L'auteur est
directeur de
l'observatoire des
pays arabes
Le
sanglant attentat du
samedi 8 novembre le démontre
une nouvelle fois
: après des décennies
de stagnation
politique, l'Arabie
saoudite s'emballe, en
cette année 2003,
sous l'effet conjugué
de pressions provenant
aussi bien des libéraux
saoudiens, des
djihadistes de Ben
Laden que des
Etats-Unis. Le royaume
saoudo-wahhabite est
resté à l'abri des
changements politiques
majeurs depuis des décennies,
tandis que, sur le
plan économique, il a
connu un véritable
bond en avant. Mais
depuis les attentats
de Riyad de mai 2003,
les affrontements
entre les forces de
l'ordre et les
islamistes sont quasi
quotidiens. Ils ont
fait de nombreux morts
dans les deux camps.
En
effet, l'Arabie est
entrée
progressivement dans
une zone de fortes
turbulences, à hauts
risques. L'assise du régime
semble se gangrener de
façon irrésistible.
Tout d'abord, le pays
est miné par une
crise de succession
larvée. Le roi Fahd
est dans une constante
absence intellectuelle
depuis 1996. Les
rivalités au sein de
la famille royale empêchent
de céder
officiellement le
pouvoir au prince héritier
Abdallah qui l'exerce,
bon an mal an, depuis
huit ans.
Victime
de son vieillissement,
la direction
saoudienne n'en a pas
fini de régler les
affaires de succession
: si la tradition n'évolue
pas, le pouvoir échoira
systématiquement à
des héritiers de plus
en plus vieux (les
principaux princes ont
plus de 75 ans),
puisque le trône est
censé revenir au plus
âgé des fils du roi
fondateur, Abdelaziz,
décédé en 1953. D'où
la suggestion, fort
peu diplomatique, de
l'ambassadeur américain
à Riyad de clarifier
la situation :
introniser le prince héritier
pour lui permettre
d'impulser les réformes,
et désigner comme
successeur un
petit-fils du roi
Abdelaziz pour
injecter du sang neuf
dans les rouages du
royaume. La réaction
des princes lésés à
ces prises de position
ne s'est pas fait
attendre :
l'ambassadeur américain
a dû simplement
rentrer à Washington.
De
surcroît, l'année
2003 aura battu les
records d'accélération
de la vie politique du
royaume. Elle a débuté
avec un manifeste signé
par plus de 100
intellectuels (des libéraux
en majorité mais
aussi quelques
islamistes) mobilisés
pour réclamer la
tenue d'élections,
une monarchie
constitutionnelle, un
Etat de droit, une
justice indépendante,
un développement économique...
Il y a à peine dix
ans, de telles
revendications avaient
conduit une partie de
leurs signataires tout
droit en prison. Cette
fois-ci, le prince héritier
a aussitôt invité
les pétitionnaires à
discuter avec lui :
tout en reconnaissant
le besoin de
changement, il ne
s'est pourtant pas
prononcé sur le délai
nécessaire pour le
mettre en route.
Au
lendemain de la chute
de Bagdad, la
communauté chiite
d'Arabie a relevé la
tête et présenté
une liste de
revendications en
faveur de réformes
politiques radicales,
notamment l'obtention
de l'égalité avec
les sunnites. Force
est de reconnaître
qu'en d'autres temps
ils auraient risqué
la répression et la
prison. Au contraire,
ils ont été invités
à s'entretenir avec
les oulémas du régime,
à Riyad, lesquels se
sont montrés ouverts
aux revendications
chiites afin d'éviter
la fitna (la
guerre civile).
En
revanche, les
wahhabites
authentiques leur
reprochent d'avoir
saisi l'opportunité
de la campagne américaine
en Irak pour formuler
des revendications
inacceptables. Ils dénoncent
surtout le fait que
leurs frères irakiens
"collaborent"
avec l'occupant américain
et les invitent à
imiter ceux qui
avaient réussi à
pulvériser le QG américain
de Beyrouth en 1983,
précipitant ainsi une
retraite humiliante
des marines du Liban.
En
septembre dernier,
plus de 400
intellectuels, dont
plusieurs dizaines de
femmes, ont signé un
nouveau manifeste qui,
dans la lignée de
celui de janvier, réclame
des réformes et un
Etat de droit. Début
octobre, Riyad aura
connu une percée
symbolique mais qui
reste à concrétiser.
La monarchie a annoncé
l'organisation d'élections
municipales en 2004,
qui concerneront 50 %
des conseils
municipaux. Cette
annonce avait déjà
été faite par feu le
roi Fayçal en 1969.
Elle était restée
sans lendemain. Or le
roi avait dissous les
conseils élus dans le
Hedjaz à l'époque
des Ottomans et qui
avaient été prolongés
artificiellement
depuis l'annexion de
cette province par
Riyad, en 1924.
Autre
grande première pour
l'Arabie : la tenue en
octobre de
manifestations de rue,
à deux reprises dans
une dizaine de villes,
malgré les interdits
du gouvernement et des
oulémas, pour
lesquels toute
manifestation de rue
est synonyme de fitna.
L'Arabie
aura connu, en 2003,
un autre événement
majeur : les
wahhabites
authentiques, fidèles
à Ben Laden, ont
commis, le 12 mai,
des attentats-suicides
à Riyad qui ont fait
plus de 35 morts. Ce
jour-là, la monarchie
a décidé de ne plus
tergiverser et de réprimer
cette mouvance
wahhabite. Le prince héritier
a solennellement déclaré
la guerre à tous ceux
qui cherchent à déstabiliser
la monarchie, ou qui
les soutiennent ou
justifient leurs
actions. Le résultat
de cette nouvelle
orientation est éloquent :
plus de 30 tonnes
d'explosifs, des
centaines d'armes
automatiques, des détonateurs
et des émetteurs
sophistiqués ont été
saisis. Plus de 500
personnes ont été
arrêtées. La traque
de la police
saoudienne continue,
poussant parfois les
islamistes à franchir
la frontière nord
pour se réfugier en
Irak. La présence des
tribus de Ounaïza et
de Chammar, de part et
d'autre de la frontière
saoudo-irakienne,
facilite
l'infiltration de ces
candidats au "djihad
universel" contre
les armées "impies"
de la coalition.
L'autorisation
accordée au FBI de
venir enquêter au côté
de ses homologues
saoudiens après les
attentats du 12 mai,
comme l'ouverture des
livres de comptes des
banques saoudiennes,
afin de faire la lumière
sur les circuits des
transferts d'argent
effectués en
direction des
mouvements islamistes,
notamment à l'étranger,
attestent bien d'une
dynamique de rupture
avec le passé. En
outre, sous la
pression de
Washington, l'Arabie a
dû révoquer ou
recycler plus de 1.700
imams en raison de
leurs prêches
incendiaires, non
conformes aux
nouvelles directives
du gouvernement.
Sous
l'effet de pressions
contradictoires,
l'Arabie est littéralement
prise entre le marteau
et l'enclume. D'un côté,
elle doit satisfaire
aux exigences des
Etats-Unis en démontrant
sa bonne volonté à désamorcer
la doctrine wahhabite,
pour enrayer la
formation et
l'exportation des
kamikazes, et à assécher
le financement de
l'islamisme
international, en
engageant des réformes.
De l'autre, elle est
bousculée par les
wahhabites
authentiques dévoués
à Ben Laden. Ces
derniers font désormais
parler la poudre
contre un régime qui
a "renié sa
foi" et "perdu
sa légitimité"
pour sa collaboration
avec les Etats-Unis
dans la lutte contre
l'armée de Saddam au
Koweït, dès 1990, et
pour son soutien à
l'interminable embargo
contre les Irakiens.
Le
stationnement de l'armée
américaine en Arabie
- en violation d'un
testament du prophète
- et la participation
de Riyad à la guerre
contre des Etats
islamiques
(Afghanistan, Irak)
n'ont fait que
renforcer leur
ressentiment à l'égard
du régime. De surcroît,
les hommes de Ben
Laden considèrent les
"oulémas du
palais" comme une
sorte de mercenaires
enturbannés qui
trahissent la doctrine
wahhabite.
Enfin,
Riyad doit prendre
acte des
revendications qui
traversent la société :
celles des libéraux
qui plaident pour une
monarchie
constitutionnelle, et
celles de la minorité
chiite (qui vit dans
les zones pétrolifères)
et des femmes (encore
réduites à un statut
de mineures à vie).
Habitués
à "acheter"
la paix intérieure, régionale
et internationale à
coups de pétrodollars,
les Saoud peinent
aujourd'hui à trouver
une réponse adéquate
à ces revendications
multiples et
antagonistes. Peu
enclins à gérer avec
souplesse les
contradictions d'un
pays à la fois
technologiquement
moderne et socialement
arriéré, ils
risquent de ne pas
sortir indemnes face
à cette montée des défis
et des tensions.
L'heure de vérité va
bientôt sonner, au
moment où la dynastie
- bien que déterminée
sur les objectifs à
atteindre - reste
divisée sur la méthode
à suivre. Tiraillée,
la société désire
des changements, mais
attend surtout l'issue
de la bataille de
Bagdad et des
affrontements de Riyad
pour oser se déterminer
publiquement.