Perez
De Cuellar :
"il faut sauver
le français à
l'ONU"
par CHARLES
LAMBROSCHINI, publié
dans le Figaro le 17
novembre 2003
-
L'ONU compte fermer
son centre
d'information à Paris
en décembre. Cette décision,
qui concerne aussi une
dizaine d'autres
bureaux européens,
est justifiée par une
politique d'économies.
Mais, comme l'a écrit
Maurice Druon dans Le
Figaro du 8 août
2003 (voir
ci-dessous), les
Etats-Unis sont soupçonnés
d'avoir voulu marquer
des points contre la
francophonie. Comme
ancien secrétaire général
de l'ONU et
francophile de
toujours, quelle est
votre analyse ?
Je
regrette cette décision.
Certes, elle ne vise
pas seulement Paris.
Mais si les
Espagnols, qui
voient aussi disparaître
le bureau de Madrid,
peuvent seulement se
plaindre, la France,
elle, a le droit
d'exprimer son
opposition. Aux
Nations unies, il y
a six langues
officielles mais
seulement deux
langues de travail :
l'anglais et le français.
Chaque document
officiel doit être
publié simultanément
dans ces deux
langues. La réalité
est toute différente.
Le texte anglais est
distribué immédiatement,
le texte français
suit... un jour ou
une semaine plus
tard. L'abandon de
Paris par les
Nations unies n'est
donc pas neutre.
Cette initiative
exprime la
conviction que la
langue des relations
officielles doit être
l'anglais : comme le
latin au temps de
l'empire romain.
-
Comment la France
peut-elle rappeler
l'ONU à ses
engagements
francophones ?
Quelques
mois après mon élection
comme secrétaire général,
en janvier 1982,
j'avais été reçu
par François
Mitterrand qui se
plaignait que l'ONU
délaisse le français.
Je lui avais répondu
: "Ce sont
vos diplomates qui cèdent
devant la langue
anglaise. Ce sont
les Africains qui défendent
le français." Aujourd'hui,
je suis désolé que
le Quai d'Orsay ne réagisse
pas plus
vigoureusement à la
fermeture du bureau
parisien des Nations
unies. La langue est
une dimension du
patriotisme, se
battre pour le français,
c'est se battre pour
la France. Le Québec
a réagi, il a sauvé
sa langue.
-
Quelles mesures
pratiques préconisez-vous
?
L'effort
doit commencer en
France. Il faut
redonner aux Français
le goût de leur
littérature. Dans
ma jeunesse, mes
condisciples
parisiens récitaient
par coeur Molière
et La Fontaine. Or
l'autre jour je me
suis plongé dans le
supplément littéraire
du Monde pour
découvrir qu'une
fois de plus il
consacrait quatre
pages aux romans
anglophones.
-
L'Organisation
internationale de la
francophonie, dont
le premier secrétaire
général fut votre
successeur à l'ONU
Boutros-Ghali, est
supposée conduire
la résistance. Quel
jugement portez-vous
sur son action ?
Il
s'agit d'un appareil
bureaucratique qui,
malheureusement, ne
rend pas les
services dont la
langue a besoin. Au
Pérou, ni votre lycée
de Lima ni
l'Alliance française
ne disposent de
moyens financiers
suffisants. A Paris,
quand j'entends le
franglais des présentateurs
de la télévision,
je trouve que la
France ne fait pas
assez pour protéger
sa langue. J'ai 83
ans, mais je n'ai
jamais employé le
mot OK, même en
anglais.
-
La défaite du français
à l'ONU serait donc
irréversible ?
La
France doit
s'engager dans une
lutte à outrance.
Car une langue
exprime un esprit,
une psychologie, une
vision du monde. L'hégémonie
de l'anglais entraîne
forcément la
domination
intellectuelle et
donc politique. D'où
la polémique déclenchée
par le projet de
l'Unesco d'une
convention prônant
la défense de
l'identité
culturelle. Les Américains
y sont hostiles
parce qu'ils savent
bien que la diversité
culturelle préserve
la diversité
politique. Regardez
ce qui se passe avec
l'espagnol. Cette
langue dispose du
vivier latino-américain
qui, de plus, se
trouve aux portes
des Etats-Unis. Le résultat
est là : pour la
première fois de
leur jeune histoire,
les Etats-Unis
connaissent sur leur
propre territoire la
concurrence d'une
autre langue.
-
L'ONU se défend
d'avoir cédé à un
complot des
anglophones. Elle
souligne que les
activités des
bureaux européens
seront centralisées
à Bruxelles, ville
francophone.
D'abord,
Bruxelles n'est
francophone qu'à
moitié. Ensuite, je
tiens à dire à mes
amis anglophones
fascinés par la
technologie,
qu'Internet ne peut
pas, toujours et
partout, remplacer
l'information
fournie par des êtres
de chair et de sang.
Enfin, au moment où
l'ONU a tellement
besoin de trouver
des appuis dans
l'opinion, c'est une
illusion de croire
que Bruxelles pourra
remplacer
efficacement non
seulement Paris mais
aussi Lisbonne,
Copenhague ou Athènes.
Le français
n'importe pas
qu'aux Français
Quel poids pour
notre langue dans
les instances
internationales ?
par
MAURICE DRUON, de
l'Académie française,
publié dans le
Figaro le 8 août
2003
La
nouvelle, tombée à
la mi-juin, est passée
totalement inaperçue.
Le moindre braquage
de bijouterie
suscite au moins une
demi-colonne dans la
presse. Or là on
est en train de dérober
quelque chose dans
la vitrine de la
France, et nul ne
s'en soucie. Les
Nations unies ont
annoncé la décision,
prise par le secrétariat
général, de fermer
à la fin de l'année
neuf centres
d'information en
Europe occidentale,
dont celui de Paris.
Ce centre, créé
par l'une des toutes
premières assemblées
générales,
fonctionne depuis
1947. Il est le seul
centre, sur notre
continent, à
travailler et à
publier des
documents en français.
Sa bibliothèque
conserve près d'un
million de
documents, et ses
archives sont
souvent consultées.
Que
Madrid, Bonn, Rome,
Copenhague, Athènes
ou Barcelone soient
logées, ou plutôt
délogées, à la même
enseigne n'a rien de
consolant. A leurs
gouvernements de réagir
pour leur part,
s'ils le souhaitent.
Mais le cas de Paris
est particulier, en
ceci que le français
est, statutairement,
langue de travail de
l'ONU, ce que l'on a
de plus en plus
tendance à oublier.
Tous ces centres
d'information vont
être regroupés en
un seul, à
Bruxelles, ville
francophone,
souligne-t-on pour
nous apaiser. Mais
non, cela n'a rien
de rassurant.
D'abord parce que la
Belgique n'est qu'à
demi-francophone, la
moitié flamande de
sa population
s'obstinant, par
mesquinerie
politique, à préférer
parler anglais plutôt
que français.
Et
puis ce regroupement
bruxellois est le
signe d'une dérive
assez peu plaisante.
La grande maison de
New York semble
considérer que le
siège de la
Commission européenne
est la seule place
qui mérite que
l'information y soit
dispensée. Nous
n'avons plus affaire
à une organisation
des nations, mais à
une organisation de
continents plus ou
moins désunis.
Enfin, on sait que
les services européens,
de plus en plus, ne
fonctionnent qu'en
anglais. Les
journalistes n'ont
plus besoin, pour être
accrédités auprès
d'eux, de connaître
une autre langue. Je
ne pense pas qu'on
puisse faire revenir
l'ONU sur cette décision
prise, on peut
l'imaginer, en
raison d'impératifs
financiers. Mais il
existe d'autres
moyens de résister
à l'impérialisme
linguistique américain
et de s'opposer à
l'uniformisation
culturelle qui en
est la conséquence.
Il
nous faut d'abord
remettre en
application stricte
la circulaire du
premier ministre, de
1994, prescrivant à
tous les agents de
l'Etat d'user du
français dans
toutes leurs
relations avec les
organismes
internationaux, de
parler le français
dans toutes les conférences
ou négociations
auxquelles ils ont
à participer, et de
refuser de siéger
en toute réunion où
n'est pas produite
une version en français
des documents préparatoires.
Le Quai d'Orsay et
Bercy devraient
particulièrement y
veiller. Assez de
correspondances en
anglais issues de
nos propres services
! Cette complaisance
est contraire à la
dignité. On peut,
dans certains cas et
par courtoisie,
accompagner la
lettre originale
d'une traduction
dans la langue du
destinataire, comme
le font également
les diplomates
russes à qui j'en
veux donner acte.
Autre
action : il pourrait
être suggéré au
président Abdou
Diouf, que nous nous
félicitons d'avoir
comme secrétaire général
de l'Organisation
internationale
francophone, de
provoquer, de la
part des 55 membres
de la francophonie,
une démarche
commune et
solennelle rappelant
à l'ONU et aux
organismes qui en dépendent
leur obligation
statutaire d'emploi
du français comme
l'une des langues de
travail.
Cinquante-cinq
gouvernements, c'est
près du tiers des
Nations unies ; cela
compte, et cela doit
peser.
Rappelons-nous que
la langue française
n'importe pas
seulement à la
France. J'ose
demander à mes
lecteurs qui
voudraient, comme il
arrive souvent, me
manifester leur
approbation, de
diriger plutôt
leurs lettres vers
le président de la
République, le
premier ministre ou
le ministre des
Affaires étrangères.
C'est à ces
portes-là qu'il
faut frapper. La
France, durant la
crise irakienne, a
prouvé qu'elle
pouvait être encore
entendue d'une
grande part de
l'opinion mondiale.
Elle a été
entendue en français.
Nous n'avons pas le
droit de laisser étouffer
le support de sa
voix.