|
|
 |
|
|
|
 |
 |
|
|
Où
vont les valeurs ?
En
contrepoint au débat sur la
mondialisation
par
KOICHIRO MATSUURA, directeur général
de l'Unesco, publié dans le
Figaro le 27 mai 2004
Où vont les valeurs ? Il
est légitime que l'Unesco,
organisation qui oeuvre à
enraciner les valeurs de paix
dans l'esprit des hommes, pose
cette question à l'heure où
le monde semble traverser une
crise des valeurs sans précédent.
Entre l'impression répandue
qu'il n'y a plus de valeurs et
l'épouvantail, brandi ici ou
là, d'un retour à l'
"ordre moral", il y
a place pour une analyse
prospective. L'ouvrage Où
vont les valeurs ? (Albin
Michel/Editions Unesco), qui
rassemble, sous la direction
de Jérôme Bindé, une
cinquantaine de contributions
d'auteurs de premier plan présentées
dans le cadre des Entretiens
du XXIe siècle
organisés par l'Unesco,
propose plusieurs pistes de réflexion
à ce sujet. Car les valeurs
existent toujours bel et bien,
même si elles ne présentent
plus le même visage que
jadis. Il n'y a peut-être même
jamais eu, dans l'histoire de
l'humanité, autant de valeurs
en présence. L'un des effets
les plus marquants de la
mondialisation n'est-il pas de
révéler l'extraordinaire
pluralité des valeurs et des
cultures ? S'il y a,
aujourd'hui, une crise des
valeurs, c'est donc moins du
fait de leur disparition
supposée que parce que nous
ne savons plus nous orienter
dans ce monde de valeurs
parfois contradictoires, et
que nous cherchons le cap. La
crise que nous traversons
n'est donc pas tant une crise
des valeurs qu'une crise du
sens des valeurs, et de
l'aptitude à se gouverner et
à s'orienter.
Qu'il me soit permis ici
pour ouvrir le débat de poser
quelques questions dont on ne
saurait faire l'économie.
Peut-on parler d'un "crépuscule
des valeurs" ? Les hypothèses
qui privilégient une
relativité historique et
culturelle des valeurs ont ébranlé
la foi philosophique,
religieuse ou artistique qui
marquait encore les certitudes
universalistes des Lumières.
Mais affirmer d'emblée le
"crépuscule des
valeurs", ne serait-ce
pas oublier un peu vite que,
dans bien des régions du
monde, les ancrages
traditionnels continuent à
fonder les références à
partir desquelles s'élaborent
la vie en société et le sens
des existences individuelles ?
La crise des valeurs, en ce
sens, ne serait pas
universelle. Aussi, pour un
certain nombre de pays, la
question à poser serait-elle
moins "Où vont les
valeurs ?" que "Où
vont nos valeurs ?". Et
cependant, à l'heure où les
images et les discours des uns
comme des autres circulent sur
les écrans du monde, où
l'interdépendance des pays et
des problèmes s'accroît,
quelle région, quelle
communauté pourrait prétendre
à l'indifférence et à
l'impassibilité face à toute
remise en question des
valeurs, quel que soit le lieu
où elle se joue ? Toutes les
cultures sont égales en
dignité. En chacune d'elles,
c'est une image concrète de
la totalité humaine qui se
trouve réalisée. Toutes les
cultures doivent donc être
respectées, ce qui ne
signifie en aucun cas qu'au
nom de la diversité
culturelle, tous les actes
soient permis ni tous les
crimes justifiés.
Si toutes les valeurs
coexistent désormais,
assistera-t-on à la collision
entre un monde qui se
construit sur le rejet des
valeurs ancestrales et un
monde qui s'y refuserait,
entraînant ainsi ce que l'on
pourrait appeler le "choc
des valeurs" ? Ou, au
contraire, assistons-nous à
un métissage ou une
hybridation des valeurs ? A
cela, on peut répondre qu'au
sein de chaque culture,
individus et groupes
distinguent le juste de
l'injuste et procèdent donc
à des évaluations. Toutes
les valeurs peuvent ainsi,
dans différents contextes
culturels, être évaluées,
se dévaluer ou être réévaluées.
C'est dire que les valeurs évoluent,
qu'elles peuvent être élaborées
en commun et faire l'objet de
débats et de contrats entre
acteurs parfois très différents.
Et c'est bien là la diversité
créatrice des cultures
humaines, et le sens de leur
appartenance commune à une
humanité unique. Le défi
d'aujourd'hui est qu'une
grande part du travail éthique
soit faite à l'échelle d'une
communauté mondiale, et que
cette nouvelle orientation éthique
soit fondée sur l'idée de
dialogue des cultures. Un tel
dialogue reposerait sur l'idée
que les cultures doivent être
respectées, mais que les
valeurs peuvent être évaluées
ensemble. On pourrait alors
envisager que l'avenir des
valeurs soit dans une
hybridation où, de la
rencontre des pluralités
anciennes et actuelles, se
construiraient de nouvelles
synthèses.
Mais dans cette hypothèse,
ne devons-nous pas craindre
d'assister à un jeu spéculatif
sur les valeurs ? Certains ont
déjà remarqué que notre
conception des valeurs morales
ou esthétiques tendait à se
rapprocher, dans un monde
dominé par la loi de l'offre
et de la demande, du modèle
de la valeur boursière. Le phénomène
de la mode envahirait notre
conception des valeurs.
Comment la question centrale
de l'éducation, dans ce monde
de l'éphémère, peut-elle
encore trouver sa place ?
Etrange paradoxe : jamais
l'instant n'aura été aussi
valorisé, et pourtant l'émergence
de sociétés du savoir, qui
tend à faire de l'éducation
pour tous tout au long de la
vie non plus un simple rêve,
mais un projet, semble préfigurer
un nouveau dispositif de
valeurs de long terme, moins
reproduites que créées,
moins reçues que transmises.
On peut également
s'interroger sur les conséquences
des possibles évolutions des
valeurs religieuses et
spirituelles et de l'essor de
nouvelles valeurs politiques.
Alors que la démocratie représentative
semble en crise dans de
nombreux pays, la démocratie
associative est en pleine
expansion. De quelles valeurs
ces réseaux inédits
d'affinité, d'alliance et de
communication sont-ils
porteurs ? Va-t-on, vu le déclin
des cadres patriarcaux, vers
une féminisation des valeurs
? Assisterons-nous alors à l'émergence
de valeurs nouvelles qui nécessiteraient
d'être véhiculées à
travers un enseignement
pluridisciplinaire et ouvert
sur la pluralité des cultures
? C'est là tout l'enjeu du
dialogue des civilisations et
des cultures que nous devons
encourager si nous voulons éviter
tout repli communautaire, si
souvent source de malentendus
et de conflits.
Nous devons également
veiller à éviter les deux périls
que sont l'érosion de la
diversité culturelle et la
croissance des inégalités.
Car la grande asymétrie, qui
laisse les trois quarts de
l'humanité privés de l'accès
au savoir et des millions d'êtres
humains victimes des inégalités
nées de l'extrême pauvreté,
pèse d'une façon dramatique
sur l'avenir des valeurs. A
l'heure de la mondialisation
et de l'essor des nouvelles
technologies, le nouveau défi
sera donc de préserver la
diversité culturelle. Ainsi,
six mille langues sont parlées
actuellement, et ce chiffre
pourrait avoir diminué de
moitié d'ici à la fin du XXIe
siècle. Il en est de même du
patrimoine culturel et immatériel
qu'il nous faut mieux connaître
et préserver en tant que bien
commun de l'humanité tout
entière. Nous devons ainsi,
face à l'érosion de cette
diversité, développer une éthique
de la responsabilité afin
d'assurer à toutes les
cultures des conditions
viables d'existence et de
transmission. La perte de sens
n'est peut-être qu'une
illusion. C'est bien plutôt
de glissement de sens et de création
de sens nouveaux qu'il
faudrait parler. Osons parier
sur l'avenir : et si c'était
par le savoir et la diffusion
des savoirs que devait se réaliser
la refondation que nous
appelons de nos voeux ? Car le
savoir est essentiellement création,
renouvellement, échange. De
toute évidence, dans les sociétés
du savoir en émergence, nous
ne manquerons pas de valeurs,
bien au contraire. Notre problème
ne sera pas celui de la perte,
mais du choix. La vocation de
l'Unesco est de susciter et
d'accueillir de tels débats où
il est possible de redéfinir
et d'anticiper les valeurs de
demain. C'est dans cet esprit
que nous avons posé la
question "Où vont les
valeurs ?".
Message
du Directeur général de l’UNESCO
à l’occasion de la Journée
mondiale du livre et du droit
d’auteur - 23 avril 2004
13-04-2004
- Depuis bientôt dix ans,
tous les 23 avril, la Journée
mondiale du livre et du droit
d'auteur associe une centaine
de pays et plusieurs millions
de personnes à la promotion
du livre et du droit
d’auteur à la réflexion
sur leurs rôles irremplaçables
pour l’éducation, la
culture et les sciences dans
le monde. Fenêtre sur la
diversité des cultures et
pont jeté entre les
civilisations, vecteur de
valeurs, de savoirs, du sens
esthétique et de
l'imaginaire, le livre est
avant tout une œuvre de
l’esprit, de la créativité
et de la culture des hommes :
il enrichit de ce fait le
patrimoine immatériel de
l’humanité. Le droit
d’auteur, protection morale
et patrimoniale des œuvres de
l’esprit et de leurs créateurs,
offre le cadre juridique apte
à favoriser l’épanouissement
de cette richesse. Le livre
constitue, d’autre part,
dans les économies du savoir
d’aujourd’hui, un
instrument d’apprentissage,
de partage et
d’actualisation des
connaissances essentiel à
l’exercice de tous les métiers,
qu’ils soient de nature
intellectuelle ou technique.
Il joue dans ce sens un rôle
central dans l’édification
des sociétés de la
connaissance, souvent relayé
par les nouvelles technologies
de l’information et de la
communication. Mais alors que
celles-ci ne sont accessibles,
surtout dans le Sud, qu’à
un segment limité de la
population, le livre a su pénétrer
l’ensemble du tissu social
et reste le médium le plus répandu
pour la transmission du savoir
entre les hommes. Le livre se
situe de ce fait au cœur même
de l’économie de chaque
pays, de chaque communauté.
Le livre est, par ailleurs, en
tant que produit culturel et
bien d’échange, la raison
d’être de tout un secteur
économique spécifique, celui
de l’édition. Il est par
conséquent au centre d’une
vaste chaîne d’activités
et de professions directement
ou indirectement génératrices
de revenus, constituant une
composante industrielle
importante qui doit pouvoir bénéficier
au développement économique,
social et culturel de
l’ensemble des pays et de
leurs populations. Le droit
d’auteur, qui sécurise
l’exploitation licite des œuvres
de l’esprit, joue également
un rôle capital dans la création,
la production et la diffusion
des connaissances issues de la
créativité humaine. De par
sa nature plurielle, le livre
occupe ainsi une place de plus
en plus centrale dans la vie
des personnes comme dans l’épanouissement
de leurs sociétés. C’est
pourquoi la sauvegarde et la
promotion du livre et de son
indispensable corollaire qui
est le droit d’auteur
constituent un enjeu unique
pour le progrès de la démocratie.
Dans ce contexte, je
m’adresse aux décideurs
politiques, aux opérateurs économiques
et aux acteurs de la société
civile afin de les inviter à
faire reconnaître auprès du
public le rôle unique du
livre et le respect
indispensable du droit
d’auteur. Grâce à la
communauté internationale qui
en a ainsi décidé, la Journée
du livre et du droit
d’auteur existe à cette
fin. Elle constitue, encore en
2004, une occasion à ne pas
manquer.
|
|
|
|
|
|
|
|
|
 |
Copyright 2004 RJLiban
|
|