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INTERVIEW  RJLIBAN  N°40  du 28 août 2007

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Pour Nassim Nicolas Taleb, la guerre du Liban et le 11 septembre sont "le cygne noir parfait"

 

Succès retentissant du livre "The Black Swan", l’un des best-sellers du "New York Times" et de "Business Week"

 

Propos recueillis par SYLVIANE ZEHIL, publiés dans l'Orient-le Jour le 13 août 2007  

 

Depuis sa publication en avril dernier, le dernier ouvrage du Libanais Nassim Nicolas Taleb, The Black Swan, connaît un succès mondial retentissant. Paru dans la catégorie des "livres à idées" et considéré comme un "essai non vulgarisé avec mille références", ce livre sur "l’impact de la grande improbabilité" et l’incertitude arrive en tête des best-sellers du New York Times, pour la treizième semaine consécutive. Il est classé numéro un du Business Week et sélectionné parmi les meilleurs livres pour l’année 2007 par Amazon.com.  L’approche philosophique des thèmes aux contours humoristiques a provoqué un grand intérêt à tous les niveaux : journalistique, académique, philosophique, scientifique, politique, économique et financier. The Black Swan tombe comme un énorme pavé provoquant des remous d’une grande magnitude. Sera-t-il pressenti pour le prochain prix Pulitzer ?


The Black Swan est "un livre technique, un peu hybride, un livre scientifique que je déguise en forme littéraire. Tout comme Proust, j’invente des personnages fictifs qui surgissent au milieu du livre pour tourmenter le lecteur. J’adresse aussi des anecdotes au lecteur au centre des discussions", confie avec malice Nassim Taleb. Reflet de son évolution personnelle, cet ouvrage est un essai critique teinté d’un humour constant proche de la dérision. C’est aussi une réflexion essentielle sur notre représentation du monde. "Mon livre est une feuille de route sur le monde qu’on ne comprend pas et dans lequel les liens entre prévisions, actions et conséquences ne sont pas très développés, explique l’auteur, The Black Swan est une carte géographique des domaines à cygne noir. Les guerres, la technologie, l’économie et les marchés sont imprévisibles. J’ai joué la métaphore et le narratif jusqu’à la limite."


Mediocristan et Extremistan


Le hasard et l’incertitude sont des thèmes qui ont fasciné depuis l’enfance ce philosophe des sciences et de l’histoire, mathématicien et statisticien. "On est trompé par le hasard", soutient Nassim Taleb, qui avait lancé le thème du "cygne noir" dans son premier ouvrage intitulé Fooled by Randomness (Le hasard sauvage), publié en vingt-quatre langues et qui continue à faire recette. Pour l’auteur, la guerre du Liban et le 11 septembre sont "le cygne noir parfait". Pourquoi le cygne noir ? Grand admirateur du philosophe, économiste et historien David Hume, Nassim Taleb étaye sa pensée : "Avant la découverte de l’Australie, les gens n’avaient pas vu de cygne noir. Ils n’avaient pas de raison de penser que les cygnes ne pouvaient être autre que blancs. En fait, il suffit d’un seul exemple pour détruire des années de confirmation. Mon cygne noir n’a pas de plumage. C’est d’abord un événement inattendu et mal compris fondé sur la connaissance. C’est aussi un événement qui a des conséquences majeures. Et, bien que prospectivement, ces événements semblent imprévisibles, ils peuvent paraître tout à fait prévisibles de façon rétroactive."


Depuis 1975, à l’âge de 15 ans, au moment où éclate la guerre du Liban, l’auteur observe et étudie le monde qui l’entoure. L’idée de la représentation du monde historique et de la compréhension de l’histoire domine complètement sa réflexion. Pour maîtriser son sujet, il passe six ans à étudier la biologie de la perception. "Cette idée est fondamentalement psychologique pour la compréhension du monde. Pourquoi est-il important que nous comprenions si peu le monde qu’on ne peut prévoir et qu’on pense que nous comprenons ? Quels sont les mécanismes neurobiologiques qui font qu’on se convainc qu’on comprend plus qu’on ne le fait effectivement ?" s’interroge Nassim Taleb. "C’est bien là où réside une grande partie du cygne noir", poursuit-il. Pour comprendre ce livre, l’auteur invite à un voyage en Mediocristan et en Extremistan, deux domaines du cygne noir. "Le Mediocristan s’exprime en prenant un échantillonnage de mille individus auquel on ajoute la plus grosse personne du monde. La moyenne ne changera pas. Par contre, si on ajoute la personne la plus riche du monde, la moyenne de la richesse va croître. Les domaines insensibles au cygne noir font partie de la catégorie du Mediocristan, où l’on rencontre de faux experts. Les domaines économiques font partie de l’Extremistan."


"Surcausation" ou l’erreur narrative


Le deuxième aspect du livre est le mécanisme de la "surcausation" ou l’erreur de narration (narrative fallacy). "Ce sont fondamentalement les propriétés de l’histoire qui font ce que j’appelle la “surcausation”, ou comment l’histoire nous trompe par les phénomènes de “surcausation”." "L’histoire est beaucoup plus claire dans nos mémoires et dans les livres quelle ne l’est dans la réalité empirique. Cela s’applique aussi aux marchés financiers. On a des difficultés à voir des effets à l’œil nu sans les lier à une cause", explique Nassim Taleb. Comment se comporter face au cygne noir ? "Il faut tout d’abord faire la distinction entre les vrais et les faux experts", prévient-il. "Un cuisinier ou un dentiste sont de vrais experts. Un économiste n’est pas un expert, un politicien sûrement pas, un analyste financier non plus. Les plus grands charlatans sont les historiens ou historiographes (analystes de l’histoire) qui trouvent des causes à des événements historiques. Ceux qui écrivent le mieux ne sont pas nécessairement ceux qui comprennent le mieux."
 


Détruire la culture européenne du siècle des Lumières


The Black Swan commence par la guerre du Liban et finit par un essai pour détruire toute la culture européenne de ce qu’on appelle le siècle des Lumières, qui a été
"destructeur pour la pensée moderne". Sans avoir le génie d’Abou Hamid al-Ghazali qu’il considère comme un "grand sceptique de la causalité et le plus grand penseur de tous les temps", Nassim Taleb réussit à expliquer "qu’on pense à tort que la science a conduit au progrès dans le monde". En fait, il "voit les choses à l’envers". Pour l’auteur, toutes les découvertes en médecine et en technologie sont le fait du hasard. En médecine, la plupart des remèdes ont été trouvés par accident, tel le Viagra et le remède pour le cancer. En technologie, le laser, l’ordinateur et l’Internet, trois technologies dominantes, n’étaient pas prévus au départ pour révolutionner le monde. "Toutes ces technologies et tous ces remèdes sont des cygnes noirs."


Ces affirmations ont provoqué une levée de boucliers de certains scientifiques américains. Accueilli favorablement par les entrepreneurs "parce qu’il comprend la technologie", par les psychologues, les neurologistes et les militaires, ce livre subit des attaques virulentes de la part des statisticiens et économistes "parce que l’auteur a exprimé le désir de détruire leur profession". "Je voudrais fermer les départements économiques en Amérique, lance Nassim Taleb, car si la Food and Drug Administration supervisait les analystes de Wall Street, elle les mettrait en prison." Il estime avoir beaucoup de chance de se faire attaquer par la revue American Statistical Association qui a consacré sa toute dernière édition pour tourner en dérision ses thèses. Résultat ? "Ils ont réussi à augmenter la vente de mon livre."


Tout commence et finit à Amioun


Bien accueilli en Angleterre et très critiqué par des prix Nobel, tel que Robert Angel pour "ses thèses centrales", The Black Swan a été le sujet majeur de la presse internationale. Son ouvrage a laissé un grand impact, notamment sur le gouverneur de la Banque d’Angleterre et l’historien Neil Ferguson d’Oxford et de Harvard, ce dernier considérant que l’auteur "a détruit toute la tradition historique depuis Hérodote". Loin de se reposer sur ses lauriers, Nassim Nicolas Taleb s’attelle à la rédaction du troisième volet de la trilogie qui s’intitulera "Le sacré et l’empirique", sur le thème de la croûte platonique ou la différence entre les objets bien discernables intellectuellement et ce que notre esprit n’arrive pas à concevoir parce que nous ne n’avons pas assez d’intelligence pour cela, fondé sur l’antiplatonisme d’al-Ghazali. "J’ai vraiment bâti un système philosophique. J’ai passé vingt ans à établir un menu devant traduire l’absence de connaissance en actions précises. En d’autres termes, Comment vivre et bien vivre dans un monde qu’on sait ne pas comprendre." Comment se décrit ce philosophe-historien-statisticien à l’humour cinglant, qui a été un brillant trader à Wall Street, plus connu sous le nom de NNT ? "Comme quelqu’un qui a une idée très simple. Je me situe dans plusieurs domaines, un mélange de philosophie, de statistiques, de biologie, de psychologie, d’économie, de mathématiques et d’historiographie. J’ai passé vingt ans à perfectionner et à peaufiner mon idée en donnant des fondations logiques et empiriques qui la revêtent."


Professeur de statistiques à la London Business School où il ne va jamais et aussi à New York University où il se rend "juste pour le café", il est souvent invité à donner des cours et à participer à des débats. "Je suis un écrivain. J’écris des papiers scientifiques", s’enorgueillit-il. Il vit en reclus entre Larchmont (New York) et Amioun (Liban-nord) son "lieu préféré", cité d’ailleurs à dix reprises dans son ouvrage. Pour Nassim Nicolas Taleb, "tout commence et finit à Amioun". Les photos de son village sont postées sur son site Web. "Entre Amioun et New York, je préfère Amioun, sauf que je m’y ennuie beaucoup plus", confie-t-il.
 

 
 

Nassim Nicolas Taleb, prochain lauréat du prix Pulitzer ?

 

 
 
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