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INTERVIEW  RJLIBAN  N°25  du 29 mai 2004 

 
Où vont les valeurs ?

En contrepoint au débat sur la mondialisation
 
par KOICHIRO MATSUURA, directeur général de l'Unesco, publié dans le Figaro le 27 mai 2004
 

Où vont les valeurs ? Il est légitime que l'Unesco, organisation qui oeuvre à enraciner les valeurs de paix dans l'esprit des hommes, pose cette question à l'heure où le monde semble traverser une crise des valeurs sans précédent. Entre l'impression répandue qu'il n'y a plus de valeurs et l'épouvantail, brandi ici ou là, d'un retour à l' "ordre moral", il y a place pour une analyse prospective. L'ouvrage Où vont les valeurs ? (Albin Michel/Editions Unesco), qui rassemble, sous la direction de Jérôme Bindé, une cinquantaine de contributions d'auteurs de premier plan présentées dans le cadre des Entretiens du XXIe siècle organisés par l'Unesco, propose plusieurs pistes de réflexion à ce sujet. Car les valeurs existent toujours bel et bien, même si elles ne présentent plus le même visage que jadis. Il n'y a peut-être même jamais eu, dans l'histoire de l'humanité, autant de valeurs en présence. L'un des effets les plus marquants de la mondialisation n'est-il pas de révéler l'extraordinaire pluralité des valeurs et des cultures ? S'il y a, aujourd'hui, une crise des valeurs, c'est donc moins du fait de leur disparition supposée que parce que nous ne savons plus nous orienter dans ce monde de valeurs parfois contradictoires, et que nous cherchons le cap. La crise que nous traversons n'est donc pas tant une crise des valeurs qu'une crise du sens des valeurs, et de l'aptitude à se gouverner et à s'orienter.

 

Qu'il me soit permis ici pour ouvrir le débat de poser quelques questions dont on ne saurait faire l'économie. Peut-on parler d'un "crépuscule des valeurs" ? Les hypothèses qui privilégient une relativité historique et culturelle des valeurs ont ébranlé la foi philosophique, religieuse ou artistique qui marquait encore les certitudes universalistes des Lumières. Mais affirmer d'emblée le "crépuscule des valeurs", ne serait-ce pas oublier un peu vite que, dans bien des régions du monde, les ancrages traditionnels continuent à fonder les références à partir desquelles s'élaborent la vie en société et le sens des existences individuelles ? La crise des valeurs, en ce sens, ne serait pas universelle. Aussi, pour un certain nombre de pays, la question à poser serait-elle moins "Où vont les valeurs ?" que "Où vont nos valeurs ?". Et cependant, à l'heure où les images et les discours des uns comme des autres circulent sur les écrans du monde, où l'interdépendance des pays et des problèmes s'accroît, quelle région, quelle communauté pourrait prétendre à l'indifférence et à l'impassibilité face à toute remise en question des valeurs, quel que soit le lieu où elle se joue ? Toutes les cultures sont égales en dignité. En chacune d'elles, c'est une image concrète de la totalité humaine qui se trouve réalisée. Toutes les cultures doivent donc être respectées, ce qui ne signifie en aucun cas qu'au nom de la diversité culturelle, tous les actes soient permis ni tous les crimes justifiés.

 

Si toutes les valeurs coexistent désormais, assistera-t-on à la collision entre un monde qui se construit sur le rejet des valeurs ancestrales et un monde qui s'y refuserait, entraînant ainsi ce que l'on pourrait appeler le "choc des valeurs" ? Ou, au contraire, assistons-nous à un métissage ou une hybridation des valeurs ? A cela, on peut répondre qu'au sein de chaque culture, individus et groupes distinguent le juste de l'injuste et procèdent donc à des évaluations. Toutes les valeurs peuvent ainsi, dans différents contextes culturels, être évaluées, se dévaluer ou être réévaluées. C'est dire que les valeurs évoluent, qu'elles peuvent être élaborées en commun et faire l'objet de débats et de contrats entre acteurs parfois très différents. Et c'est bien là la diversité créatrice des cultures humaines, et le sens de leur appartenance commune à une humanité unique. Le défi d'aujourd'hui est qu'une grande part du travail éthique soit faite à l'échelle d'une communauté mondiale, et que cette nouvelle orientation éthique soit fondée sur l'idée de dialogue des cultures. Un tel dialogue reposerait sur l'idée que les cultures doivent être respectées, mais que les valeurs peuvent être évaluées ensemble. On pourrait alors envisager que l'avenir des valeurs soit dans une hybridation où, de la rencontre des pluralités anciennes et actuelles, se construiraient de nouvelles synthèses.

 

Mais dans cette hypothèse, ne devons-nous pas craindre d'assister à un jeu spéculatif sur les valeurs ? Certains ont déjà remarqué que notre conception des valeurs morales ou esthétiques tendait à se rapprocher, dans un monde dominé par la loi de l'offre et de la demande, du modèle de la valeur boursière. Le phénomène de la mode envahirait notre conception des valeurs. Comment la question centrale de l'éducation, dans ce monde de l'éphémère, peut-elle encore trouver sa place ? Etrange paradoxe : jamais l'instant n'aura été aussi valorisé, et pourtant l'émergence de sociétés du savoir, qui tend à faire de l'éducation pour tous tout au long de la vie non plus un simple rêve, mais un projet, semble préfigurer un nouveau dispositif de valeurs de long terme, moins reproduites que créées, moins reçues que transmises. On peut également s'interroger sur les conséquences des possibles évolutions des valeurs religieuses et spirituelles et de l'essor de nouvelles valeurs politiques. Alors que la démocratie représentative semble en crise dans de nombreux pays, la démocratie associative est en pleine expansion. De quelles valeurs ces réseaux inédits d'affinité, d'alliance et de communication sont-ils porteurs ? Va-t-on, vu le déclin des cadres patriarcaux, vers une féminisation des valeurs ? Assisterons-nous alors à l'émergence de valeurs nouvelles qui nécessiteraient d'être véhiculées à travers un enseignement pluridisciplinaire et ouvert sur la pluralité des cultures ? C'est là tout l'enjeu du dialogue des civilisations et des cultures que nous devons encourager si nous voulons éviter tout repli communautaire, si souvent source de malentendus et de conflits.

 

Nous devons également veiller à éviter les deux périls que sont l'érosion de la diversité culturelle et la croissance des inégalités. Car la grande asymétrie, qui laisse les trois quarts de l'humanité privés de l'accès au savoir et des millions d'êtres humains victimes des inégalités nées de l'extrême pauvreté, pèse d'une façon dramatique sur l'avenir des valeurs. A l'heure de la mondialisation et de l'essor des nouvelles technologies, le nouveau défi sera donc de préserver la diversité culturelle. Ainsi, six mille langues sont parlées actuellement, et ce chiffre pourrait avoir diminué de moitié d'ici à la fin du XXIe siècle. Il en est de même du patrimoine culturel et immatériel qu'il nous faut mieux connaître et préserver en tant que bien commun de l'humanité tout entière. Nous devons ainsi, face à l'érosion de cette diversité, développer une éthique de la responsabilité afin d'assurer à toutes les cultures des conditions viables d'existence et de transmission. La perte de sens n'est peut-être qu'une illusion. C'est bien plutôt de glissement de sens et de création de sens nouveaux qu'il faudrait parler. Osons parier sur l'avenir : et si c'était par le savoir et la diffusion des savoirs que devait se réaliser la refondation que nous appelons de nos voeux ? Car le savoir est essentiellement création, renouvellement, échange. De toute évidence, dans les sociétés du savoir en émergence, nous ne manquerons pas de valeurs, bien au contraire. Notre problème ne sera pas celui de la perte, mais du choix. La vocation de l'Unesco est de susciter et d'accueillir de tels débats où il est possible de redéfinir et d'anticiper les valeurs de demain. C'est dans cet esprit que nous avons posé la question "Où vont les valeurs ?".

 
 
Message du Directeur général de l’UNESCO à l’occasion de la Journée mondiale du livre et du droit d’auteur - 23 avril 2004

 

13-04-2004 - Depuis bientôt dix ans, tous les 23 avril, la Journée mondiale du livre et du droit d'auteur associe une centaine de pays et plusieurs millions de personnes à la promotion du livre et du droit d’auteur à la réflexion sur leurs rôles irremplaçables pour l’éducation, la culture et les sciences dans le monde. Fenêtre sur la diversité des cultures et pont jeté entre les civilisations, vecteur de valeurs, de savoirs, du sens esthétique et de l'imaginaire, le livre est avant tout une œuvre de l’esprit, de la créativité et de la culture des hommes : il enrichit de ce fait le patrimoine immatériel de l’humanité. Le droit d’auteur, protection morale et patrimoniale des œuvres de l’esprit et de leurs créateurs, offre le cadre juridique apte à favoriser l’épanouissement de cette richesse. Le livre constitue, d’autre part, dans les économies du savoir d’aujourd’hui, un instrument d’apprentissage, de partage et d’actualisation des connaissances essentiel à l’exercice de tous les métiers, qu’ils soient de nature intellectuelle ou technique. Il joue dans ce sens un rôle central dans l’édification des sociétés de la connaissance, souvent relayé par les nouvelles technologies de l’information et de la communication. Mais alors que celles-ci ne sont accessibles, surtout dans le Sud, qu’à un segment limité de la population, le livre a su pénétrer l’ensemble du tissu social et reste le médium le plus répandu pour la transmission du savoir entre les hommes. Le livre se situe de ce fait au cœur même de l’économie de chaque pays, de chaque communauté.


Le livre est, par ailleurs, en tant que produit culturel et bien d’échange, la raison d’être de tout un secteur économique spécifique, celui de l’édition. Il est par conséquent au centre d’une vaste chaîne d’activités et de professions directement ou indirectement génératrices de revenus, constituant une composante industrielle importante qui doit pouvoir bénéficier au développement économique, social et culturel de l’ensemble des pays et de leurs populations. Le droit d’auteur, qui sécurise l’exploitation licite des œuvres de l’esprit, joue également un rôle capital dans la création, la production et la diffusion des connaissances issues de la créativité humaine. De par sa nature plurielle, le livre occupe ainsi une place de plus en plus centrale dans la vie des personnes comme dans l’épanouissement de leurs sociétés. C’est pourquoi la sauvegarde et la promotion du livre et de son indispensable corollaire qui est le droit d’auteur constituent un enjeu unique pour le progrès de la démocratie. Dans ce contexte, je m’adresse aux décideurs politiques, aux opérateurs économiques et aux acteurs de la société civile afin de les inviter à faire reconnaître auprès du public le rôle unique du livre et le respect indispensable du droit d’auteur. Grâce à la communauté internationale qui en a ainsi décidé, la Journée du livre et du droit d’auteur existe à cette fin. Elle constitue, encore en 2004, une occasion à ne pas manquer.

 

 
Copyright 2004 RJLiban