Accueil
Revue de presse
Communiqués
Interviews
Reportages
Bibliographie
Arts-spectacles
Portraits
Tourisme  
Archéologie  
Religion
Emigration
Météo
 
Liste                           Numéro suivant                           Numéro précédent                          Format impression

INTERVIEW  RJLIBAN  N°30  du 6 décembre 2004 

 
Combat pour Al-Manar
 

par NAJI FARAH,  directeur de la rédaction

 

Le gouvernement français s'apprête à prendre une décision s'alignant sur le rapport Rufin et la démission d'Alain Ménargues, à savoir l'interdiction de la diffusion en France de la chaîne de télévision libanaise Al-Manar pour ses propos anti-israéliens. Ceci paraît logique lorsque l'on sait que cette chaîne est le porte-parole du parti du Hezbollah, dont la milice est la seule armée arabe à avoir vaincu Israël, l'obligeant à retirer totalement ses troupes du Liban en mai 2000 après une occupation de 22 ans.

Accusé de "terrorisme", le Hezbollah s'en défend à juste titre : ce parti, représenté au parlement libanais, est aujourd'hui l'un des plus respectables du pays, son assistance à la population chiite est exemplaire, et son ouverture au dialogue islamo-chrétien est réelle, faisant oublier l'épisode des prises d'otages chrétiens libanais et étrangers - de 1984 à 1988 - qui constitue son seul point noir.

S'il a donné l'exemple au Hamas sunnite palestinien qui a ainsi développé la politique des bombes humaines en Israël, ses martyrs n'ont agi que contre des cibles militaires israéliennes, alors que des centaines de femmes et d'enfants libanais ont été tués délibérément dans les bombardements israéliens durant la période d'occupation du Liban-sud.

Pour M. Raffarin, rappeler les actions héroïques de la résistance libanaise contre l'occupant israélien est "incompatible avec les valeurs de la France". Qu'en est-il des innombrables émissions diffusées sur les chaînes françaises portant atteinte à la religion chrétienne ou incitant à la débauche ? Ainsi, père Michel Lelong, spécialiste des relations islamo-chrétiennes, a appelé au dialogue, estimant que "ceux qui connaissent bien cette chaîne libanaise savent qu'elle comporte des programmes de valeur et qu'elle peut aussi nous intéresser, nous, Européens". 

Mohammad Haïdar, directeur général d'Al-Manar, a souligné que sa chaîne "a toujours fait la différence entre Israël en tant qu'Etat et la religion juive en tant que telle". "Toutes les confessions présentes au Liban sont représentées dans notre actionnariat. Il n'y a pas que des musulmans chiites mais aussi des chrétiens maronites et des musulmans sunnites." Notant qu'Al-Manar est actuellement "centrée sur le conflit israélo-palestinien" dans tous ses programmes, il a observé que "le plus grand succès 2004 est une série consacrée à la vierge Marie".

Surprise par ce nouveau rebondissement, Al-Manar, pour qui le problème est essentiellement politique, a déclaré qu'elle "a été arrêtée dans son élan et sanctionnée, comme si on ne voulait pas lui donner la moindre chance de faire ses preuves et de se transformer en tribune d’ouverture et de dialogue". Elle a annoncé de son côté observer les programmes de la TFJ (la chaîne française juive), pour voir si elle se conforme au code imposé par la convention.

site Internet d'Al-Manar    

 


 

Pour Al-Manar, pour le dialogue

 

par PERE MICHEL LELONG, publié dans le Monde du 4 décembre 2004
L'auteur, prêtre catholique, a été secrétaire de la Commission épiscopale française pour les relations avec l’islam
 

Décidement, l'islam n'a pas fini de susciter en France d'ardents débats. Après l'affaire du voile, c'est celle de la chaîne de télévision Al-Manar qui soulève les passions. Ayant depuis quelques mois suivi ce dossier, je constate que la plupart des déclarations qu'il suscite viennent de gens qui n'ont sans doute pas regardé régulièrement les émissions de cette chaîne libanaise. Il est vrai que celle-ci a, voici quelques mois, diffusé un programme non seulement contestable, mais inacceptable, qui confondait - comme cela, hélas, arrive trop souvent - antisémitisme et antisionisme. Mais n'arrive-t-il pas parfois aux chaînes de notre télévision nationale de commettre, elles aussi, des fautes, parfois graves ? Etant prêtre catholique, je suis souvent choqué et blessé par la façon dont certaines émissions parlent du christianisme, de l'Eglise, du pape, et même du Christ et de la Vierge Marie. De tels propos, qui ne respectent pas la foi des chrétiens, me paraissent inacceptables. Mais faut-il, pour autant, demander au Conseil supérieur de l'audiovisuel de sanctionner - voire d'interdire - les chaînes qui agressent les chrétiens ?

Il ne faut pas juger - et condamner - Al-Manar en tenant compte seulement d'un dérapage, si blâmable soit-il. Ceux qui connaissent bien cette chaîne libanaise savent qu'elle comporte des programmes de valeur et qu'elle peut aussi nous intéresser, nous, Européens. Et l'on doit espérer que la direction d'Al-Manar s'engagera à veiller soigneusement, désormais, à éviter toute faute et à rejeter tout élément risquant d'approfondir les malentendus. Je serai alors heureux que le CSA l'autorise à diffuser dans les pays de l'Union européenne. Je le serai en tant que Français, parce que je suis convaincu que la liberté de pensée et d'expression est une valeur fondamentale à laquelle notre pays doit être fidèle. Je le serai aussi en tant que chrétien, car, croyant en la nécessité d'un dialogue sincère entre chrétiens, juifs et musulmans, ainsi qu'entre croyants et incroyants, je suis persuadé que la chaîne Al-Manar pourra apporter une utile contribution à ce dialogue, difficile, certes, mais si nécessaire, tant en France qu'au Proche-Orient.

 


 

Mohammed Haïdar : "Nous sommes centrés sur le conflit au Proche-Orient"
Aucun changement de fond n'est prévu à Al-Manar
 
propos recueillis par PAULE GONZALES, publiés dans le Figaro le 25 novembre 2004

Le Conseil supérieur de l'audiovisuel a souligné hier que la convention signée par la chaîne controversée al-Manar, proche du Hezbollah chiite libanais, était "rigoureuse" avec des "dispositions très strictes". Cette convention, est "la plus rigoureuse de toutes les conventions que nous ayons signées, comportant des dispositions très strictes quant à la nature des programmes", a déclaré le président du CSA, Dominique Baudis. "Toute infraction à ces engagements conventionnels pourra donner lieu à une sanction administrative de la part du CSA, dont la vigilance et la résolution seront totales quant à l'exécution sans faille." Mohammed Haïdar, directeur général d'Al-Manar, prend pour la première fois position sur la polémique que le conventionnement de la chaîne a suscitée en France.
 
- Allez-vous modifier substantiellement le contenu de vos programmes comme le souhaite le CSA ?
Nous sommes prêts à respecter la loi française et à nous y soumettre. Nous sommes donc d'accord pour respecter la convention qu'exige de nous le CSA. Cela dit, il ne devrait pas y avoir de modifications substantielles de nos programmes. En tous cas, pas sur le fond car depuis le début de notre diffusion en France, nous ne contrevenons pas à la loi française. Les modifications que nous allons apporter à la chaîne seront surtout d'ordre formel. Je pense à tout ce qui relève du symbolique ou du vocabulaire et qui pourrait être considéré comme insultant vis-à-vis de la confession juive. Al-Manar a toujours fait la différence entre Israël en tant qu'Etat et la religion juive en tant que telle. Depuis le début de notre existence nous subissons des pressions en France et ailleurs pour fermer cette chaîne. Le Conseil d'Etat en France a pris position en faveur d'Al-Manar en lui accordant un délai pour obtenir son conventionnement.

- Il reste qu' "al-Chatat", la série qui a mis le feu aux poudres, était purement et simplement antisémite et qu'elle est passée sur votre antenne ?
Cette série a été diffusée pendant le ramadan alors qu'il y avait peu de monde dans la chaîne et personne à la régie de contrôle. Nous étions d'accord nous-mêmes sur la nécessité de couper plusieurs scènes de cette série. C'est une erreur regrettable dont des groupes de pressions ont profité.

- Pourquoi diffusez-vous les idées du Hezbollah en Europe et plus particulièrement en France ?
Al-Manar n'est pas la propriété du Hezbollah. Toutes les confessions présentes au Liban sont représentées dans notre actionnariat. Il n'y a pas que des musulmans chiites mais aussi des chrétiens maronites et des musulmans sunnites. Cela dit, notre ligne éditoriale rencontre de nombreuses positions défendues par le Hezbollah, notamment tout ce qui relève du conflit israélo-palestinien. Notre but - que cela soit en France ou dans tous les pays où nous sommes diffusés - est de faire entendre notre voix au sein du public arabophone afin de créer une opinion publique favorable - qu'elle soit arabe ou mondiale - à la cause palestinienne. Pour défendre au mieux notre cause nous n'avons pas intérêt à ce qu'il y ait un transfert du conflit israélo-palestinien hors de sa zone géographique. Un tel transfert du conflit pourrait menacer la sécurité des pays en Europe par exemple et retourner les opinions publiques contre nous.
 

- Quel est le budget d'al-Manar ? Et dans quelles conditions vous approvisionnez-vous en programmes ?
Nous disposons d'un budget annuel qui ne dépasse pas les 10 millions de dollars. Ce qui est peu surtout au regard de nos 70 millions de téléspectateurs. La publicité représente 45% de nos recettes. Ces dernières proviennent également de la vente d'archives mais aussi de la vente de DVD de fictions, documentaires ou programmes religieux. Notre plus grand succès 2004 est une série consacrée à la vierge Marie. Nous disposons aussi de grands privilèges dans le monde arabe, notamment en termes de prix. Par exemple les programmes spéciaux durant le ramadan sont quatre fois moins chers pour Al-Manar. De même, les programmes sportifs sont la plupart du temps offerts à la chaîne.

 

- Quelles sont vos relations avec l'Iran ?
Nous avons un accord de coopération avec ce pays qui nous donne beaucoup de programmes que nous remontons, sous-titrons et vendons via des sociétés de distribution libanaise. La série sur Marie est une production iranienne.

 

- Que pensez-vous de vos concurrentes comme Al-Arabya ou Al-Jezira ?
Ce sont des chaînes d'info et nous sommes une chaîne généraliste. Ce sont des chaînes qui privilégient l'événement alors que nous sommes centrés sur le conflit israélo-palestinien y compris dans nos programmes sociaux, culturels, jeunesse ou politiques.

 


 

Raffarin bricole une loi contre la chaîne du Hezbollah
Objectif : la résiliation de la convention accordée à Al-Manar en novembre

 

par ISABELLE ROBERTS, publié dans Libération le 3 décembre 2004

 

Raffarin prend Al-Manar en main. Mercredi soir, suite à une rencontre avec le président du Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA), Dominique Baudis, le Premier ministre a indiqué qu'il allait proposer "le renforcement du dispositif législatif" afin de permettre la "suspension immédiate de toute chaîne diffusant des images à caractère raciste ou antisémite".

 

"Valeurs"
Dans le collimateur : la désormais célèbre Al-Manar, chaîne libanaise proche du Hezbollah. Autorisée par le CSA le 19 novembre dernier, elle a déjà reçu une mise en demeure du même CSA, qui demande parallèlement son interdiction au Conseil d'Etat. Celui-ci devrait se prononcer la semaine prochaine. La raison : la diffusion sur Al-Manar, le 23 novembre, de propos antisémites ( Libération du 1er décembre). Hier, devant le Sénat, le Premier ministre en a remis une couche : "Les programmes d'Al-Manar sont incompatibles avec nos valeurs. Il est clair qu'ils vont conduire à la résiliation de la convention entre le CSA et Al-Manar". Le message est passé : Raffarin veut que chacun comprenne bien qu'il est contre Al-Manar. Il faut dire que, mercredi, à l'Assemblée, il s'est fait alpaguer sur la question, et que le soir même, la rencontre avec Baudis a été très tendue. Le président du CSA en a marre de porter seul le chapeau d'Al-Manar.
 

Le conventionnement de la chaîne a été une surprise. Au début de l'année, Baudis se prononce pour son interdiction après la diffusion d'un feuilleton antisémite. N'ayant aucun pouvoir sur Al-Manar, qui est diffusée depuis l'étranger, il saisit le Conseil d'Etat. Mais la chaîne convainc le Conseil qu'elle est prête à signer une convention avec le CSA et donc à accepter son contrôle. Le CSA finit par accepter. Par peur de se retrouver devant le Conseil d'Etat, suite à une plainte de la chaîne. Et surtout parce qu'il a subi de nombreuses pressions notamment liées au sort des otages français en Irak.

 

Pressions
Face au tollé provoqué par Al-Manar, les pressions se sont renversées, et mercredi, Raffarin a tapé du poing, exigeant de Baudis l'arrêt immédiat d'Al-Manar. Impossible, a répondu Baudis, un rien fumasse : légalement, c'est au Conseil d'Etat de décider. C'est pourquoi le Premier ministre a annoncé un prochain changement de la loi, afin que le CSA puisse, dans des cas semblables, se tourner vers le gouvernement qui, le cas échéant, prononcerait une interdiction par décret. Car Al-Manar n'est pas un cas isolé : sur la centaine de chaînes diffusées sans convention, dix ou douze sont susceptibles de poser des problèmes. La France va par ailleurs demander à l'Europe de se saisir de la question, puisqu'une convention délivrée dans un pays vaut pour toute l'Union. Réagissant hier à sa demande d'interdiction, Al-Manar s'est déclarée victime d'une "campagne sioniste"...
 

 
Le poison d'Al-Manar
 
paru dans le Monde du 4 décembre 2004
 
La diffusion à répétition d'images et de discours de haine sur le territoire français par la chaîne télévisée Al-Manar pose un sérieux problème. La gesticulation de la classe politique, en multipliant les déclarations péremptoires et vaines, en pose désormais un second. Voilà donc un dossier empoisonné dans lequel une inutile confusion vient se greffer sur des aspects juridiques et moraux. Al-Manar n'est pas n'importe quelle télévision. Il s'agit de la chaîne du Hezbollah libanais dont la diffusion ne cesse d'augmenter dans le monde arabe et qui est regardée par 20% de la population libanaise. Et le Hezbollah n'est pas n'importe quel mouvement politique. Cette milice armée, née dans les années 1980 en réaction à l'occupation israélienne de la partie sud du Liban, est devenue un parti qui a remporté une large victoire lors des dernières élections municipales. Chiite pro-iranien, soutenu par la Syrie, le Hezbollah assoit son succès sur une intense action caritative et un combat fanatique contre "l'ennemi sioniste" .
 

En 2000, Lionel Jospin, alors premier ministre en déplacement en Israël, avait condamné "les attaques du Hezbollah et toutes les actions terroristes unilatérales" , encourant sur-le-champ un blâme présidentiel. Les réactions indignées dans le monde arabe avaient donné la mesure de la popularité d'une organisation qui recourt aux attentats et exalte le martyrologe palestinien. Cette politique et cette idéologie se retrouvent inévitablement sur les écrans d'Al-Manar. La convention d'agrément accordée à la chaîne à la mi-novembre par le Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA), avec toutes les mises en garde possibles, n'y a rien changé. Une dizaine de jours après s'être engagée à respecter les règles et les lois françaises, Al-Manar les a enfreintes. Propos antisémites et propagande anti-israélienne ont réapparu. Inadmissibles, ce racisme et cette guerre des images doivent être sanctionnés ; la loi appliquée, comme elle s'applique à l'ensemble des médias diffusés en France.

 

Logiquement, le CSA a saisi le Conseil d'Etat afin que soit ordonnée la cessation de la diffusion d'Al-Manar. Tel est le cheminement obligé d'une procédure respectueuse du droit français en l'état actuel des choses. Les hommes politiques et les parlementaires, qui font et votent les lois, devraient le savoir. Ils devraient avoir à cœur de ne pas hystériser un débat, comme ce fut le cas cette semaine à l'Assemblée nationale, qui concerne non seulement l'Hexagone, mais aussi l'Europe - le satellite Eutelsat arrose les pays de l'Union européenne - et tout le Proche-Orient. En demandant la "résiliation" de la convention accordée à Al-Manar, Jean-Pierre Raffarin ne fait pas de la bonne politique. Le Conseil d'Etat, la plus haute juridiction administrative, n'a besoin ni de conseil ni de directive. En revanche, le premier ministre pourrait utilement proposer une modification de la loi pour donner davantage de moyens d'action et de répression au CSA.

 


 

Stupeur et consternation à Al-Manar après la nouvelle plainte du CSA français
Sur le plan technique, interdire la chaîne du Hezbollah, c’est interdire toutes les autres chaînes du bouquet sur Eutelsat
 
par SCARLETT HADDAD, publié dans l'Orient-le Jour le 4 décembre 2004
 
L’équipe d’al-Manar est encore sous le choc des informations parvenues de France. Alors que la chaîne s’apprêtait à modifier certains de ses programmes et à se doter d’une nouvelle ligne éditoriale, plus en harmonie avec l’esprit de la convention signée le 19 novembre avec le CSA français, elle a appris par voie de presse, avant d’en être informée officiellement, qu’elle faisait l’objet d’un sévère avertissement de la part du même CSA, qui avait aussi décidé de déposer une nouvelle plainte contre la chaîne devant le Conseil d’Etat, réclamant l’interdiction pure et simple de sa diffusion sur le territoire français. Au cœur de la nouvelle affaire, les propos d’un expert des questions israéliennes, appelé au téléphone et en direct par Al-Manar, dans le cadre d’un programme quotidien al-Yaoumiya, qui décortique et commente la presse israélienne. Cet expert, Omar Saadé, avait ainsi déclaré le 23 novembre, en évoquant les échanges commerciaux entre les pays arabes et Israël, que jusqu’à présent, "le monde arabe avait surtout fait l’objet de tentatives de la part des sionistes de lui exporter des microbes et des maladies graves, dont le sida".

Du temps pour s’adapter aux nouveaux critères

Selon le responsable des relations publiques au sein de la chaîne, hajj Ibrahim Farhat, le programme se déroulant en direct, il n’a pas été possible de couper les propos de l’expert. Le présentateur aurait certes pu dire à ce moment-là que ces propos ne reflètent pas nécessairement l’opinion d’Al-Manar, mais il n’a pas eu cette présence d’esprit, la signature de la convention avec le CSA étant encore toute fraîche et le PDG de la chaîne, qui se trouvait encore à Paris, n’ayant pas eu le temps de réunir son équipe pour lui donner de nouvelles instructions. Mais, selon hajj Farhat, aucune chaîne ne peut prévoir les propos que tiendra un invité en direct et au téléphone. Sauf s’il s’agit d’un faux direct et d’une opération convenue. "Mais dans ce cas, dit-il, que deviendrait le respect de la diversité des opinions et de la libre expression ?" Autre programme mis en cause dans la nouvelle plainte du CSA, une émission consacrée aux martyrs du Hezbollah, Des hommes qui ont été jusqu’au bout de leurs convictions. Dans l’émission diffusée le 23 novembre, un martyr appelait à la destruction d’Israël, dans un testament filmé avant sa mort. Mais se rendant compte que de tels appels pouvaient faire l’objet d’une polémique, la direction de la chaîne avait coupé ce passage dans la rediffusion de l’émission, quelques heures plus tard. C’est dire que la chaîne était pleine de bonne volonté, selon hajj Ibrahim Farhat, mais qu’elle avait besoin d’un peu de temps pour s’adapter aux nouveaux critères de diffusion établis par la convention avec le CSA.

Faux prétextes

"Pourtant, au cours de nos discussions avec le CSA avant la signature de la convention, nous avions constaté une grande compréhension mutuelle et nous n’avions pas l’impression qu’il existait un désaccord sur le fond, précise M. Farhat. Juste des questions de forme. En tout cas, pour nous, il ne s’agissait pas d’une manœuvre mais d’une volonté réelle de respecter les critères de la convention." C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les responsables de la chaîne ont été si surpris, voire choqués, d’apprendre par voie de presse qu’ils devaient de nouveau affronter la justice française. En principe, l’audience du Conseil d’Etat consacrée à cette affaire est prévue pour la semaine prochaine. Il s’agira aux deux parties d’exposer leur point de vue et le juge fixera ensuite une date pour émettre son arrêt. Hajj Ibrahim Farhat a le sentiment que les autorités françaises souhaitent aller très vite. Ce qui n’est pas sans l’inquiéter. Selon lui et selon la plupart des personnes qui travaillent à Al-Manar, les affaires invoquées pour remettre en question la convention signée le 19 novembre ne sont pas crédibles. "Il s’agit de simples prétextes, dus sans doute au fait que les pressions exercées sur les autorités françaises, à la suite de la signature de la convention, ont été probablement immenses."

Pour l’instant, les responsables de la chaîne ne souhaitent pas hausser le ton, se contentant de préparer un dossier solide à présenter devant le Conseil d’Etat. Ils comptent aussi sur l’appui de l’Etat libanais qui a chargé officiellement le ministre des Affaires étrangères, M. Mahmoud Hammoud, de suivre le dossier avec les autorités françaises. Enfin, ils n’excluent pas l’émergence d’un mouvement de solidarité de la part des médias arabes et des institutions de la communauté arabo-musulmane en France qui ne comprend pas les raisons qui poussent le CSA français à réclamer des sanctions contre Al-Manar. Sur le plan technique, Al-Manar est diffusée en France par le biais d’Eutelsat, dans le cadre d’un bouquet de dix chaînes dont la plupart sont des chaînes publiques arabes, comme la chaîne satellitaire de l’Arabie saoudite, du sultanat d’Oman, etc. Interdire la diffusion d’al-Manar signifierait l’interdiction de toutes ces chaînes et cela entraînerait de grosses pertes financières pour Eutelsat.

Des signes de bonne volonté
Mais au-delà de ces questions techniques et financières, la chaîne du Hezbollah a le sentiment de faire l’objet d’une grave injustice. Alors qu’elle avait multiplié les signes de bonne volonté depuis la signature de la convention, arrêtant par exemple les clips appelant à la résistance armée contre Israël, modifiant son website et préparant une nouvelle grille de programmes, tout en se proposant d’établir un nouveau code d’éthique professionnelle largement inspiré des points de la convention, elle a été arrêtée dans son élan et sanctionnée, comme si on ne voulait pas lui donner la moindre chance de faire ses preuves et de se transformer en tribune d’ouverture et de dialogue. Selon les responsables de la chaîne, celle-ci ne va pas pour autant modifier sa ligne de conduite, puisque c’est par conviction qu’elle a signé la convention, mais elle ne désespère pas de voir en définitive triompher la voix du dialogue et de la raison. Mais elle observe aussi de son côté les programmes de la TFJ (la chaîne française juive), pour voir si elle se conforme au code imposé par la convention. Car au-delà des questions médiatiques, il est clair pour Al-Manar que le problème est essentiellement politique. Il est un des aspects d’un conflit qui dure depuis des années et qui se transpose maintenant au sein du paysage audiovisuel français. Mais les responsables de la chaîne l’affirment, la bataille sera menée jusqu’au bout.

Le projet de loi ferait l’objet d’un premier vote à l’Assemblée nationale française avant Noël
Un député de droite, M. Pierre Lellouche, a exprimé hier l’espoir d’obtenir un premier vote à l’Assemblée nationale avant Noël, au sujet du projet de loi visant à réorganiser le paysage audiovisuel en France. Selon le député, le gouvernement soutient ce projet qui prévoit l’interdiction des chaînes diffusant des propos racistes ou antisémites. Mais il reste encore à définir au préalable si le pouvoir d’interdiction sera confié au CSA ou au gouvernement (le Premier ministre ou le ministre de l’Intérieur), a expliqué M. Lellouche à l’issue d’un entretien avec le Premier ministre français, Jean-Pierre Raffarin. Le député de l’UMP a encore ajouté qu’il comptait faire inscrire ce projet en urgence à l’Assemblée. Autrement, il pourrait y avoir un premier vote avant Noël. Le député a encore indiqué qu’il comptait entreprendre très rapidement des contacts avec l’opposition, parce que, selon lui, cette affaire concerne tous les Français. 
 

 

Al-Manar rafle la mise

 

par PIERRE MARCELLE, publié dans Libération le 6 décembre 2004

 

Reste, dans cette affaire Al-Manar, du nom de la télévision férocement "antisioniste" du Hezbollah libanais, des tas de choses que je ne comprends pas. Je n'ai pas de satellite, je n'entends pas l'arabe, j'ignorais jusqu'au nom de la chaîne avant que force communiqués réclamant son interdiction me le fissent connaître ; nulle adresse, en revanche, exigeant son autorisation ne m'ayant jamais été transmise, j'ignorais même qu'elle constituât un enjeu. De ses programmes, je n'aurai vu que quelques secondes extraites, par des journaux télévisés d'ici, du feuilleton Al Shatat (Diaspora) ­ qu'elle diffusa en novembre 2003 ; kitschissimes dans la forme et délirantes sur le fond, ces images-là attestent certainement une sale entreprise de propagande antisémite. Mais la suite, faite de pressions diplomatiques diverses sur fond d'otages français en Irak ("Ne les oubliez pas..." ), de protestations de légalisme du Conseil d'Etat et d'indépendance (!) du Conseil supérieur de l'audiovisuel, des pas de deux lamentables de Matignon, et d'un sac de noeuds technologiques, c'est la bouteille à l'encre... (voir Libération du 25 novembre). Il paraît que le CSA, pourtant décrédibilisé à vie par les dérives du "mieux-disant culturel" des cerveaux de TF1, prétend interdire Al-Manar, et que Raffarin, dont l'autorité ne vaut guère plus, veut légiférer afin de donner à son président, l'ineffable Dominique Baudis, des moyens de droit. Tout ceci est bel et bon. Il apparaît cependant dommageable que nul ne soit en mesure de lui en fournir les moyens techniques : outre qu'on coupe plus aisément les ailes d'un pigeon que les ondes d'une télé satellisée, Al-Manar se diffuse dorénavant sur la toile de Pandore d'Internet, où son site énonce ses fréquences. En fait de criminelles cochoncetés antisémites, elle y est certes confrontée à rude concurrence, mais la polémique dont elle est le coeur a multiplié sa notoriété par mille.


 

A propos d'Al-Manar... et de nombreuses autres chaînes

 

par DOMINIQUE BAUDIS, publié dans le Monde du 1er décembre 2004
L'auteur est président du Conseil supérieur de l'audiovisuel
 

Des voix s'élèvent pour protester contre la convention passée par le Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA) avec la chaîne libanaise Al-Manar. Je comprends parfaitement que cette décision appelle une explication hors de tout esprit polémique. Rappelons tout d'abord que le CSA s'est toujours montré particulièrement vigilant sur les questions de racisme, d'antisémitisme ou d'incitation à la haine. Nous intervenons souvent par des sanctions ou des mises en garde, car nous avons les moyens d'agir auprès des radios et des télévisions qui diffusent en France sur les antennes classiques. Mais comment faire quand les images "tombent du ciel", transmises directement du satellite à la parabole ? Or c'est justement par ce moyen qu'arrivent en France et en Europe des programmes de télévision venus parfois de pays en guerre ; et, comme Al-Manar, certaines de ces chaînes diffusent des programmes ouvertement racistes, antisémites et faisant l'apologie de la violence. Face à cette situation, le CSA n'a jamais fui ses responsabilités. Dès janvier, nous avons saisi le parquet de Paris au sujet d'un feuilleton antisémite diffusé sur la chaîne Al-Manar. Notre plainte est entre les mains du procureur de la République, et des poursuites peuvent être engagées contre la chaîne pour avoir diffusé ce programme.

En attendant, Al-Manar continuait d'envoyer ses émissions via le satellite d'Eutelsat. En dépit de nos demandes, Eutelsat a refusé de mettre fin à la diffusion d'Al-Manar et de nombreuses autres chaînes non conventionnées. Or le CSA ne dispose pas d'un ascenseur et d'une clé magiques qui lui permettent de monter sur le satellite et de couper le robinet. Nous avons donc alerté le gouvernement sur le vide juridique devant lequel nous étions face à ces chaînes envoyant en toute illégalité, sans convention, des programmes contestables. Le gouvernement a décidé d'introduire dans un projet de loi en discussion devant le Parlement un article permettant d'ordonner à Eutelsat d'interrompre la diffusion d'une chaîne dont les programmes porteraient atteinte à la loi et à l'ordre public. Le CSA souhaitait - et il l'a demandé publiquement - exercer lui-même ce pouvoir d'imposer le retrait d'une telle chaîne. Si nous l'avions obtenu, nous aurions aussitôt ordonné à Eutelsat de mettre fin à la diffusion d'Al-Manar.

Mais, finalement, ce pouvoir a été confié au Conseil d'Etat par la loi de juillet 2004. Dès la promulgation de cette loi, j'ai donc saisi le Conseil d'Etat en lui demandant de mettre fin sous astreinte à la diffusion d'Al-Manar en raison du caractère raciste et antisémite de certains programmes. Au cours de l'audience, chacun a fait entendre ses arguments. Les représentants de la chaîne libanaise ont alors reconnu que la diffusion du feuilleton était une grave faute de leur part. Ils ont assuré vouloir désormais se soumettre à la loi française et ont exprimé, la veille de l'audience, leur volonté de saisir le CSA d'une demande de conventionnement. Leur engagement a été pris en compte par la juridiction, et le CSA n'a pas eu gain de cause. En effet, le Conseil d'Etat n'a pas suivi notre demande. Au contraire, son ordonnance du 20 août laissait à Al-Manar jusqu'au 1er octobre pour déposer un dossier de demande de conventionnement. Le Conseil d'Etat considérait donc que les diffusions antérieures et illicites de la chaîne ne constituaient pas un motif suffisant pour en demander l'arrêt dès lors qu'Al-Manar prenait des engagements pour l'avenir.

Le 21 septembre dernier, Al-Manar a déposé son dossier, s'engageant à respecter la loi française et à ne pas diffuser de programmes susceptibles d'inciter à la violence ou à la haine pour des raisons de religion et de nationalité. Le CSA était donc conduit, conformément à la décision du Conseil d'Etat, à procéder à l'instruction de cette demande et à se prononcer dans un délai de deux mois. Délai fixé, lui aussi, par le Conseil d'Etat. En réponse, nous avons posé les conditions les plus draconiennes : "Ne pas porter atteinte à la dignité de la personne ; ne pas inciter à des pratiques ou comportements pénalement sanctionnés en France, respecter les sensibilités politiques, culturelles ou religieuses du public européen ; ne pas inciter à la haine, à la violence ou à la discrimination pour des raisons de race , de sexe, de reli gion ou de nationalité ; ne pas présenter de manière favorable des actions violentes à l'encontre de populations civiles ; ne pas diffuser de documents contraires aux stipulations de la convention de Genève sur les prisonniers de guerre ; ne pas diffuser des programmes susceptibles d'entraîner des troubles à l'ordre public ; ne pas encourager des attitudes de rejet ou de xénophobie ; respecter une présentation honnête des questions conflictuelles."

Ce sont là les termes exacts de la convention. Texte le plus rigoureux jamais imposé à une chaîne de télévision. Al-Manar a accepté de se soumettre à ces dispositions. De plus, le CSA a limité la convention à une durée d'un an, alors que la durée des conventions est toujours de cinq ans, c'est-à-dire que, conformément à la volonté du Conseil d'Etat, Al-Manar, qui diffusait depuis quatre ans de façon sauvage des programmes inacceptables, s'inscrit maintenant dans un cadre juridiquement contraint, surveillé et limité dans le temps. Les programmes d'Al-Manar sont suivis par des observateurs arabophones qualifiés et assermentés. Le CSA et le gouvernement ont préparé une convention prévoyant la mise à disposition du Conseil des compétences nécessaires. Toute infraction aux engagements de la convention souscrits par Al-Manar ferait bien évidemment l'objet de procédures de sanction qui peuvent aller jusqu'à la résiliation unilatérale de la convention, ce qui mettrait consécutivement Eutelsat dans l'obligation de cesser la diffusion de la chaîne.

Ce débat autour d'Al-Manar présente au moins le mérite de mettre en évidence la difficulté de la régulation à l'échelle internationale. Car la chaîne libanaise est un arbre qui cache la forêt des autres chaînes venues de partout, mais surtout du Proche et du Moyen-Orient, et qui posent souvent les mêmes problèmes. Ainsi la chaîne iranienne arabophone Al-Alam, qui a diffusé le même feuilleton antisémite. Nous avons une nouvelle fois saisi le procureur de la République. Et maintenant, que faire ? Demander au Conseil d'Etat l'interruption du programme ? Au risque de nous retrouver dans la même situation... Le CSA ne peut pas endiguer ce flot d'images s'il est seul et sans moyens juridiques suffisants. Neuf personnes, quelle que soit leur détermination et celle des services administratifs du Conseil, ne peuvent pas retenir l'avalanche planétaire des télévisions venues de pays belligérants si les Etats, l'Union européenne et les organisations internationales s'en désintéressent. Il serait injuste et illusoire de demander au seul CSA français de contenir la guerre des images qui fait rage dans le monde. Dans aucun autre pays où ces programmes sont également diffusés, en Europe ou aux Etats-Unis, les autorités publiques ne sont intervenues. Nous sommes les seuls à tenter quelque chose et sans avoir véritablement les moyens de droit efficaces à notre disposition.

Je souhaite vivement que le président de la République, le gouvernement et le Parlement se saisissent de cette question et adaptent la loi afin qu'elle permette de relever les défis d'une télévision mondialisée. Sans une législation explicite, claire et efficace, nous ne pouvons rien faire. Le premier ministre et moi-même sommes convenus de la nécessité d'une rencontre urgente afin d'envisager les moyens juridiques à mettre en œuvre. Non seulement en France, mais aussi en Europe, car c'est bien toute l'UE qui est concernée dès lors que le conventionnement d'une chaîne par un Etat membre vaut autorisation de diffusion dans tous les pays de l'Union. Sur cette question, nous devons mieux coordonner notre action avec l'ensemble des pays européens qui rencontrent les mêmes difficultés et mettre en place un système de décision commun. Il est donc indispensable de commencer un dialogue avec la Commission européenne. En effet, toute action dans ce domaine doit s'accompagner d'une initiative auprès de l'UE si on veut donner une portée réelle aux mesures qui doivent être prises contre la diffusion illégale de programmes dangereux.

 


 

Al-Manar sommée de se taire
Onze jours après l'avoir autorisée, le CSA réclame au Conseil d'Etat l'interdiction de la télé du Hezbollah pour diffusion de propos antisémites

 

par ISABELLE ROBERTS, publié dans Libération le 1er décembre 2004

 

Onze jours après l'autorisation d'Al-Manar par le Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA), le couperet est déjà tombé : mise en demeure et demande d'interdiction. Le CSA a mis les bouchées doubles contre la chaîne du Hezbollah. Les raisons de cette volte-face.

 

Pourquoi le CSA veut-il faire interdire Al-Manar ?
Le CSA a donné hier un exemple d'émission contrevenant à la convention. Le 23 novembre sur Al-Manar, un intervenant a déclaré : "On a assisté, durant les dernières années, à des tentatives sionistes pour transmettre des maladies dangereuses, à travers les exportations aux pays arabes, comme le sida. Cet ennemi n'aura aucun scrupule à commettre des actes qui pourraient porter atteinte à la santé des citoyens arabes et musulmans." Le propos, tout en nuances, est, explique le CSA, «de nature à troubler l'ordre public et à porter atteinte aux principes fondamentaux du droit de l'audiovisuel (...) qui prohibe toute incitation à la haine ou à la violence, notamment pour des raisons de religion ou de nationalité". Première réaction : la mise en demeure à Al-Manar de respecter sa convention, une étape obligatoire avant d'envisager l'annulation de l'autorisation de diffusion. Deuxième réaction : le CSA a saisi le Conseil d'Etat afin que soit ordonné l'arrêt de la diffusion. Décision d'ici à Noël.
 
Pourquoi le CSA l'avait-il autorisée ?
Depuis le 19 novembre et l'annonce de l'autorisation d'Al-Manar qui vaut pour toute l'Europe, la polémique enfle, à l'initiative du Crif (Conseil représentatif des institutions juives de France) mais aussi du Parti socialiste. Hier matin encore, un car de manifestants anti Al-Manar était aux portes du CSA. Et ce malgré les assurances prodiguées par Dominique Baudis, son président, martelant que la convention -­ signée pour un an contre cinq d'habitude ­- est très stricte et qu'au moindre manquement, Al-Manar sera sanctionnée. Lors de la signature de la convention, Baudis avait d'ailleurs dressé toute une liste de programmes déjà incompatibles avec son autorisation. Pour comprendre pourquoi, malgré tout, le CSA a conventionné la chaîne libanaise, il faut remonter au début 2004. A la suite du Crif, Baudis s'indigne : Al-Manar a diffusé en 2003 un feuilleton antisémite Al-Shatat ("Diaspora"). Seulement, le CSA ne peut sanctionner la chaîne car celle-ci, diffusée depuis l'étranger, n'a pas besoin de convention. A la faveur d'une modification de la loi en juillet, le CSA, pour faire interdire la chaîne, se tourne vers le Conseil d'Etat. Mais celui-ci refuse : Al-Manar vient de faire amende honorable sur le feuilleton et brigue une autorisation. Le Conseil d'Etat demande donc au CSA d'examiner cette demande. Aujourd'hui, le CSA lui renvoie la patate chaude.
 
Le CSA pouvait-il refuser ?
Oui. Mais Al-Manar aurait alors pu attaquer la décision du CSA devant le Conseil d'Etat. Et puis, le gendarme du PAF estime qu'en autorisant la chaîne, il se donne aussi les moyens de la contrôler. Mais tous les Sages n'étaient pas d'accord. Lors du vote pour le conventionnement d'Al-Manar -­ qui s'est tenu pour la première fois à bulletins secrets -­, trois conseillers sur neuf ont voté contre. Et ce malgré des pressions tous azimuts, notamment liées au sort des otages français en Irak. Mais cette autorisation a créé un tel tollé que les pressions se sont exercées la semaine dernière dans le sens inverse. Aujourd'hui, c'est un véritable embrouillamini que Baudis souhaite voir régler par "une législation explicite, claire et efficace" ( le Monde). Hier, le député UMP Pierre Lellouche a annoncé qu'il allait déposer une proposition de loi transférant au ministère de l'Intérieur le pouvoir d'interdire une telle chaîne. Mais ça ne règle rien.
 
Peut-on vraiment l'interdire ?
Qui connaissait Al-Manar avant que le Crif ne saisisse le CSA au sujet du feuilleton Al-Shatat ? Diffusée par Eutelsat via satellite sur toute l'Europe depuis 2000, la chaîne est absente des bouquets CanalSatellite et TPS. Pour la capter, il faut savoir orienter sa parabole. Compliqué. Si l'interdiction est décidée, un nouveau problème va se poser. Eutelsat ne fait que louer un "tuyau" au bouquet Arabsat, lequel y fait passer neuf chaînes arabes, dont Al-Manar. En cas d'interdiction, Eutelsat ne peut pas couper Al-Manar sans faire de même avec les huit autres chaînes. L'opérateur satellite peut en revanche demander à Arabsat de supprimer Al-Manar du bouquet. Arabsat, qui a déjà menacé le CSA de stopper la diffusion des chaînes françaises au Moyen-Orient s'il ne conventionnait pas Al-Manar, n'obtempérera pas facilement.
 

 
1.400 chaînes sont diffusées par les satellites d'Eutelsat
 
par GUY DUTHEIL, publié dans le Monde du 2 décembre 2004

C'est à une montagne que s'est attaqué le Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA) en devenant le gendarme des télévisions diffusées par la flotte de satellites d'Eutelsat. Cette société française est le premier opérateur de satellites en Europe. Elle permet la diffusion de plus de 1.400 télévisions et de plus de 850 radios du monde entier. Dans cet ensemble cosmopolite, seule "une centaine de chaînes" comme Al-Manar sont considérées comme "extracommunautaires" , précise Eutelsat. C'est-à-dire qu'elles ne proviennent pas d'un pays de "l'Union européenne, ou d'une nation signataire de la directive Télévision sans frontières (TSF)". Pour continuer à être diffusées par Eutelsat, ces chaînes doivent obtenir un conventionnement du CSA. Bruxelles a, en effet, estimé que l'organisme de régulation de ces chaînes doit être le même que celui de l'opérateur de satellites. Comme Eutelsat est une société de droit français qui a son siège à Paris, c'est donc au CSA que revient le devoir de "régenter toutes les chaînes extracommunautaires" , indique l'opérateur.

 

Précédent serbe
"Nous avons traité une cinquantaine de chaînes. Leur demande de conventionnement est en cours avec le CSA, a expliqué au Monde Eutelsat. Pour les autres, nous essayons de les contacter." Ce n'est pas la première fois qu'Eutelsat pourra être amené à interrompre la diffusion d'une chaîne. En avril 1999, pendant l' "action de coercition" de l'OTAN contre l'ex-Yougoslavie, l'opérateur avait dû faire cesser les émissions de la Radio-Télévision serbe (RTS). A l'époque, il avait fallu "une décision politique" pour "éteindre" la RTS, car Eutelsat était alors un consortium européen régi par un traité intergouvernemental. Cette fois, l'interruption de la diffusion d'Al-Manar sera techniquement plus compliquée à mettre en œuvre, fait savoir Eutelsat. Emise en mode numérique, Al-Manar fait partie d'un bouquet d'une "dizaine de chaînes arabes" acheminées de Tunis vers le satellite Hot Bird d'Eutelsat. "Pour interrompre la chaîne, il faut interrompre tout le multiplex" , soit l'ensemble des 10 chaînes, explique l'opérateur. Eutelsat se dit pourtant prêt à se plier "sans états d'âme" à un avis du Conseil d'Etat. Dans la pratique, l'opérateur de satellites "attend la décision de la justice" . Toutefois Eutelsat précise que, si elle se veut "une société citoyenne" , elle n'est "pas le juge" dans cette affaire. "Il y a un organisme de régulation en France. A chacun son boulot" , ajoute Eutelsat, cherchant par avance à se dédouaner auprès de ses clients.
 

 

CSA : le censeur supérieur de l'audiovisuel

publié par le Réseau Voltaire le 20 août 2004

 

Depuis le 9 juillet, le Conseil supérieur de l'audiovisuel dispose de nouveaux pouvoirs de censure sur l'ensemble des émissions de radio et de télévision quel que soit leur mode de diffusion. Désormais, la loi française traite différemment des propos identiques écrits dans des journaux ou dits à la télévision. Cet arbitraire ouvre la voie à des manipulations politiques. Aussi, le CSA a engagé sans tarder des procédures pour empêcher la diffusion aux Etats-Unis par un satellite français de chaînes libanaise et iranienne critiquant Israël. Jusque là, le droit de l'expression était le même quel que soit le support choisi (presse écrite, audiovisuelle, internet) : la publication était libre, l'insulte et la diffamation passibles a posteriori des tribunaux. Une exception était cependant instituée pour les radios et télévisions hertziennes dans la mesure où le nombre de fréquences disponibles étant limité, une autorité para-administrative était en charge d'attribuer ces fréquences, donc de donner des autorisations de publication. Progressivement, le Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA) avait utilisé son pouvoir d'attribution de fréquences pour exercer des pressions sur les contenus des programmes. Par le jeu des "mises en demeures", le Conseil avait commencé à exercer une censure
a priori.

Depuis un mois, cet édifice a été abattu. La liberté d'expression qui fonde la démocratie a été restreinte et un nouveau régime de censure préalable a été instauré pour l'audiovisuel. La majorité parlementaire, qui se flatte à juste titre d'avoir intégré l'internet au droit général, a discrètement créé deux régimes juridiques distincts selon les formes d'expression : l'un pour les activités commerciales et l'autre pour les activités politiques. Elle a ainsi satisfait le lobby de l'industrie culturelle, qui a obtenu des moyens répressifs pour continuer à percevoir une dîme sur tous ses produits, notamment ceux diffusés via internet. Simultanément, elle s'est emparée d'un pouvoir de contrôle exorbitant sur la radio et la télévision. Tout a commencé il y a un an et demi. Alors qu'il était ministre de l'Economie et des Finances, Francis Mer a déposé à l'Assemblée nationale deux projets de loi ; en janvier 2003, celui pour la confiance dans l'économie numérique, puis en juillet 2003, celui relatif aux communications électroniques et aux services de communication audiovisuelle. Les deux textes ont été adoptés fin juin-début juillet 2004 sans que l'opinion publique n'en comprenne bien les enjeux. Ils complètent et prolongent des modifications législatives qui se sont multipliées depuis quatre ans.

Désormais, le CSA dispose du pouvoir d'interdire tout programme de radio et de télévision quel que soit son mode de diffusion (hertzien, mais aussi par câble, par satellite, par internet). Tous les éditeurs sont soumis à une autorisation préalable de diffusion. Ils auront quelques mois pour la solliciter et se mettre en conformité avec les nouvelles dispositions. Dès lors, le CSA pourra à tout moment leur retirer cette autorisation et leur interdire de s'exprimer. Le Conseil se substituera aux tribunaux : il censurera souverainement ce qui lui paraît contraire au " respect de la dignité de la personne humaine, du caractère pluraliste de l'expression des courants de pensée et d'opinion", ou tout ce qui trouble " la sauvegarde de l'ordre public et les besoins de la défense nationale". Il pourra aussi fixer des amendes. L'ensemble de ce dispositif est à l'évidence contraire à l'article 11 de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen du 26 août 1789, placée en préambule de la Constitution française.

Par le passé, un éditeur journaux ou de télévision par satellite qui diffamait quelqu'un ou qui troublait l'ordre public devait en rendre compte, après coup, devant les tribunaux. Aujourd'hui, rien n'a changé pour l'éditeur de presse écrite, mais l'éditeur de télévision s'expose à une interdiction d'émettre, formulée discrétionnairement par le CSA, sans jugement. Quitte au paria de faire appel de cette décision devant le Conseil d'Etat qui prendra tout le temps qui lui paraît nécessaire pour se prononcer. Évidemment, tout cela est profondément ridicule : quelle que soit sa volonté, le CSA n'a aucun pouvoir coercitif sur les satellites étrangers et n'a aucun moyen d'empêcher les internautes de se connecter à des programmes étrangers. C'est surtout injuste puisque la règle est différente pour un même propos selon qu'il ait été écrit ou dit.

La seconde loi a été publiée au
Journal officiel le vendredi 9 juillet. Le même jour, le Comité interministériel de lutte contre le racisme et l'antisémitisme a rappelé au CSA qu'il lui appartenait de " veiller à ce que les programmes ne contiennent aucune incitation à la haine ou à la violence pour des raisons de sexe, de mœurs, de religion ou de nationalité". A la demande du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), le Conseil supérieur de l'audiovisuel a engagé, dès le lundi 12 juillet, une procédure de censure à l'encontre de la chaîne iranienne Al-Alam et de la chaîne libanaise Al-Manar, toutes deux diffusées par le satellite Eutelsat. Si l'on ignore le détail de ce qui est reproché à Al-Alam, on connaît le dossier d'Al-Manar. La chaîne, qui produit essentiellement des émissions d'information et des débats politiques, remplit sa grille en diffusant des fictions arabes bon marché. Elle a ainsi diffusé en novembre 2003 une série sur les fondateurs du sionisme comprenant des passages antisémites. Les responsables de la chaîne admettent la faute et indiquent ne pas avoir visionné la série complète avant diffusion. Ils en ont d'ailleurs interrompu la programmation dès qu'ils ont été alertés du contenu.

Dans un passé récent, on a vu des émissions de télévision françaises condamnées pour incitation à la haine raciale par les tribunaux. Le CSA n'avait pas un instant envisagé d'interdire d'émettre aux chaînes concernées. Il y a donc "deux poids, deux mesures". En réalité Al-Manar est la chaîne du Hezbollah, ses émissions critiquent l'occupation israélienne en Palestine, au Liban et en Syrie. Et Al-Alam est une chaîne politiquement proche d'Al-Manar. Au lieu de chercher à sanctionner un programme fautif, on tente de censurer l'expression d'opinions. Au Liban, tous les partis politiques se sont mobilisés. Le ministre des Affaires étrangères Jean Obeid, le ministre de l'information Michel Samaha et le président du Conseil national de l'audiovisuel Abdel Hadi Mahfouz ont apporté leur soutien à Al-Manar. Le Premier ministre Rafic Hariri s'est engagé à intervenir auprès de la France. Le président du "Réseau Voltaire pour la liberté d'expression", Thierry Meyssan, est venu apporter son soutien à la chaîne. Il a notamment eu des entretiens avec Ibrahim Mousawi, directeur de l'information, et avec cheik Naïm Qassim, secrétaire général adjoint du Hezbollah.

Les Libanais ont été d'autant plus surpris que le président du CSA, Dominique Baudis, a longtemps vécu avec une Libanaise et se rend fréquemment en villégiature dans le pays. Dans ces conditions, ils se sont souvenus que M. Baudis siège au Comité d'honneur de l'association France-Israël et qu'il a représenté en France les intérêts du Carlyle Group, le fonds de placement des familles Bush et Ben Laden. Ils ont aussi appris qu'en avril 2002 M. Baudis avait abusé de ses pouvoirs de président du CSA pour dissuader par courrier France-Télévision de recevoir désormais M. Meyssan au motif que celui-ci propagerait " des informations à l'évidence fausses". L'affaire a tourné à la comédie lorsque l'opérateur satellitaire, Eutelsat, a fait savoir qu'il ne pouvait pas techniquement interrompre la diffusion d'Al-Manar sans interrompre en même temps celle de neuf autres chaînes arabes du même bouquet satellitaire, dont une bénéficie d'un conventionnement du CSA. De son côté, Me Denis Garreau, avocat d'Al-Manar, a observé devant le Conseil d'Etat que l'interruption par Eutelsat n'aurait aucune conséquence pour le public français dans la mesure où la chaîne est également diffusée par Arabsat, sur lequel le CSA n'a pas d'autorité, et accessible
par internet depuis n'importe quel ordinateur connecté à une ligne à haut débit. Le véritable objectif de procédure serait en réalité d'empêcher la réception satellitaire de programmes critiques vis-à-vis d'Israël, non pas en France, mais sur la côte Est des Etats-Unis où Al-Manar ne peut être capté que via Eutelsat.

 
 
Dominique Baudis
 
Copyright 2004 RJLiban