“Le Liban, pays
que je connaissais sans
le connaître, fait
partie du Brésil. Je
l’ai choisi, tant sur
le plan personnel que
sur celui de sa position
régionale”. C’est
en ces termes que M.
Marcus De Vincenzi,
nouvel ambassadeur du Brésil,
s’est exprimé. Tout
heureux d’être au
“pays des cèdres” où
il s’est vite adapté,
il se sent chez lui : la
mer, la montagne, le
style de vie,
constituant autant de
points communs avec le
Brésil. Il croit avoir
fait un excellent choix.
Quant aux relations
bilatérales, il les
qualifie
“d’excellentes et de
traditionnelles”. La
communauté libanaise
est très puissante,
tant sur le plan économique
que politique : 20% des
effectifs de la Chambre
des députés et du Sénat
sont des Brésiliens
d’origine libanaise.
Cependant, il faudrait
renforcer les relations
commerciales qui ne
semblent pas brillantes,
46 millions de dollars
(exportations Brésil-Liban),
contre 5 millions (Liban-Brésil)
ont été enregistrés
l’année dernière. M.
Vincenzi croit en
l’avenir du Liban et
en la capacité des
Libanais et œuvrera
pour resserrer encore
les liens entre les deux
pays à tous les
niveaux. “Le Liban,
dit-il, doit reprendre
son rôle traditionnel,
celui de porte du
Proche-Orient.”
VINGT ANS DE
DICTATURE MILITAIRE ONT
AFFECTÉ LE BRÉSIL
Le nouveau chef de l’Etat
brésilien, Luiz Lula da
Silva, est le premier président
de gauche élu depuis
1889. Un analyste de
l’université de Rio,
Geraldo Nonteiro a dit :
“La victoire de Lula
est une grande rupture
dans l’Histoire du Brésil
où l’élite a
toujours gouverné” ;
le nouveau président
pourra-t-il réaliser
les réformes promises
lors de sa campagne électorale
?
Avant d’aborder les élections
de Lula, il faudrait
remonter dans le temps.
Le Brésil a connu vingt
ans de dictature
militaire et un
gouvernement autoritaire
sans démocratie, assez
semblable aux pays de
l’Europe de l’Est,
par beaucoup de traits
communs : un pays étatisé
où l’économie est
contrôlée par l’Etat.
On ne peut, cependant,
pas parler de rupture,
car pendant vingt ans de
régime militaire, le
pays a créé une grande
base industrielle. Il y
a eu bien des projets
d’infrastructure, de développement
de l’industrie pétrolière
qui a placé le Brésil
parmi les dix premières
grandes économies du
monde.
Le manque de démocratie
qui a anéanti le développement
des partis politiques au
niveau de la société
civile et la création
d’une économie
concentrée sur la
richesse, laissant de côté
toute la partie des
investissements sociaux,
ont reflété des
aspects négatifs ; ce
fut le point le plus
faible de ce modèle. Il
y eut un énorme déficit
social en terme d’éducation,
de santé et
d’habitations. Avec la
fin du gouvernement
militaire, le retour à
la démocratie et
l’accession au pouvoir
du président José
Sarney (1985-1990) et de
son successeur, Fernando
Collor De Mello, élus
au suffrage universel
pour la première fois,
ce modèle économique
s’est révélé épuisé,
non seulement par la
production du modèle en
soi, mais par la crise
internationale du pétrole.
La situation économique
et financière était
particulièrement
difficile et ce modèle
paraissait très peu
compétitif. Il y a eu
une crise dans la
balance des paiements et
le Brésil n’exportant
pas beaucoup comme ce
fut le cas, précédemment,
on a eu un déficit
externe et l’inflation
a augmenté, l’Etat
devenant chaque année
plus déficitaire, avec
une dette plus grande.
Avec l’arrivée au
Pouvoir du président
Fernando Henrique
Cardoso, le gouvernement
a conçu un plan économique
qui visait deux
objectifs principaux :
la modernisation du pays
avec le phénomène de
la privatisation et le
combat à l’inflation
par l’ouverture économique
et l’hostilité
fiscale, selon les
processus de Washington.
Cette politique économique
a très bien fonctionné,
mais il y a eu un problème,
celui de la réforme de
l’Etat. Avec l’élection
de Lula, malgré
l’appréhension
pressentie par la
population, le
gouvernement actuel
s’est révélé
d’une grande maturité.
Il a maintenu la
politique économique du
gouvernement précédent
qui a donné de bons résultats.
Le Brésil a vu de
nouveau le retour des
investissements, le
dollar s’est stabilisé,
la situation est
absolument sous contrôle.
Récemment, le président
Lula a présenté au
Congrès deux projets
visant la réforme de la
présidence et la réforme
tributaire ; ils devront
être approuvés cette
année et donneront au
gouvernement les
possibilités de pouvoir
investir dans le domaine
social où on note un déficit
énorme, par conséquent,
commencer à réduire la
dette interne. C’est
un moment positif pour
le Brésil.
PÉRIODE D’OPTIMISME
PRUDENT
Qu’en est-il de la
crise financière, le
real ayant été dévalué
de près de 40% depuis
janvier ? Les Brésiliens
peuvent-ils s’attendre
à la réduction des inégalités
sociales, à la création
d’emplois, à une amélioration
rapide des systèmes
d’éducation et de
santé, à l’accélération
de la réforme agraire,
comme promis par le
nouveau président ?
Il y a eu,
naturellement, une
certaine peur, suite à
l’accession au Pouvoir
d’un gouvernement de
gauche à l’approche
des élections, du fait
que ce gouvernement
allait revoir la
privatisation ou
appliquer une politique
populiste et s’engager
dans la voie de
l’Argentine.
Heureusement, ceci a été
totalement écarté.
C’est un moment
d’optimisme prudent,
parce que le monde est,
actuellement, bouleversé
par la guerre qui prévaut
dans la région et la
crise nord-américaine.
Le président Lula va
peut-être compléter le
travail d’Itamar
Franco et de Cardoso,
pour en finir avec
l’inflation, réactiver
l’économie, mettre en
ordre les finances de
l’Etat dans une première
étape et entamer, en
second lieu, la réforme
politique, ce que
l’ancien gouvernement
n’a pu faire. Etabli
en 1994, ce plan sera
complété l’année
prochaine si tout
fonctionne tel qu’il
est prévu. Il y aura
une grande réforme dans
le pays, surtout que le
gouvernement va
reprendre ses capacités
d’investissement. Le
Brésil a vu croître le
volume des exportations
et le taux d’intérêt
est tombé ; toute la
politique est très bien
articulée. On espère
obtenir de bons résultats
dès l’année
prochaine.
POUR
UN PLUS GRAND ROLE DE
L'ONU
Etes-vous pour le
maintien des forces de
la coalition pour une
longue période en Irak,
les pays voisins réclamant
une présence écourtée
de ces forces ?
Le Brésil a contribué
à la création des
Nations unies. Nous
sommes donc pour un rôle
important de l’ONU sur
la scène
internationale. Nous défendons
l’application du droit
international et pensons
que, dans un monde
globalisé, il n’y a
pas de bonnes ou réelles
perspectives pour
l’exercice d’un
pouvoir illimité de
quelque puissance
qu’il s’agisse. Au
niveau de la région du
Proche-Orient, nous
avons toujours soutenu
l’application des résolutions
des Nations unies, quant
à la cause de la
Palestine, en appuyant
la création d’un Etat
palestinien autonome et
indépendant. En même
temps, nous avons défendu
l’existence de l’Etat
d’Israël, condamné
le terrorisme et appelé
à une harmonie entre
les voisins, à
l’exemple de l’Amérique
du Sud. Quant à l’Irak,
nous avons soutenu
toutes les résolutions
des Nations unies le
concernant, au niveau du
désarmement dans un
cadre multilatéral,
accordant plus de temps
aux inspecteurs, afin
qu’ils puissent compléter
leur travail. Nous étions
à ce moment contre la
guerre et la façon dont
elle a été déclenchée
sans l’appui des
Nations unies. Plusieurs
interventions ont été
faites au niveau du président
et du ministre des
Affaires étrangères,
dans la mesure de nos
possibilités auprès de
S.S. le Pape Jean-Paul
II, du gouvernement américain
et de l’Europe, afin
que le processus dans le
cadre des Nations unies
puisse continuer et éviter
une guerre. Dans le
cadre de l’après-guerre,
nous soutenons la
participation de l’ONU
à la formation du
nouveau gouvernement, à
la reconstruction et
pensons que les Nations
unies peuvent apporter là,
leur riche expérience
dans ce domaine.
NOUS
LUTTONS CONTRE LE
TERRORISME
Brasilia
participe-t-elle à la
lutte contre le
terrorisme? Dans
l’affirmative, de
quelle manière et dans
quel domaine? Votre pays
appréhende-t-il l’émergence
de ce fléau mondial et
quelle a été sa réaction
après les attentats du
11 septembre à New York
et à Washington ?
Le Brésil,
pays d’émigrés, a été
construit par des
Italiens, des Coréens,
des Japonais, des
Libanais, etc… La
communauté libanaise y
est très importante,
les Libanais ayant
commencé à y émigrer
vers la fin du XIXème
siècle et au début du
XXème. Après la guerre
civile, nous avons reçu
beaucoup d’émigrés;
surtout des chiites qui
se sont installés dans
la région de la
“triple frontière”
(frontière commune
entre l’Argentine, le
Paraguay et le Brésil)
; ce sont des gens
actifs. Depuis
l’attentat perpétré
dans la synagogue à
Buenos Aires, en
Argentine et les événements
du 11 septembre, nous
avons subi des pressions
de la part des
Etats-Unis accusant de
jeunes émigrés, qui
sont pour nous des Brésiliens,
d’être associés au
terrorisme international
et de financer le
terrorisme. Dès le début,
notre attitude à ce
sujet était très ferme
: c’est une région
qui est sous le contrôle
de l’Etat brésilien
et nous ne possédons
aucune information, ni même
une preuve justifiant
cette accusation. Nous
avons chargé un comité
international de mener
des investigations, pour
voir exactement la réalité
de ce qui se passe.
Jusqu’aujourd’hui,
rien n’a apporté une
preuve corroborant
l’accusation. On sait,
par contre que, dans
cette région, les gens
envoient de l’argent
au Liban et en Syrie
pour des œuvres et de
l’aide humanitaires.
Le mécanisme multilatéral
d’investigation et de
contrôle fonctionne
bien et nous
n’admettons pas que de
jeunes Brésiliens
fassent l’objet de
discrimination à cause
de leur origine
ethnique. D’ailleurs,
nous sommes contre le
terrorisme international
et appuyons toutes les résolutions
des Nations unies dans
ce domaine, tout en réfutant
les accusations sans
fondement contre notre
pays et notre
population.
PRIORITE
A L'INJUSTICE SOCIALE
A quel problème
requérant des solutions
urgentes, le
gouvernement brésilien
est-il confronté ?
Actuellement, le grand
problème au Brésil est
celui d’apporter une
solution définitive à
l’injustice sociale
et, particulièrement,
à l’énorme déficit
social, les pays pensant
aujourd’hui à se
moderniser. Beaucoup
d’entre eux ont déjà
accédé à la
modernisation, la révolution
technologique et
industrielle. Il
faudrait penser à un
pays, où il n’y
aurait pas de
distorsions sociales et
assurant le plein emploi
et l’assistance ; un
pays régi par des lois,
disposant des structures
modernes et une société
industrielle, c’est le
grand défi du Brésil.
Presque 50% de la
population vivent
au-dessous du seuil de
pauvreté. Quant au chômage,
il varie entre 9 et 15%
quand on pense au
sous-emploi. Le Brésil,
au cours des dix dernières
années, a peu grandi économiquement.
Son taux de croissance
économique est à peu
près de 2% et devrait
atteindre au moins 5%.
SOMMET
DE LA FRANCOPHONIE ET
MONDIALISATION
Quelle est votre
évaluation des résolutions
du IXème sommet de la
francophonie ayant tenu
ses assises à Beyrouth
? Quelle est la place du
français par rapport
aux autres langues étrangères
dans votre pays ?
Nous ne sommes
pas membres de la
francophonie, mais
voyons avec beaucoup de
sympathie tous ces
mouvements qui ont pour
objectif d’améliorer
le destin des pays et de
les aider dans leur
progrès socio-économique.
Nous ne sommes pas des
acteurs principaux, mais
réservons notre rôle,
comme c’est le cas de
tous les pays en Amérique
latine, à notre région
géographique où on a
créé le “Mercosur”,
nous poursuivons des négociations
actuellement pour la création
de la grande zone de
libre commerce avec les
Etats-Unis, ALCA (Aire
de Libre Commerce des Amériques),
mais on voit avec grand
intérêt tous ces développements.
La langue française a,
malheureusement, une
histoire triste au Brésil
; c’est une culture
admirable. Dans notre
carrière, tous les
diplomates brésiliens
parlent le français et
nous avons une grande
admiration pour la
France, mais à quelques
exceptions près, la
tendance va vers
l’anglais.
Comment
l’opinion publique brésilienne
accueille-t-elle la
mondialisation et s’y
prépare-t-elle ?
La
globalisation est notre
destin et l’économie
mondiale a été créée
avec la révolution
industrielle. Le monde
est aujourd’hui
globalisé et la
globalisation doit
s’accompagner, de la
part des pays riches et
développés, d’une
attitude moins égoïste.
Nous avons des problèmes
sérieux avec l’Union
européenne : nous ne
pouvons pas exporter nos
produits agricoles et
nos produits à prix
compétitifs, parce que
le marché européen
leur est fermé. Ils ne
font pas ce qu’ils prêchent
aux autres et nous
souffrons des
restrictions. Ils
parlent de transparence
de marché libre et la
globalisation a fait
ressortir clairement ces
problèmes. Nous
partageons un monde
commun et ne pouvons pas
nous isoler. Il y a
quinze ans, le Brésil
était un pays fermé ;
maintenant, nous avons
commencé un processus
d’ouverture et nous
nous sommes engagés
dans cette voie.
PRIVATISATION
DES TELECOMMUNICATIONS
ET DES PRODUITS DE BASE
Qu’en est-il de la
privatisation au Brésil
et le Liban peut-il
profiter de votre expérience
dans ce domaine ?
La privatisation a
commencé au Brésil en
1994. Nous avons surtout
avancé dans le secteur
des télécommunications
et celui des produits de
base; c’est une expérience
positive qui a réussi.
Il y a eu, certes,
quelques problèmes qui
ont été résolus et
nous ouvrons notre économie
pour des entreprises étrangères.
Nous recevons des
investissements qui
aident à rectifier les
problèmes financiers de
l’Etat. Nous avons
presque tout privatisé
; une des grandes
compagnies de minerais,
d’énormes réserves
de charbon, d’acier,
de fer au Brésil,
“Valve Dorio Doce” a
été récemment
privatisée. C’est un
processus qui constitue
un des principaux points
d’ouverture et de
modernisation de l’économie
du pays. Le Liban peut
profiter de cette expérience
et l‘ambassade est prête
à aider dans ce sens.
Nous pouvons organiser
des séminaires, où des
Brésiliens peuvent
apporter leur expérience,
si nous recevons une
sollicitation du
gouvernement libanais.
Quel est
votre meilleur souvenir
de diplomate ?
J’ai commencé
ma carrière à
Washington, cela a été
une expérience
fantastique en 1972. Je
suis arrivé vers la fin
de la participation américaine
au Vietnam. J’avais 26
ans, c’était la première
expérience la plus
significative de tous
les postes que j’ai
occupés après la
Colombie, un pays
extraordinaire où
j’ai eu mon premier
poste d’ambassadeur.
J’ai participé au
processus de paix et je
suis allé dans la
jungle pour une réunion
avec les “guerilleros”,
tous ces processus qui
affectent directement le
Brésil. Nous avons
beaucoup de problèmes
communs avec eux dont le
trafic de la drogue.
J’espère que du
Liban, je garderais le
meilleur souvenir, car
ici, il fait bon vivre.