De
sa personne émane une sorte de
lassitude mêlée à une force
certaine. La conséquence, peut-être,
de sa fonction, de sa nationalité
et des événements dont il est
le témoin depuis des années.
Sa Béatitude Michel Sabbah, 72
ans, est le premier Palestinien
à avoir été ordonné
patriarche latin de Jérusalem,
en 1987. De passage à Beyrouth
dans le cadre d’une série de
conférences organisées par le
Centre de documentation et de
recherches arabes chrétiennes
autour des Eglises du
Moyen-Orient, SB Michel Sabbah
revient sur les grands enjeux du
trop long conflit israélien-palestinien.
Car s’il est homme de
religion, il n’en est pas
moins homme de terrain,
compatissant envers les peuples
en souffrance. Lors de sa présentation
dans les locaux de l’USJ, il a
ainsi émaillé son propos de
ces histoires individuelles qui
donnent une dimension humaine à
la grande histoire, devenue trop
froide à force de répétition.
L’histoire de ce prélat, qui,
arrêté à un barrage israélien,
y a vu sa mère mourir.
L’histoire de ce prêtre, qui
a dû renoncer à se rendre à
Gaza à Pâques faute d’avoir
obtenu le permis militaire nécessaire.
Dans une interview à
"L’Orient-Le Jour",
le patriarche revient sur la
peur des uns, la soif de liberté
des autres, et cette volonté,
clé de tout règlement, dont il
constate la dramatique absence.
-
Aujourd’hui, après plus de
cinquante ans de conflit,
comment qualifieriez-vous les
relations entre les peuples
palestinien et israélien ?
Ces deux peuples
veulent la paix et croient
qu’il est possible pour eux de
vivre ensemble. De nombreuses
rencontres, aux niveaux
politique et religieux, mais
aussi entre élèves ou étudiants,
sont d’ailleurs organisées en
faveur de la paix. Au
niveau du pouvoir, le président
palestinien, Mahmoud Abbas, a
fait le choix de ne plus
recourir à la violence. Tout en
continuant d’exiger la fin de
l’occupation, le retour aux
frontières de 1967, l’établissement
d’un Etat indépendant avec Jérusalem
pour capitale et la
normalisation des relations
entre les deux peuples. Certains
partis, comme le Hamas ou le
Jihad islamique, croient
toujours à la violence. Ils ont
toutefois accepté un accord de
principe pour voir où le choix
de la non-violence peut mener.
- Les récents
accrochages dans la bande de
Gaza semblent pourtant montrer
le contraire.
Pour moi, ce sont des accidents.
L’accord conclu par ces
mouvements radicaux n’est en
effet pas homogène, un certain
malaise persiste. Nous
assisterons à d’autres
accidents de ce type, mais ils
seront limités, et la ligne
politique choisie par Abbas sera
à nouveau suivie.
- Et côté israélien ?
La politique israélienne,
elle, n’a pas changé. L’armée
est toujours présente dans les
territoires occupés, les
incursions se poursuivent, des
Palestiniens sont faits
prisonniers, des personnes
recherchées sont assassinées...
- Peut-on dire, dès
lors, que le peuple israélien
soit en phase avec son
gouvernement ?
Ils sont encore connectés à
cause de la peur. Le peuple a
peur. Peur de perdre une seule
fois. Si Israël perd une seule
fois, ce sera un événement décisif.
Cette peur de perdre pousse les
Israéliens à marcher ensemble
et à accepter de faire des
sacrifices.
- Le retrait de la bande
Gaza, prévu pour cet été,
n’est-il pas un signal positif
envoyé par l’Etat hébreu ?
Pour les Israéliens, sortir de
Gaza revient à s’extraire
d’un guêpier tout simplement.
Gaza est un fardeau dont Israël
ne retire pas de réel bénéfice.
Pour les Palestiniens, cette évacuation
peut être un gain, car elle
représente la fin d’une
occupation. Mais si ce retrait
vise à reconvertir la bande de
Gaza en une grande prison, ce
sera tout sauf un pas en avant.
Au contraire, ceci créera une
situation qui engendrera encore
plus de violence.
- On assiste
aujourd’hui à une montée en
puissance du Hamas dans la bande
de Gaza. Ce phénomène, mis en
évidence lors des dernières
municipales, vous inquiète-t-il
?
Tant que durera l’occupation
israélienne, l’oppression et
la pauvreté, le Hamas gagnera
en popularité. Si les Israéliens
se retirent, si la situation
politico-économique s’améliore,
nous n’aurons plus besoin
d’un parti militant comme le
Hamas. L’avenir du Hamas dépend
donc de la réussite de la
politique de Abbas, du Fateh
mais aussi d’Israël.
- Aujourd’hui, la
communauté internationale
semble s’être résolue au
fait accompli du mur de
Cisjordanie.
La communauté
internationale est blasée,
fatiguée, elle crie quelques
mois, puis Israël fait ce
qu’il veut. Mais ce mur ne
sera jamais légitime, il est
contre nature dans le cœur de
tous, des Palestiniens surtout,
mais aussi des Israéliens. Car
ce mur crée aussi un ghetto
israélien. En outre,
l’objectif du mur n’est pas
vraiment la sécurité pour Israël
car il existe beaucoup de moyens
de le contourner. Le mur est une
tentative d’établir des
frontières fixes et de voir la
réaction des Palestiniens et de
la communauté internationale.
C’est également un moyen de
rendre la vie impossible aux
Palestiniens et de les inviter
à partir.
- Vous qui êtes
patriarche de Jérusalem, quelle
solution considérez-vous comme
viable pour la Ville sainte ?
Il existe deux solutions. La
première consiste dans la séparation.
Une solution toutefois de plus
en plus impraticable en raison
des transformations physiques et
humaines dans la ville.
Aujourd’hui, Jérusalem-Est
est cernée à l’est par
200.000 habitants juifs. A
l’intérieur de la vieille
ville arabe, de nombreuses
maisons ont été achetées par
les juifs. Dans les nouveaux
quartiers arabes, la présence
juive s’est également accrue.
En raison de cet enchevêtrement
des populations, la séparation
est très difficile. La
deuxième solution consiste à
garder Jérusalem comme une
ville unifiée, mais soumise à
une double souveraineté, israélienne
et palestinienne. Avec une égalité
politique entre les citoyens des
deux peuples.
- Après des dizaines
d’années de conflit, beaucoup
regrettent que les pierres
comptent plus que les hommes
dans cette région du monde.
Qu’en pensez vous ?
C’est la terre, conçue comme
espace de vie pour les hommes,
qui importe. Si l’on rapporte
les pierres à la mémoire
religieuse, alors oui, elles ont
aussi un rôle central. Ce sont
même une des causes de la
guerre. S’il n’y avait pas
de lieux saints, il n’y aurait
pas de guerre dans cette région.
- En tant qu’homme de
religion et homme de paix,
comment vivez-vous ce fait ?
En tant qu’homme de religion,
je vois qu’il y a un mystère,
surtout dans la permanence de la
guerre sur cette terre où Dieu
s’est révélé aux hommes.
Une terre qui aurait dû être
celle de la réconciliation et
de la rédemption. Nous, hommes
de religion, prenons en considération
le mystère de Dieu. Si les
hommes politiques disent lutter
pour les lieux saints, ces
derniers sont l’objet
d’instrumentalisation.
- En tant que patriarche
latin de Jérusalem, quel est
votre rôle ?
Notre rôle, à nous chefs
religieux chrétiens, est de
rappeler la vérité. D’un côté,
les Israéliens disent faire la
guerre pour être reconnus et
acceptés en tant que peuple
dans cette région. Les
Palestiniens disent lutter
contre l’occupation. Selon
nous, Israël doit être reconnu
en tant que peuple et doit
pouvoir vivre en sécurité. De
même, les Palestiniens ont
droit à un Etat au sein duquel
ils pourront vivre en paix. Or,
Israël a réussi à convaincre
le monde qu’il luttait contre
le terrorisme. Ce qui est faux,
car le peuple palestinien se bat
pour sa liberté.
-
Quel est le rôle de la
communauté internationale dans
ce contexte ?
La communauté internationale
doit jouer un rôle en
Palestine, car elle porte la
responsabilité de tous les développements
du processus en cours. Au
sein de cette communauté, les
Européens seuls sont incapables
de porter une action décisive.
Quant aux Etats-Unis, ils ont
besoin de l’expérience des
Européens dans la région.
Jusqu’à présent, les Américains
n’ont pas joué le rôle
qu’ils devaient jouer. Et ce,
même envers les Israéliens.
Ils se sont obstinés à vouloir
protéger le peuple israélien
en renforçant sa puissance,
notamment militaire. Israël est
aujourd’hui certes puissant,
mais a toujours peur. Pour le
bien du peuple juif, Washington
devrait changer de stratégie et
comprendre que pour protéger ce
peuple, il faut l’entourer de
peuples amis. Et pour convertir
ces peuples riverains en amis,
il fait rendre justice aux
Palestiniens. Le règlement du
conflit israélo-palestinien est
la clé pour le règlement des
problèmes régionaux. Tout est
question de volonté. Les réfugiés,
Jérusalem, les frontières...
Si on souhaite vraiment trouver
une solution à tous ces
dossiers, on peut le faire.
Mais, il semble malheureusement
que le moment ne soit toujours
pas venu pour Israël et pour
les Etats-Unis de faire la paix
au Moyen-Orient.
Les
chrétiens d’Orient : état
des lieux
Pour
Sa Béatitude Michel Sabbah, les
chrétiens en Orient ont
toujours souffert d’un
complexe d’opposition.
"Nous avons toujours agi
soit pour nous défendre, soit
pour s’opposer à l’autre.
Nous avons également souffert
du complexe du petit
nombre", explique-t-il.
Aujourd’hui, le patriarche
estime que les chrétiens
doivent "se considérer de
manière positive, comme des
citoyens, et se mettre au
travail avec les autres".
"En Palestine, on ne
peut parler d’une
opposition entre chrétiens et
musulmans. En outre, les
responsables politiques
musulmans voient dans le chrétien
un atout, un facteur
d’universalité, une garantie
à présenter à la communauté
internationale." Dans le
monde arabo-musulman en général,
le patriarche Sabbah estime que
musulmans et chrétiens peuvent
tout à fait coexister.
"Certains courants
musulmans rejettent les chrétiens,
mais il s’agit d’une minorité.
En outre, l’islamisation est
un réflexe de protection contre
la mondialisation. A ceci,
s’ajoute un amalgame entre chrétiens
et Occident. Or l’Occident
n’est plus chrétien, c’est
là l’ironie de la
chose."