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INTERVIEW  RJLIBAN  N°26  du 16 juin 2004 

 
Amin Maalouf : "Le modèle français est libérateur pour l'individu"
 
"Qu'est-ce qu'être français aujourd'hui ?", une série du "Figaro"

Propos recueillis par MARIE-LAURE GERMON et ALEXIS LACROIX, publiés dans le Figaro le 15 juin 2004
 

Né au Liban en 1949, Amin Maalouf vit en France depuis 1976. Lauréat du prix Goncourt pour son roman Le Rocher de Tanios (Grasset, 1993), l'auteur de Léon l'Africain (Lattès) et le pourfendeur des Identités meurtrières (Grasset) porte sur la singularité française un regard littéraire, inspiré par les thématiques de l'identité et de l'exil.

 

- Que représente pour vous l'identité française ?
Pour moi, l'identité française n'est ni une page blanche, ni une page déjà écrite et imprimée. C'est une page en bonne partie écrite mais encore ouverte. Celui qui vient d'une autre société doit commencer par assimiler ce qui existe déjà – l'histoire, la langue, les symboles de reconnaissance, le mode d'existence, les valeurs essentielles, telle la laïcité ; ensuite seulement, il a le droit – et même, dirai-je, le devoir – d'apporter sa propre contribution, d'imprimer sa marque.

 

- Votre dernier ouvrage (Origines - Grasset) raconte précisément l'histoire de votre enfance vécue dans un Liban où des identités multiples et parfois contradictoires se faisaient face. A la lumière de cette expérience, quel regard jetez-vous sur la montée du communautarisme en France ?
Je suis certes inquiet, mais non encore alarmiste. La France n'est tout de même pas encore un agglomérat de communautés. Même s'il y a une certaine dérive. Ce qui m'a toujours séduit dans le modèle français, c'est qu'il s'adresse à des citoyens, non à des communautés. En théorie, on demeure attaché à ce principe ; dans la pratique, on se laisse aller à accepter l'idée que des autorités communautaires peuvent être des intermédiaires entre les citoyens et l'Etat. Parce que j'ai souffert de voir mon pays natal déchiré par le communautarisme, certaines dérives françaises m'inquiètent. Mais parce que j'ai côtoyé le communautarisme au Liban, je peux vous dire que la France en est encore loin.

 

-  Qu'est-ce qui vous permet de l'affirmer ?
Nous avons une histoire si différente ! La France incarne le prototype de l'Etat nation ; le Liban, en revanche, s'est construit par le regroupement de communautés persécutées qui, toutes, cherchaient un pays refuge où elles puissent continuer à cultiver leurs différences. Pour chacune de ces "confessions", l'appartenance religieuse est l'élément central de l'identité. Forcément, le combat pour la laïcité ne pouvait revêtir le même contenu. En France, il s'agissait de séparer l'Eglise de l'Etat ; au Liban, il s'agissait de maintenir un certain équilibre entre les diverses "Eglises", pour éviter discrimination et oppression. Malheureusement, on s'est installé dans une logique de quotas qui s'est avérée débilitante.

En France, les risques ne sont pas de même nature, même s'il ne faut pas les prendre à la légère. Je les définirais comme suit : dans un monde où les clivages identitaires ont remplacé les clivages idéologiques, dans un monde où la définition de l'identité est souvent religieuse, transnationale et violente, le risque existe qu'une société où se côtoient des personnes de toutes origines devienne un champ d'affrontement. La France du siècle qui commence doit parvenir à désamorcer ces tensions. Sinon, elles interféreront de plus en plus dans la vie du pays et finiront par menacer le fonctionnement même de sa démocratie.

 

- Pouvez-vous préciser ?
"Construire", si j'ose dire, des citoyens est indispensable au maintien de la bonne santé d'une démocratie. Mais cela suppose qu'un citoyen se sente appartenir à la communauté nationale plus qu'à sa communauté religieuse. Au Liban, on n'a jamais réussi à libérer les citoyens du carcan communautaire et le pays l'a payé très cher. Cela dit, il n'a jamais été facile, nulle part, de faire vivre ensemble, de manière harmonieuse, des gens différents. Tout au long de l'Histoire, aucun processus d'intégration ne s'est déroulé sans violence et sans contraintes. Le rôle d'un Etat moderne n'est pas d'assurer une représentation des communautés ; il est de faire en sorte que toute personne, quelles que soient ses origines, ait le sentiment d'appartenir pleinement au pays, d'être représentée totalement par ses institutions, par ses dirigeants, par ses forces politiques. Pour cela, il faut savoir manier les lois, les idées, les symboles.

 

- La nation française souffre, à en croire certains, de l'unitarisme du creuset républicain. Qu'en pensez-vous ?
Ce n'est vraiment pas ce que je pense ! Vous noterez que j'ai parlé de personnes, de citoyens, et pas de communautés ni d'ethnies. Pour moi, "le droit à la différence" est un slogan d'apartheid. Donner des droits à des communautés, c'est rendre les citoyens prisonniers de leurs communautés. Si le modèle français a un sens, c'est justement parce qu'il est libérateur pour l'individu, homme ou femme. Cela dit, il est vrai qu'il y a un déclin, et je le déplore. Tous ceux qui "ont le français en partage" - selon une formule que je fais volontiers mienne - souffrent de voir la place de leur langue se réduire à vue d'oeil. Je voyage souvent pour mes livres dans divers pays européens, et je constate d'une année à l'autre que, même dans les pays proches comme l'Espagne ou l'Italie, mes interlocuteurs en langue française sont de plus en plus rares et de plus en plus âgés.

 

- Que déduisez-vous de ce recul de la langue française ?
Le déclin n'est pas seulement linguistique. Parce qu'une langue est moins désirée, sa littérature est moins appréciée. Le terrain perdu pourra-t-il être reconquis ? Pas totalement, hélas ! Mais comme beaucoup de francophones de la "périphérie", j'ai tendance à être, en la matière, quelque peu volontariste.

 

- Justement, l'identité française est-elle sauvée par les écrivains français du "grand large" ?
Si le français n'aura probablement plus jamais la possibilité de supplanter l'anglais en tant que "lingua franca" mondiale, il a vocation à être le chef de file de la diversité linguistique dans le monde. Ce qui est, de mon point de vue, un combat bien plus important, et surtout un combat d'avenir...

Et s'agissant d'un autre déclin dont on a beaucoup parlé, celui de la France en tant que nation et en tant que puissance, je dirais à peu près la même chose : si les rêves impériaux ne sont plus de mise, il me semble que la France peut encore jouer un rôle de premier plan dans la conception du monde de demain.

 

- Vous avez pu écrire que naître au Liban, c'est naître à la coexistence et, partant, à l'exil. Avec les défis qui l'attendent, la France peut-elle apprendre de cette tradition de "coexistence" ?
Je ne suis pas venu vers la France avec une attitude revendicative. J'ai toujours pensé que, comme migrant, je devais prendre et donner. Et observer, analyser, comprendre ; quelquefois juger. Si les pays d'Europe sont devenus des terres d'immigration, ils ne le sont pas par vocation, comme les pays du continent américain. C'est une différence majeure. J'ai constamment le sentiment que l'attitude européenne face à ce phénomène est encore faite d'étonnements, de tâtonnements, d'hésitations...

 

- Vous avez d'ailleurs écrit le livret d'un opéra (L'Amour de loin, composé par la Finlandaise Kaija Saariaho) où la place de la langue française est prépondérante...
Je me suis éloigné du Liban par refus de la guerre. Tant que je reste loin, je garde intact dans mon esprit le Liban idéal que je me suis façonné, mélange de celui que j'ai connu et de celui dont j'ai rêvé. Pour en revenir à l'opéra, il s'agit d'une passion récente, mais qui prend de plus en plus d'importance dans ma vie d'écrivain. Après L'Amour de loin, j'ai écrit un deuxième livret, toujours pour le même compositeur, et qui devrait être créé à la Bastille en 2006. Il s'intitule Adriana mater, il parle de violence, d'identité et de maternité, et se situe dans un pays en guerre, qui n'est jamais nommé mais qu'on devine être du côté des Balkans.

Sur ces deux projets ont travaillé des personnes venues d'horizons fort divers : Kaija Saariaho est finlandaise ; Peter Sellars, le metteur en scène, est américain ; Gerard Mortier, qui a commandé le premier opéra du temps où il dirigeait le Festival de Salzbourg et le second lorsqu'il a pris en main l'Opéra de Paris, est belge ; le concepteur du décor est russe ; et parmi les chanteurs, certains viennent de Norvège, de Russie, du Canada, des Etats-Unis, du Royaume-Uni, de la République tchèque. Tous réunis pour un opéra chanté en langue française. A aucun moment, je n'ai senti de «fossé culturel» entre ces personnes d'origines diverses. Je dois même avouer que je me suis retrouvé parfaitement à l'aise, parfaitement moi-même, dans cette Babel des identités...

 

 
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