Ghassan
Tuéni, gardien du temple et
d’une certaine idée du
Liban, est un homme aux
multiples facettes. Après
avoir fourbi ses armes et sa
plume à Harvard, il rentre
au pays afin de poursuivre
la grande oeuvre de son père
Gebran : l’édification
du quotidien an-Nahar,
journal de référence, indépendant
envers et contre tout,
porte-étendard de tous les
hommes libres de la région,
ouvert à tous les courants,
si tant est qu’ils
respectent les valeurs
fondamentales et l’amour
de la liberté. Jeune
parlementaire, Ghassan Tuéni
insuffle à la classe
politique libanaise un
esprit de renouveau.
Ministre de l’Education
nationale en 1970, il met en
place un ambitieux programme
de réformes. Lorsque
celles-ci se heurtent au
conservatisme étroit, aux
mesquineries et petitesses,
aux corporatismes et archaïsmes
de tout poil, il démissionne
avec fracas plutôt que de
perdre son âme, de renoncer
à ses idéaux et de servir
de caution morale et
politique à un gouvernement
à la dérive. Ambassadeur
du Liban auprès de
l’Organisation des
Nations-Unies, il œuvre
d’arrache-pied pour défendre
les intérêts d’un Liban
agressé, fait adopter par
le Conseil de Sécurité la
résolution 425 et
s’exclame devant le
monde : "Laissez vivre
mon peuple !" La
contribution de Ghassan Tuéni
à
ce numéro d’Ena mensuel
est précieuse. Après avoir
dénoncé la politique
actuelle des Affaires étrangères,
dont il dit avec humour
qu’elle "consiste précisément
à ne point en avoir",
il nous offre de nombreuses
pistes de réflexion, et par
une approche
historico-politique, nous
montre comment ce si petit
pays qui est si important,
selon l’expression de
Metternich, peut se donner
une politique des Affaires
étrangères qui ne soit
plus "désespérée et
désespérante".
Karim
Emile Bitar
La
politique étrangère du
Liban ?
Elle
consiste précisément,
maintenant de plus en plus,
à s'empêcher d'en avoir.
Désespérée,
donc ? Non point. Au pire :
désespérante.
Pour
rechercher une réponse
objective, autant que
rassurante, un préambule
s'impose que nous
situerons dans l'analytique
de l'actualité la plus récente.
Ce
qui fut, au lendemain des
accords de Taëf (1989) un geste,
quelque peu obligé, de solidarité
avec la Syrie, devint,
après les négociations de
paix issues de la conférence
de Madrid (1991), un alignement
impératif du parcours
diplomatique libanais sur le
processus des négociations
syro-israéliennes. Et ceci,
malgré le fait que les négociations
libano-israéliennes avaient
été suspendues à
Washington, dès février
1994, en attendant le
retrait israélien en vertu
de la résolution 425 (1978)
du Conseil de sécurité. En
effet, le Liban considérait
qu'il n'y avait rien à négocier
avec Israël, étant donné
le caractère obligatoire
explicite non seulement de
la résolution 425, mais de
toutes celles qui l'avaient
par la suite confirmée, et
plus particulièrement la résolution
509 du 6 juin 1982 :
Le
Conseil de sécurité "exige
qu'Israël retire immédiatement
et inconditionnellement
toutes ses forces militaires
jusqu'aux frontières
internationalement reconnues
du Liban" (...) Puis
ceci : "demande que
soient strictement respectées
l'intégrité territoriale,
la souveraineté et l'indépendance
politique du Liban à l'intérieur
de ses frontières
internationalement reconnues".
Israël
ne se retirant pas, et les négociations
étant donc gelées dans
l'attente du processus
global de paix, ce fut grâce
à la Résistance
libanaise, menée
principalement, et à grands
frais, par le Hezbollah,
qu'Israël dut enfin se
retirer "unilatéralement"
en juin 2000. Un retrait
confirmé par l'ONU,
quelques semaines plus tard,
après des péripéties qui
laissèrent des traces
malheureuses sur nos
relations avec la FINUL. Les
Etats contributeurs de
troupes demandaient, en
effet, le déploiement de
l'Armée libanaise aux
frontières ; ce que les
autorités libanaises
refusent encore. Un refus
que le Président de la République
a continué d'affirmer, au
Sommet des Chefs d'Etats
Arabes à Amman, le 27 mars
2001.
A
la conclusion de ce Sommet,
la politique étrangère du
Liban recevait une définition
nouvelle pour le moins
inattendue. On passait de la
notion dite "d'harmonie
des deux processus de paix",
le processus libanais et le
processus syrien, à "l'unité
des deux processus",
issue de "l'unité
des deux destins",
le destin de la Syrie et
celui du Liban. En ajoutant,
en guise de dogme complémentaire,
l'obligation de
consultations concomitantes
avec les négociateurs
palestiniens, sans pour
autant spécifier si le
Liban - et la Syrie surtout
- assumaient de ce fait les faits
accomplis et les séquelles
des accords d'Oslo de 1999.
Il
serait trop long, et par
ailleurs prématuré,
d'analyser ici les conséquences
de cette nouvelle
orientation, non seulement
quant à la conduite de la
politique étrangère du
Liban, mais aussi quant aux
implications par rapport aux
fondements juridiques de
cette politique, établis et
consolidés par les résolutions
du Conseil de Sécurité. On
peut craindre que la résolution
425, et celles qui en découlent,
ne risquent d'être ainsi
assimilées aux résolutions
242 (1967) et 338. Ces résolutions
ont établi un principe non
applicable aux négociations
libano-israéliennes : la
terre contre la paix.
Est-ce
le déséquilibre des
forces qui a mené les
autorités libanaises à
renoncer ainsi à toute velléité
d'indépendance, même en
politique étrangère ? Ou
n'est-ce qu'une conséquence
obligatoire de la tutelle
politique que la Syrie exerçait
déjà, avec une visibilité
variable, sur les
institutions d'une démocratie
devenue, depuis Taëf, de
plus en plus approximative ?
Pour
conclure ce préambule, deux
constatations d'importance :
Primo
: la nouvelle légitimation
arabe de la tutelle syrienne
sur notre politique étrangère (déjà
otage de facto,
depuis la Conférence de
Madrid, malgré les réserves
alors exprimées) risque de
transformer le Liban, une
fois de plus, en théâtre
de guerre. Ce qu'il était
déjà bien avant 1975 et
1978 : le seul libre
espace des
affrontements israélo-arabes,
autant que de la révolution
palestinienne, l'Intifada
dès avant son déclenchement
dans les territoires
palestiniens occupés. Une Intifada
qui risque aujourd'hui de déborder
les frontières
libano-palestiniennes, forte
d'une "légitimité"
retrouvée entre Amman et
Damas. En somme, un retour
vers une "guerre
pour les autres", déguisée
une fois de plus, en guerre
dite civile.
Secundo
: les capitales étrangères
- de Washington jusqu'à Pékin,
en passant par l'Europe et
la Russie - vont-elles, du
fait de la solidarité
tripartite renouvelée (syro-libano-palestinienne)
et de ce qui risque d'en découler,
continuer à proclamer leur
attachement à l'indépendance,
la souveraineté, et l'intégrité
du Liban dans ses frontières
internationalement reconnues
? En ajoutant, comme
certains le répétaient, le
souci de préserver le
système démocratique
libanais, sa société et sa
culture plurielle et
conviviale et enfin son économie
libérale ? Ou
vont-elles, dorénavant,
comme le fit le nouveau Secrétaire
d'Etat américain lors de sa
tournée moyen-orientale,
prendre le chemin de
Damas sans daigner même
passer par Beyrouth, sous prétexte
que Beyrouth n'avait rien à
leur dire qu'ils n'allaient
entendre à Damas ? Et
qu'enfin ils ne pourraient vouloir
pour le Liban plus que ce
que les Libanais n'osent
vouloir et réclamer pour
eux-mêmes ?
Une
"Paix pour les
autres"
A
ce stade de notre analyse,
il nous faut admettre qu'il
est impossible de gagner
contre la realpolitik à
l'américaine par un
vague absentéisme à la
libanaise. A savoir, par
une diplomatie de langue de
bois que maquille une "verbiose"
de double langage qui ne
trompe ni ne convainc
personne.
Sur
fond de réalités, et de
limes géo-stratégiques
d'une extrême fluidité, le
Liban se doit de redevenir
un acteur arabe à
part entière, un partenaire
à l'éventuelle paix qui se
négociera tôt ou tard,
plutôt que de demeurer un objet
de négociations menées par
les autres. Tout comme ses
guerres furent, et
continuent d'être, menées
par les autres.
En
termes très simples : le
Liban va-t-il trouver sa
place de plein droit à la
table d'une éventuelle conférence
de la paix, ou simplement
figurer, pour ainsi dire, au
menu ?
Mais
avant : les Libanais doivent
admettre que la communauté
internationale ne cesse de
se poser cinq questions
fondamentales dont dépendra
le sort du Liban, tant comme
Etat que comme Patrie :
1°
Le Liban est-il périssable
?
2°
Le Liban est-il divisible ?
3°
Le Liban est-il négociable
?
4°
Le Liban est-il défendable
?
5°
Le Liban est-il
indispensable ?
Ces
cinq questions, dont
certaines ont des origines
lointaines, se sont posées,
en filigrane, l'une après
l'autre, mais quelquefois
dans une complémentarité
logique, tout au long des
guerres qui se sont succédées
au Liban bien avant 1975, en
fait depuis 1958. Elles se
sont surtout posées, à
travers les réserves et
supputations de ceux
qu'un Liban libre gênait,
autant que de ceux qui
avaient voulu ce
Liban - et continuaient de
le soutenir - mais pour qui
il devenait source d'inquiétude,
de désolation et souvent de
frustration.
Enfin
et surtout ces questions se
posent dans les
chancelleries que le
Liban exaspère. Celles des
Etats qui ne cessent, pour
autant, de convoiter tantôt
ses frontières, plus
facilement ses eaux, enfin
ses ressources humaines.
Sans oublier ce qui ne se
prend ni ne se donne quelle
que soit l'envie que cela
suscite : la culture, la
libre-pensée, et le génie
inventif, créateur
d'horizons toujours
nouveaux.
En
effet, il nous suffit de
parcourir ce que révèlent
les documents diplomatiques
rendus publics, ou les mémoires
des grands acteurs sur la scène
moyen-orientale, pour nous
rendre compte que les uns et
les autres se sont
penchés sur ces questions
fondamentales en ayant d'abord
à l'esprit leurs intérêts
stratégiques du moment.
Signalons de plus que ces
lectures révèlent que la
plupart des soi-disant décideurs
régionaux semblent
avoir été moins maîtres
de leurs jeux qu'ils ne le
pensaient, paralysés par un
idéologisme sclérosé, des
servitudes contradictoires,
mieux encore, par les
incidences d'alliances
objectives (généralement
imperceptibles) avec leurs
propres ennemis. Est-il
enfin besoin de rappeler,
dans ce contexte, que le
Liban des années 1980 - et
plus spécifiquement avec
l'invasion israélienne de
juin 1982 - était (sans le
savoir ?!) bel et bien le
dernier lieu de
confrontation de la guerre
froide, et des guerres
du terrorisme international
qu'elle engendrait ?
Il
faudrait, par ailleurs,
reconnaître que les
dirigeants libanais ont commis,
depuis 1948, le péché
capital de s'enliser dans
des surenchères rhétoriques
stériles contre Israël,
confiants - sans toujours se
l'avouer - que "la
force du Liban réside dans
sa faiblesse". Sans
parler de ceux, nombreux,
qui croyaient pouvoir
compter, le moment venu, sur
des systèmes d'alliances
(ou de mésalliances ?) régionales
ou internationales toutes
inavouables.
Et
cela, nonobstant le fait
que, depuis les
commencements du mouvement
sioniste, puis dès avant la
création de l'Etat d'Israël
en 1948, de grands Libanais,
des chrétiens surtout, ont
mis en garde leurs
compatriotes, et en
particulier les Chrétiens,
mais aussi tous les Arabes
et le monde en général,
contre les dangers que représenterait
la création d'un Etat Hébreu.
L'heure n'est-elle pas venue
d'avouer que les
gouvernements libanais
successifs ont omis de
structurer une défense
contre Israël qui irait de
l'idéologique au militaire,
en passant par l'économique
- surtout l'économique -
autant que le socio-culturel
? Pour avoir été
incapable de mener une
politique qui mobiliserait
ainsi toutes les forces
vives de la nation, le Liban
s'est vu piégé, victime
des guerres, des révolutions,
voire des complots qui le dépassaient
et qu'il ne pouvait plus empêcher.
C'est ainsi que les Libanais
de tous les bords semblaient
accepter d'être les
instruments inconscients -
et béats ! - de leurs
ennemis. Ou de leurs amis,
devenus ennemis l'espace
d'une confrontation.
Comment
pouvions-nous ainsi avoir
une politique étrangère
qui ne soit la
politique des autres ?
Toujours
dans ce même contexte, il
devient évident que nos
guerres dites "civiles",
ce sont les "autres"
qui les ont menées, perdues
ou gagnées, suivant les étapes.
Les Libanais en revanche, à
quelques bord qu'ils
appartiennent, ont tous
toujours tout perdu, même
quand ils croyaient
triompher. Les milices et
autres forces chrétiennes
ont tué plus de Chrétiens,
et détruit davantage "en
territoire chrétien"
qu'ils n'ont tué de
Palestiniens ou brûlé de
terres d'Islam. De même,
les miliciens musulmans, et
leurs "acolytes"
ou "frères"
ont tué plus de Musulmans,
de Palestiniens et même de
Syriens qu'ils n'ont tué de
Chrétiens. Ils ont causé,
de surcroît, davantage de
destructions dans leur
soi-disant territoire propre
qu'ils n'ont détruit en
territoire proprement Chrétien.
Tout cela au prix d'un investissement
en armes et munitions (des
plus sophistiquées) qui
dépassait de loin les
moyens financiers des églises,
mosquées, sociétés
religieuses et autres
charitables bienfaiteurs !
Quid
alors ? Que faire ? Comment
durer ?
A
ce stade, une vérité évidente
de la politique étrangère
nous semble cependant nécessaire
à énoncer : il n'est
pas de diplomatie qui puisse
s'exercer ni réussir si
elle ne sert un objectif
profondément ancré dans la
conscience nationale et la
vision d'un destin commun.
Dans
cette optique, quels peuvent
être les principes
essentiels de la politique
étrangère d'un Liban dont
le destin est de se vouloir
toujours, donc de redevenir,
indépendant et souverain ?
Qu'il
me soit permis de soumettre
quelques propositions, sous
forme de réponses aux questions
fondamentales citées
plus haut :
1-
Pour que le Liban ne soit
pas en définitive une denrée
périssable, il faut
qu'il sache recréer son âme,
réinventer sa démocratie,
sauvegarder ses libertés et
l'excellence de sa société
civile. Il faut surtout que
les Libanais démontrent
qu'en périssant, ils
posent à ceux qui les font
périr plus de problèmes
que ceux-là n'en croient résoudre.
Preuve en est l'unique génie
de survivance (en anglais : resilience)
des Libanais, face à leurs
occupants, et malgré leur
dispersion au Liban comme à
l'étranger pendant un quart
de siècle d'occupations
multiples, successives et
simultanées.
2-
Diviser le Liban,
c'est pratiquement créer
autant de projets de guerres
civiles qu'il n'y a de
communautés. Plus
encore : autant de projets
de guerres religieuses ou
ethniques prêtes à déborder
dans un environnement régional
et international friand de casus
belli illusoires et de
Bonapartes d'emprunt,
fussent-ils sans victoires.
3-
Le Liban, négociable ?
Mais
à quel prix et contre quoi
? Une plaine contre un
fleuve ? Un port contre une
ville ? Des frontières
qu'on élasticise
contre celles que l'on rétrécit
? Et qui répondra des
aventures hégémoniques
ainsi déclenchées ? Une
dictature par-ci que l'on
doit récompenser pour le
regretter plus tard ? Et par
là, un projet raciste avide
de terroriser un autre
racisme qu'il exaspèrera
jusqu'à l'explosion ? Ou
bien ferait-on cadeau de
tout le Liban à un plus
fort que soi qui
deviendra ainsi plus fort
encore ? Qui dira jusqu'où
?
Faut-il
rappeler que l'irrédentisme,
quels que soient sa forme et
ses motifs, n'est jamais
rassasié ? Et que ce que
l'on risque en ce cas, c'est
de voir détruire - éléphant
dans un atelier de
porcelaines vieilles de deux
siècles et demi, n'est-ce
pas ? - tout le state-system
bâti si coûteusement à
travers quatre guerres et
par trois ou quatre conférences
de paix. Sans parler de la guerre
froide qui pointe de
nouveau, frappant aux portes
et aux frontières les plus
insoupçonnées, et qui
remettra en question tous
les règlements régionaux,
au fur et à mesure de leur
conclusion.
4-
Mais... précisément dans
l'environnement de violence
accrue que nous vivons, la
question la plus critique
n'est-elle pas brutale : le
Liban, est-il défendable
? Le Liban
n'existerait que s'il l'était.
Et s'il ne le devenait de
plus en plus. Hâtons-nous
cependant de dire que
personne ne défendra le
Liban pour les
Libanais, si les Libanais ne
le défendaient eux-mêmes.
Les garanties militaires, ou
autres, viendraient ensuite,
d'Etat à Etat, et non en
dehors de la légitimité
constitutionnelle. A cet
effet, l'armée libanaise, déjà
jugée trop coûteuse, aussi
coûteuse qu'inutile, a
besoin d'être reconstituée
en armée de citoyens à
orientation populaire,
immunisée par son insertion
sociale contre les fantasmes
"militaro-cratiques"
de type tiers-mondiste. De
plus, deux accords
militaires étaient
censés aider le Liban à se
défendre, ne serait-ce que
lors des invasions israéliennes. Il
s'agit du Pacte de défense
arabe conclu par les membres
de la Ligue, et du traité
bilatéral avec la Syrie. Hélas
! Ni l'un ni l'autre ne
fut d'une utilité
quelconque.
Nul
besoin de rappeler ici que
les armées arabes ont, les
unes après les autres,
entrepris leurs coups d'Etat contre coups-d'Etat
sous prétexte que les régimes
civils des années 40 et 50
les avaient humiliées par
les guerres avec Israël où
les armées étaient trahies
et non vaincues.
On
connaît les résultats :
les régimes militaires ont
continué à collectionner
les défaites, sans pour
cela réussir à réformer
les Etats qu'ils
gouvernent. Bien au
contraire, les "sociétés
militaires" du
monde arabe sont un exemple
d'élucubrations idéologiques,
où les slogans socialo-progressistes,
érigés en idéaux
pseudo-philosophiques, n'ont
servi en définitive qu'à
produire des caricatures
de régimes totalitaires
tout à la fois régressifs
et coercitifs.
Malgré
sa dislocation pendant les
guerres qui ont déchiré le
pays, pour près d'un quart
de siècle, l'armée est
aujourd'hui réunifiée et
empêchée, autant que se
peut, de s'enliser dans la
politique. C'est sa
transfiguration, son
engagement actif, et son
exclusion totale des
pratiques dites de "guerres
secrètes", ou
guerres des services
secrets, qui peut
l'habiliter à devenir une
armée moderne dans
l'esprit et la discipline,
préparée à la défense,
mais aussi engagée
dans la reconstruction, la
recherche et l'éducation
civique. Ainsi le Liban
deviendra défendable
contre les deux périls qui
le menacent également :
celui de l'occupation étrangère,
et celui d'une dictature
militaire fantoche.
5-
Indispensable, le
Liban ? Absolument
indispensable, même pour
ceux qui le décrient le
plus ou l'aident le moins.
Seul laboratoire - seule
communauté existentielle -
de la convivialité islamo-chrétienne dans le
cadre d'un système démocratique,
le Liban s'est toujours placé,
et se place nonobstant ses
turpitudes, au centre du
dialogue des cultures et des
religions. Non pas le
dialogue académique, théorique,
formel et, disons-le, décharné
entre ulémas et clercs réunis
l'espace d'un séminaire...
Mais le dialogue au
quotidien, un dialogue du vivre
ensemble, apprendre
ensemble, cultiver ensemble
les mêmes terres, les mêmes
ressources et les mêmes
esprits. Dans un monde où,
de l'Irlande à Chypre et
des Balkans aux Tchétchènes
jusqu'à l'Islam Chinois,
sans parler des Cachemires,
des Afghanistans et autres
Irans, Iraqs et Afriques...
le Liban demeure, dans ce
monde en voie de
morcellement, la preuve
dernière qu'il est encore
possible aux présences
religieuses plurielles, une
fois leur pluralité
politique équitablement et
librement épanouie, de
s'opposer, chacune seule
puis toutes ensemble, au
fondamentalisme de telle
religion, ou à
l'exclusivisme de telle
autre.
Faudra-t-il
donc, pour que périsse le
Liban, renoncer à ce chemin
de lumière vers la liberté,
la raison, la tolérance, le
progrès, l'ouverture au
monde sans frontières,
enfin à la connaissance de
l'autre, sans réserve ?
Racines
historiques et stratégies
d'avenir
Quelle
autre signification, sinon
celle-là, peut-on offrir à
la parole de Jean-Paul II
dans son exhortation aux
Libanais : "Le Liban
est plus qu'un pays. Il est
un message".
Déjà
en 1997, lors d'une visite
à Beyrouth, bien avant son
accession à la présidence
de la Commission Européenne,
Romano Prodi donnait ce qui
semblait être une définition
du Liban-message, en
langue d'Europe, un rappel
de ce que les Libanais désignent
comme leur raison d'être
: "l'Italie et
l'Europe ont besoin du Liban
avec ses caractéristiques
uniques, ses institutions démocratiques,
sa tolérance religieuse et
son économie libre. Quel
exemple le Liban pourrait
donner au monde et particulièrement
à votre région !"
Cet
acte de foi italo-européen
dans le message qu'est le Liban nous rappelle
les racines premières du
Liban moderne : l'âge d'or
du Prince Fakhreddine, au
XVI
e
et
XVIIe siècles. Un
prince que les Italiens de
l'époque nommaient Facardin
transforma la simple
province ottomane qu'était
le Mont-Liban en une
principauté, un mini-Etat
autonome, qu'il dota d'une
capitale maritime moderne,
Beyrouth. Cet Emirat
allait entretenir, indépendamment
de l'Empire, des relations
quasi-diplomatiques et
presque souveraines avec
l'Europe de l'époque, l'Italie
des Vénitiens et des
Florentins.
Dans
la perspective des analyses
géo-historiques (à la
mode d'aujourd'hui, oserai-je
dire !) le geste de
Fakhreddine portant sa
capitale de Deir el-Qamar à
Beyrouth, symbolise le rêve
libanais : un double
retour vers le destin des
mariniers phéniciens et omeyyades pour qui la mer n'était
pas frontière, mais espace
de connaissance infini, un
media de communication, une
invitation parfois aux conquêtes,
mais plus souvent aux échanges
culturels et commerciaux.
Les ancêtres des Libanais
d'aujourd'hui furent aussi
fondateurs d'alliances qui
devenaient empires
apostoliques et
civilisateurs.
Ce
ne fut cependant pas le rêve
méditerranéen, mais son avancée, continentale,
qui scella le destin de
Fakhreddine. Il n'était pas
tolérable pour la Sublime
Porte qu'un prince du
Liban porte son message
d'indépendantisme jusqu'aux
cités de l'arrière-pays,
au delà des chaînes de
l'anti-Liban. Fakhreddine
trouva sa perte à la conquête
d'Alep, une capitale du Nord
syrien où il fut fait
prisonnier. Le drame
libanais continue dans le
cadre de cette même
antinomie : le rêve de la
mer qu'arrête le "continentalisme"
venu des steppes.
Deux
siècles plus tard, d'autres
Libanais, des Syriens aussi
- dont, étrange coïncidence,
un Alépin
remarquable, Abdel Rahman
el-Kawakibi - faisaient
revivre le rêve de
Fakhreddine : une
renaissance arabe, la Nahda,
contre l'empire des Ottomans.
Pour
une renaissance retrouvée
Le
rappel de la Nahda
(renaissance) nous semble être
la conclusion la plus
appropriée à cet essai.
Particulièrement ceci : on
a souvent attribué aux
penseurs libanais du XIX
e
siècle, plus spécialement
les publicistes chrétiens,
l'invention de l'arabité. C'est-à-dire
la notion de nationalité
arabe, en opposition à
la âsabiya, ou communauté,
islamique qui servait de
ciment socio-culturel à
l'Empire Ottoman. C'était -
disent les révisionnistes
- une manière pour les Chrétiens
de rechercher, dans la foulée
des idéaux révolutionnaires
laïques et libre-penseurs,
une égalité civile et
politique que ne leur
accordait pas le Califat.
Peut-être. Mais n'était-ce
pas aussi l'établissement
d'une distinction nationale,
donc culturelle, entre les Arabes musulmans et les
autres sujets de l'Empire
musulmans, mais
non Arabes ?
A
cela il faut ajouter que la Nahda
n'était pas, et ne pouvait
pas être, ni demeurer,
l'apanage des seuls chrétiens. Il
y avait, plus important que
Chekri Ganem ou Georges
Samné,
ceux qui, avec Chékib
Arslan, ont prêché au
Maghreb un nationalisme
arabe à essence islamique. Il
y avait aussi ceux qui s'étaient
porté, de Rachid Rida à
Taha Hussein, prophètes
d'une modernité, sinon
d'une réforme, dans l'islam
même, sa pensée et sa littérature.
Parmi
ceux qui ont dominé la scène
politique lors de la lutte
contre le colonialisme du XX° siècle, citons un témoin
exceptionnel, héritier
privilégié des sociétés
secrètes arabisantes qui
contribuèrent à renverser
les Ottomans : Riad el-Solh.
Une
phrase surtout, une attitude
du Premier ministre de l'Indépendance
libanaise mérite d'être
ici citée car elle est d'un
intérêt presque égal aux
termes du Pacte
National de 1943 dont on lui
attribue la paternité.
Devant un auditoire houleux,
à Damas même, qui lui
reprochait en 1944
d'avoir érigé l'Indépendance
libanaise en obstacle au rêve
de l'unité arabe, Riad
el-Solh répondit : "Je
préfère la réalité de
l'unité que nous avons créée
entre Chrétiens et
Musulmans arabes au rêve
d'une unité arabe
encore illusoire".
Pour
Riad el-Solh, autant que
pour la génération de la Nahda,
la âsabiya islamique
de l'Empire ottoman n'était
pas arabe. La culture,
autant que la politique
islamique, depuis la conquête
mongole, avait perdu les
traits historiques les plus
éclatants de l'arabité des
premiers siècles, jusqu'à
l'Andalousie qui a célébré
sans distinction Averroês
et Maimonidès.
L'arabité florissante des
poètes, des artistes et des
philosophes, quand l'Europe
baignait dans sa barbarie médiévale
inquisitionnelle, comme
jamais ne le furent les
Arabes vis-à-vis des autres. Cette
arabité première où
musulmans et chrétiens se
retrouvaient (avant l'ère
des dominations asiatiques et
des occupations des Croisades) légua
à la Renaissance de l'Occident les trésors des
civilisations méditerranéennes,
surtout les textes gréco-romains
traduits dans les monastères
du Mont-Liban, et qui
auraient été, sinon, égarés
ou inconnus.
Aujourd'hui,
le Liban - Chrétien et
Musulman tout à la fois -
se doit d'avoir la témérité
de porter de nouveau le
double message de
Fakhreddine et de la Nahda :
le retour vers le rêve méditerranéen.
Une renaissance à
ressusciter dans la plénitude
du rationalisme et de la
liberté.
L'année
qui vient offre au Liban
deux occasions majeures,
deux conférences
internationales au Sommet, où
il pourra tenter de relever
le défi : la réunion des
chefs d'Etats francophones,
en octobre 2001, dont le thème
est précisément le Dialogue
des Cultures ; puis en
mars 2002 la réunion périodique
des rois, princes, présidents
et autres potentats arabes.
Il appartiendra au Liban
d'affirmer, d'abord, sa
vocation culturelle
internationale aux sources
multiples. Puis de
reprendre en main le
flambeau d'une nouvelle
renaissance arabe sans
laquelle le Moyen-Orient
n'aura point de salut.
Dans
une région d'une importance
universelle capitale,
maintenant devenue un échiquier
d'arrière-pensées, de
mauvaises volontés et
surtout de frontières
flexibles, le verbe
doit redevenir roi, dans sa
réalité plurielle. C'est
ainsi que les Libanais, les
Arabes - les autres aussi
peut-être ? - pourrons développer
une pensée consensuelle,
rationnelle et créatrice, puis
bien évidemment pacifique.
Pour
se retrouver, le Liban se
doit, en guise de politique
étrangère, de proclamer
haut et fort son message de
paix, de justice et de
liberté. Aujourd'hui plus
qu'hier, et plus encore,
demain.
Seuls
les régimes autocratiques peuvent
se payer le luxe de se
taire. Pour eux, le silence
tient lieu d'éloquence. Le
Liban perdra sa raison d'être
s'il ne devenait l'apôtre
de son propre message. Ou
de son rêve... pourquoi pas
?