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INTERVIEW  RJLIBAN  N°14  du 30 octobre 2003 

 
Joseph Maila : "Une opposition militaire irakienne structurée"
 
Joseph Maila vient de publier, avec Mohamed Arkoun, "De Manhattan à Bagdad, au-delà du Bien et du Mal" (Ed. Desclées-Debrouwer). Il est doyen de la faculté des sciences économiques et sociales à l'Université catholique de Paris et directeur du Centre de recherche sur la paix.

 

Pour l'universitaire franco-libanais Joseph Maila, les Américains butent aujourd'hui sur une opposition militaire structurée et paient leur politique d'épuration à l'encontre des baasistes.

 
Propos recueillis par Bruno Ripoche et publiés dans Ouest-France le 28 octobre 2003
 

- Les attentats à la voiture piégée se succèdent à Bagdad, les Américains essuient des pertes quasi quotidiennes autour de la capitale... Est-ce le fait d'une résistance organisée ?

 

Les Américains se heurtent à une opposition politique informelle et à une résistance militaire structurée. L'opposition politique, c'est que personne ne veut des Américains, hormis les Kurdes du nord de l'Irak, qui ont tout à perdre : depuis la fin de la guerre du Golfe, en 1991, ils jouissaient d'une quasi-autonomie, sous la protection de l'aviation américaine. Sur le plan militaire, c'est différent : il y a un soutien des Kurdes aux Américains, une résistance passive de la majorité chiite et une guérilla active des sunnites (la confession de Saddam Hussein), qui ont une stratégie d'usure à deux morts par jour. Cela ne suffit pas pour déstabiliser militairement les Américains, mais agit sur leur moral et, à terme, représente un danger. Cette opposition militaire souterraine se fond dans la population comme un poisson dans l'eau. Ces gens sont mus par l'argent, par la solidarité entre Tikritis (la ville de Tikrit, au nord de Bagdad, est le berceau familial de Saddam Hussein), par l'idéologie baasiste... Ils sont renforcés par quelques dizaines d'islamistes infiltrés en Irak non pas via l'Iran, qui joue le jeu, mais par la Syrie, qui a parié sur un enlisement américain. Cette opposition ne tient que parce qu'elle a un chef. La capture ou la mort de Saddam Hussein lui porterait un coup très dur. C'est pourquoi elle est si importante aux yeux des Américains.

 

- Les Américains éprouvent les pires difficultés à installer une nouvelle administration. Pourquoi ?

 

Parce qu'en voulant le purger radicalement de sa structure baasiste, ils ont démantelé l'Etat irakien ! Ils ont jeté le bébé avec l'eau du bain. Ils ont renvoyé les fonctionnaires chez eux. Mais beaucoup n'adhéraient au Baas que parce qu'il fallait bien vivre. Le Baas (parti de Saddam Hussein), ils s'en fichaient. Les Américains disent aux Irakiens "Vous êtes un Etat libre et souverain", mais dissolvent l'armée qui, dans cette région du monde, est l'une des expressions de la souveraineté. Deuxième erreur : les Américains ne disent pas quand ils partiront. Troisième erreur : ils ont nommé au Conseil de gouvernement des gens dont la seule légitimité est d'être des gens de confiance. Tout est fait pour que les Irakiens confondent libération et occupation.

 

- George Bush a justifié la guerre, entre autres raisons, par l'implantation d'une démocratie à Bagdad. Celle-ci devait, par contagion, gagner tout le Proche-Orient. Est-ce crédible ?

 

Le projet était très beau, très naïf. Mais malheureusement très peu crédible, ce dont on ne peut se réjouir. La ficelle est un peu trop grosse aux yeux des peuples du Proche-Orient. Ceux qui proposent aujourd'hui la démocratie sont ceux qui ont armé l'Irak quand il s'agissait d'endiguer l'Iran, ceux qui, depuis des dizaines d'années, ont soutenu les régimes autoritaires de la région au nom de la sécurité -­ entre autres la sécurité des approvisionnements en pétrole ­-, ceux qui ont imposé l'embargo de l'Onu puis ont retardé sa levée...

 

- Comme son père lors de la première guerre du Golfe, George Bush affirme qu'un succès en Irak aidera à résoudre le conflit israélo-palestinien. Peut-on établir un tel lien ?

 

La région est la même. Mais il s'agit de deux conflits distincts : Saddam, c'était un problème de dictature ; la Palestine, c'est le problème d'un peuple. Le lien est artificiel. Ce lien, c'est le climat créé par l'Amérique. Un climat de "deux poids, deux mesures". Washington exigeait que Saddam Hussein obéisse à l'Onu, qui avait ordonné son désarmement. Mais les Etats-Unis n'exigent pas d'Israël qu'il applique les résolutions de l'Onu commandant d'évacuer les territoires palestiniens. Au contraire, ils opposent leur veto à toute nouvelle condamnation d'Israël. George Bush dit : si je libère l'Irak, je résoudrai la Palestine. Mais c'est le contraire qui est vrai : s'il résout le conflit israélo-palestinien, il deviendra un héros en Irak.

 

- Après l'échec du sommet de Camp David, en juillet 2000, trois ans d'Intifada semblent avoir ruiné tout espoir d'une paix proche entre Israël et les Palestiniens. Voyez-vous des raisons d'espérer ?

 

Non. Cela va de mal en pis, dans un silence total, avec un président Bush qui est enfoncé en Irak et qui ne peut se permettre aucune critique d'Israël à l'approche des élections. Les raisons d'espérer des politiques sont inexistantes. Peut-on espérer de la société civile ? L'Intifada a fait un mort, le camp de la paix en Israël. Une partie de la gauche israélienne vient de négocier un accord parallèle avec des modérés palestiniens. Cela ne mène malheureusement pas très loin. La meilleure solution, à court terme, est celle que sont arrivés à préconiser les travaillistes : un retrait des territoires et une stricte séparation des deux peuples. Si elle s'accompagne du démantèlement des colonies, alors les kamikazes s'arrêteront. Mais cette solution, peut être nécessaire à court terme, est illusoire à long terme : Israël ne peut prétendre vivre dans cette région en ne parlant pas à son plus proche voisin.

 

 

 
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