entreprise, mais aussi les atouts dont ils disposaient, par exemple de bonnes statistiques démographiques, plus complètes évidemment pour les Israéliens, mais convenables pour les Palestiniens, grâce à l'UNRWA, à l'OLP et à l'Autorité palestinienne (...). L'accroissement naturel relatif des populations palestinienne et israélienne a toujours constitué une préoccupation importante et un sujet inépuisable de débats pour les Israéliens, de toute façon plongés dans un environnement exclusivement arabe et soucieux que l'Etat juif au moins soit à majorité juive. La rapidité de cet accroissement naturel est liée à la combinaison unique au monde de trois facteurs :
– importance des traditions religieuses et des affirmations identitaires, croissance économique et santé publique moderne. Et il faut bien parler aussi d'une sorte de compétition démographique ;
– la fécondité de la population musulmane d'Israël-Palestine a été supérieure à 10 enfants par femme jusqu'aux années 60. Elle a diminué progressivement jusqu'au milieu des années 80, et est restée stable tout au long des quinze années suivantes. Elle est encore de 5,5 enfants par femme à la fin des années 90. Ce processus de baisse de la fécondité est commun à la majorité des pays musulmans, y compris l'Iran islamiste, mais la Palestine garde, selon l'expression d'Emmanuel Todd, une "fécondité de combat" nettement supérieure à la moyenne des populations de développement comparable. 
De son côté, l'indice de fécondité des Juifs israéliens était supérieur à 4 enfants par femme en 1951 et s'est abaissé au milieu des années 90 à 2,6, mais reste nettement supérieur à celui de tout autre pays développé. Tant chez les Juifs que chez les Arabes existe une variabilité considérable de fécondité entre les sous-groupes. Chez les Juifs sécularisés d'Israël et chez les Arabes chrétiens, la fécondité est voisine de deux enfants par femme, au-dessus des normes occidentales. Mais chez les Juifs ultra-orthodoxes, tout comme à Gaza, elle dépasse sept enfants par femme (Voir Youssef Courbage, "Israël et Palestine : combien d'hommes demain ?", Population et sociétés, Ined, n° 362, novembre 2000). (...) L'Etat d'Israël couvre 21.671 km2 de territoire (plus 474 km2 de lacs), y compris 1.154 km2 des hauteurs du Golan syrien, et environ 73 km2 des environs de Jérusalem qu'il a incorporés en juillet 1967. Les Territoires palestiniens incluent la Cisjordanie, 5.506 km2, et la bande de Gaza, 378 km2, soit au total 5.884 km2. A la fin de 2000, la population totale de l'ensemble Israël-Palestine est estimée à 9,3 millions d'habitants, environ 5 millions de Juifs (53%), près de 3,9 millions de musulmans (42%), et seulement 200.000 chrétiens (2%). Sur ce total, la population totale d'Israël - comprenant les résidents juifs des Territoires palestiniens - s'élève à environ 6.350.000 habitants, dont 4.970.000 Juifs, 200.000 non-Juifs, et 1.178.000 Arabes, la plupart musulmans mais également chrétiens et druzes. Les Territoires palestiniens ont 3 millions d'habitants, 1.845.000 en Cisjordanie et 1.128.000 dans la bande de Gaza. 
(...) Les projections présentées sont faites sous une hypothèse de migrations nulles, tant entre l'ensemble Israël-Palestine et l'extérieur qu'entre les différentes zones d'Israël-Palestine, et sous une hypothèse d'évolution favorable de la mortalité : l'espérance de vie des populations juive et arabe continue de s'accroître, conformément aux tendances récentes, d'environ un an toutes les cinq années civiles. Seule la fécondité fait l'objet d'hypothèses variées : dans l'hypothèse "médiane", la fécondité des Juifs reste au niveau de 2,6 enfants par femme constatée en 2000, celle des Arabes part à cette date des niveaux de 4 en Israël, 5,4 en Cisjordanie et 7,4 à Gaza, pour converger en 2050 vers celui des Juifs, 2,6 enfants par femme. Dans l'hypothèse "haute", la fécondité des Palestiniens reste aux niveaux élevés constatés en 2000 dans les trois zones ; dans l'hypothèse "basse", elle s'abaisse instantanément à 2,6 enfants par femme. Selon la projection médiane (les projections moyennes du Bureau central de statistique palestinien (1999) recoupent convenablement ces résultats ; elles tombent entre les scénarios "médian" et "haut". Voir le site www.pcbs.org ), la population de la région (9,3 millions d'habitants, dont 6,3 en Israël et 3 millions dans les Territoires palestiniens) atteindrait en 2020 les 14,4 millions d'habitants, avec une fourchette basse-haute allant de 12,1 à 15,6 millions : 8,7 en Israël (8,2-9) et 5,7 millions dans les Territoires palestiniens (4-6,6) ; ou encore 6,7 millions de Juifs (6,3-6,9) et 7,7 millions d'Arabes (5,8-8,7). En 2050, ces chiffres passeraient à un total de 23,5 millions, la fourchette s'élargissant à 15,4-36,5 millions : 11,9 en Israël (9,4-14,8) et 11,6 millions dans les Territoires palestiniens (6-21,7) ; ou encore 8,8 millions de Juifs (7,3-10,4) et 14,7 millions d'Arabes (8,1- 26,1). Certains de ces chiffres défient l'imagination, particulièrement ceux des scénarios de 2050. 
Il peut paraître aussi peu vraisemblable de voir la fécondité arabe se maintenir indéfiniment aux niveaux actuels que de la voir s'abaisser instantanément à des niveaux proches de la fécondité juive. Le scénario "médian" paraît plus vraisemblable. Dans ce scénario, la densité de Gaza, déjà voisine de 3.000 hab/km2 en 2000, atteindrait 6.200 hab/km2 en 2020, pour ne pas parler d'une densité de 13.600 hab/km2 en 2050, qui s'approcherait de la densité actuelle de Paris, voisine de 20.000 hab/km2. Quant à l'équilibre Juifs/Arabes, il est clair qu'il n'y a que dans le cadre territorial du seul Etat d'Israël que la majorité juive est fermement établie, au moins jusqu'au milieu du XXIe siècle. La minorité arabe israélienne pourrait alors atteindre les 30%, ce qui se compare avec la minorité turque à Chypre ou albanaise en Macédoine. En revanche, pour l'ensemble Israël et Territoires palestiniens où la majorité juive se limite en 2000 à 53 ou 55%, selon la définition de la population juive, cette courte majorité pourrait basculer vers 2010. Et en 2050, la part des Juifs serait revenue à 35-37%, comme au début des années 40, pendant le mandat britannique. 
Ce sont évidemment les migrations qui pourraient changer la donne. (...) Il faudra bien un jour admettre qu'il puisse y avoir des habitants juifs en Cisjordanie et à Gaza, de nationalité israélienne, palestinienne ou autre, comme il y a des habitants arabes en Israël. Une fois qu'aurait été négocié l'arrêt du terrorisme contre le retrait des Territoires palestiniens de l'armée israélienne, qu'aurait été permise une certaine osmose des populations, en particulier à Jérusalem, qu'aurait été proclamé un Etat palestinien faisant régner la loi et l'ordre, une structure économique nouvelle, financée par les Etats-Unis, l'Union européenne et les pays arabes et musulmans producteurs de pétrole, pourrait succéder à l'UNRWA et être chargée :
– de proposer aux réfugiés palestiniens un choix raisonnable entre le "retour" en Palestine, de préférence à Israël, l'intégration dans leur pays d'accueil ou un nouveau départ dans les pays où vit déjà une diaspora palestinienne ;
– de donner les moyens de son développement durable à la Palestine, avec l'aide d'Israël, et de traiter les questions d'intérêt commun aux deux peuples comme l'approvisionnement en eau potable, les réseaux de transports et de communications, l'équipement urbain, la protection de l'environnement... 
Si la paix règne, les questions des frontières et de Jérusalem perdent de leur acuité. A l'équilibre entre deux Etats, israélien et palestinien, garantissant la sécurité et les droits de tous leurs habitants, y compris les minorités arabe en Israël et juive en Palestine, doivent donc répondre :
– d'une part un équilibre des pays arabes et musulmans, incluant la Palestine, consacrant leurs ressources et leur ardeur à leur propre développement, (...) et luttant contre les menées islamistes internes et externes ;
– d'autre part un équilibre entre un Etat d'Israël, ayant vocation à servir de refuge aux éventuelles victimes de nouvelles crises antisémites, et une diaspora apaisée, travaillant à la prospérité des pays, y compris les proches voisins d'Israël, qu'elle a toujours enrichie de ses capacités.  
 
Le disjoncté du rail
 
par GABY NASR, publié dans l'Orient-le Jour le 19 mars 2004
Message reçu cinq sur cinq. Maintenant que les Espagnols se sont couchés devant l’oukase meurtrier, Oussama Ben Laden, dont visiblement les SR occidentaux n’ont pas suffisamment lu les œuvres complètes, pourra s’occuper tranquillement des derniers angelots européens, qui pensent benoîtement que le terrorisme ne frappera que les pays englués dans le purin irakien. Mais dans la stratégie du coup de pied au cul, il faut toujours s’interroger sur la responsabilité des fesses. Un train qui saute, et c’est José Maria Aznar qui déraille. Au lieu de se la jouer franco (sans mauvais jeu de mots), ce qui lui aurait permis de justifier a posteriori sa danse du ventre devant George Dobelyou dans la croisade contre les méchants, le petit Grand d’Espagne a courageusement préféré se rabattre sur les cinglés-maison de l’ETA. Résultat des courses : dans une Europe qui a viré sa cuti depuis une bonne dizaine d’années, les Espagnols reviennent se coltiner le Jurassic Park du socialisme.
Quant à Oussama Ben New York et sa cour d’ermites disjonctés, ils doivent bien se dire qu’à tout prendre, l’attentat de Madrid était pour eux tout bénéf : pour une fois, el-Qaëda n’a pas puisé dans son stock de kamikazes prépubères, réalisant par la même occasion une économie de 70 vierges paradisiaques, que la nébuleuse du milliardaire barbu aura tout le loisir d’amortir avec d’autres Pinocchio guerriers. Bien huilée, la tactique pourra servir ailleurs. Faut dire que l’agité du turban saoudien a du pain sur la planche : islamiser Jacques Chirac et imposer le chiffon aux Françaises qui affolent sa libido, faire défiler les Allemands au pas de l’oie sur fond de chants gutturaux en arabe et tailler une circoncision bien ciselée à Silvio Berlusconi, ce qui lui ferait une deuxième tête de nœud. En attendant, la parano el-Qaëda fait danser toutes les polices d’Europe, où même les scouts éviteront désormais de chanter "Youcaïdi, youcaëda".
 
On s'aime, eux non plus
Un couple infernal, 200 ans de francophobie et d'antiaméricanisme, d'Eric Dior (éd. Perrin)
 
par MICHEL ANFROL, publié dans le Figaro Littéraire le 29 janvier 2004
L'auteur est journaliste, président de l'amicale de l'Institut Charles de Gaulle

La seconde guerre du Golfe et le dialogue un peu vif qui, à cette occasion, s'est instauré entre Paris et Washington, a été l'occasion pour de nombreux historiens et journalistes de rechercher des traces dans l'histoire de la France et des Etats-Unis de diatribes, mises en garde et condamnations sans appel, semblables à celles que Jacques Chirac ou Dominique de Villepin, d'un côté, George Bush, Colin Powell, Donald Rumsfeld, Condoleezza Rice, de l'autre, avaient pu proférer sans broncher ni sourciller, depuis l'automne 2002. Eric Dior, dans son histoire d'Un couple infernal, 200 ans de francophobie et d'antiaméricanisme, a le mérite de rappeler tout ce qui, depuis la guerre d'Indépendance, a pu ternir l'image de ce grand amour contrarié. Mais a-t-il seulement existé ? Les Français qui, depuis des décennies, rêvent de blue jeans et de Hollywood, bavent à l'odeur d'un hamburger bien graisseux, sont persuadés que les Américains les aiment... Rien n'est plus faux. Encore que, lorsque la France filait doux, se contentait de n'exporter que des parfums ou de l'art culinaire, et faisait appel à Washington pour boucler ses fins de mois, le gouvernement américain, apitoyé et souriant, manifestait quelque estime envers ces pauvres Français, tombés de très haut mais tellement attendrissants dans leurs tentatives de reconversion transatlantique.

La presse américaine versait une larme sur l'image souffreteuse du Français, "l'homme malade de l'Europe qui confondait Lourdes et Washington pour atténuer ses souffrances". Depuis plus d'un demi-siècle, les Américains ne veulent pas démordre de l'idée qu'ils ont du Français moyen : américanophobe acharné, ingrat, lâche et capable de toutes les turpitudes. Quand on manifeste, à Paris, contre la politique de Bush (ou hier de Johnson), c'est toute la nation américaine qui se sent insultée et vilipendée par les mangeurs de grenouilles. Eric Dior remonte jusqu'à la guerre d'Indépendance pour y trouver les prémices du désamour. Les Français les plus illustres du siècle des Lumières considèrent que les fils d'Européens nés outre-Atlantique sont des dégénérés, qu'une terre stérile ne pourra jamais améliorer. Les compagnons de George Washington, eux, rigoureux protestants anglo-saxons, se méfient des volontaires français, catholiques débauchés et papistes. La Révolution française, Napoléon, (Le Grand d'abord, le Petit ensuite), n'arrangeront en rien les relations entre les deux pays. Les arguments ont peu changé d'un siècle à l'autre, sauf peut-être que certaines théories, hier américaines, sont aujourd'hui françaises et vice versa.

Le portrait d'Un couple infernal se devait de mettre en scène, soixante ans avant Jacques Chirac, un certain Charles de Gaulle, le Français le plus haï de New York à Los Angeles. Pendant que la France, occupée puis libérée, s'adonne aux délices de l'américanisation, Roosevelt puis Truman multiplient les vexations envers le chef des Français libres, ce fou qui se prend pour Jeanne d'Arc, et qui n'est qu'un apprenti dictateur. Citations et documents nous replongent dans cet univers impitoyable que les Etats-Unis voulaient transformer en AMGOT (Gouvernement militaire allié des territoires occupés). Résister aux Américains fut pour de Gaulle certainement plus difficile ou pénible que combattre les Allemands. Certains, des deux côtés de l'océan, ne le lui ont toujours pas pardonné. Quant à la brouille des années 60, c'est Henry Kissinger qui, dans ses Mémoires, reconnaîtra le bien-fondé des idées du général de Gaulle. Mettant constamment en parallèle les théories et les leçons à tirer des événements anciens et des plus contemporains, Eric Dior nous retrace deux siècles que tout amateur d'histoire aura intérêt à mieux connaître pour s'exprimer à bon escient.

A lire aussi : Nos amis les Français : Guide pratique à l'usage des GI's en France, 1944-1945, Le Cherche Midi ; L'Amérique contre de Gaulle : Histoire secrète, 1961-1969 de Vincent Jauvert, Seuil ; L'Ennemi américain : Généalogie de l'antiaméricanisme français de Philippe Roger, Seuil ; Dieu maudira-t-il l'Amérique ? d'Alain Faure-Dufourmantelle, préface du général Gallois, L'Oeil/François-Xavier de Guibert.

 
L’hymne d’amour de Spencer Abraham à son pays d’origine
Le ministre américain de l’Énergie est petit-fils d’émigrés libanais
 
paru dans l'Orient-le Jour le 19 mars 2004

L’un des piliers de l’Administration américaine, Spencer Abraham, ministre de l’Energie, a reçu, il y a quelques jours, la plus haute distinction libanaise lors d’une réception donnée par l’ambassadeur du Liban Farid Abboud à Washington. Devant un parterre de personnalités politiques dont Condoleezza Rice, la conseillère du président Bush pour la Sécurité nationale, M. Abraham, qui est d’origine libanaise, a reçu la médaille de l’Ordre du Cèdre. A cette occasion, il a prononcé un discours - véritable hymne d’amour à son pays d’origine - dans lequel il rend hommage à ses parents et à ses grands-parents qui lui ont montré le chemin de la réussite, et à tous les Arabes américains qui ont pris part à l’édification de la nation américaine. Nous publions ci-dessous quelques extraits de son message :

"A l’instar de nombreux immigrants aux Etats-Unis, Michael et Mary Habib Sears, Charles et Zahia Abraham sont arrivés à Ellis Island au port de New York. Ils ont fait leurs premiers pas sur le sol américain sous l’œil bienveillant de la Statue de la Liberté. A l’instar de nombreux immigrants aux Etats-Unis, ils se sont lancés dans la vie avec très peu de moyens. Mes grands-parents n’étaient pas des gens aisés. Tout ce qu’ils ont pu emporter avec eux c’étaient les valeurs solides de leur famille et de leur Eglise, un amour infini pour leur pays d’origine, une bonne dose d’optimisme, de détermination et de courage, et la volonté de réussir dans leur nouvelle terre d’accueil. Leur histoire est remarquable. En même temps, elle est très ordinaire par rapport aux annales des immigrants qui ont édifié l’Amérique. L’un de mes grands-parents avait travaillé dans les mines à l’ouest de la Pennsylvanie, pour aller s’installer ensuite dans le Michigan. L’autre était un marchand ambulant qui sillonnait les régions rurales de l’Illinois, pour vendre aux fermiers ses articles. Il avait économisé suffisamment d’argent pour acheter une épicerie à Toledo, dans l’Ohio. Ils travaillaient dur, et avec leurs épouses, ils ont réussi l’éducation de leurs enfants qui ne sont autres que mes parents. Mes grands-parents leur ont transmis des qualités et des valeurs qui leur ont servi pour survivre à leur traversée de l’Atlantique et réussir leur vie dans le Nouveau Monde.

"Mon père travaillait à la chaîne de montage chez Oldsmobile à Lansing, dans le Michigan. Par la suite, lui et ma mère ont ouvert un petit magasin dans la région. Tous deux nous ont appris à mes sœurs et à moi qu’en travaillant dur, et en respectant les règles, nous pouvions fièrement contribuer à l’édification de cette grande nation, et réussir. Il nous ont également transmis, avec autant de fierté, notre héritage libanais. Ils nous ont immergé dans notre culture et tradition d’origine et nous ont appris à apprécier et à aimer la terre de leurs parents. Ils insistaient souvent sur les points communs que partageaient nos deux nations, à savoir que le Liban, tout comme les Etats-Unis, a une longue histoire de libéralisme économique et de valorisation de l’éducation. J’ai également grandi avec l’idée que le Liban a longtemps été un modèle de liberté et de démocratie au Proche-Orient, de la même manière que les Etats-Unis ont incarné ce même modèle aux yeux du reste du monde. C’est ce qui a renforcé ma fierté dans mes origines libanaises et dans une patrie pour laquelle mon estime n’a cessé de grandir depuis. Je n’ai jamais renié mon héritage libanais, que ce soit du temps où j’étais étudiant à l’Université de l’Etat du Michigan ou à Harvard, ou plus tard lorsque j’ai rejoint l’équipe de la Maison-Blanche, ou encore lorsque j’ai été élu sénateur, et enfin lorsque le président Bush m’a désigné pour faire partie de son Administration. 

"Lorsque je pense à mes parents ou à mes grands-parents et à tous nos ancêtres libanais, je réalise à quel point ils ont été à l’origine de ce que je suis devenu aujourd’hui. Ce sentiment profond d’être non pas seulement américain, mais libano-américain, m’a aidé à chaque étape de ma carrière. Lorsque j’étais à la tête du Parti républicain dans le Michigan, j’ai recruté plusieurs personnes de ma communauté pour les impliquer dans la vie politique. Et je peux dire que je suis fier aujourd’hui d’avoir contribué à intégrer un plus grand nombre d’Arabes américains au gouvernement. Lorsque je me suis présenté dans l’Etat du Michigan, j’ai été très content de l’accueil et du soutien que m’a réservé la communauté arabo- américaine à la fois dans le Michigan et dans le reste du pays. Une fois sénateur, je voulais rendre la pareille. En collaborant avec un certain nombre de personnes qui se trouvent ici ce soir, dont l’ambassadeur Farid Abboud, nous avons réussi à accomplir des réalisations importantes. Ensemble nous sommes parvenus à lever l’interdiction de voyage vers le Liban. Ensemble nous avons également réussi à consolider l’intégration des Américains d’origine arabe au sein de la société américaine. Ensemble nous avons œuvré à préserver le magnifique site historique de Tyr. Nous avons également pris de grandes initiatives pour promouvoir l’éducation au Liban et dans tout le Proche-Orient. A mon sens, nulle part au monde, l’éducation américaine ne pourrait avoir autant d’impact qu’au Moyen-Orient. 

"Le Liban et le Proche-Orient doivent avoir une jeunesse talentueuse éduquée qui puisse contribuer au renforcement des économies de la région, à l’amélioration de la qualité de vie. Ils doivent également offrir d’autres alternatives à tous ceux qui prêchent la violence. Au Sénat, nous avons mené, d’année en année, une bataille pour assurer les fonds nécessaires aux écoles et hôpitaux américains à l’étranger, ce qui s’est traduit par le renouvellement des investissements faits à l’AUB et à la LAU (Lebanese American University). Le président Bush, ainsi que Mme Rice, M. Powell et le reste de l’Administration sont conscients que le renforcement de l’éducation à travers le monde constitue le meilleur moyen d’assurer la prospérité et la paix à l’avenir. C’est la raison pour laquelle le président a insisté sur l’éducation qu’il considère comme l’un des quatre piliers de l’initiative américaine du partenariat au Proche-Orient. Le programme de partenariat conclu avec les écoles et les universités du Proche-Orient constitue l’élément-clé de cette politique. C’est un excellent programme dont nous pouvons être fiers à juste titre. Je n’ai aucun doute qu’il contribuera à édifier un nouveau Proche-Orient pacifié.

"Au moment où nous espérons voir prochainement les jeunes Libanais s’imposer (aux Etats-Unis), nous affichons notre fierté de voir les Arabes américains contribuer, par le passé comme au présent, à l’édification de cette grande nation. Peu de choses ont pu m’apporter, au cours de ma carrière, autant de satisfaction que celle de voir les Arabes américains prendre part à la grande expérience américaine comme par exemple Dina Powell, Mitch Daniels, Elias Zehrouni, le général John Abi Zeid et Bob Joseph. Je suis certain que d’ici à quelques années, nous verrons plusieurs autres occuper des positions similaires et assumer des rôles-clés au sein de l’Administration US. Comme je l’ai déjà mentionné, j’ai beaucoup pensé dernièrement à mes grands-parents, et à ce qu’ils auraient ressenti en une occasion pareille. Je peux simplement m’imaginer à quel point ils auraient été heureux de voir leur petit-fils grandir pour servir au sein de l’équipe du président des Etats-Unis… et recevoir la plus grande décoration du président libanais. En effet, ce fils de l’Amérique n’a jamais été aussi fier de ses origines autant que je le suis ce soir."

 
L'opposition relève la tête en Syrie
Quelque 700 intellectuels ont signé une pétition réclamant des réformes politiques
par JEAN-PIERRE PERRIN, publié dans Libération le 5 février 2004
Une pétition critiquant sévèrement l' "état d'urgence" imposé par le régime syrien et demandant sa levée a été signée par quelque 700 intellectuels syriens, un événement sans précédent depuis la répression du "printemps de Damas" en février 2002. L' "état d'urgence", en vigueur depuis 1963, est un tabou absolu en Syrie et permet au gouvernement de s'opposer à toute réforme et mesure de libéralisation. Dans leur communiqué, les signataires l'ont dénoncé ouvertement, jugeant qu'il a "conduit à la paralysie de la société et à l'emprisonnement de milliers de citoyens pour des motifs politiques". Ils ont aussi demandé aux autorités d'introduire des réformes politiques, de libérer les prisonniers politiques, de suspendre les tribunaux d'exception et de mettre un terme aux arrestations arbitraires. Ils ont appelé également à l'instauration du "droit à la création de partis politiques". C'est la première fois qu'une pétition aussi sévère pour le régime syrien recueille une adhésion aussi massive des milieux intellectuels syriens. Impensable à l'époque d'Hafez el-Assad, elle témoigne, selon un spécialiste de la Syrie, qu'il y a encore pour l'opposition au régime baasiste une "marge de manoeuvre" et un "certain climat" lui permettant de revendiquer davantage de libertés.

En octobre, Riad al-Turk, figure emblématique de l'opposition, estimait, depuis Paris où il vit depuis sa libération en novembre 2002, que Bachar el-Assad "ne contrôle pas tout" et que, "si l'opposition était mieux organisée, elle pourrait faire des avancées". Au lendemain de la mort de son père, le 12 juin 2000, les partisans de la société civile avaient pu s'exprimer pendant huit mois, bénéficiant d'une liberté sans précédant depuis plus de trente ans. Des dizaines de forums, appelés montada, où l'on osait réclamer davantage de démocratie et la fin du monopole du Baas sur la vie politique, étaient apparus dans tout le pays. La répression avait frappé à partir de février 2001. Les montada avaient été fermés l'un après l'autre. L'été 2001 avait vu la condamnation à des peines de dix ans d'emprisonnement pour "atteinte à la Constitution" des dix principaux acteurs du "printemps", comme le député Riad Seif ou le doyen de la faculté d'économie de l'université, Aref Dalila, dont l'état de santé est très préoccupant. Selon un autre observateur, les pressions des Etats-Unis, qui exigent notamment des mesures de démocratisation du régime, ont aussi encouragé les intellectuels syriens dans leurs revendications. Est-ce un signe d'assouplissement du régime : un montada vient de recevoir l'autorisation de s'ouvrir à Damas.

 
Ubu roi d'Europe, par Michel Rocard 
publié dans le Monde du 20 janvier 2004
L'auteur est ancien premier ministre, président de la commission de la culture au Parlement européen

La saisine de la Cour de justice de l'Union européenne par la Commission contre le conseil des ministres pour non-respect du pacte de stabilité présente trois caractéristiques : elle est stupide, dangereuse et inévitable. Cela revient à dire qu'il y a quelque chose de détraqué dans le système de règles qui a conduit à cette situation. Inévitable. La Commission n'avait aucun autre choix procédural ou politique si elle tenait à manifester que dans le fonctionnement de l'UE le respect des règles a quelque importance. Il n'y a plus de gestion possible de l'Union ni de l'euro si chacun peut impunément violer les règles communes. Cette règle ne vaut pas que pour nous, elle concerne l'application de toute règle commune légalement adoptée par des collectivités humaines sur la planète. Et naturellement elle s'applique notamment lorsque la règle est discutable. S'il suffisait qu'une règle soit contestable pour que chacun s'autorise à la rejeter, il n'y aurait plus de civilisation. Qu'il soit permis à un ancien premier ministre de la France qui a eu son lot de décisions difficiles à prendre pour appliquer des règles dont il désapprouvait certaines de dire la honte qu'il ressent lorsque ses successeurs et le chef de l'Etat affichent outrageusement à plusieurs reprises leur indifférence, et même leur ironie, à l'endroit des règles qu'ils violent. La mort du pacte, de fait, et bien qu'il soit mauvais, implique la disparition de toute règle formelle dans la gestion de l'euro. Cela pourrait bien être un peu trop d'un coup.

Cette plainte est aussi dangereuse. Si elle est rejetée, la Commission sera ridiculisée et perdra l'essentiel de son autorité pour faire appliquer toute règle en Europe. L'UE, au lieu d'être un espace régi par le droit dans des conditions plutôt meilleures qu'ailleurs sur la planète, risquerait de redevenir une foire d'empoigne. Et si la plainte reçoit une suite positive, la seule sanction possible sera de lourdes amendes imposées à la France et à l'Allemagne, c'est-à-dire précisément le genre de mesure contracyclique qui ne peut qu'aggraver les tendances récessionnistes à l'œuvre dans ces deux pays, et qu'ils ont cherché à combattre en maintenant leur déficit budgétaire. C'est au point de se demander s'ils obéiraient, et, au cas où ils ne le feraient pas, si l'exécution des décisions de justice est encore une norme reconnue en Europe. Beau gâchis. C'est donc la stupidité qui apparaît dominante dans cette affaire. Elle est multifaces et ne concerne pas que la seule Commission.

La première faute fut de vouloir inclure des préceptes de régulation financière dans un traité international en les exprimant par des critères quantitatifs rigides, indépendamment de toute référence à la conjoncture et à d'autres critères plus économiques (emploi, croissance...). Nous devons cette faute lourde à une double arrogance. D'abord celle des milieux monétaristes, banquiers ou "experts", insolemment assurés de ce que l'inflation et le solde budgétaire sont les seuls paramètres décisifs dans la gestion de nos économies contemporaines. Le drame persistant de l'emploi dans nos pays n'est sans doute pas encore suffisamment profond pour les convaincre qu'ils font fausse route. Au moins auraient-ils dû rester sensibles au fait que toute conjoncture est fluctuante, et que même dans leurs critères un excès de rigidité est une catastrophe.

Ils ne l'ont pas été parce qu'ils ont pactisé avec une autre arrogance, politique celle-là et principalement allemande à l'origine, avec des complicités venant de France et des Pays-Bas. Le pacte de stabilité - pardon, de stabilité et de croissance, merci Lionel Jospin, même si cette rectification n'a pas eu toutes les conséquences espérées - est en effet le produit d'une grande fierté allemande sur ce qu'était le deutschemark il y a encore cinq ou six ans, avant que l'Allemagne n'entre dans une crise économique structurelle profonde qui ne doit rien à la monnaie, et d'une grande méfiance tout aussi allemande vis-à-vis des pays à monnaie faible de l'Europe du Sud. Le prix de la scandaleuse boutade sur les pays de Club Méd est le pacte de stabilité. Les pays d'Europe du Sud n'étaient pas en position de discuter, pas plus que la Belgique, et la France, appuyée sur sa stabilité monétaire péniblement retrouvée depuis moins de dix ans, a joué la fierté au lieu de tirer les leçons de son histoire. Dans la naissance de cette mauvaise affaire, le pacte tel qu'il est, la Commission n'est pour rien. Elle va payer les suites, mais la faute initiale n'est pas sienne.

La deuxième faute est très collective et s'étale dans le temps. Il n'y a pas loin de trois ans maintenant que l'on sent l'union monétaire faite, l'euro bien en place, et la croissance insuffisante. Devant cette conjoncture, le ralentissement des rentrées fiscales s'ajoutait au besoin de relancer la croissance par une demande interne soutenue pour poser le problème du déficit budgétaire sous un jour bien nouveau. La puissance des évolutions en cours ne laissait aucun doute sur le fait qu'on allait droit dans le mur. Réviser le pacte pour faire face à cette situation était à la fois une évidence et une urgence. La Commission et, tout spécialement, le très diplomate commissaire Pedro Solbes n'ont pas su, ou pas osé, en prendre l'initiative. Les chefs de gouvernement non plus. Mais, de leur côté, il y a beau temps que l'on savait qu'il n'y a plus en fonctions en Europe (sauf peut-être Guy Verhofstadt, le Belge, et Jean-Claude Junker, le Luxembourgeois) de chef de gouvernement pour qui l'appartenance à l'Europe et la volonté de la renforcer soit le paramètre central de sa politique, hélas !

Troisième faute : l'Allemagne s'enferme dans une rigidité hautaine et refuse toute ingérence extérieure - bruxelloise - dans sa souveraineté budgétaire. La France affiche une pratique moins rigide et se dit prête à négocier des étapes. Cela aurait pu suffire, car personne dans cette affaire n'est tout à fait idiot, et la Commission mesurait fort bien l'importance qu'il y avait à contrecarrer les tendances récessives et à ne pas faire jouer aux budgets un rôle négatif procyclique. Mais, au lieu que cette souplesse française contribue à ouvrir des négociations responsables et d'y inclure ensuite les Allemands, tout a été gâché par l'insouciance irresponsable des déclarations des dirigeants français. On pouvait faire beaucoup de choses, mais pas nier l'existence d'une règle et, moins encore, le rôle de la Commission. Cette dernière s'est donc sentie acculée.

Bien entendu, l'Europe telle qu'elle est et, surtout, l'euro survivront à cet épisode. Il n'y a pas mort d'homme en vue. Reste que le dommage politique est considérable. La plainte sera longue à instruire. Cela donne du temps. Il faut sortir de cette situation par le haut. Ce n'est pas aux juges de régler le problème de savoir à quels critères doit répondre la gestion de la monnaie unique. La révision du pacte de stabilité s'impose de toute façon, et de manière urgente. C'est seulement ainsi que l'on pourra régler l'affaire sans perte de prestige pour la Commission et les deux gouvernements et sans provoquer une amputation de croissance grave par des paiements anti-économiques. L'essentiel, toutefois, n'est pas là. L'essentiel est la sûreté de soi et l'arrogance des défenseurs d'un système de pensée financière - le monétarisme - qui entend ramener le monde entier au respect de ses seuls critères. L'évidence se fait croissante que cette théorie est malthusienne. Elle limite l'alimentation financière de la croissance, aggrave le chômage, ampute les Etats des moyens de promouvoir l'éducation de masse et la recherche au niveau où nos sociétés en ont besoin, pousse à ralentir l'aide publique au point de bloquer le développement de nombreuses nations. Il est d'autres moyens que la raréfaction de la monnaie pour combattre l'inflation.

C'est là maintenant un vieux combat. Les vertus supposées du monétarisme ont fait illusion pendant deux décennies. Il est aujourd'hui urgent de se rendre à l'évidence de sa malfaisance. Ce devrait être un point central du combat des forces de gauche, qui aujourd'hui militent beaucoup plus contre ses conséquences que contre son principe. Keynes n'est pas mort, et l'affrontement des théorie ou des "grandes idées" est essentiel dans la vie de l'humanité. L'on est fondé à espérer que l'épisode ubuesque actuel ouvrira les yeux à beaucoup de nos contemporains.

 
Lula propose de taxer les ventes d'armes pour lutter contre la faim

 

publié dans le Monde du 30 janvier 2004

Jacques Chirac, apôtre d'une "mondialisation de la solidarité", s'est montré très favorable à la proposition de Lula, estimant qu'une taxation sur les ventes d'armes "ne serait pas du tout injustifiée". La France est pourtant l'un des principaux marchands d'armes de la planète. Taxer les ventes d'armes pour lutter contre la faim : c'est une des propositions évoquées jeudi 29 janvier à Genève par le président brésilien, Luiz Inacio Lula da Silva, avant de rencontrer, vendredi, les chefs d'Etat français et chilien  ainsi que  le secrétaire général de l'ONU, à Genève, pour réfléchir aux moyens de "dynamiser" la lutte contre la pauvreté. Ce sommet fait suite à une idée lancée par le président brésilien au G8 à Evian, en Savoie, en juin 2003. Issu d'une famille de paysans pauvres du nord-est brésilien, Luiz Inacio Lula da Silva avait proposé de créer un fonds de lutte contre la faim, financé par une taxe sur les ventes d'armes ou par un pourcentage du service de la dette des pays pauvres, reversé par les pays créanciers. Investi le 1er janvier 2003, Lula a fait de la lutte contre la faim la priorité de ses quatre années de mandat. Il a lancé un programme "Faim zéro" qui institue un impôt d'un taux de 0,38 % sur toutes les transactions financières. Environ sept milliards de dollars seraient ainsi collectés par an. Son constat est que peu a été fait pour réaliser les objectifs du Sommet du Millénaire de l'ONU en 2000 et du Sommet de la Terre à Johannesburg, deux ans plus tard.

L'enjeu est de réduire de moitié, d'ici à 2015, la part de la population mondiale vivant avec moins d'un euro par jour (soit 1,2 milliard d'individus en 2000), souffrant de la faim (840 millions de personnes) et privée d'accès à l'eau potable (un milliard). Cet engagement nécessite une forte augmentation de l'aide au développement qui atteint 50 milliards de dollars par an. L'objectif est de parvenir à en doubler le montant au moyen de mécanismes de financements privés permettant de la démultiplier. Les Européens ont prévu de porter leur aide publique au développement (APD) de 0,34 % en 2002 à 0,43 % en 2006, soit une enveloppe de 37 milliards de dollars. La France s'est engagée à porter sa contribution à 0,5 % de son PIB d'ici à 2007. L'APD française était de 0,4 % en 2003, elle devrait atteindre 0,43 % cette année.

L'exemple chilien

Jacques Chirac, apôtre d'une "mondialisation de la solidarité", s'est montré très favorable à la proposition de Lula, estimant qu'une taxation sur les ventes d'armes "ne serait pas du tout injustifiée". La France est pourtant l'un des principaux marchands d'armes de la planète. En 2002, les ventes d'armes représentaient 794 milliards de dollars, soit 2,5  % du produit intérieur brut mondial. Lors de la conférence de l'ONU sur le financement du développement, en mars 2002 à Monterrey, au Mexique, puis à Johannesburg en août de la même année, M. Chirac avait relancé l'idée controversée d'une taxe internationale "sur les ressources qu'engendre la mondialisation" pour financer le développement durable. Le président français a installé, le 7 novembre dernier, un groupe de travail sur ce thème qui lui rendra un rapport au printemps. Il souhaite qu'on "y voie clair sur les modalités techniques de tels prélèvements, qui sont autant de questions politiques : leur assiette, leur taux, leurs conditions de recouvrement".

A l'Elysée, on regrette que le débat ait été parasité par l'idée "peu réaliste" d'une taxation des mouvements internationaux de capitaux lancée en 1972 par l'économiste américain James Tobin (la "taxe Tobin"), défendue notamment par le mouvement altermondialiste Attac. Le président français ne s'est pas prononcé pour l'heure sur la nature d'un éventuel impôt solidaire. Outre une taxe sur les ventes d'armes, plusieurs pistes ont été évoquées, en France et à l'étranger : taxer les émissions de gaz à effet de serre, instaurer une taxe sur les transports aériens ou maritimes, sur le pétrole, prélever un centime additionnel sur les médicaments, sur l'eau, les paiements par carte de crédit... Le Chili est pour l'heure le seul pays à avoir expérimenté le principe d'une taxation sur les capitaux spéculatifs, sur la recommandation du Fonds monétaire international (FMI). Depuis juin 1991, le Chili impose aux capitaux entrant dans son système financier de placer sans intérêt 30 % de leur montant auprès de la Banque centrale pendant une durée d'un an. Tous les investissements doivent demeurer un an dans le pays. Le pourcentage des capitaux instables serait ainsi tombé de 66 % à moins de 10 %.

 

Rithy Panh : méditation sur le génocide cambodgien

"S21, la machine de mort khmère rouge"
par MARIE-NOELLE TRANCHANT, publié dans le Figaro le 11 février 2004

Deux millions de morts. C'est le terrible bilan du génocide cambodgien perpétré par Pol Pot après la prise de pouvoir des Khmers rouges, en 1975. Deux millions de morts et pourtant, lors des accords de Paris, en 1991, on a diplomatiquement évité le terme "génocide", et cette page atroce de l'histoire du Cambodge "n'occupe que vingt lignes dans les manuels d'histoire des écoliers", dit Rithy Panh. C'est dire si le silence est lourd, dans un pays faussement réconcilié où les anciens tortionnaires côtoient quotidiennement leurs victimes. Une loi a été votée pour faire passer devant les tribunaux les responsables de ce massacre d'Etat idéologique. "Si ce film pouvait hâter leur procès, estime le cinéaste, ce serait bien. Tant qu'il n'a pas eu lieu, on n'a pas rétabli l'état de droit, ni rendu aux morts leur dignité." Rithy Panh était enfant dans ces temps monstrueux, et depuis qu'il tient une caméra, ses documentaires s'approchent, lentement, précautionneusement, de l'abîme du mal. "Sans le génocide, sans les guerres, je ne serais sans doute pas devenu cinéaste", dit-il. Son film, "S21, la machine de mort khmère rouge", est une remarquable et impressionnante méditation, à travers la rencontre de victimes et de leurs bourreaux, sur les lieux mêmes de l'extermination, le camp S21 de Tuol Sleng, à Phnom Penh, devenu Musée du génocide.

* Comment a pu se faire une telle confrontation entre victimes et bourreaux ?
Fortuitement, mais sans doute pas par hasard. En 1995, je tournais Bophana, une tragédie cambodgienne, et comme j'interviewais un ancien chef de la sécurité, Him Houy, j'avais donné congé au peintre Vann Nath, survivant de l'extermination des Khmers rouges avec qui je travaillais, pour lui épargner cette rencontre. Or Nath est revenu à l'improviste. Il a vu Houy, et sur le moment, il a été choqué. Il a demandé à Houy : "Est-ce que tu me connais ?" L'autre a répondu non, et Nath a dit : "Moi, je te connais." Et il l'a emmené dans le Musée du génocide. Comme Primo Levi, il se demandait si on le croirait et il avait la volonté de témoigner avec précision, et de se faire confirmer par l'autre. Nath porte l'histoire de beaucoup de gens, et il émane de lui une telle sagesse et une telle dignité qu'il est difficile d'esquiver. Donc, Houy a répondu. Et j'ai découvert que, paradoxalement, les victimes avaient besoin du témoignage des bourreaux.

* Un témoignage particulièrement impressionnant dans "S21, la machine de mort khmère rouge", puisqu'on les voit refaire leurs gestes criminels.
Certains anciens kapos faisaient spontanément des gestes en parlant: j'ai été frappé par cette mémoire du corps, contrastant avec l'indigence des mots, qui montrait mieux que les paroles ce que subissaient les victimes à ce moment-là. J'ai voulu rendre cet aspect très concret qui révèle le fonctionnement de la machine criminelle. J'ai voulu centrer mon regard sur la façon dont le criminel conçoit et vit les plus simples actes. Parce que le génocide, c'est un geste, un acte.
* Comment expliquez-vous qu'ils puissent reproduire de tels gestes aujourd'hui, sur les lieux mêmes de l'extermination ?La machine de mort est double : c'est à la fois une machine à anéantir les victimes, et à déshumaniser les bourreaux pour qu'ils soient des instruments qui ne pensent plus. Une fois endoctrinés, on les transférait dans un milieu de terreur inouïe, et on leur donnait un pouvoir de vie et de mort sur les autres, mais en même temps, on exerçait sur eux une pression terrible. Les Khmers rouges expliquent très bien cela : pour faire un kapo, vous prenez un homme fruste et zélé; vous lui donnez du pouvoir, puis vous l'écrasez. Un type comme Houy avait 14 ans quand il est devenu tortionnaire. On peut supposer qu'il est complètement bloqué, dans sa tête. Il doit se contenter de répéter depuis trente ans : "J'ai obéi aux ordres."
* Vous ne le jugez pas ?
Ce n'est pas à moi de dire qui est coupable ou non. Il ne s'agit pas d'excuser les tortionnaires. Mais il est important de distinguer les bourreaux instrumentalisés et les idéologues qui ordonnent. Il faut être le plus exact possible, parce que le cinéma prend son sens dans ce travail de mémoire. On ne peut pas tourner la page si elle n'est pas écrite. Je fais un film non pas sur les gens, mais avec les gens. Il m'a fallu du temps à la fois pour trouver la juste distance par rapport à mes deuils personnels, pour réunir une équipe que je voulais entièrement cambodgienne, et pour comprendre quel film je devais faire. Un film qui pacifie et intériorise parce qu'il provoque la parole. Il ne provoque pas de réactions vengeresses, mais une prise de conscience. Redevenir le plus humain possible, c'est la condition de la paix.

 
La ruée des investisseurs redonne vie aux centres de villégiature libanais
Plus de 650 millions de dollars déboursés en 2002 par les Arabes du Golfe
par ANWAR AZZI et RANA MOUSSAOUI, publié dans l'Orient-le Jour le 3 janvier 2004 

Le Liban a toujours attiré les capitaux arabes. Depuis les événements du 11 septembre 2001, leur flux a nettement augmenté. L’orientation massive des investissements privés arabes vers l’immobilier et la spéculation foncière profite surtout aux centres de villégiature d’avant-guerre qui connaissent un nouvel essor. Les habitants de Bhamdoun, de Aley ou de Kornayel semblent un peu dépassés par l’évolution des transactions foncières dans leurs contrées. Telle parcelle a été vendue à un koweïtien, tel saoudien s’est fait construire une villa, tel autre qatari a acheté un luxueux appartement, disent-ils. La plupart des villageois colportent les rumeurs entendues à propos de l’afflux des estivants arabes. "Les touristes arabes se regroupent par nationalités, explique un villageois de Bhamdoun. Les Qataris et les Saoudiens investissent dans la région de Aley, alors que les Koweïtiens préfèrent les régions de Bhamdoun et de Hammana." Cette ruée vers les centres de villégiature, qui ont connu leur âge d’or dans les années 50 et 60, n’est pas une fiction. Après avoir connu les affres de la guerre, les centres de villégiature reprennent des couleurs. Certes, les villages ne connaissent pas encore leur foule d’antan car les nouveaux estivants ne se sont pas encore installés dans leurs luxueuses demeures, dans l’attente de la fin des travaux. Mais après douze ans de reconstruction cahotante, les centres de villégiature d’avant-guerre reprennent vie surtout depuis les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis. Détournés des pays occidentaux en raison du contexte international, les touristes du Golfe ont trouvé refuge sur le territoire libanais et plus particulièrement dans les centres de villégiature en montagne. Le Liban a ainsi reçu plus de 450.000 touristes arabes en 2003, selon le ministère du Tourisme. Cet afflux de visiteurs s’est accompagné d’un afflux de capitaux qui ont été placés de préférence dans des biens immobiliers et fonciers, pour des projets touristiques ou résidentiels.

Difficile d’obtenir un chiffre exact sur le montant total de ces investissements, les autorités compétentes préférant rester discrètes, d’autant plus que les hommes d’affaires préfèrent garder l’anonymat. Les investissements ont atteint plus de 650 millions de dollars en 2002, selon une étude de Saradar Investment House. L’étude précise que 350 millions de dollars ont été investis en 2002 par des Saoudiens, et 100 millions de dollars par des Koweïtiens. Une autre étude, réalisée par le groupe Ramco, estime par ailleurs que les acquisitions de bien-fonds par des Arabes du Golfe ont totalisé environ 1,8 million de m2 entre janvier 2001 et mai 2003. "Les acquéreurs sont principalement d’origine koweïtienne ou saoudienne", précise Béchara Karkafi, directeur du registre foncier libanais, ajoutant que "les investissements se concentrent surtout dans les centres de villégiature de Aley, Bhamdoun, Hammana, Kornayel et Sofar". "Les modifications apportées à la loi relative à l’acquisition des biens-fonds étrangers en 2001, qui limite les frais d’enregistrements fonciers à 5,8 %, les réduisant ainsi de 11%", jouent un rôle primordial dans l’abondance des investissements fonciers au Liban, explique M. Karkafi. Habitués à ces régions avant la guerre, les touristes arabes sont revenus en force depuis 2001. La réhabilitation de l’infrastructure et l’amélioration de la situation dans ces villages a encouragé les investisseurs du Golfe à "acheter plus de terrains que d’appartements en vue de construire leur propre résidence", explique un expert foncier. Selon une publication de l’hebdomadaire arabe al-Ousbouiya, des Saoudiens auraient acheté, durant les mois de juin et juillet 2003, 12.000 appartements et 500.000 m2 dans les régions de Saïda, Tripoli, Aley et Zahlé. Ces chiffres sont très probablement inférieurs à la réalité selon Maher al-Husseini, du groupe al-Iktissad wal-Aamal, qui précise qu’ "il y a beaucoup de transactions qui s’effectuent sans que les autorités soient notifiées". L’affluence des touristes arabes dans les centres de villégiature peut s’expliquer aussi par l’intérêt qu’ils portent au climat et à la nature. En effet, selon une étude de International Information, plus de 95 % d’investisseurs arabes au Liban sont concernés par la qualité de l’environnement et du climat des villages libanais.
Des villages fantômes

Autrefois fantomatiques, ces villages sont aujourd’hui en plein chantier. Les rues sont longées par des centaines d’immeubles, de villas et de complexes résidentiels en construction. Des projets colossaux sont en phase de réalisation. Le groupe Habtoor Properties, des Emirats arabes unis, a récemment acheté une parcelle de 107.000 m2 dans la région de Wadi Shahrour, dans le caza de Aley, en vue de construire un parc d’attraction à la Disney World. D’autres projets de même ampleur sont en phase finale dans la région de Bickfaya, dans le caza du Metn. Un homme d’affaires des Emirats arabes aurait acheté un terrain de plus de 100.000 m2 couvrant une grande superficie de la montagne du Naas pour y faire construire un château, selon certaines sources. Mais ces projets faramineux ne font pas le bonheur de tous les villageois. Des hommes d’affaires arabes auraient acheté plus de 25 % de la superficie de la région de Kornayel, provoquant ainsi une vague de plainte de la part des habitants, en majorité druzes. Selon les experts fonciers, la plupart de ces projets, résidentiels et touristiques, devraient être opérationnels d’ici à 2005.

 
Traversées de la France, de Jean-Pierre Péroncel-Hugoz
"Oh ! que de souffles aux Provinces !" s'écriait Valery Larbaud, écrivain voyageur par excellence. Cette exclamation est revendiquée par Jean-Pierre Péroncel-Hugoz qui a sillonné la France
 
L'auteur est un journaliste engagé en faveur de la francophonie et du dialogue euro-méditerranéen ; a publié "Une Croix sur le Liban" (Gallimard, 1985).
 
par BERNARD MORLINO, publié dans le Figaro Littéraire le 19 février 2004

"Oh ! que de souffles aux Provinces !" s'écriait Valery Larbaud, écrivain voyageur par excellence. Cette exclamation est revendiquée par Jean-Pierre Péroncel-Hugoz qui a sillonné la France - métropole et outremer - comme on fait le tour du propriétaire. Depuis 1990, il a rapporté sa moisson de souvenirs dans une série d'articles où il fait cohabiter la littérature avec l'histoire, la géographie et les témoignages pris sur le vif. Le flâneur salarié ne se promène évidemment pas avec un béret basque et une baguette de pain sous le bras. La réunion de ses reportages, rassemblés dans un abécédaire de quarante-huit chapitres, offre un ensemble qui tient à la fois du Lagarde & Michard et du Guide Michelin, voire des anciens Guides Bleus Hachette, tant son érudition éclaire toujours l'endroit visité. Jusqu'ici réservés aux lecteurs du Monde, les textes, revus et corrigés, sont désormais à la portée de tous. Entré à la rédaction du quotidien du soir, il y a bientôt trente-cinq ans, le doyen des reporters maison diffuse l'actualité d'hier comme s'il s'agissait de l'information du jour. Rien n'est pédant dans ce kaléidoscope culturel où tournent les images du patrimoine national, témoignant de sa richesse, le journaliste accomplit son Tour de France doté du savoir-faire des compagnons artisans. Les étapes successives sont toutes les hauts lieux de nos régions si différentes les unes des autres. En fin de compte, le voyageur qui en a tant vu, se trouve plus dépaysé en Gâtinais ou dans le comtat Venaissin qu'à Oman ou Brunei.

Décidé à rendre hommage au concept de touriste inventé par Louis Simond puis vulgarisé par Stendhal - l'éclaireur est à l'affût du "caché et de l'oublié". Quittant l'autoroute de l'Ain, il visite les écluses de Nantua où s'illustrèrent les résistants contre la Wehrmacht. A Ferney, hameau français en pays de Gex, contigu au canton de Genève, il célèbre l'inévitable Voltaire qui se considérait comme l'aubergiste de l'Europe au point d'obtenir la suppression de la barrière douanière. Racheté par l'Etat, le château intimidant permet de voir le panorama goûté jadis par l'auteur de Zadig qui ne se lassait pas de la vue imprenable sur le Salève dominant le paysage genevois jusqu'au massif du Mont-Blanc. Le pourfendeur de la religion, quitta ce paradis terrestre pour revoir Paris après trente ans d'absence. Il en mourut, à 84 ans. Délaissant, pour une fois, les cathédrales à flèche, le guide aux itinéraires dissidents nous transforme en contemporain du XIe siècle lorsqu'il arpente la rive gauche du Rhin afin d'apprécier le grès des Vosges rose, rosé, rosâtre, selon l'intensité de la lumière. Avant de partir en excursion, Péroncel-Hugoz conseille de se documenter de façon inattendue. Pour l'Anjou, il préconise la lecture des Eaux étroites de Julien Gracq, comme un médecin pourrait nous indiquer une cure de vitamine C. Avant d'aller sur les traces d'Arthur Rimbaud, il réclame une halte dans Le Pays où l'on n'arrive jamais, d'André Dhôtel, un écrivain 3-étoiles qui nous change du poète d'Une Saison en Enfer dont on a fait trop d'usage. Il ne veut pas qu'on entre à Marseille sans avoir lu et relu Marsiho, du visionnaire André Suarès. Et recommande de dénicher Roucou, de Jacques Perret, avant d'embarquer pour Cayenne.

De l'élitisme ? Non, une célébration de l'intelligence, avec ce conseil sous-jacent : point n'est besoin d'aller au bout du monde ; l'exotisme est à notre porte. Dix millions de Français l'ont compris, puisque chaque année ils grossissent la grande famille des randonneurs pédestres de l'Hexagone. Avec Jean-Pierre Péroncel-Hugoz, ils vont en Bourgogne ou en Auvergne, à Cognac ou à Penmarch, sur les bords du Coulon-Calavon ou en retrait de la route côtière de Saint-Jean-de-Luz. L'humour dans sa gibecière, le rédacteur en balade ne nous épargne rien des déboires de Joséphine Baker qui n'évita pas le gouffre financier de son parc d'attractions des Milandes, au coeur du Périgord noir, malgré les soutiens conjugués de Fidel Castro, du général de Gaulle et de Brigitte Bardot. A l'inverse de Tintin, le reporter Péroncel-Hugoz n'oublie pas de rendre sa copie qui méritait bien de revivre une seconde jeunesse...

 
Le nouveau charme discret des stylistes libanais à Paris

 

publié par l'AFP le 13 janvier 2004

Ils partagent tous un amour quasi-viscéral pour Paris. Mais, contrairement à leurs nombreux compatriotes émigrés et aux stars qu'ils habillent, la discrétion reste la qualité première des couturiers libanais qui participent aux défilés haute couture de la saison. Les ateliers de Robert Abi Nader, Elie Saab, Georges Chakra et Georges Hobeika grouillent d'activité à la veille du grand rendez-vous parisien. Mais pour certains, le goût du secret (coquetterie ou superstition orientale ?) frise parfois l'obsession. Elie Saab, couturier de l'actrice "oscarisée" Halle Berry, se veut invisible jusqu'au jour du défilé. Affable et secret à la fois, Robert Abi Nader, surnommé "Roi de la haute couture du Moyen-Orient", refuse de montrer ses modèles. Mais il est intarissable sur Paris et son métier. "Paris est irremplaçable. C'est la seule capitale à présenter des défilés haute couture", explique à l'AFP ce talentueux styliste de 30 ans qui a un bureau à l'avenue Montaigne. Il est surtout fier d'avoir habillé les 46 candidates qui ont concouru l'an dernier pour le titre de Miss France : "Cela m'a valu la médaille du prix d'élégance".

Affichant son diplôme de la Chambre nationale de la couture, Robert Abi Nader dit son admiration pour les grands de la haute couture française, "surtout Jean-Paul Gaultier". "Je l'aime beaucoup et je souhaite le connaître", ajoute ce styliste, premier Libanais à avoir présenté à Paris des collections haute couture. "Cela fait cinq ans que je participe. Dans quelques jours, je vais faire défiler 20 mannequins. Pour cette année, je vois beaucoup de turquoise et de bleu dégradé", explique-t-il. "Je travaille pour les stars, les princesses. J'ai envie d'habiller Patricia Kass, et Amanda Lear est une cliente fidèle", poursuit le couturier d'Ivana Trump. La "mode in China", pas plus que les autres modes qui débarquent à Paris, ne lui font peur : comme ses compatriotes, il "aime la compétition". "La haute couture est un jeu", dit-il. Interrogé sur l'abondance de broderie et d'ornements, parfois critiquée, qui caractérisent la création des couturiers libanais, il répond sans se démonter : "la tendance est au retour de la broderie, mais je suis contre l'excentricité et je n'aime pas les robes difficiles à porter".

Egalement présent au défilé du palais Brongniart, Georges Chakra, 45 ans, diplômé de l'Académie des couturiers canadiens, s'active sans relâche au milieu des tissus et d'une équipe de 60 personnes. Contrairement à Robert Abi Nader - qui est presque né dans le tissu "à cause de l'amour de maman pour la haute couture" - Georges Chakra voulait dans un premier temps se destiner à l'architecture d'intérieur, mais très vite son désir d'habiller les femmes s'est fait sentir. "J'ai préparé une quarantaine de modèles, mais je n'ai pas encore fait de choix définitif de ce qui sera présenté", confie doucement ce créateur qui s'est fait connaître au Liban avant d'attaquer Paris "capitale de la mode" où il participe à la saison haute couture pour la quatrième fois. Sa collection printemps-été "va se concentrer sur la légèreté de la silhouette, la transparence, avec beaucoup de couleurs pastel", dit-il en montrant quelques modèles. "Les broderies seront utilisées soit avec parcimonie uniquement pour valoriser les jeux de plissé, soit de façon plus marquée pour éclairer la pureté des lignes que je désire mettre en avant dans ma collection car j'aime le classicisme", affirme le styliste. Au delà de Paris, quels sont les projets de ces deux créateurs, coqueluche du monde arabe : pour Georges Chakra, habilleur de la famille royale saoudienne, "créer une ligne de prêt-à-porter". Robert Abi Nader prépare lui "un défilé à Los Angeles au printemps pour les attachés de presse des stars". 

 
Elisabeth II a baptisé le Queen Mary 2
Cérémonie royale pour le plus grand paquebot du monde
 
par ELISABETH BUREAU, publié dans Ouest-France le 9 janvier 2004

 

La reine Elisabeth II a baptisé, hier, à Southampton, le Queen Mary 2, plus grand paquebot du monde, lors d'une cérémonie au cours de laquelle il a été rendu hommage aux victimes de Saint-Nazaire. "Avez-vous encore du travail à faire sur le bateau ?" La reine s'en inquiète auprès de Patrick Boissier, PDG des Chantiers de l'Atlantique, lorsque ce dernier lui est présenté. "Non, tout est en ordre. Par contre, nous avons un cadeau pour Votre Majesté", répond le patron français... Les Chantiers avaient effectivement préparé une remarquable petite réplique de la cheminée du Queen Mary 2, en résine et acier. Juste pour qu'un petit bout de Saint-Nazaire trouve sa niche au palais, à Londres ! Avant cette rencontre, l'embarquement avait commencé dès 13h30. Comme pour une croisière transatlantique, le terminal Queen Elizabeth 2, qui accueille le QM2 à Southampton, était paré des habits des traversées d'antan. La belle limousine Daimler de la reine Mary, qui l'a fidèlement servi de 1935 à 1953, trônait à l'entrée, face aux immenses posters du QM2 de la société nazairienne Outremer. Une belle entrée en matière pour les 2.000 invités, robes de soirée et smokings délicatement portés à la main.

Si le Queen Mary 2 est bien évidemment resté à quai pour sa cérémonie, les privilégiés de ce baptême ont assisté à une exceptionnelle cérémonie. "Tout simplement royale", résumera Philippe Kasse, directeur de la communication aux Chantiers de l'Atlantique. Pamela Conover, PDG de la Cunard, dans son allocution, mettra en relief l'énorme travail des milliers d'ouvriers de Saint-Nazaire durant deux ans pour offrir aujourd'hui à l'Angleterre sa légende. L'évêque anglican de Winchester, dans un français hésitant, rendra, pour sa part, un émouvant hommage aux victimes du tragique accident qui a endeuillé la construction du liner, avant que la traditionnelle bouteille de champagne ne vienne baptiser la coque du navire, un événement salué par le non moins traditionnel "Hip, hip ! Hourra !" du commodore Warwick et des invités royaux. Pour le jeune Nazairien, Thibault Odiette, présent sur le paquebot depuis le 22 décembre pour la chaîne TV Arte, le souvenir de voir la reine d'Angleterre dans le grand "lobby" restera dans sa mémoire.