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INTERVIEW  RJLIBAN  N°31  du 30 janvier 2005 

 
Samuel Huntington : "L'Amérique perd la guerre en Irak"
 

Diplomatie et bruits de bottes

par JOSEPH LIMAGNE, publié dans Ouest-France le 20 janvier 2005

George Bush entame aujourd'hui son second mandat à la Maison Blanche avec une assurance intacte. Sa réélection, en novembre, lui est apparue comme un encouragement du ciel. Dans les quatre ans qui viennent, il s'engage à "répandre la liberté et la démocratie à travers le monde". Ces mots ont été prononcés par sa plus proche conseillère, Condoleezza Rice, avant que le Congrès ne la confirme au poste de secrétaire d'Etat, en remplacement de Colin Powell. Quand elle s'exprime, c'est le Président qui parle. Certes, "Condi" se montre diplomate. C'est son job. Elle sait combien l'image de l'Amérique dans le monde sort ternie de l'aventure irakienne. Elle assure, le temps venu, de reprendre langue avec des Alliés que les Etats-Unis avaient, depuis deux ans, négligés, snobés, bousculés. Elle qui menaçait alors de "punir la France", en désaccord avec Washington, fait patte de velours. Elle s'est donné un adjoint, Bob Zoellick, qui connaît et respecte les grands partenaires de l'Amérique. Ce choix rassure les Européens.

Pourtant, à dix jours des législatives irakiennes, qui doivent se tenir dans des conditions d'insécurité inimaginables, la manière dont la nouvelle administration américaine garde le cap de la précédente fait froid dans le dos. Tout en admettant du bout des lèvres que "de mauvaises décisions" aient pu être prises, Washington n'exprime ni excuses ni remords après l'aveu de l'absence d'armes de destruction massive en Irak. A peine si "Condi" reconnaît l'existence de "gros défis tactiques", euphémisme pour le chaos prévalant aujourd'hui sur le terrain. Imaginer que l'expérience irakienne aura dissuadé George Bush de récidiver est, peut-être, aller un peu vite en besogne. En 2002, il avait montré du doigt trois "Etats voyous", coupables de soutenir le terrorisme et de se doter d'armes de destruction massive : l'Irak, l'Iran, la Corée du Nord. Le premier est tombé. Voilà que Washington élargit "l'Axe du Mal" à de nouveaux pays, désormais présentés comme "les avant-postes de la tyrannie". Cuba, la Birmanie, la Biélorussie, le Zimbabwe s'inscrivent sur la liste noire.

Dans un premier temps, c'est Téhéran qui a du souci à se faire. Le Pentagone a beau démentir être en train de préparer des frappes ciblées contre des installations nucléaires iraniennes, on sait Washington sceptique sur les démarches entreprises par Paris, Londres et Berlin pour amener l'Iran à renoncer à la bombe atomique par le dialogue. Si l'équipe diplomatique a changé, le cabinet de guerre, mené par le vice-président Dick Cheney et le secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld, reste en place. Bush fait savoir qu'il n'exclut aucune option concernant l'Iran. Il prévient aussi ses soldats qu'il leur demandera davantage d'efforts demain qu'hier. Cela résonne comme des bruits de bottes.

Ainsi que le dit, dans nos colonnes, le professeur Samuel Huntington, on n'impose pas la démocratie. Surtout pas par la force. Mais on peut l'aider à s'enraciner. S'il est un terrain dans le monde où les Etats-Unis peuvent s'y employer avec une chance de succès, c'est au Proche-Orient. "Condi" Rice se dit déterminée à saisir l'occasion née de l'élection de Mahmoud Abbas à la succession de Yasser Arafat. Mais l'espoir de paix est déjà si fragilisé que Washington devrait peser de tout son poids pour le conforter. C'est l'intérêt de la région. C'est aussi celui de l'Amérique. C'est à cela que l'on jugera si Bush choisit de changer le monde par la diplomatie ou par la guerre.

 


 
Samuel Huntington : "L'Amérique perd la guerre en Irak"
 

Propos recueillis par JOSEPH LIMAGNE, publiés dans Ouest-France le 20 janvier 2005

 

Après la réflexion sur "le choc des civilisations" qui l'a rendu célèbre, Samuel Huntington, professeur à Harvard, publie un nouveau livre sur l'identité nationale américaine face au choc des cultures (Qui sommes-nous ? Identités nationales et choc des cultures, Editions Odile Jacob).

 

- En quoi le second mandat de George W. Bush, qui commence jeudi, sera-t-il marqué par la question de l'identité nationale américaine ?
Cette question sera centrale pour deux raisons. La première, c'est le retour en force de la religion. Les Américains ont toujours été un peuple très religieux. Mais le degré de religiosité a varié au fil du temps. Dans les années 1960 et 1970, on a noté une relativisation des valeurs morales. Les positions de Bush reflètent bien la volonté des institutions religieuses de s'investir davantage dans les affaires publiques. La deuxième raison, c'est la question de l'immigration hispanophone, en particulier mexicaine, largement illégale, qui peut bouleverser la perception que les Américains ont d'eux-mêmes.
 
- George Bush pourra-t-il bénéficier encore longtemps de l'effet 11-Septembre, qui a stimulé le patriotisme américain ?
Cet effet se dissipe peu à peu. Il y aurait une résurgence immédiate en cas de nouvelle attaque terroriste grave aux Etats-Unis. Le Président a assuré sa réélection en réussissant à convaincre les électeurs que Saddam Hussein constituait une menace terroriste pour les Américains. Nous savons maintenant que c'était faux, que l'ancien chef de l'Etat Irakien n'était pas lié à Ben Laden et qu'il n'y avait pas d'armes de destruction massive. A présent, les médias les plus influents sont très hostiles à George Bush.
 
- Peut-on exporter la démocratie par les armes ?
Ni par la violence, ni par quelque moyen que ce soit. La démocratie doit naître du terroir où ses graines ont été semées. Dans un de mes livres précédents,  La troisième voie, j'ai étudié la transition d'une trentaine de pays d'Europe centrale ou d'Amérique latine des années 1970 aux années 1990. Tous avaient eu, dans le passé, l'expérience de la démocratie et partageaient les valeurs occidentales. Ce n'était pas le cas de l'ex-URSS. La tâche sera plus difficile encore en Irak et dans les pays arabes, qui ont tendance à résister à la démocratisation.
 
- Les Etats-Unis n'ont-ils pas, aujourd'hui, la possibilité de favoriser la naissance d'un Etat palestinien démocratique ?
Il est très regrettable que, pour des raisons religieuses, l'administration Bush ait pris fait et cause pour Ariel Sharon. Dans sa guerre au terrorisme, Sharon considère Bush comme un allié. Le Président s'est toujours montré moins disposé que ses prédécesseurs à favoriser la naissance de l'Etat palestinien. Il fait partie de ces chrétiens évangélistes qui professent, Bible à l'appui, que la Cisjordanie est une partie inaliénable d'Israël.
 
- George Bush ne sera-t-il pas contraint d'adopter une politique étrangère plus ouverte, ne serait-ce que pour se dégager du bourbier irakien ?
Oui, son équipe est en train de se rendre compte qu'elle devra revoir sa copie et trouver une stratégie de sortie. Et celle-ci n'est pas facile à mettre en oeuvre. Les Etats-Unis sont en train de perdre la guerre en Irak et le soutien de leurs alliés s'effrite. Une victoire militaire nécessiterait 300.000 à 400.000 hommes, au lieu des 140.000 déployés actuellement. Nous ne les avons pas. Un retrait américain responsable exige la coopération des grands pays, notamment européens, pour participer au maintien de la paix et de pays musulmans pour favoriser la stabilité. Si on laisse les Irakiens s'occuper seuls de leur propre destin, ce peut être au prix d'une très grave guerre civile.
 

 
L'Amérique derrière, l'Europe devant
 
par BERNARD GUETTA, publié dans le Temps le 29 janvier 2005
 
Que se passe-t-il ? Etait-ce l'effet tsunami ? L'élan de solidarité populaire avec les victimes du raz de marée aurait-il fait comprendre aux puissants de ce monde qu'ils pouvaient et devaient désormais tenir compte des continents les plus pauvres ? Ou bien était-ce l'échec des Etats-Unis en Irak qui leur aurait démontré que les armes n'éviteront pas un choc planétaire entre bénéficiaires et laissés-pour-compte de la mondialisation, qu'il y fallait d'autres moyens ? Le cœur et la peur se seraient-ils rejoints dans la raison ? Un peu de tout cela sans doute, mais le fait est que le Forum de Davos, ce Forum économique mondial, cet intellectuel collectif des partisans de la déréglementation, aura presque entièrement été consacré cette année à la nécessité d'un effort concerté des pays riches en faveur des plus pauvres. Pour un peu, on se serait cru à Porto Alegre, à l'autre forum, celui des altermondialistes. On en était presque à se dire que - miracle ! - les deux grands courants d'idées de l'échiquier mondial se rejoignaient, non pas déjà sur les solutions, mais sur le constat au moins que, si le monde est un, il lui faut des politiques communes qui ne laissent aucun continent de côté.

Difficile à croire, mais c'était si vrai pourtant que Davos s'est ouvert sur deux grands discours, Jacques Chirac puis Tony Blair qui, l'un et l'autre, le disaient dans les mêmes termes et que ces frères ennemis de l'Europe unie, se référant l'un à l'autre, ont tous deux passionnément plaidé pour l'aide au décollage de ceux qui n'ont rien. Chacun l'a fait dans son style, sans renier sa culture politique. Tony Blair a prôné l'effacement de la dette des plus endettés, de nouvelles facilités de crédit pour ceux qui n'ont pas même d'eau potable et la réduction des subventions agricoles occidentales pour que l'agriculture des plus pauvres ne soit pas balayée par l'ouverture des marchés. Le premier ministre britannique s'est inscrit dans une démarche libérale alors que le président français a, lui, proposé l'instauration d'un impôt mondial en faveur du développement, prélèvement sur les transactions financières internationales, taxation des flux financiers dans les pays pratiquant le secret bancaire ou imposition sur le transport aérien, billets ou carburant.

Ce n'était pas la même logique, mais, outre que ces idées ne sont pas contradictoires, Jacques Chirac et Tony Blair ont eu les mêmes accents pour dire, l'un et l'autre, que le statu quo était aussi odieux qu'intenable, que l'interdépendance était la réalité de base de ce monde, que "le terrorisme ne pouvait pas être seulement défait par les moyens militaires" (Tony Blair) ou qu'il fallait prendre garde (Jacques Chirac) "à la révolte des jeunesses d'Asie, d'Afrique et d'Amérique latine si le droit à l'avenir leur était refusé". A travers eux, l'Europe parlait la même langue, et c'est l'autre révélation de Davos 2005. D'ordinaire, les Américains dominent les débats de ce forum. Ils étaient là presque aussi absents qu'étaient présents les Européens, comme si les Etats-Unis n'étaient plus sûrs de leur message, ne savaient plus quoi dire, alors que les Européens sont, eux, portés par leurs convergences sur l'obligation d'humaniser la mondialisation, de forcer un règlement israélo-palestinien ou de lutter contre le réchauffement climatique. L'Europe, cette année, donnait le ton à Davos. C'est peut-être un signe des temps.
 

 
Irak : les blocages de la "démocratie Nescafé"
A quatre jours des élections générales et alors que l'unité nationale demeure très fragile
 
par ZAKI LAIDI, publié dans le Figaro le 28 janvier 2005
L'auteur est politologue au Ceri (Sciences Po)

 

C'est à Octavio Paz que l'on doit l'expression de "démocratie Nescafé". Par là, il voulait entendre l'immense illusion à vouloir exporter de toutes pièces des "systèmes politiques démocratiques" au mépris des conditions politiques, sociales et culturelles des pays capables ou non de les importer. Or toute la démarche politique des Etats-Unis en Irak repose sur ce puissant simplisme : la démocratie est un bien universel qui transcende les cultures et les histoires et son implantation est une affaire de volonté. Dans ce schéma, la démocratie est vue comme une valeur sans histoire propre qui serait l'envers de la tyrannie. Ainsi, si l'on abat la tyrannie, la démocratie verra le jour. Ce qui surprend dans la simplicité de ce raisonnement, c'est le fait qu'il est puissamment intériorisé par les élites néoconservatrices américaines. Même lorsqu'on lit Paul Wolfowitz, on reste frappé par l'incroyable rusticité de ses arguments, la conviction que ce qui est possible en Indonésie le sera en Libye ou en Irak...

Pourtant, dans toute caricature, il y a une part de vérité. Et on aurait tort de la négliger. Le simplisme de Mme Rice pour qui la Syrie peut devenir démocratique aussi rapidement que la Hongrie, exprime les lacunes de sa culture politique. Mais le fait qu'il existe dans toute société des forces qui réclament la mise en place de régimes démocratiques est indéniable. En Asie, en Afrique ou dans le monde arabe, on trouve des forces qui peuvent être séduites par l'idéologie de la démocratie Nescafé. Ces mêmes forces, souvent minoritaires, ont par ailleurs toutes les raisons d'être ulcérées par la realpolitik des Européens. L'Europe n'a aucune politique en matière de promotion de la démocratie - sauf pour les candidats à l'Union. Elle se contente de railler les Américains mais ne propose rien de concret. Elle s'en tient à la ligne bien paresseuse du dialogue avec les gouvernements en place. L'autre élément de vérité contenu dans le simplisme américain a trait au monde musulman. Son indiscutable hétérogénéité n'empêche pas le fait qu'au sein même des sociétés qui le composent existent de fortes interrogations sur le déclassement de cet espace civilisationnel, sur l'incapacité de ses élites à répandre plus de liberté et de prospérité matérielle. Or l'islam, parce qu'il n'a pas connu depuis fort longtemps de modernité venue de l'intérieur, tend à voir tout de qui vient de l'extérieur comme une agression.

Comment donc penser que la démocratie est bel et bien une revendication du temps mondial sans tomber dans l'idéologie de la démocratie Nescafé ? Comment reconnaître la réalité du blocage démocratique dans les sociétés musulmanes sans céder au culturalisme le plus éculé ? Il y a, pour l'implantation de la démocratie, trois conditions essentielles : l'adéquation entre la démocratie et la nation ; la présence d'une classe d'importateurs démocratiques ayant un intérêt social à faire avancer la revendication pluraliste ; l'existence d'un climat mondial capable d'accompagner cette mutation sur le mode du soutien plutôt que de la menace. Si la transition en Europe centrale a réussi à se faire vite et bien, c'est parce que, fondamentalement, on avait affaire à des nations assez homogènes qui, de surcroît, ont vu dans la démocratique la voie par laquelle elles retrouvaient leur souveraineté bafouée par le communisme. A l'inverse, la tragédie des Balkans montre qu'il n'est pas possible de passer à la démocratie si celle-ci semble accentuer l'instabilité d'ensembles politiques hétérogènes. Ici, l'Irak est bien plus proche des Balkans que de l'Europe centrale, car l'unité nationale y est très fragile. Ainsi, l'Irak se trouve dans une situation paradoxale où le nationalisme irakien apparaît suffisamment puissant pour assimiler la libération américaine à une occupation et où la nation irakienne est trop fragmentée pour voir dans la fin de la tyrannie le spectre d'une possible guerre civile.

Pour mesurer l'importance du fait national dans toute transition démocratique, il faut regarder ce qui se passe au Kurdistan. Le calme y règne et la présence américaine ne pose pas problème, précisément parce que cette présence consolide la revendication nationale kurde. Mais, qu'on le veuille ou non, le nationalisme kurde sera confronté au nationalisme irakien. Des accommodements de type fédéral sont possibles. Mais le fédéralisme, comme la démocratie, pose deux problèmes : un problème brut de partage des ressources - en l'occurrence pétrolières - et un problème plus général d'incubation culturelle et politique. D'où cette distinction essentielle entre la technologie démocratique qui peut s'importer et s'implanter rapidement et la culture démocratique qui, elle, est bien plus difficile à acclimater. Naturellement, on peut faire le pari qu'en commençant par la "technologie", la "culture" suivra... Mais ce mécanisme n'est pas de saison. On constate une extension sans précédent de la technologie démocratique et un recul non moins inquiétant de la culture démocratique, en Amérique latine, en Inde ou même en Europe. La deuxième condition d'implantation de la démocratie passe par l'existence d'importateurs démocratiques qui ont un intérêt social, ou économique, à la faire avancer. Mais, pour de multiples raisons, cette base sociale est très étroite dans les pays musulmans et pas seulement chez eux. Les derniers travaux de Mark Ournov sur la Russie montrent que dans ce pays cette base est paradoxalement de plus en plus étroite précisément parce que, là aussi, la sécurité identitaire du pays est très mal assurée. Tous ces importateurs ont besoin de faire corps avec la nation pour que la démocratie apparaisse non comme une demande externe mais comme une production locale. Or, dans le cas de l'Irak, on en est encore très loin.

C'est pourquoi aucun régime irakien n'a la moindre chance de s'imposer si son projet politique se résume à se conformer à la politique américaine. La démocratie implique un projet éminemment national, pensé par des élites nationales. Qu'à partir de là, ces élites importent des modèles clés en main, comme l'ont fait les Japonais au XIXe siècle ou les Turcs au XXe, n'a pas d'importance. Mais, répétons-le, pour exporter la démocratie, il faut trouver sur place de véritables importateurs. Dernier facteur : l'environnement mondial. Par bien des côtés, il paraît favorable à la démocratie ; mais cet environnement n'agit pas de manière uniforme ou univoque. Regardons ce qui s'est passé en Europe avec l'affaire Pinochet ou l'affaire Battisti. Quand le juge Garzon a voulu faire extrader M. Pinochet en Espagne, tout le monde s'en est félicité, sauf les Chiliens. Quand une partie de la gauche française en vient à soutenir un supposé terroriste italien comme M. Battisti, elle heurte la quasi-totalité des Italiens qui voient dans les Français d'insupportables donneurs de leçons. A la simple échelle de l'Europe, on mesure l'ampleur et la persistance des sensibilités nationales. Comment imaginer que ces sensibilités ne soient pas décuplées en Orient ? Il faut donc renvoyer dos à dos les universalistes intemporels, pour qui la démocratie est une valeur qui peut se passer d'histoire, et les culturalistes occidentalo-centriques, pour qui la démocratie est un produit trop cher pour les barbares.

 


 

Cinq chantiers du mandat Bush II
George W. Bush prêtera serment pour un nouveau mandat jeudi 20 janvier. "La Croix" fait le point sur les dossiers chauds qui attendent la diplomatie américaine
 
par GILLES BIASSETTE, SEBASTIEN MAILLARD et DORIAN MALOVIC, publié dans la Croix le 19 janvier 2005

George W. Bush prêtera serment pour un nouveau mandat de quatre ans à la présidence des Etats-Unis d’Amérique jeudi 20 janvier, peu après midi, heure de New York. Les cérémonies d’investiture auront été ouvertes dans la matinée par un office religieux et seront suivies dans l’après-midi par une parade dans les rues de Washington. Dans son discours d’investiture, le président réélu développera les grands axes de sa politique en matière intérieure et extérieure. Sur le plan diplomatique et commercial, cinq grands dossiers domineront son second et dernier mandat.
 
Régler les problèmes en Orient
C’est au Proche et au Moyen-Orient que les Etats-Unis sont le plus attendus. En Irak, la violence redouble dans la perspective des élections du 30 janvier et a refroidi l’ardeur des plus optimistes dans l’entourage présidentiel. Jusque dans les rangs républicains, l’administration Bush a bien du mal à convaincre qu’elle a une stratégie. Alors que Colin Powell, secrétaire d’Etat sur le départ, indiquait récemment que le nombre des soldats américains pourrait être réduit cette année, la Maison-Blanche s’est refusée à toute confirmation. George W. Bush a également refusé de s’engager sur une baisse importante des troupes américaines en Irak avant la fin de son second mandat. L’Iran est un autre élément d’inquiétude à Washington, où l’on ne croit pas à l’efficacité des efforts de la diplomatie européenne en vue d’empêcher Téhéran de se doter de l’arme atomique. Pour l’heure, les Etats-Unis ne proposent pas de stratégie alternative, mais n’écartent aucune possibilité : certains observateurs n’excluent pas des frappes aériennes contre certaines installations iraniennes "sensibles". Enfin, après un premier mandat marqué par un soutien quasi sans faille au premier ministre Ariel Sharon dans le conflit israélo-palestinien, le ton de Washington a changé depuis la mort, en novembre dernier, de Yasser Arafat. Condoleezza Rice, secrétaire d’Etat américaine désignée, s’est dite prête, mardi 18 janvier, à s’impliquer personnellement dans la recherche de la paix au Proche-Orient. "Il y a une chance et nous devons la saisir", a-t-elle déclaré.
 
Apaiser les tensions avec "la Vieille Europe"
Depuis sa réélection, George W. Bush multiplie les références à l’Union européenne et à l’alliance transatlantique. Le 22 février, il se rendra d’ailleurs en Europe, au siège de l’Otan à Bruxelles, avant des rencontres bilatérales le lendemain avec le chancelier allemand Gerhard Schröder et le surlendemain avec le président russe Vladimir Poutine. Une visite officielle de Jacques Chirac à Washington est également prévue pour février-mars.Lors de son audition mardi 18 janvier devant le Sénat, Condoleezza Rice a souligné l’importance "des alliances et des institutions multilatérales" pour faire avancer la liberté dans le monde, citant notamment l’Otan et l’Union européenne. Washington souhaite que l’Otan devienne une organisation politique et demande qu’elle soit impliquée en Irak et, plus généralement, au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. Mais plusieurs pays européens, la France en tête, s’opposent à cette réorientation du rôle de l’alliance.
 
Veiller à la Chine, une rivale potentielle
George W. Bush devrait afficher un optimisme de façade qui cache pourtant des dossiers embarrassants, en priorité sur le commerce. Sur le plan économique, l’augmentation du déficit de la balance commerciale américaine à l’égard de la Chine promet un durcissement des mesures de rétorsion américaines, notamment sur le textile et l’électronique. Une certaine concurrence pourrait par ailleurs se faire jour pour le contrôle des sources d’approvisionnement en hydrocarbures. Les Etats-Unis se sont félicités depuis le 11 septembre 2001 d’une "relation, franche, coopérative et constructive avec la Chine", sur la lutte contre le terrorisme et de la stabilité de l’Asie centrale. Mais ils soulignent "nos considérables différences de valeurs", sous entendu visant les droits de l’homme.
 
Tempérer les variations du dollar
Dans le domaine du commerce extérieur, George W. Bush n’a pas hésité à agir brutalement au cours de son premier mandat : relèvement des droits de douane sur l’importation d’acier, "Farm Bill" protégeant ses agriculteurs, droits de douane exorbitants contre les crevettes asiatiques, dénonciation des aides publiques à Airbus…. Mais les dernières semaines ont montré des signes, du moins provisoires, d’apaisement. Le représentant américain sortant, Robert Zoellick (futur secrétaire adjoint aux Affaires étrangères), soutient par ailleurs la candidature européenne de Pascal Lamy pour diriger l’OMC. C’est davantage la faiblesse récurrente du dollar qui inquiète les partenaires commerciaux des Etats-Unis, pour qui le billet vert s’apparente désormais à une arme d’exportation massive. Le relèvement des taux d’intérêt par la banque centrale américaine (la Fed) augure cependant, ici aussi, d’un début d’apaisement. L’administration Bush augmentera surtout sa pression sur la Chine pour qu’elle réévalue son yuan, lié au dollar depuis 1994.
 
Lutter contre le terrorisme
"Répandre la démocratie et la liberté à travers le monde", comme l’a souhaité mardi 18 janvier Condoleezza Rice, reste une des priorités fondamentales de l’administration Bush pour son second mandat. Après l’Afghanistan et aujourd’hui l’Irak, "libérés" d’islamistes radicaux pour le premier et d’un dictateur pour le second, l’objectif du président a toujours été de rendre le monde "meilleur et plus libre" afin d’éradiquer le terrorisme sur la planète. George W. Bush défendra encore aujourd’hui dans son discours le combat qu’il a lancé au lendemain des attentats meurtriers du 11 septembre : "Lutter contre les menaces à notre sécurité commune et réduire le désespoir qui nourrit le terrorisme. C’est la mission que le président Bush a fixé pour l’Amérique dans le monde", a lancé hier sa future secrétaire d’Etat.
 

 
L'Amérique ne peut pas gagner cette guerre
 
par JAMES DOBBINS, publié dans le Monde du 29 janvier 2005 
L'auteur a été envoyé spécial américain en Haïti, en Somalie, en Bosnie, au Kosovo et en Afghanistan. Il est directeur de l'International security and defense policy à la Rand
Traduit de l'anglais par Florence Lévy-Paolini. © Foreign Affairs

 

Le début de la sagesse consiste à reconnaître que les Etats-Unis ne peuvent pas gagner la guerre en cours en Irak. Par suite de ses mauvais calculs initiaux, de son planning mal orienté et de sa préparation inadéquate, Washington a perdu la confiance et l'appui du peuple irakien et a peu de chances de les regagner. Chaque fois que les Américains bombardent des villes irakiennes, ils perdent un peu plus de terrain sur le front de l'opinion irakienne. La guerre peut encore être gagnée, mais seulement par des Irakiens modérés, et seulement s'ils concentrent leurs efforts afin d'obtenir la coopération des pays voisins, de s'assurer le soutien de la communauté internationale au sens large et de réduire rapidement leur dépendance vis-à-vis des Etats-Unis. Pour parvenir à un consensus aussi vaste, il faudra transformer l'occupation dirigée par les Etats-Unis en un effort mené par les Irakiens, soutenu de façon régionale et internationale, pour parvenir à une paix et à une stabilité s'appuyant sur les principes de souveraineté et d'intégrité territoriale. Aux yeux du peuple irakien et de toutes les populations voisines, la mission américaine en Irak manque de légitimité et de crédibilité. Ce n'est qu'en remodelant radicalement le rôle des Américains dans la région que cette manière de voir peut commencer à changer. Tant que ce ne sera pas fait, les opérations militaires américaines en Irak continueront à inspirer des résistances locales, à radicaliser les populations voisines et à décourager la coopération internationale.

En supposant que les élections aient bien lieu, le nouveau gouvernement n'en sortira qu'avec une légitimité à peine renforcée. Les chiites et les Kurdes seront peut-être convenablement représentés, mais pas les sunnites. Ces derniers, s'ils ne peuvent pas ou ne veulent pas voter, seront sous-représentés. Si le système électoral est modifié pour que le nombre d'élus corresponde à la taille du corps électoral concerné et non au nombre réel des votants, les sunnites se retrouveront représentés par des personnes qu'ils considèrent comme non représentatives. Les élections polarisent toujours les événements et, dans une société fragile et extrêmement conflictuelle comme l'Irak, elles peuvent élargir le gouffre entre sunnites, d'une part, chiites et Kurdes, de l'autre. Pendant ce temps, l'insurrection continuera à faire rage et prendra probablement de l'ampleur, du moins dans les régions sunnites. Si les extrémistes chiites ne gagnent pas en influence à l'intérieur du nouveau gouvernement, eux aussi risquent de continuer à s'y opposer violemment. Les forces américaines et internationales demeureront très impopulaires et, sous la pression du nouveau gouvernement, elles pourraient en venir à quitter le terrain ou à restreindre sévèrement leurs activités.

Toutefois, si le maintien des troupes américaines en Irak provoque une résistance accrue, leur retrait prématuré pourrait avoir des conséquences bien pires : une guerre civile et une crise régionale aux dimensions imprévisibles. La meilleure option est le moyen terme. Brandir la promesse du retrait, par exemple, pourrait fournir à Washington un levier précieux et obliger les Irakiens, les voisins de l'Irak et une grande partie de la communauté internationale à regarder plus loin que leur désir de voir châtier les Etats-Unis, et à envisager leur intérêt commun : assurer une stabilité à long terme en Irak. L'administration Bush devrait donc moduler prudemment deux messages simultanés : un désir manifeste de quitter l'Irak et une volonté, tout aussi manifeste, de rester jusqu'à ce que le gouvernement irakien, avec le soutien de ses voisins et de la communauté internationale, prouve qu'il est capable de sécuriser son territoire et de protéger ses citoyens. Washington devrait afficher que son objectif fondamental est le retrait complet des forces américaines dès que les circonstances le permettront et qu'il n'a nulle intention de maintenir une présence militaire permanente dans le pays.

Aujourd'hui, les forces américaines ont perdu le soutien de la population irakienne et ne pourront sans doute pas le retrouver. L'insurrection ne peut être vaincue que par des forces irakiennes, sous un commandement irakien, et seulement si ces forces peuvent réduire très fortement leur dépendance à l'égard des Etats-Unis. Les opérations militaires devraient être guidées par une stratégie anti-insurrectionnelle mettant l'accent sur la pacification. Autrement dit : il faut donner la priorité à la sécurité de la population civile, pas à la chasse aux insurgés. En définitive, les insurrections ne sont pas vaincues en tuant les insurgés, mais en obtenant le soutien de la population et en privant les insurgés à la fois de refuges et de recrues.

Aucune population ne peut soutenir une force incapable de la protéger. L'amélioration de la sécurité du peuple irakien devrait avoir la priorité sur les autres objectifs militaires et civils. Certes, une telle action exige que la population soit débarrassée de l'intimidation exercée sur elle par les insurgés. Pour ce faire, une action militaire sera nécessaire. En même temps, si cette action est dirigée par les Etats-Unis, si elle met en œuvre des moyens lourds, si elle entraîne des dommages collatéraux importants et inflige de nombreuses pertes en vies humaines innocentes, elle pourrait avoir l'effet inverse. En définitive, le succès ou l'échec d'une offensive telle que l'attaque en novembre de Fallouja se mesure non pas en nombre de victimes dans le camp adverse ni en métrage de territoire libéré, mais en fonction de l'opinion publique irakienne. Si celle-ci en sort moins favorable à son gouvernement et davantage aux insurgés, la bataille, et peut-être même la guerre, aura été perdue. Pulvériser les villes pour dénicher les insurgés peut rendre une certaine autorité au gouvernement irakien, mais il est peu probable que les avantages durent longtemps si les dégâts rendent la population hostile. De ce point de vue, Washington devrait se préoccuper tout particulièrement des pertes que ses forces infligent aux civils irakiens. Car, aujourd'hui, l'absence de soutien en leur sein aux efforts américains est une menace beaucoup plus immédiate que la grande faiblesse du soutien dont ils bénéficient aux Etats-Unis mêmes.

Pour stabiliser la Bosnie, au milieu des années 1990, les Etats-Unis ont dû travailler avec le président serbe Slobodan Milosevic et le président croate Franjo Tudjman, deux hommes personnellement responsables du génocide que l'Amérique essayait de faire cesser. En 2001, Washington a travaillé avec l'Iran, le Pakistan, l'Inde et la Russie pour mettre en place un successeur suffisamment représentatif aux talibans, même si ces pays avaient déchiré l'Afghanistan pendant une génération. Etonnamment, les Etats-Unis sont entrés en Irak sans stratégie de base destinée à s'assurer du soutien des pays voisins. En fait, dans la mesure où ils ont considéré l'occupation de l'Irak comme la première étape vers la démocratisation de toute la région, leur diplomatie a activement réduit les incitations aux collaborations régionales. Les efforts que l'administration Bush a accomplis pour forger une coopération régionale et internationale se sont centrés sur la démocratisation et la lutte contre le terrorisme. Ces deux campagnes ont un mérite considérable et un grand attrait potentiel ; les régimes de la région craignent le terrorisme, et les populations souhaitent davantage de démocratie.

Malheureusement, ces deux projets ont été irrémédiablement compromis aux yeux des opinions publiques arabes parce que les Etats-Unis ont choisi d'occuper des territoires arabes pour les tester. Quelle que soit la validité de la logique consistant à essayer de commencer par semer la démocratie en Palestine et en Irak, les tentatives des Etats-Unis pour y parvenir ont largement miné ses efforts ailleurs. Tant que la campagne de démocratisation de Washington n'est pas purgée de son association avec la préemption et l'occupation, elle n'aura que peu de résonance dans la région. Il en va de même de la guerre de Washington contre le terrorisme. Le peuple irakien n'a pas besoin de leçons sur le terrorisme : il a perdu plus de compatriotes à cause de ce fléau au cours de l'année écoulée que les Américains au cours de tous les actes terroristes de leur histoire. Compte tenu de sa population moins nombreuse, l'Irak subit chaque mois - parfois chaque semaine - des pertes comparables à celles que les attentats du 11 septembre 2001 ont infligées aux Etats-Unis. Et, malheureusement, les Irakiens risquent d'attribuer ces pertes à la guerre contre le terrorisme parrainée par les Etats-Unis, plutôt qu'aux terroristes eux-mêmes.

L'administration Bush devrait nommer un envoyé spécial en Irak, dont la tâche serait de lancer plusieurs consultations simultanées, comme l'ont fait les Etats-Unis pour les Balkans au milieu des années 1990 et pour l'Afghanistan juste après le 11-Septembre. De telles dispositions devraient s'appuyer sur les principaux alliés des Etats-Unis, en particulier le Royaume-Uni, la France et l'Allemagne, et être étendues de façon à inclure d'autres gouvernements et organisations en mesure d'aider à stabiliser l'Irak, tels le Japon et l'Union européenne. D'autres discussions devraient impliquer tous les voisins de l'Irak et d'autres pays de la région. Des rôles plus étendus pour les Nations unies, l'OTAN, la Ligue arabe et l'Organisation de la conférence islamique, qui regroupe 56 Etats musulmans, devraient également sortir de ces consultations. La participation de l'Iran présentera de très grandes difficultés pour les Etats-Unis, compte tenu des aspirations nucléaires de Téhéran, de son soutien au terrorisme contre Israël, de plusieurs décennies d'hostilité mutuelle et d'absence de communication. L'Irak ne peut cependant pas être stabilisé sans la coopération de l'Iran.

Réciproquement, si l'Irak n'est pas stabilisé, on ne peut pas envisager une diminution des ambitions nucléaires de Téhéran, quelle que soit la façon dont ses véritables capacités pourraient par ailleurs être retardées par une action militaire ou économique. Néanmoins, une coopération tranquille entre les Etats-Unis et l'Iran, du genre de celle réussie par Washington et Téhéran en Afghanistan après le 11-Septembre, pourrait mener vers un dialogue plus constructif, sur l'Irak comme sur d'autres sujets. Début 2002, les diplomates et les officiers iraniens avaient proposé d'étendre la coopération avec les Etats-Unis en Afghanistan et de lancer un dialogue sur d'autres thèmes. Mais Washington n'a pas répondu à cette offre et, à la suite de l'envoi d'un bateau d'ar-mes iraniennes en Palestine, a cessé tout pourparler. Téhéran a malgré cela continué à soutenir le gouvernement Karzaï de multiples façons, symboliques et pratiques. Tout aussi important, il n'a ni soutenu ni encouragé les défis à l'autorité de Kaboul.

La paix en Irak et la paix dans le grand Moyen-Orient devraient être recherchées chacune pour ses propres avantages, mais elles ne peuvent être entièrement séparées. Pour le peuple arabe, le recours des Etats-Unis à la préemption, à l'occupation et à la lutte agressive contre le terrorisme, avec les dommages collatéraux importants et les nombreuses victimes civiles qu'elles entraînent, ne se distingue guère des pratiques israéliennes. Israël a peut-être renoncé depuis longtemps à convaincre le peuple palestinien, mais les Etats-Unis ne peuvent se permettre de faire la même chose en Irak ou dans la région. Une manière décisive pour les Etats-Unis de démontrer leur sincérité envers le monde arabe serait de se réengager dans le conflit israélo-palestinien. Ils auront peu de chances de s'assurer le concours de la population irakienne, des gouvernements des pays voisins et de la communauté internationale pour ramener la paix en Irak s'ils ne peuvent pas se repositionner eux-mêmes comme médiateur honnête dans le processus de paix israélo-palestinien. Même si les perspectives de progrès rapides dans le règlement des problèmes à Gaza, en Cisjordanie et sur les hauteurs du Golan sont incertaines, Washington doit montrer qu'il leur accorde la plus grande attention.

Tout en réaffirmant son soutien au gouvernement irakien actuel et au processus électoral, l'administration Bush devrait donc recommencer à mettre l'accent sur l'importance qu'elle accorde à la paix, à la stabilité, à la souveraineté et à l'intégrité territoriale. Elle devrait s'engager à procéder à un retrait militaire complet en Irak dès que son gouvernement pourra assumer ses responsabilités sans risques. Elle devrait mener une campagne contre l'insurrection centrée sur l'amélioration de la sécurité des gens et soutenir les efforts du gouvernement irakien pour intégrer des éléments de la résistance dans le courant politique dominant. Et répétons-le, elle devrait prendre l'initiative de négocier un accord de paix israélo-palestinien. Elle devrait enfin développer de nouveaux modes de consultation pour engager tous les voisins de l'Irak ainsi que tous ses alliés d'outre-Atlantique dans la stabilisation de l'Irak, et s'assurer de leur coopération active, créant les conditions pour une diminution prochaine et, finalement, un retrait complet des forces américaines.

 


 

Bad gag à Bagdad  

paru dans le Canard Enchaîné le 12 janvier 2005

 

En Irak, la rubrique "Paix et démocratie" vient encore de s’enrichir : lundi 10 janvier, le chef adjoint de la police de Bagdad et son fils ont été assassinés et deux soldats américains tués dans un attentat à la bombe. A Mossoul les forces américaines ont largué une bombe de 250 kilos sur une habitation, faisant treize morts, dont quatre femmes et trois enfants… Bref, la routine. Pas de quoi perturber le grand événement démocratique que s’apprête à connaître le pays : les élections nationales du 30 janvier. Le seul problème, c’est la libre couverture de ces élections libres. A tout casser, en Irak, il reste une quarantaine de journalistes pour informer l’ensemble de la planète. Et notre consoeur Florence Aubenas était de cette poignée de courageux. Or, à l’annonce de sa disparition, Chirac n’a rien trouvé de mieux que de demander carrément aux médias français de ne plus envoyer leurs reporters. Beau réflexe ! Voilà qui est très encourageant pour ceux qui, à Bagdad, bénéficient de conditions idéales de travail : soit prendre des risques en circulant, soit ne pas quitter l’hôtel et lire les dépêches.

 

Pourtant, le 30 janvier, il va bien falloir que les journalistes occidentaux sortent de leur trou et s’aventurent un peu du côté des bureaux de vote, qui risquent de se transformer en marché à l’otage. Que l’on se rassure : l’armée américaine vient de faire savoir que, le grand jour, elle mobiliserait 35.000 soldats pour encadrer les élections dans la capitale. Un vrai décor démocratique !

 


 

Le "Grand Moyen-Orient" à l'épreuve

 

par PATRICE CLAUDE, publié dans le Monde du 8 janvier 2005

 
George W.  Bush voyait dans l'invasion de l'irak le premier acte d'une démocratisation du Moyen-orient. En Irak et en Palestine, les difficultés l'emportent sur les espoirs. L'Irak pacifié, les boyset leurs supplétifs retirés, les nouveaux maîtres de Bagdad démocratiquement choisis, légitimés. La Palestine créée, libérée de son occupation. Israël sécurisé, tranquillisé dans des frontières sûres enfin dessinées. L'Iran dénucléarisé, "démollahifié". Le Liban "désyrianisé". La Syrie "débassisée", démocratisée. L'Arabie saoudite modernisée, "dédjihadisée". Al-Qaida discrédité, ses chefs capturés... On peut rêver. A l'orée d'un an neuf, c'est permis. A condition de ne pas s'illusionner. Zone centrale de tous les dangers sur la planète, le Proche et le Moyen-Orient, en vérité, ne semblaient pas, fin 2004, à la veille de la "révolution démocratique" prônée à Washington de manière "offensive", comme disait le président George W. Bush en novembre 2003. Presque deux ans après le lancement du projet américain dit du "Grand Moyen-Orient" - vaste ensemble hétéroclite allant du Maroc au Pakistan et recouvrant presque exclusivement des pays arabes et musulmans -, il faut bien constater que la "stratégie pour la liberté" concoctée par les néoconservateurs de l'administration américaine, sans consultation aucune des Etats concernés ni prise en compte des programmes du même ordre, plus modestes mais plus réalistes, mis en œuvre par l'Europe depuis 1995 - l'initiative dite de Barcelone -, n'a donné aucun des résultats escomptés.

En Irak, l'armée américaine est enlisée. Tous ses projets de reconstruction sont entravés, ses alliés locaux régulièrement attaqués, assassinés, assiégés par une guérilla multiforme qui, en dépit de défaites militaires répétées, ne cesse de s'amplifier. Des élections générales et multipartites, les premières de ce type depuis 1953, sont certes prévues pour le 30 janvier, et les Etats-Unis, visiblement en quête d'une stratégie de sortie, en attendaient beaucoup. Or, à trois semaines de cette échéance, la tenue même de cette consultation, théoriquement "démocratique" mais sous occupation militaire étrangère, ne pouvait plus être absolument garantie. Trop de morts, trop d'attentats, de bombardements, d'enlèvements : près de deux ans après l'invasion "alliée" de mars-avril 2003, confrontée à une insécurité grandissante qui n'épargne même plus ses bases fortifiées, Washington s'apprêtait, en fin d'année 2004, à demander au Congrès une rallonge budgétaire de 80 milliards de dollars pour l'Irak et à y augmenter ses forces sur le terrain d'au moins 20.000 hommes, pour porter son corps expéditionnaire à plus de 150.000 soldats.

A la suite de la deuxième offensive américaine de l'année contre les combattants nationalistes et islamistes retranchés à Fallouja, face au millier de morts et aux milliers de blessés engendrés par les bombardements aériens et à la destruction concomitante d'une grosse partie de cette petite ville du nord de Bagdad, les principales formations politico-religieuses de la minorité arabe sunnite qui dominait le pouvoir et le pays depuis quatre-vingts ans ont appelé à un boycottage des urnes. Peu susceptible d'être entendu par la majorité chiite du pays (60 % de la population) ou par les Kurdes (environ 20 %), qui vivent en relative sécurité dans leur bastion autonome au nord de l'Irak, cet appel au boycottage n'en était pas moins très inquiétant. Non seulement pour la crédibilité du scrutin, mais aussi pour la suite du "programme démocratique" adopté par Washington, son gouvernement client à Bagdad et les Nations unies.

C'est que la nouvelle Assemblée qui devait sortir des urnes n'aurait pas seulement pour tâche de nommer un nouveau gouvernement transitoire jusqu'aux élections suivantes, d'ores et déjà prévues pour décembre 2005. Elle devait aussi rédiger et présenter aux Irakiens, convoqués par référendum au plus tard le 15 octobre, une nouvelle Constitution permanente, fédérale celle-là, de manière à tenir compte du desiderata kurde. Nouveaux problèmes en perspective : les Kurdes veulent à tout prix inclure la région de Kirkouk et ses immenses richesses pétrolières dans leur zone autonome, ce que ni les sunnites ni les chiites ne semblent prêts à accepter. Il y aura des frictions, peut-être des affrontements. L'hypothèse d'un glissement vers une partition du pays - en principe rejetée par les Etats-Unis comme par tous les voisins de l'Irak -, voire d'une guerre civile, n'est plus exclue. La multiplication des attaques et des attentats sanglants, présumés d'origine sunnite, contre des mosquées ou des marchés chiites, comme à Nadjaf et à Kerbala, est lourde de menaces. A fortiori quand elles se tiennent sous occupation militaire, les élections ne constituent jamais une panacée.

Les Américains et leur allié israélien, qui ont tout fait pour éliminer Yasser Arafat de la scène diplomatique proche-orientale avant même que le raïs palestinien - pourtant démocratiquement élu au suffrage universel en 1996 - ne disparaisse physiquement, en novembre 2004, sont sans doute sur le point de s'en rendre compte. Une élection, la première depuis huit ans, sera organisée dans les territoires palestiniens occupés le 9 janvier, pour désigner le nouveau président de l'Autorité palestinienne. L'éphémère candidature de Marouane Barghouti, le plus populaire des dirigeants palestiniens vivants, mais désormais emmuré après ses cinq condamnations à perpétuité en Israël, ayant été écartée après moult pressions, l'élection de Mahmoud Abbas, alias Abou Mazen, ne fait guère de doute.

Ariel Sharon et Georges W. Bush attendaient du nouveau chef palestinien ce qu'ils ont appelé "de la modération et du réalisme", c'est-à-dire des concessions et des mesures fermes contre le terrorisme. Plus favorable à l'approche israélienne du conflit qu'aucun de ses prédécesseurs, ce qui contribue grandement à l'image complètement désastreuse des Etats Unis dans la région, le président américain a d'ores et déjà appuyé l'ambition israélienne d'annexer plusieurs parties, à définir, de la Cisjordanie occupée. Et il a félicité Ariel Sharon pour son projet unilatéral de retrait de la bande de Gaza et d'une petite portion de la Cisjordanie. L'annonce de la formation, fin 2004, d'un futur gouvernement d'union nationale à Jérusalem entre le Likoud de M. Sharon et les travaillistes conduits par Shimon Pérès devrait garantir ce retrait par étapes, au fil de l'année. Après ? Mystère. Mahmoud Abbas, qui a demandé aux organisations nationalistes et islamistes de cesser la lutte armée dans l'Intifada - avec, jusqu'ici, un succès relatif mais conditionnel -, peut craindre que ce premier et réel retrait, s'il a lieu, soit aussi le dernier. M. Sharon l'a dit : il ne partira pas avant "un arrêt complet du terrorisme". Volontaristes, certains commentateurs apercevaient en fin d'année "une lueur d'espoir en Palestine". Celle-ci paraît faible...

 


 

Syrie : un corridor pour al-Qaida ?
Avertissement américain
 
par CHARLES LAMBROSCHINI, publié dans le Figaro le 7 janvier 2005
 

La frontière entre la Syrie et l'Irak est une passoire. Au point que George W. Bush envisage de punir Damas par de sévères sanctions. C'est ce que Richard Armitage, l'adjoint de Colin Powell au Département d'Etat, vient d'aller dire aux autorités syriennes. A titre d'avertissement, Washington pourrait commencer par des mesures techniques qui auraient pour effet de couper du monde le système bancaire de la Syrie. S'il le faut, les Américains passeront ensuite à des représailles tous azimuts car Damas n'est pas seulement accusé de favoriser le transfert des fonds qui financent l'insurrection en Irak. Selon Washington, la Syrie est devenue la base arrière de la résistance. Des parents de Saddam Hussein et des généraux de son ancienne armée ont obtenu le droit d'asile, constituant une sorte de gouvernement irakien en exil. Surtout, la Syrie s'est transformée en corridor pour des armes et des combattants en route vers l'Irak. Notamment les militants d'al-Qaida qui, accourus de tous les horizons du monde musulman, veulent poursuivre le combat qu'ils mènent depuis quinze ans contre le "Satan américain".

Dans la région d'al-Qamechliyé et al-Hasakah, au nord-est de la Syrie, la "procédure" de transit est particulièrement bien rodée. Le triangle que forment à cet endroit les frontières de la Syrie, de la Turquie et de l'Irak, est une zone tribale où les lignes de démarcation ont toujours été floues. D'un pays à l'autre, les nomades vont et viennent librement, la population est clairsemée, la présence militaire des Syriens est légère. Certains officiers en profitent pour arrondir leur solde en facilitant l'infiltration en Irak de fous de Dieu se réclamant d'Oussama Ben Laden. Selon des sources officielles américaines, c'est ainsi qu'en novembre dernier quatre équipes de trois à quatre hommes ont pu passer déguisés en marchands. Des officiers syriens les avaient accompagnés jusqu'à la frontière. Ensuite un guide les a aidés à rentrer en Irak. A mille dollars par clandestin, l'opération est très rentable pour des militaires qui, de plus, sont convaincus d'agir en patriotes arabes. Certains de ces officiers, en particulier les spécialistes du renseignement, empochent des sommes encore plus importantes pour approvisionner en armes et en explosifs les campements que les réseaux d'al-Qaida ont improvisés dans le no man's land d'al-Qamechliyé et al-Hasakah. C'est dans ce secteur à peu près désert qu'avant de se rendre en Irak les militants se livrent à d'ultimes séances d'entraînement.

Les hommes d'al-Qaida ne craignent l'interception que dans la première partie du voyage : pour atteindre le triangle du Nord-Est, il faut en effet traverser toute la Syrie sur plus de 800 kilomètres. Mais, une fois arrivés dans le secteur d'al-Qamechliyé, ils sont en sécurité. Le bouche-à-oreille leur fera vite savoir à quels officiers ils devront s'adresser pour être remis aux contrebandiers les plus habiles. Chaque fois que Washington reproche publiquement aux Syriens de fermer les yeux sur le passage des clandestins, les autorités de Damas démentent vigoureusement toute assistance à al-Qaida. Elles soulignent que le Bass syrien, au pouvoir depuis plus de quarante ans, n'a aucune affinité idéologique avec le terrorisme islamiste. Comme d'ailleurs l'ancien régime de Saddam Hussein qui, avant de faire la paix avec la mosquée pour mieux tenir tête aux Américains, récusait toute collaboration avec Ben Laden au nom de sa vocation socialiste et laïque. Mais le gouvernement syrien s'empresse d'ajouter que sa frontière avec l'Irak, qui court sur mille kilomètres de désert, est trop longue et située dans des régions trop désolées pour pouvoir être fermée hermétiquement. Une excuse que les Américains interprètent évidemment comme le camouflage d'une complicité, au moins passive, avec leurs ennemis.

Ce double langage est aussi ce que la France a reproché aux Syriens pendant l'affaire des otages. Le député Didier Julia a été moqué comme un Pied nickelé égaré dans la diplomatie parallèle mais peut-être avait-il un alibi. Celui que confère le statut, certes peu glorieux, de manipulateur manipulé. Le parlementaire aurait été berné par la Syrie qui, en parasitant les circuits de communication avec les ravisseurs de Georges Malbrunot et Christian Chesnot, aurait cherché à se venger de Jacques Chirac. Damas n'avait pas apprécié que la France, amie des Arabes, vote la résolution 1559 du Conseil de sécurité de l'ONU qui, parrainée par les Etats-Unis, avait demandé à la Syrie de retirer ses troupes du Liban. Depuis l'évacuation israélienne en 2000, les seules forces d'occupation étrangères qui restent dans le pays du Cèdre sont syriennes. Chef des troupes américaines en Irak, le général George Casey ne s'est pas embarrassé de précautions sémantiques lorsque le 16 décembre il a déclaré devant les journalistes accrédités au Pentagone : "L'opposition irakienne a créé un centre de commandement militaire qui opère depuis la Syrie en toute impunité. Il faut que cela cesse."


 

Les diplomates occidentaux formels : l’Iran n’a pas acheté de substance suspecte

Nucléaire - Il n’y a "pas d’alternative" à la politique de négociation avec Téhéran, affirme Barnier
 
paru dans l'Orient-le Jour le 22 janvier 2005
 

Les rapports de services de renseignements indiquant que l’Iran avait importé de grandes quantités de béryllium, une substance pouvant être utilisée pour fabriquer une arme nucléaire, apparaissent sans fondement, ont fait savoir hier des diplomates occidentaux. Les diplomates ont ajouté qu’il existait des preuves que Téhéran avait tenté, sans succès, de se procurer un stock non négligeable de cette substance - et que l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) était au courant de cette tentative. Sur le plan diplomatique, le ministre français des Affaires étrangères Michel Barnier a estimé hier à Moscou qu’il n’y a "pas d’alternative" à la politique de négociation pour forcer Téhéran à renoncer à l’arme nucléaire. "Les Américains sont informés régulièrement de l’état des négociations" menées "en toute transparence et en bonne intelligence avec 22 partenaires européens et avec la Russie" pour faire accepter à Téhéran une suspension à long terme de ses activités relatives au carburant nucléaire, a affirmé M. Barnier lors du Conseil de coopération franco-russe sur les questions de sécurité.

Le ministre britannique des Affaires étrangères, Jack Straw, a de son côté tenté hier de calmer le jeu sur la question iranienne, en affirmant que le président américain George W. Bush était en faveur d’une "approche diplomatique". Bien que les Etats-Unis se refusent à exclure un recours à la force contre l’Iran, M. Straw a estimé que ce scénario était peu probable. "Ce que j’entends à Washington, de la bouche même du président, est qu’il soutient l’approche diplomatique que l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni ont adoptée afin de résoudre pacifiquement les problèmes nés du programme nucléaire iranien", a dit M. Straw. Selon Gary Samore, spécialiste de l’Iran à l’Institut international d’études stratégiques (IISS), le gouvernement du président George W. Bush "reconnaît qu’une attaque militaire contre l’Iran (...) n’est pas une option très séduisante". D’ailleurs, même dans le cas d’une offensive militaire américaine, la perspective d’une participation du Royaume-Uni à d’éventuelles frappes préventives sur des sites militaires ou nucléaires iraniens est extrêmement improbable. 

"D’une certaine manière, poursuit M. Samore, la menace américaine de bombarder l’Iran est aussi une pression indirecte sur l’Europe pour qu’elle fasse de son mieux pour parvenir à une solution diplomatique". Katarina Dalacouria, une analyste de la London School of Economics (LSE), ne croit pas non plus à une participation britannique à une attaque préventive des Etats-Unis. "Cela n’aurait pas de sens, surtout après la volée de critiques qu’ils ont reçues à propos de l’Irak". Une analyste de l’université de Cambridge, Julie Smith, est du même avis. Sur l’Iran, indique-t-elle, Londres et Washington "ne sont pas sur la même longueur d’onde". Hier, le secrétaire général de l’Otan, Jaap de Hoop Scheffer, a d’ailleurs appelé l’Europe et les Etats-Unis à accorder leur politique pour forcer Téhéran à renoncer à l’arme nucléaire.

 


 

Bombe en vue

paru dans le Devoir le 25 janvier 2005

 

Le patron du Mossad (service d'espionnage israélien) a déclaré hier à la Knesset que la République islamique d'Iran était en passe d'enrichir de l'uranium, étape essentielle vers la fabrication d'une bombe atomique. "Notre analyse est que d'ici la fin de l'année, les Iraniens auront franchi le point de non-retour, d'une perspective technologique, pour l'acquisition de capacités d'enrichissement de l'uranium", a prédit Meir Gadan devant la commission des Affaires étrangères et de la Défense du Parlement israélien. "Les Iraniens s'emploient à obtenir un accord avec les Européens qui leur permettrait de poursuivre leurs activités d'enrichissement d'uranium, même à un rythme accéléré, sous supervision et avec des garanties. Dès qu'on possède la technologie de l'enrichissement, alors la voie est libre", a-t-il dit en ajoutant que de ce point de vue, il faudra environ deux ans à l'Iran pour mettre au point des armes nucléaires.

L'Iran, qui affirme que son programme nucléaire est à des fins civiles purement énergétiques, a accepté en novembre de suspendre ses activités d'enrichissement de l'uranium aux termes d'un accord négocié avec l'Union européenne.


 

Les commandos secrets du Pentagone
Une unité secrète opère en Irak à l'insu du Congrès américain et des autres agences de renseignement
 
par PHILIPPE GELIE, publié dans le Figaro le 29 janvier 2005

 

Une unité secrète de l'armée américaine opère depuis deux ans en Irak à l'insu du Congrès et des autres agences de renseignement. Apparus à l'initiative de Donald Rumsfeld, les espions du Pentagone marchent sur les plates-bandes de la CIA au moment où la Maison-Blanche tente de coordonner les activités de renseignement sous la houlette d'un "directeur national", dont le nom reste encore à choisir. Depuis les révélations du Washington Post, en début de semaine, les élus du Congrès se déchirent pour savoir si le secrétaire à la Défense a outrepassé ses compétences ou simplement fait preuve de créativité dans la "guerre globale" contre le terrorisme. La nouvelle unité, baptisée "Branche de soutien stratégique", est constituée d'officiers de renseignement, de linguistes, d'interrogateurs et d'autres experts. Réunis en équipes d'une dizaine d'hommes, ils sont chargés de missions d'espionnage sur le terrain, en liaison avec les opérations menées par les forces spéciales. Ces groupes clandestins seraient déjà déployés en Irak, en Afghanistan et en Bosnie. Leur rôle pourrait être bientôt étendu à des pays qualifiés de "cibles émergentes" par un rapport du Pentagone, comme la Somalie, le Yémen, l'Indonésie ou les Philippines. L'Iran n'est pas évoqué par les responsables militaires, mais le New Yorker révélait récemment que des commandos secrets étaient à l'oeuvre dans l'est du pays pour identifier les cibles potentielles d'une attaque contre ses infrastructures nucléaires.

La gamme des compétences octroyées à la Branche de soutien stratégique est assez large : renseignement opérationnel en temps réel, localisation de cibles, interrogatoire de prisonniers et même recrutement d'agents doubles en temps de paix. Ces missions étaient jusqu'ici réservées à la CIA. Mais c'est justement pour atténuer sa dépendance à l'égard de la centrale que le patron du Pentagone a mis sur pied sa nouvelle unité. Il l'a fait en réaffectant des budgets existants et sans demander l'approbation explicite du Congrès. Il reproche à l'agence civile de manquer d'effectifs sur le terrain et d'être ankylosée par une culture bureaucratique "allergique à la prise de risques". A en juger par le rythme des attaques contre les forces américaines en Irak, la nouvelle arme secrète du Pentagone ne constitue pas encore la panacée. Certains officiers admettent que ces unités d'espionnage sont encore jeunes et manquent d'entraînement. "Leur mission ne concerne pas le renseignement stratégique, nuance un conseiller de Donald Rumsfeld. Ce qu'elles cherchent, ce sont des informations du type : où y a-t-il un bon terrain d'atterrissage, comment infiltrer et exfiltrer nos troupes, etc." En principe, elles doivent coordonner leurs opérations avec la CIA, au moins au niveau des antennes locales. Mais elles ne dépendent plus de son feu vert, comme par le passé : une mission est désormais considérée comme "coordonnée" 72 heures après notification.

Découvrant l'existence de ces commandos secrets, un ancien responsable de la CIA s'est déclaré "stupéfait" qu'une telle initiative ait pu être prise dans le dos de toute la communauté du renseignement. Le patron du Pentagone ajoute ainsi une pièce au puzzle déjà complexe de la quinzaine d'agences civiles et militaires américaines. Lundi, il a dû dépêcher l'un de ses adjoints, Stephen Cambone, au Capitole pour répondre à un feu croisé de questions des élus. Suivant la recommandation de la commission d'enquête sur les attentats du 11 septembre 2001, le Congrès a adopté en décembre dernier une réforme visant à coor donner l'ensemble des ressources du renseignement américain. Après y avoir résisté, le secrétaire à la Défense, qui contrôle pour l'instant 80% du budget consacré à l'espionnage, se propose de renforcer sa position en créant un nouveau commandement du renseignement militaire, confié à un général quatre étoiles.

 


 
Armée irakienne : de la honte à la refonte
Des soldats humiliés qui rejoignent les rangs des insurgés ou en sont la cible
 
par PHILIPPE CHAPLEAU, publié dans Ouest-France le 28 janvier 2005

 

Les nouvelles forces de sécurité irakiennes constituent l'une des cibles de choix des insurgés. Leurs centres de recrutement sont attaqués, leurs membres assassinés et leurs rangs noyautés. Pourtant, elles sont appelées à jouer un rôle de plus en plus grand. La plus grande erreur américaine en Irak aura été d'humilier l'armée irakienne. Pas en l'écrasant sur le champ de bataille : cette armée de papier ne pouvait rien contre la machine de guerre US. Mais en la renvoyant chez elle, comme une propre à rien, et en condamnant au chômage des cadres et des soldats dont l'une des qualités était la discipline. Vingt mois après cette démobilisation dans la honte, les Américains et le nouveau régime irakien viennent d'opérer une volte-face significative. Cinquante mille anciens soldats de Saddam Hussein ont été réintégrés. "Le plan du ministre de l'Intérieur est d'utiliser les éléments de l'ancienne armée pour améliorer la sécurité et régler un dossier social, car 500.000 militaires ont été licenciés et beaucoup n'ont pas de travail, expliquait, il y a quelques jours, un haut fonctionnaire irakien. C'est aussi un moyen de les sortir des mains des terroristes."

En fait, il s'agit de rameuter des hommes expérimentés et disciplinés. Et de "virer des tas de bons à rien qui se sont engagés pour avoir un salaire et qu'on a pris parce qu'il fallait faire du chiffre", ajoute un cadre d'une des sociétés militaires privées chargées d'entraîner les premiers bataillons de la nouvelle armée irakienne. "Il a fallu aller vite et faire un maximum de publicité lorsqu'ils ont été déclarés opérationnels. En fait, la moitié a aussitôt disparu dans la nature et le reste a refusé de se battre quand il a fallu aller au casse-pipe à Nadjaf." A ces désaffections (60.000 hommes selon certaines sources) s'ajoute l'offensive lancée par les insurgés et les mouvances terroristes contre les forces de sécurité irakiennes, dont les centres de recrutement, les bases, les commissariats et les patrouilles sont systématiquement attaqués. "J'ai peur. Je me suis engagé dans la police il y a six mois parce que j'étais au chômage. J'ai peur parce que je suis marié et que j'ai une grande famille. Même avec tout l'équipement et toutes les armes que nous avons, je ne me sens pas en sécurité, surtout ces jours-ci", admet Alaa Khorchid, un policier de Bagdad. En 2004, 1.300 membres des forces de sécurité auraient ainsi été "exterminés", selon la phraséologie des insurgés.

Fin 2004, le bilan était catastrophique. Alors que les forces de sécurité devraient rassembler 275.000 hommes, elles ne pouvaient compter que sur 110.000 soldats et gardes nationaux de valeur très discutable et 100.000 policiers. Trente mille de ces derniers vont être licenciés puisqu'ils "n'ont aucune idée de la sécurité". L'effort désormais entrepris est ambitieux : de nouveaux recrutements (50.000 autres ex-soldats de Saddam), une gestion rigoureuse des effectifs (pour éviter qu'un officier ne touche, par exemple, la solde de cinquante soldats fictifs), des salaires décents... Et un nouveau chef : le général Baqr Zebari. En dépit de ses 75 ans, ce Kurde a déjà transformé les milices peshmergas en de véritables unités de combat dont certains bataillons ont très honorablement combattu à Fallujah et Mossoul. Enfin, le Pentagone envisage d'impliquer davantage ses troupes dans des missions de formation des forces de sécurité irakiennes. Cette nouvelle stratégie, présentée, lundi, à l'issue d'une mission d'évaluation, a déjà commencé à être mise en oeuvre. A terme, dix mille GI's et conseillers civils seraient appelés à se consacrer au renforcement de la formation des forces irakiennes et à la restauration de la confiance au sein de ces troupes.

 

 


 

Le Roi-Soleil patauge chez l'Oncle Sam
Les Français, fiers de leur passé et persuadés de leur supériorité intellectuelle, comprennent mal le fonctionnement des Américains

 

par REGIS TURRINI, avocat, publié dans Libération le 28 janvier 2005

 

Depuis le début de la seconde présidence Bush, déconcertée par la tournure prise par la situation américaine, la pensée française est mise à rude épreuve. Partout l'interrogation est la même : pourquoi cette reproduction indéfinie de la problématique politique, pourquoi Bush, pourquoi les "neocons" [néoconservateurs], pourquoi ce piétinement de l'Histoire, toujours et de plus en plus capable de déraison ? La subjectivité marque fondamentalement les analyses sur le bellicisme de Bush, les commentateurs partant toujours du postulat, non posé comme tel, que la forme de vie politique la plus conforme à la "nature" de l'homme est la pax europeana. Il devrait être plus clair pourtant que la paix telle que nous la connaissons en Europe depuis soixante ans ne va pas de soi, n'est pas donnée par la nature, mais qu'elle est un fait de culture qui requiert une création continue. Et que savons-nous de ce que pense le reste du monde ? Est-on bien sûr, par exemple, qu'il veuille réellement vivre en paix ? Voilà un préjugé que les Américains n'ont certes pas.

Pourquoi les Américains acceptent-ils la violence comme horizon indépassable de la vie en société, alors que les Français semblent baigner dans l'angélisme de la fin de l'Histoire ? La réponse ne va pas de soi. Les difficultés de l'analyse tiennent à ce que la réalité américaine est à la fois cachée et complexe. Cachée, derrière l'écran de mots constitué par le discours du sens commun qui, à chaque instant, est porté sur les Etats-Unis, pour les définir, les expliquer, les évaluer. La culture de chacun sur l'Amérique utilise un ensemble de connaissances hétérogènes : elle est faite de toutes sortes de conditionnements filtrés au hasard de CNN et d'Hollywood. Complexe, parce que toute réalité politique est ambivalente : sa signification profonde n'est pas celle des apparences. La vérité est relative, elle est liée à un certain moment et à un certain lieu de l'histoire. Or, la démocratie française, prisonnière d'elle-même et de sa vision des choses, semble inapte à se pencher sur des sociétés différentes et à les comprendre.

Il en résulte la conséquence que l'analyse, qui s'inspire d'une seule valeur, la pax europeana, en néglige d'autres et choisit une interprétation parmi d'autres. En particulier, la dimension tragique de l'Histoire est niée par la lecture française des événements. Le besoin de croire au Bien, à la Justice, à la bonté généreuse des Princes, témoigne de la fuite face à ce qui trouble et inquiète. Or, l'Amérique trouble et inquiète. Comment supporter la brutalité de cette société ? Face à la violence, la France demeure stupéfaite, hébétée. Elle n'accepte pas la réalité dans sa nudité sauvage, elle ne peut pas se borner à constater. On veut se rassurer contre la brutalité des faits, mais les faits sont angoissants. On s'en épargne le poids en se réfugiant dans l'univers sécurisant des certitudes de l'idéal démocratique. Méfions-nous donc, quand nous nous tournons vers les Etats-Unis, de la belle simplicité des apparences et de notre besoin de certitude. Quel est le sens de ce qui se passe en Amérique ? Un élément constitutif de l'histoire politico-philosophique américaine permet de l'expliquer : la fusion entre la terre et Dieu.

L'histoire des Etats-Unis n'a été jusqu'ici qu'un balancement dans la confrontation de ces deux forces. L'américanisme est un produit bâtard du monothéisme et du capitalisme. Ce n'est pas une vraie doctrine nationale, mais un ensemble de préceptes qui a toujours tenu compte, de façon plus ou moins claire, du Dieu judéo-chrétien, de la morale judéo-chrétienne, et qui fait de l'Amérique, pour reprendre la formule de G.K. Chesterton, "une nation qui a l'âme d'une Eglise". Ainsi, même au moment de sa plus haute agressivité capitaliste, l'Américain est encore contraint de s'occuper de Dieu. L'américanisme a pour lui de pousser sur la terre de Dieu. La centralité de la terre d'Amérique, "nouvel Israël" dit Samuel P. Huntington, a toujours été la pièce maîtresse de la conscience américaine. Aussi peut-elle croire à sa mission sans même y penser. Elle est sa mission même. Et un peuple missionné n'a pas plus à mentir sur ses mobiles que sur ses actes. Les Américains ne veulent pas subir l'Histoire, ils veulent la faire. Contrairement à ce qu'on pense couramment, ils ont l'habitude de raisonner sur la longue durée. Ils savent que l'Histoire est lente, cyclique, et que lorsque tout va bien l'abîme n'est pas loin.

Bref, il y a tout lieu de penser que la différence entre l'Amérique et la France ne cessera de se creuser à en devenir insurmontable. Cette idée représente d'ailleurs déjà l'opinion de la plupart des Européens, et on y sent percer tout le dépit des anciennes puissances coloniales qui sont obligées d'admettre que le peuple qu'elles ont engendré porte en lui quelque chose sur quoi elles ne sauraient avoir aucune prise. Pourtant, les conditions d'un rapprochement, pour être vraisemblablement assez lointaines, n'en apparaissent pas moins possibles. Mais tant que les Français s'imagineront qu'il n'existe qu'un seul type d'homme civilisé, qu'il n'y a qu'un Occident, nulle entente ne sera possible. Cette prétention ne fait que traduire la croyance qu'ont les Français en leur propre supériorité intellectuelle : même lorsqu'ils consentent à prendre en considération les idées des autres (pour prendre quelques exemples récents, l'affirmative action ou les quotas d'immigration), ils se trouvent tellement intelligents qu'ils pensent comprendre ces idées beaucoup mieux que ceux qui les ont élaborées. Parmi les préjugés qui contribuent à entretenir un tel état d'esprit, il en est un qui revêt une forme particulière : la France se considère comme l'héritière de la Renaissance et du siècle des Lumières. On a tôt fait alors de se persuader que le reste ne peut être que l'objet d'une sorte d'intérêt ethnologique, on décrète vite qu'il ne peut se trouver ailleurs aucune idée valable.

Mais la vérité, c'est qu'il y a des sociétés multiples, se déployant dans des sens fort différents, et que celle de l'Amérique moderne présente des caractères qui en font une exception assez singulière. Cette façon de voir choque la grande majorité des Français, parce qu'elle est contraire à tous leurs préjugés. Mais qu'ils veuillent bien admettre du moins que les choses auxquelles ils attribuent la plus grande importance (l'Etat, l'économie mixte, le service public, l'égalité, la laïcité, etc.) n'intéressent pas forcément tous les peuples au même degré, que certains peuvent même les tenir pour parfaitement négligeables. Ce serait déjà quelque chose si les Français arrivaient à comprendre cela et se comportaient en conséquence ; leurs relations avec les autres peuples, et notamment avec les Etats-Unis, s'en trouveraient quelque peu modifiées, et d'une façon fort avantageuse pour tout le monde.


 

Huntington : le choc du multiculturalisme

 

Propos recueillis par ALEXIS LACROIX, publiés dans le Figaro le 19 janvier 2005

Auteur du Choc des civilisations, Samuel Huntington persiste et signe dans sa critique de l'optimisme "multiculturaliste", avec un essai brillant et controversé sur l'identité américaine, Qui sommes-nous? (Who are We? The Challenges to America's National Identity). Explications.

 

- A la lumière de votre dernier livre, l'identité américaine apparaît presque menacée d'implosion. N'est-ce pas trop alarmiste ?
Je voudrais dire d'abord que l'Amérique est confrontée à des défis singuliers pour l'avenir de son identité. Mais l'Amérique n'est pas le seul pays dans ce cas. De nombreux pays sont confrontés à des défis qui, pour n'être pas identiques à ceux qui frappent les Etats-Unis, s'en rapprochent. La mondialisation bouleverse beaucoup de choses et intensifie les processus d'interaction entre les différentes sociétés. Elle crée donc des situations parallèles dans les différents pays occidentaux qui traversent des crises de leurs identités nationales.

 

- Un éditorialiste du Washington Post, Tamar Jacoby, vous reproche de vous livrer à une "évaluation paranoïaque de la menace" en évoquant "une reconquista démographique de territoires que les Américains avaient enlevés au Mexique". Que répondez-vous ?
C'est justement la raison pour laquelle je tiens à souligner que Who are we ? n'est pas un livre sur les Hispaniques et les hispanophones en général. C'est un livre sur cette identité américaine que l'immigration n'a jamais cessé de façonner. Actuellement, aux Etats-Unis, plus de la moitié des immigrants viennent de pays hispanophones. Or c'est la première fois dans l'histoire de notre pays que la moitié des nouveaux arrivants sont les locuteurs d'une seule langue qui n'est pas l'anglais. L'autre singularité de l'immigration hispanique, outre son ampleur, c'est qu'elle est en provenance de pays proches des Etats-Unis - le Mexique et les autres pays de l'Amérique centrale.

 

- Les Hispano-Américains ont un taux très élevé d'exogamie et, dans la mobilisation antiterroriste depuis 2001, leur patriotisme américain a rarement été pris en défaut...
Reste que, pris dans sa globalité, ce phénomène d'immigration constitue un changement immense par rapport à l'époque pas si lointaine où une large majorité des immigrants se livrait à une traversée hasardeuse de l'océan Atlantique. Les Etats-Unis connaissent enfin une immigration clandestine toujours aussi massive, de part et d'autre du Rio Grande.

- N'est-ce pas un combat d'arrière-garde ?
Pas du tout ! Je ne mène en aucun cas un combat d'arrière-garde ! La question qu'il faut se poser face à l'ensemble des phénomènes inédits que constitue l'afflux de ces populations est celle de l'aptitude de cette vague d'immigration à s'assimiler aussi facilement que les précédentes aux valeurs de la société américaine.

 

- Mais si les Etats-Unis traversent une crise d'identité, ce n'est pas seulement en raison des personnes accueillies, mais aussi des "accueillants"...
L'immigration est l'un des aspects de mon livre. Un autre aspect est le fossé grandissant entre, d'un côté, le nationalisme et le patriotisme répandus dans l'opinion américaine et, de l'autre, ce que j'appelle la dénationalisation des élites.

 

- Les Américains, dans leur grande majorité, condamnent-ils le cosmopolitisme de leurs élites ?
Le degré d'identification des Américains avec leur pays semble avoir connu une nette augmentation à la fin du XXe siècle. Interrogés sur l'entité territoriale à laquelle ils estimaient appartenir "avant tout" - ville, région, pays dans son ensemble, continent ou monde -, 16,4% d'Américains en 1981-1982, 29,6% en 1990-1991 et 39,3% en 2002 ont choisi les Etats-unis dans leur ensemble. Le nombre d'Américains accordant la première place à leur nation a donc augmenté de 22,9%, pourcentage qui dépasse largement l'augmentation du sentiment d'identification nationale enregistrée dans les pays développés. Paradoxe : alors même que l'engagement national du grand public américain se renforçait, certains éléments des élites économiques et universitaires américaines s'identifiaient de plus en plus au monde dans son ensemble et se définissaient comme "citoyens globaux". En 1927, un intellectuel français (La Trahison des clercs de Julien Benda, Editions Grasset) avait pu accuser ses pairs de succomber aux passions partisanes du nationalisme. Aujourd'hui, l'attitude des intellectuels consiste à défendre la supériorité d'une identification avec l'ensemble de l'humanité.

 

- Le traumatisme causé par le 11 Septembre n'y a-t-il pas mis un coup d'arrêt ?
Sur le moment, la catastrophe qui a frappé Manhattan a eu un impact certain. Mais l'intégration des élites financières et médiatiques américaines aux catégories de la mondialisation ne semble pas avoir été bouleversée de fond en comble. Il demeure difficile de prévoir ce que seront les effets à très long terme du 11 Septembre sur la conscience patriotique américaine.

 

- Le néoconservatisme est un patriotisme...
Les néoconservateurs constituent une élite certes opposée à la tendance lourde de la dénationalisation - mais c'est un très petit groupe d'hommes, qui essuient de très nombreuses critiques de la part aussi bien des milieux académiques, que des milieux d'affaires et des médias ! De ce point de vue, les néoconservateurs ne sont pas du tout représentatifs des élites américaines. Et ils ne sont pas davantage au diapason des opinions du public américain.

 

- Pourquoi ?
Tous les sondages effectués depuis plusieurs années auprès des Américains le révèlent : dans son immense majorité, la promotion de la démocratie ne représente pas du tout une priorité pour notre peuple ; elle arrive même en avant-dernière position. Ce qui arrive en revanche toujours en tête, c'est l'importance d'une politique d'emploi, d'immigration et de sécurité nationale.

 

- Un essayiste a défini le credo américain comme l'adhésion à un système politique fondé sur la "dignité essentielle de l'individu, l'égalité fondamentale de tous les hommes et des droits inaliénables" comme le droit à la liberté et à la justice. Cette "religion civile" garantit-elle la cohésion de la société américaine ?
Je suis fondamentalement en accord avec la définition donnée par Gunnar Myrdal, en 1944, du credo américain. Mais toute la question est de savoir si la nouvelle vague d'immigration est prête à accepter les principes de base énumérés par Gunnar Myrdal. C'est un vrai privilège de s'intégrer aux valeurs américaines. D'embrasser la culture américaine. Des éléments semblent suggérer qu'il n'est pas sûr que les immigrants récents soient tous encouragés à adopter l'échelle de valeurs et la culture américaines.

 

- La faute aux intellectuels, que vous appelez "cosmocrates", et à leur "déconstruction" de l'identité américaine ?
Dans les années 60, les Etats-Unis ont abandonné la référence à la race et à l'ethnie comme critère de définition de l'identité nationale. Mais paradoxalement, ils ont été accusés de sous-estimer le rôle de la race et de l'appartenance ethnique pour certains groupes. Une fois la race et l'appartenance ethnique formellement exorcisées, les minorités ont pu commencer à affirmer leurs identités au sein d'une société désormais essentiellement définie par son credo. Ne servant plus aux Américains à se différencier d'autres peuples, la race, l'appartenance et même, dans une certaine mesure, la culture, sont devenues les critères par lesquels les Américains se différenciaient les uns des autres. Sont nées les politiques dites d'affirmative action. Elles ont eu pour effet, avec d'autres politiques, d'élever les valeurs "subnationales" au-dessus des valeurs d'identité nationale. Pour les Américains, le credo de la "religion civile" a longtemps signifié que les individus devaient être jugés en fonction de leurs qualités propres, indépendamment de leur appartenance religieuse ou de leur origine ethnique. Avec l'avènement du multiculturalisme, c'en a été fini du primat des droits individuels.

 

- Vous citez le sociologue Daniel Bell : "Ce qui est extraordinaire dans ce changement, c'est qu'une conception des droits totalement nouvelle a été introduite dans la vie publique, sans qu'aucun débat n'ait lieu."
Les droits des groupes et l'égalité des conditions ont acquis dans la sphère publique le statut d'une nouvelle philosophie qui, en établissant des distinctions entre les individus selon leur appartenance, en vient à relativiser dangereusement l'importance d'un bien commun. Par exemple, les Noirs ont pu commencer à bénéficier d'avantages du simple fait qu'ils étaient noirs. Ces politiques de rattrapage, qui partaient des meilleures intentions, ont abouti à remettre en question la façon dont les Américains concevaient leur identité nationale. Elles ont participé au mouvement de sa déconstruction. La question demeure de savoir si les Etats-Unis doivent être une nation constituée d'individus dotés de droits et d'une culture communs ou un conglomérat de groupes raciaux et culturels défendant leurs intérêts propres.

- Pourquoi le multiculturalisme tente-t-il les Français, notamment les champions de la discrimination positive ?
Je ne sais pas pour quelles raisons précises la tendance au multiculturalisme s'est développée en France. Une chose est sûre : la consécration du multiculturalisme pourrait avoir, chez vous aussi, des effets malheureux. Aux Etats-Unis, ces politiques ont eu pour effet de diviser la société américaine et, en ce qui concerne notamment le volet des mesures d'affirmative action, n'ont pas du tout obtenu les bienfaits escomptés - le "rattrapage" social des populations défavorisées. En fait, les politiques d'affirmative action n'ont pas bénéficié, par exemple, aux plus pauvres des Noirs américains, mais à la bourgeoisie noire américaine.
 
 
 
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