Antoine
Basbous :
"L'Arabie
saoudite épicentre de
la terreur"
34 morts à
Riyad, 41 à
Casablanca. A quatre
jours d'intervalle,
les kamikazes
islamistes viennent
de rappeler leur
force de frappe à
George Bush et à
l'Occident. Pour
ANTOINE BASBOUS,
directeur de
l'Observatoire des
pays arabes et
auteur de L'Arabie
saoudite en question
(Perrin),
extirper le
terrorisme prendra
au moins dix ans. Et
il faudra s'attaquer
à l'épicentre :
l'Arabie saoudite.
Ces propos ont été
recueillis par Bruno
Ripoche et publiés
dans Ouest-France le
20 mai 2003.
- Riyad,
Casablanca... C'est
une série
soigneusement
planifiée ?
Pour moi, il y
existe un lien tout
à fait structurel.
Du point de vue de
ben Laden, l'Arabie
saoudite et le Maroc
font partie de
l'alliance américaine.
Dans son dernier
message enregistré,
en février, il les
qualifiait
d'apostats - ce
qui vaut
condamnation à mort
en Islam - et il
appelait à
renverser leurs
gouvernements. Qui
plus est, la presse
américaine a révélé
que les Etats-Unis
sous-traitent aux
services marocains
les interrogatoires
de leurs prisonniers
arabes de Guantánamo
(les talibans et les
islamistes arrêtés
en Afghanistan sont
gardés au secret
sur l'île de Cuba,
NDLR). Une raison
supplémentaire de
s'en prendre au
Maroc.
- Pour vous,
la paternité d'Al-Qaida
semble ne faire
aucun doute...
Je n'ai pas vu de
papier à en-tête
"Oussama ben
Laden, montagnes
d'Afghanistan"
donnant l'ordre de
commettre cinq
attentats simultanés
tel jour à telle
heure. Mais il
existe un réseau de
gens qui s'inspirent
d'un grand maître
qui les a endoctrinés
et entraînés dans
les camps afghans -
18.000 personnes
minimum y ont séjourné.
Ils restent dans la
mouvance, prêts à
passer à l'acte.
- La guerre
d'Afghanistan, au
lieu d'éliminer
Al-Qaida, n'aurait
fait que modifier sa
structure ?
Depuis le
bombardement des
montagnes de
Tora-Bora (est de
l'Afghanistan), en décembre
2001, le réseau est
beaucoup plus décentralisé.
Ben Laden est traqué,
il a perdu son chef
des opérations. Il
n'y a plus de système
de commandement où
il appuie sur le
bouton et le coup
part. Mais tout est
fin prêt, attendant
un signal radio ou télévisé.
On est désormais
plus dans
l'inspiration que
dans l'instruction.
Dans le cas de
Casablanca, il y a
peut-être eu une
impulsion plus
claire, récemment,
pour fixer la date
de l'attaque. Entre
le 15 et le 20 mai,
il y a un pèlerinage
de la communauté
juive internationale
au Maroc. Des juifs
résidaient à l'hôtel
Safir, l'une des
cibles. Ils n'y ont
pas dormi ce soir-là,
ils devaient rentrer
le lendemain.
- Le Maroc
avait, jusque-là,
été épargné par
le terrorisme. Ben
Laden y dispose donc
de filiales ?
Depuis plus de
trente ans, le régime
saoudien y exporte
sa doctrine
wahhabite
(fondamentaliste).
Le Maroc avait
besoin d'argent. En
même temps que les
pétrodollars, les
émirs ont envoyé
des oulémas, des
barbus qui ont
propagé l'Islam
saoudien et distribué des
bourses pour que les
jeunes Marocains étudient
à La Mecque, Médine ou Riyad.
Tout cela fait
qu'aujourd'hui 70 %
des mosquées de
Casablanca sont
tenues par des
wahhabites, alors
que le Maroc est un
pays de tradition
malékite, très
ouverte. Les
Saoudiens ont par
exemple imposé le
cure-dents en bois,
sous prétexte qu'à
l'époque du prophète,
il n'y avait pas de
dentifrice. Ils ont
préparé le terreau
sur lequel prospèrent
des groupuscules
islamistes. On sait
qu'il y avait des
Marocains dans
l'entourage de ben
Laden : des
cuisiniers, des
gardes du corps, des
secrétaires...
Certains sont à
Guantánamo.
- La
campagne de George
Bush contre le
terrorisme
n'a-t-elle pas,
finalement, disséminé
la menace encore
plus insaisissable ?
Il est très réducteur
de faire démarrer
les choses avec la
riposte aux
attentats du 11
septembre, soit avec
la guerre en Irak.
Pour bien analyser
la nature de la
menace, il faut se
replacer en 1989, au
retrait des troupes
soviétiques
d'Afghanistan. Les
moudjahidine,
notamment les
Arabes, se sont
attribués
l'effondrement de
l'Union soviétique.
Ils se sont peu à
peu émancipés du
pouvoir saoudien qui
leur avait donné
mandat en
Afghanistan pour se
retourner contre
l'autre Etat impie :
les Etats-Unis, qui
maltraitent les
musulmans,
s'alignent sur Israël,
occupent la terre
sacrée de l'Arabie,
imposent un embargo
à l'Irak. Il
fallait frapper
fort. En 1993, il y
a eu le premier
attentat contre le
World Trade Center.
On connaît la
suite. Le problème
est donc très
profond. Le résoudre
prendra au moins dix
ans. Il ne suffit
pas de jeter
quelques terroristes
en prison. Il y a
une doctrine à désamorcer.
Cette doctrine se
trouve en Arabie,
c'est là qu'est le
coeur du problème.
- Les Américains
peuvent-ils s'y
attaquer ?
On ne peut pas
divorcer du jour au
lendemain d'avec la
première puissance
pétrolière du
monde. On peut préparer
ce divorce en
substituant
progressivement le pétrole
de l'Irak au pétrole
saoudien et, de ce
fait, réduire
l'influence
saoudienne sur la scène
pétrolière et
l'influence
wahhabite dans le
monde