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INTERVIEW  RJLIBAN  N°6  du 12 juin 2003 

 
Marcus De Vincenzi, ambassadeur du Brésil : “Le Liban doit reprendre son rôle pionnier au Proche-Orient”
 
Cette interview a été publiée dans la Revue du Liban du 7 juin 2003
 

“Le Liban, pays que je connaissais sans le connaître, fait partie du Brésil. Je l’ai choisi, tant sur le plan personnel que sur celui de sa position régionale”. C’est en ces termes que M. Marcus De Vincenzi, nouvel ambassadeur du Brésil, s’est exprimé. Tout heureux d’être au “pays des cèdres” où il s’est vite adapté, il se sent chez lui : la mer, la montagne, le style de vie, constituant autant de points communs avec le Brésil. Il croit avoir fait un excellent choix. Quant aux relations bilatérales, il les qualifie “d’excellentes et de traditionnelles”. La communauté libanaise est très puissante, tant sur le plan économique que politique : 20% des effectifs de la Chambre des députés et du Sénat sont des Brésiliens d’origine libanaise. Cependant, il faudrait renforcer les relations commerciales qui ne semblent pas brillantes, 46 millions de dollars (exportations Brésil-Liban), contre 5 millions (Liban-Brésil) ont été enregistrés l’année dernière. M. Vincenzi croit en l’avenir du Liban et en la capacité des Libanais et œuvrera pour resserrer encore les liens entre les deux pays à tous les niveaux. “Le Liban, dit-il, doit reprendre son rôle traditionnel, celui de porte du Proche-Orient.”

 

VINGT ANS DE DICTATURE MILITAIRE ONT AFFECTÉ LE BRÉSIL
Le nouveau chef de l’Etat brésilien, Luiz Lula da Silva, est le premier président de gauche élu depuis 1889. Un analyste de l’université de Rio, Geraldo Nonteiro a dit : “La victoire de Lula est une grande rupture dans l’Histoire du Brésil où l’élite a toujours gouverné” ; le nouveau président pourra-t-il réaliser les réformes promises lors de sa campagne électorale ?

Avant d’aborder les élections de Lula, il faudrait remonter dans le temps. Le Brésil a connu vingt ans de dictature militaire et un gouvernement autoritaire sans démocratie, assez semblable aux pays de l’Europe de l’Est, par beaucoup de traits communs : un pays étatisé où l’économie est contrôlée par l’Etat. On ne peut, cependant, pas parler de rupture, car pendant vingt ans de régime militaire, le pays a créé une grande base industrielle. Il y a eu bien des projets d’infrastructure, de développement de l’industrie pétrolière qui a placé le Brésil parmi les dix premières grandes économies du monde.
Le manque de démocratie qui a anéanti le développement des partis politiques au niveau de la société civile et la création d’une économie concentrée sur la richesse, laissant de côté toute la partie des investissements sociaux, ont reflété des aspects négatifs ; ce fut le point le plus faible de ce modèle. Il y eut un énorme déficit social en terme d’éducation, de santé et d’habitations. Avec la fin du gouvernement militaire, le retour à la démocratie et l’accession au pouvoir du président José Sarney (1985-1990) et de son successeur, Fernando Collor De Mello, élus au suffrage universel pour la première fois, ce modèle économique s’est révélé épuisé, non seulement par la production du modèle en soi, mais par la crise internationale du pétrole. La situation économique et financière était particulièrement difficile et ce modèle paraissait très peu compétitif. Il y a eu une crise dans la balance des paiements et le Brésil n’exportant pas beaucoup comme ce fut le cas, précédemment, on a eu un déficit externe et l’inflation a augmenté, l’Etat devenant chaque année plus déficitaire, avec une dette plus grande.
Avec l’arrivée au Pouvoir du président Fernando Henrique Cardoso, le gouvernement a conçu un plan économique qui visait deux objectifs principaux : la modernisation du pays avec le phénomène de la privatisation et le combat à l’inflation par l’ouverture économique et l’hostilité fiscale, selon les processus de Washington. Cette politique économique a très bien fonctionné, mais il y a eu un problème, celui de la réforme de l’Etat. Avec l’élection de Lula, malgré l’appréhension pressentie par la population, le gouvernement actuel s’est révélé d’une grande maturité. Il a maintenu la politique économique du gouvernement précédent qui a donné de bons résultats. Le Brésil a vu de nouveau le retour des investissements, le dollar s’est stabilisé, la situation est absolument sous contrôle. Récemment, le président Lula a présenté au Congrès deux projets visant la réforme de la présidence et la réforme tributaire ; ils devront être approuvés cette année et donneront au gouvernement les possibilités de pouvoir investir dans le domaine social où on note un déficit énorme, par conséquent, commencer à réduire la dette interne. C’est un moment positif pour le Brésil.

 

PÉRIODE D’OPTIMISME PRUDENT
Qu’en est-il de la crise financière, le real ayant été dévalué de près de 40% depuis janvier ? Les Brésiliens peuvent-ils s’attendre à la réduction des inégalités sociales, à la création d’emplois, à une amélioration rapide des systèmes d’éducation et de santé, à l’accélération de la réforme agraire, comme promis par le nouveau président ?

Il y a eu, naturellement, une certaine peur, suite à l’accession au Pouvoir d’un gouvernement de gauche à l’approche des élections, du fait que ce gouvernement allait revoir la privatisation ou appliquer une politique populiste et s’engager dans la voie de l’Argentine. Heureusement, ceci a été totalement écarté. C’est un moment d’optimisme prudent, parce que le monde est, actuellement, bouleversé par la guerre qui prévaut dans la région et la crise nord-américaine. Le président Lula va peut-être compléter le travail d’Itamar Franco et de Cardoso, pour en finir avec l’inflation, réactiver l’économie, mettre en ordre les finances de l’Etat dans une première étape et entamer, en second lieu, la réforme politique, ce que l’ancien gouvernement n’a pu faire. Etabli en 1994, ce plan sera complété l’année prochaine si tout fonctionne tel qu’il est prévu. Il y aura une grande réforme dans le pays, surtout que le gouvernement va reprendre ses capacités d’investissement. Le Brésil a vu croître le volume des exportations et le taux d’intérêt est tombé ; toute la politique est très bien articulée. On espère obtenir de bons résultats dès l’année prochaine.

 

POUR UN PLUS GRAND ROLE DE L'ONU
Etes-vous pour le maintien des forces de la coalition pour une longue période en Irak, les pays voisins réclamant une présence écourtée de ces forces ?

Le Brésil a contribué à la création des Nations unies. Nous sommes donc pour un rôle important de l’ONU sur la scène internationale. Nous défendons l’application du droit international et pensons que, dans un monde globalisé, il n’y a pas de bonnes ou réelles perspectives pour l’exercice d’un pouvoir illimité de quelque puissance qu’il s’agisse. Au niveau de la région du Proche-Orient, nous avons toujours soutenu l’application des résolutions des Nations unies, quant à la cause de la Palestine, en appuyant la création d’un Etat palestinien autonome et indépendant. En même temps, nous avons défendu l’existence de l’Etat d’Israël, condamné le terrorisme et appelé à une harmonie entre les voisins, à l’exemple de l’Amérique du Sud. Quant à l’Irak, nous avons soutenu toutes les résolutions des Nations unies le concernant, au niveau du désarmement dans un cadre multilatéral, accordant plus de temps aux inspecteurs, afin qu’ils puissent compléter leur travail. Nous étions à ce moment contre la guerre et la façon dont elle a été déclenchée sans l’appui des Nations unies. Plusieurs interventions ont été faites au niveau du président et du ministre des Affaires étrangères, dans la mesure de nos possibilités auprès de S.S. le Pape Jean-Paul II, du gouvernement américain et de l’Europe, afin que le processus dans le cadre des Nations unies puisse continuer et éviter une guerre. Dans le cadre de l’après-guerre, nous soutenons la participation de l’ONU à la formation du nouveau gouvernement, à la reconstruction et pensons que les Nations unies peuvent apporter là, leur riche expérience dans ce domaine.

 

NOUS LUTTONS CONTRE LE TERRORISME
Brasilia participe-t-elle à la lutte contre le terrorisme? Dans l’affirmative, de quelle manière et dans quel domaine? Votre pays appréhende-t-il l’émergence de ce fléau mondial et quelle a été sa réaction après les attentats du 11 septembre à New York et à Washington ?
Le Brésil, pays d’émigrés, a été construit par des Italiens, des Coréens, des Japonais, des Libanais, etc… La communauté libanaise y est très importante, les Libanais ayant commencé à y émigrer vers la fin du XIXème siècle et au début du XXème. Après la guerre civile, nous avons reçu beaucoup d’émigrés; surtout des chiites qui se sont installés dans la région de la “triple frontière” (frontière commune entre l’Argentine, le Paraguay et le Brésil) ; ce sont des gens actifs. Depuis l’attentat perpétré dans la synagogue à Buenos Aires, en Argentine et les événements du 11 septembre, nous avons subi des pressions de la part des Etats-Unis accusant de jeunes émigrés, qui sont pour nous des Brésiliens, d’être associés au terrorisme international et de financer le terrorisme. Dès le début, notre attitude à ce sujet était très ferme : c’est une région qui est sous le contrôle de l’Etat brésilien et nous ne possédons aucune information, ni même une preuve justifiant cette accusation. Nous avons chargé un comité international de mener des investigations, pour voir exactement la réalité de ce qui se passe. Jusqu’aujourd’hui, rien n’a apporté une preuve corroborant l’accusation. On sait, par contre que, dans cette région, les gens envoient de l’argent au Liban et en Syrie pour des œuvres et de l’aide humanitaires. Le mécanisme multilatéral d’investigation et de contrôle fonctionne bien et nous n’admettons pas que de jeunes Brésiliens fassent l’objet de discrimination à cause de leur origine ethnique. D’ailleurs, nous sommes contre le terrorisme international et appuyons toutes les résolutions des Nations unies dans ce domaine, tout en réfutant les accusations sans fondement contre notre pays et notre population.

 

PRIORITE A L'INJUSTICE SOCIALE
A quel problème requérant des solutions urgentes, le gouvernement brésilien est-il confronté ?
Actuellement, le grand problème au Brésil est celui d’apporter une solution définitive à l’injustice sociale et, particulièrement, à l’énorme déficit social, les pays pensant aujourd’hui à se moderniser. Beaucoup d’entre eux ont déjà accédé à la modernisation, la révolution technologique et industrielle. Il faudrait penser à un pays, où il n’y aurait pas de distorsions sociales et assurant le plein emploi et l’assistance ; un pays régi par des lois, disposant des structures modernes et une société industrielle, c’est le grand défi du Brésil. Presque 50% de la population vivent au-dessous du seuil de pauvreté. Quant au chômage, il varie entre 9 et 15% quand on pense au sous-emploi. Le Brésil, au cours des dix dernières années, a peu grandi économiquement. Son taux de croissance économique est à peu près de 2% et devrait atteindre au moins 5%.

 

SOMMET DE LA FRANCOPHONIE ET MONDIALISATION
Quelle est votre évaluation des résolutions du IXème sommet de la francophonie ayant tenu ses assises à Beyrouth ? Quelle est la place du français par rapport aux autres langues étrangères dans votre pays ?
Nous ne sommes pas membres de la francophonie, mais voyons avec beaucoup de sympathie tous ces mouvements qui ont pour objectif d’améliorer le destin des pays et de les aider dans leur progrès socio-économique. Nous ne sommes pas des acteurs principaux, mais réservons notre rôle, comme c’est le cas de tous les pays en Amérique latine, à notre région géographique où on a créé le “Mercosur”, nous poursuivons des négociations actuellement pour la création de la grande zone de libre commerce avec les Etats-Unis, ALCA (Aire de Libre Commerce des Amériques), mais on voit avec grand intérêt tous ces développements. La langue française a, malheureusement, une histoire triste au Brésil ; c’est une culture admirable. Dans notre carrière, tous les diplomates brésiliens parlent le français et nous avons une grande admiration pour la France, mais à quelques exceptions près, la tendance va vers l’anglais.

 

Comment l’opinion publique brésilienne accueille-t-elle la mondialisation et s’y prépare-t-elle ?
La globalisation est notre destin et l’économie mondiale a été créée avec la révolution industrielle. Le monde est aujourd’hui globalisé et la globalisation doit s’accompagner, de la part des pays riches et développés, d’une attitude moins égoïste. Nous avons des problèmes sérieux avec l’Union européenne : nous ne pouvons pas exporter nos produits agricoles et nos produits à prix compétitifs, parce que le marché européen leur est fermé. Ils ne font pas ce qu’ils prêchent aux autres et nous souffrons des restrictions. Ils parlent de transparence de marché libre et la globalisation a fait ressortir clairement ces problèmes. Nous partageons un monde commun et ne pouvons pas nous isoler. Il y a quinze ans, le Brésil était un pays fermé ; maintenant, nous avons commencé un processus d’ouverture et nous nous sommes engagés dans cette voie.

 

PRIVATISATION DES TELECOMMUNICATIONS ET DES PRODUITS DE BASE
Qu’en est-il de la privatisation au Brésil et le Liban peut-il profiter de votre expérience dans ce domaine ?

La privatisation a commencé au Brésil en 1994. Nous avons surtout avancé dans le secteur des télécommunications et celui des produits de base; c’est une expérience positive qui a réussi. Il y a eu, certes, quelques problèmes qui ont été résolus et nous ouvrons notre économie pour des entreprises étrangères. Nous recevons des investissements qui aident à rectifier les problèmes financiers de l’Etat. Nous avons presque tout privatisé ; une des grandes compagnies de minerais, d’énormes réserves de charbon, d’acier, de fer au Brésil, “Valve Dorio Doce” a été récemment privatisée. C’est un processus qui constitue un des principaux points d’ouverture et de modernisation de l’économie du pays. Le Liban peut profiter de cette expérience et l‘ambassade est prête à aider dans ce sens. Nous pouvons organiser des séminaires, où des Brésiliens peuvent apporter leur expérience, si nous recevons une sollicitation du gouvernement libanais.

 

Quel est votre meilleur souvenir de diplomate ?
J’ai commencé ma carrière à Washington, cela a été une expérience fantastique en 1972. Je suis arrivé vers la fin de la participation américaine au Vietnam. J’avais 26 ans, c’était la première expérience la plus significative de tous les postes que j’ai occupés après la Colombie, un pays extraordinaire où j’ai eu mon premier poste d’ambassadeur. J’ai participé au processus de paix et je suis allé dans la jungle pour une réunion avec les “guerilleros”, tous ces processus qui affectent directement le Brésil. Nous avons beaucoup de problèmes communs avec eux dont le trafic de la drogue. J’espère que du Liban, je garderais le meilleur souvenir, car ici, il fait bon vivre.

 

 

 
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