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INTERVIEW  RJLIBAN  N°35  du 2 août 2005 

 
Quand un savant redescend sur Terre
 
L'astrophysicien JACQUES BLAMONT a perdu foi dans le progrès technique
 
par BERNARD LE SOLLEU, publié dans Ouest-France le 1er août 2005

 

Jacques Blamont est l'un des pères fondateurs de l'Europe spatiale. Universitaire, académicien, physicien passionné par les astres. Jusqu'au jour où son regard s'est à nouveau posé sur la Terre et ses misères. Portrait d'un grand chercheur saisi par le doute.

 

Sa conversion, si l'on peut dire, date de 1993. Jacques Blamont est à Pasadena, près de Los Angeles, dans les laboratoires de la Nasa chargés de l'exploration planétaire. Il y passe tous ses étés depuis quinze ans. Cette fois, le suspense est à son zénith. La sonde Observer approche de Mars. A son bord, un équipement de sa conception. La sonde disparaît sans émettre un signal. Un désastre irréparable.

 

Au même moment, un fait divers horrible fait, des jours durant, la "une" du Los Angeles Times. Deux jeunes marginaux sont réduits à vivre dans une voiture avec leur bébé et leur rat favori. Ils se droguent, mendient. Un jour, en leur absence, le rongeur, affamé lui aussi, dévore l'enfant. La police trucide la bête et emprisonne les parents. "Ce qui m'avait frappé alors c'était le contraste entre nos préoccupations de scientifiques, nos vies de privilégiés, et l'état du monde symbolisé par ce couple, cette voiture, ce bébé, ce rat..."

 

"Aberration totale"

 

Aujourd'hui, 78 ans, bon pied, bon oeil, esprit vif, Jacques Blamont est dans son bureau solidement arrimé à son vaisseau, le Cnes, le Centre national d'études spatiales. Son bel enfant. Il en a été le premier directeur scientifique et technique, en 1962. On lui doit les premiers satellites français, l'installation de la base de Kourou en Guyane et quelques-uns des petits robots de l'exploration interplanétaire. Mars et Vénus le fascinaient. Les vols humains dans l'espace beaucoup moins. Discovery, la navette américaine dont on attend le retour ? "Obsolète !" L'ISS, la station internationale, n'obtient pas plus d'égards. Toute cette lourde et coûteuse quincaillerie spatiale l'agace.

Ancien élève d'un prix Nobel de Physique (Alfred Kastler), longtemps convaincu que la science sauverait l'humanité, Blamont a donc été saisi par le doute. Il est redescendu de ses astres, s'est dépouillé de sa vieille croyance dans les progrès scientifique et technique. Il s'est détourné de Descartes, qui faisait de l'homme le maître et le possesseur de la nature. "Cela me paraît aujourd'hui une aberration totale." Il pense, au contraire, que l'humanité agresse la biosphère et que l'on doit s'attendre à un furieux retour de manivelle.

 

Le moteur de l'Histoire

 

L'an dernier, dix ans après l'histoire de Pasadena, il a publié un livre érudit mais diablement inquiétant. Il y dresse le tableau des tourments qui attendent l'humanité. Tout y passe : l'urbanisation galopante, l'épuisement des ressources naturelles, le réchauffement climatique, les risques d'épidémies et surtout l'affrontement entre pays riches et pays pauvres. Cette "Introduction au siècle des menaces" (Ed. Odile Jacob, Paris, juin 2004) est en quelque sorte l'apocalypse selon Jacques Blamont. Il se défend d'y annoncer la fin du monde. "J'analyse les menaces. Mais il est vrai que ce livre n'a pas plu. Trop sombre, m'a-t-on dit." Serait-il un pessimiste à la Cioran ? "Plutôt un optimiste lucide."

 

Le physicien y constate, comme tout le monde, l'accélération des progrès technologiques. On la doit, dit-il à un certain Gordon Moore, patron d'Intel, roi des composants électroniques. Il a édicté une loi, en 1965, jamais démentie depuis : "Les performances des composants augmentent d'un facteur deux tous les dix-huit mois." Elle a produit la micro-informatique. La puissance de travail des ordinateurs a été décuplée. Internet s'est déployé... Pourquoi s'en plaindre ? "Cette loi de Moore est devenue le véritable moteur de l'Histoire", assure Blamont. "Tout le monde peut vérifier qu'il faut désormais changer son ordinateur, sinon tous les 18 mois, du moins très souvent." Les lois de la finance et de l'industrie de pointe s'y conforment. Il décrit un monde dominé par la communication et qui avance à une vitesse "vertigineuse", "inhumaine".

"Les desperados"

 

On peut penser que la loi de Moore rencontrera une butée et s'épuisera un jour d'elle-même. Mais elle a encore vingt ans devant elle au moins. D'ores et déjà ses conséquences géopolitiques sont considérables. L'information est devenue planétaire. L'interconnexion des réseaux, universelle. "Désormais les riches et les pauvres, les citoyens à 50 dollars par jour et les miséreux à 1 dollar, se voient vivre à travers les médias. Et cela crée chez les seconds une frustration terrible." Il ne croit pas au choc des civilisations. "Trop exagéré". Il pense, en revanche, que le nouveau champ de bataille de l'Histoire est l'information et la communication. L'affrontement est en cours, dit-il, entre la stratégie américaine de la "Cyberwar" (la guerre technologique, avec satellites, drones commandés à distance et le moins d'hommes possibles sur le terrain) et la "Netwar" dont l'attentat du World Trade Center, et la chute des tours en direct sur les chaînes de télévision du monde entier, en est le plus terrible exemple. Depuis, il y a eu Madrid, Londres, Charm El-Cheikh et leurs kamikazes. "Les pays à 1 $ par jour sont des réservoirs inépuisables de desperados."

 

Cette reconversion du physicien de l'espace en géostratège étonne parfois ses amis. "En fait, dit-il, les questions spatiales vous mènent naturellement à la géopolitique." Il s'y consacre, guidé par sa devise préférée : "Ni rire, ni pleurer, comprendre." Elle est d'un philosophe : Spinoza. Elle parie sur l'intelligence humaine. Alors faut-il vraiment désespérer de la science et du progrès technique M. Blamont ? Ne sauveront-ils pas l'humanité de ses problèmes ? "Je veux le croire. Mais pour l'instant, ils ne font que les aggraver..."

 

  
 
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