|
|
 |
|
|
|
 |
 |
|
|
Samuel
Huntington : "L'Amérique
perd la guerre en Irak"
Diplomatie
et bruits de bottes
par
JOSEPH LIMAGNE, publié dans
Ouest-France le 20 janvier 2005
George
Bush entame aujourd'hui son
second mandat à la Maison
Blanche avec une assurance
intacte. Sa réélection, en
novembre, lui est apparue comme
un encouragement du ciel. Dans
les quatre ans qui viennent, il
s'engage à "répandre la
liberté et la démocratie à
travers le monde". Ces mots
ont été prononcés par sa plus
proche conseillère, Condoleezza
Rice, avant que le Congrès ne
la confirme au poste de secrétaire
d'Etat, en remplacement de Colin
Powell. Quand elle s'exprime,
c'est le Président qui parle.
Certes, "Condi" se
montre diplomate. C'est son job.
Elle sait combien l'image de
l'Amérique dans le monde sort
ternie de l'aventure irakienne.
Elle assure, le temps venu, de
reprendre langue avec des Alliés
que les Etats-Unis avaient,
depuis deux ans, négligés,
snobés, bousculés. Elle qui
menaçait alors de "punir
la France", en désaccord
avec Washington, fait patte de
velours. Elle s'est donné un
adjoint, Bob Zoellick, qui connaît
et respecte les grands
partenaires de l'Amérique. Ce
choix rassure les Européens.
Pourtant,
à dix jours des législatives
irakiennes, qui doivent se tenir
dans des conditions d'insécurité
inimaginables, la manière dont
la nouvelle administration américaine
garde le cap de la précédente
fait froid dans le dos. Tout en
admettant du bout des lèvres
que "de mauvaises décisions"
aient pu être prises,
Washington n'exprime ni excuses
ni remords après l'aveu de
l'absence d'armes de destruction
massive en Irak. A peine si
"Condi" reconnaît
l'existence de "gros défis
tactiques", euphémisme
pour le chaos prévalant
aujourd'hui sur le terrain.
Imaginer que l'expérience
irakienne aura dissuadé George
Bush de récidiver est, peut-être,
aller un peu vite en besogne. En
2002, il avait montré du doigt
trois "Etats voyous",
coupables de soutenir le
terrorisme et de se doter
d'armes de destruction massive :
l'Irak, l'Iran, la Corée du
Nord. Le premier est tombé.
Voilà que Washington élargit
"l'Axe du Mal" à de
nouveaux pays, désormais présentés
comme "les
avant-postes de la
tyrannie". Cuba, la
Birmanie, la Biélorussie, le
Zimbabwe s'inscrivent sur la
liste noire.
Dans
un premier temps, c'est Téhéran
qui a du souci à se faire. Le
Pentagone a beau démentir être
en train de préparer des
frappes ciblées contre des
installations nucléaires
iraniennes, on sait Washington
sceptique sur les démarches
entreprises par Paris, Londres
et Berlin pour amener l'Iran à
renoncer à la bombe atomique
par le dialogue. Si l'équipe
diplomatique a changé, le
cabinet de guerre, mené par le
vice-président Dick Cheney et
le secrétaire à la Défense
Donald Rumsfeld, reste en place.
Bush fait savoir qu'il n'exclut
aucune option concernant l'Iran.
Il prévient aussi ses soldats
qu'il leur demandera davantage
d'efforts demain qu'hier. Cela résonne
comme des bruits de bottes.
Ainsi
que le dit, dans nos colonnes,
le professeur Samuel Huntington,
on n'impose pas la démocratie.
Surtout pas par la force. Mais
on peut l'aider à s'enraciner.
S'il est un terrain dans le
monde où les Etats-Unis peuvent
s'y employer avec une chance de
succès, c'est au Proche-Orient.
"Condi" Rice se dit déterminée
à saisir l'occasion née de l'élection
de Mahmoud Abbas à la
succession de Yasser Arafat.
Mais l'espoir de paix est déjà
si fragilisé que Washington
devrait peser de tout son poids
pour le conforter. C'est l'intérêt
de la région. C'est aussi celui
de l'Amérique. C'est à cela
que l'on jugera si Bush choisit
de changer le monde par la
diplomatie ou par la guerre.
Samuel Huntington :
"L'Amérique perd la
guerre en Irak"
Propos
recueillis par JOSEPH LIMAGNE,
publiés dans Ouest-France le 20
janvier 2005
Après la réflexion
sur "le choc des
civilisations" qui l'a
rendu célèbre, Samuel
Huntington, professeur à
Harvard, publie un nouveau livre
sur l'identité nationale américaine
face au choc des cultures (Qui
sommes-nous ? Identités
nationales et choc des cultures,
Editions Odile Jacob).
- En quoi le second
mandat de George W. Bush, qui
commence jeudi, sera-t-il
marqué par la question de
l'identité nationale américaine ?
Cette question sera centrale
pour deux raisons. La première,
c'est le retour en force de la
religion. Les Américains ont
toujours été un peuple très
religieux. Mais le degré de
religiosité a varié au fil
du temps. Dans les années
1960 et 1970, on a noté une
relativisation des valeurs
morales. Les positions de Bush
reflètent bien la volonté
des institutions religieuses
de s'investir davantage dans
les affaires publiques. La
deuxième raison, c'est la
question de l'immigration
hispanophone, en particulier
mexicaine, largement illégale,
qui peut bouleverser la
perception que les Américains
ont d'eux-mêmes.
- George Bush
pourra-t-il bénéficier
encore longtemps de l'effet
11-Septembre, qui a stimulé
le patriotisme américain ?
Cet effet se dissipe peu à
peu. Il y aurait une résurgence
immédiate en cas de nouvelle
attaque terroriste grave aux
Etats-Unis. Le Président a
assuré sa réélection en réussissant
à convaincre les électeurs
que Saddam Hussein constituait
une menace terroriste pour les
Américains. Nous savons
maintenant que c'était faux,
que l'ancien chef de l'Etat
Irakien n'était pas lié à
Ben Laden et qu'il n'y avait
pas d'armes de destruction
massive. A présent, les
médias les plus influents
sont très hostiles à George
Bush.
- Peut-on exporter la
démocratie par les armes ?
Ni par la violence, ni par
quelque moyen que ce soit. La
démocratie doit naître du
terroir où ses graines ont été
semées. Dans un de mes livres
précédents, La
troisième voie, j'ai étudié
la transition d'une trentaine
de pays d'Europe centrale ou
d'Amérique latine des années
1970 aux années 1990. Tous
avaient eu, dans le passé,
l'expérience de la démocratie
et partageaient les valeurs
occidentales. Ce n'était pas
le cas de l'ex-URSS. La tâche
sera plus difficile encore en
Irak et dans les pays arabes,
qui ont tendance à résister
à la démocratisation.
- Les Etats-Unis
n'ont-ils pas, aujourd'hui, la
possibilité de favoriser la
naissance d'un Etat
palestinien démocratique ?
Il est très regrettable que,
pour des raisons religieuses,
l'administration Bush ait pris
fait et cause pour Ariel
Sharon. Dans sa guerre au
terrorisme, Sharon considère
Bush comme un allié. Le Président
s'est toujours montré moins
disposé que ses prédécesseurs
à favoriser la naissance de
l'Etat palestinien. Il fait
partie de ces chrétiens évangélistes
qui professent, Bible à
l'appui, que la Cisjordanie
est une partie inaliénable
d'Israël.
- George Bush ne
sera-t-il pas contraint
d'adopter une politique étrangère
plus ouverte, ne serait-ce que
pour se dégager du bourbier
irakien ?
Oui, son équipe est en train
de se rendre compte qu'elle
devra revoir sa copie et
trouver une stratégie de
sortie. Et celle-ci n'est pas
facile à mettre en oeuvre.
Les Etats-Unis sont en train
de perdre la guerre en Irak et
le soutien de leurs alliés
s'effrite. Une victoire
militaire nécessiterait
300.000 à 400.000 hommes, au
lieu des 140.000 déployés
actuellement. Nous ne les
avons pas. Un retrait américain
responsable exige la coopération
des grands pays, notamment
européens, pour participer au
maintien de la paix et de pays
musulmans pour favoriser la
stabilité. Si on laisse les
Irakiens s'occuper seuls de
leur propre destin, ce peut être
au prix d'une très grave
guerre civile.
L'Amérique
derrière, l'Europe devant
par
BERNARD GUETTA, publié dans
le Temps le 29 janvier 2005
Que se
passe-t-il ? Etait-ce l'effet
tsunami ? L'élan de solidarité
populaire avec les victimes du
raz de marée aurait-il fait
comprendre aux puissants de ce
monde qu'ils pouvaient et
devaient désormais tenir
compte des continents les plus
pauvres ? Ou bien était-ce l'échec
des Etats-Unis en Irak qui
leur aurait démontré que les
armes n'éviteront pas un choc
planétaire entre bénéficiaires
et laissés-pour-compte de la
mondialisation, qu'il y
fallait d'autres moyens ? Le cœur
et la peur se seraient-ils
rejoints dans la raison ? Un
peu de tout cela sans doute,
mais le fait est que le Forum
de Davos, ce Forum économique
mondial, cet intellectuel
collectif des partisans de la
déréglementation, aura
presque entièrement été
consacré cette année à la nécessité
d'un effort concerté des pays
riches en faveur des plus
pauvres. Pour un peu, on se
serait cru à Porto Alegre, à
l'autre forum, celui des
altermondialistes. On en était
presque à se dire que -
miracle ! - les deux
grands courants d'idées de l'échiquier
mondial se rejoignaient, non
pas déjà sur les solutions,
mais sur le constat au moins
que, si le monde est un, il
lui faut des politiques
communes qui ne laissent aucun
continent de côté.
Difficile à croire, mais c'était
si vrai pourtant que Davos
s'est ouvert sur deux grands
discours, Jacques Chirac puis
Tony Blair qui, l'un et
l'autre, le disaient dans les
mêmes termes et que ces frères
ennemis de l'Europe unie, se référant
l'un à l'autre, ont tous deux
passionnément plaidé pour
l'aide au décollage de ceux
qui n'ont rien. Chacun l'a
fait dans son style, sans
renier sa culture politique.
Tony Blair a prôné
l'effacement de la dette des
plus endettés, de nouvelles
facilités de crédit pour
ceux qui n'ont pas même d'eau
potable et la réduction des
subventions agricoles
occidentales pour que
l'agriculture des plus pauvres
ne soit pas balayée par
l'ouverture des marchés. Le
premier ministre britannique
s'est inscrit dans une démarche
libérale alors que le président
français a, lui, proposé
l'instauration d'un impôt
mondial en faveur du développement,
prélèvement sur les
transactions financières
internationales, taxation des
flux financiers dans les pays
pratiquant le secret bancaire
ou imposition sur le transport
aérien, billets ou carburant.
Ce n'était pas la même
logique, mais, outre que ces
idées ne sont pas
contradictoires, Jacques
Chirac et Tony Blair ont eu
les mêmes accents pour dire,
l'un et l'autre, que le statu
quo était aussi odieux
qu'intenable, que l'interdépendance
était la réalité de base de
ce monde, que "le
terrorisme ne pouvait pas être
seulement défait par les
moyens militaires" (Tony
Blair) ou qu'il fallait
prendre garde (Jacques Chirac)
"à la révolte des
jeunesses d'Asie, d'Afrique et
d'Amérique latine si le droit
à l'avenir leur était refusé".
A travers eux, l'Europe
parlait la même langue, et
c'est l'autre révélation de
Davos 2005. D'ordinaire, les
Américains dominent les débats
de ce forum. Ils étaient là
presque aussi absents qu'étaient
présents les Européens,
comme si les Etats-Unis n'étaient
plus sûrs de leur message, ne
savaient plus quoi dire, alors
que les Européens sont, eux,
portés par leurs convergences
sur l'obligation d'humaniser
la mondialisation, de forcer
un règlement israélo-palestinien
ou de lutter contre le réchauffement
climatique. L'Europe, cette
année, donnait le ton à
Davos. C'est peut-être un
signe des temps.
Irak
: les blocages de la "démocratie
Nescafé"
A quatre
jours des élections générales
et alors que l'unité
nationale demeure très
fragile
par
ZAKI LAIDI, publié dans le
Figaro le 28 janvier 2005
L'auteur
est politologue au Ceri
(Sciences Po)
C'est à Octavio Paz que
l'on doit l'expression de
"démocratie Nescafé".
Par là, il voulait entendre
l'immense illusion à vouloir
exporter de toutes pièces des
"systèmes politiques
démocratiques" au mépris
des conditions politiques,
sociales et culturelles des
pays capables ou non de les
importer. Or toute la démarche
politique des Etats-Unis en
Irak repose sur ce puissant
simplisme : la démocratie est
un bien universel qui
transcende les cultures et les
histoires et son implantation
est une affaire de volonté.
Dans ce schéma, la démocratie
est vue comme une valeur sans
histoire propre qui serait
l'envers de la tyrannie.
Ainsi, si l'on abat la
tyrannie, la démocratie verra
le jour. Ce qui surprend dans
la simplicité de ce
raisonnement, c'est le fait
qu'il est puissamment intériorisé
par les élites néoconservatrices
américaines. Même lorsqu'on
lit Paul Wolfowitz, on reste
frappé par l'incroyable
rusticité de ses arguments,
la conviction que ce qui est
possible en Indonésie le sera
en Libye ou en Irak...
Pourtant, dans toute
caricature, il y a une part de
vérité. Et on aurait tort de
la négliger. Le simplisme de
Mme Rice pour qui
la Syrie peut devenir démocratique
aussi rapidement que la
Hongrie, exprime les lacunes
de sa culture politique. Mais
le fait qu'il existe dans
toute société des forces qui
réclament la mise en place de
régimes démocratiques est
indéniable. En Asie, en
Afrique ou dans le monde
arabe, on trouve des forces
qui peuvent être séduites
par l'idéologie de la démocratie
Nescafé. Ces mêmes forces,
souvent minoritaires, ont par
ailleurs toutes les raisons d'être
ulcérées par la realpolitik
des Européens. L'Europe
n'a aucune politique en matière
de promotion de la démocratie -
sauf pour les candidats à
l'Union. Elle se contente de
railler les Américains mais
ne propose rien de concret.
Elle s'en tient à la ligne
bien paresseuse du dialogue
avec les gouvernements en
place. L'autre élément de vérité
contenu dans le simplisme américain
a trait au monde musulman. Son
indiscutable hétérogénéité
n'empêche pas le fait qu'au
sein même des sociétés qui
le composent existent de
fortes interrogations sur le déclassement
de cet espace civilisationnel,
sur l'incapacité de ses élites
à répandre plus de liberté
et de prospérité matérielle.
Or l'islam, parce qu'il n'a
pas connu depuis fort
longtemps de modernité venue
de l'intérieur, tend à voir
tout de qui vient de l'extérieur
comme une agression.
Comment donc penser que la
démocratie est bel et bien
une revendication du temps
mondial sans tomber dans l'idéologie
de la démocratie Nescafé ?
Comment reconnaître la réalité
du blocage démocratique dans
les sociétés musulmanes sans
céder au culturalisme le plus
éculé ? Il y a, pour
l'implantation de la démocratie,
trois conditions essentielles
: l'adéquation entre la démocratie
et la nation ; la présence
d'une classe d'importateurs démocratiques
ayant un intérêt social à
faire avancer la revendication
pluraliste ; l'existence d'un
climat mondial capable
d'accompagner cette mutation
sur le mode du soutien plutôt
que de la menace. Si la
transition en Europe centrale
a réussi à se faire vite et
bien, c'est parce que,
fondamentalement, on avait
affaire à des nations assez
homogènes qui, de surcroît,
ont vu dans la démocratique
la voie par laquelle elles
retrouvaient leur souveraineté
bafouée par le communisme. A
l'inverse, la tragédie des
Balkans montre qu'il n'est pas
possible de passer à la démocratie
si celle-ci semble accentuer
l'instabilité d'ensembles
politiques hétérogènes.
Ici, l'Irak est bien plus
proche des Balkans que de
l'Europe centrale, car l'unité
nationale y est très fragile.
Ainsi, l'Irak se trouve dans
une situation paradoxale où
le nationalisme irakien apparaît
suffisamment puissant pour
assimiler la libération américaine
à une occupation et où la
nation irakienne est trop
fragmentée pour voir dans la
fin de la tyrannie le spectre
d'une possible guerre civile.
Pour mesurer l'importance
du fait national dans toute
transition démocratique, il
faut regarder ce qui se passe
au Kurdistan. Le calme y règne
et la présence américaine ne
pose pas problème, précisément
parce que cette présence
consolide la revendication
nationale kurde. Mais, qu'on
le veuille ou non, le
nationalisme kurde sera
confronté au nationalisme
irakien. Des accommodements de
type fédéral sont possibles.
Mais le fédéralisme, comme
la démocratie, pose deux
problèmes : un problème brut
de partage des ressources -
en l'occurrence pétrolières -
et un problème plus général
d'incubation culturelle et
politique. D'où cette
distinction essentielle entre
la technologie démocratique
qui peut s'importer et
s'implanter rapidement et la
culture démocratique qui,
elle, est bien plus difficile
à acclimater. Naturellement,
on peut faire le pari qu'en
commençant par la
"technologie", la
"culture" suivra...
Mais ce mécanisme n'est pas
de saison. On constate une
extension sans précédent de
la technologie démocratique
et un recul non moins inquiétant
de la culture démocratique,
en Amérique latine, en Inde
ou même en Europe. La deuxième
condition d'implantation de la
démocratie passe par
l'existence d'importateurs démocratiques
qui ont un intérêt social,
ou économique, à la faire
avancer. Mais, pour de
multiples raisons, cette base
sociale est très étroite
dans les pays musulmans et pas
seulement chez eux. Les
derniers travaux de Mark
Ournov sur la Russie montrent
que dans ce pays cette base
est paradoxalement de plus en
plus étroite précisément
parce que, là aussi, la sécurité
identitaire du pays est très
mal assurée. Tous ces
importateurs ont besoin de
faire corps avec la nation
pour que la démocratie
apparaisse non comme une
demande externe mais comme une
production locale. Or, dans le
cas de l'Irak, on en est
encore très loin.
C'est pourquoi aucun régime
irakien n'a la moindre chance
de s'imposer si son projet
politique se résume à se
conformer à la politique américaine.
La démocratie implique un
projet éminemment national,
pensé par des élites
nationales. Qu'à partir de là,
ces élites importent des modèles
clés en main, comme l'ont
fait les Japonais au XIXe
siècle ou les Turcs au XXe,
n'a pas d'importance. Mais, répétons-le,
pour exporter la démocratie,
il faut trouver sur place de véritables
importateurs. Dernier facteur
: l'environnement mondial. Par
bien des côtés, il paraît
favorable à la démocratie ;
mais cet environnement n'agit
pas de manière uniforme ou
univoque. Regardons ce qui
s'est passé en Europe avec
l'affaire Pinochet ou
l'affaire Battisti. Quand le
juge Garzon a voulu faire
extrader M. Pinochet en
Espagne, tout le monde s'en
est félicité, sauf les
Chiliens. Quand une partie de
la gauche française en vient
à soutenir un supposé
terroriste italien comme M.
Battisti, elle heurte la
quasi-totalité des Italiens
qui voient dans les Français
d'insupportables donneurs de
leçons. A la simple échelle
de l'Europe, on mesure
l'ampleur et la persistance
des sensibilités nationales.
Comment imaginer que ces
sensibilités ne soient pas décuplées
en Orient ? Il faut donc
renvoyer dos à dos les
universalistes intemporels,
pour qui la démocratie est
une valeur qui peut se passer
d'histoire, et les
culturalistes
occidentalo-centriques, pour
qui la démocratie est un
produit trop cher pour les
barbares.
Cinq
chantiers du mandat Bush II
George
W. Bush prêtera serment pour
un nouveau mandat jeudi 20
janvier. "La Croix"
fait le point sur les dossiers
chauds qui attendent la
diplomatie américaine
par
GILLES BIASSETTE, SEBASTIEN
MAILLARD et DORIAN MALOVIC,
publié dans la Croix le 19
janvier 2005
George W. Bush prêtera
serment pour un nouveau
mandat de quatre ans à la
présidence des Etats-Unis
d’Amérique jeudi 20
janvier, peu après midi,
heure de New York. Les cérémonies
d’investiture auront été
ouvertes dans la matinée
par un office religieux et
seront suivies dans l’après-midi
par une parade dans les rues
de Washington. Dans son
discours d’investiture, le
président réélu développera
les grands axes de sa
politique en matière intérieure
et extérieure. Sur le plan
diplomatique et commercial,
cinq grands dossiers
domineront son second et
dernier mandat.
Régler
les problèmes en Orient
C’est au
Proche et au Moyen-Orient que
les Etats-Unis sont le plus
attendus. En Irak, la violence
redouble dans la perspective
des élections du 30 janvier
et a refroidi l’ardeur des
plus optimistes dans
l’entourage présidentiel.
Jusque dans les rangs républicains,
l’administration Bush a bien
du mal à convaincre qu’elle
a une stratégie. Alors que
Colin Powell, secrétaire d’Etat
sur le départ, indiquait récemment
que le nombre des soldats américains
pourrait être réduit cette
année, la Maison-Blanche
s’est refusée à toute
confirmation. George W. Bush a
également refusé de
s’engager sur une baisse
importante des troupes américaines
en Irak avant la fin de son
second mandat. L’Iran est un
autre élément d’inquiétude
à Washington, où l’on ne
croit pas à l’efficacité
des efforts de la diplomatie
européenne en vue d’empêcher
Téhéran de se doter de
l’arme atomique. Pour
l’heure, les Etats-Unis ne
proposent pas de stratégie
alternative, mais n’écartent
aucune possibilité : certains
observateurs n’excluent pas
des frappes aériennes contre
certaines installations
iraniennes
"sensibles". Enfin,
après un premier mandat marqué
par un soutien quasi sans
faille au premier ministre
Ariel Sharon dans le conflit
israélo-palestinien, le ton
de Washington a changé depuis
la mort, en novembre dernier,
de Yasser Arafat. Condoleezza
Rice, secrétaire d’Etat américaine
désignée, s’est dite prête,
mardi 18 janvier, à
s’impliquer personnellement
dans la recherche de la paix
au Proche-Orient. "Il y a
une chance et nous devons la
saisir", a-t-elle déclaré.
Apaiser
les tensions avec "la
Vieille Europe"
Depuis sa réélection,
George W. Bush multiplie les références
à l’Union européenne et à
l’alliance transatlantique.
Le 22 février, il se rendra
d’ailleurs en Europe, au siège
de l’Otan à Bruxelles,
avant des rencontres bilatérales
le lendemain avec le
chancelier allemand Gerhard
Schröder et le surlendemain
avec le président russe
Vladimir Poutine. Une visite
officielle de Jacques Chirac
à Washington est également
prévue pour février-mars.Lors
de son audition mardi 18
janvier devant le Sénat,
Condoleezza Rice a souligné
l’importance "des
alliances et des institutions
multilatérales" pour
faire avancer la liberté dans
le monde, citant notamment
l’Otan et l’Union européenne.
Washington souhaite que
l’Otan devienne une
organisation politique et
demande qu’elle soit impliquée
en Irak et, plus généralement,
au Moyen-Orient et en Afrique
du Nord. Mais plusieurs pays
européens, la France en tête,
s’opposent à cette réorientation
du rôle de l’alliance.
Veiller
à la Chine, une rivale
potentielle
George W.
Bush devrait afficher un
optimisme de façade qui cache
pourtant des dossiers
embarrassants, en priorité
sur le commerce. Sur le plan
économique, l’augmentation
du déficit de la balance
commerciale américaine à
l’égard de la Chine promet
un durcissement des mesures de
rétorsion américaines,
notamment sur le textile et
l’électronique. Une
certaine concurrence pourrait
par ailleurs se faire jour
pour le contrôle des sources
d’approvisionnement en
hydrocarbures. Les Etats-Unis
se sont félicités depuis le
11 septembre 2001 d’une
"relation, franche, coopérative
et constructive avec la
Chine", sur la lutte
contre le terrorisme et de la
stabilité de l’Asie
centrale. Mais ils soulignent
"nos considérables différences
de valeurs", sous entendu
visant les droits de
l’homme.
Tempérer
les variations du dollar
Dans le
domaine du commerce extérieur,
George W. Bush n’a pas hésité
à agir brutalement au cours
de son premier mandat : relèvement
des droits de douane sur
l’importation d’acier,
"Farm Bill" protégeant
ses agriculteurs, droits de
douane exorbitants contre les
crevettes asiatiques, dénonciation
des aides publiques à
Airbus…. Mais les dernières
semaines ont montré des
signes, du moins provisoires,
d’apaisement. Le représentant
américain sortant, Robert
Zoellick (futur secrétaire
adjoint aux Affaires étrangères),
soutient par ailleurs la
candidature européenne de
Pascal Lamy pour diriger l’OMC.
C’est davantage la faiblesse
récurrente du dollar qui
inquiète les partenaires
commerciaux des Etats-Unis,
pour qui le billet vert
s’apparente désormais à
une arme d’exportation
massive. Le relèvement des
taux d’intérêt par la
banque centrale américaine
(la Fed) augure cependant, ici
aussi, d’un début
d’apaisement.
L’administration Bush
augmentera surtout sa pression
sur la Chine pour qu’elle réévalue
son yuan, lié au dollar
depuis 1994.
Lutter
contre le terrorisme
"Répandre
la démocratie et la liberté
à travers le monde",
comme l’a souhaité mardi 18
janvier Condoleezza Rice,
reste une des priorités
fondamentales de
l’administration Bush pour
son second mandat. Après
l’Afghanistan et
aujourd’hui l’Irak,
"libérés"
d’islamistes radicaux pour
le premier et d’un dictateur
pour le second, l’objectif
du président a toujours été
de rendre le monde
"meilleur et plus
libre" afin d’éradiquer
le terrorisme sur la planète.
George W. Bush défendra
encore aujourd’hui dans son
discours le combat qu’il a
lancé au lendemain des
attentats meurtriers du 11
septembre : "Lutter
contre les menaces à notre sécurité
commune et réduire le désespoir
qui nourrit le terrorisme.
C’est la mission que le président
Bush a fixé pour l’Amérique
dans le monde", a lancé
hier sa future secrétaire
d’Etat.
L'Amérique
ne peut pas gagner cette
guerre
par
JAMES DOBBINS, publié dans le
Monde du 29 janvier 2005
L'auteur
a été envoyé spécial américain
en Haïti, en Somalie, en
Bosnie, au Kosovo et en
Afghanistan. Il est directeur
de l'International security
and defense policy à la Rand
Traduit
de l'anglais par Florence Lévy-Paolini.
© Foreign Affairs
Le début de la sagesse
consiste à reconnaître que
les Etats-Unis ne peuvent pas
gagner la guerre en cours en
Irak. Par suite de ses mauvais
calculs initiaux, de son
planning mal orienté et de sa
préparation inadéquate,
Washington a perdu la
confiance et l'appui du peuple
irakien et a peu de chances de
les regagner. Chaque fois que
les Américains bombardent des
villes irakiennes, ils perdent
un peu plus de terrain sur le
front de l'opinion irakienne.
La guerre peut encore être
gagnée, mais seulement par
des Irakiens modérés, et
seulement s'ils concentrent
leurs efforts afin d'obtenir
la coopération des pays
voisins, de s'assurer le
soutien de la communauté
internationale au sens large
et de réduire rapidement leur
dépendance vis-à-vis des
Etats-Unis. Pour parvenir à
un consensus aussi vaste, il
faudra transformer
l'occupation dirigée par les
Etats-Unis en un effort mené
par les Irakiens, soutenu de
façon régionale et
internationale, pour parvenir
à une paix et à une stabilité
s'appuyant sur les principes
de souveraineté et d'intégrité
territoriale. Aux yeux du
peuple irakien et de toutes
les populations voisines, la
mission américaine en Irak
manque de légitimité et de
crédibilité. Ce n'est qu'en
remodelant radicalement le rôle
des Américains dans la région
que cette manière de voir
peut commencer à changer.
Tant que ce ne sera pas fait,
les opérations militaires américaines
en Irak continueront à
inspirer des résistances
locales, à radicaliser les
populations voisines et à décourager
la coopération
internationale.
En supposant que les élections
aient bien lieu, le nouveau
gouvernement n'en sortira
qu'avec une légitimité à
peine renforcée. Les chiites
et les Kurdes seront peut-être
convenablement représentés,
mais pas les sunnites. Ces
derniers, s'ils ne peuvent pas
ou ne veulent pas voter,
seront sous-représentés. Si
le système électoral est
modifié pour que le nombre d'élus
corresponde à la taille du
corps électoral concerné et
non au nombre réel des
votants, les sunnites se
retrouveront représentés par
des personnes qu'ils considèrent
comme non représentatives.
Les élections polarisent
toujours les événements et,
dans une société fragile et
extrêmement conflictuelle
comme l'Irak, elles peuvent élargir
le gouffre entre sunnites,
d'une part, chiites et Kurdes,
de l'autre. Pendant ce temps,
l'insurrection continuera à
faire rage et prendra
probablement de l'ampleur, du
moins dans les régions
sunnites. Si les extrémistes
chiites ne gagnent pas en
influence à l'intérieur du
nouveau gouvernement, eux
aussi risquent de continuer à
s'y opposer violemment. Les
forces américaines et
internationales demeureront très
impopulaires et, sous la
pression du nouveau
gouvernement, elles pourraient
en venir à quitter le terrain
ou à restreindre sévèrement
leurs activités.
Toutefois, si le maintien
des troupes américaines en
Irak provoque une résistance
accrue, leur retrait prématuré
pourrait avoir des conséquences
bien pires : une guerre civile
et une crise régionale aux
dimensions imprévisibles. La
meilleure option est le moyen
terme. Brandir la promesse du
retrait, par exemple, pourrait
fournir à Washington un
levier précieux et obliger
les Irakiens, les voisins de
l'Irak et une grande partie de
la communauté internationale
à regarder plus loin que leur
désir de voir châtier les
Etats-Unis, et à envisager
leur intérêt commun :
assurer une stabilité à long
terme en Irak.
L'administration Bush devrait
donc moduler prudemment deux
messages simultanés : un désir
manifeste de quitter l'Irak et
une volonté, tout aussi
manifeste, de rester jusqu'à
ce que le gouvernement
irakien, avec le soutien de
ses voisins et de la communauté
internationale, prouve qu'il
est capable de sécuriser son
territoire et de protéger ses
citoyens. Washington devrait
afficher que son objectif
fondamental est le retrait
complet des forces américaines
dès que les circonstances le
permettront et qu'il n'a nulle
intention de maintenir une présence
militaire permanente dans le
pays.
Aujourd'hui, les forces américaines
ont perdu le soutien de la
population irakienne et ne
pourront sans doute pas le
retrouver. L'insurrection ne
peut être vaincue que par des
forces irakiennes, sous un
commandement irakien, et
seulement si ces forces
peuvent réduire très
fortement leur dépendance à
l'égard des Etats-Unis. Les
opérations militaires
devraient être guidées par
une stratégie
anti-insurrectionnelle mettant
l'accent sur la pacification.
Autrement dit : il faut donner
la priorité à la sécurité
de la population civile, pas
à la chasse aux insurgés. En
définitive, les insurrections
ne sont pas vaincues en tuant
les insurgés, mais en
obtenant le soutien de la
population et en privant les
insurgés à la fois de
refuges et de recrues.
Aucune population ne peut
soutenir une force incapable
de la protéger. L'amélioration
de la sécurité du peuple
irakien devrait avoir la
priorité sur les autres
objectifs militaires et
civils. Certes, une telle
action exige que la population
soit débarrassée de
l'intimidation exercée sur
elle par les insurgés. Pour
ce faire, une action militaire
sera nécessaire. En même
temps, si cette action est
dirigée par les Etats-Unis,
si elle met en œuvre des
moyens lourds, si elle entraîne
des dommages collatéraux
importants et inflige de
nombreuses pertes en vies
humaines innocentes, elle
pourrait avoir l'effet
inverse. En définitive, le
succès ou l'échec d'une
offensive telle que l'attaque
en novembre de Fallouja se
mesure non pas en nombre de
victimes dans le camp adverse
ni en métrage de territoire
libéré, mais en fonction de
l'opinion publique irakienne.
Si celle-ci en sort moins
favorable à son gouvernement
et davantage aux insurgés, la
bataille, et peut-être même
la guerre, aura été perdue.
Pulvériser les villes pour dénicher
les insurgés peut rendre une
certaine autorité au
gouvernement irakien, mais il
est peu probable que les
avantages durent longtemps si
les dégâts rendent la
population hostile. De ce
point de vue, Washington
devrait se préoccuper tout
particulièrement des pertes
que ses forces infligent aux
civils irakiens. Car,
aujourd'hui, l'absence de
soutien en leur sein aux
efforts américains est une
menace beaucoup plus immédiate
que la grande faiblesse du
soutien dont ils bénéficient
aux Etats-Unis mêmes.
Pour stabiliser la Bosnie,
au milieu des années 1990,
les Etats-Unis ont dû
travailler avec le président
serbe Slobodan Milosevic et le
président croate Franjo
Tudjman, deux hommes
personnellement responsables
du génocide que l'Amérique
essayait de faire cesser. En
2001, Washington a travaillé
avec l'Iran, le Pakistan,
l'Inde et la Russie pour
mettre en place un successeur
suffisamment représentatif
aux talibans, même si ces
pays avaient déchiré
l'Afghanistan pendant une génération.
Etonnamment, les Etats-Unis
sont entrés en Irak sans
stratégie de base destinée
à s'assurer du soutien des
pays voisins. En fait, dans la
mesure où ils ont considéré
l'occupation de l'Irak comme
la première étape vers la démocratisation
de toute la région, leur
diplomatie a activement réduit
les incitations aux
collaborations régionales.
Les efforts que
l'administration Bush a
accomplis pour forger une coopération
régionale et internationale
se sont centrés sur la démocratisation
et la lutte contre le
terrorisme. Ces deux campagnes
ont un mérite considérable
et un grand attrait potentiel
; les régimes de la région
craignent le terrorisme, et
les populations souhaitent
davantage de démocratie.
Malheureusement, ces deux
projets ont été irrémédiablement
compromis aux yeux des
opinions publiques arabes
parce que les Etats-Unis ont
choisi d'occuper des
territoires arabes pour les
tester. Quelle que soit la
validité de la logique
consistant à essayer de
commencer par semer la démocratie
en Palestine et en Irak, les
tentatives des Etats-Unis pour
y parvenir ont largement miné
ses efforts ailleurs. Tant que
la campagne de démocratisation
de Washington n'est pas purgée
de son association avec la préemption
et l'occupation, elle n'aura
que peu de résonance dans la
région. Il en va de même de
la guerre de Washington contre
le terrorisme. Le peuple
irakien n'a pas besoin de leçons
sur le terrorisme : il a perdu
plus de compatriotes à cause
de ce fléau au cours de l'année
écoulée que les Américains
au cours de tous les actes
terroristes de leur histoire.
Compte tenu de sa population
moins nombreuse, l'Irak subit
chaque mois - parfois chaque
semaine - des pertes
comparables à celles que les
attentats du 11 septembre 2001
ont infligées aux Etats-Unis.
Et, malheureusement, les
Irakiens risquent d'attribuer
ces pertes à la guerre contre
le terrorisme parrainée par
les Etats-Unis, plutôt qu'aux
terroristes eux-mêmes.
L'administration Bush
devrait nommer un envoyé spécial
en Irak, dont la tâche serait
de lancer plusieurs
consultations simultanées,
comme l'ont fait les
Etats-Unis pour les Balkans au
milieu des années 1990 et
pour l'Afghanistan juste après
le 11-Septembre. De telles
dispositions devraient
s'appuyer sur les principaux
alliés des Etats-Unis, en
particulier le Royaume-Uni, la
France et l'Allemagne, et être
étendues de façon à inclure
d'autres gouvernements et
organisations en mesure
d'aider à stabiliser l'Irak,
tels le Japon et l'Union européenne.
D'autres discussions devraient
impliquer tous les voisins de
l'Irak et d'autres pays de la
région. Des rôles plus étendus
pour les Nations unies,
l'OTAN, la Ligue arabe et
l'Organisation de la conférence
islamique, qui regroupe 56
Etats musulmans, devraient également
sortir de ces consultations.
La participation de l'Iran présentera
de très grandes difficultés
pour les Etats-Unis, compte
tenu des aspirations nucléaires
de Téhéran, de son soutien
au terrorisme contre Israël,
de plusieurs décennies
d'hostilité mutuelle et
d'absence de communication.
L'Irak ne peut cependant pas
être stabilisé sans la coopération
de l'Iran.
Réciproquement, si l'Irak
n'est pas stabilisé, on ne
peut pas envisager une
diminution des ambitions nucléaires
de Téhéran, quelle que soit
la façon dont ses véritables
capacités pourraient par
ailleurs être retardées par
une action militaire ou économique.
Néanmoins, une coopération
tranquille entre les
Etats-Unis et l'Iran, du genre
de celle réussie par
Washington et Téhéran en
Afghanistan après le
11-Septembre, pourrait mener
vers un dialogue plus
constructif, sur l'Irak comme
sur d'autres sujets. Début
2002, les diplomates et les
officiers iraniens avaient
proposé d'étendre la coopération
avec les Etats-Unis en
Afghanistan et de lancer un
dialogue sur d'autres thèmes.
Mais Washington n'a pas répondu
à cette offre et, à la suite
de l'envoi d'un bateau d'ar-mes
iraniennes en Palestine, a
cessé tout pourparler. Téhéran
a malgré cela continué à
soutenir le gouvernement Karzaï
de multiples façons,
symboliques et pratiques. Tout
aussi important, il n'a ni
soutenu ni encouragé les défis
à l'autorité de Kaboul.
La paix en Irak et la paix
dans le grand Moyen-Orient
devraient être recherchées
chacune pour ses propres
avantages, mais elles ne
peuvent être entièrement séparées.
Pour le peuple arabe, le
recours des Etats-Unis à la
préemption, à l'occupation
et à la lutte agressive
contre le terrorisme, avec les
dommages collatéraux
importants et les nombreuses
victimes civiles qu'elles
entraînent, ne se distingue
guère des pratiques israéliennes.
Israël a peut-être renoncé
depuis longtemps à convaincre
le peuple palestinien, mais
les Etats-Unis ne peuvent se
permettre de faire la même
chose en Irak ou dans la région.
Une manière décisive pour
les Etats-Unis de démontrer
leur sincérité envers le
monde arabe serait de se réengager
dans le conflit israélo-palestinien.
Ils auront peu de chances de
s'assurer le concours de la
population irakienne, des
gouvernements des pays voisins
et de la communauté
internationale pour ramener la
paix en Irak s'ils ne peuvent
pas se repositionner eux-mêmes
comme médiateur honnête dans
le processus de paix israélo-palestinien.
Même si les perspectives de
progrès rapides dans le règlement
des problèmes à Gaza, en
Cisjordanie et sur les
hauteurs du Golan sont
incertaines, Washington doit
montrer qu'il leur accorde la
plus grande attention.
Tout en réaffirmant son
soutien au gouvernement
irakien actuel et au processus
électoral, l'administration
Bush devrait donc recommencer
à mettre l'accent sur
l'importance qu'elle accorde
à la paix, à la stabilité,
à la souveraineté et à
l'intégrité territoriale.
Elle devrait s'engager à procéder
à un retrait militaire
complet en Irak dès que son
gouvernement pourra assumer
ses responsabilités sans
risques. Elle devrait mener
une campagne contre
l'insurrection centrée sur
l'amélioration de la sécurité
des gens et soutenir les
efforts du gouvernement
irakien pour intégrer des éléments
de la résistance dans le
courant politique dominant. Et
répétons-le, elle devrait
prendre l'initiative de négocier
un accord de paix israélo-palestinien.
Elle devrait enfin développer
de nouveaux modes de
consultation pour engager tous
les voisins de l'Irak ainsi
que tous ses alliés d'outre-Atlantique
dans la stabilisation de
l'Irak, et s'assurer de leur
coopération active, créant
les conditions pour une
diminution prochaine et,
finalement, un retrait complet
des forces américaines.
Bad
gag à Bagdad
paru
dans le Canard Enchaîné le
12 janvier 2005
En
Irak, la rubrique "Paix
et démocratie" vient
encore de s’enrichir :
lundi 10 janvier, le chef
adjoint de la police de Bagdad
et son fils ont été assassinés
et deux soldats américains tués
dans un attentat à la bombe.
A Mossoul les forces américaines
ont largué une bombe de 250
kilos sur une habitation,
faisant treize morts, dont
quatre femmes et trois
enfants… Bref, la routine. Pas
de quoi perturber le grand événement
démocratique que s’apprête
à connaître le pays :
les élections nationales du
30 janvier. Le seul problème,
c’est la libre couverture de
ces élections libres. A tout
casser, en Irak, il reste une
quarantaine de journalistes
pour informer l’ensemble de
la planète. Et notre consoeur
Florence Aubenas était de
cette poignée de courageux.
Or, à l’annonce de sa
disparition, Chirac n’a rien
trouvé de mieux que de
demander carrément aux médias
français de ne plus envoyer
leurs reporters. Beau réflexe !
Voilà qui est très
encourageant pour ceux qui, à
Bagdad, bénéficient de
conditions idéales de travail :
soit prendre des risques en
circulant, soit ne pas quitter
l’hôtel et lire les dépêches.
Pourtant,
le 30 janvier, il va bien
falloir que les journalistes
occidentaux sortent de leur
trou et s’aventurent un peu
du côté des bureaux de vote,
qui risquent de se transformer
en marché à l’otage. Que
l’on se rassure :
l’armée américaine vient
de faire savoir que, le grand
jour, elle mobiliserait 35.000
soldats pour encadrer les élections
dans la capitale. Un vrai décor
démocratique !
Le
"Grand Moyen-Orient"
à l'épreuve
par
PATRICE CLAUDE, publié dans
le Monde du 8 janvier 2005
George W. Bush voyait
dans l'invasion de l'irak le
premier acte d'une démocratisation
du Moyen-orient. En Irak et en
Palestine, les difficultés
l'emportent sur les espoirs.
L'Irak pacifié, les boyset
leurs supplétifs retirés,
les nouveaux maîtres de
Bagdad démocratiquement
choisis, légitimés. La
Palestine créée, libérée
de son occupation. Israël sécurisé,
tranquillisé dans des frontières
sûres enfin dessinées.
L'Iran dénucléarisé, "démollahifié".
Le Liban "désyrianisé".
La Syrie "débassisée",
démocratisée. L'Arabie
saoudite modernisée, "dédjihadisée".
Al-Qaida discrédité, ses
chefs capturés... On peut rêver.
A l'orée d'un an neuf, c'est
permis. A condition de ne pas
s'illusionner. Zone centrale
de tous les dangers sur la
planète, le Proche et le
Moyen-Orient, en vérité, ne
semblaient pas, fin 2004, à
la veille de la "révolution
démocratique" prônée
à Washington de manière "offensive",
comme disait le président
George W. Bush en novembre
2003. Presque deux ans après
le lancement du projet américain
dit du "Grand
Moyen-Orient" - vaste
ensemble hétéroclite allant
du Maroc au Pakistan et
recouvrant presque
exclusivement des pays arabes
et musulmans -, il faut bien
constater que la "stratégie
pour la liberté"
concoctée par les néoconservateurs
de l'administration américaine,
sans consultation aucune des
Etats concernés ni prise en
compte des programmes du même
ordre, plus modestes mais plus
réalistes, mis en œuvre par
l'Europe depuis 1995 -
l'initiative dite de Barcelone
-, n'a donné aucun des résultats
escomptés.
En Irak,
l'armée américaine est enlisée.
Tous ses projets de
reconstruction sont entravés,
ses alliés locaux régulièrement
attaqués, assassinés, assiégés
par une guérilla multiforme
qui, en dépit de défaites
militaires répétées, ne cesse
de s'amplifier. Des élections générales
et multipartites, les premières
de ce type depuis 1953, sont
certes prévues pour le 30
janvier, et les Etats-Unis,
visiblement en quête d'une
stratégie de sortie, en
attendaient beaucoup. Or, à
trois semaines de cette échéance,
la tenue même de cette
consultation, théoriquement
"démocratique" mais
sous occupation militaire étrangère,
ne pouvait plus être absolument
garantie. Trop de morts, trop
d'attentats, de bombardements,
d'enlèvements : près de deux
ans après l'invasion "alliée"
de mars-avril 2003, confrontée
à une insécurité grandissante
qui n'épargne même plus ses
bases fortifiées, Washington
s'apprêtait, en fin d'année
2004, à demander au Congrès
une rallonge budgétaire de 80
milliards de dollars pour l'Irak
et à y augmenter ses forces sur
le terrain d'au moins 20.000
hommes, pour porter son corps
expéditionnaire à plus de
150.000 soldats.
A la suite de
la deuxième offensive américaine
de l'année contre les
combattants nationalistes et
islamistes retranchés à
Fallouja, face au millier de
morts et aux milliers de blessés
engendrés par les bombardements
aériens et à la destruction
concomitante d'une grosse partie
de cette petite ville du nord de
Bagdad, les principales
formations politico-religieuses
de la minorité arabe sunnite
qui dominait le pouvoir et le
pays depuis quatre-vingts ans
ont appelé à un boycottage des
urnes. Peu susceptible d'être
entendu par la majorité chiite
du pays (60 % de la population)
ou par les Kurdes (environ 20
%), qui vivent en relative sécurité
dans leur bastion autonome au
nord de l'Irak, cet appel au
boycottage n'en était pas moins
très inquiétant. Non seulement
pour la crédibilité du
scrutin, mais aussi pour la
suite du "programme démocratique"
adopté par Washington, son
gouvernement client à Bagdad et
les Nations unies.
C'est que la
nouvelle Assemblée qui devait
sortir des urnes n'aurait pas
seulement pour tâche de nommer
un nouveau gouvernement
transitoire jusqu'aux élections
suivantes, d'ores et déjà prévues
pour décembre 2005. Elle devait
aussi rédiger et présenter aux
Irakiens, convoqués par référendum
au plus tard le 15 octobre, une
nouvelle Constitution
permanente, fédérale celle-là,
de manière à tenir compte du
desiderata kurde. Nouveaux problèmes
en perspective : les Kurdes
veulent à tout prix inclure la
région de Kirkouk et ses
immenses richesses pétrolières
dans leur zone autonome, ce que
ni les sunnites ni les chiites
ne semblent prêts à accepter.
Il y aura des frictions, peut-être
des affrontements. L'hypothèse
d'un glissement vers une
partition du pays - en principe
rejetée par les Etats-Unis
comme par tous les voisins de
l'Irak -, voire d'une guerre
civile, n'est plus exclue. La
multiplication des attaques et
des attentats sanglants, présumés
d'origine sunnite, contre des
mosquées ou des marchés
chiites, comme à Nadjaf et à
Kerbala, est lourde de menaces.
A fortiori quand elles se
tiennent sous occupation
militaire, les élections ne
constituent jamais une panacée.
Les Américains
et leur allié israélien, qui
ont tout fait pour éliminer
Yasser Arafat de la scène
diplomatique proche-orientale
avant même que le raïs
palestinien - pourtant démocratiquement
élu au suffrage universel en
1996 - ne disparaisse
physiquement, en novembre 2004,
sont sans doute sur le point de
s'en rendre compte. Une élection,
la première depuis huit ans,
sera organisée dans les
territoires palestiniens occupés
le 9 janvier, pour désigner le
nouveau président de l'Autorité
palestinienne. L'éphémère
candidature de Marouane
Barghouti, le plus populaire des
dirigeants palestiniens vivants,
mais désormais emmuré après
ses cinq condamnations à perpétuité
en Israël, ayant été écartée
après moult pressions, l'élection
de Mahmoud Abbas, alias Abou
Mazen, ne fait guère de doute.
Ariel Sharon
et Georges W. Bush attendaient
du nouveau chef palestinien ce
qu'ils ont appelé "de
la modération et du réalisme",
c'est-à-dire des concessions et
des mesures fermes contre le
terrorisme. Plus favorable à
l'approche israélienne du
conflit qu'aucun de ses prédécesseurs,
ce qui contribue grandement à
l'image complètement désastreuse
des Etats Unis dans la région,
le président américain a
d'ores et déjà appuyé
l'ambition israélienne
d'annexer plusieurs parties, à
définir, de la Cisjordanie
occupée. Et il a félicité
Ariel Sharon pour son projet
unilatéral de retrait de la
bande de Gaza et d'une petite
portion de la Cisjordanie.
L'annonce de la formation, fin
2004, d'un futur gouvernement
d'union nationale à Jérusalem
entre le Likoud de M. Sharon et
les travaillistes conduits par
Shimon Pérès devrait garantir
ce retrait par étapes, au fil
de l'année. Après ? Mystère.
Mahmoud Abbas, qui a demandé
aux organisations nationalistes
et islamistes de cesser la lutte
armée dans l'Intifada - avec,
jusqu'ici, un succès relatif
mais conditionnel -, peut
craindre que ce premier et réel
retrait, s'il a lieu, soit aussi
le dernier. M. Sharon l'a dit :
il ne partira pas avant "un
arrêt complet du
terrorisme".
Volontaristes, certains
commentateurs apercevaient en
fin d'année "une lueur
d'espoir en Palestine".
Celle-ci paraît faible...
Syrie : un corridor
pour al-Qaida ?
Avertissement
américain
par
CHARLES LAMBROSCHINI, publié
dans le Figaro le 7 janvier
2005
La frontière
entre la Syrie et l'Irak est une
passoire. Au point que George W.
Bush envisage de punir Damas par
de sévères sanctions. C'est ce
que Richard Armitage, l'adjoint
de Colin Powell au Département
d'Etat, vient d'aller dire aux
autorités syriennes. A titre
d'avertissement, Washington
pourrait commencer par des
mesures techniques qui auraient
pour effet de couper du monde le
système bancaire de la Syrie.
S'il le faut, les Américains
passeront ensuite à des représailles
tous azimuts car Damas n'est pas
seulement accusé de favoriser
le transfert des fonds qui
financent l'insurrection en
Irak. Selon Washington, la Syrie
est devenue la base arrière de
la résistance. Des parents de
Saddam Hussein et des généraux
de son ancienne armée ont
obtenu le droit d'asile,
constituant une sorte de
gouvernement irakien en exil.
Surtout, la Syrie s'est
transformée en corridor pour
des armes et des combattants en
route vers l'Irak. Notamment les
militants d'al-Qaida qui,
accourus de tous les horizons du
monde musulman, veulent
poursuivre le combat qu'ils mènent
depuis quinze ans contre le
"Satan américain".
Dans la région
d'al-Qamechliyé et al-Hasakah,
au nord-est de la Syrie, la
"procédure" de
transit est particulièrement
bien rodée. Le triangle que
forment à cet endroit les
frontières de la Syrie, de la
Turquie et de l'Irak, est une
zone tribale où les lignes de démarcation
ont toujours été floues. D'un
pays à l'autre, les nomades
vont et viennent librement, la
population est clairsemée, la
présence militaire des Syriens
est légère. Certains officiers
en profitent pour arrondir leur
solde en facilitant
l'infiltration en Irak de fous
de Dieu se réclamant d'Oussama
Ben Laden. Selon des sources
officielles américaines, c'est
ainsi qu'en novembre dernier
quatre équipes de trois à
quatre hommes ont pu passer déguisés
en marchands. Des officiers
syriens les avaient accompagnés
jusqu'à la frontière. Ensuite
un guide les a aidés à rentrer
en Irak. A mille dollars par
clandestin, l'opération est très
rentable pour des militaires
qui, de plus, sont convaincus
d'agir en patriotes arabes.
Certains de ces officiers, en
particulier les spécialistes du
renseignement, empochent des
sommes encore plus importantes
pour approvisionner en armes et
en explosifs les campements que
les réseaux d'al-Qaida ont
improvisés dans le no man's
land d'al-Qamechliyé et
al-Hasakah. C'est dans ce
secteur à peu près désert
qu'avant de se rendre en Irak
les militants se livrent à
d'ultimes séances d'entraînement.
Les hommes d'al-Qaida
ne craignent l'interception que
dans la première partie du
voyage : pour atteindre le
triangle du Nord-Est, il faut en
effet traverser toute la Syrie
sur plus de 800 kilomètres.
Mais, une fois arrivés dans le
secteur d'al-Qamechliyé, ils
sont en sécurité. Le bouche-à-oreille
leur fera vite savoir à quels
officiers ils devront s'adresser
pour être remis aux
contrebandiers les plus habiles.
Chaque fois que Washington
reproche publiquement aux
Syriens de fermer les yeux sur
le passage des clandestins, les
autorités de Damas démentent
vigoureusement toute assistance
à al-Qaida. Elles soulignent
que le Bass syrien, au pouvoir
depuis plus de quarante ans, n'a
aucune affinité idéologique
avec le terrorisme islamiste.
Comme d'ailleurs l'ancien régime
de Saddam Hussein qui, avant de
faire la paix avec la mosquée
pour mieux tenir tête aux Américains,
récusait toute collaboration
avec Ben Laden au nom de sa
vocation socialiste et laïque.
Mais le gouvernement syrien
s'empresse d'ajouter que sa
frontière avec l'Irak, qui
court sur mille kilomètres de désert,
est trop longue et située dans
des régions trop désolées
pour pouvoir être fermée hermétiquement.
Une excuse que les Américains
interprètent évidemment comme
le camouflage d'une complicité,
au moins passive, avec leurs
ennemis.
Ce double
langage est aussi ce que la
France a reproché aux Syriens
pendant l'affaire des otages. Le
député Didier Julia a été
moqué comme un Pied nickelé égaré
dans la diplomatie parallèle
mais peut-être avait-il un
alibi. Celui que confère le
statut, certes peu glorieux, de
manipulateur manipulé. Le
parlementaire aurait été berné
par la Syrie qui, en parasitant
les circuits de communication
avec les ravisseurs de Georges
Malbrunot et Christian Chesnot,
aurait cherché à se venger de
Jacques Chirac. Damas n'avait
pas apprécié que la France,
amie des Arabes, vote la résolution
1559 du Conseil de sécurité de
l'ONU qui, parrainée par les
Etats-Unis, avait demandé à la
Syrie de retirer ses troupes du
Liban. Depuis l'évacuation israélienne
en 2000, les seules forces
d'occupation étrangères qui
restent dans le pays du Cèdre
sont syriennes. Chef des troupes
américaines en Irak, le général
George Casey ne s'est pas
embarrassé de précautions sémantiques
lorsque le 16 décembre il a déclaré
devant les journalistes accrédités
au Pentagone : "L'opposition
irakienne a créé un centre de
commandement militaire qui opère
depuis la Syrie en toute impunité.
Il faut que cela cesse."
Les
diplomates occidentaux formels :
l’Iran n’a pas acheté de
substance suspecte
Nucléaire - Il n’y a "pas
d’alternative" à la
politique de négociation avec
Téhéran, affirme Barnier
paru dans l'Orient-le Jour
le 22 janvier 2005
Les
rapports de services de
renseignements indiquant que
l’Iran avait importé de
grandes quantités de béryllium,
une substance pouvant être
utilisée pour fabriquer une
arme nucléaire, apparaissent
sans fondement, ont fait
savoir hier des diplomates
occidentaux. Les diplomates
ont ajouté qu’il existait
des preuves que Téhéran
avait tenté, sans succès, de
se procurer un stock non négligeable
de cette substance - et
que l’Agence internationale
de l’énergie atomique
(AIEA) était au courant de
cette tentative. Sur le plan
diplomatique, le ministre français
des Affaires étrangères
Michel Barnier a estimé hier
à Moscou qu’il n’y a
"pas
d’alternative" à la
politique de négociation pour
forcer Téhéran à renoncer
à l’arme nucléaire.
"Les Américains sont
informés régulièrement de
l’état des négociations"
menées "en toute
transparence et en bonne
intelligence avec 22
partenaires européens et avec
la Russie" pour faire
accepter à Téhéran une
suspension à long terme de
ses activités relatives au
carburant nucléaire, a affirmé
M. Barnier lors du Conseil de
coopération franco-russe sur
les questions de sécurité.
Le ministre
britannique des Affaires étrangères,
Jack Straw, a de son côté
tenté hier de calmer le jeu
sur la question iranienne, en
affirmant que le président américain
George W. Bush était en
faveur d’une "approche
diplomatique". Bien que
les Etats-Unis se refusent à
exclure un recours à la force
contre l’Iran, M. Straw a
estimé que ce scénario était
peu probable. "Ce que
j’entends à Washington, de
la bouche même du président,
est qu’il soutient
l’approche diplomatique que
l’Allemagne, la France et le
Royaume-Uni ont adoptée afin
de résoudre pacifiquement les
problèmes nés du programme
nucléaire iranien", a
dit M. Straw. Selon Gary
Samore, spécialiste de
l’Iran à l’Institut
international d’études
stratégiques (IISS), le
gouvernement du président
George W. Bush "reconnaît
qu’une attaque militaire
contre l’Iran (...) n’est
pas une option très séduisante".
D’ailleurs, même dans le
cas d’une offensive
militaire américaine, la
perspective d’une
participation du Royaume-Uni
à d’éventuelles frappes préventives
sur des sites militaires ou
nucléaires iraniens est extrêmement
improbable.
"D’une
certaine manière, poursuit M.
Samore, la menace américaine
de bombarder l’Iran est
aussi une pression indirecte
sur l’Europe pour qu’elle
fasse de son mieux pour
parvenir à une solution
diplomatique". Katarina
Dalacouria, une analyste de la
London School of Economics (LSE),
ne croit pas non plus à une
participation britannique à
une attaque préventive des
Etats-Unis. "Cela
n’aurait pas de sens,
surtout après la volée de
critiques qu’ils ont reçues
à propos de l’Irak".
Une analyste de l’université
de Cambridge, Julie Smith, est
du même avis. Sur l’Iran,
indique-t-elle, Londres et
Washington "ne sont pas
sur la même longueur
d’onde". Hier, le secrétaire
général de l’Otan, Jaap de
Hoop Scheffer, a d’ailleurs
appelé l’Europe et les
Etats-Unis à accorder leur
politique pour forcer Téhéran
à renoncer à l’arme nucléaire.
Bombe
en vue
paru
dans le Devoir le 25 janvier
2005
Le
patron du Mossad (service
d'espionnage israélien) a déclaré
hier à la Knesset que la République
islamique d'Iran était en passe
d'enrichir de l'uranium, étape
essentielle vers la fabrication
d'une bombe atomique.
"Notre analyse est que
d'ici la fin de l'année, les
Iraniens auront franchi le point
de non-retour, d'une perspective
technologique, pour
l'acquisition de capacités
d'enrichissement de
l'uranium", a prédit Meir
Gadan devant la commission des
Affaires étrangères et de la Défense
du Parlement israélien.
"Les Iraniens s'emploient
à obtenir un accord avec les
Européens qui leur permettrait
de poursuivre leurs activités
d'enrichissement d'uranium, même
à un rythme accéléré, sous
supervision et avec des
garanties. Dès qu'on possède
la technologie de
l'enrichissement, alors la voie
est libre", a-t-il dit en
ajoutant que de ce point de vue,
il faudra environ deux ans à
l'Iran pour mettre au point des
armes nucléaires.
L'Iran,
qui affirme que son programme
nucléaire est à des fins
civiles purement énergétiques,
a accepté en novembre de
suspendre ses activités
d'enrichissement de l'uranium
aux termes d'un accord négocié
avec l'Union européenne.
Les commandos secrets
du Pentagone
Une unité
secrète opère en Irak à
l'insu du Congrès américain
et des autres agences de
renseignement
par PHILIPPE GELIE, publié
dans le Figaro le 29 janvier
2005
Une unité secrète de
l'armée américaine opère
depuis deux ans en Irak à
l'insu du Congrès et des
autres agences de
renseignement. Apparus à
l'initiative de Donald
Rumsfeld, les espions du
Pentagone marchent sur les
plates-bandes de la CIA au
moment où la Maison-Blanche
tente de coordonner les
activités de renseignement
sous la houlette d'un
"directeur
national", dont le nom
reste encore à choisir.
Depuis les révélations du Washington
Post, en début de
semaine, les élus du Congrès
se déchirent pour savoir si
le secrétaire à la Défense
a outrepassé ses compétences
ou simplement fait preuve de
créativité dans la
"guerre globale"
contre le terrorisme. La
nouvelle unité, baptisée
"Branche de soutien stratégique",
est constituée d'officiers de
renseignement, de linguistes,
d'interrogateurs et d'autres
experts. Réunis en équipes
d'une dizaine d'hommes, ils
sont chargés de missions
d'espionnage sur le terrain,
en liaison avec les opérations
menées par les forces spéciales.
Ces groupes clandestins
seraient déjà déployés en
Irak, en Afghanistan et en
Bosnie. Leur rôle pourrait être
bientôt étendu à des pays
qualifiés de "cibles
émergentes" par un
rapport du Pentagone, comme la
Somalie, le Yémen, l'Indonésie
ou les Philippines. L'Iran
n'est pas évoqué par les
responsables militaires, mais
le New Yorker révélait
récemment que des commandos
secrets étaient à l'oeuvre
dans l'est du pays pour
identifier les cibles
potentielles d'une attaque
contre ses infrastructures
nucléaires.
La gamme des compétences
octroyées à la Branche de
soutien stratégique est assez
large : renseignement opérationnel
en temps réel, localisation
de cibles, interrogatoire de
prisonniers et même
recrutement d'agents doubles
en temps de paix. Ces missions
étaient jusqu'ici réservées
à la CIA. Mais c'est
justement pour atténuer sa dépendance
à l'égard de la centrale que
le patron du Pentagone a mis
sur pied sa nouvelle unité.
Il l'a fait en réaffectant
des budgets existants et sans
demander l'approbation
explicite du Congrès. Il
reproche à l'agence civile de
manquer d'effectifs sur le
terrain et d'être ankylosée
par une culture bureaucratique
"allergique à la
prise de risques". A
en juger par le rythme des
attaques contre les forces américaines
en Irak, la nouvelle arme secrète
du Pentagone ne constitue pas
encore la panacée. Certains
officiers admettent que ces
unités d'espionnage sont
encore jeunes et manquent
d'entraînement. "Leur
mission ne concerne pas le
renseignement stratégique, nuance
un conseiller de Donald
Rumsfeld. Ce qu'elles
cherchent, ce sont des
informations du type : où y
a-t-il un bon terrain
d'atterrissage, comment
infiltrer et exfiltrer nos
troupes, etc." En
principe, elles doivent
coordonner leurs opérations
avec la CIA, au moins au
niveau des antennes locales.
Mais elles ne dépendent plus
de son feu vert, comme par le
passé : une mission est désormais
considérée comme "coordonnée"
72 heures après
notification.
Découvrant l'existence de
ces commandos secrets, un
ancien responsable de la CIA
s'est déclaré "stupéfait"
qu'une telle initiative
ait pu être prise dans le dos
de toute la communauté du
renseignement. Le patron du
Pentagone ajoute ainsi une pièce
au puzzle déjà complexe de
la quinzaine d'agences civiles
et militaires américaines.
Lundi, il a dû dépêcher
l'un de ses adjoints, Stephen
Cambone, au Capitole pour répondre
à un feu croisé de questions
des élus. Suivant la
recommandation de la
commission d'enquête sur les
attentats du 11 septembre
2001, le Congrès a adopté en
décembre dernier une réforme
visant à coor donner
l'ensemble des ressources du
renseignement américain. Après
y avoir résisté, le secrétaire
à la Défense, qui contrôle
pour l'instant 80% du budget
consacré à l'espionnage, se
propose de renforcer sa
position en créant un nouveau
commandement du renseignement
militaire, confié à un général
quatre étoiles.
Armée irakienne :
de la honte à la refonte
Des soldats humiliés qui
rejoignent les rangs des
insurgés ou en sont la
cible
par PHILIPPE CHAPLEAU,
publié dans Ouest-France le
28 janvier 2005
Les nouvelles forces de sécurité
irakiennes constituent l'une
des cibles de choix des insurgés.
Leurs centres de recrutement
sont attaqués, leurs membres
assassinés et leurs rangs
noyautés. Pourtant, elles
sont appelées à jouer un rôle
de plus en plus grand. La plus
grande erreur américaine en
Irak aura été d'humilier
l'armée irakienne. Pas en l'écrasant
sur le champ de bataille :
cette armée de papier ne
pouvait rien contre la machine
de guerre US. Mais en la
renvoyant chez elle, comme une
propre à rien, et en
condamnant au chômage des
cadres et des soldats dont
l'une des qualités était la
discipline. Vingt mois après
cette démobilisation dans la
honte, les Américains et le
nouveau régime irakien
viennent d'opérer une
volte-face significative.
Cinquante mille anciens
soldats de Saddam Hussein ont
été réintégrés. "Le
plan du ministre de l'Intérieur
est d'utiliser les éléments
de l'ancienne armée pour améliorer
la sécurité et régler un
dossier social, car 500.000
militaires ont été licenciés
et beaucoup n'ont pas de
travail, expliquait, il y a
quelques jours, un haut
fonctionnaire irakien. C'est
aussi un moyen de les sortir
des mains des
terroristes."
En fait, il s'agit de
rameuter des hommes expérimentés
et disciplinés. Et de
"virer des tas de bons
à rien qui se sont engagés
pour avoir un salaire et
qu'on a pris parce qu'il
fallait faire du
chiffre", ajoute un
cadre d'une des sociétés
militaires privées chargées
d'entraîner les premiers
bataillons de la nouvelle
armée irakienne. "Il a
fallu aller vite et faire un
maximum de publicité
lorsqu'ils ont été déclarés
opérationnels. En fait, la
moitié a aussitôt disparu
dans la nature et le reste a
refusé de se battre quand
il a fallu aller au
casse-pipe à Nadjaf." A
ces désaffections (60.000
hommes selon certaines
sources) s'ajoute
l'offensive lancée par les
insurgés et les mouvances
terroristes contre les
forces de sécurité
irakiennes, dont les centres
de recrutement, les bases,
les commissariats et les
patrouilles sont systématiquement
attaqués. "J'ai peur.
Je me suis engagé dans la
police il y a six mois parce
que j'étais au chômage.
J'ai peur parce que je suis
marié et que j'ai une
grande famille. Même avec
tout l'équipement et toutes
les armes que nous avons, je
ne me sens pas en sécurité,
surtout ces jours-ci",
admet Alaa Khorchid, un
policier de Bagdad. En 2004,
1.300 membres des forces de
sécurité auraient ainsi été
"exterminés",
selon la phraséologie des
insurgés.
Fin 2004, le bilan était
catastrophique. Alors que
les forces de sécurité
devraient rassembler 275.000
hommes, elles ne pouvaient
compter que sur 110.000
soldats et gardes nationaux
de valeur très discutable
et 100.000 policiers. Trente
mille de ces derniers vont
être licenciés puisqu'ils "n'ont
aucune idée de la sécurité".
L'effort désormais
entrepris est ambitieux :
de nouveaux recrutements
(50.000 autres ex-soldats de
Saddam), une gestion
rigoureuse des effectifs
(pour éviter qu'un officier
ne touche, par exemple, la
solde de cinquante soldats
fictifs), des salaires décents...
Et un nouveau chef : le
général Baqr Zebari. En dépit
de ses 75 ans, ce Kurde a déjà
transformé les milices peshmergas
en de véritables unités de
combat dont certains
bataillons ont très
honorablement combattu à
Fallujah et Mossoul. Enfin,
le Pentagone envisage
d'impliquer davantage ses
troupes dans des missions de
formation des forces de sécurité
irakiennes. Cette nouvelle
stratégie, présentée,
lundi, à l'issue d'une
mission d'évaluation, a déjà
commencé à être mise en
oeuvre. A terme, dix
mille GI's et conseillers
civils seraient appelés à
se consacrer au renforcement
de la formation des forces
irakiennes et à la
restauration de la confiance
au sein de ces troupes.
Le
Roi-Soleil patauge chez l'Oncle
Sam
Les Français,
fiers de leur passé et persuadés
de leur supériorité
intellectuelle, comprennent mal
le fonctionnement des Américains
par REGIS
TURRINI, avocat, publié dans
Libération le 28 janvier
2005
Depuis
le début de la seconde présidence
Bush, déconcertée par la
tournure prise par la situation
américaine, la pensée française
est mise à rude épreuve.
Partout l'interrogation est la même
: pourquoi cette reproduction
indéfinie de la problématique
politique, pourquoi Bush,
pourquoi les "neocons"
[néoconservateurs], pourquoi ce
piétinement de l'Histoire,
toujours et de plus en plus
capable de déraison ? La
subjectivité marque
fondamentalement les analyses
sur le bellicisme de Bush, les
commentateurs partant toujours
du postulat, non posé comme
tel, que la forme de vie
politique la plus conforme à la
"nature" de l'homme
est la pax europeana. Il
devrait être plus clair
pourtant que la paix telle que
nous la connaissons en Europe
depuis soixante ans ne va pas de
soi, n'est pas donnée par la
nature, mais qu'elle est un fait
de culture qui requiert une création
continue. Et que savons-nous de
ce que pense le reste du monde ?
Est-on bien sûr, par exemple,
qu'il veuille réellement vivre
en paix ? Voilà un préjugé
que les Américains n'ont certes
pas.
Pourquoi
les Américains acceptent-ils la
violence comme horizon indépassable
de la vie en société, alors
que les Français semblent
baigner dans l'angélisme de la
fin de l'Histoire ? La réponse
ne va pas de soi. Les difficultés
de l'analyse tiennent à ce que
la réalité américaine est à
la fois cachée et complexe.
Cachée, derrière l'écran de
mots constitué par le discours
du sens commun qui, à chaque
instant, est porté sur les
Etats-Unis, pour les définir,
les expliquer, les évaluer. La
culture de chacun sur l'Amérique
utilise un ensemble de
connaissances hétérogènes :
elle est faite de toutes sortes
de conditionnements filtrés au
hasard de CNN et d'Hollywood.
Complexe, parce que toute réalité
politique est ambivalente : sa
signification profonde n'est pas
celle des apparences. La vérité
est relative, elle est liée à
un certain moment et à un
certain lieu de l'histoire. Or,
la démocratie française,
prisonnière d'elle-même et de
sa vision des choses, semble
inapte à se pencher sur des
sociétés différentes et à
les comprendre.
Il
en résulte la conséquence que
l'analyse, qui s'inspire d'une
seule valeur, la pax
europeana, en néglige
d'autres et choisit une interprétation
parmi d'autres. En particulier,
la dimension tragique de
l'Histoire est niée par la
lecture française des événements.
Le besoin de croire au Bien, à
la Justice, à la bonté généreuse
des Princes, témoigne de la
fuite face à ce qui trouble et
inquiète. Or, l'Amérique
trouble et inquiète. Comment
supporter la brutalité de cette
société ? Face à la violence,
la France demeure stupéfaite, hébétée.
Elle n'accepte pas la réalité
dans sa nudité sauvage, elle ne
peut pas se borner à constater.
On veut se rassurer contre la
brutalité des faits, mais les
faits sont angoissants. On s'en
épargne le poids en se réfugiant
dans l'univers sécurisant des
certitudes de l'idéal démocratique.
Méfions-nous donc, quand nous
nous tournons vers les
Etats-Unis, de la belle
simplicité des apparences et de
notre besoin de certitude. Quel
est le sens de ce qui se passe
en Amérique ? Un élément
constitutif de l'histoire
politico-philosophique américaine
permet de l'expliquer : la
fusion entre la terre et Dieu.
L'histoire
des Etats-Unis n'a été
jusqu'ici qu'un balancement dans
la confrontation de ces deux
forces. L'américanisme est un
produit bâtard du monothéisme
et du capitalisme. Ce n'est pas
une vraie doctrine nationale,
mais un ensemble de préceptes
qui a toujours tenu compte, de
façon plus ou moins claire, du
Dieu judéo-chrétien, de la
morale judéo-chrétienne, et
qui fait de l'Amérique, pour
reprendre la formule de G.K.
Chesterton, "une nation
qui a l'âme d'une Eglise".
Ainsi, même au moment de sa
plus haute agressivité
capitaliste, l'Américain est
encore contraint de s'occuper de
Dieu. L'américanisme a pour lui
de pousser sur la terre de Dieu.
La centralité de la terre d'Amérique,
"nouvel Israël"
dit Samuel P. Huntington, a
toujours été la pièce maîtresse
de la conscience américaine.
Aussi peut-elle croire à sa
mission sans même y penser.
Elle est sa mission même. Et un
peuple missionné n'a pas plus
à mentir sur ses mobiles que
sur ses actes. Les Américains
ne veulent pas subir l'Histoire,
ils veulent la faire.
Contrairement à ce qu'on pense
couramment, ils ont l'habitude
de raisonner sur la longue durée.
Ils savent que l'Histoire est
lente, cyclique, et que lorsque
tout va bien l'abîme n'est pas
loin.
Bref,
il y a tout lieu de penser que
la différence entre l'Amérique
et la France ne cessera de se
creuser à en devenir
insurmontable. Cette idée représente
d'ailleurs déjà l'opinion de
la plupart des Européens, et on
y sent percer tout le dépit des
anciennes puissances coloniales
qui sont obligées d'admettre
que le peuple qu'elles ont
engendré porte en lui quelque
chose sur quoi elles ne
sauraient avoir aucune prise.
Pourtant, les conditions d'un
rapprochement, pour être
vraisemblablement assez
lointaines, n'en apparaissent
pas moins possibles. Mais tant
que les Français s'imagineront
qu'il n'existe qu'un seul type
d'homme civilisé, qu'il n'y a
qu'un Occident, nulle entente ne
sera possible. Cette prétention
ne fait que traduire la croyance
qu'ont les Français en leur
propre supériorité
intellectuelle : même
lorsqu'ils consentent à prendre
en considération les idées des
autres (pour prendre quelques
exemples récents, l'affirmative
action ou les quotas
d'immigration), ils se trouvent
tellement intelligents qu'ils
pensent comprendre ces idées
beaucoup mieux que ceux qui les
ont élaborées. Parmi les préjugés
qui contribuent à entretenir un
tel état d'esprit, il en est un
qui revêt une forme particulière
: la France se considère comme
l'héritière de la Renaissance
et du siècle des Lumières. On
a tôt fait alors de se
persuader que le reste ne peut
être que l'objet d'une sorte
d'intérêt ethnologique, on décrète
vite qu'il ne peut se trouver
ailleurs aucune idée valable.
Mais
la vérité, c'est qu'il y a des
sociétés multiples, se déployant
dans des sens fort différents,
et que celle de l'Amérique
moderne présente des caractères
qui en font une exception assez
singulière. Cette façon de
voir choque la grande majorité
des Français, parce qu'elle est
contraire à tous leurs préjugés.
Mais qu'ils veuillent bien
admettre du moins que les choses
auxquelles ils attribuent la
plus grande importance (l'Etat,
l'économie mixte, le service
public, l'égalité, la laïcité,
etc.) n'intéressent pas forcément
tous les peuples au même degré,
que certains peuvent même les
tenir pour parfaitement négligeables.
Ce serait déjà quelque chose
si les Français arrivaient à
comprendre cela et se
comportaient en conséquence ;
leurs relations avec les autres
peuples, et notamment avec les
Etats-Unis, s'en trouveraient
quelque peu modifiées, et d'une
façon fort avantageuse pour
tout le monde.
Huntington
: le choc du multiculturalisme
Propos
recueillis par ALEXIS LACROIX,
publiés dans le Figaro le 19
janvier 2005
Auteur
du Choc des civilisations, Samuel
Huntington persiste et signe
dans sa critique de
l'optimisme "multiculturaliste",
avec un essai brillant et
controversé sur l'identité
américaine, Qui
sommes-nous? (Who are
We? The Challenges to
America's National Identity).
Explications.
- A
la lumière de votre dernier
livre, l'identité américaine
apparaît presque menacée
d'implosion. N'est-ce pas trop
alarmiste ?
Je voudrais dire
d'abord que l'Amérique est
confrontée à des défis
singuliers pour l'avenir de son
identité. Mais l'Amérique
n'est pas le seul pays dans ce
cas. De nombreux pays sont
confrontés à des défis qui,
pour n'être pas identiques à
ceux qui frappent les Etats-Unis,
s'en rapprochent. La
mondialisation bouleverse
beaucoup de choses et intensifie
les processus d'interaction
entre les différentes sociétés.
Elle crée donc des situations
parallèles dans les différents
pays occidentaux qui traversent
des crises de leurs identités
nationales.
- Un éditorialiste
du Washington Post, Tamar
Jacoby, vous reproche de vous
livrer à une "évaluation
paranoïaque de la menace" en
évoquant "une reconquista
démographique de territoires
que les Américains avaient
enlevés au Mexique". Que
répondez-vous ?
C'est justement la raison pour
laquelle je tiens à souligner
que Who are we ? n'est
pas un livre sur les Hispaniques
et les hispanophones en général.
C'est un livre sur cette identité
américaine que l'immigration
n'a jamais cessé de façonner.
Actuellement, aux Etats-Unis,
plus de la moitié des
immigrants viennent de pays
hispanophones. Or c'est la première
fois dans l'histoire de notre
pays que la moitié des nouveaux
arrivants sont les locuteurs
d'une seule langue qui n'est pas
l'anglais. L'autre singularité
de l'immigration hispanique,
outre son ampleur, c'est qu'elle
est en provenance de pays
proches des Etats-Unis - le
Mexique et les autres pays de
l'Amérique centrale.
- Les
Hispano-Américains ont un taux
très élevé d'exogamie et,
dans la mobilisation
antiterroriste depuis 2001, leur
patriotisme américain a
rarement été pris en défaut...
Reste que, pris dans sa globalité,
ce phénomène d'immigration
constitue un changement immense
par rapport à l'époque pas si
lointaine où une large majorité
des immigrants se livrait à une
traversée hasardeuse de l'océan
Atlantique. Les Etats-Unis
connaissent enfin une
immigration clandestine toujours
aussi massive, de part et
d'autre du Rio Grande.
- N'est-ce
pas un combat d'arrière-garde ?
Pas du tout ! Je ne mène en
aucun cas un combat d'arrière-garde
! La question qu'il faut se
poser face à l'ensemble des phénomènes
inédits que constitue l'afflux
de ces populations est celle de
l'aptitude de cette vague
d'immigration à s'assimiler
aussi facilement que les précédentes
aux valeurs de la société américaine.
- Mais si
les Etats-Unis traversent une
crise d'identité, ce n'est pas
seulement en raison des
personnes accueillies, mais
aussi des
"accueillants"...
L'immigration est l'un des
aspects de mon livre. Un autre
aspect est le fossé grandissant
entre, d'un côté, le
nationalisme et le patriotisme répandus
dans l'opinion américaine et,
de l'autre, ce que j'appelle la dénationalisation
des élites.
- Les Américains,
dans leur grande majorité,
condamnent-ils le cosmopolitisme
de leurs élites ?
Le degré d'identification des
Américains avec leur pays
semble avoir connu une nette
augmentation à la fin du XXe
siècle. Interrogés sur l'entité
territoriale à laquelle ils
estimaient appartenir
"avant tout" -
ville, région, pays dans son
ensemble, continent ou monde -,
16,4% d'Américains en
1981-1982, 29,6% en 1990-1991 et
39,3% en 2002 ont choisi les
Etats-unis dans leur ensemble.
Le nombre d'Américains
accordant la première place à
leur nation a donc augmenté de
22,9%, pourcentage qui dépasse
largement l'augmentation du
sentiment d'identification
nationale enregistrée dans les
pays développés. Paradoxe :
alors même que l'engagement
national du grand public américain
se renforçait, certains éléments
des élites économiques et
universitaires américaines
s'identifiaient de plus en plus
au monde dans son ensemble et se
définissaient comme "citoyens
globaux". En 1927, un
intellectuel français (La
Trahison des clercs de
Julien Benda, Editions Grasset)
avait pu accuser ses pairs de
succomber aux passions
partisanes du nationalisme.
Aujourd'hui, l'attitude des
intellectuels consiste à défendre
la supériorité d'une
identification avec l'ensemble
de l'humanité.
- Le
traumatisme causé par le 11
Septembre n'y a-t-il pas mis un
coup d'arrêt ?
Sur le moment, la catastrophe
qui a frappé Manhattan a eu un
impact certain. Mais l'intégration
des élites financières et médiatiques
américaines aux catégories de
la mondialisation ne semble pas
avoir été bouleversée de fond
en comble. Il demeure difficile
de prévoir ce que seront les
effets à très long terme du 11
Septembre sur la conscience
patriotique américaine.
- Le néoconservatisme
est un patriotisme...
Les néoconservateurs
constituent une élite certes
opposée à la tendance lourde
de la dénationalisation -
mais c'est un très petit groupe
d'hommes, qui essuient de très
nombreuses critiques de la part
aussi bien des milieux académiques,
que des milieux d'affaires et
des médias ! De ce point de
vue, les néoconservateurs ne
sont pas du tout représentatifs
des élites américaines. Et ils
ne sont pas davantage au
diapason des opinions du public
américain.
- Pourquoi
?
Tous les sondages effectués
depuis plusieurs années auprès
des Américains le révèlent :
dans son immense majorité, la
promotion de la démocratie ne
représente pas du tout une
priorité pour notre peuple ;
elle arrive même en avant-dernière
position. Ce qui arrive en
revanche toujours en tête,
c'est l'importance d'une
politique d'emploi,
d'immigration et de sécurité
nationale.
- Un
essayiste a défini le credo américain
comme l'adhésion à un système
politique fondé sur la
"dignité essentielle de
l'individu, l'égalité
fondamentale de tous les hommes
et des droits inaliénables"
comme le droit à la liberté et
à la justice. Cette
"religion civile"
garantit-elle la cohésion de la
société américaine ?
Je suis fondamentalement en
accord avec la définition donnée
par Gunnar Myrdal, en 1944, du
credo américain. Mais toute la
question est de savoir si la
nouvelle vague d'immigration est
prête à accepter les principes
de base énumérés par Gunnar
Myrdal. C'est un vrai privilège
de s'intégrer aux valeurs américaines.
D'embrasser la culture américaine.
Des éléments semblent suggérer
qu'il n'est pas sûr que les
immigrants récents soient tous
encouragés à adopter l'échelle
de valeurs et la culture américaines.
- La faute
aux intellectuels, que vous
appelez "cosmocrates",
et à leur "déconstruction"
de l'identité américaine ?
Dans les années 60, les
Etats-Unis ont abandonné la référence
à la race et à l'ethnie comme
critère de définition de
l'identité nationale. Mais
paradoxalement, ils ont été
accusés de sous-estimer le rôle
de la race et de l'appartenance
ethnique pour certains groupes.
Une fois la race et
l'appartenance ethnique
formellement exorcisées, les
minorités ont pu commencer à
affirmer leurs identités au
sein d'une société désormais
essentiellement définie par son
credo. Ne servant plus aux Américains
à se différencier d'autres
peuples, la race, l'appartenance
et même, dans une certaine
mesure, la culture, sont
devenues les critères par
lesquels les Américains se différenciaient
les uns des autres. Sont nées
les politiques dites d'affirmative
action. Elles ont eu pour
effet, avec d'autres politiques,
d'élever les valeurs "subnationales"
au-dessus des valeurs d'identité
nationale. Pour les Américains,
le credo de la "religion
civile" a longtemps signifié
que les individus devaient être
jugés en fonction de leurs
qualités propres, indépendamment
de leur appartenance religieuse
ou de leur origine ethnique.
Avec l'avènement du
multiculturalisme, c'en a été
fini du primat des droits
individuels.
- Vous
citez le sociologue Daniel Bell
: "Ce qui est
extraordinaire dans ce
changement, c'est qu'une
conception des droits totalement
nouvelle a été introduite dans
la vie publique, sans qu'aucun débat
n'ait lieu."
Les droits des groupes et l'égalité
des conditions ont acquis dans
la sphère publique le statut
d'une nouvelle philosophie qui,
en établissant des distinctions
entre les individus selon leur
appartenance, en vient à
relativiser dangereusement
l'importance d'un bien commun.
Par exemple, les Noirs ont pu
commencer à bénéficier
d'avantages du simple fait
qu'ils étaient noirs. Ces
politiques de rattrapage, qui
partaient des meilleures
intentions, ont abouti à
remettre en question la façon
dont les Américains concevaient
leur identité nationale. Elles
ont participé au mouvement de
sa déconstruction. La question
demeure de savoir si les
Etats-Unis doivent être une
nation constituée d'individus
dotés de droits et d'une
culture communs ou un conglomérat
de groupes raciaux et culturels
défendant leurs intérêts
propres.
- Pourquoi le
multiculturalisme tente-t-il
les Français, notamment les
champions de la discrimination
positive ?
Je ne sais pas pour quelles
raisons précises la tendance
au multiculturalisme s'est développée
en France. Une chose est sûre
: la consécration du
multiculturalisme pourrait
avoir, chez vous aussi, des
effets malheureux. Aux
Etats-Unis, ces politiques ont
eu pour effet de diviser la
société américaine et, en
ce qui concerne notamment le
volet des mesures d'affirmative
action, n'ont pas du tout
obtenu les bienfaits escomptés -
le "rattrapage"
social des populations défavorisées.
En fait, les politiques d'affirmative
action n'ont pas bénéficié,
par exemple, aux plus pauvres
des Noirs américains, mais à
la bourgeoisie noire américaine.
|
|
|
|
|
|
|
|
|
 |
Copyright 2005 RJLiban
|
|