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INTERVIEW  RJLIBAN  N°29  du 14 octobre 2004 

 
Palestine, Irak : comment s'en sortir ?
 
Le point de vue d' HENRY LAURENS, professeur au Collège de France
 
M. Laurens a pris ses fonctions au Collège de France il y a un an, après avoir été directeur du Centre d’études et de recherches sur le Moyen-Orient contemporain (CERMOC) à Beyrouth.
 
propos recueillis par JACQUES ROUIL, publiés dans Ouest-France le 13 octobre 2004
 
Aucun Etat au monde ne peut exister derrière un mur. Pour Henry Laurens, professeur au Collège de France, titulaire de la chaire d'histoire contemporaine du monde arabe, Israéliens et Palestiniens sont trop imbriqués pour que la raison ne l'emporte pas un jour ou l'autre. Quant à la démocratie, ce que le christianisme a fait, l'Islam peut le faire. Aujourd'hui, les Israéliens en sont réduit à construire un mur de séparation avec les Palestiniens.
 

Le mur est l'échec d'une normalisation. Aucun Etat au monde n'existe derrière un mur. C'est le parodoxe du sionisme. Il a voulu créer une situation où le peuple juif vivrait en sécurité. Or, s'il y a une zone au monde où les juifs sont en état d'insécurité, c'est bien Israël. Par rapport au projet initial, les Israéliens n'ont pas réalisé l'ambition première qui est celle de la sécurité. Ça, ils ne l'auront jamais sans accord avec "l'autre". Le rêve des deux peuples est de pouvoir exister comme si l'autre n'existait pas, mais, dans le concret, ils sont prisonniers, entremêlés.

 

- Imaginons un instant une fédération israélo-palestinienne.
L'espace occupé par les deux parties est ingérable s'il n'y a pas collaboration. Les réseaux électriques, les ressources primaires, l'eau, le téléphone, tout est commun. La seule solution raisonnable est une gestion commune. Le reste est d'ordre juridique. Les Israéliens veulent un Etat juif. Ils ont déjà 20 % de non-juifs et les jeux démographiques ne leur sont pas favorables. Donc on peut définir différentes solutions juridiques. La solution classique de l'Etat binational. Ou la solution de deux Etats. Fédération ? Même si vous avez deux Etats, les intérêts communs sont tellement importants que ça fonctionnera comme une sorte de fédération.
 
- Pourquoi les Etats-Unis ne réussissent-ils pas à imposer la coexistence entre les deux communautés ?
D'abord parce que le dossier palestinien est autant un dossier de politique intérieure qu'extérieure américaine. Dès lors qu'Israël apparaît comme un prolongement des Etats-Unis, en termes d'identité, à la fois par la culture biblique, par l'histoire, par l'héritage pionnier, vous ne pouvez pas forcer des amis.
 
- Pourquoi les Européens sont-ils aussi absents de la scène ?
Ils ne sont pas si absents que ça. Ils ont une logique différente de celle des Américains et fonctionnent davantage dans la durée. Les Européens voient à vingt ou trente ans. Les Américains jouent le rôle dominant, les Européens jouent le rôle de faciliteur. Ils ont, par exemple, accepté plus tôt la création d'un Etat palestinien. Ils préparent le terrain. Pour des raisons de gestion géopolitique, les Européens ne peuvent pas être absents. Ils sont tout près géographiquement et les conflits du Moyen-Orient s'exportent beaucoup plus facilement chez eux. La politique de partenariat, dit "processus de Barcelone", est extrêmement active. Elle conduit au remodelage des systèmes administratifs des pays de la région, des systèmes éducatifs. Mais on reste discrets. Ce serait vexant pour des gens qui ont une expérience coloniale antérieure. Et puis, enfin, si la Turquie entre dans l'Union, les frontières européennes seront sur l'Euphrate.
 
- Existe-t-il un moyen idéal pour dénouer la crise au Proche-Orient ?
Toute solution doit passer par une définition, au départ, des termes du règlement, en matière de colonisation, d'échange de terres, de statut de Jérusalem, puis à mettre en place un échéancier. On saura alors exactement où l'on va. Les accords d'Oslo avaient fait le contraire.
 
- Les Américains ont semblé découvrir, sur le terrain, qu'il serait difficile d'occuper l'Irak. Ça paraît incompréhensible.
Il y a eu un phénomène d'auto-intoxication chez les politiques américains. D'abord, ils ont cru aux armes de destruction massive, même si on leur disait qu'il n'y en avait pas. Ils ont cru les exilés irakiens et les Kurdes, lesquels savaient ce qu'il fallait dire aux Américains. Il y a eu la prégnance d'un modèle Seconde Guerre mondiale mal digéré et mal compris. Les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, qui ont eu une vision glorieuse de cette guerre, ont pu la réinterpréter positivement pour l'Irak. Ils ont pensé qu'il serait aussi facile de reconstruire l'Irak que l'Allemagne ou le Japon d'après 1945.
 
- Peut-on, comme le souhaite Bush, exporter la démocratie ?
Dans l'ancien bloc de l'Est, on a pu observer quelque chose de contradictoire. Une partie est devenue démocratique après la chute du mur, l'autre partie est devenue autoritaire (Russie, Ukraine, etc.). Au Moyen-Orient, les Européens poussent la démocratisation en aidant à la réforme des administrations et des appareils d'Etat. Ils y réussissent mieux qu'on ne croit. Les Américains, eux, sont bloqués. La démocratisation devrait, selon leur tradition politique, passer par les sociétés civiles. Mais les opinions publiques arabes sont farouchement contre la politique américaine jugée impérialiste.
 
- L'islam est-il soluble dans la démocratie ?
Rien ne l'interdit. Il y a des pays musulmans démocratiques. L'Indonésie a eu un changement de Président dans les urnes. Il n'y a pas d'obstacle culturel. L'autoritarisme arabe, c'est un produit d'importation : celui du modèle européen révolutionnaire, de la démocratie populaire du milieu du XXe siècle. Ce n'est pas de la culture arabe. En termes de sciences sociales, l'islam n'est que ce qu'en font les musulmans, comme le christianisme n'est que ce qu'en font les chrétiens. Avec le texte biblique, Bossuet vous établissait la légitimité chrétienne de la monarchie absolue et, au XXe siècle, avec le même texte, vous avez la théologie de la libération.
 
D'Henry Laurens : La question de Palestine (deux volumes, chez Fayard). Histoire du monde arabe contemporain (même éditeur). L'Orient arabe à l'heure américaine (Armand Colin).
 
 
Israël, omis aux Etats-Unis


par JACQUES AMALRIC, publié dans Libération le 7 octobre 2004

 

Ariel Sharon, le Premier ministre israélien, n'a pu qu'être satisfait à l'issue du débat télévisé qui a opposé la semaine dernière le président George W. Bush au sénateur John Kerry : à aucun moment les deux hommes n'ont abordé le contentieux, pourtant combien lourd, israélo-palestinien. Ce silence sur un conflit ­- qui, depuis la première Intifada, a coûté la vie à plus de 3.400 Palestiniens et à plus de 1.000 Israéliens -­ ne signifie pas que le président républicain et le candidat démocrate campent sur les mêmes positions ; John Kerry, tout en approuvant le retrait unilatéral d'Israël de la bande de Gaza et en promettant un soutien sans faille à la sécurité d'Israël, est beaucoup plus réservé à l'égard de la politique d'Ariel Sharon ; il lui arrive de critiquer, non pas le principe, mais le tracé du mur de sécurité en construction qui va placer dans une situation intenable plus de 300.000 Palestiniens de Cisjordanie, pris au piège entre la ligne verte et le mur ; même chose, mais mezzo voce, quant à l'abandon par George W. Bush de la fonction médiatrice des Etats-Unis en faveur de laquelle Bill Clinton avait dépensé une bonne dose de son énergie.

 

L'oubli du conflit dans le face-à-face du 1er octobre tendrait plutôt à indiquer que les deux candidats estiment n'avoir rien à gagner électoralement à souffler sur les braises de l'affrontement israélo-palestinien. En effet, dans leur grande majorité, les juifs américains (2 % de la population mais 3 % des électeurs) restent fidèles au Parti démocrate ; selon un sondage commandé par l'American Jewish Committee, et dont les résultats ont été publiés à la fin août, 69 % d'entre eux disent vouloir voter Kerry, 24 % préférant Bush. Une progression de seulement 5 % pour le président sortant qui avait recueilli 19 % du vote juif en 2000. Selon la même étude d'opinion, 66 % des juifs américains désapprouvent l'intervention en Irak, 57 % estimant même que la menace terroriste est plus grande aujourd'hui qu'à la veille de l'invasion de l'Irak.

 

Les choses risquent fort d'en rester là, au moins jusqu'au 2 novembre, malgré la lourde intervention (au moins 2.000 hommes et 200 chars) lancée par Ariel Sharon dans le nord de la bande de Gaza après la mort de deux enfants israéliens, tués la semaine dernière à Sdérot par deux roquettes artisanales tirées par le Hamas à partir de cette zone. Contesté par une partie du Likoud, hué par les colons israéliens (et plus particulièrement par les 7.000 ou 8.000 qui occupent le quart des terres arables de Gaza alors que la population palestinienne de cette enclave atteint 1.400.000 habitants), le Premier ministre ne veut pas que le retrait de Tsahal, annoncé pour 2005, puisse être présenté comme une défaite militaire.

 

Exactement le contraire du but poursuivi par les islamistes du Hamas, qui savaient parfaitement quelle serait la réaction israélienne dans le cas où leurs roquettes feraient des victimes. Cette déclaration d'un responsable du Hamas, pour le nord de Gaza, Nizar Rayan, résume bien cet état d'esprit : "Chaque roquette qu'ils ne peuvent pas arrêter est une victoire pour nous. Chaque soldat israélien tué est une victoire, même si dix d'entre nous meurent pour le tuer. Chaque fois que Sharon doit envoyer son armée dans nos rues, c'est une victoire pour nous car cela rappelle aux juifs pourquoi ils ne veulent pas rester ici (The Guardian, 4 octobre 2004)." La "victoire" évoquée par Nizar Rayan est cher payée : le bilan provisoire de l'opération en cours s'élevait hier à 1 militaire israélien tué pour 85 victimes palestiniennes, dont de nombreux civils. Sans parler des assassinats ciblés de responsables du Hamas, du Jihad islamique et du Fatah qui se poursuivent alors que l'armée et les services israéliens réussissent à déjouer la plupart des attentats-suicides palestiniens (huit sur neuf, selon l'armée contre un sur trois en 2001). Efficacité que l'on peut constater en consultant le décompte des morts des deux camps : si 392 Palestiniens et 171 Israéliens ont été tués pendant les neuf premiers mois de 2003, le ratio est de 478 Palestiniens et de 90 Israéliens pour la même période en 2004.

 

L'extrémisme stratégique du Hamas conforte Ariel Sharon dans sa volonté d'enterrer définitivement les derniers vestiges du processus de paix. C'est pour cette raison qu'elle a été (timidement) critiquée par le Premier ministre palestinien Ahmed Qoreï et par l'ancien responsable palestinien de la sécurité à Gaza, Mohammed Dahlan, qui attendent l'après-Arafat pour en dire plus, notamment les élections locales, législatives et présidentielle qu'il est question d'organiser d'ici le printemps si Israël ne s'y oppose pas. En attendant, les ennuis d'Ariel Sharon, qui continue de négocier discrètement avec le vieux leader travailliste Shimon Pérès, se situent à son extrême droite et chez certains rabbins extrémistes qui l'accusent -­ comme ils l'avaient fait pour Yitzhak Rabin -­ de trahison pour vouloir abandonner Gaza. Un fardeau qu'il veut pourtant troquer contre une bonne partie de la Cisjordanie où 40.000 colons supplémentaires se sont installés depuis quatre ans sans que l'administration américaine y trouve beaucoup à redire ; elle accepte même depuis quelques semaines le principe de la "croissance naturelle" des implantations juives et oppose systématiquement son veto au Conseil de sécurité (elle l'a encore fait mardi soir) à toute résolution critiquant Israël.

 

 

Méditerranée : Quelle communauté de destin pour les deux rives ?
 
Pour un 11 Septembre à l'envers
 
par JEAN-LOUIS GUIGOU, publié dans le Figaro le 12 octobre 2004
L'auteur est professeur agrégé des Universités ; ancien délégué à l'Aménagement du territoire ; président de l'association Calame (Centre d'analyse et de liaison des acteurs de la Méditerranée) qui milite pour un destin commun entre les deux rives de la Méditerranée      
 

La zone méditerranéenne est source d'inquiétudes et d'espérances. Inquiétudes liées au terrorisme international, aux expressions multiples de la post-colonisation et de cent ans d'humiliation et d'incompréhension du monde musulman, à la course pour les approvisionnements en pétrole, etc. Source d'espérances quand, enfin, mais avec quelle détermination et unanimité, les musulmans de France crient leur colère devant les prises d'otages et la fierté d'appartenir à la République française. Quel beau message ! Quel bonheur ! Merci. Dans les pays de la rive sud de la Méditerranée, se trouvent des industriels, des intellectuels, des fonctionnaires, des citoyens, hommes et femmes, vieux et jeunes, en majorité arabes et musulmans, qui souffrent de ces images négatives de violence, de corruption, d'absence de démocratie, etc. Nombreuses sont ces majorités silencieuses qui croient à un destin commun des deux rives de la Méditerranée. Dès lors, comment leur redonner confiance et quel projet politique leur proposer ?   

    

Deux projets sont connus, mais une troisième solution plus ambitieuse et réaliste se dessine. Le projet le plus récent (automne 2003), celui du Grand Moyen-Orient (GMO), émane de l'administration de G. W. Bush. Il envisage d'exporter et d'imposer, y compris par la force, la démocratie à l'ensemble des pays s'étendant de la Mauritanie à l'Afghanistan. Cette démarche messianique, propre à l'entourage du président américain qui occulte la diversité (et les rivalités) de ces quelque vingt pays, augure mal d'une "contagion démocratique". Elle nourrit l'illusion que la démocratie s'exporte et s'impose alors qu'elle est le résultat d'un long processus. L'autre projet est spécifiquement européen. Après la conférence de Barcelone (1995), chaque pays sud et est méditerranéen a signé un accord d'association avec l'ensemble de l'Union européenne qui définit des objectifs à cinq ans, envisage une zone de libre-échange dans un délai de dix ans et des partenariats dans tous les domaines de compétence communautaire. Ce projet ne propose pas, néanmoins, d'intégration aux structures communautaires comparable à celle qui fut offerte aux pays d'Europe centrale ou orientale.    

   

Pour compenser cette différence de traitement et pour consolider le partenariat avec les nouveaux voisins de l'Union élargie, le président de la commission Romano Prodi a proposé, en mars 2003, un nouveau concept, celui de la politique de voisinage de Marrakech à Moscou, pour les pays voisins du Sud et de l'Est. Le projet de voisinage constitue, en soi, une révolution conceptuelle et politique très positive. Cela étant, la politique européenne en Méditerranée souffre de nombreuses limites qui la rendent, actuellement, peu efficace. L'approche sécuritaire prédomine trop souvent ; les instruments financiers (Meda) mis en place ne sont pas à la hauteur puisque, en comparaison pour la période 2000-2006, l'Union européenne aura alloué trente euros par habitant aux Peco contre quatre pour les douze pays partenaires de la Méditerranée ; l'absence d'organisation politique adéquate et de secrétariat permanent rend le processus de coopération tributaire de l'administration de la Communauté européenne. Enfin, la vision eurocentrique prime sur le partenariat, le centre domine et les pays voisins restent périphériques.       

 

Le projet de voisinage de l'Union européenne nous fait progresser de quelques mètres alors qu'il faudrait avancer de plusieurs kilomètres. Le temps nous est compté. C'est pourquoi une troisième voie mérite d'être explorée. Considérant que l'Europe a, dans les années à venir, besoin des pays de la rive sud de la Méditerranée pour se développer (besoin de leur dynamisme démographique, besoin de relais de croissance, besoin de leurs marchés) et que, réciproquement, les pays de la rive du Sud ont eux aussi besoin d'une Europe forte, dans la mesure où ils vont être confrontés à des chocs (choc démographique, choc économique, choc politique et sociétal) d'une ampleur telle qu'ils ne peuvent, seuls, y faire face. Nous sommes "condamnés" à coopérer dans un rapport gagnant-gagnant.       

 

Alors pourquoi ne pas imaginer qu'à côté de l'Union européenne soit créée une autre communauté euro-méditerranéenne sur un modèle identique mais avec des contenus différents. La mise en place d'une communauté euro-méditerranéenne présente de nombreux avantages : donner une vision politique à la coopération euro-méditerranéenne, renouveler les liens avec les pays arabes, apprendre à travailler ensemble, préparer un avenir commun aux deux rives de la Méditerranée, laisser à chacun la liberté d'y adhérer. Cette autre communauté viendrait en complément de l'arrimage stratégique de la Turquie et permettrait à des "tandems", non exclusifs, comme France-Algérie, Espagne-Maroc, Italie-Tunisie, Grande-Bretagne-Egypte, d'entraîner politiquement l'ensemble des pays du monde arabe et de la région.       

 

Si la France et l'Union européenne proposaient aux pays de la rive sud de créer, à partir de 2005, année du dixième anniversaire des Accords de Barcelone, un G-MED représentatif d'une communauté euro-méditerranéenne à inventer, ce serait créer une sorte de "11 Septembre à l'envers". Notre monde a besoin de ce genre d'initiatives ambitieuses, afin de  sortir du fatalisme des théories de la confrontation. Fatalisme qui alimente, peu à peu, la lente dégradation des libertés publiques au nom d'une sécurité jamais aussi peu assurée qu'aujourd'hui.  

 
 
Aram Ier : Le pluralisme religieux est menacé à Jérusalem

Une insulte faite à un évêque arménien a mis hors de lui le chef de la Maison de Cilicie

 

paru dans l'Orient-le Jour le 14 octobre 2004

 

Le catholicos de la Maison de Cilicie à Antelias (banlieue-nord de Beyrouth), Aram Ier, a mis en garde, hier, dans une déclaration de presse, contre la menace pesant sur le pluralisme religieux à Jérusalem, un pluralisme qu’il considère comme "un élément-clé" d’un règlement de la crise du Proche-Orient. "Tout indique que la présence chrétienne à Jérusalem est menacée, a déclaré Aram Ier. Et le plus grave, c’est que la Ville sainte se vide progressivement de ses habitants chrétiens, qui émigrent sous diverses formes de pressions exercées sur eux par le gouvernement israélien. Regardez le nombre d’églises abandonnées par leurs fidèles au cours des dernières années. C’est la preuve flagrante que la présence chrétienne à Jérusalem est menacée, dans le plein sens du terme. On ne peut ignorer cette situation tragique."

 

Les propos du catholicos Aram Ier ont été tenus en réaction à la nouvelle de l’incident dont a été victime l’évêque arménien Nourhan Manoukian, membre du patriarcat orthodoxe de Jérusalem, de la part d’un Israélien. Ce dernier a craché en direction du prélat, lors d’une procession religieuse. Une double insulte, aux yeux d’Aram Ier, puisqu’elle vise aussi bien l’évêque personnellement que la religion chrétienne. Stigmatisant cet incident, le catholicos a affirmé : "Il ne s’agit pas d’un incident isolé, mais d’un phénomène qui s’est multiplié ces derniers temps. Il ne s’agit pas non plus d’un acte individuel, mais du résultat d’une politique planifiée visant à vider la Ville sainte de ses habitants originels, chrétiens et musulmans, dans le but de la judaïser. Les grandes puissances, mais aussi le Conseil mondial des Eglises et le Vatican, devraient accorder à de tels incidents l’attention qu’ils méritent." "Comment parvenir à une justice reposant sur la paix ? Comment consolider le dialogue des religions dans un climat d’instabilité, de méfiance et d’insécurité ? La préservation du pluralisme religieux à Jérusalem est un élément-clé du processus de paix au Moyen-Orient", a conclu le chef religieux.

 

 
Solana présente de nouvelles propositions pour la paix au Proche-Orient

paru dans l'Orient-le Jour le 14 octobre 2004

Javier Solana, chef de la diplomatie européenne, a exposé hier un plan en quatre points visant à relancer le processus de paix au Proche-Orient. Il a proposé une assistance aux Palestiniens tout en avertissant Israël que sa non-coopération affecterait l’aide qu’il reçoit. M. Solana a marqué sa déception devant l’absence de progrès de la "feuille de route". L’initiative de M. Solana pourrait toutefois se heurter au fait que les Etats-Unis sont actuellement centrés sur l’élection présidentielle et aux soupçons qu’inspire l’Union Européenne aux Israéliens.

 

M. Solana a présenté les quatre points suivants :
SECURITE : "L’Union est prête à aider l’Autorité palestinienne à améliorer son appareil de police en sorte qu’il puisse accomplir ses tâches dans un esprit de responsabilité, contribuer à la lutte contre le terrorisme et rétablir l’ordre public."
REFORMES POLITIQUES : "L’Union fournira toute l’assistance possible à l’Autorité palestinienne pour que le processus de réforme commence. Les dirigeants doivent être assurés que s’ils veulent réaliser des réformes, il leur sera toujours possible de compter sur nous."
REFORMES ECONOMIQUES : "Nous sommes prêts à (...) faire tout notre possible au niveau économique pour que le plan ne souffre pas d’un manque d’engagement financier de la part de l’Union européenne." "Les ressortissants de l’UE qui acquittent des impôts ici ne peuvent être mis constamment à contribution si les choix qu’ils financent ne contribuent pas dans les faits à réaliser la paix à laquelle nous aspirons tous." Pour M. Solana, le plan de retrait israélien de la bande de Gaza ne peut s’inscrire que dans une stratégie plus large de retour aux frontières de 1967. "Si la stratégie de sortie ne concerne que Gaza, Israël ne pourra pas continuer à compter sur l’assistance financière de l’Union européenne", a-t-il ajouté.
ASSISTANCE ELECTORALE : "Nous devons soutenir le processus électoral dans les Territoires. Il nous faut une commission électorale qui ait la confiance de toutes les parties afin qu’elles puissent avoir les dirigeants que veut réellement le peuple palestinien." M. Solana a dit que des élections étaient cruciales pour qu’Israël et les Palestiniens progressent vers la solution à deux Etats que prévoit la "feuille de route", "rêve que partagent beaucoup d’entre nous". "Il se peut à présent que nous soyons en mesure de tenter un saut, a-t-il dit. Il s’agit de toute évidence d’une stratégie à haut risque susceptible de nous donner de meilleurs résultats, et je crois le moment venu." Il a qualifié d’ "irresponsables" des propos de Dov Weisglass, chef de cabinet du Premier ministre israélien Ariel Sharon, selon lesquels l’Etat hébreu cherchait à geler le processus de paix et à refuser de facto un Etat aux Palestiniens.

 

 
"La Porte du soleil" : le conte tragique de l'épopée de la Palestine
 
Dans son adaptation du roman du Libanais Elias Khoury, le réalisateur égyptien Yousry Nasrallah embrasse cinquante ans d'histoire du peuple palestinien, de 1943 à 1994
 
par THOMAS SOTINEL, publié dans le Monde du 6 octobre 2004

 

Film franco-égyptien de Yousry Nasrallah avec Rim Turki, Orwa Nyrabeya, Hiam Abbas, Béatrice Dalle. (4 h 38 avec entracte.)

Sans vouloir diminuer le mérite d'Arte, qui a contribué au financement de cette Porte du soleil et à sa diffusion (en version française) avant sa sortie, plutôt confidentielle, en salles, c'est au cinéma qu'il faut voir le film que Yousry Nasrallah a tiré du roman d'Elias Khoury. Cette épopée de la Palestine, ce conte magnifique et tragique qui va de la catastrophe à la désintégration ne prendra pleinement son sens que dans l'obscurité d'une salle, face à l'éblouissement de l'écran. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si la Porte du soleil du titre désigne une caverne cachée en Galilée, sur le territoire de l'Etat d'Israël, où se retrouvent Younès, le combattant exilé au Liban, et sa femme Nahila, restée au pays. Il faut sans doute prendre un peu de distance avec le monde extérieur pour dire cette histoire sans que la violence de l'Histoire ne la torde tout à fait. Non que La Porte du soleil prétende à l'objectivité ou même à la sérénité. Il s'agit ici d'une parole arabe et palestinienne, qui décrit un long chemin, en un récit plein de colère et d'amertume.

 

Le point de départ se situe dans le village d'Ain el-Zeitoun, en 1943, un village où le maître d'école s'évertue à convaincre ses élèves que leur pays ne s'appelle pas "Ain el-Zeitoun", mais "Palestine". L'arrivée, c'est Beyrouth en 1994, où subsistent quelques milliers de Palestiniens laissés-pour-compte de l'évacuation de la ville par l'OLP, après la défaite face à l'armée israélienne et à ses alliés libanais. Entre les deux, il y a un double film, divisé en deux parties à la fois inséparables et irréductibles. La première est une épopée à la forme simple, presque naïve. Elle évoque le premier exode palestinien, celui qui mena, en 1948, des centaines d'hommes, de femmes et d'enfants de leurs villages aux camps du Liban, de Cisjordanie ou de Gaza.

 

Dès les premières séquences, Yousry Nasrallah établit clairement que les raisons de la présence juive, que l'histoire et la personnalité du peuple qui veut s'établir là, ne lui importent pas plus que la tectonique des plaques ne se soucie de la victime d'un tremblement de terre. Le sionisme est ici décrit comme le vecteur impersonnel d'une catastrophe. Et l'aspect militaire de cette catastrophe n'est envisagé que sous le seul angle de la lâcheté des régimes arabes, de l'inefficacité de la guérilla palestinienne naissante. Les séquences qui évoquent cette défaite ressemblent parfois à des tableaux vivants. Le jeune officier égyptien qui choisit trop tard de passer à l'action est une caricature comique. Du coup, lorsqu'il se suicide pour échapper à la honte de la trahison, sa mort choque comme ne l'aurait pas fait celle d'un personnage construit selon les règles de l'art psychologique.

 

Forme naïve, histoire cruelle

Très tôt dans le film, Yousry Nasrallah installe cette dialectique qui oppose la forme superficielle de La Porte du soleil - naïve, généreuse, sentimentale - à la complexité cruelle de l'histoire. Pendant la première partie du film, c'est le cinéma populaire qui l'emporte encore. Les maquillages outranciers qui signifient la vieillesse, la douleur ou la maladie, les scènes de foule réglées pour les figurants (jamais tout à fait assez nombreux, comme les soldats palestiniens lorsqu'il leur faut combattre) occupent au mieux le champ. Les angles qui exacerbent encore des émotions déjà portées à incandescence - ce style propre au cinéma égyptien - semblent faits pour rendre justice aux malheurs des villageois sur la route de l'exil.

 

Parmi eux se détachent les figures de Younès (Orwa Nyrabeya) et de son épouse, Nahila (Rim Turki). Au moment d'atteindre la frontière avec le Liban, celle-ci décide de rester en Galilée et choisit de vivre, dans un village sous autorité israélienne, avec les parents de Younès. Pourtant, la mère de ce dernier, Om Younès - qu'interprète Hiam Abbas avec une violence retenue impressionnante -, la poursuit d'une vindicte sans fin. C'est pour surmonter, quelques jours par an, cette séparation que Younès et Nahila aménagent la grotte de la Porte du soleil, afin de cacher leurs amours licites (après tout, leur mariage a été arrangé), mais interdites par l'Histoire. Ce segment-là de l'histoire va se briser - comme toutes les histoires d'amour - sous le poids des ans. En même temps, le mouvement de libération nationale palestinien se tord sous les coups : l'occupation de Gaza et de la Cisjordanie, Septembre noir, la guerre du Liban, la prise de Beyrouth par les Israéliens. Pour parler de ces défaites à répétition et des dévoiements qu'elles entraînent, le récit quitte alors les pas de Younès et Nahila pour s'attacher à ceux de Khalil (Bassel Khayyat), enfant de l'exil, combattant de toutes les batailles perdues. Celui-ci survit avec l'aisance d'un poisson hors de l'eau dans un Beyrouth fantomatique que Yousry Nasrallah peuple de personnages entre la vie et la mort, comme Chams (Hala Omran), pasionaria d'un peuple qui n'arrive pas à faire sa place aux femmes.

 

La complexité des sentiments et des événements de cette seconde partie est vertigineuse. Jamais ce puits sans fond qu'a creusé la perte d'une terre n'est aussi crûment illuminé que lors de la visite à Beyrouth d'une actrice française (Béatrice Dalle) venue jouer le texte que Genet consacra à Chatila. Forcément ridicule, cette intrusion d'un regard extérieur est mise en scène sur le ton d'une comédie amère, dont le héros est Selim (Maher Essam), orphelin de guerre qui rêve de partir pour les Etats-Unis. Au lieu de manier la kalachnikov comme ses aînés, il survit en vendant un faux élixir de jeunesse, et ne perd jamais une occasion de se moquer du président Arafat. Chargé d'évoquer le massacre de Chatila devant les visiteurs, Selim préfère leur vendre sa camelote et faire le clown. La cruauté comique de la situation ne verse jamais dans la dérision - ici grâce au regard grave et lucide de Béatrice Dalle. A ce moment, comme à tant d'autres, chaque situation, chaque fil du récit que Yousry Nasrallah a pris à Elias Khoury (et lui a rendu au centuple) acquiert à l'écran une infinité de résonances et d'harmonies qui font de La Porte du soleil, au-delà de la réflexion sur le destin du peuple palestinien, une œuvre universelle.

 

 
Comment l’Empire ottoman fut dépecé
 
Les ravages d'une guerre arbitraire
 
par HENRY LAURENS, publié dans le Monde diplomatique d'avril 2003

Entre 1916 et 1922, l’empire ottoman et ses marches firent l’objet d’intenses tractations entre Français et Britanniques. Après 1918, les Etats-Unis se posèrent en arbitres, au nom du "droit des peuples". Pourtant, à aucun moment, les populations locales ne furent réellement consultées. Le partage territorial en fut durablement fragilisé.

En 1914, les provinces arabes de l’Empire ottoman se trouvaient sous l’influence collective et multiforme des puissances européennes, auxquelles s’ajoutaient les Etats-Unis. Les Jeunes-Turcs, au pouvoir depuis 1908, cherchaient à se débarrasser de ces ingérences permanentes, mais au prix d’un centralisme autoritaire qui suscitait l’émergence d’un mouvement autonomiste arabe prêt à chercher des appuis chez les Européens. La France était la puissance dominante en "Syrie naturelle", grâce à ses investissements économiques et à son rayonnement scolaire et culturel. On en arrivait à parler d’une "France du Levant". Les Britanniques, qui occupaient l’Egypte depuis 1882, avaient fini par reconnaître - de mauvaise grâce - cette primauté.      

 

En entrant en guerre en novembre 1914, les Ottomans entendaient s’affranchir des dominations étrangères et liquider les autonomismes locaux. Dès le début de 1915, la répression frappe les élites politiques arabes (pendaisons, exils en Anatolie). Des populations entières seront martyrisées (chrétiens du mont Liban décimés par la famine, sort tragique des Arméniens et autres chrétiens anatoliens déportés et massacrés). Cherchant à déstabiliser les deux grandes "puissances musulmanes" que constituent les empires coloniaux français et britanniques, les Ottomans appellent à la guerre sainte, au djihad. Les Britanniques s’en tiennent d’abord à un combat défensif à proximité du canal de Suez, tandis que l’armée anglo-indienne commence la conquête difficile de l’Irak à partir de Basra (1).      

 

Mais le djihad menace l’Afrique du Nord française (et une partie de l’Afrique noire) et l’Inde britannique. Français et Britanniques se trouvent ainsi en position défensive, et cherchent une nouvelle formule juridique susceptible de rétablir leur ancienne domination. Ils envisagent d’abord de maintenir un Empire ottoman décentralisé, qui serait un protectorat de fait. En attaquant les Dardanelles (1915) pour menacer la capitale de l’Empire ottoman, ils sont contraints d’accepter la revendication russe sur Constantinople et donc de considérer un partage de la région. L’échec sanglant des Dardanelles n’en remet pas en cause le principe. En suscitant un soulèvement du chérif Hussein, émir de La Mecque, ils espèrent mettre fin à la menace du djihad et créer un nouveau front contre les Ottomans. Le haut-commissaire en Egypte, Mac-Mahon, entretient donc une correspondance difficile avec le chérif Hussein pour le pousser à se révolter. Défaillances de traduction et malentendus sur le sens des mots utilisés compliquent encore le texte, déjà ambigu, de la correspondance, créant ainsi un imbroglio dont la solution est remise à plus tard.      

 

Un certain nombre d’esprits romantiques du Caire, dont le plus célèbre sera T. E. Lawrence, le futur Lawrence d’Arabie, misent sur une renaissance arabe qui, fondée sur l’authenticité bédouine, se substituerait à la corruption ottomane et au levantinisme francophone. Ces bédouins, commandés par les fils de Hussein, les princes de la dynastie hachémite, accepteront naturellement une tutelle britannique "bienveillante". Londres leur promet bien une "Arabie" indépendante, mais par rapport aux Ottomans. De leurs côtés, les Français veulent étendre leur "France du Levant" à l’intérieur des terres et construire ainsi une "grande Syrie" francophone, francophile et sous leur tutelle.

 

Comment fixer les limites entre l’Arabie britannique et la Syrie française ? La négociation est confiée au Français François Georges-Picot et à l’Anglais Mark Sykes. Elle dure plusieurs mois, reflétant l’évolution des rapports de forces, et se conclut en mai 1916 par un échange de lettres entre l’ambassadeur de France à Londres, Paul Cambon, et le secrétaire au Foreign Office, Edward Grey (2). Les Français administreront directement une zone allant du littoral syrien jusqu’à l’Anatolie ; la Palestine sera internationalisée (condominium franco-britannique de fait) ; la province irakienne de Basra et une enclave palestinienne autour de Haïfa seront placées sous administration directe des Britanniques ; les Etats arabes indépendants confiés aux Hachémites seront partagés en deux zones d’influence et de tutelle, l’une au nord confiée aux Français, l’autre au sud aux Britanniques. La ligne dite Sykes-Picot, qui divise le Proche-Orient, doit aussi permettre la construction d’un chemin de fer britannique de Bagdad à Haïfa. Russes et Italiens donnent leur approbation à cet accord, dont les Hachémites ne sont informés qu’en termes voilés et confus.      

 

Au début de 1917, les Britanniques commencent la conquête difficile de la Palestine. En avril, les Etats-Unis entrent en guerre comme "associés" - et non "alliés" - de la France et de la Grande-Bretagne contre l’Allemagne. La mécanisation croissante de la guerre achève la prise de conscience franco-britannique de leur dépendance envers le pétrole (en 1918, la guerre sera gagnée par les Alliés grâce à un "flot de pétrole"). Le président Woodrow Wilson ne se sent aucunement lié par les accords "secrets" contractés par ses partenaires. Il se pose en défenseur du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, bien qu’il ne soit pas très clair dans son esprit si cela vaut aussi pour les peuples non blancs, comme les "bruns" (les Arabes) et les "jaunes" - pour les "noirs", il n’en est pas question (3). Les Anglais du Caire veulent remettre en cause l’accord passé avec les Français, au moins pour la Palestine, si ce n’est pour le reste de la Syrie. Et ils disposent maintenant de solides appuis à Londres. Ils savent utiliser avec sincérité la rhétorique wilsonienne : sur les ruines de l’Empire ottoman, Arabes, Kurdes, Arméniens, Juifs coopéreront sous la tutelle bienveillante des Britanniques.    

   

Sykes utilise dans ce sens le mouvement sioniste, ce qui conduira à la déclaration Balfour du 2 novembre 1917 (4) annonçant l’établissement "en Palestine" d’un Foyer national juif. La stratégie britannique va reposer sur l’occupation du terrain avec l’encouragement donné à la révolte arabe de s’étendre à la Syrie (mais non à la Palestine) et sur une succession de déclarations officielles allant dans le sens de l’autodétermination. Pour Londres, le droit des peuples signifie le droit de choisir la tutelle britannique. Quand des nationalistes arabes radicaux refusent cette domination, ils sont ravalés au statut infamant de "Levantins", qu’ils partagent avec les éléments pro-français (en général des chrétiens).

 

En 1918, la question pétrolière devient dominante. Selon l’accord, la France devrait contrôler la région de Mossoul, où se trouvent d’importantes réserves potentielles, mais les Britanniques, eux, ont les droits de concession. Georges Clemenceau veut bien satisfaire le groupe de pression colonial, mais en se limitant à une "Syrie utile" ne comprenant pas la Terre sainte, mais permettant un accès aux ressources pétrolières. Une trop grande extension territoriale impliquerait de lourdes charges d’administration sans commune mesure avec les revenus que l’on pourrait en tirer. C’est l’abandon de la revendication de la "Syrie intégrale" (on dirait actuellement "Grande Syrie"). Au lendemain de l’armistice, il traite directement et sans témoin avec Lloyd George du partage du Proche-Orient.      

 

Dans son journal, le 11 décembre 1920, Maurice Hankey, secrétaire du gouvernement britannique, notera : "Clemenceau et Foch ont traversé [la mer] après l’armistice, et on leur a donné une grande réception militaire et publique. Lloyd George et Clemenceau ont été conduits à l’ambassade de France... Quand ils furent seuls... Clemenceau dit : "Bien. De quoi devons-nous discuter ?" "De la Mésopotamie et de la Palestine", répondit Lloyd George. "Dites-moi ce que vous voulez", demanda Clemenceau. "Je veux Mossoul", dit Lloyd George. "Vous l’aurez", a dit Clemenceau. "Rien d’autre ?" "Si, je veux aussi Jérusalem", a continué Lloyd George. "Vous l’aurez", a dit Clemenceau, "mais Pichon (5) fera des difficultés pour Mossoul". Il n’y a absolument aucune trace écrite ou mémorandum fait sur le moment (...). Cependant, en dépit de grandes pressions de la part de ses collègues et de toutes sortes de parties concernées, Clemenceau, qui a toujours été inflexible, ne revint jamais sur sa parole et je suis bien placé pour dire que Lloyd George ne lui en a jamais laissé l’occasion. C’est ainsi que l’histoire est faite (6)."      

 

Les Français ayant conditionné tout accord territorial à un partage de l’accès au pétrole, les deux négociations vont se dérouler parallèlement. Dès le début de la conférence de la paix, le président Wilson refuse l’annexion des anciennes colonies allemandes d’Afrique et du Pacifique aux Empires français et britanniques : il veut les confier à la future Société des nations (SDN). Lloyd George manoeuvre habilement en proposant la création de "mandats" de la SDN, qui seraient confiés de façon temporaire à une puissance "civilisée" chargée de les amener à l’indépendance. Il y introduit discrètement les provinces arabes de l’Empire ottoman (Mandats dits A). Wilson accepte (janvier 1919).      

 

Un face-à-face franco-britannique 
 
Les principaux intéressés ne sont pas informés et seront appelés à comparaître devant le Conseil suprême allié (dit Conseil des dix). Nationalistes arabes, pro-français (syrianistes) et sionistes (les Anglais ont intercepté une délégation libanaise pour lui interdire de venir en France) parleront ainsi, en février 1919, sans connaître réellement la règle du jeu. Lloyd George laisse ses représentants engager une épreuve de force avec les Français. La question est de savoir s’il y aurait un mandat unique sur l’ensemble du Proche-Orient (et dans ce cas certainement confié aux Britanniques) ou s’il y aurait deux mandats, l’un français, l’autre britannique. Les Français tiennent bon.

 

Des accords de Sykes-Picot... au Proche-Orient contemporain

Wilson, exaspéré, fait alors décider la création d’une commission chargée de consulter les populations sur le choix de la puissance mandataire. Brusquement, les Britanniques se rendent compte que les Arabes de Palestine et d’Irak pourraient ne pas demander leur tutelle. De leur côté, les Français craignent que les Syriens leur soient hostiles et qu’ils se trouvent contraints d’accepter la revendication d’un Etat libanais à majorité chrétienne. Les deux puissances européennes se retirent de la commission, qui sera dirigée exclusivement par des Américains. Cette dernière, après avoir entendu les Arabes palestiniens rejeter le sionisme, les Libanais chrétiens accepter la France et les Arabes syriens exiger l’indépendance, conclut au choix d’un mandataire... américain (28 août 1919) ! Il est trop tard : le Sénat américain rejette le traité de Versailles, et les Américains se retirent de toutes les conférences interalliées.      

 

Français et Britanniques se retrouvent ainsi face à face. Le rapport de forces sur le terrain s’est infléchi en faveur des premiers, qui disposent de moyens militaires accrus alors que Londres démobilise. La division en mandats est entérinée. De la conférence de Deauville (septembre 1919) à celle de San Remo (avril 1920), on se contente d’ajuster la ligne Sykes-Picot. La frontière palestinienne est déplacée de quelques kilomètres vers le nord. La Transjordanie reliera la Palestine à l’Irak, ce qui permettra de créer un corridor assurant dans l’immédiat le passage des lignes aériennes vers l’Inde et, à moyen terme, d’installer un oléoduc transportant le pétrole d’Irak vers la Méditerranée (l’idée de chemin de fer appartient au passé). Les Français disposeront d’un quart des parts (ultérieurement 23,75 %) au sein du consortium chargé d’exploiter ce pétrole. Reste à imposer le régime des mandats par une dernière épreuve de force. En Palestine, en Syrie et en Irak, Français et Britanniques engageront des opérations débouchant sur une guerre pour mater les populations indigènes.      

 

La division du Proche-Orient en plusieurs Etats n’était pas en soi condamnable : les Hachémites l’avaient envisagée dès le début en faveur des fils aînés de Hussein. Mais elle s’est opérée contre la volonté des populations et en utilisant une rhétorique libérale que l’utilisation de la force rendait vide de sens. Par rapport à l’évolution politique de la dernière décennie ottomane, où la cooptation des notables et l’établissement d’un système électoral, certes très imparfait, avaient tracé la voie à une vraie représentation politique, l’autoritarisme franco-anglais constitue une régression durable.      

 

En tant que découpage territorial, le partage a duré, essentiellement parce que les nouvelles capitales et leurs classes dirigeantes ont su imposer leur autorité sur le nouveau pays. Mais les événements de 1919-1920 furent ressentis comme une trahison des engagements pris (en premier lieu, du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes). Ils dépossédèrent surtout les élites locales de leur destin. Quand le nationalisme arabe reviendra en force, il ne reconnaîtra pas la légitimité de ce découpage et appellera à la constitution d’un Etat unitaire, panacée à tous les maux de la région. Les Etats réels seront ainsi frappés d’illégitimité et durablement fragilisés. La constitution du Foyer national juif entraînera la région dans un cycle de conflits qui semble loin de se terminer.

 

Périodiquement, le spectre d’un nouveau  "Sykes-Picot" ou partage du Proche-Orient imposé de l’extérieur resurgit. La prétention occidentale d’une supériorité morale fondée sur l’application de la démocratie et du libéralisme apparaît alors comme une sinistre mystification. C’est peut-être la conséquence la plus néfaste des choix de la période 1916-1920, régulièrement renouvelés depuis.  

(1) Les Anglais des Indes ne pensent pas à une Arabie romantique, ils veulent mettre en exploitation ce que l’on considère alors comme les immenses potentiels agricoles de la Mésopotamie afin de "nourrir le monde". Lire Charles Tripp, "Leçons d’une histoire coloniale oubliée", Le Monde diplomatique, janvier 2003.   
(2) En 1919, pour diminuer la valeur de cette entente, les Britanniques l’appelleront "accord Sykes-Picot".     
(3) A la Conférence de la paix, les Américains rejetteront avec énergie la revendication japonaise d’égalité des races.     
(4) Outre la remise en cause de l’accord franco-britannique, Londres veut aussi mettre de son côté la puissance occulte supposée des juifs sur la destinée de la Russie et des Etats-Unis. Enfin, l’acceptation des thèses sionistes se trouve facilitée par l’imprégnation biblique de la culture religieuse britannique.     
(5) Ministre français des affaires étrangères (Le Monde diplomatique vient de s’installer dans la rue qui porte son nom).     
(6) Stephen Roskill, Hankey, Man of Secrets, Collins, Londres, vol. II, 1972, pp. 28-29.
 

 

 
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