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INTERVIEW  RJLIBAN  N°34  du 24 juin 2005 

 
Liban : quel équilibre après les élections ?
 
L'intégralité du débat avec CECILE HENNION, envoyée spéciale du "Monde" au Liban, jeudi 23 juin 2005
 
Chat modéré par CONSTANCE BAUDRY et JUSTIN MEADE

 

* Maxime : Lors de ces élections, a-t-on voté pour les sunnites, les chiites ou les chrétiens ? Ou a-t-on voté réellement pour un programme politique ?

Cécile Hennion : Malheureusement, les Libanais ont beaucoup voté en fonction de leur communauté. Malheureusement parce que ce n'était pas prévu comme ça au départ. Au départ, clairement, la campagne avait été menée selon un mot d'ordre pro ou antisyrien. Mais plusieurs éléments ont changé la donne. Premièrement, et contrairement à l'avis de beaucoup de politiques libanais, c'est la vieille loi électorale qui a été maintenue, une loi élaborée en 2000 sous tutelle syrienne, et qui privilégiait les grands partis traditionnels qui sont des partis communautaires.

Deuxième raison à ce vote confessionnel : les chrétiens, au lieu de voter pour les leaders de l'opposition qu'on avait beaucoup entendus lors des grandes manifestations de mars, ont préféré voter massivement pour le général Aoun qui, lui, s'était placé en dehors de cette bataille anti et prosyrienne. Ce qui fait qu'au final le Parlement se retrouve divisé en quatre blocs nettement confessionnels : chiite, sunnite, druze et chrétien. Mais ce résultat a étonné beaucoup d'observateurs. On peut même dire qu'il les a déçus, car les grandes manifestations du mois de mars avaient été pluriconfessionnels, et on espérait que c'était un signe de changement, au moins des mentalités, et les élections ont prouvé que cela n'a pas été le cas.

 

* El : Oui, mais cette fois-ci, et pour la 1ère fois, il y a eu une alliance confessionnelle (chrétiens/musulmans) que les Libanais n'ont jamais eue.

- Oui, c'est vrai. On a vu des alliances tout à fait étonnantes, notamment entre les druzes et les chrétiens. Ces alliances ont été mises en avant par ses leaders pour montrer une certaine avancée et une certaine réconciliation. Mais, au vu des résultats, on peut penser que la masse des électeurs n'a pas suivi cet appel des leaders. Les leaders étaient capables de faire ces alliances mais, globalement, les électeurs ne les ont pas suivis. C'est ce qu'ont montré les résultats. Lors de la bataille très serrée qui avait lieu dans les montagnes, notamment druzo-chrétienne, très peu de leaders chrétiens alliés au druzes ont été élus. Ceux qui ont été élus étaient justement sur les listes du général Michel Aoun, dans une optique qui n'était pas celle de la multiconfessionnalité. Ce qui a été analysé, notamment par la presse libanaise, comme un signe du sentiment chrétien d'avoir été délaissé et d'avoir perdu de son pouvoir dans les années qui ont suivi la guerre civile. Et le bon score de Michel Aoun peut être analysé comme une volonté de revenir sur le devant de la scène en tant que force chrétienne.

 

* Fadi : Comment les communautés peuvent-elles être si éloignées aujourd'hui alors qu'elles ont vécu dans le bonheur pendant des siècles ?

- Ces communautés n'ont jamais vécu dans le bonheur pendant des siècles. L'histoire du Liban est faite de multiples guerres de toute sorte. Ces derniers siècles ont été ensanglantés par de multiples guerres confessionnelles, notamment druzes et chrétiennes, par exemple en 1860-1880. Cela s'est poursuivi par de multiples incidents et puis de nouveau une énorme guerre qui a commencé en 1975, avec des combats entre forces chrétiennes et musulmanes. Puis de nouveau entre chrétiens et druzes, mais également des guerres inter-musulmanes, et même inter-chiites, et enfin, des guerres inter-chrétiennes qui ont caractérisé la fin du conflit à la fin des années 1980. C'est probablement parce que les communautés libanaises ont tant de mal à cohabiter que les tensions communautaires ressurgissent au moment de crises politiques, comme c'est le cas en ce moment.

 

* Nouvier : Comment les Libanais ont réagi à cette élection ?

- Le soir de l'annonce de la victoire officielle de l'opposition antisyrienne, beaucoup de manifestations de joie ont eu lieu dans la capitale et ailleurs. Par ailleurs, ils ont eu peu de temps pour savourer leur joie, car moins de 24 heures après cette annonce, un nouvel assassinat ciblé d'un de leurs chefs politiques, Georges Haoui, ex-leader du Parti communiste libanais, est venu leur démontrer de façon brutale que les problèmes politiques ne prenaient pas fin avec ces élections.

 

* Julado365 : Georges Haoui, farouche opposant au régime syrien, a été tué dans un attentat à la voiture piégée, après l'assassinat de Rafic Hariri et celui de l'éditorialiste Samir Kassir. Le nouveau Parlement se donnera-t-il les moyens pour contrer les assassins ?

Le problème dans ces assassinats, c'est qu'ils visent justement à paralyser les députés, les leaders politiques qui voudraient mettre fin à ces assassinats. Par exemple, aujourd'hui même, le leader druze Walid Joumblatt a appelé la communauté druze dont il est le chef "à réagir rationnellement" s'il venait à être à son tour assassiné, et de ne pas réagir comme ils l'avaient fait en 1977, quand son père Kamal Joumblatt avait été assassiné. Cet assassinat avait à l'époque, en 1977, été imputé déjà à la Syrie. La communauté druze avait réagi en massacrant plusieurs dizaines de chrétiens. Walid Joumblatt n'est pas le seul aujourd'hui à craindre pour sa vie, les leaders politiques libanais, notamment lorsqu'ils appartiennent à l'opposition, se plaignent de menaces et ont peur pour leur vie. Le grand quotidien libanais Al-Nahar a par exemple titré en "une" hier : "Qui sera le prochain ?" Cela donne une idée de l'ambiance dans laquelle va être formé ce premier gouvernement libanais sans tutelle syrienne depuis 30 ans. On imagine que, dans un tel climat, les réformes à entreprendre seront particulièrement difficiles à mettre en place.

 

Déstabilisation

 

* Sonia : Concernant les assassinats, il est clair qu'ils sont en train de devenir un outil politique puissant pour la coalition Hariri qui veut ultimement destituer le président Lahoud. La coalition Hariri ne peut accuser la Syrie à chaque coup. Le Liban a toujours été une plaque tournante pour les services secrets dans la région. Qu'en pensez-vous ?

Cette opinion exprimée par cette internaute est une opinion très courante dans les rues de Beyrouth. Beaucoup de Libanais estiment en effet que la Syrie, soumise à de multiples pressions, n'a pas intérêt à venir assassiner des politiques au Liban, sachant que cela pourrait lui valoir des sanctions de la communauté internationale, voire pire. Les Libanais, qui ont vu beaucoup d'intrigues se produire sur leur territoire, notamment pendant la guerre civile de 1975 à 1990, ont tendance - mais c'est récent - à de nouveau accuser Israël ou n'importe quel service étranger, notamment américain. On peut voir ce genre de réaction comme un signe d'une déstabilisation qui est en marche, où les gens ne savent plus qui croire ni comment faire pour s'en sortir. Par ailleurs, les enquêteurs de l'ONU présents au Liban suite à l'assassinat de Rafic Hariri et dont le mandat a été prolongé pour enquêter sur les morts de Samir Kassir et de Georges Haoui ont mis en cause de façon indirecte les services libano-syriens. Les leaders politiques libanais ont également fait état d'une "liste noire" contenant des noms de personnalités libanaises, politiques ou religieuses, à abattre par la Syrie. Et cela peu après l'assassinat de Rafic Hariri. Il reste vrai que, jusqu'à présent, il n'existe pas de preuve formelle de l'implication de l'Etat syrien dans les derniers attentats libanais.

 

* Fadi : Les Syriens vont-ils vraiment laisser le Liban prendre des décisions de façon autonome ?

- C'est la question que tout le monde se pose au Liban. Ce qu'on peut dire, c'est qu'ils sont intervenus dans la politique libanaise pendant trente ans, qu'ils avaient dans ce pays des réseaux puissants, qu'il existe des intérêts économiques importants qui lient ces deux pays, ainsi que des liens familiaux et des liens historiques. Le Liban en tant qu'Etat n'existe finalement que depuis 1920. Ce sont autant d'éléments qui font penser que la Syrie n'abandonnera pas facilement son influence au Liban. Ce que les Libanais cherchent à présent, du moins l'opposition antisyrienne comme on l'appelle, ce sont des liens d'Etat à Etat égaux, et non pas des liens de vassal par rapport à la Syrie.

 

* Abou_Nayla : Le Hezbollah et la question de son désarmement constituent-ils un des motifs de l'actuelle tension inter-communautaire ?

- La question du désarmement du Hezbollah est une question majeure, un véritable défi pour le nouveau gouvernement. Pour le moment, il n'a pas suscité de tensions, dans la mesure où la majorité des politiques libanais, mais aussi d'une grande partie de la population, considèrent le Hezbollah comme un mouvement de résistance à qui, estiment-ils, ils doivent la libération du sud de leur pays occupé par Israël et libéré en 2000. L'aura du Hezbollah dépasse largement la communauté chiite, et il semble pour le moment y avoir un consensus pour régler cette question du désarmement de façon politique, par des négociations au sein du Parlement.

 

* Maxime : Qui est Michel Aoun ? Le De Gaulle du Moyen-Orient ou un militaire populiste et peu démocrate ?

- Michel Aoun est un général à la retraite qui fut commandant de l'armée libanaise pendant la guerre civile, qui mena une "guerre de libération" contre les forces syriennes. Ce fut une bataille coûteuse en morts et perdue un an plus tard, et qui lui valut un exil de quatorze ans en France. Pour beaucoup de ses partisans, cette bataille fait de lui un vrai champion de la lutte contre les Syriens. Certains l'ont accueilli en libérateur le jour de son retour au Liban, le 7 mai. Par ailleurs, provoquant la surprise et parfois le mécontentement, il a mené une bataille électorale en compagnie de personnalités libanaises très proches de la Syrie, dont deux anciens ministres de l'intérieur. Il fait valoir que le combat entre prosyriens et antisyriens n'a plus lieu d'être. Il veut désormais lutter contre la corruption, un thème très porteur au Liban, où les profiteurs de la guerre et de l'après-guerre n'ont jamais été punis.Ce discours a été critiqué par les leaders de l'opposition comme étant un discours populiste. Seule son action au futur Parlement permettra de trancher et de connaître ses véritables intentions. Toujours est-il qu'il jouit d'une véritable popularité, principalement dans la communauté chrétienne, qui se sent marginalisée, et pour qui il représente, à tort ou à raison, le seul espoir de changement.

 

* Tropcesttrop : Quel est le profil de Saad Hariri ? Est-il si inexpérimenté en politique qu'on le dit ?

- Saad Hariri n'a que 35 ans. Il a passé la plus grande partie de sa vie aux Etats-Unis et en Arabie saoudite. C'est un homme d'affaires expérimenté qui avait de grosses responsabilités, mais qui a découvert la politique et, selon son propre aveu, bien malgré lui, le jour où son père a été assassiné. Si l'on tient compte de son âge et du peu de temps qu'il a passé au Liban, c'est-à-dire quelques mois, on peut en effet conclure qu'il est inexpérimenté. Mais il est entouré par tous les anciens conseillers de son père qui sont, eux, rompus à l'exercice de la politique au Liban.

 

17 communautés

 

* Bazalte : Comment expliquer les alliances électorales des uns et des autres lors des législatives ?

- Le système électoral libanais est très compliqué. Le nombre de sièges du Parlement est réparti selon les confessions de façon stricte. Sans entrer dans les détails, on dira par exemple que 64 sièges reviennent aux musulmans, et 64 aux chrétiens. Mais chaque petite communauté, qu'elle soit chiite, druze, grecque orthodoxe, dispose aussi d'un nombre défini de sièges à l'Assemblée. Ce système confessionnel s'accompagne d'un vote par liste. Chaque liste doit elle-même contenir des candidats de toutes ces communautés. Il est presque impossible de former ces listes sans former des alliances, parfois contre nature. Voilà pourquoi on peut s'attendre à voir changer toutes ces alliances au sein du nouveau Parlement.

 

* Abou_Nayla : Au vu de certaines alliances électorales, peut-on encore parler d' "opposition" et de "loyalistes" ?

Il est vrai que les deux camps ont formé des alliances avec le camp adverse. Le général Michel Aoun avec des prosyriens notoires, mais aussi, par exemple, Walid Joumblatt avec le Hezbollah, un parti allié de Damas. De ce point de vue-là, la séparation qui prévalait entre clans antisyrien et prosyrien a presque disparu au cours de ces élections. Tout dépendra encore une fois des alliances qui seront nouées dans le nouveau Parlement. Toutes ces alliances ont été expliquées par les intéressés eux-mêmes comme une obligation due au système électoral. Si l'on s'en tient aux résultats finaux, l'opposition syrienne - et elle continue à se définir comme telle - a remporté la majorité absolue au Parlement.

 

* Abou_Nayla : Existe t-il des chances selon vous de voir une autre personnalité chiite que Nabih Berri accéder à la présidence de l'Assemblée nationale ?

Nabih Berri semble aujourd'hui être le favori dans la course à sa propre succession. Il existe quelques autres personnalités chiites mais qui ont du mal à se faire entendre. Il y a, par exemple, Hussein Husseini, qui fut chef du Parlement pendant presque toute la guerre civile, aujourd'hui député à Baalbek, qui jouit dans le pays d'un grand respect, et qui a maintenu durant toutes ces élections une attitude modérée entre les deux clans pro et antisyrien. Il a confié au "Monde" être candidat et bénéficier de quelques soutiens. Il semble néanmoins probable que Nabih Berri récupérera son poste au sein du futur Parlement. C'est une question cruciale parce qu'elle permettra de juger de la volonté de changement du Parlement. Nabih Berri étant l'un des deux plus gros symboles au Liban de la collaboration avec l'Etat syrien.

 

* Brice : Avec les changements démographiques (c'est-à-dire la distribution ethnique au sein de la population et le poids que chaque groupe représente au Parlement), le modèle confessionnel libanais peut-il encore fonctionner ?

C'est une question extrêmement sensible dans ce pays. Beaucoup de Libanais estiment que ce système confessionnel est à l'origine de tous leurs maux. On voit ici et là naître des initiatives de la société civile pour y remédier. Le problème est tellement sensible qu'aucun recensement officiel n'a eu lieu depuis 1932. Il n'existe donc aucun chiffre officiel du poids démographique de l'une ou de l'autre des 17 communautés. Avant la guerre civile, le Parlement libanais donnait l'avantage à la communauté chrétienne. En 1989, les accords de Taëf ont essayé de rééquilibrer en donnant la moitié du Parlement aux chrétiens et la moitié aux musulmans. On sait qu'à l'époque les chrétiens étaient déjà démographiquement minoritaires. Ils le sont sans doute encore plus aujourd'hui. Briser le système confessionnel risquerait de refaire naître les rivalités entre communautés, ces mêmes rivalités qui avaient provoqué la guerre en 1975. C'est pourquoi les politiques libanais, quelle que soit leur appartenance religieuse, sont aussi frileux à vouloir le changer aujourd'hui. Cela demanderait une maturité politique de la part des électeurs et une réconciliation civile dont beaucoup estiment qu'elle n'a pas vraiment eu lieu depuis la fin de la guerre. C'est une question cruciale pour l'avenir du pays.

 

* Italco : Un Liban libre des influences étrangères et partisanes : une ambition insurmontable ?

Les Libanais ont parfois le sentiment d'être au centre du monde. C'est une chose qu'ils disent avec fierté, mais aussi avec désespoir. D'un côté, ils ont conscience de posséder une histoire riche en cultures et en civilisations, d'avoir une position stratégique et avantageuse entre l'Orient et l'Occident. De l'autre côté, ils ont l'impression que les grandes batailles du Moyen-Orient finissent toujours par se jouer les armes à la main sur leur territoire. Leur destin est étroitement lié à celui d'Israël et de la Palestine. 300.000 réfugiés palestiniens vivent au Liban dans des camps. C'est un autre gros problème. Leur destin est également, comme on l'a vu, étroitement lié à la Syrie. Tant que ces pays autour n'auront pas réglé leurs problèmes, il est à craindre que le Liban continue à faire l'objet de déstabilisation. Voilà pourquoi un Liban indépendant est une ambition, mais aussi un grand rêve qui dépasse largement ses frontières, et qui peut-être ne dépend pas que des Libanais.

 

 

Ya benti ! Ma fille ! : Itinéraires d'une jeune reporter en terres d'Islam

 

par CECILE HENNION, publié aux Editions Anne Carrière (février 2005)

 
Présentation de l'éditeur
Les reporters fascinent mais qui sont-ils vraiment : des idéalistes, des aventuriers, des accros à l'adrénaline ? Cécile Hennion nous livre ici un témoignage rare en retraçant son propre parcours, de l'appel mystérieux d'un Orient idéalisé par une universitaire à la réalité du terrain vécue par une jeune journaliste. Entre petite et grande histoire, elle nous parle de l'envers du décor, du trajet personnel d'une jeune femme française plongée dans un univers souvent en guerre, peuplé d'hommes et de groupes aux noms inquiétants : Brigades el-Aqsa et Hamas en Palestine, Hezbollah libanais, Muhajiroun londoniens, combattants irakiens. Elle nous parle aussi des aléas de son métier : la solitude, la difficile position de femme dans des pays qui nient la féminité, et l'émotion qu'il faut contenir, mais qui prend à la gorge et ne quitte plus la mémoire... Et puis les amitiés inattendues, les moments insolites, l'humour du désespoir et l'amour en point de fuite. Fragments d'une vie de voyages, galerie de portraits inoubliables, ce livre est le récit émouvant d'une jeune femme qui s'interroge sur sa passion, son métier et ce qu'il a fait de sa vie.
 
 

 

  
 
Copyright 2005 RJLiban