Né au Liban en 1949, Amin
Maalouf vit en France depuis
1976. Lauréat du prix Goncourt
pour son roman Le Rocher de
Tanios (Grasset, 1993),
l'auteur de Léon l'Africain (Lattès)
et le pourfendeur des Identités
meurtrières (Grasset) porte
sur la singularité française
un regard littéraire, inspiré
par les thématiques de
l'identité et de l'exil.
- Que représente pour vous
l'identité française ?
Pour moi, l'identité française
n'est ni une page blanche, ni
une page déjà écrite et
imprimée. C'est une page en
bonne partie écrite mais encore
ouverte. Celui qui vient d'une
autre société doit commencer
par assimiler ce qui existe déjà
– l'histoire, la langue, les
symboles de reconnaissance, le
mode d'existence, les valeurs
essentielles, telle la laïcité
; ensuite seulement, il a le
droit – et même, dirai-je, le
devoir – d'apporter sa propre
contribution, d'imprimer sa
marque.
- Votre dernier ouvrage (Origines
- Grasset) raconte précisément
l'histoire de votre enfance vécue
dans un Liban où des identités
multiples et parfois
contradictoires se faisaient
face. A la lumière de cette expérience,
quel regard jetez-vous sur la
montée du communautarisme en
France ?
Je suis certes inquiet, mais non
encore alarmiste. La France
n'est tout de même pas encore
un agglomérat de communautés.
Même s'il y a une certaine dérive.
Ce qui m'a toujours séduit dans
le modèle français, c'est
qu'il s'adresse à des citoyens,
non à des communautés. En théorie,
on demeure attaché à ce
principe ; dans la pratique, on
se laisse aller à accepter l'idée
que des autorités
communautaires peuvent être des
intermédiaires entre les
citoyens et l'Etat. Parce que
j'ai souffert de voir mon pays
natal déchiré par le
communautarisme, certaines dérives
françaises m'inquiètent. Mais
parce que j'ai côtoyé le
communautarisme au Liban, je
peux vous dire que la France en
est encore loin.
- Qu'est-ce qui vous
permet de l'affirmer ?
Nous avons une histoire si différente
! La France incarne le prototype
de l'Etat nation ; le Liban, en
revanche, s'est construit par le
regroupement de communautés
persécutées qui, toutes,
cherchaient un pays refuge où
elles puissent continuer à
cultiver leurs différences.
Pour chacune de ces
"confessions",
l'appartenance religieuse est l'élément
central de l'identité. Forcément,
le combat pour la laïcité ne
pouvait revêtir le même
contenu. En France, il
s'agissait de séparer l'Eglise
de l'Etat ; au Liban, il
s'agissait de maintenir un
certain équilibre entre les
diverses "Eglises",
pour éviter discrimination et
oppression. Malheureusement, on
s'est installé dans une logique
de quotas qui s'est avérée débilitante.
En France,
les risques ne sont pas de même
nature, même s'il ne faut pas
les prendre à la légère. Je
les définirais comme suit :
dans un monde où les clivages
identitaires ont remplacé les
clivages idéologiques, dans un
monde où la définition de
l'identité est souvent
religieuse, transnationale et
violente, le risque existe
qu'une société où se côtoient
des personnes de toutes origines
devienne un champ
d'affrontement. La France du siècle
qui commence doit parvenir à désamorcer
ces tensions. Sinon, elles
interféreront de plus en plus
dans la vie du pays et finiront
par menacer le fonctionnement même
de sa démocratie.
- Pouvez-vous préciser ?
"Construire", si j'ose
dire, des citoyens est
indispensable au maintien de la
bonne santé d'une démocratie.
Mais cela suppose qu'un citoyen
se sente appartenir à la
communauté nationale plus qu'à
sa communauté religieuse. Au
Liban, on n'a jamais réussi à
libérer les citoyens du carcan
communautaire et le pays l'a payé
très cher. Cela dit, il n'a
jamais été facile, nulle part,
de faire vivre ensemble, de manière
harmonieuse, des gens différents.
Tout au long de l'Histoire,
aucun processus d'intégration
ne s'est déroulé sans violence
et sans contraintes. Le rôle
d'un Etat moderne n'est pas
d'assurer une représentation
des communautés ; il est de
faire en sorte que toute
personne, quelles que soient ses
origines, ait le sentiment
d'appartenir pleinement au pays,
d'être représentée totalement
par ses institutions, par ses
dirigeants, par ses forces
politiques. Pour cela, il faut
savoir manier les lois, les idées,
les symboles.
- La nation française souffre,
à en croire certains, de
l'unitarisme du creuset républicain.
Qu'en pensez-vous ?
Ce n'est vraiment pas ce que je
pense ! Vous noterez que j'ai
parlé de personnes, de
citoyens, et pas de communautés
ni d'ethnies. Pour moi, "le
droit à la différence"
est un slogan d'apartheid.
Donner des droits à des
communautés, c'est rendre les
citoyens prisonniers de leurs
communautés. Si le modèle français
a un sens, c'est justement parce
qu'il est libérateur pour
l'individu, homme ou femme. Cela
dit, il est vrai qu'il y a un déclin,
et je le déplore. Tous ceux qui
"ont le français en
partage" - selon une
formule que je fais volontiers
mienne - souffrent de voir la
place de leur langue se réduire
à vue d'oeil. Je voyage souvent
pour mes livres dans divers pays
européens, et je constate d'une
année à l'autre que, même
dans les pays proches comme
l'Espagne ou l'Italie, mes
interlocuteurs en langue française
sont de plus en plus rares et de
plus en plus âgés.
- Que déduisez-vous de ce recul
de la langue française ?
Le déclin n'est pas seulement
linguistique. Parce qu'une
langue est moins désirée, sa
littérature est moins appréciée.
Le terrain perdu pourra-t-il être
reconquis ? Pas totalement, hélas
! Mais comme beaucoup de
francophones de la "périphérie",
j'ai tendance à être, en la
matière, quelque peu
volontariste.
- Justement, l'identité française
est-elle sauvée par les écrivains
français du "grand
large" ?
Si le français n'aura
probablement plus jamais la
possibilité de supplanter
l'anglais en tant que "lingua
franca" mondiale, il a
vocation à être le chef de
file de la diversité
linguistique dans le monde. Ce
qui est, de mon point de vue, un
combat bien plus important, et
surtout un combat d'avenir...
Et
s'agissant d'un autre déclin
dont on a beaucoup parlé, celui
de la France en tant que nation
et en tant que puissance, je
dirais à peu près la même
chose : si les rêves impériaux
ne sont plus de mise, il me
semble que la France peut encore
jouer un rôle de premier plan
dans la conception du monde de
demain.
- Vous avez pu écrire que naître
au Liban, c'est naître à la
coexistence et, partant, à
l'exil. Avec les défis qui
l'attendent, la France peut-elle
apprendre de cette tradition de
"coexistence" ?
Je ne suis pas venu vers la
France avec une attitude
revendicative. J'ai toujours
pensé que, comme migrant, je
devais prendre et donner. Et
observer, analyser, comprendre ;
quelquefois juger. Si les pays
d'Europe sont devenus des terres
d'immigration, ils ne le sont
pas par vocation, comme les pays
du continent américain. C'est
une différence majeure. J'ai
constamment le sentiment que
l'attitude européenne face à
ce phénomène est encore faite
d'étonnements, de tâtonnements,
d'hésitations...
- Vous avez d'ailleurs écrit le
livret d'un opéra (L'Amour
de loin, composé par la
Finlandaise Kaija Saariaho) où
la place de la langue française
est prépondérante...
Je me suis éloigné du Liban
par refus de la guerre. Tant que
je reste loin, je garde intact
dans mon esprit le Liban idéal
que je me suis façonné, mélange
de celui que j'ai connu et de
celui dont j'ai rêvé. Pour en
revenir à l'opéra, il s'agit
d'une passion récente, mais qui
prend de plus en plus
d'importance dans ma vie d'écrivain.
Après L'Amour de loin, j'ai
écrit un deuxième livret,
toujours pour le même
compositeur, et qui devrait être
créé à la Bastille en 2006.
Il s'intitule Adriana mater, il
parle de violence, d'identité
et de maternité, et se situe
dans un pays en guerre, qui
n'est jamais nommé mais qu'on
devine être du côté des
Balkans.
Sur ces deux
projets ont travaillé des
personnes venues d'horizons fort
divers : Kaija Saariaho est
finlandaise ; Peter Sellars, le
metteur en scène, est américain
; Gerard Mortier, qui a commandé
le premier opéra du temps où
il dirigeait le Festival de
Salzbourg et le second lorsqu'il
a pris en main l'Opéra de
Paris, est belge ; le concepteur
du décor est russe ; et parmi
les chanteurs, certains viennent
de Norvège, de Russie, du
Canada, des Etats-Unis, du
Royaume-Uni, de la République
tchèque. Tous réunis pour un
opéra chanté en langue française.
A aucun moment, je n'ai senti de
«fossé culturel» entre ces
personnes d'origines diverses.
Je dois même avouer que je me
suis retrouvé parfaitement à
l'aise, parfaitement moi-même,
dans cette Babel des identités...