Hussein
Husseini : "Il
est temps qu’émerge
une opposition
nationale"
L’ancien président
de la Chambre
critique le pouvoir
hégémonique en
place depuis 1992
Cette interview,
réalisée par
Michel Hajji
Georgiou, a été
publiée le 9
juillet dans
l'Orient-le Jour
Le seul fait de le
rappeler constitue
un énorme pléonasme
: Hussein Husseini
est l’ "esprit"
de l’accord de Taëf.
De 1977 à 1990,
l’ancien président
de la Chambre
s’est consacré à
l’élaboration
d’un texte
constitutionnel se
posant dans la
continuité du Pacte
national de 1943,
"parachevant"
la dynamique
consensuelle initiée
par ce pacte, pour
mettre fin à la
spirale de violence
enclenchée en 1975.
Avec une seule
obsession :
consacrer la légitimité
consensuelle du
Liban à travers la
Constitution et éviter
toute dérive du
Liban, pays
pluraliste traversé
par de nombreux
clivages en temps de
crise, vers une légitimité
révolutionnaire, à
l’instar de la
quasi-totalité des
pays de la région.
M. Husseini n’est
jamais à court de
mots pour évoquer
la signification, la
portée et la
profondeur de
l’accord de Taëf.
Les yeux brillants,
il s’attarde
longuement sur "le
message culturel et
civilisationnel" -
celui du dialogue
islamo-chrétien -
de portée
universelle, que
doit propager le
Liban dans le monde
arabe et sur le plan
international.
Message qui
constitue l’épine
dorsale, selon lui,
de l’accord, et
plus précisément
du Préambule
"sacré"
de la Constitution,
à travers son alinéa
1er : "Le Liban
est un Etat
souverain, libre,
indépendant, une
patrie définitive
pour tous ses fils,
uni dans son
territoire, son
peuple et ses
institutions
(...)". "Le
seul fait d’avoir
pu élaborer ces
textes constituait
une première
victoire. Il fallait
encore les
appliquer",
indique-t-il.
Le tournant de 1992
Selon M. Husseini,
pour comprendre la
dynamique de Taëf,
il convient de se
replacer dans le
contexte de l’époque
: au début de la décennie
90, le règlement de
la question
libanaise, avec une
bénédiction et un
parrainage syriens,
arabes et
internationaux, et
plus précisément
des Etats-Unis et
des quatre autres
membres permanents
du Conseil de sécurité
de l’Onu, devait
servir de prélude
à un règlement régional,
avec l’application
de la résolution
425 du Conseil de sécurité
et le rétablissement
de la souveraineté
libanaise au
Liban-Sud. Au plan
interne, plusieurs
étapes ont été
franchies, comme la
décision de démanteler
les milices, la réédification
des forces de sécurité,
de l’armée et des
institutions étatiques.
"En 1991, après
les frappes contre
l’Irak, la réalisation
d’un règlement régional,
à travers la conférence
de Madrid, était
devenue plus facile.
Nous avions rencontré
le président George
Bush et plusieurs
membres de son
Administration lors
d’une visite à
l’Onu en septembre
1991. Il était prévu
que la conférence
de Madrid se tienne
en octobre 1991 et débouche
sur un accord de
paix en octobre
1992. Nous avions réclamé
des garanties pour
l’application de
Taëf et de la 425
en échange de notre
participation à
Madrid", précise-t-il.
Et c’est justement
à cette période,
estime Husseini, que "le
statu quo nous a été
imposé". "On
nous a demandé d’être
une voiture dont le
moteur tourne à
vide et qui gaspille
toute son énergie
sans pouvoir avancer
d’un iota",
estime-t-il. En
d’autres termes,
l’accord de Taëf
a cessé d’être
appliqué, et
c’est uniquement
"un remplissage
permanent du
vide" qui s’y
est substitué.
"Le Liban ne
pouvait pas cesser
de soutenir la résistance
pour la libération
du Sud de
l’occupation israélienne.
Cette résistance
tirait sa légitimité
de l’accord de Taëf,
pour le rétablissement
de la souveraineté,
mais le Conseil de sécurité
aurait pu éviter ce
long processus en
permettant
l’application de
la résolution
425",
explique-t-il.
"Par ailleurs,
il y a eu cette
illusion selon
laquelle on pourrait
pallier le vide en
procédant à des élections
législatives
anticipées en 1992.
Ce scrutin
constituait une
anomalie et a eu des
répercussions sur
la scène politique,
entraînant le
boycott de la part
de la majorité des
chrétiens. Les
seigneurs de la
guerre en ont profité
en remplissant le
vide qui s’était
créé par la mise
en place d’un
gouvernement non
représentatif. On a
fait suivre ces élections
irrégulières de
l’installation du
gouvernement d’un
seul homme, en
l’occurrence Rafic
Hariri, qui est
toujours au pouvoir.
Cette opération a
considérablement
affaibli le Liban,
qui ploie
aujourd’hui sous
les dettes",
poursuit Hussein
Husseini. Toutefois,
l’ancien président
de la Chambre
reconnaît que deux
acquis majeurs ont
été obtenus durant
toute cette période
: "La consécration
de l’unité du
Liban face aux
complots visant à
le morceler" et
"la libération,
pour la première
fois dans
l’histoire arabe,
d’un territoire de
l’occupation israélienne."
Tout comme il déplore
deux
"ignominies"
qui ont été
commises durant
cette période :
"Le vol du Trésor
public" et "l’effondrement
total de toutes les
institutions étatiques
: il n’y a plus ni
Chambre, ni Conseil
des ministres, ni
pouvoir
judiciaire."
Accord de Taëf ou
accord tripartite ?
Taëf a été dénaturé,
selon Hussein
Husseini. "Il y
a eu une opération
de partage du Trésor
de l’Etat pour
garantir une longue
vie aux milices et
aux seigneurs de la
guerre."
Est-ce, d’après
lui, une application
de l’accord
tripartite ?
"Ce sont les mêmes
qui ont fait
l’accord
tripartite qui se
sont partagés l’Etat.
Le parrain de
l’accord
tripartite était
Rafic Hariri. Des
zones de pouvoir échappant
au champ de l’Etat
ont été mises en
place, telles que le
Conseil du développement
et de la
reconstruction, le
haut comité de
secours, le Conseil
du Liban-Sud, le
Conseil des déplacés,
Solidere, Sukleen,
les compagnies de téléphonie
mobile, le secteur
de l’énergie... "
Et M. Husseini
poursuit en
s’interrogeant sur
les "exceptions
injustifiables"
de la loi électorale
inique de 1996 et,
"pire
encore", sur
celles de l’an
2000, en tirant à
boulets rouges, au
passage, sur M.
Michel Murr.
Pour empêcher cette
"spoliation"
du pouvoir par les
dirigeants, il
faudrait, selon lui,
élaborer des lois règlementant
le fonctionnement de
chaque institution,
ce que la
Constitution ne
pouvait faire.
"Mais ces
individus résistent
à de telles lois,
pour qu’on ne
puisse pas mettre
leur hégémonie en
péril", précise-t-il,
en faisant surtout
allusion au Conseil
des ministres.
"D’autre
part, la Chambre a
disparu de la scène
politique et son président
a chapeauté des
institutions qui
devraient
normalement être
sous la tutelle de
l’Exécutif,
telles que le
Conseil du Liban-Sud,
la Régie ou
certains ministères",
souligne M. Husseini.
"Le Premier
ministre interfère
également dans les
affaires de la
Chambre. A
titre d’exemple,
57 des 65 articles
de la loi sur
l’environnement
permettent au
gouvernement de légiférer.
En bref, tout le
monde en profite.
D’autant plus que
la justice
n’arrive pas à
assumer son rôle,
par manque d’indépendance,
malgré la présence
de juges honnêtes
et compétents",
ajoute-t-il. Une
manière de répondre
aussi à ceux qui prétendent
que les failles présentes
dans la Constitution
empêchent les
institutions de
fonctionner sans
l’intervention de
l’étranger, et
plus précisément
de Damas. Que nenni,
répond-il. "Ce
sont les Libanais
qui cherchent à
s’appuyer sur l’étranger
pour obtenir des
avantages au plan
interne. C’est la
responsabilité des
seigneurs de la
guerre si les
Syriens sont présents
au plan interne.
Pour combler le
vide, on prolonge la
présence au pouvoir
de ceux qui ont établi
leur hégémonie sur
les Libanais",
affirme-t-il. Et de
rejeter aussi
l’opinion de ceux
qui, comme Walid
Joumblatt, réclament
l’amendement de Taëf,
en citant le
patriarche Sfeir,
selon qui il faut
appliquer l’accord
avant de
l’amender.
Pour une opposition
nationale
Ce dont le Liban a
besoin, selon
Hussein Husseini,
c’est d’un plan
de salut. Qui
commencerait par la
mise en place d’un
cabinet crédible
d’union nationale
formé de 14
ministres et chargé
d’élaborer une
loi électorale
garantissant une
Chambre représentative.
Il faudra ensuite
garantir l’indépendance
de la justice, puis
stimuler le développement
global planifié par
l’ex-gouvernement
Hoss et la décentralisation
administrative.
"La réforme
administrative aura
vu ainsi le jour. La
réforme politique,
elle, ne viendra pas
toute seule. Après
avoir résolu ces
problèmes régionaux
et internationaux,
il sera de la
responsabilité de
la Syrie d’aider
le Liban à se
relever de son état
de décomposition.
Et il faut surtout
qu’émerge une
opposition
nationale, à
travers des blocs
politiques
d’envergure
nationale.
L’opposition
partielle justifie
la perpétuation au
pouvoir de la caste
hégémonique qui
gouverne
actuellement."
Pour Husseini, la
rencontre de Fatqa,
samedi dernier, n’était
pas assez représentative
: "C’est
tout le Liban qui
est concerné, et
les personnalités
présentes à Fatqa,
dont je suis proche,
ne représentaient
pas tout le monde.
Il est de notre
responsabilité à
tous de créer une
opposition nationale
et plurielle. Il est
temps de le faire
pour le salut du
Liban. Non seulement
cela est possible,
mais c’est notre
devoir."