Sa conversion, si l'on peut
dire, date de 1993. Jacques
Blamont est à Pasadena, près
de Los Angeles, dans les
laboratoires de la Nasa chargés
de l'exploration planétaire.
Il y passe tous ses étés
depuis quinze ans. Cette fois,
le suspense est à son zénith.
La sonde Observer
approche de Mars. A son bord,
un équipement de sa
conception. La sonde disparaît
sans émettre un signal. Un désastre
irréparable.
Au même moment, un fait
divers horrible fait, des
jours durant, la "une"
du Los Angeles Times.
Deux jeunes marginaux sont réduits
à vivre dans une voiture avec
leur bébé et leur rat
favori. Ils se droguent,
mendient. Un jour, en leur
absence, le rongeur, affamé
lui aussi, dévore l'enfant.
La police trucide la bête et
emprisonne les parents. "Ce
qui m'avait frappé alors c'était
le contraste entre nos préoccupations
de scientifiques, nos vies de
privilégiés, et l'état du
monde symbolisé par ce
couple, cette voiture, ce bébé,
ce rat..."
"Aberration totale"
Aujourd'hui, 78 ans, bon
pied, bon oeil, esprit vif,
Jacques Blamont est dans son
bureau solidement arrimé à
son vaisseau, le Cnes, le
Centre national d'études
spatiales. Son bel enfant. Il
en a été le premier
directeur scientifique et
technique, en 1962. On lui
doit les premiers satellites
français, l'installation de
la base de Kourou en Guyane et
quelques-uns des petits robots
de l'exploration interplanétaire.
Mars et Vénus le fascinaient.
Les vols humains dans l'espace
beaucoup moins. Discovery,
la navette américaine dont on
attend le retour ? "Obsolète !"
L'ISS, la station
internationale, n'obtient pas
plus d'égards. Toute cette
lourde et coûteuse
quincaillerie spatiale
l'agace.
Ancien élève d'un prix
Nobel de Physique (Alfred
Kastler), longtemps convaincu
que la science sauverait
l'humanité, Blamont a donc été
saisi par le doute. Il est
redescendu de ses astres,
s'est dépouillé de sa
vieille croyance dans les
progrès scientifique et
technique. Il s'est détourné
de Descartes, qui faisait de
l'homme le maître et le
possesseur de la nature.
"Cela me paraît
aujourd'hui une aberration
totale." Il pense, au
contraire, que l'humanité
agresse la biosphère et que
l'on doit s'attendre à un
furieux retour de manivelle.
Le moteur de l'Histoire
L'an dernier, dix ans après
l'histoire de Pasadena, il a
publié un livre érudit mais
diablement inquiétant. Il y
dresse le tableau des
tourments qui attendent
l'humanité. Tout y passe :
l'urbanisation galopante, l'épuisement
des ressources naturelles, le
réchauffement climatique, les
risques d'épidémies et
surtout l'affrontement entre
pays riches et pays pauvres.
Cette "Introduction
au siècle des menaces" (Ed.
Odile Jacob, Paris, juin 2004)
est en quelque sorte
l'apocalypse selon Jacques
Blamont. Il se défend d'y
annoncer la fin du monde.
"J'analyse les menaces.
Mais il est vrai que ce livre
n'a pas plu. Trop sombre,
m'a-t-on dit." Serait-il
un pessimiste à la Cioran ?
"Plutôt un optimiste
lucide."
Le physicien y constate,
comme tout le monde, l'accélération
des progrès technologiques.
On la doit, dit-il à un
certain Gordon Moore, patron
d'Intel, roi des composants électroniques.
Il a édicté une loi, en
1965, jamais démentie depuis :
"Les performances des
composants augmentent d'un
facteur deux tous les dix-huit
mois." Elle a produit la
micro-informatique. La
puissance de travail des
ordinateurs a été décuplée.
Internet s'est déployé...
Pourquoi s'en plaindre ?
"Cette loi de Moore est
devenue le véritable moteur
de l'Histoire", assure Blamont.
"Tout le monde peut
vérifier qu'il faut désormais
changer son ordinateur, sinon
tous les 18 mois, du moins très
souvent." Les lois de la
finance et de l'industrie de
pointe s'y conforment. Il décrit
un monde dominé par la
communication et qui avance à
une vitesse "vertigineuse",
"inhumaine".
"Les desperados"
On peut penser que la loi
de Moore rencontrera une butée
et s'épuisera un jour
d'elle-même. Mais elle a
encore vingt ans devant elle
au moins. D'ores et déjà ses
conséquences géopolitiques
sont considérables.
L'information est devenue planétaire.
L'interconnexion des réseaux,
universelle. "Désormais
les riches et les pauvres, les
citoyens à 50 dollars
par jour et les miséreux à 1
dollar, se voient vivre à
travers les médias. Et cela
crée chez les seconds une
frustration terrible." Il
ne croit pas au choc des
civilisations. "Trop exagéré".
Il pense, en revanche, que le
nouveau champ de bataille de
l'Histoire est l'information
et la communication.
L'affrontement est en cours,
dit-il, entre la stratégie américaine
de la "Cyberwar"
(la guerre technologique, avec
satellites, drones commandés
à distance et le moins
d'hommes possibles sur le
terrain) et la "Netwar"
dont l'attentat du World Trade
Center, et la chute des tours
en direct sur les chaînes de
télévision du monde entier,
en est le plus terrible
exemple. Depuis, il y a eu
Madrid, Londres, Charm
El-Cheikh et leurs kamikazes.
"Les pays à 1 $ par
jour sont des réservoirs inépuisables
de desperados."
Cette reconversion du
physicien de l'espace en géostratège
étonne parfois ses amis.
"En fait, dit-il, les
questions spatiales vous mènent
naturellement à la géopolitique."
Il s'y consacre, guidé par sa
devise préférée : "Ni
rire, ni pleurer, comprendre."
Elle est d'un philosophe :
Spinoza. Elle parie sur
l'intelligence humaine. Alors
faut-il vraiment désespérer
de la science et du progrès
technique M. Blamont ? Ne
sauveront-ils pas l'humanité
de ses problèmes ?
"Je veux le croire. Mais
pour l'instant, ils ne font
que les aggraver..."