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INTERVIEW  RJLIBAN  N°37  du 20 mai 2006 

 

Mgr Michel Sabbah, patriarche latin de Jérusalem  : "Il faut cesser de boycotter le Hamas"

 
Propos recueillis par HENRI TINCQ, publiés dans le Monde du 18 mai 2006

 

* Cinq mois après la victoire du Hamas, les chrétiens de Terre sainte ne craignent-ils pas une islamisation accrue de la société palestinienne ?  

 

Non, ils demandent le respect de la liberté religieuse, mais n'ont, pour le moment, aucune crainte particulière. Le Hamas est affronté à une situation intérieure grave, à Israël, à une communauté internationale méfiante et n'a aucun intérêt à ouvrir un front religieux avec les chrétiens. Il y a deux semaines, dans une école de Gaza, j'ai reçu le premier ministre, Ismaël Haniyeh, qui nous a donné toute assurance quant à l'avenir des établissements chrétiens. Tous les citoyens palestiniens, chrétiens et musulmans, sont à égalité de droits et de devoirs.
 
* Mais la montée de l'extrémisme ne menace-t-elle pas des minorités chrétiennes obligées de s'expatrier ?
 
Le conflit entre musulmans et chrétiens au Proche-Orient, c'est au Proche-Orient qu'il appartient de le régler. Les craintes, les tensions, les erreurs existent, mais c'est à nous de les gérer. Pendant treize siècles, avec des moments faciles et d'autres plus difficiles, on a su cohabiter. Les difficultés actuelles ne seront pas résolues par des accusations, par des peurs, mais par la discussion. La Palestine est notre terre. Nous ne sommes pas des étrangers, des missionnaires. Nous sommes partie prenante de la société palestinienne. Alors, nous avons le choix : partir ou rester. Rester, c'est-à-dire accepter la potentialité de crises et de difficultés qui existe dans la région ; collaborer avec des musulmans qui sont plus nombreux à vouloir travailler avec nous qu'à nous voir partir.

* Depuis le 11-Septembre, le radicalisme islamique a tout changé...

Tout a changé pour l'Occident, pas pour nous. Nous n'ignorons pas la menace immense qui pèse sur l'humanité. Mais cette menace ne se limite pas à l'islam radical. Elle a d'autres racines dans des pouvoirs qui oppriment, dans un système mondial où ne compte que l'intérêt national, la sécurité nationale qui s'exerce au détriment de la personne, de la dignité humaine. Mais la sécurité justifie-t-elle que des peuples entiers soient sacrifiés ? Elle est là la racine d'un terrorisme qui fait autant de mal aux musulmans qu'aux chrétiens.  

Avant la deuxième intifada et avant la montée du Hamas, 80 % des Palestiniens étaient pour la non-violence. Et la question qui me hante encore est de savoir pourquoi Israël a refusé de discuter avec ces 80 % de non-violents, n'a retenu que les 20 % de violents, mis en avant la violence du Hamas. Et pourquoi Israël continue de construire un "mur" qui ne provoque que des colères, elles-mêmes sources de violences. Pourquoi ? Parce que l'unique critère d'action est la force militaire.

* Une nouvelle orientation politique s'est tout de même imposée en Israël...

Ariel Sharon a cru qu'il pourrait écraser les Palestiniens. En cinq ans, il a tué beaucoup de Palestiniens, démoli des milliers de maisons, détruit l'agriculture, des propriétés. Puis il s'est rendu compte qu'il n'avait pas avancé d'un pouce, que le peuple palestinien existait toujours, voulait défendre sa liberté, au besoin par l'action violente. Alors, il y a eu chez Sharon une demi-conversion : la guerre ne sert à rien. Elle est inutile, ne met pas fin au conflit. Il a engagé un retrait unilatéral à Gaza, n'a pas eu le temps de le poursuivre dans les autres territoires, a fondé un parti incarnant cette nouvelle vision. Ehoud Olmert a hérité de tout cela, mais aura-t-il la force d'aller au bout de ce processus ?

Israël a fait un grand pas, mais il lui en reste un autre à faire : prendre conscience que la paix se fera à deux, comme la guerre s'est faite à deux. On est à mi-chemin. Il faut parler avec l'adversaire. Avec la victoire du Hamas, son enracinement et sa force de conviction dans le peuple, avec cette nouvelle vision israélienne, il y a une chance de paix. L'Occident doit prendre au sérieux cette chance de paix, cesser de boycotter le Hamas, de l'assimiler au terrorisme, encourager les négociateurs des deux camps. Le Hamas, ce n'est pas le terrorisme mondial. C'est au contraire, s'il reste isolé, boycotté, qu'il finira par le rejoindre. J'ai lu que Ben Laden cherchait à implanter des cellules d'Al-Qaida dans les territoires palestiniens. Ce terrorisme-là ne nous concerne pas. C'est un élément extérieur. Il n'y a pas d'alliance entre le Hamas et Ben Laden. C'est quand le Hamas se convertira à Ben Laden que toute chance sera perdue.

* Un voyage du pape - invité par les autorités israéliennes, palestiniennes et les Eglises - est-il souhaitable ?  

Il n'y a aucune date et une telle visite en ce moment ne serait pas opportune. Ou elle devrait être précédée par de sérieux changements politiques. Je ne vois pas le pape franchir le "mur" et le repasser dans l'autre sens ! Je ne le vois pas venir bénir l'actuelle situation de séparation, les atteintes aux libertés et aux droits du peuple palestinien. Le Vatican exigera quelque chose au préalable. 

* On vous reproche, en Israël, un manque de compassion pour les victimes juives du terrorisme. Vous n'êtes jamais présent à leurs obsèques...

C'est faux. Quand nous sommes invités, nous y allons. Mais les victimes en Israël et en Palestine sont égales dans leur sort de victimes. On ne peut pas condamner les victimes palestiniennes sans condamner aussi les victimes israéliennes et on ne peut pas condamner les victimes israéliennes sans condamner aussi les victimes palestiniennes. Il ne s'agit pas de terrorisme, mais de deux peuples qui sont en guerre. On ne peut pas non plus invoquer le droit à la légitime défense pour une seule partie. Dans cette guerre, les deux parties ont eu recours à des moyens violents. Les deux parties ont tué des innocents. Les deux parties doivent être condamnées. Les deux parties doivent être consolées et j'apprécie que des associations de parents des victimes, des deux côtés, se rencontrent et se pardonnent.


 

Plus que jamais...
 
par ISSA GORAIEB, publié dans l'Orient-le Jour le 17 mai 2006
 
Paris, ce n’est pas Rome bien sûr, et il y a des siècles que la France n’est plus la fille aînée de l’Eglise (une fille qui, à son tour, fut la Tendre mère de générations entières de chrétiens libanais). Il n’empêche que la longue rencontre intervenue lundi au palais de l’Elysée entre Jacques Chirac et des chefs d’Eglises orientales, présents à Paris pour le 150e anniversaire de l’Œuvre d’Orient, est un évènement majeur, même s’il s’insère rigoureusement, tout compte fait, dans l’ordre naturel des choses. Car qu’elle soit socialiste, giscardienne ou gaulliste, la France républicaine n’a jamais renié les liens particuliers qui l’unissent aux chrétiens d’Orient.

Ces liens, Chirac se devait de les réaffirmer avec force devant ses hôtes ; en ces temps de tension extrême, a-t-il souligné, ils ont plus que jamais leur place au Moyen-Orient. Pourquoi donc les chrétiens, pourquoi plus que jamais alors que la France cultive soigneusement ses amitiés arabes, accumulées depuis qu’elle a entrepris d’entraîner l’Europe vers une approche juste et équilibrée des problèmes secouant cette partie du monde ? Parce que les chrétiens d’Orient ont toujours été un pont vers le Vieux Continent et qu’ils ont contribué, avant l’heure, au dialogue des cultures. Parce que leur ancrage même dans la région est le plus fort des démentis qui puisse être apporté à la sombre prophétie du choc inéluctable des civilisations. Parce que la montée des intégrismes n’a pas manqué de s’accompagner hélas, en Irak et en Egypte notamment, d’agressions diverses contre des lieux de prières et des particuliers chrétiens. Parce que l’Orient, enfin, est en train de se vider lentement de ses chrétiens d’Orient, dont la moitié en effet a déjà pris le chemin de l’exode.

Que, parmi ses pairs, le cardinal Nasrallah Sfeir ait eu droit à des égards particuliers - un tête-à-tête de plus d’une heure avec le président, suivi d’un déjeuner donné en son honneur - ne devrait guère étonner. Par-delà les rapports séculaires entre la France et le Liban en effet, par-delà la vive admiration portée à ce champion du dialogue intercommunautaire, de l’indépendance et de la démocratie qu’est le patriarche maronite, le Liban reste un modèle unique de convivialité exercée à tous les niveaux, y compris et surtout dans l’exercice - et donc le partage - du pouvoir. Autant que pour les Libanais eux-mêmes cependant, c’est pour le monde arabe, pris dans son ensemble, que ce modèle devrait, dans les pensées et dans les actes, revêtir valeur de trésor.

Cela Chirac ne l’a pas dit, il ne pouvait sans doute pas le dire dans ces circonstances, mais c’est à l’immense majorité de musulmans qu’il appartient en réalité de rassurer les minorités, de leur garantir leurs pleins droits. Ce n’est pas là seulement leur devoir, mais leur intérêt le plus grand. Car autant que le péril sioniste et les classiques visées impérialistes, réelles ou fictives, ce sont les faux musulmans qui menacent les musulmans. Ce sont eux qui, par leur dévoiement des livres saints, par leur recours à la violence et à la terreur aveugles, font insulte au message du Prophète et discréditent délibérément leur nation.

Que les puissances n’aient pas réussi à juguler le terrorisme, c’est évident. Que les plus grandes d’entre elles s’y soient mal prises, qu’elles se soient trompées d’objectif comme en Irak, qu’elles aient engendré le chaos là où elles prétendaient instaurer un ordre démocratique est vrai aussi. Mais les Arabes ne peuvent plus continuer à se prévaloir des erreurs de l’Occident pour justifier leurs inhibitions, leur coupable inaction, sous prétexte que l’impératif de stabilité passe avant toute chose. Il est vrai que c’est une bien précaire stabilité que l’on aurait mise en place si les vannes de la démocratie étaient grandes ouvertes sans transition, là où règnent depuis des décennies les plus implacables dictatures. Mais il est non moins vrai qu’un surcroît de dictature ne pourra jamais édifier ces sociétés de justice auxquelles aspirent les populations : le silence des agneaux, la paix des charniers et des cimetières, ce n’est pas la paix.

En attendant, c’est dans le grand corps arabe que le cancer du fanatisme fait son œuvre. Au vu des résultats obtenus par les apprentis médecins officiant du dehors, c’est le malade qui est tenu de lutter lui aussi, lui d’abord, contre le mal.
 

 

Mahmoud Abbas, président de l'Autorité palestinienne : "L'arrêt de l'aide européenne n'est pas justifié et il y a urgence"

 

Propos recueillis par GILLES PARIS, publiés dans le Monde du 22 avril 2006

 

* Qu'espérez-vous des visites que vous allez effectuer ces prochains jours, notamment en Turquie, en Norvège et en France ?

 

Je vais expliquer notre position, afin que les Palestiniens ne soient pas pénalisés par le blocus économique qui a été décidé [par l'Union européenne et les Etats-Unis]. J'estime que l'arrêt de l'aide [directe] européenne n'est pas justifié. Si les pays européens ne veulent pas avoir de contacts avec le gouvernement palestinien [contrôlé par le Mouvement de la résistance islamique (Hamas)], il existe d'autres moyens pour maintenir une aide destinée au peuple palestinien. L'une des pistes peut consister à passer par la présidence de l'Autorité palestinienne, qui la recevrait et qui la redistribuerait. Cette option a été examinée avec différentes parties palestiniennes. Le problème de l'aide se pose déjà. De l'argent en provenance du Qatar a ainsi été versé à la Ligue arabe, mais celle-ci ne sait pas quoi en faire. Or il y a urgence. Il faudrait que les salaires [des fonctionnaires], ou du moins qu'une partie de ces salaires soit versée le plus rapidement possible. Nous allons faire des propositions en ce sens aux Américains et aux Européens en espérant qu'elles seront acceptées. Mais pour l'instant, nous n'avons eu aucune réponse.

 

* Que pensez-vous de la réaction du Hamas après l'attentat de Tel-Aviv perpétré lundi 17 avril par le Djihad islamique ?

 

J'espérais qu'ils allaient condamner ce qui s'est passé, malheureusement, ils ne l'ont pas fait. J'espère qu'ils changeront de position à l'avenir. J'essaie nuit et jour de les convaincre d'adopter ma politique, qui est une politique modérée. S'ils ne le font pas, ils finiront totalement isolés, et donc incapables de remplir leur mission. Qui en souffrira alors ? Ce ne sera pas le gouvernement, mais les Palestiniens.

 

* Redoutez-vous que des pays européens se résignent à accepter le projet évoqué par le premier ministre israélien, Ehoud Olmert, de recourir à l'unilatéralisme, à la fois pour se retirer de certaines zones de Cisjordanie et pour tracer les futures frontières d'Israël ?

 

Les Palestiniens sont catégoriquement opposés à l'unilatéralisme. Nous pensons que des retraits israéliens unilatéraux ne feront qu'entretenir le conflit au lieu de lui apporter une solution. Les Européens ne seront jamais une alternative aux Américains, mais ils peuvent pousser dans le bon sens. Les uns et les autres sont membres du Quartet avec les Russes et les Nations unies. Ils ont adopté la "feuille de route" [un plan de paix qui prévoit par étapes la création d'un Etat palestinien], et ils devraient pousser les parties à la négociation. L'Union européenne ne peut pas renoncer à ce qu'elle a élaboré. L'unilatéralisme n'est pas un terme qui figure dans la "feuille de route". Il mènerait à la catastrophe.

 

* Qu'attendez-vous du prochain gouvernement israélien ? 

 

Qu'il débloque l'argent des Palestiniens [le produit des taxes collectées par Israël à la place des Palestiniens mais qui n'est plus rétrocédé depuis la victoire du Hamas aux élections législatives], et qu'il ouvre des négociations officielles et sérieuses.

 

* Le Hamas, et à travers lui le gouvernement palestinien, entretient de bonnes relations avec la Syrie et l'Iran. Croyez-vous que ces relations privilégiées soient utiles et positives pour les Palestiniens ?

 

Le gouvernement palestinien doit entretenir de bonnes relations avec tout le monde, mais nous n'avons pas besoin d'un axe avec un pays particulier. Nous devons travailler avec tous les pays, qu'ils soient arabes ou non.

 

* Quelle a été votre réaction après les camouflets diplomatiques enregistrés successivement par le ministre des affaires étrangères palestinien (Hamas), Mahmoud Zahar, en Egypte, où il n'a pas pu rencontrer son homologue, et en Jordanie, où il n'a pas pu se rendre cette semaine comme prévu ?

 

Il s'agit de décisions souveraines de la part des pays en question. C'est à eux de voir s'ils peuvent recevoir ou non tel ou tel responsable. Je souhaite pour ma part que mon gouvernement puisse être accueilli partout. Mais si ses ministres ne peuvent pas être reçus pour des raisons précises, c'est à eux de faire en sorte que les obstacles soient levés.

 

* Les tiraillements se sont multipliés depuis quelques jours entre le gouvernement, l'administration et la présidence de l'Autorité palestinienne à propos des compétences des uns et des autres. Qu'en pensez-vous ?

 

Le gouvernement n'en est qu'à ses débuts. C'est normal qu'il y ait un peu de confusion. S'il y a des conflits, ils seront réglés par l'application de la loi. Le gouvernement disposera de tous ses pouvoirs. J'aime la loi et l'ordre. Nous sommes en contact permanent avec le premier ministre et pour ce qui me concerne, il n'existe pas de "shadow gouvernment" [gouvernement bis].

 


 

La France refuse la venue d'un ministre du gouvernement du Hamas

 

publié par l'AFP le 21 avril 2006

 

La France a refusé vendredi de délivrer un visa au ministre palestinien du Plan du gouvernement Hamas, Samir Abou Eisheh, qui voulait participer à un "Forum sur le dialogue euro-arabe" à Paris, a indiqué le ministère des Affaires étrangères. "En concertation avec nos partenaires européens, nous n'avons pas donné de suite favorable à cette demande de visa", a déclaré le porte-parole du ministère, Jean-Baptiste Mattéi, lors d'un point de presse. "Cette décision découle de la position européenne (...) c'est-à-dire la suspension des contacts politiques avec le gouvernement palestinien" tant que celui-ci n'aura pas accepté les conditions fixées par la communauté internationale, notamment le renoncement à la violence et la reconnaissance d'Israël. Le responsable palestinien devait participer à un "Forum sur le dialogue euro-arabe" à l'Institut du monde arabe de Paris, en présence notamment du chef de la diplomatie française Philippe Douste-Blazy. L'Union européenne a suspendu le 10 avril son aide directe au gouvernement palestinien dirigé par le Hamas.  

 


 

Douste-Blazy met en garde Israël contre une solution unilatérale

 

paru dans l'Orient-le Jour le 18 mai 2006

 

Lors d’entretiens à Jérusalem, le ministre français des Affaires étrangères, Philippe Douste-Blazy, a mis en garde hier Israël contre toute solution unilatérale avec les Palestiniens. "Il n’y a de solution juste et durable au conflit (avec les Palestiniens) qu’à travers des négociations qui débouchent sur un accord entre les parties", a déclaré M. Douste-Blazy lors d’une conférence de presse avec son homologue israélienne, Tzipi Livni. Faisant allusion aux intentions du Premier ministre israélien Ehud Olmert de mettre en œuvre un plan de "regroupement" des colons de Cisjordanie, et définir ainsi des frontières entre Israël et les Palestiniens, le ministre français a estimé que "l’unilatéralisme ne permettra à aucune des parties d’atteindre ses objectifs légitimes". "Il est exclu, a-t-il dit, qu’une frontière définie unilatéralement puisse faire l’objet d’une reconnaissance internationale." A quoi Mme Livni a répondu qu’Israël est "lui aussi favorable" à des négociations avec les Palestiniens. "Mais si cela ne marche pas, il s’agira d’impliquer la communauté internationale" dans la recherche d’une solution, a-t-elle affirmé. "L’idée israélienne est de promouvoir un processus qui mènera à deux Etats".


M. Douste-Blazy s’est ensuite entretenu avec M. Olmert à huis clos. Dans un communiqué, M. Olmert a assuré qu’Israël "fera tout" pour parvenir par des négociations à une solution politique avec les Palestiniens. Peu avant, à l’issue d’une rencontre avec des intellectuels palestiniens au consulat général de France à Jérusalem, le ministre français avait jugé nécessaire une rencontre entre M. Olmert et le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas. "C’est bien aux dirigeants du Hamas d’évoluer" pour reconnaître Israël, les accords de paix israélo-palestiniens et ne pas prôner la lutte armée, a, par ailleurs, estimé M. Douste-Blazy en soulignant qu’il fallait "tout faire pour éviter une crise humanitaire dans les territoires palestiniens". "Ceux qui pensent qu’on peut fragiliser le gouvernement du Hamas en diminuant les fonds se trompent (...). Il est essentiel que l’aide humanitaire soit acheminée le plus vite possible", a-t-il insisté en rappelant la volonté internationale que l’aide aux Palestiniens ne soit pas versée au gouvernement du Hamas, mais directement à la population.


Au cours de sa visite entamée mardi et qui a pris fin hier en fin d’après-midi, M. Douste-Blazy a aussi évoqué le dossier du nucléaire iranien, considérant que "la balle est désormais dans le camp iranien". M. Douste-Blazy, qui avait, par ailleurs, donné mardi soir le coup d’envoi en Israël d’une "saison culturelle" française d’une ampleur sans précédent, a inauguré hier une exposition de l’artiste française Clara Halter, "Les tentes de la paix".

 


 

A Gaza, les Palestiniens plongent dans la misère

 

par CELINE BRUNEAU, publié dans Ouest-France le 13 avril 2006

 

Depuis la victoire du Hamas, Israël bloque les importations. Les Etats-Unis et l'Europe coupent les vivres à l'Autorité palestinienne. C'est la population, déjà très pauvre, qui trinque... Dans le quartier des bijoutiers, au coeur de la vieille ville de Gaza, Abou Saïma continue d'ouvrir sa boutique tous les jours. Il ne vend pourtant presque rien depuis plusieurs semaines et, dans la vitrine, s'entassent colliers clinquants, bagues et gourmettes. En fait, les seules personnes à passer la porte voudraient plutôt qu'il rachète leurs bijoux de famille.

Une femme d'une quarantaine d'années, drapée de noir entre et tend trois bracelets en or : "Je veux les vendre, explique-t-elle à Abou Saïma. J'ai treize enfants, mon mari était ouvrier en Israël et il n'a plus le droit d'y aller, mon fils qui travaillait a des dettes. Je suis si triste, mais je suis obligée de vendre ces bijoux." Abou Saïma pèse la marchandise qu'il a lui-même vendue à cette femme il y a seulement deux mois. Le prix proposé ne convient pas à la mère de famille. Elle va refaire un tour de toutes les boutiques pour vendre au plus offrant. "Gaza est en train de se vider de son or, commente le commerçant. Les gens raclent les tiroirs et vendent ce qu'ils peuvent. Même les jeunes mariés ne peuvent plus offrir la dot en or à leurs épouses. C'est inimaginable dans notre culture !" Les portefeuilles des Palestiniens sont vides, tout comme les caisses de leur embryon d'Etat. L'Autorité palestinienne est au bord de la banqueroute et les décisions américaine et européenne de suspendre les aides directes au nouveau gouvernement Hamas n'ont fait que renforcer une crise économique sans précédent. "La situation qui nous préoccupe le plus aujourd'hui, explique Arnold Vercken, le directeur du Programme alimentaire mondial (Pam) pour les territoires palestiniens, est celle des fonctionnaires."

 

Khader, épicier : "Plus personne ne peut payer..."

 

En fait, l'Union européenne, principal bailleur de fonds des Palestiniens, contribuait en partie à payer les 140.000 fonctionnaires. Les salaires de mars n'ont toujours pas été versés, faute de liquidités. "Les fonctionnaires font vivre environ un tiers de la population, commente Arnold Vercken. L'impact est énorme. Ils ne sont pas d'habitude bénéficiaires d'aides humanitaires, mais ils arrivent à une situation critique. Ils glissent vers la pauvreté et entraînent tous ceux qui dépendent d'eux." Et Gaza doit faire face à un autre problème, celui de l'approvisionnement. Tous les produits importés dans le petit territoire viennent d'Israël. Or, en mars, les Israéliens ont fermé presque sans interruption le seul point de passage des marchandises. Dans les magasins de Gaza, les familles qui le pouvaient ont commencé à faire des stocks de nourriture, et très vite les produits de première nécessité comme la farine et le sucre se sont fait rares dans les étals et les prix ont sérieusement augmenté.

 

Khader Zibda, propriétaire d'une épicerie au centre-ville de Gaza, note, depuis quelques semaines, dans un cahier d'écolier, les dettes de ses clients. "Plus personne ne peut payer les marchandises. Même les fonctionnaires, qui étaient les seuls à avoir un revenu stable, doivent faire attention." Dans la boutique, la bière sans alcool et les pâtisseries palestiniennes sont en promotion exceptionnelle. Mais rien n'y fait : "Les clients ne peuvent prendre que l'essentiel : lait, riz et farine." Khader ne peut plus faire crédit, les clients doivent maintenant payer comptant. En un mois, les ardoises ont atteint la somme de 85.000 shekels (15.000 Euros). Aujourd'hui, Khader, comme tout le monde n'attend plus qu'une chose : le versement du salaire des fonctionnaires, seule bouffée d'air envisageable dans le marasme économique des territoires palestiniens.

 


 

Les Israéliens sont favorables à l’émigration des Arabes de l’Etat hébreu
 
Les colons seraient prêts à quitter les implantations sauvages contre une réinstallation "légale"
 
publié dans l'Orient-le Jour le 10 mai 2006 
 
Près de deux tiers des Israéliens se disent favorables à une politique d’émigration de leurs concitoyens arabes qu’encouragerait leur gouvernement, selon un sondage publié hier. Parallèlement, les colons de Cisjordanie seraient prêts à évacuer les colonies sauvages créées sur ce territoire à condition qu’elles soient réinstallées "légalement" ailleurs sur des terres domaniales en Cisjordanie, a affirmé le quotidien israélien "Yediot Aharonot", mais selon les colons, aucune décision n’a été prise. Selon un sondage réalisé par l’Institut pour la démocratie et publié hier, 62 % des Israéliens souhaiteraient que leur gouvernement adopte une politique visant à persuader les Arabes israéliens à quitter l’Etat hébreu. Les Arabes d’Israël forment 20 % de la population totale, soit 1.387.000 personnes, selon un recensement publié début mai par le Bureau central des statistiques, à l’occasion du 58e anniversaire de la création d’Israël. Seulement 14 % des personnes interrogées qualifient de bonnes les relations entre juifs et Arabes. "Le sionisme se doit de procéder à un examen de conscience pour comprendre comment le racisme est devenu son courant central", ont confié des députés arabes israéliens à Y-Net, le journal en ligne du quotidien israélien Yediot Aharonot, en réaction à ce sondage.

D’autre part, ce même quotidien rapportait hier que les colons de Cisjordanie sont prêts à évacuer les colonies sauvages créées sur ce territoire, à condition qu’elles soient réinstallées "légalement" ailleurs en Cisjordanie, sur des terres domaniales. Le journal soulignait en une la décision, qualifiée de "tournant spectaculaire" dans la position des colons juifs farouchement opposés à tout démantèlement de colonies, et ajoutait qu’elle a été prise lundi lors d’une rencontre secrète de leurs dirigeants. L’idée serait de "sacrifier" les colonies sauvages que le gouvernement israélien s’est engagé à démanteler, notamment auprès des Etats-Unis, pour sauver les colonies appelées à être démantelées dans le cadre des retraits partiels, en Cisjordanie, envisagés par le Premier ministre israélien, Ehud Olmert.

De son côté, la direction des colons a affirmé qu’aucune décision concrète n’avait été prise, tout en confirmant la tenue de la rencontre de ses dirigeants la veille, au cours de laquelle différents scénarios ont été envisagés concernant l’avenir des colonies, à la lumière des résultats des récentes élections. "Nous n’avons pris aucune décision. Nous ne ferons aucune concession sur les colonies sauvages qui sont partie intégrale des colonies existantes. Nous lutterons contre toute tentative de les évacuer", a déclaré à l’AFP Pinhas Wallerstein, membre de la direction de Yesha, le Conseil des colonies juives de Cisjordanie. Selon un rapport officiel, il y a 105 colonies sauvages en Cisjordanie, dont 24 créées sans feu vert officiel israélien après l’accession au pouvoir de l’ex-Premier ministre Ariel Sharon en mars 2001, qui est dans le coma à la suite d’une attaque cérébrale survenue le 4 janvier. Pour la communauté internationale, toutes les colonies dans les territoires occupés sont illégales.
 


Pierre Salignon : "Nous ne serons pas les auxiliaires des diplomates"
 
Le directeur général de Médecins sans frontières dénonce le gel des aides européennes à la Palestine, vécu sur place comme une "punition collective"
 
par CHRISTOPHE AYAD, publié dans Libération le 27 avril 2006
 
Pierre Salignon revient d'une mission dans les territoires palestiniens, où MSF prend en charge des centaines de familles. Alors que Mahmoud Abbas, président de l'Autorité palestinienne, arrive aujourd'hui à Paris pour discuter notamment de l'aide aux Palestiniens, il explique la position de son organisation sur la décision récente des Occidentaux de geler l'aide directe à l'Autorité contrôlée par le Hamas.
 

* Quelle est la situation sur le terrain ?

 

La situation est tendue, difficile, pénible. Il y a une semaine, les tirs israéliens étaient quotidiens dans le nord et l'est de la bande de Gaza, afin de prévenir les tirs de roquettes sur Israël par des militants palestiniens. Parmi les familles que nous prenons en charge, l'une a perdu une petite fille, tuée par un obus ; les 12 autres enfants ont été blessés. Des familles sont déplacées du nord vers le sud de la bande de Gaza. Les munitions non explosées posent un vrai problème. Sur le plan économique, les marchandises n'entrent pas et les Palestiniens ne sortent pas travailler en Israël. C'est comme si le départ israélien de Gaza n'avait rien changé. Les distributions de nourriture par l'ONU sont irrégulières. Nous ne sommes pas encore dans une crise humanitaire et sanitaire, mais elle est en devenir. Les familles s'endettent alors qu'elles sont déjà au bout du bout. Les salaires des 152.000 fonctionnaires n'ont pas été payés en mars, ils ne le seront probablement pas en avril. Parmi eux, il y a 60.000 membres des forces de sécurité avec tous les risques que cela comporte. Il y a enfin une tension très forte entre le Hamas au pouvoir et le Fatah, qui contrôle les rouages de l'Etat.

 

* Quel jugement portez-vous sur le gel de l'aide à l'Autorité palestinienne par les bailleurs de fonds occidentaux ?

 

Il est illusoire et caricatural de penser que l'on peut cibler le Hamas sans affecter la population. Laisser croire que l'on va faire passer cette aide par le canal des ONG et des agences de l'ONU est une autre illusion. Sans compter que l'appel de fonds lancé par l'Unrwa (l'agence de l'ONU chargée des réfugiés palestiniens, ndlr) pour 2006 est pour l'instant loin d'être rempli. A MSF, il n'est pas question de faire le service après-vente d'une mesure de rétorsion qui affecte la population. Nous ne sommes pas les auxiliaires des diplomates. D'autant que cela nous mettrait en danger. Les Palestiniens vivent ce gel comme une punition collective. Notre indépendance est la garantie de notre sécurité et de notre capacité à aider les populations.

 

* Faut-il pour autant travailler avec le Hamas ?

 

Boycotter l'Autorité palestinienne, dirigée par le Hamas, serait aller à l'encontre de nos principes d'impartialité. Comme dans tous les conflits où nous intervenons, nous sommes en contact avec toutes les parties. Dans les territoires palestiniens, il y a des autorités élues, un gouvernement, des agents de l'Etat, nous traitons avec. On ne va pas commencer à faire le tri entre bonnes et mauvaises victimes. Lors de mon séjour, j'ai rencontré tous les acteurs palestiniens et tous m'ont dit qu'ils souhaitaient la présence de MSF, le Hamas comme les autres. Mes interlocuteurs ne nient pas les tensions, mais ils feront tout leur possible pour assurer notre sécurité.

 

* Les effets du gel de l'aide se font-ils déjà sentir ?

 

Il y a eu une dégradation continue ces derniers mois, qui peut très rapidement s'aggraver. Des pénuries ponctuelles apparaissent : les hôpitaux manquent de bandes de plâtrage, certains médicaments essentiels sont indisponibles et il n'y a plus de vaccins contre l'hépatite B, par exemple. Pour prendre un problème dont personne ne parle, les premiers cas de grippe aviaire confirmés ont été signalés le 7 avril à Gaza et en Cisjordanie. Selon l'Organisation mondiale de la santé, les Palestiniens ont un besoin urgent de 24.000 kits de protection et des stocks de Tamiflu pour couvrir préventivement le quart de la population. A ce jour, seuls 3.000 kits et 1.300 traitements préventifs sont arrivés. Quand on connaît les problèmes de promiscuité, de pauvreté et de désorganisation administrative à Gaza, le boycott de l'Autorité est très dangereux. Cette décision fait le lit de tous les extrémismes. Sans perspective politique, la violence ne peut que s'accroître.

 


 

L'UE dans l'impasse face au Hamas

 

Au sein de l'Union européenne, la décision de suspendre l'aide à l'Autorité palestinienne est sourdement contestée

 

par AGNES DE ROTIVEL, publié dans la Croix le 8 mai 2006

 

"Nous sommes en train d’étudier la mise en place d’un mécanisme international pour pouvoir envoyer de l’aide aux Palestiniens." Cette déclaration de Benita Ferrero-Waldner, commissaire européenne aux relations extérieures, samedi 6 mai au Caire, donne le ton de l’embarras des Européens depuis leur décision de suspendre l’aide à l’Autorité palestinienne, après que les élections législatives palestiniennes, le 25 janvier dernier, ont porté au pouvoir le Hamas. Décidée le 7 avril par la Commission européenne, entérinée le 10 avril par le Conseil des ministres des affaires étrangères, cette décision provoque depuis un véritable imbroglio politique. Pendant ce temps, des troubles se développent dans les Territoires palestiniens où les salaires des 160.000 fonctionnaires et membres des services de sécurité n’ont pas été versés depuis trois mois.

"Ca nous est tombé sur la tête comme un coup du ciel, déclare, furieuse, Véronique de Keyser, députée belge au Parlement européen et chef de mission des observateurs des élections en Palestine. Le 5 avril, il y avait une session plénière au Parlement de Strasbourg. Le haut représentant du conseil de l’Union européenne, Javier Solana, et Benita Ferrero-Waldner étaient là, tous les deux. Je suis intervenue pour dire qu’il fallait discuter avec le Hamas. J’ai évoqué la situation financière catastrophique dans les Territoires. Solana a dit : “On ne peut pas continuer avec le Hamas comme si rien ne s’était passé.” Mais rien de plus. Et, tout d’un coup, le vendredi, on apprend que la Commission européenne suspend son aide ! Il est clair que la Commission n’a pris sa décision que parce qu’elle savait que le Conseil européen allait l’entériner le lundi !"

 

Trois conditions pour la poursuite de l’aide

 

En fait, dès le 30 janvier 2006, l’Union européenne avait conclu que les relations ne pouvaient plus être les mêmes avec un gouvernement dirigé par le Hamas. Dans sa déclaration du 31 janvier, l’UE posait trois conditions au mouvement islamiste pour la poursuite de l’aide : reconnaissance d’Israël, arrêt du terrorisme et acceptation des accords internationaux liant l’Autorité palestinienne. "La décision politique de suspendre les fonds a été définie à cette date, reconnaît Cristina Gallach, porte-parole de Javier Solana. Mais, on s’est donné deux mois jusqu’à la formation du gouvernement palestinien, le 30 mars, pour l’annoncer. On espérait qu’entre-temps le Hamas enverrait des signaux positifs, mais rien n’est venu." Le 7 avril, la Commission européenne décrétait la suspension de l’aide en des termes "brutaux", reconnaît Cristina Gallach.

Pourquoi la Commission a-t-elle pris cette décision ? "Elle a été utilisée politiquement par les Etats-Unis qui, via la Grande-Bretagne, ont fait d’énormes pressions sur les commissaires", dit-on à Bruxelles. Ce qui s’est passé sur ce dossier reflète aussi le changement des équilibres politiques au sein de l’Union européenne, depuis l’arrivée des dix nouveaux pays, majoritairement issus de l’ancien bloc de l’Est.

 

Le Conseil européen "sous influence américaine"

 

"Le dossier israélo-palestinien illustre parfaitement ce changement flagrant, analyse Leïla Chahid. Les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et Israël ont compris qu’ils pouvaient faire pression sur les nouveaux pays entrants, pro-américains, et qui gardent une culpabilité énorme par rapport à leur passé envers la communauté juive. Résultat, le Conseil européen, composé des 25 pays membres de l’UE, est sous influence américaine." Auparavant, la France avait traditionnellement un rôle de rééquilibrage sur le Proche-Orient. Mais, empêtrée dans ses "affaires" de politique intérieure, lâchée sur ce dossier par l’Allemagne qui ne prend jamais aucune décision critique sur Israël, elle a perdu son influence. D’ailleurs, lorsque le Conseil s’est prononcé le 10 avril, Paris, représenté par Catherine Colonna, ministre déléguée aux affaires européennes, ne s’y est pas opposé.


"Cette décision est une absurdité, mais il aurait été politiquement incorrect de dire aux Américains : on continue de financer les Palestiniens avec le Hamas au pouvoir, commente une spécialiste des mécanismes de l’Union européenne. La communauté internationale ne s’était pas préparée aux résultats des élections palestiniennes. Il n’empêche que vouloir la démocratie au Moyen-Orient et refuser les résultats de ces élections ou l’entourer de telles conditions que cela équivaut à les refuser, est une contradiction majeure. Nous sommes tous dans l’embarras. Mais, actuellement, aucun Européen ne veut de crise transatlantique sur ce sujet." "Nous sommes très embêtés parce qu’on sait que si l’on coupe les vivres aux Palestiniens, c’est la guerre civile, poursuit un diplomate français. Mais on ne peut pas tout accepter du Hamas. Résultat, nous sommes dans un imbroglio incroyable. Et personne ne veut s’afficher comme étant le premier à donner une certaine légitimité au Hamas."

Depuis, chacun se renvoie la balle. L’Union européenne rend l’Etat hébreu responsable de la faillite économique des Territoires. "Israël doit verser les 50 millions d’euros par mois à l’Autorité palestinienne, qui correspondent au remboursement des droits de douane et de TVA prélevés sur les produits destinés aux Palestiniens, transitant par les ports israéliens", tempête la porte-parole de la Commission.

 

Une décision "prise sous fortes pressions américaines"

 

Pour beaucoup, le nœud de l’affaire remonte à l’inscription par l’Union européenne, le 2 avril 2004, du Hamas sur la liste des organisations terroristes. "Sans cette décision prise sous fortes pressions américaines, on ne serait pas aujourd’hui dans cette situation ubuesque ! L’Europe est tombée dans le piège", explique notre diplomate français qui déplore qu’il n’y ait jamais eu de discussion sur les critères d’inscription et de sortie de cette liste. "Les Américains ont donné la liste et les Européens se sont exécutés", lâche Leïla Chahid, déléguée de la Palestine auprès de l’Union européenne. "Il y avait une escalade des attentats terroristes contre les populations civiles en Israël, modère Cristina Gallach. Et la décision a été prise à l’unanimité des Etats membres", sous-entendant : la France ne s’y est pas opposée.

"Le résultat, c’est qu’aujourd’hui on se retrouve lié par des mots dont on ne connaît pas exactement la portée juridique, poursuit le diplomate. Que signifie le fait de placer un mouvement sur cette liste ? Est-ce à dire que l’on n’a plus de rapport financier, ni économique, ni politique ? Que fait-on si le Hamas remplit implicitement ou explicitement une, voire deux des conditions posées par l’EU ? Qui décide ? Et comment ? On sait comment faire entrer quelqu’un sur la liste, on ne sait pas comment l’en faire sortir !" "Et il ne faut pas compter que le Hamas soit rayé de sitôt de la liste, car c’est un moyen de pression politique", reconnaît volontiers Cristina Gallach. Pourtant, le Hamas ne respecte-t-il pas depuis plus d’un an la trêve avec Israël ? Samedi 6 et dimanche 7 mai, la Banque mondiale, dans un rapport rendu public ce week-end, a averti que "si l’Autorité palestinienne est paralysée pour une période prolongée, cela pourrait torpiller les efforts déployés par les donateurs depuis douze ans pour mettre en place les institutions responsables nécessaires pour le futur Etat palestinien ou pour le fonctionnement du régime de transition".

 


 

Noam Chomsky : "La guerre US contre le terrorisme est une farce"

 

Propos recueillis par ANTOINE AJOURY, publiés dans l'Orient-le Jour le 17 mai 2006

 

Le célèbre intellectuel américain Noam Chomsky vient d’achever une visite de dix jours au Liban, au cours de laquelle il a rencontré des personnalités politiques et intellectuelles libanaises, ainsi que nombre d’étudiants à l’occasion de plusieurs conférences organisées à Beyrouth. Pour "L’Orient-Le Jour", il revient sur les grands enjeux qui agitent la région.

 

* Vous avez parlé lors de votre conférence à l’AUB la semaine dernière des obligations des intellectuels. Qu’en est-il du rôle des médias ?

 

Parlons essentiellement des médias en Occident où le contrôle du gouvernement est inexistant sinon très limité. Ces médias sont censés êtres libres, comme c’est le cas aux Etats-Unis et dans la plupart des pays européens. Une situation similaire à celle des intellectuels en général. Mais aux Etats-Unis, par exemple, les médias sont de grandes entreprises, faisant partie d’autres entreprises géantes dans le domaine du divertissement, de la consommation ou de la politique. Ces entreprises appartiennent généralement à une minorité influente. C’est la vraie définition des médias de masse. Or ceux qui sont orientés vers les intellectuels sont plutôt dirigés vers la tranche éduquée de la société qui n’est pas la masse populaire. Les Américains en général ne lisent pas le New York Times ou le Washington Post dont le lectorat se trouve plutôt parmi les classes politiques ou économiques. Ce genre de presse présente ainsi une vue du monde adaptée à ceux qui les lisent, à savoir les riches, les intellectuels ou les dirigeants étatiques. Ils sont d’excellents journalistes qui font leur boulot d’une façon très honnête. Mais leur travail est façonné dans un cadre très limité, qui exclut les questions cruciales. Les critiques sont ainsi largement acceptées, mais dans un cadre bien déterminé. Nous avons dès lors l’impression qu’ils sont des médias libres, indépendants et courageux, puisqu’il y a débat réel à l’intérieur de ces limites, alors que ce n’est pas réellement le cas.

 

La guerre en Irak illustre parfaitement cette situation : le débat oppose deux extrêmes, d’une part, les “faucons” qui appellent à poursuivre le combat pour gagner la guerre et atteindre son but qui est de bâtir une démocratie, d’autre part, les “colombes” qui affirment que le coût d’une telle guerre est exorbitant et qu’on ne peut imposer la démocratie par la force. Le même débat existait au sein de la Pravda dans les années 80 en Union soviétique. L’aile dure encourageait la poursuite de la guerre en Afghanistan pour apporter les bienfaits du communisme à la population, alors que les modérés dénonçaient le coût trop élevé d’un conflit inutile. Ce débat avait lieu sous la censure et la peur, tandis qu’aujourd’hui la même logique prévaut, avec la peur en moins. Parallèlement, le monde occidental décrivait l’invasion de l’Afghanistan plus objectivement, la qualifiant d’agression, de crime, de guerre dont le but était d’installer un gouvernement allié et d’avoir accès aux ressources du Moyen-Orient. Les Américains pouvaient ainsi critiquer les Soviets, mais, aujourd’hui, on interdit aux autres de critiquer la politique américaine et on occulte délibérément toute autocritique appelant une invasion par son nom.

* Comment jugez-vous la stratégie américaine contre le terrorisme ?


La guerre contre le terrorisme a été déclarée en 1981 par Ronald Reagan lors de son arrivée au pouvoir. Il mettait ainsi en place une nouvelle politique étrangère américaine par opposition à celle que menait Jimmy Carter avant lui, qui consistait à défendre les droits de l’homme dans le monde. Le terrorisme international fut donc qualifié de “peste des temps modernes”. Depuis, les Etats-Unis n’ont fait que mener une guerre brutale, vicieuse et terroriste qui a tué des milliers de personnes en Amérique latine, au Nicaragua, au Salvador, etc. Les Etats-Unis ont quand même trouvé approprié de soutenir le gouvernement de l’apartheid en Afrique du sud. Il en est de même en Indonésie, un pays qui a également reçu l’appui de Washington dans sa guerre contre le terrorisme, mais qui a commis un génocide au Timor-Oriental. L’actuelle guerre contre le terrorisme est une farce. La politique américaine ne fait qu’encourager le terrorisme, et le gouvernement américain le sait très bien. Tous les pronostics prédisaient l’aggravation de la menace terroriste en cas de guerre en Irak, et c’est exactement ce qui se passe.


Par ailleurs, Saddam Hussein est accusé aujourd’hui de crimes qu’il a commis à Doujail en 1982. Or savez-vous que cette année est cruciale dans les relations américano-irakiennes ? En 1982, Ronald Reagan a rayé l’Irak de la liste des pays terroristes afin de pouvoir fournir au régime de Bagdad une aide substantielle, notamment en matière d’armement. Et ce fut Donald Rumsfeld qui fut envoyé plus tard pour mettre en œuvre ce programme d’aide qui se poursuivra durant des années, malgré le fait que le régime de Saddam Hussein avait commis d’autres massacres. Qui doit être aujourd’hui aux côtés du président irakien ? N’est-ce pas également ceux qui lui ont permis de commettre ces crimes ? D’autre part, le bombardement américain à Khartoum contre une usine pharmaceutique, dans le cadre de la guerre contre le terrorisme durant le mandat de Bill Clinton, a entraîné la mort de plusieurs milliers de pauvres Africains par suite du manque de médicaments, selon plusieurs rapports. Evidemment, l’Administration américaine n’a pas enquêté sur les conséquences de cette attaque “mineure”.

* Après dix jours au Liban, comment évaluez-vous votre visite ?


C’est trop compliqué pour moi d’essayer d’évaluer la situation au Liban. J’ai écouté différents points de vue et analyses de la part d’une large panoplie de personnalités libanaises comme Hassan Nasrallah et Walid Joumblatt, entre autres. La société libanaise est trop complexe pour être évaluée en quelques mots, mais j’ai appris beaucoup de choses. Ce fut très instructif pour moi.

 


 

Le Mossad s'est restructuré en vue d'un éventuel conflit avec l'Iran

 

L'Iran est devenu l'objectif numéro un du service secret israélien à qui son chef, Meïr Dagan, entend redonner son caractère offensif

 
par SERGE DUMONT, publié dans le Temps le 13 mai 2006
 
"L'Iran aussi peut être rayé de la carte." Pour les commentateurs de la presse israélienne, cette petite phrase prononcée lundi par le vice-premier ministre Shimon Peres confirme bien que le problème du nucléaire est désormais considéré comme le problème stratégique le plus important de l'Etat hébreu. Le dossier iranien est d'ailleurs le principal sujet de discussion des douze membres du cabinet israélien de la sécurité et c'est également à la politique nucléaire de Téhéran que la "commission Meridor" (un comité formé de spécialistes chargés d'évaluer les enjeux stratégiques des années à venir) vient de consacrer la plus grande partie de son rapport secret de 250 pages. Promu à la tête du Mossad en 2002 grâce au soutien d'Ariel Sharon - l'un de ses vieux compagnons de combat -, le brigadier général Meïr Dagan a d'ailleurs reçu dès novembre 2003 l'ordre de recentrer les activités du service secret sur l'Iran. Certes, ni la menace terroriste (Al-Qaida, Hezbollah) ni les pays arabes (Liban, Syrie) ou musulmans (Pakistan) n'ont été rayés de la liste des opérations montées par les agents israéliens. Mais ces objectifs traditionnels ont été supplantés par la "menace iranienne", qui est désormais prioritaire.

Structure moins lourde

Dès 2003, Meïr Dagan a entrepris de redonner au Mossad le caractère offensif qu'il avait quelque peu perdu sous la direction de son prédécesseur Ephraïm Halevy. Dans le cadre de ces réformes, plusieurs responsables de la division des opérations ont été priés de démissionner. Près de 200 membres du personnel - principalement des administratifs et des analystes - ont été également été poussés vers la sortie, voire licenciés. Certains d'entre eux se sont d'ailleurs vengés en organisant quelques fuites dans la presse locale. C'est ainsi que le Mossad a été doté d'une nouvelle structure moins lourde que la précédente et qu'une partie de son personnel a été renouvelée grâce à une série d'appels aux candidatures lancés dans la presse et sur Internet à partir de 2004 (quelque 10.000 réponses). Selon des sources dignes de foi, afin de recentrer ses activités sur l'Iran, l'agence a également réduit les activités de certaines de ses antennes à l'étranger, voire les a supprimées. En Europe notamment. En revanche, elle a accru le partage d'informations avec ses alliés. Surtout avec les agences américaines - Dagan s'est discrètement rendu aux Etats-Unis il y a quelques semaines. Objectif ? Localiser tous les sites nucléaires iraniens - surtout ceux dont personne n'a jamais entendu parler - et remonter autant que faire se peut les filières d'approvisionnement de Téhéran.

Contrairement à son prédécesseur, Dagan n'est ni diplomate ni un amateur de réceptions mondaines. C'est un militaire dans l'âme et un chaud partisan des opérations clandestines sur le terrain. En mars dernier, le Sunday Times a d'ailleurs publié une enquête selon laquelle des éléments israéliens effectueraient des reconnaissances en Iran à partir du nord de l'Irak. Comme prévu, cette information n'a jamais été infirmée. En revanche, il est certain que le Mossad s'est doté de sa propre unité formée de spécialistes des coups tordus et des opérations en territoire ennemi. Dans les milieux proches du renseignement israélien, on murmure que ces hommes «ne resteront pas les bras croisés» si le système nucléaire iranien devait poursuivre son développement et si les menaces du président Mahmoud Ahmadinejad sur l'existence de l'Etat hébreu devaient devenir plus concrètes.



 
Divergences entre Israël et les Etats-Unis sur le gel de la production de plutonium
 
paru dans l'Orient-le Jour le 20 mai 2006
 
Israël et les Etats-Unis sont en désaccord sur une proposition américaine de geler la production de plutonium ou d’uranium enrichi, utilisés pour la fabrication de bombes nucléaires, a rapporté hier le quotidien israélien Haaretz. Israël a exprimé son désaccord à une proposition présentée jeudi par les Etats-Unis à la commission des Nations unies sur le désarmement à Genève, selon le journal. L’Etat hébreu craint qu’une telle proposition porte atteinte à son propre programme nucléaire sans qu’elle ait d’effet sur le programme nucléaire iranien, écrit le Haaretz. Par ailleurs, Washington a rejeté une demande d’Israël d’acquérir aux Etats-Unis des technologies de pointe dans le domaine des utilisations pacifiques de l’atome et de bénéficier à ce sujet du même statut que l’Inde, selon cette même source. Par ailleurs, l’autre grand tirage israélien, le Yediot Aharonot, a rapporté hier également qu’Israël et l’Afrique du Sud ont procédé en 1979 à un essai nucléaire sur une plate-forme marine au nord de l’Antarctique, selon des documents secrets américains récemment dévoilés. Ces documents confirment qu’une mystérieuse explosion, détectée le 22 septembre 1979 par un satellite américain au-dessus de l’Atlantique Sud, était bien d’origine nucléaire. Ils contredisent les conclusions d’une commission d’enquête désignée à l’époque par le président américain Jimmy Carter, selon laquelle l’explosion avait une autre origine.
 

 

L'impossible débat sur l'influence d'Israël dans la politique étrangère américaine

par PHILIPPE GELIE, publié dans le Figaro le 22 avril 2006

L'énonciation d'une idée reçue peut avoir parfois l'impact d'une provocation. John Mearsheimer et Stephen Walt en ont fait l'expérience en publiant fin mars ("The Israel Lobby", London Review of Books, 23 mars 2006) une étude sur l'influence du "lobby pro-israélien" dans la politique étrangère des Etats-Unis. Comme ils s'y attendaient, les deux professeurs d'université ont déclenché une polémique dans les cercles académiques américains. Mais si l'objectif était de lancer un débat de fond dans le pays, c'est raté. Leur "brûlot" a fini en pétard mouillé, avant que le sujet ne soit promptement balayé sous le tapis. Au pays des lobbies et de la transparence, cela en dit long sur la sensibilité du sujet. L'objet du délit est un texte de 22 pages (Une version de 42 pages, plus 20 pages de notes, avait été postée sur le site de la John F. Kennedy School of Government de Harvard) au ton délibérément polémique. Les auteurs, tous deux professeurs de science politique, y observent d'emblée : "Depuis plusieurs décennies, et spécialement depuis la guerre des Six-Jours en 1967, la clé de voûte de la politique américaine au Proche-Orient est sa relation avec Israël." Or, estiment-ils, l'Etat juif "ne se comporte pas en allié loyal", au point d'être devenu "un fardeau stratégique".  

Mearsheimer et Walt vont même plus loin : "Les Etats-Unis ont un problème de terrorisme en grande partie parce qu'ils sont si étroitement alliés à Israël. Le soutien à Israël n'est pas l'unique source de terrorisme anti-américain, mais c'est une source importante." Rappelant la politique d'occupation des Territoires palestiniens, les ventes d'armes sensibles à la Chine et les cas d'espionnage israélien aux Etats-Unis, ils concluent que "pas plus les arguments stratégiques que moraux ne peuvent expliquer le soutien des Etats-Unis". L'explication, à leurs yeux, tient en une formule : "le lobby israélien". Dans un pays où le lobbying est protégé par la Constitution , où les lobbies ont pignon sur rue parce qu'ils représentent les intérêts légitimes de segments de la société, le mot ne devrait pas avoir la connotation péjorative qu'on lui donne généralement en France. Mais les auteurs adoptent une définition extensive pour inclure dans ce groupe de pression tous les partisans d'un soutien indéfectible à Israël : les organisations représentatives de la communauté juive aux Etats-Unis, comme l'Aipac (American Israel Public Affairs Committee), mais aussi les chrétiens évangéliques (pour qui la "renaissance" d'Israël s'inscrit dans un dessein biblique) ou encore les néoconservateurs influents dans l'Administration Bush, à la fois ardents défenseurs de l'Etat juif et partisans de la guerre en Irak.

 

La mise en cause de cette nébuleuse est censée renforcer la démonstration : en fait, elle l'affaiblit. Certes, l'Aipac se proclame fièrement "lobby pro-Israël" et se flatte, avec ses 100.000 membres actifs, d'être classé "parmi les groupes d'intérêts les plus puissants d'Amérique". Certes, Ariel Sharon s'était ouvertement appuyé sur son réseau d'influence - notamment au Congrès - pour faire accepter par Bush sa stratégie de retrait unilatéral assorti de "garanties" américaines sur un règlement final. Certes, "le Lobby", auquel les auteurs prêtent maladroitement une majuscule pour renforcer le soupçon, s'efforce d'orienter le débat politique et académique en faveur d'Israël, quitte à pratiquer parfois l'intimidation et à brandir un peu vite l'accusation d'antisémitisme.

 

Mais c'est avoir une courte vue que de limiter le phénomène à une sorte de manipulation qui aurait permis de "prendre en otage" la politique étrangère américaine. Négligeant des pans entiers des intérêts stratégiques de Washington dans la région, tels que le pétrole ou la relation avec l'Arabie saoudite, l'essai de Mearsheimer et de Walt omet surtout d'analyser le consensus national qui est au coeur de l'alliance avec Israël. Un phénomène profond, aux dimensions à la fois historiques, idéologiques et affectives, que l'universitaire Earl Raab expliquait naguère par "la crainte, si l'Amérique abandonne Israël, d'abandonner du même coup la communauté juive américaine elle-même". Le fait que cette dernière soit souvent plus critique à l'égard de la politique israélienne que ses instances représentatives n'entame en rien ce pacte.

 

Plusieurs commentateurs ont répondu aux pourfendeurs du "Lobby israélien". Sur le site Internet de la faculté de Harvard, l'avocat vedette et professeur de droit Alan Dershowitz déplore "l'approche illogique et la démarche de conspirateurs" de ses collègues, qui "devaient savoir que leur compilation de vieilles assertions ferait le miel des antisémites". David Gergen, ancien conseiller de quatre présidents, proteste "n'avoir jamais vu une seule décision prise dans le Bureau ovale pour orienter la politique étrangère en faveur d'Israël au détriment des intérêts américains". Avec mordant, le chroniqueur Christopher Hitchens explique : "L'essai lui-même, pour l'essentiel une critique moyennement centriste et "réaliste" de l'influence d'Israël, contient beaucoup de vérités et quelques originalités. Mais ce qui y est original n'est pas vrai et ce qui y est vrai n'est pas original." Fermez le ban. Les Américains viennent de rater une nouvelle occasion de tenir ce "débat légitime" que chacun prétend souhaiter sur un aspect central des relations extérieures de la première puissance mondiale. "Ce serait même dans l'intérêt d'Israël si la discussion ouverte et critique qui se tient ici était exportée là-bas", a souligné dans Haaretz l'ancien négociateur Daniel Levy. C'est trop attendre du brûlot de Mearsheimer et Walt. L'Aipac, réputé pour sa vigilance, n'a même pas cru bon d'y réagir. 

 

 
Le choc des cultures : Peut-on se dire Occidental et fier de l'être ?
 
par ANTOINE ROBITAILLE, publié dans le Devoir le 20 mai 2006
 
Devant les revendications multiculturalistes qui se multiplient et la haine de l'Occident exprimée par les Ahmadinejad et Ben Laden, retrouver un certain sens de la "fierté occidentale" pourrait-il être de mise ? La question, en soi polémique, se pose, selon plusieurs.
 

"L'identité occidentale ? Ce n'est pas sans péril que l'on aborde la question aujourd'hui", nous écrit un universitaire québécois dans un courriel pour justifier sa décision de refuser d'accorder une entrevue sur le sujet. D'abord, poursuit-il dans le courriel, ce mot "occidental" semble désormais trop lourd à porter. A une époque où les identités nationales paraissent en déclin, celles de "civilisation" ont l'air tout simplement exorbitantes. Mais surtout, se dire Occidental, reconnaître une sorte de fierté à appartenir à cet ensemble, équivaut pratiquement, pour plusieurs, à "s'avouer criminels". C'est participer d'une civilisation qui, il n'y a pas si longtemps, se prenait encore pour la civilisation, qui a colonisé des peuples, organisé des traites d'esclaves, etc., et qui, aujourd'hui, non seulement prospérerait grâce à un commerce absolument non équitable mais, au surplus, dont le mode de vie préparerait l'apocalypse environnemental. L'universitaire, qui refuse même qu'on le nomme, ajoute que ceux qui se permettent encore de vanter l'Occident de nos jours sont souvent "des infréquentables".

Joint à Paris, l'écrivain français Pascal Bruckner rappelle que, dans l'Hexagone des années 1960, le mot "Occident" fut le titre d'une publication d'extrême droite. "A une certaine période, le mot avait une connotation fasciste", explique-t-il. S'il rejette cet "Occident", l'auteur du célèbre essai Le Sanglot de l'homme blanc s'est toujours montré très critique envers l'autre extrême, c'est-à-dire l'antioccidentalisme, cette "haine de soi" si présente dans le discours tiers-mondiste, par exemple. En 1983, il publiait Le sanglot... , dans lequel il dénonçait justement la "culpabilisation incessante de l'Occident", "accusé de tous les maux de la terre". Ça se voulait une "critique constructive du tiers-mondisme", rappelle-t-il. Et Bruckner est justement à préparer un autre essai, qui sortira cet automne (chez Grasset), sur le même sujet, où il réactualise "en les déplaçant un peu" ses thèses, à la lumière de l'époque actuelle de l'après-11 septembre et de l'après-invasion de l'Irak.

A ses yeux, il est parfaitement possible de manifester une fierté occidentale "sans rougir, aujourd'hui". Dans le tiers-mondisme de jadis comme dans l'altermondialisation contemporaine, "on perçoit toujours l'Occident comme étant la civilisation qui asservit, qui a colonisé nombre de peuples, qui a organisé l'esclavage". A en écouter certains, l'Occident en général et les Etats-Unis en particulier seraient même responsables, par exemple, des 200.000 morts imputées au terrorisme islamiste en Algérie, puisque ce même terrorisme a été fomenté par les Américains dans leur lutte contre l'URSS dans la guerre froide.
 
Mais, insiste-t-il, dans ces analyses convenues, on oublie bien aisément "l'autre part" de l'Occident, celle qui "a produit le mouvement anticolonialiste et les mouvements d'abolition". D'ailleurs, il y a ici exclusivité : ces mouvements en faveur de l'abolition, aux Etats-Unis et en Europe, ne sont le fait que de l'Occident, souligne-t-il. On "impute l'esclavage aux seuls Occidentaux et on oublie complètement qu'il y a eu au moins deux autres traites tout aussi violentes et beaucoup plus longues", dans les mondes arabe et africain. "Or je ne connais aucun régime oriental ou arabe qui, pour l'instant, a demandé pardon pour la traite des Noirs, qui a longtemps sévi. En Afrique, il n'y a que le président du Bénin, Kérékou, qui a demandé pardon en l'an 2000 pour la traite."

Bruckner, aujourd'hui comme hier, insiste : "L'Occident est la seule civilisation qui fasse son autocritique, qui ait un rapport critique avec sa propre histoire." En découle une autre particularité occidentale : il a produit des anthropologues. Or, "qu'est-ce que l'anthropologie ? C'est une certaine manière de s'éloigner de soi-même et de s'approcher de l'Autre. Il y a dans l'anthropologie cette fascination pour les autres et cette sorte de dédoublement de l'identité". C'est d'ailleurs dans les rangs des anthropologues, qui ont pris une distance par rapport à leur civilisation, qu'on trouve souvent les critiques de l'Occident les plus virulentes, les plus radicales. Le paradoxe, en somme, est que "la critique de soi est consubstantielle à notre relation avec nous-mêmes". Mais celle-ci peut devenir aisément "haine de soi", avertit Bruckner.

Multiculturalisme

Pour certains, le multiculturalisme est un exemple probant de cette ouverture à l'Autre proprement occidentale -- dixit Bruckner -- qui peut, au-delà d'un certain degré, se muer en haine de soi. Pour le père de la thèse du Choc des civilisations (Odile Jacob, 1997), Samuel Huntington, par exemple, les choses sont claires : "Le multiculturalisme menace de l'intérieur les Etats-Unis et l'Occident", écrivait-il dans son célèbre ouvrage. Pour Huntington, les multiculturalistes ont "dénoncé l'assimilation des Etats-Unis à la civilisation occidentale". Ils estiment qu'on devrait se débarrasser du "parti pris systématique pour la culture européenne et ses dérivés dans l'éducation", ce que déplore Huntington puisque, selon lui, l'Europe est la source des notions occidentales de "liberté individuelle, de démocratie politique, d'autorité de la loi, de droits de l'homme et de la liberté culturelle". Rejeter le multiculturalisme, insistait-il, c'est défendre l'Occident, défendre ces notions chez soi : "Les multiculturalistes américains rejettent [...] l'héritage culturel de leur pays. Ils [...] souhaitent créer un pays aux civilisations multiples, [qui n'appartient] à aucune civilisation [...] L'histoire nous apprend qu'aucun Etat ainsi constitué n'a jamais perduré en tant que société cohérente."

Ces phrases ont suscité un déluge de critiques, on s'en doute. Même l'ancien élève de Huntington, le philosophe Francis Fukuyama, écrivait très récemment dans la préface de la dernière édition de son essai La Fin de l'histoire et le dernier homme, qu'il divergeait d'opinion avec son maître de Harvard sur ce point, entre autres. Il est inévitable, écrit Fukuyama, que dans les sociétés modernes les individus s'organisent en groupes culturels, et l'Etat ne peut refuser de reconnaître ce fait et de l'accommoder. "Cela peut prendre des versions relativement douces, comme dans le cas des Canadiens français, qui contraignent les élèves au Québec à étudier en français", écrit-il (en assimilant le Québec à un groupe ethnique... mais c'est un autre débat). Les problèmes se posent lorsque des islamistes demandent, par exemple, à ce que la charia prime sur la loi commune. Dans ces cas, le multiculturalisme entre en conflit avec les valeurs de base de l'Occident, l'égalité, entre autres choses.

Au Canada

Sociologue et ancien ministre péquiste, Joseph Facal souligne que le Canada donne "à plein dans une version particulièrement radicale de multiculturalisme". Actuellement, la question de la gestion des valeurs propres à l'Occident se joue selon lui dans ces cas où les religions réclament une place dans la vie publique : kirpan, lieux de prière, piscine réservée aux jeunes musulmanes, etc. Il note que le multiculturalisme procède d'une idée très importante en Occident, le relativisme. Se sortir de notre société et la comparer comme le font les anthropologues, "très bien". Mais à partir du "moment où l'on n'ose plus affirmer un certain nombre de principes fondamentaux, à ce moment-là, tout devient relatif. Toutes les opinions se valent. Et là, évidemment, on n'a plus de points de repère". Reste les chartes des droits comme seul lien social. "Ce qui est très bien, mais je ne crois pas que des concepts exclusivement juridiques soient assez forts pour cimenter une société", note-t-il. 

A l'étranger

Et les "valeurs occidentales" à l'étranger ? Farouche promoteur des idées occidentales "à la maison", afin de rejeter le multiculturalisme, Samuel Huntington surprend par sa position sur le plan international. "L'universalisme menace l'Occident et le monde", écrivait-il dans son essai. Selon lui, l'Occident ferait mieux d'abandonner l'idée que ses idées et valeurs sont universelles. Aussi, il devrait s'abstenir "d'intervenir dans des conflits survenant dans des civilisations autres que la [sienne]". Surtout en ces temps où la modernisation technologique (par exemple le nucléaire) ne va plus de pair avec l'occidentalisation. (Voyons l'Iran.) Est-ce à dire qu'Amnistie internationale devrait fermer ses bureaux à l'étranger ? Chose certaine, les Occidentaux, à travers leurs gouvernements du moins, devraient, au risque de provoquer un "choc des civilisations", se refuser à promouvoir les principes proprement occidentaux. Ainsi, à suivre Huntington, les Etats occidentaux devraient s'abstenir de se plaindre officiellement du projet (aux accents hitlériens) de faire porter un signe distinctif à tous les non-musulmans, projet mis en avant par le régime du président iranien Ahmadinejad.

Ce que Huntington appelle "le déclin de l'Occident, c'est cette propension à l'universalisme, à se mêler de ce qui ne le regarde pas", déplore Pascal Bruckner, avant de lancer : "Evidemment, moi, je dirais le contraire : il y a déclin à partir du moment où nous n'avons plus le courage d'affirmer nos valeurs haut et fort et que nous nous cantonnons à notre pré carré." Ce qui n'est pas étonnant venant d'un auteur qui a appuyé l'invasion américaine en Irak en 2003 (pour des raisons s'apparentant à celles d'un Michael Ignatieff, candidat à la direction du Parti libéral fédéral). Mais est-ce que la "fierté occidentale" doit nécessairement conduire à un appui à l'invasion américaine en Irak ? Ou encore en Afghanistan ? Pas nécessairement. Francis Fukuyama, qui croit -- contrairement à Huntington -- que les valeurs occidentales peuvent être universalisées, n'appuie pas pour autant l'action américaine au Proche-Orient.

Par ailleurs, l'Occident est profondément divisé, souligne Pascal Bruckner, qui déplore que, depuis la fin de la guerre froide et la disparition de la menace communiste, "l'Europe croit qu'elle n'a plus d'ennemi déclaré : elle se laisse aller à son tropisme d'assouplissement, d'auto-introspection maladive. Qui est vraiment la pathologie du vieux monde". En somme, il n'y a pas de quoi être fier !
 

 
Israël et nous
 
par JACQUES-SIMON EGGLY, publié dans le Temps le 9 mai 2006 
 
Samedi dernier, le Centre protestant d'études et l'Aumônerie protestante de l'université proposèrent un colloque en l'honneur du pasteur et théologien Marc Faessler. Dans cette chronique, parce que cela touche à la politique, arrêtons-nous sur l'exposé de Catherine Chalier, avec laquelle, d'ailleurs, Marc Faessler a écrit un monument intitulé Judaïsme et christianisme, l'écoute en partage. Son propos touchait à la terre d'Israël : cette terre perdue, puis recolonisée peu à peu et officialisée par un Etat depuis quelque soixante ans ; mais dans un environnement hostile. Quand et comment une paix et une cohabitation pourront-elles s'instaurer ? Les pays européens, y compris la Suisse, sont devenus assez critiques envers Israël. Le contenu de ces critiques, leur ton encore davantage sont mal ressentis par nombre d'Israéliens et beaucoup de Juifs. La terre d'Israël, explique Catherine Chalier, n'est pas, dans la tradition biblique, une terre sacrée, magique qui vaudrait plus qu'une autre ; mais le lieu défini où un peuple précis ayant rencontré Dieu et affirmé le monothéisme a vocation de vivre selon les valeurs, notamment de justice, que cela suppose. Le lieu, délimité, permet à une singularité cohérente de se développer. Une vocation historique et théologique, donc, d'exemplarité sur cette terre et une contribution particulière à la recherche d'un monde meilleur désiré par Dieu. Il ne s'agit nullement, dans cette optique, d'un peuple élu pour l'orgueil et la domination.

Evidemment, et Catherine Chalier en convient la première, la réalité politique est bien éloignée de cet idéal. Mais, dit-elle, il y a une longue histoire du christianisme qui n'a rien voulu savoir de ce judaïsme dont il est pourtant issu. Et les Juifs, dont le destin tragique a fait souvent des hypersensibles, ressentent confusément un arrière-fond de non-reconnaissance derrière les critiques politiques. C'est donc bien toute une démarche spirituelle de reconnaissance mutuelle, soit d'une écoute en partage, qui ouvre la voie à un vrai dialogue. Autrement dit, une critique de la politique d'Israël ne laissant aucun doute sur la compréhension et l'acceptation du lien entre une terre et une identité sera plus facilement reçue que si le destinataire de la critique ressent une ambiguïté à cet égard. Plus encore. Cette critique peut appeler les Israéliens à se référer à leur propre tradition prophétique : un lieu où doit régner la justice. Autrement dit encore, c'est pour se retrouver eux-mêmes que les Israéliens devraient tirer l'exigence d'une paix négociée, juste, digne, vivable pour eux et pour les autres. Ce détour par la religion semble nous éloigner de l'analyse politique. Ce n'est pas le cas. Les Européens chrétiens n'ont pas à pratiquer l'autocensure. Mais ils ont aussi un devoir de compréhension, d'empathie, disons culturelle, qui devrait donner un ton à la critique. Cela n'a l'air de rien mais change tout un état d'esprit. L'influence européenne en faveur de la paix ne peut qu'y gagner.
 
 

Le patriarche latin de Jérusalem, Mgr Michel Sabbah, aux côtés du premier ministre
de l'Autorité palestinienne, Ismaël Haniyeh, à Gaza, le 28 avril 2006
 
 
 
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