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INTERVIEW  RJLIBAN  N°33  du 23 mai 2005 

 
Mgr Michel Sabbah : "Israël et les Etats-Unis ne sont toujours pas prêts pour la paix au Proche-Orient"
 
Pour Sa Béatitude le patriarche latin de Jérusalem, de passage à Beyrouth, le conflit israélo-palestinien est la clé d’un apaisement régional
 
Propos recueillis par EMILIE SUEUR, publiés dans l'Orient-le Jour le 21 mai 2005
 

De sa personne émane une sorte de lassitude mêlée à une force certaine. La conséquence, peut-être, de sa fonction, de sa nationalité et des événements dont il est le témoin depuis des années. Sa Béatitude Michel Sabbah, 72 ans, est le premier Palestinien à avoir été ordonné patriarche latin de Jérusalem, en 1987. De passage à Beyrouth dans le cadre d’une série de conférences organisées par le Centre de documentation et de recherches arabes chrétiennes autour des Eglises du Moyen-Orient, SB Michel Sabbah revient sur les grands enjeux du trop long conflit israélien-palestinien. Car s’il est homme de religion, il n’en est pas moins homme de terrain, compatissant envers les peuples en souffrance. Lors de sa présentation dans les locaux de l’USJ, il a ainsi émaillé son propos de ces histoires individuelles qui donnent une dimension humaine à la grande histoire, devenue trop froide à force de répétition. L’histoire de ce prélat, qui, arrêté à un barrage israélien, y a vu sa mère mourir. L’histoire de ce prêtre, qui a dû renoncer à se rendre à Gaza à Pâques faute d’avoir obtenu le permis militaire nécessaire. Dans une interview à "L’Orient-Le Jour", le patriarche revient sur la peur des uns, la soif de liberté des autres, et cette volonté, clé de tout règlement, dont il constate la dramatique absence.

- Aujourd’hui, après plus de cinquante ans de conflit, comment qualifieriez-vous les relations entre les peuples palestinien et israélien ?
Ces deux peuples veulent la paix et croient qu’il est possible pour eux de vivre ensemble. De nombreuses rencontres, aux niveaux politique et religieux, mais aussi entre élèves ou étudiants, sont d’ailleurs organisées en faveur de la paix. Au niveau du pouvoir, le président palestinien, Mahmoud Abbas, a fait le choix de ne plus recourir à la violence. Tout en continuant d’exiger la fin de l’occupation, le retour aux frontières de 1967, l’établissement d’un Etat indépendant avec Jérusalem pour capitale et la normalisation des relations entre les deux peuples. Certains partis, comme le Hamas ou le Jihad islamique, croient toujours à la violence. Ils ont toutefois accepté un accord de principe pour voir où le choix de la non-violence peut mener.

- Les récents accrochages dans la bande de Gaza semblent pourtant montrer le contraire.
Pour moi, ce sont des accidents. L’accord conclu par ces mouvements radicaux n’est en effet pas homogène, un certain malaise persiste. Nous assisterons à d’autres accidents de ce type, mais ils seront limités, et la ligne politique choisie par Abbas sera à nouveau suivie.

- Et côté israélien ?
La politique israélienne, elle, n’a pas changé. L’armée est toujours présente dans les territoires occupés, les incursions se poursuivent, des Palestiniens sont faits prisonniers, des personnes recherchées sont assassinées...

- Peut-on dire, dès lors, que le peuple israélien soit en phase avec son gouvernement ?
Ils sont encore connectés à cause de la peur. Le peuple a peur. Peur de perdre une seule fois. Si Israël perd une seule fois, ce sera un événement décisif. Cette peur de perdre pousse les Israéliens à marcher ensemble et à accepter de faire des sacrifices.

- Le retrait de la bande Gaza, prévu pour cet été, n’est-il pas un signal positif envoyé par l’Etat hébreu ?
Pour les Israéliens, sortir de Gaza revient à s’extraire d’un guêpier tout simplement. Gaza est un fardeau dont Israël ne retire pas de réel bénéfice. Pour les Palestiniens, cette évacuation peut être un gain, car elle représente la fin d’une occupation. Mais si ce retrait vise à reconvertir la bande de Gaza en une grande prison, ce sera tout sauf un pas en avant. Au contraire, ceci créera une situation qui engendrera encore plus de violence.

- On assiste aujourd’hui à une montée en puissance du Hamas dans la bande de Gaza. Ce phénomène, mis en évidence lors des dernières municipales, vous inquiète-t-il ?
Tant que durera l’occupation israélienne, l’oppression et la pauvreté, le Hamas gagnera en popularité. Si les Israéliens se retirent, si la situation politico-économique s’améliore, nous n’aurons plus besoin d’un parti militant comme le Hamas. L’avenir du Hamas dépend donc de la réussite de la politique de Abbas, du Fateh mais aussi d’Israël.

- Aujourd’hui, la communauté internationale semble s’être résolue au fait accompli du mur de Cisjordanie. 
La communauté internationale est blasée, fatiguée, elle crie quelques mois, puis Israël fait ce qu’il veut. Mais ce mur ne sera jamais légitime, il est contre nature dans le cœur de tous, des Palestiniens surtout, mais aussi des Israéliens. Car ce mur crée aussi un ghetto israélien. En outre, l’objectif du mur n’est pas vraiment la sécurité pour Israël car il existe beaucoup de moyens de le contourner. Le mur est une tentative d’établir des frontières fixes et de voir la réaction des Palestiniens et de la communauté internationale. C’est également un moyen de rendre la vie impossible aux Palestiniens et de les inviter à partir.

- Vous qui êtes patriarche de Jérusalem, quelle solution considérez-vous comme viable pour la Ville sainte ?
Il existe deux solutions. La première consiste dans la séparation. Une solution toutefois de plus en plus impraticable en raison des transformations physiques et humaines dans la ville. Aujourd’hui, Jérusalem-Est est cernée à l’est par 200.000 habitants juifs. A l’intérieur de la vieille ville arabe, de nombreuses maisons ont été achetées par les juifs. Dans les nouveaux quartiers arabes, la présence juive s’est également accrue. En raison de cet enchevêtrement des populations, la séparation est très difficile. La deuxième solution consiste à garder Jérusalem comme une ville unifiée, mais soumise à une double souveraineté, israélienne et palestinienne. Avec une égalité politique entre les citoyens des deux peuples.

- Après des dizaines d’années de conflit, beaucoup regrettent que les pierres comptent plus que les hommes dans cette région du monde. Qu’en pensez vous ?
C’est la terre, conçue comme espace de vie pour les hommes, qui importe. Si l’on rapporte les pierres à la mémoire religieuse, alors oui, elles ont aussi un rôle central. Ce sont même une des causes de la guerre. S’il n’y avait pas de lieux saints, il n’y aurait pas de guerre dans cette région.

- En tant qu’homme de religion et homme de paix, comment vivez-vous ce fait ?
En tant qu’homme de religion, je vois qu’il y a un mystère, surtout dans la permanence de la guerre sur cette terre où Dieu s’est révélé aux hommes. Une terre qui aurait dû être celle de la réconciliation et de la rédemption. Nous, hommes de religion, prenons en considération le mystère de Dieu. Si les hommes politiques disent lutter pour les lieux saints, ces derniers sont l’objet d’instrumentalisation.

- En tant que patriarche latin de Jérusalem, quel est votre rôle ?
Notre rôle, à nous chefs religieux chrétiens, est de rappeler la vérité. D’un côté, les Israéliens disent faire la guerre pour être reconnus et acceptés en tant que peuple dans cette région. Les Palestiniens disent lutter contre l’occupation. Selon nous, Israël doit être reconnu en tant que peuple et doit pouvoir vivre en sécurité. De même, les Palestiniens ont droit à un Etat au sein duquel ils pourront vivre en paix. Or, Israël a réussi à convaincre le monde qu’il luttait contre le terrorisme. Ce qui est faux, car le peuple palestinien se bat pour sa liberté.

- Quel est le rôle de la communauté internationale dans ce contexte ?
La communauté internationale doit jouer un rôle en Palestine, car elle porte la responsabilité de tous les développements du processus en cours. Au sein de cette communauté, les Européens seuls sont incapables de porter une action décisive. Quant aux Etats-Unis, ils ont besoin de l’expérience des Européens dans la région. Jusqu’à présent, les Américains n’ont pas joué le rôle qu’ils devaient jouer. Et ce, même envers les Israéliens. Ils se sont obstinés à vouloir protéger le peuple israélien en renforçant sa puissance, notamment militaire. Israël est aujourd’hui certes puissant, mais a toujours peur. Pour le bien du peuple juif, Washington devrait changer de stratégie et comprendre que pour protéger ce peuple, il faut l’entourer de peuples amis. Et pour convertir ces peuples riverains en amis, il fait rendre justice aux Palestiniens. Le règlement du conflit israélo-palestinien est la clé pour le règlement des problèmes régionaux. Tout est question de volonté. Les réfugiés, Jérusalem, les frontières... Si on souhaite vraiment trouver une solution à tous ces dossiers, on peut le faire. Mais, il semble malheureusement que le moment ne soit toujours pas venu pour Israël et pour les Etats-Unis de faire la paix au Moyen-Orient.

 

Les chrétiens d’Orient : état des lieux

Pour Sa Béatitude Michel Sabbah, les chrétiens en Orient ont toujours souffert d’un complexe d’opposition. "Nous avons toujours agi soit pour nous défendre, soit pour s’opposer à l’autre. Nous avons également souffert du complexe du petit nombre", explique-t-il. Aujourd’hui, le patriarche estime que les chrétiens doivent "se considérer de manière positive, comme des citoyens, et se mettre au travail avec les autres". "En Palestine, on ne peut parler d’une opposition entre chrétiens et musulmans. En outre, les responsables politiques musulmans voient dans le chrétien un atout, un facteur d’universalité, une garantie à présenter à la communauté internationale." Dans le monde arabo-musulman en général, le patriarche Sabbah estime que musulmans et chrétiens peuvent tout à fait coexister. "Certains courants musulmans rejettent les chrétiens, mais il s’agit d’une minorité. En outre, l’islamisation est un réflexe de protection contre la mondialisation. A ceci, s’ajoute un amalgame entre chrétiens et Occident. Or l’Occident n’est plus chrétien, c’est là l’ironie de la chose."

 

  
 
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