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INTERVIEW  RJLIBAN  N°24  du 30 avril 2004 

 
Otto de Habsbourg : "Ne répétons pas les mêmes erreurs qu'en 14-18"

Propos recueillis par ANNE MURATORI-PHILIP, publiés dans le Figaro Littéraire le 15 avril 2004
 
Une neige de printemps recouvre le parc de la demeure de l'archiduc Otto de Habsbourg juchée sur la colline qui borde le lac de Starnberg. Des massifs de fleurs tentent de résister à la gangue gelée qui les fait ployer tandis que des écureuils désemparés errent au pied des sapins. Depuis cinquante ans, le fils de l'empereur Charles Ier et de l'impératrice Zita a élu domicile dans cette Bavière accueillante fortement marquée par le destin tragique de Louis II de Bavière et le souvenir de l'impératrice Sissi. Dans le grand salon assoupi par des mois d'hiver et meublé Louis XV à l'allemande, Son Altesse impériale et royale l'archiduc Otto de Habsbourg, le regard légèrement plissé en quête de souvenirs, a bien voulu rappeler les heures difficiles du règne de son père Charles Ier qui a succédé sur le trône de l'Autriche-Hongrie à l'empereur François-Joseph. Evoquant, à propos de l'ouvrage de Nathalie Renoton-Beine, le rôle joué par le pape Benoît XV en faveur de la paix, l'ancien député européen a défendu avec chaleur son point de vue sur l'abolition des frontières, condition inéluctable pour aboutir à une Europe unie. Mais les Habsbourg ne sont-ils pas, par tradition, habitués aux grands espaces ! 
 
L'écrivain et homme politique Otto de Habsbourg a fêté son 90e anniversaire le 20 novembre 2002. De 1979 à 1999, il a été membre du Parlement européen où il a dirigé, entre 1989 et 1999, la commission chargée des affaires hongroises. Il mène toujours une vie active et préside, depuis 1973, l'Union paneuropéenne. Il vient régulièrement en Hongrie dont il parle parfaitement la langue. L'archiduc Otto de Habsbourg fut, en 1957 à Madrid, le fondateur et premier président du Centre européen de documentation internationale (CEDI), l'organe d'influence politique international de l'Opus Dei. Ayant consacré sa vie à la restauration d'une Europe vaticane et à la lutte contre le communisme, il joua un rôle clef dans les stratégies secrètes du Saint-Siège et des Etats-Unis. L'archiduc est aujourd'hui député européen CDU/CSU et leader du groupe démocrate-chrétien (PPE) au Parlement européen.
 
Né archiduc d'Autriche-Hongrie, éduqué en tant qu'héritier de la double monarchie, Otto de Habsbourg connut dès son enfance la condition d'exilé politique. Banni de sa patrie, pourchassé par les communistes et les nazis, il s'engagea dès la fin de ses études universitaires pour la libération de l'Autriche et des peuples asservis aux dictatures et au totalitarisme. Fréquemment poursuivi et diffamé, il se tailla par son engagement politique et par son intense activité de journaliste, d'écrivain et de conférencier polyglotte, une renommée réellement mondiale. Bien avant la plupart des responsables politiques, il reconnut dans l'unification européenne le grand dessein de paix du XXIe siècle. Devenu à 66 ans député au Parlement européen, il s'y consacra corps et âme pendant vingt ans à la construction européenne. Actuellement toujours président de l'Union paneuropéenne, il continue d'y défendre sans relâche ses objectifs au-delà des querelles et intrigues politiciennes. Ecrite par deux de ses plus proches compagnons de route, préfacée par sa fille Walburga, cette biographie retrace la destinée et la carrière étonnantes du fils de l'empereur de Vienne devenu l'avocat de l'idée paneuropéenne.
 
"Otto de Habsbourg. De l'Empire à l'Europe" - Auteurs : Stephan Baier et Eva Demmerle  - Ed. Racine 2003 - 479 p.
  
-  L'assassinat de l'archiduc François-Ferdinand à Sarajevo a mis le feu à l'Europe. En signant la déclaration de guerre, l'empereur François-Joseph est persuadé qu'il va la perdre. Pourquoi ?
En 1914, l'Autriche-Hongrie était en difficulté ; le Parlement ne fonctionnait pas bien. Et l'archiduc François-Ferdinand, qui était l'ami des Slaves, a été assassiné parce que le gouvernement de Belgrade ne voulait pas entendre parler des réformes que l'archiduc ne manquerait pas de faire, en succédant à François-Joseph. Sous la poussée des Russes, les Serbes ont fait de la provocation, poussant l'empereur dans une guerre au sujet de laquelle il ne se faisait aucune illusion quant à son dénouement. C'était un acte de terrorisme, identique à ceux que nous vivons aujourd'hui.
 

- Qu'est-ce qui a provoqué une telle catastrophe ?
Jusque-là, il y avait des guerres, bien sûr, mais elles étaient toutes localisées. En observant l'histoire dans la longue durée, on peut remarquer la réussite du congrès de Vienne. La France, en 1814, était peu populaire, néanmoins elle a été associée, dès le début, aux négociations de Vienne ; c'est ce qui nous a permis de parvenir à une paix durable. Au fond, il y a toujours eu deux concepts de la paix : le premier fait la guerre pour obtenir une paix, et puis, il y a ceux qui font la guerre pour punir le vaincu. Ce second type sonne faux et laisse des plaies ouvertes qui ne demandent qu'à saigner.

 

- Le XXe siècle a-t-il oublié les leçons du passé ?
Mais oui, on a oublié les leçons fondamentales du traité de Vienne pour instaurer une paix qui a engendré de nouveaux problèmes. Voilà pourquoi nous avons eu toute cette série de grandes guerres au XXe siècle : la Première Guerre mondiale terminée par les traités de Versailles, Saint-Germain, Trianon, et, surtout, deux oubliés : les traités de Neuilly et de Sèvres. Deux documents parallèles, chacun responsable des problèmes engendrés au Proche-Orient comme dans le bassin danubien. Ainsi, à la fin de la Première Guerre mondiale, la création de l'Irak comme celle de la Yougoslavie, a consisté à mettre ensemble des peuples qui, selon la propagande de guerre tendent vers l'unité, alors qu'en réalité, rien ne les rassemble. Lors de la Seconde Guerre mondiale, on a réédité exactement les mêmes erreurs avec Yalta ce qui avait provoqué la protestation du général de Gaulle, déjà au nom de l'Europe. Aujourd'hui, nous avons la situation d'une Yougoslavie décomposée à la suite des événements que nous connaissons. Et maintenant, nous sommes dans la période de préparation de la Troisième Guerre mondiale, car nous commettons toujours les mêmes erreurs, et pas seulement en Europe. Ce qui m'a effrayé, c'est le jour où les Américains ont attaqué Bagdad. Le président Bush a fait une déclaration annonçant qu'il allait rétablir l'Irak dans ses frontières. Pour moi, il avait déjà perdu la guerre, parce que l'Irak, en tant que tel, n'est pas un pays viable.

 

- Quand votre père, Charles Ier, est monté sur le trône, sa première idée a été d'obtenir la paix.
Oui, c'est très simple. Mon père a toujours été au front. Et, par conséquent, il savait ce que c'était que la guerre. Il était donc déterminé à faire la paix, c'était trop de souffrances pour la population. Malheureusement, il n'a pas réussi parce que d'autres qui n'ont jamais entendu le bruit du canon, mais qui donnaient les ordres depuis leur bureau, s'y sont opposés. Pour mon père, le pape Benoît XV a joué un rôle important, parce qu'il a pris l'initiative d'une tentative de paix de la part du Vatican. Mon père a été pratiquement le seul à lui répondre de façon positive.

- Mais il semble que votre père n'ait pas eu les coudées franches à cause de l'Allemagne !
Oui ! En temps de guerre, un souverain ou un premier ministre est toujours dépendant d'événements qui ne sont pas de son fait. A ce propos, doit paraître, en septembre à Vienne, un gros ouvrage biographique sur Charles Ier, écrit par l'historienne Elisabeth Kovacs, et qui reprend toutes les conversations téléphoniques entre le pape Benoît XV et mon père. Ce travail, bien sûr, a pu être réalisé à la faveur de l'ouverture récente des archives du Vatican.

- A cette époque, vous aviez cinq ans et demi. Avez-vous gardé le souvenir de la chute de l'empire austro-hongrois ?
Je me souviens de détails. Quand on a dans sa famille des siècles d'action politique, on est très fortement orienté. Par exemple, ma cinquième fille Walburga, à l'âge de cinq ans, m'a annoncé solennellement qu'elle allait devenir politicienne. C'est ce qu'elle fait désormais en Suède, où elle vit. Quand je songe à mes souvenirs d'enfance, ce sont surtout des événements politiques qui me reviennent en mémoire.

 

- Par exemple ?
Plutôt des événements de politique intérieure, des crises du gouvernement. Ainsi je me souviens très bien de la formation du gouvernement du comte Hadik en Hongrie. En revanche, je n'ai jamais assisté à des négociations de politiques internationales.

- Vous souvenez-vous des derniers jours de l'empire ?
L'Autriche-Hongrie était à bout de souffle, en dépit des efforts de mon père pour faire tenir ensemble ce qui pouvait l'être encore. Le bateau faisait eau de toutes parts, surtout après que les Alliés eurent annoncé leur refus de négocier avec un gouvernement monarchique. C'était la condamnation à mort. Mon père était d'abord en Hongrie où s'est déroulée la première crise, depuis le gouvernement Hadik auquel succédera Mihaly Karolyi. Ensuite, mes parents sont rentrés en Autriche où la situation se dégradait. Nous, les enfants, étions restés en Hongrie, à Gödöllö, le Schönbrunn hongrois, situé à une trentaine de kilomètres de Budapest. Puis l'insurrection ayant gagné la capitale hongroise au moment de l'assassinat de l'ancien Premier Ministre, Istvan Tisza, nous avons été rapatriés à Vienne par un itinéraire qui passait par Bratislava. Et puis, il y a eu les quatre journées sombres de l'effondrement. Nous avons dû quitter Schönbrunn dans la soirée du 11 novembre 1918 pour le château de Eckartsau en Basse-Autriche, une région de grandes traditions, où nous avons séjourné assez longtemps, mon père refusant de quitter son pays.

 

- Votre père envisageait un certain nombre de réformes dont le fédéralisme qu'il n'a pas eu le temps de réaliser. N'était-ce pas prématuré en pleine guerre ?
Je crois qu'il n'avait pas le choix. C'était indispensable au plan de la réconciliation entre les nationalités. Il l'a aussi annoncé pour laisser quelque chose à son pays. Le fédéralisme voulu par mon père, est aujourd'hui en pleine actualité. Il suffit d'observer une carte de l'Europe actuelle pour constater l'évolution de la géographie territoriale, et comment les pays se rapprochent d'une façon extraordinaire. Quel chemin parcouru en dix ans ! Prenons, par exemple, les rapports entre la Hongrie et la Slovaquie. S'il y avait jadis des tensions très fortes entre les deux pays, elles ont, aujourd'hui, complètement disparu. Mieux les minorités sont très bien traitées en Slovaquie, gouvernée par un excellent président, Rudolf Schuster, qui était d'origine allemande, mais slovaque de langue et aussi hongrois de langue. La Slovaquie est peut-être le pays qui progresse le plus rapidement dans le bassin danubien. Quant aux tensions entre la Hongrie et la Roumanie, elles ne tarderont pas à disparaître si Adrian Nastase, le chef du gouvernement roumain continue à gérer le pays. On parviendra aussi, à une situation semblable à celle de la Slovaquie. Je me suis rendu dernièrement à la frontière hungaro-roumaine et des deux côtés, j'ai trouvé la même attente. Aujourd'hui, les Hongrois sont les plus ardents partisans de l'entrée de la Roumanie dans l'Union européenne, gage de l'élimination des frontières. Ce qui est admirable, c'est que sans tensions ni difficultés, les frontières disparaissent. C'est un progrès considérable qui se transformera en réussite lorsque les Dix auront fait leur entrée le 1er mai.

 

- Si le plan de paix de Benoît XV avait réussi, que se serait-il passé ?
On serait arrivé juste à temps pour créer un ordre beaucoup plus pacifique, et beaucoup mieux organisé. Les structures tenaient, mais devaient être révisées. Elles avaient déjà été réformées par la tempête. L'Europe centrale aurait connu la décentralisation, notamment en Hongrie, avec - pourquoi pas ? - la création d'une Slovaquie. Il y avait du moins une chance sérieuse de réussite jusqu'en 1917. Après, c'était déjà trop tard...

- Aurait-on pu aboutir à une paix séparée avec l'Autriche-Hongrie ?
C'était possible, car on aurait eu aussi des alliés en Allemagne. Guillaume II, par exemple, qui était un homme faible mais intelligent, aurait suivi mon père au moment décisif. Le mauvais esprit de l'Allemagne, c'était le général Ludendorff, c'était lui qui ne voyait pas les réalités. Quant au maréchal Hindenburg, bien que très respecté par tout le monde, il était un peu dépassé par son époque. Il pensait essentiellement en soldat et quand un soldat se mêle de politique, il faut des exceptions comme le général de Gaulle. Lui, en revanche, c'était le génie de la politique et, en même temps, un grand militaire. Il suffit de lire "Au fil de l'épée".

- Vous êtes gaulliste ?
Toujours ! C'était un homme qui avait une vision extraordinaire de l'histoire, quand on pense qu'en 1942, mon frère Robert, qui était à Londres, l'a entendu dire : "On n'aura pas de paix véritable sans une révision du traité de Verdun." Et c'était la logique du discours de Bordeaux (mai 1947) qui a été si important dans tout le développement européen.

 

- Après ce tableau sombre des erreurs sans cesse perpétrées, l'Europe aboutira-t-elle un jour ?
Mais bien sûr ! Comment en douter quand on voit le chemin déjà parcouru, et la manière dont nous avons avancé. Il suffit de regarder le continent tel qu'il était quinze ans auparavant, et ce qu'il est devenu aujourd'hui, c'est proprement inouï. La suppression des frontières a bouleversé les mentalités, en créant des échanges intensifs entre les populations. On ne peut faire naître de l'hostilité que lorsque les gens ne se connaissent pas. En général, c'est très décisif sur la pensée des peuples. Et je crois que nous y sommes... Même la France se décentralise. Quand on pense ce que représentait un préfet, une sorte de demi-divinité, il n'y a pas si longtemps. Aujourd'hui, c'est le président du conseil régional qui est l'homme important. Je n'ai pas oublié les paroles d'Antoine Pinay : "Il y aura un jour, et ce n'est pas loin, où toutes les anciennes provinces vont réapparaître." C'est ce qui arrive. Sous l'Ancien Régime, la France a été obligée de pratiquer la centralisation à outrance parce qu'elle se sentait comme une forteresse assiégée de toutes parts par les Habsbourg (Espagne, Autriche, Italie, Pays-Bas). Aujourd'hui, c'est inutile.

- Benoît XV a-t-il été un grand pape ?
Grâce à sa grande vision historique, Benoît XV avait compris ce qu'il fallait faire pour mettre un terme à l'état de guerre. Son but était de nous donner un deuxième traité de Vienne. Il a échoué. Sinon nous aurions eu une tout autre configuration de l'Europe, très proche de ce que nous obtenons à l'heure actuelle. C'est très satisfaisant, car ainsi, l'histoire reprend ses droits.

 

 

 
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