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INTERVIEW  RJLIBAN  N°28  du 23 septembre 2004 

 
L'état du monde selon George Bush
Devant l'assemblée générale des Nations unies
par ISABELLE DURIEZ, publié dans Ouest-France le 22 septembre 2004

Dialogue de sourds à l'Onu sur l'Irak et l'état du monde. D'un côté Kofi Annan qui en appelle au respect du droit contre la tyrannie ; de l'autre George Bush qui utilise la tribune pour répondre à son adversaire démocrate que la liberté était du côté de l'intervention militaire américaine. C'est désormais un rituel automnal. Une fois par an, Georges W. Bush défend sa politique devant l'Organisation des Nations unies, qu'il passe le reste de l'année à pourfendre. Chaque jour, ou presque depuis le début de la campagne, le vice-président Cheney, particulièrement en verve, affirme que les États-Unis n'ont pas besoin d'un "mot de permission" du Conseil de sécurité pour faire usage de leur force ou de "délocaliser leur sécurité nationale à Paris ou Berlin"...

Modèle pour le grand Moyen-Orient
L'intervention du Président américain hier devant l'Assemblée générale n'était cependant pas qu'une visite de courtoisie, accueillie par des applaudissements polis, mais froids. A six semaines exactement de l'élection présidentielle, George W. Bush s'adressait autant aux leaders mondiaux inquiets de la situation en Irak qu'à son électorat. Il a donc profité de la tribune pour afficher son habituel optimisme à toute épreuve qui contraste avec le tableau sombre dressé par son rival, et les images de décapitation d'otages qui arrivent de Bagdad. La veille John Kerry, avait dénoncé les "erreurs colossales" de l'administration Bush qui ont conduit au "chaos" en Irak. Hier, le Président a répondu en citant la présence du Premier ministre irakien à l'Assemblée comme une victoire. Les jeunes démocraties instaurées en Afghanistan et en Irak sont un "modèle pour le grand Moyen Orient" et la promesse d'un "XXIe siècle de la liberté". "Nous pouvons nous attendre à une escalade de la violence" avant les élections, a-t-il admis. Mais "la bonne réponse aux difficultés n'est pas de battre en retraite, mais de l'emporter".
 
"Une décennie de résolutions ignorées"
Accusé par John Kerry d'avoir isolé l'Amérique du reste du monde en partant seul en guerre, le Président Bush a présenté une explication qui convainc la majorité des Américains : Saddam Hussein "a ignoré plus d'une décennie de résolutions", le Conseil de Sécurité n'a pas tenu ses "engagements", donc "une coalition de nations a fait respecter les justes demandes du monde". Par-dessus tout, George Bush voulait montrer qu'il n'a pas renoncé à travailler avec la communauté internationale, contrairement aux accusations de John Kerry. Il a donc appelé les membres de l'ONU à "répondre à l'appel du Premier ministre Allaoui et à faire plus pour aider à construire un Irak sûr, démocratique, fédéral et libre". Un appel pour la forme, qui n'a pas déclenché un seul applaudissement.
 
 

Pour Kofi Annan, "la force découle de la loi" et non l'inverse
Le secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan, a exalté aujourd'hui le multilatéralisme et un monde où la force découlerait de la loi et non l'inverse, dans une nouvelle condamnation à peine voilée de la politique irakienne des Etats-Unis

 

paru dans le Figaro le 21 septembre 2004

 

"En ces temps difficiles, les Nations unies sont l'indispensable maison commune de la famille humaine tout entière", a-t-il dit en ouvrant le débat annuel de l'Assemblée générale de l'Onu, 30 minutes avant l'intervention du président américain George W. Bush avec qui il est en désaccord sur la guerre en Irak. "Plus que jamais, le monde a besoin d'un mécanisme efficace par lequel il puisse chercher des solutions communes à des problèmes communs", a ajouté M. Annan. "C'est pourquoi cette Organisation a été créée. N'allons pas imaginer que, si nous n'en faisons pas bon usage, nous trouverons un autre instrument plus efficace". Citant des extraits du code d'Hammourabi, qui régnait il y a trois millénaires sur ce qui est aujourd'hui l'Irak, il a qualifié cet antique recueil de lois d' "étape essentielle dans la lutte de l'humanité pour construire un monde où, au lieu que le droit découle de la force, la force découle de la loi". "Cette Organisation, vos Nations unies, est fondée sur le même principe", a-t-il dit à l'Assemblée. M. Annan a déploré qu' "aujourd'hui, l'état de droit soit en danger dans le monde (...) des lois fondamentales soient honteusement ignorées, comme celles qui imposent le respect des vies innocentes, les civils, les personnes vulnérables, en particulier les enfants".

A l'appui de ses dires, il a cité tout particulièrement le Darfour, appelant la communauté mondiale à "porter secours sans tarder" à ses populations. Il a également cité l'Ouganda, le récent drame de Beslan en Russie, mais aussi l'Irak, où "des civils sont massacrés de sang-froid, des humanitaires, des journalistes et autres non-combattants sont pris en otages et exécutés de manière barbare" et où "on a vu des prisonniers irakiens victimes d'exactions scandaleuses". M. Annan a aussi déploré qu' "en Israël, des civils, dont des enfants, sont délibérément pris pour cible par les kamikazes palestiniens et en Palestine des maisons sont détruites, des terres confisquées et des victimes civiles inutilement causées par l'utilisation excessive de la force par Israël". "C'est la loi, y compris les résolutions du Conseil de sécurité, qui offre la meilleure base pour résoudre les conflits prolongés, au Proche-Orient, en Irak et à travers le monde", a-t-il insisté. M. Annan, dont le mandat à la tête de l'organisation mondiale s'achèvera en 2006, a conclu en s'engageant à faire d'ici-là sa priorité du renforcement de l'état de droit à travers la planète. Parallèlement, il a appelé les dirigeants du monde à "faire plus" pour promouvoir cet état de droit "à l'intérieur et à l'extérieur de leurs frontières". La semaine dernière, M. Annan avait qualifié la guerre en Irak d' "illégale" car contraire à la Charte des Nations unies, s'attirant immédiatement les foudres des Etats-Unis et de leurs principaux alliés.

 

 
Intervention de Jacques Chirac lors de la réunion consacrée à la lutte contre la faim et la pauvreté
New York, Nations Unies, le lundi 20 septembre 2004
 

paru dans la Croix le 21 septembre 2004

 

"Monsieur le Président de la République fédérative du Brésil,
Monsieur le Secrétaire Général des Nations Unies,
Mes chers collègues et amis du Chili et d'Espagne,
Mesdames et Messieurs les Chefs d’Etat et de Gouvernement,
Mesdames et Messieurs, 
 

La misère et la faim sont une prison, une prison où plus d’un milliard de femmes, d’hommes et d’enfants consument leur existence. L’un des grands scandales de notre temps, c’est notre incapacité à les libérer de ces maux alors que nous en avons les moyens. Dans une époque de richesse et de progrès, nous ne pouvons nous résigner à être, par négligence voir par mépris, les complices de l’injustice qui leur est faite. En abattant les murs de cette prison, nous ferons bien plus qu’un acte de générosité. Nous ferons acte de justice, d’intelligence et de paix. Car la dignité et l’espoir d’une vie meilleure sont les antidotes les plus efficaces aux poisons de la violence et du fanatisme. Car le monde entier bénéficiera de l’énergie et des capacités de tous ceux qui seront enfin libérés des contraintes de la survie. Nous voyons aujourd’hui le renouveau de la Chine, du Brésil, de l’Inde et de tant d’autres.

Le revenu mondial s’élève aux alentours de quarante mille milliards de dollars par an, quarante mille milliards de dollars. La valeur du commerce international atteint huit mille milliards de dollars. Ces chiffres disent la puissance et l’interdépendance de l’économie contemporaine. Ils doivent être la mesure de notre mobilisation. Voici quatre ans, la communauté internationale s’est engagée à mener d’ici 2015 une action décisive contre la pauvreté, la faim, l’ignorance, la maladie, la discrimination des femmes, la destruction de l’environnement. Les termes du contrat sont clairs. Aux pays pauvres de mettre leur maison en ordre, d’améliorer la gouvernance et de conduire de bonnes politiques. En Asie, en Amérique Latine ou en Afrique avec le NEPAD, des progrès importants ont été accomplis. Aux pays riches, en contrepartie, d’assumer leur devoir de solidarité. La France, comme elle l’a annoncé, est engagée dans l’augmentation de son APD qui atteindra 0,5% de sa richesse nationale en 2007 et 0,7% en 2012.

Malgré le relèvement de l’aide publique au développement décidé à Monterrey, qui doit être poursuivi, malgré les progrès attendus de la croissance du commerce mondial, nous savons parfaitement qu’au rythme actuel nous n’avons aucune chance, je dis bien aucune chance, de réaliser nos objectifs. Il nous faut trouver au moins cinquante milliards de dollars supplémentaires par an d’ici 2015 pour atteindre nos engagements. Et je prenais l'autre jour dans un propos que me tenait le Président algérien, le Président Bouteflika, qui me faisait remarquer qu'il suffirait de trois milliards de dollars par an pour assurer une éducation primaire à tous les enfants d’Afrique subsaharienne, qu'il suffirait de trois milliards par an pour mener, avec le Fonds Mondial, une action décisive contre le sida, la tuberculose et le paludisme, qu'il suffirait de deux milliards pour financer la recherche d’un vaccin contre cette dernière maladie.

Quarante mille milliards… Huit mille milliards… Cinquante milliards… La disproportion est flagrante. Dans un an, nous ferons le premier bilan de la réalisation des objectifs du Millénaire. Devant nos peuples, devant les plus vulnérables, face aux générations futures, la communauté internationale n’a pas le droit d’esquiver ses responsabilités. Nous avons un an pour redresser la barre. Et je remercie le Président Lula qui a pris l’initiative de notre réunion. Avocat infatigable des plus démunis, dans son pays et dans le monde, il porte, comme la France, comme la France et quelques autres naturellement, une nouvelle vision de la solidarité internationale. Au-delà des divergences politiques et des débats techniques, un large consensus existe désormais pour reconnaître l’insuffisance du dramatique système actuel de financement du développement, pour reconnaître le besoin de ressources concessionnelles stables et prévisibles et la nécessité, pour le satisfaire, de rechercher de nouveaux mécanismes. J’ai souhaité apporter ma contribution à ce débat crucial. Car il faut examiner sans préjugé toutes les solutions possibles. Avec le Brésil et la France, le Chili et l’Espagne ont souhaité s’associer à cette réflexion. Le rapport de notre groupe quadripartite démontre la possibilité d’une approche commune.

Ses conclusions rejoignent celles d’un autre groupe, composé à ma demande de personnalités aux compétences et sensibilités les plus variées, et qui a examiné la faisabilité de nouveaux instruments. Non pour se substituer à l’aide publique ou à l’effort privé mais pour les compléter. Il est désormais établi que des solutions techniquement réalistes et économiquement rationnelles existent. Recours à de nouveaux types d’emprunt, instauration, sur une base internationale ou mondiale, de prélèvements volontaires ou obligatoires pour financer le développement. De tels instruments peuvent être conçus selon des modalités garantissant l’absence de distorsion économique, la souveraineté des Etats, ainsi que la gestion transparente des fonds, dans le respect du contrat de Monterrey. Des idées jugées voici peu encore utopiques ou irresponsables s’affirment. Un tabou est en train de tomber. Mettons l’année à venir à profit pour approfondir la réflexion et bâtir les indispensables consensus politiques. Et je souhaite que cette question soit examinée par cette Assemblée Générale et par celles du Fonds Monétaire International et celle de la Banque Mondiale. Et quant à moi je proposerai au Premier Ministre britannique que le prochain G8 prenne sur ce sujet, en Angleterre, une position claire et forte.

 

Ce milliard de femmes, d’hommes et d’enfants prisonniers de l’extrême pauvreté et de la faim, ce milliard n’habite pas une planète lointaine, il n'appartient pas à un temps reculé. Nous ne pouvons pas faire semblant de les ignorer. Car, au travers des écrans de la communication planétaire et par l’effritement progressif des frontières, ils sont chaque jour davantage nos voisins et nos contemporains. Abattre les murs de leur prison de misère et de famine, c’est conjurer la menace du chaos, c’est réunifier l’humanité dans un même destin d’espoir et de progrès. Je vous remercie."

 
 
Quel scénario pour sortir de la guerre ?
"Libération" a interrogé trois experts internationaux sur les solutions au conflit irakien
 

par CHRISTOPHE BOLTANSKI, PASCAL RICHE et ARMELLE THORAVAL, publié dans Libération le 22 septembre 2004

 

Les Etats-Unis peuvent-ils sortir du bourbier irakien ? Dans la foulée de John Kerry, candidat démocrate à la présidentielle, trois experts -­ Hosham Dawod, irakien, anthropologue au CNRS, Toby Dodge, chercheur en relations internationales au Queens Mary College de l'université de Londres, et Joe Wilson, ancien ambassadeur et dernier diplomate américain en poste en Irak -­ tentent d'esquisser un plan de sortie.

1- Un retrait de la coalition est-il envisageable ?
Hosham Dawod. Dans l'état actuel, non. Si les Américains décidaient de partir, ce serait aussi catastrophique que leur décision d'envahir l'Irak. Rien sur place ne peut permettre à cet Etat fantomatique de se maintenir. A terme, c'est-à-dire d'ici deux ou trois ans, le départ des Américains n'est pas seulement envisageable, mais souhaitable. La fixation d'un calendrier leur permettrait de ne plus être perçus comme des occupants et entraînerait un rééquilibrage des forces politiques en Irak.
Toby Dodge . Cela accroîtra la violence, au moins à court terme. Elle est certes centrée sur les troupes américaines, mais pas seulement. Depuis le 28 juin, ces dernières sont dans une large mesure cantonnées dans leurs casernes. Les insurgés prennent davantage pour cibles les autorités et les forces de l'ordre irakiennes. C'est désormais une guerre pour le contrôle du territoire et de l'Etat irakiens qui se déroule.
Joe Wilson. Il faut d'abord essayer de convaincre le reste du monde de participer à un effort international pour mettre fin à l'instabilité en Irak et lancer un vrai projet de reconstruction. Un Irak instable au coeur du Moyen-Orient, c'est un problème pour tout le monde, pas seulement pour les Etats-Unis. Cette administration n'a plus aucune crédibilité, mais un changement d'administration pourrait ouvrir de nouvelles possibilités de dialogue diplomatique. Cela dit, s'il est impossible de trouver un consensus international, il faudra se demander si la présence des troupes américaines en Irak ne participe pas davantage du problème que de la solution.
 
2- Y a-t-il un risque de guerre civile ?
Hosham Dawod. En dépit de conflits très durs, l'Irak n'est pas à la veille d'une guerre civile, sauf si un vide dangereux s'installait. Le risque existe pourtant, notamment à Kirkouk, revendiqué par les Kurdes et les Arabes.
Toby Dodge. Nous devons être très attentifs à ce terme. Un exemple de guerre civile est celui du Liban, avec des milices très organisées, liées à des positions religieuses bien identifiées. La situation irakienne ressemble davantage au cas somalien, caractérisé par l'anarchie.
Joe Wilson. Oui, il est réel, et il pourrait conduire à un éclatement du pays. La force qui n'est pas encore sur le champ de bataille, ce sont les chiites, majoritaires. Si l'on est obligé de retarder l'élection d'une Assemblée constituante, en janvier, quelle sera la réponse de Moqtada al-Sadr (l'imam radical, ndlr) ou de l'ayatollah Ali Sistani (plus haut dignitaire religieux chiite, ndlr) ?
 
3- Le pays peut-il être géré par le gouvernement intérimaire ?
Hosham Dawod. Actuellement, il est incapable d'assurer seul la sécurité, de rétablir les infrastructures ou de redresser l'économie. Sur les 40.000 policiers recrutés à ce jour, moins de 2.400 ont été formés. Ce gouvernement a aussi un grave problème de représentativité, en dépit des différents courants qui le composent. C'est une juxtaposition de partis et non un tout cohérent. A l'approche des élections, ces divisions internes au sein de l'équipe gouvernementale s'accroissent. Chacun joue de son côté.
Toby Dodge. Je ne crois pas qu'il puisse gérer le pays. Allaoui n'a pas d'armée sur laquelle s'appuyer. Il ne peut avoir confiance dans la garde nationale et pas davantage dans les forces de police irakiennes. Il essaie de reconstruire tout un système de défense à partir de rien, alors que le système était auparavant très organisé et discipliné. Second point, il est trop lié aux Etats-Unis.
Joe Wilson. Pour contrôler la situation, une autorité centrale doit disposer, sinon du monopole de la force, au moins d'une force prépondérante. Aujourd'hui, si le gouvernement Allaoui dispose d'une telle force, c'est uniquement grâce à la présence des troupes américaines. En cas de retrait, la question sera de savoir s'il peut trouver assez d'alliés internes pour maintenir sa prépondérance. C'est douteux.
 
4- Peut-on négocier avec la guérilla ?
Hosham Dawod. Le gouvernement irakien a essayé de tirer vers lui une frange de la guérilla, principalement baasiste. Cette politique a échoué. Est-ce que les Irakiens sont capables tout seuls de surmonter leurs divisions ? J'en doute. Les pays arabes voisins sont trop impliqués pour pouvoir jouer un rôle. La communauté internationale, elle, peut jouer un rôle et notamment accompagner collectivement la période de transition. Mais l'Europe et la France doivent alors être prêtes à mobiliser des hommes et des moyens. Se contenter de critiquer la guerre d'Irak ne fait pas une politique.
Toby Dodge. C'est la question cruciale. Mais il y a vingt ou trente organisations qui combattent. Il n'y a pas de chef de file, donc pas d'interlocuteur pour négocier. Aucune organisation irakienne n'est aujourd'hui en mesure de contrôler l'insurrection. Je ne vois pas comment les choses pourraient s'apaiser. Cela ne peut qu'empirer. La seule issue est une intervention multilatérale, à travers les Nations unies.
Joe Wilson. Ce n'est pas une guérilla, mais plutôt un mouvement de résistance à l'occupation. Pour discuter avec ce mouvement, il faut assurer un processus plus paisible, vers un gouvernement plus représentatif. Mais il y a des forces en Irak avec lesquelles il sera très difficile de discuter -­ les gens qui se battent à Fallouja, les extrémistes sunnites ­- car ce sont les perdants, quoi qu'il arrive. Mais il faut toujours essayer de parler. 
 
 

Re-redéploiements...

par ISSA GORAIEB, publié dans l'Orient-le Jour le 22 septembre 2004
 
Quelle trouvaille, tout de même, que ce terme de "redéploiement" consacré par l’accord de Taëf et désignant la subtile manœuvre qui consiste à retirer des unités militaires de certaines positions pour leur en assigner d’autres un peu plus loin : sans évidemment que ces mouvements impliquent nécessairement un rapatriement de ces troupes. Voilà qui revient à ne retirer ses billes d’une poche que pour mieux les enfourner dans l’autre. Jusqu’à nouvel ordre, c’est cette même impression de déjà-vu, pour ne pas dire de tour de passe-passe, que laisse l’opération syrienne entamée hier matin au Liban et qui n’affecte d’ailleurs qu’une modeste partie des effectifs présents sur notre sol depuis déjà 28 ans. A l’évidence, il ne s’agit là que d’un geste d’apaisement adressé à la communauté internationale, et en premier lieu à l’Amérique, et qui ne saurait raisonnablement convaincre que s’il est suivi d’une série de mesures plus concrètes. Fait significatif, c’est l’ambassadeur syrien à Washington Imad Moustapha qui, le premier, a fait l’annonce de ce mouvement qu’il a qualifié de "majeur". Et tout en expliquant que la situation au Liban inspire davantage confiance, le diplomate s’est réjoui d’une décision propre selon lui à satisfaire toutes les parties.

Ce clin d’œil appuyé à l’Oncle Sam ne sera pas trop apprécié en revanche par les autorités de Beyrouth, dont on peut même se demander si elles ont été prévenues à l’avance du timing précis de ce redéploiement. Il a l’air fin en tout cas, le pouvoir local qui, pour contrer la résolution 1559, se propose de vendre à l’Assemblée générale des Nations unies l’invendable fiction d’un Liban effectivement maître de sa décision : et seul habilité donc à traiter avec Damas de la présence sur son territoire de l’armée syrienne. Faudra-t-il donc remercier la Syrie d’avoir elle-même fait un sort à ce genre de balivernes en quêtant de manière aussi voyante la tolérance, la bienveillance de Washington ? En viendra-t-on à se féliciter du scandale de la reconduction manu militari du mandat Lahoud, qui, tout en rameutant la planète sur les agissements de Damas, a suscité une salutaire prise de conscience interne et sécrété pour la première fois un large, un sérieux et crédible mouvement d’opposition multiconfessionnelle ? Est-ce en harcelant ses partisans à coups de rafles et perquisitions que le pouvoir espère réduire un Walid Joumblatt, dont la stature, de par son attachement forcené aux libertés publiques et son courageux refus des ingérences syriennes, dépasse de très loin aujourd’hui celle d’un chef traditionnel druze ? Et comment un comportement aussi mesquinement vindicatif peut-il donner quelque consistance aux bonnes résolutions prêtées au régime, au changement des mentalités, auquel il appelle lui-même ?

A quand enfin d’autres Joumblatt, qui, sans remettre en cause leurs principes arabes et leurs choix stratégiques, rejettent le prétexte sécuritaire brandi pour justifier le règne des Moukhabarate (services de Renseignements), comme le souligne le manifeste publié hier par son bloc parlementaire ? S’agissant d’une classe politique libanaise aussi versatile que veule et dont une bonne partie s’est accommodée tour à tour et sans transition, sans trop d’états d’âme, de l’ordre israélien comme de l’hégémonie syrienne, c’est l’éternelle histoire de la poule et de l’œuf. Faut-il bouger sur place pour appeler les vents favorables ? Faut-il plutôt attendre que le vent ait franchement tourné pour se risquer à mettre le nez dehors ? Walid Joumblatt, ses compagnons et ses alliés de Kornet Chehwane, du Forum et de la Gauche démocratique ont choisi, eux, de bouger. Ils ont opté pour l’œuf. Aux autres, la poule. Mouillée, comme de bien entendu.

 

 
Liban : découverte du premier réseau d'Al-Qaida
 
paru dans le Figaro le 22 septembre 2004
 

Le ministre libanais de l'Intérieur a annoncé cet après-midi la découverte du "premier réseau d'Al-Qaida" au Liban, et l'arrestation de son chef et de certains de ses membres dans le cadre de l'enquête sur une tentative d'attentat contre l'ambassade d'Italie à Beyrouth. Le ministre, Elias Murr, a précisé lors d'une conférence de presse que le Libanais Ismaïl Mohammad Al-Khatib, "chef d'un réseau lié au mouvement terroriste Al-Qaida" de ben Laden avait été arrêté dans l'ouest de la Békaa, région à population majoritairement sunnite. "C'est la première fois que le Liban démantèle un réseau d'Al-Qaida", a-t-il souligné. Selon M. Murr, ce réseau, qui ne s'est pas doté d'une appellation particulière, s'était fixé pour rôle "d'embrigader de jeunes fondamentalistes pour mener des opérations contre les forces de la coalition en Irak". Le ministre a ajouté que, au total, dix personnes soupçonnées d'appartenir à ce réseau avaient été arrêtées. M. Murr a indiqué qu'il se contentait de fournir à la presse "les détails que permet de dévoiler l'enquête en cours" sur le projet d'attentat contre l'ambassade d'Italie à Beyrouth déjoué récemment. Le ministre de la Défense italien Antonio Martino avait indiqué hier à Rome qu'un projet d'attentat à la voiture piégée contre l'ambassade d'Italie à Beyrouth avaient été déjoué par les services de renseignement militaires italiens

 

 
John Kerry reprend l'offensive et dénonce "les fautes colossales" de George Bush
"La politique du président a affaibli notre sécurité nationale", affirme le candidat démocrate
 
paru dans le Monde du 22 septembre 2004
 

L'opposition entre George Bush et John Kerry a pris un tour plus brutal, au sujet de l'Irak, alors que le président américain devait s'adresser, mardi 21 septembre, à l'Assemblée générale de l'ONU, puis recevoir, jeudi, à Washington, le chef du gouvernement intérimaire irakien, Iyad Allaoui. Lundi, le candidat démocrate a prononcé, à New York, un discours accusant M. Bush d'avoir commis des "fautes de jugement colossales" et d'avoir provoqué, en Irak, un "chaos" plus dangereux que le régime de Saddam Hussein. L'assassinat d'un otage américain, revendiqué lundi, est venu rappeler, après des attentats qui ont tué des dizaines d'Irakiens, que les affrontements, dans ce pays, ne sont pas en voie d'apaisement. La presse a fait état, il y a plusieurs jours, d'un rapport de synthèse des services de renseignement, présenté à M. Bush en juillet, et décrivant, parmi trois scénarios pessimistes, le risque d'une guerre civile. Néanmoins, dans ses discours de campagne, le président sortant a continué à parler de la situation irakienne en termes positifs, ce qui lui a valu des critiques cinglantes de M. Kerry - "est-ce que le président lit les journaux ?", s'est demandé le candidat démocrate - et des observations, plus mesurées, mais aussi gênantes, de sénateurs républicains. "Le président pourrait être plus franc", a déclaré, notamment, sur Fox News, John McCain.

 

Le discours prononcé par M. Kerry, lundi, à la New York University, est une mise en accusation de M. Bush pour les propos qu'il tient aujourd'hui et pour les décisions qu'il a prises, depuis dix-huit mois, au sujet de l'Irak. Le sénateur du Massachusetts a reproché au président de ne pas dire "la vérité qu'il doit aux troupes et au peuple américain". Il a mis en cause, aussi, le secrétaire à la défense, Donald Rumsfeld, pour avoir dissimulé la réalité du nombre de soldats et de policiers irakiens ayant suivi un entraînement complet et capables, par conséquent, de prendre le relais des troupes américaines dans la lutte contre les insurgés. "La violence contre les Irakiens, des attentats aux enlèvements et à l'intimidation, est en augmentation", a souligné M. Kerry. Alors que certains de ses conseillers lui avaient recommandé de dire qu'il regrettait d'avoir voté, en octobre 2002, au Sénat, la résolution autorisant M. Bush à employer la force contre Saddam Hussein, le candidat démocrate a maintenu que ce vote était justifié, afin de donner au président "l'autorité" nécessaire pour faire pression sur Bagdad. Mais, pour le reste, M. Kerry a récusé tous les motifs invoqués pour faire la guerre.

 

"La politique du président, en Irak, n'a pas renforcé notre sécurité nationale, elle l'a affaiblie", a-t-il déclaré, reprochant à M. Bush de n'avoir écouté que "des idéologues" - sous-entendu les néoconservateurs - et d'avoir ignoré ou écarté ceux qui "disaient la vérité" sur les dangers et le coût de la guerre. M. Bush mettant en avant l'Irak comme preuve de ses qualités de chef d'Etat, M. Kerry lui a répondu en détaillant ses fautes de jugement et en soulignant que son refus de les reconnaître est inquiétant pour l'avenir. Pour en sortir, le candidat démocrate a présenté quatre orientations générales : obtenir d'autres pays qu'ils s'engagent en Irak ; organiser sérieusement l'entraînement des forces irakiennes ; investir vraiment dans la reconstruction du pays, en offrant des emplois aux Irakiens ; garantir les élections "l'année prochaine". M. Bush, qui a pris la parole, dans le New Hampshire, quelques heures après le discours de M. Kerry, a assuré que ce plan est celui que son gouvernement met en œuvre. Il a affirmé que les Irakiens "auront des élections en janvier".

 

L'accord exprimé par le président avec son adversaire s'est arrêté là. M. Bush a vigoureusement dénoncé tous les autres propos de M. Kerry, accusé d'avoir encore changé d'avis. Il a rappelé des propos du sénateur du Massachusetts, reprochant à Howard Dean, l'un de ses concurrents des primaires démocrates, d'avoir dit que la capture de Saddam Hussein, en décembre 2003, ne mettait pas l'Amérique plus en sécurité. Aujourd'hui, John Kerry "préfère la stabilité d'une dictature à l'espoir et à la sécurité d'une démocratie", a lancé M. Bush. Il a expliqué, de nouveau, que ceux qui combattent les forces américaines, en Irak, veulent que les Etats-Unis "s'en aillent", afin d'empêcher la démocratie de s'établir. "Notre travail, en Irak, est absolument essentiel pour la sécurité de notre pays", a martelé le président. Il a condamné ceux qui envoient des "signaux mitigés" - M. Kerry, mais peut-être, aussi, les sénateurs républicains indociles -, car ce sont de "mauvais signaux" pour les Irakiens, pour les alliés et pour les soldats.

 

Devant l'Assemblée générale des Nations unies, à laquelle il devait s'adresser, comme chaque année, depuis 2001, M. Bush prévoyait d'expliquer que l'action menée pour libérer l'Afghanistan et l'Irak de régimes tyranniques doit se prolonger par un effort général pour "étendre la prospérité et accélérer la marche de la liberté dans le monde". Son propos devait se situer dans l'axe de discours passés, consacrés à la nécessité, pour les pays occidentaux, de s'unir, sous la bannière des Etats-Unis, pour diffuser la démocratie. La chaîne de télévision américaine CBS a reconnu, lundi 20 septembre, avoir fait une "erreur" en diffusant des documents à l'authenticité douteuse sur le passé militaire de George Bush, le 8 septembre, dans son émission "60 minutes". Ces documents accusaient le président américain d'avoir bénéficié d'appuis lors de son service dans la garde nationale. Le journaliste vedette de la chaîne, Dan Rather, a présenté ses excuses, lundi soir, lors de son journal télévisé. "Je suis désolé", a-t-il dit.

 

"Sergent recruteur" d'Al-Qaida
L'ambassadeur de Grande-Bretagne en Italie a estimé que le président américain George Bush "est le meilleur sergent recruteur" d'Al-Qaida, selon des propos rapportés, lundi 20 septembre, par le quotidien Corriere della sera. "Si quelqu'un doit se préparer à fêter l'éventuelle réélection de Bush, c'est Al-Qaida", aurait déclaré Ivor Roberts lors d'une conférence britanno-italienne, à huis clos, organisée par le British Council, ce week-end, à Pontignano, près de Sienne. Sans commenter la teneur de cette affirmation, l'ambassade a rappelé que les propos tenus lors de cette conférence, qui réunissait des responsables politiques britanniques et italiens, auraient dû rester confidentiels. Par l'intermédiaire du Foreign Office, M. Roberts a publié un communiqué dans lequel il déclare : "Ces propos tels qu'ils ont été rapportés ne reflètent pas mon opinion personnelle."
 

 

 
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