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INTERVIEW  RJLIBAN  N°18  du 9 janvier 2004 

 
Colin L. Powell : La vision américaine d'un monde meilleur
 
De la capture de Saddam Hussein aux concessions de Mouammar Kadhafi : un regain diplomatique des Etats-Unis ?

paru dans le Figaro le 2 janvier 2004
 
Extrait d'un article du Secrétaire d'Etat américain paru dans le nouveau numéro de la revue Foreign Affairs (janvier-février 2004)
 
Aujourd'hui, lorsque la plupart des gens pensent à la politique étrangère des Etats-Unis, ils ont d'abord à l'esprit les différents aspects de la lutte contre le terrorisme : la reconstruction de l'Irak et de l'Afghanistan, les problèmes du Moyen-Orient, les cellules terroristes qui subsistent en Asie du Sud-Est, en Europe et même aux Etats-Unis. Ce souci est bien compréhensible. Le terrorisme international nous a littéralement frappés de plein fouet le 11 septembre 2001. Pour des raisons aisément intelligibles, le peuple américain meurtri exige que les auteurs de ces attentats soient traduits en justice. Les Américains réclament également une politique étrangère qui empêche une telle tragédie de se reproduire. Aussi longtemps qu'elle se révélera nécessaire, la guerre contre la terreur restera la priorité de la politique étrangère des Etats-Unis : le terrorisme, qui va souvent de pair avec la prolifération d'armes de destruction massive, est la menace la plus importante à laquelle sont confrontés les Américains. Mais pour autant, cette menace n'est pas la seule question qui nous préoccupe.

Le président George W. Bush a la vision d'un monde meilleur. Il a aussi une stratégie pour traduire cette vision dans les faits. Rendue publique pour la première fois en septembre 2002 dans le rapport sur la politique de sécurité nationale, la stratégie américaine est ambitieuse et profonde. "Sensible aux occasions historiques, mais tout aussi consciente des dangers qui nous guettent, cette stratégie voit loin et se projette dans l'avenir." On accuse souvent les Etats-Unis d'unilatéralisme délibéré. Cela ne tient pas. Reproche leur est fait aussi de favoriser la méthode militaire forte. Il n'en est rien. On dépeint volontiers leur stratégie comme une obsession du terrorisme qui les inciterait à prôner la guerre préventive à l'échelle mondiale. Cela est totalement erroné.

La stratégie du président Bush est avant tout fondée sur les partenariats qui réaffirment avec détermination le rôle vital de l'Otan ainsi que celui des autres alliances - y compris celui de l'ONU. Au-delà du partenariat, il y a les principes. La stratégie du président américain repose sur la diffusion des valeurs de liberté et de dignité dans le monde. Le président a écrit : "L'Amérique ne doit pas céder sur le respect, non négociable, de la dignité humaine, sur l'Etat de droit, sur la limitation du pouvoir absolu de l'Etat, sur la liberté de parole, sur la liberté de religion, sur l'égalité devant la justice, sur le respect dû aux femmes, sur la tolérance des religions et des cultures et sur le respect des biens individuels." Nous sommes définitivement engagés dans la défense de toutes ces valeurs. Ce sont elles qui sous-tendent les partenariats que nous construisons et que nous entretenons. Le libre-échange et les nouvelles initiatives américaines en faveur du développement économique ont une place prépondérante dans la stratégie du président. Le président est également attaché à notre implication dans la résolution des conflits régionaux, tel que le conflit israélo-palestinien.

Une autre de nos priorités est la coopération entre les grandes puissances internationales : c'est la clé de la réussite de la guerre contre le terrorisme. La lutte contre la terreur et l'élaboration d'une relation constructive entre les grandes puissances ne sont nullement pour nous des tâches contradictoires. Nous menons la guerre contre le terrorisme dans l'esprit d'une coopération internationale et nous nous attachons à resserrer les liens d'entraide entre les grandes puissances, afin de triompher du terrorisme. La logique de cette double approche repose sur l'idée que le terrorisme menace l'ordre mondial lui-même, créant ainsi un horizon d'intérêts communs à toutes les nations auxquelles importent les valeurs de paix, de prospérité et d'Etat de droit.

Le président Bush a écrit : "Aujourd'hui, les grandes puissances se retrouvent toutes du même côté." Ce changement est davantage encore qu'une bonne nouvelle : c'est une nouvelle révolutionnaire. Pendant de longs siècles, les penchants impériaux des nations ont incité ces dernières à dilapider leurs ressources et leurs talents dans des disputes pour des richesses territoriales, économiques ou symboliques. La futilité de ces pratiques est devenue patente au XXIe siècle. La possession de vastes territoires ou de matières premières et la détention de la force ne garantissent ni la prospérité ni la paix. C'est, au contraire, l'investissement dans le capital humain, dans la confiance sociale, dans les échanges commerciaux et dans la coopération internationale qui les garantit.

La force d'une nation ou sa capacité à garantir sa sécurité n'ont plus besoin d'être dirigées contre la sécurité des autres nations. Les Pères fondateurs de la nation américaine avaient l'habitude de dire que la politique n'est pas forcément condamnée à être un jeu à somme nulle. Ce principe a été adopté par suffisamment de peuples sur la planète pour que des distinctions d'ordre qualitatif aient désormais cours dans les relations internationales. Si, au lieu de gaspiller, comme par le passé, vies et richesses dans leurs conflits, les grandes puissances s'unissaient pour résoudre les problèmes, nous serions en mesure de sauver notre devenir commun des menaces que fait peser sur lui la folie humaine. Nous ne devons pas tenir pour acquise la paix entre les peuples car des intérêts divergents peuvent encore diviser les nations et créer des conflits entre elles. Nous devons travailler avec patience, en ne perdant jamais de vue que certains conflits se sont déjà rallumés, par le passé, alors même qu'on les croyait dépassés.

Nous voulons défendre la dignité humaine et promouvoir la démocratie, aider les peuples à échapper à la pauvreté et réformer un système de santé publique qui reste inégalitaire au niveau mondial. Ces objectifs que nous poursuivons et que nous poursuivrons le temps qu'il faudra, exigent que la paix soit "préservée, défendue, et propagée", pour reprendre les paroles du président. Il ne faut pas s'y méprendre, ce sont là les objectifs cardinaux de la politique américaine au XXIe siècle. Nous luttons contre le terrorisme par nécessité, mais nous aspirons aussi à un monde meilleur qu'il est dans notre vocation de désirer. C'est pour cela que nous nous engageons en faveur de la démocratie, du développement, de la santé et des droits de l'homme. C'est aussi la raison pour laquelle nous entendons favoriser les conditions de l'existence d'un contexte mondial de paix durable. Ces objectifs n'ont pas vocation à enjoliver nos intérêts. Ils sont nos intérêts mêmes.

Les Etats-Unis continueront donc à bénéficier d'une réputation d'honnêteté et d'une image de bienveillance. Aujourd'hui certains pays mettent en doute les motivations américaines. Comme nous sommes décidés à préserver, à défendre et à propager la paix gagnée au XXe siècle, le siècle qui commence verra la réhabilitation des Etats-Unis aux yeux du monde. Il serait malvenu de prétendre que la politique étrangère de l'administration Bush a été infaillible. Mais nous avons toujours cherché à défendre les intérêts éclairés du peuple américain, parce que nos aspirations et nos principes sont justes.

Nos intérêts font de nous les adversaires des terroristes, des tyrans, et de tous ceux qui nous veulent du mal. De toutes ces personnes, nous ne recherchons ni la confiance ni l'approbation : nous ne leur laisserons aucun répit. Nos intérêts fondamentaux font de nous les partenaires de tous ceux qui chérissent la liberté, la dignité humaine et la paix. Nous savons de quel côté se trouve l'esprit d'humanité, et c'est de là que nous tirons la force qui nourrit notre stratégie. Finalement, c'est le seul soutien dont nous ayons vraiment besoin.

 

 
Copyright 2004 RJLiban